DE l'inclination THÉATUALE
étaitrespectablelorsqu'illeurdonnaituneexistence pour ainsi dire corporelle, et les perpétuait dans la mémoire des sens.
Mais quand le théâtre est goûté comme théâtre seulement, quand tout un peuple fait son pain spirituel des émotions dramatiques, il y a lieu , ce me semble, à de tristes réflexions sur le principe de cette disposition et àde tristes prévisionssurses conséquences. Nous n'avons pas besoin de traiter ces deux points séparément; ils se confondent : le principe et les conséquences ne sont qu'uneaction et une réaction identiques dans leur nature. Cherchons donc seulement ce qu'est un peuple passionné pour les jeux du théâtre. Ce sera indiquer, tout d'un temps, l'origine delà passion théâtrale et ses effets.
Un tel peuple est un peuple théâtral.
C'est un peuple qui porte partout l'inclination qu'il porte au théâtre et qu'il en rapporte : la soif des impressions sensibles, des effets dramatiques, des scènes, delà représentatioUo La réalité des choses peut lui inspirer, selon ce qu'elle est, de l'aversion ou de l'estime; mais ces sentiments n'ont pour lui de l'intensité qu'à proportion que son imagination leur en peut prêter, et l'imagination est avertie par les sens. Bientôt même il s'accoutume à faire peu attention à ce qui ne lui est pas recommandé par cet accompagnement obligé. Ce qui est obscur, silencieux, intime, ne le touche pas, n'arrive pas même jusqu''^ lui. Il n'entend qu'à travers le porte-
DE l'inclination THEATRALE. -AlC)
voix , ne voit qu'à travers le microscope, et ne juge un objet que parla pompe des décors. Il n'est pas capable de s'entbousiasmer pour la raison pure, ni de résister à des réclamations sonores, ni de se défendre contre le prestige des mots. La vertu qui ne sait pas se poser, qui ne fait pas scène, qui n'est pas dramatique, qui ne représente pas , le laisse passablement froid; en morale, le beau le touche plus que le bon; rien ne sert devant lui d'être juste si l'on n'est sublime; d'être vrai, si l'on n'est frappant ; d'être ferme, si l'on n'est imposant. C'est une oreille assourdie qui ne perçoit plus les sons modérés, et n'est ouverte qu'aux cris.
Pour réussir au milieu d'un tel peuple, il est claiiqu'il faut afficher, lever le rideau, et tenir la scène.
Les hommes qui veulent être quelque chose se font acteurs. A la tribune , dans les livres , dans les journaux, dans la société, on est plus préoccupé d'un nMe à jouer que d'une conduite à tenir. Le théâtre n'est plus dans quelques édifices, il est partout; il envahit la vie publique. Quand la patrie est un théâtre, les citoyens sont des acteurs.
L'histoire d'un tel peuple est un long drame, où il compte avec complaisance les coups de théâtre sous le nom de journées. La continuité patiente d'un heureux développement social attache quelques regards; la plupart se laissent captiver aux éclatantes péripéties. Quelques-uns veulent du juste, un plus grand nombre de l'utile, tous (hv
23o DE LlJVCLlWAÏlOiV THEATRALE.
glorieux. Les plus heureux succès, s'ils ne sont pas beaux par-dessus le marché,sont peu appréciés, et l'imagination superbe et dégoûtée couvre de ses ratures tout ce qu'elle n'a pu embellir et dramatiser.
Il est difficile de dire jusqu'à quel point ce goût de spectacle peut influer sur la marche des événements publics. 11 faudrait, pour cela, pouvoir mesurer tout ce qu'ajoute de force, non-seulement à la vérité, mais à l'erreur, la science des coups de théâtre; tout ce que, dans des moments critiques, peut déterminer l'émotion d'un spectacle frappant et inattendu. L'histoire de certains peuples , qui ne nous permet pas de révoquer en doute la réalité de ces effets électriques , ne nous fournit pas des données sûres pour en évaluer la portée.
Ce n'est pas ainsi que j'entends une existence nationale poétique : elle est plus recueillie ; elle trouve la poésie partout, parce que, en effet , la poésie est partout. Elle est surtout dans les joies, dans les soucis, et jusque dans les tristesses du foyer domestique; dans ce drame long, monotone et doux de la vie de famille ; dans le retour régulier de ce qu'attend une espérance modeste; dans les épisodes gracieux, sombres ou touchants que la Providence entremêle à l'épopée de chacune de nos vies; dans le souvenir respectueux des vertus réelles et pratiques des ancêtres; dans l'estime plus que dans la gloire; dans un amour intime de la terre natale, de tous ses enfants, de tous ses intérêts; dans la
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vie intérieure du cœur, vaste et profond théâtre où, dans un demi-jour solennel, se meuvent tant d'idées et de sentiments, d'images et de réalités, de souvenirs et d'espérances ; dans la religion enfin , sans laquelle toute poésie est menteuse ou mutilée, et qui, seule, donnant une valeur impérissable à ce qui ne paraît pas, en enlève d'autant à tout ce qui paraît et qui éclate. Un peuple poétique a peu besoin de spectacles; pour lui , du moins , les plus simples sont les meilleurs ; il lui suffit de ceux qui, en quelques traits, consacrent et symbolisent sa vie sérieuse, active et tranquille.
"iÔl DE L AVENIR DE LA. POÉSIK.
Xir ESSAI.
DE l'avenir de la POESIE.
( A propos de l'écrit de y\. de Lamnrliiio sur les Dcsiinccs de la poésie- )
Au moineiît où M. Nisard proclame que la mission littéraire de la France est consommée, et que la poésie s'en va ou plutôt s'en est allée, M. de Lamartine chante ( cette brochure est bien un chant ) l'avènement d'une poésie nouvelle, peu semblable, mais non inférieure à celle dont l'époque présente solennise les funérailles. Car M. de Lamarline veut bien reconnaître que quelque chose qui avait nom poésie est en train de s'en aller. Le premier de ces deux écrivains accorde « qu'il reste à la poésie, et « à ceux qui ne peuvent pas se résigner à la croire « morte, l'inconnu, l'avenir. » Pour le second des auteurs que nous rapprochons, cet inconnu est dévoilé, et peu s'en faut que cet avenir ne soit le présent. Le drame, l'épopée, l'ode elle-même n'ont plus de conditions d'existence au milieu de nous : il n'y a plus de place que pour les Méditations. Ce mot ne m'est point échappé; je l'emploie comme Je seul cjui résume la pensée de l'écrivain. Voilà deux idées bien opposées, et chacune bien recommandée par le nom de son garant.
C'est une présomption peu favorable à la thèse
DE l'avenir de la POÉSIE 233
de M. de Lamartine, qu'il ait été obligé de la poser et de la démontrer, il est clair, d'après cela, qu'on doute de la poésie; or le doute, en pareille matière, est déjà un symptôme fâcheux, la poésie nationale consistant bien moins dans la présence de quelques hommes de talent qui font de beaux vers que dans l'assentiment de tousà l'inspiration de quelques-uns; la poésie, chez un peuple, c'est la foi à la poésie; les poètes de profession sont les pontifes de celte foi; comme tous les pontifes, ils vivent de l'autel, ils vivent de la foi publique; et quand cette foi se retire, peu d'entre eux veillent encore autour de l'autel solitaire ou profané, ou bien ils veillent, ils adorent seuls, objets de vénération pour quelques rares fidèles, objets de risée pour la multitude. Heureux encore quand leur foi ne meurt pas avec la foi du grand nombre!
Il semble que la poésie périclite quand il la faut prouver. Je ne vois pas qu'aux époques où elle a incontestablement fleuri, de semblables questions aient été jamais émues. De ce qu'aujourd'hui on les agite, n'v a-t-il rien à conclure? La poésie ne s'en va pas, dit M. de Lamartine, elle se transforme; et là-dessus il étale k ijos yeux, par forme d'allégorie, qua'^rc Lableaux pleins de grandeur et de suavité. Certes, après les avoir lus, il faut bien convenir que la poésie est encore quelque part; l'exilée a trouvé chez l'auteur des Harmonies une magnifique hos^ pitalité.
:i34 JJK l'avenir de la poésie.
La poésie ne peut mourir : telle est la foi de l'auteur. C'est aussi la nôtre. La poésie est inhérente à l'âme humaine; elle en est un des éléments nécessaires, indestructibles.
Poésie! poésie! le plus vain de tous les mots ou le plus profond, la plus frivole de toutes les choses ou la plus sérieuse! il me semble que c'est d'aujourd'hui que je comprends tout ce que tu peux être. Arrivé à cette époque de la vie où pour tant d'hommes la poésie a cessé d'exister, je te sens plus voisine de moi, plus puissante sur ma vie, plus positive dans ma pensée que tu ne l'as jamais été. Je ne te confonds point avec ta vaine image; et telle que je te conçois, tu m'apparais comme la plus complète personnification de l'humanité, comme son vivant résumé; tu dis tout ce qu'elle est, ou plutôt tu es tout ce qu'elle est, tu en es la dernière et la plus intime expression; au-dessus, au-dessous de toi, il n'y a rien; tu es la vérité des choses, dont la prose n'est que le déguisement; tu en renfermes le secret, que tu trahis sans le connaître; tu es le verbe de la nature déchue , et tes premiers chants s'exhalèrent aux portes du paradis, sous le glaive de feu du chérubin i
Il n'y avait pas de poésie dans Eden. Poésie, c'est création ; être poète, c'est refaire l'univers : et qu'estce que l'homme d'Eden avait à créer, et pourquoi eût-il refaitl'univers? Lorsque l'innocence en larmes se retira de notre monde, elle icnconira la poésie
v>E l'avenir de la poésie. a35
sur le seuil; elles passèrent à côté l'une de l'autre, se donnèrent un regard, et poursuivirent leur chemin, l'une vers les cieux , l'autre vers l'habitalion des hommes. cfMais, me demandera-t-on, qu'est-ce donc qui, avant le péché, occupait dans l'âme humaine l'espace qu'aujourd'hui remplit la poésie? L'âme avait-elle des régions vides? L'âme, qui n'est qu'action, recelait-elle une partie oisive? ou bien se serait-elle élargie depuis que l'homme est tombé? Que se passait-il auparavant dans cet intérieur obscur que nous ne pouvons nous représenter privé de poésie, et où cependant, si vous avez dit vrai, la poésie n'était pas? » Je ne me charge pas de répondre. Je ne sais qu'une chose, c'est que la santé ne se sent pas, c'est qu'un ordre qui n'aurait jamais été interrompu et qui ne serait point menacé de l'être ne se percevrait point. Même dans notre constitution actuelle, ce n'est pas la santé, c'est la convalescence qui est poétique. De même que certaines plantes ne rendent tout leur parfum qu'entre les doigts qui les froissent, certaines affections ne rendent toute leur poésie que dans l'état de souffrance. La poésie n'exprime pas toujours le regret, le désir ou l'espérance; il ne faut pas chercher ces sentiments à la base de tous les ouvrages poétiques; mais on les trouvera à la racine de la poésie prise en général. Alors même qu'elle est folâtre et gaie, son caractère essentiel dénonce son origine. Et pourquoi le malheur incommensurable qui a donné naissance
2 36 DE l'avejniu de i.a poésie.
à la vertu n'aurait-il pas donné naissance à la poésie? Cette généalogie ne la rend pas méprisable ; la perle , pour être le produit d'une maladie, n'en est pas moins perle; la poésie, cette perle de l'intelligence et de la vie, réfléchit sur notre front quelques pâles rayons de l'auréole qui en est tombée.
Mais quelque opinion qu'on adopte sur ce sujet, une chose du moins est certaine, c'est que la poésie, bien que créatrice, est si loin de se soustraire à la loi delà vérité, qu'elle est au contraire la vérité même. Elle est la vérité, car elle est l'homme, et l'homme dans ses sentiments les plus profonds et dans ses pensées les plus spontanées. La poésie est dans l'homme, et c'est lui qui la donne aux choses. Les objets extérieurs et les événements ne sont, si l'on peut parler ainsi, qu'une substance neutre, qui reçoit de notre âme sa couleur et sa signification. La poésie n'est point, comme on Fa dit, exagération, embellissement de la réalité; explication arbitraire et vague: le poète saisit les réalités dans leur idée , et cette idée il la porte en lui ; il est impossible de rendre autrement raison de l'Apollon du Belvédère et de toutes les créations de l'art. La nature a donné la réalité, l'homme donne l'idée. Par là l'humanité manifeste tout ce qui est en elle; aussi peut-on considérer la poésie comme une révélation parfaite dans son genre, puisqu'elle n'est qu'un aveu involontaire. L'art vient ensuite, volontaire, conscient, réfléchi, qui se rend compte
DE l'aVI-jNIR de LA POÉSIE. 287
de ses moyens; mais la poésie, à son principe, à la prendre au point d'où elle jaillit, porte ce caractère d'inspiration et de spontanéité; elle nait, elle ne se fait pas, et quiconque la lait n'est pas poète.
Mais l'histoire de l'esprit humain ne nous laisse pas ignorer que les différentes facultés de cet esprit , toujours présentes , ne sont pas toujours combinées dans une même proportion, et que telle d'entre elles, suivant les temps ou les individus, peut languir dans un état de torpeur ou de nullité relative. L'équilibreexiste rarement; quand il existe, on a les belles époques de l'esprit humain; mais ces époques sont séparées par de longs intervalles, où l'on voit l'imagination et la réflexion, la synthèse et l'analyse , s'enlever tour à tour la victoire, régner tour à tour avec absolutisme sur la pensée et sur le monde.
Ces alternatives ne sont pas fortuites; elles ont leurs causes dans les développements mêmes et les divers états de l'esprit humain, qui produisent les développements et les divers états de la société. Mais , s'il faut le dire, jamais la poésie ne fut si terliblement menacée par les faits qu'à l'époque singulière où nous vivons.
La poésie, considérée comme une faculté de la nature humaine et comme une force répandue dans la société, n'est point à l'abri des influences du monde extérieur; et c'est toujours de deux manières à la fois que ces influences lui nuisent ou la
q38 UE l'avenir de la POESIE.
servent. Les mêmes circonstances qui lui retirent l'aliment dont elle subsiste nouriissentet fortifient les facultés qui la contrebalancent dans l'âme humaine; les mêmes circonstances qui lui rendent sa nourriture affaiblissent l'empire des éléments dont elle redoute la concurrence.
Car ce n'est qu'à la dernière extrémité que la poésie se réduit à vivre de sa propre substance. Une douloureuse nudité peut seule la contraindre à se réfugier dans le monde invisible de l'âme. La colombe ne rentre dans l'arclie que lorsque au dehors elle n'a pas trouvé où poser le pied; et dans cette arche même , dans ce sanctuaire de l'âme, seul espace ouvert à son essor , si elle est quelquefois sublime, elle est ordinairement mélancolique. Placée entre le domaine des faits contingents et celui de la vérité abstraite, n'étant plus de ce monde et n'étant pas encore de l'autre , n'étant presque plus poésie et n'étant pas encore religion , nageant entre le ciel et la terre, entre le souvenir et l'espérance, dans une sorte d'éther subtil, pur, transparent, mais dont la transparence ne laisse arriver à l'œil aucune forme déterminée, poésie toute subjective, sans date et sans lieu , elle ne peut satisfaire longtemps ni ceux qui l'écoutent, ni elle-même.
Il faut donc, pour qu'elle vive de la plénitude de sa vie, que tout un monde se reconstruise autour d'elle. Se reconstruise est le mot ; car presque tout s'est écroulé. Le mouvement de la civilisation
DE l'avenir de la. POESIE. i3g
a renversé sur son passage mille réduits où la poésie avait son asile ; ainsi l'on voit des nuées d'oiseaux s'envoler en criant des flancs et du sommet d'une vieille tour que l'on s'apprête à démolir. Le monde social, moins rationnel, moins abstrait que nous ne le faisons de nos jours, reposait davantage sur des habitudes, des souvenirs et des affections; il y avait plus de malheur, peut-être, et moins de sécurité; mais tout étant moins prévu , moins enchaîné, l'imagination liait, en se jouant, les effets à leurs causes, les causes à leurs effets. De merveilleux mystères environnaient l'existence, flottaient autour de la pensée; libre à chacun de refaire le monde selon sa fantaisie, lorsqu'il en avait. La poésie était partout, parce qu'il y avait partout une disposition à croire. Les communications difficiles et dangereuses de peuple à peupleetde ville à ville faisaient suffire la plus faible distance à la production du merveilleux. Le globe était immense, ses mers inexplorées; la poésie s'emparait de tout ce qui n'était pas connu , et le peuplait d'êtres selon son cœur. Elle faisait ce quelle voulait de ces îles soupçonnées ou entrevues dans le grand Océan, de ces forêts vierges dont elle seule savait couper les lianes entrelacées. Le demi-jour lui plaisait; elle pouvait nommer, sans crainte d'en être démentie, les formes vagues qui s'y laissaient apercevoir; la lumière, en affluant de tous les côtés dans cette chambre obscure, en a fait disparaître mille magi-
!i4o DE L AVENIR DE LA POESIE.
ques images. La science, l'industrie, la politique, s'enfonçant dans les plus sombres vallées, escaladant les plus hautes montagnes, ont partout foulé sous leurs pas celte fleur de poésie qui croît sur les plus arides rochers et dans les plus affreux déserts. J'attends le moment où le cadastre impitoyable aura numéroté l'Himalaïa, enregistré les Cordillères et retrouvé le Mont-Perdu. Bateaux à vapeur, canaux , chemins de fer, prose que tout cela , tête de Méduse pour la poésie, au moins pour la poésie du monde physique. En un mot, la vie poétique s'en va de ce monde-là. Y suppléerons-nous par notre excédant de vie propre, comme le magnétiseur dépense en laveur d'un être défaillant le superflu du fluide magnétique dont il est plus abondamment pourvu ? Mais notre propre vie a souffert; nousmêmes nous sommes appauvris; les mêmes causes qui ont dépouillé le monde nous ont dépouillés; nous donnerons quand nous aurons.
Un regard superficiel pourrait fiiire espérer pour la poésie un fort grand secours de la part de la religion. On a tant dit que la religion est une poésie, et iiue la poésie à son tour est une religion ! Mais la religion dort chezles masses, etlà oùnousla voyonsseréveiller, c'est avec un caractère très peu poétique. La conscience estlepointd'appui du grand mouvement religieux dont nous sommes témoins; et c'est le seul <|u'il puisse avoir dans une époque telle que la nôtre, comme c'est aussi la seule base solide que la religion
DE l'avenir de la POÉSIE. 1^\
puisse obtenir. Ce n'est pas à dire que la religion ne soit que conscience,maisilfaut qu'elle soit cela tout d'abord; c'est aussi ce que nous la voyons être aujourd'hui partout où l'Esprit de Dieu fait son œuvre; or rélément qu'elle agite n'est pas à beaucoup près le plus propre à la poésie, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'un peu de l'utilitarisme dont notre siècle fait profession se glisse, à peu près partout, dans le mouvement religieux, sous une forme très spirituelle, je l'avoue, très dégagée en apparence de toute mondanité , mais pourtant bien reconnaissableaux yeux attentifs; et cela est moins favorable encore à la poésie, l'un des éléments désintéressés de notre nature. Plus tard la religion servira mieux la poésie.
Le monde moral est-il moins dévasté que le monde physique? Il l'est bien davantage. Les croyances morales se dissolvent. Ce n'est pas assez dire : on s'en joue comme de simples idées. Cette malheureuse manie de tout transformer en idées n'a pas enfanté, mais signalé la démission de la liberté morale, autrement l'indifférence. Or, le scepticisme peut avoir de la grandeur, mais l'indifférence n'en a pas. Que devient la poésie sous les auspices de l'indifférence? La véritable lyre du poète c'est l'homme, comme aussi l'homme est son principal objet. Mais toutes les cordes de cette lyre sont brisées ou détendues. La voix du poète, c'est-à-dire son individualité, a besoin, pour être soutenue, de
24^ UK l'aVENIII nE LiV POÉSIE.
se marier à la grande voix, aux ineffables accords de cette lyre immense qui chante depuis que l'homme existe. L'individualité sans la généralité n'est qu'un protestantisme absurde et sans conséquence; elle doit se fondre, sans s'annuler, dans le catholicisme de l'âme humaine. Mais où est ce catholicisme? et quel intérêt peut avoir pour tous une voix qui n'est la voix que d'un seul? Et que peuton chanter avec espérance quand on est sûr de n'être pas compris? Le monstrueux, l'inexplicable^ l'incohérent, l'impossible seront pendant quelque temps les conceptions favorites de celte littérature. 11 y a de beaux talents poétiques, dont chacun a sa force particulière; mais il y a très peu de poètes complets; la désorganisation des idées et de la société n'en permet pas de pareils. 11 nepeutpasyavoir de poésie sans société, ni de société véritable et vivante sans une foi commune. Une société sans symbole moral n'est qu'une fiction de société. La guerre est bonne à la poésie comme la paix; les discordes civiles ne la tuent pas; mais elle meurt dans le vide, et le vide pour elle, c'est l'incrédulité. Le scepticisme désespéré ou hautain des temps qui précèdent une telle période peut inspirer encore des cliants que l'âme humaine ne désavoue pas; mais quand le scepticisme se résigne, quand il se fait de toutes ses angoisses un chevet pour sa tête appesantie, quand la société est atteinte dans ses parties nobles, (jui sont la foi et l'amour, la poésie a beau
ijE l'avenir de la poésie. 243
se débattre clans quelques beaux génies, il faut qu'elle se résigne au sommeild'Epiraénide.Et quand est-ce qu'Epiniénide sortira de ses rêves? Quand les rayons d'en haut frapperont sa paupière. Le réveil de la société sera le réveil de la poésie.
Le mal a donc une cause intérieure. Les changements extérieurs neleproduiraientpas, sans le concours de l'esprit qui les accompagne et qui leur imprime son fâcheux caractère. C'est cet esprit qui empêche que les grandes choses qui se font ou qui se préparent, cette profonde révolution consommée sur la terre par la politique, les arts et les idées, ce mouvement unanime qui va faire de tous les peuples un peuple dans la communion d'une pensée, ces rapports nouveaux, inouïs, que les prévisions les plus hardies ne sauraient déterminer, que toutes ces choses ne deviennent, comme on voudrait le croire, la source d'une nouvelle poésie. L'esprit ne peut célébrer que l'esprit; l'âme ne chante que lame. L'âme! et il ny a bientôt plus
dans le monde que des intérêts grossiers ou des passions factices !
La poésie sans doute a un avenir. Quel il sera, M. de Lamartine a essayé de nous le dire; mais « nous verrons bien. « Quoi qu'il en dise, je pense que l'épopée, l'ode et le drame, choses dont les formes sont infiniment diverses, auront encore leur place dans cette ère nouvelle, ne l'ayant pas perdue dans la nature humaine; mais les Méditations et les
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Harmonies y trouveront aussi la leur; puisse alors ce genre ne pas porter indignement le titre sous lequel un superbe talent Ta rendu célèbre; et surtout puissent le vague et le scepticisme, qui de l'âme du poète se sont répandus dans ses chants, faire place à des convictions plus déterminées et vivantes dans leur précision !
SUR l'ahasvérus dk m. quinet. 245
Xlir ESSAI.
SUR l'ahasvérus de m. quinet.
LanaturedestravauxantérieursdeM. Quinet permettait de rattacher d'avance Ahasvérus à la philosophie de l'histoire. Si cette attente se justifie, ce n'est pas tout-à-fait de la manière qu'on se l'était figuré. Bien que ce drame embrasse, et par-delà , la durée entière du globe et de l'humanité, et que tous les grands empires y apparaissent comme personnages , l'auteur ne fait ressortir de cette revue rapide aucune marche réglée des événements, aucune loi historique, aucun plan providentiel. Une seule idée enveloppe comme d'un crêpe tout son ouvrage : c'est la négation du progrès. Or, cette négation est la négation même de l'histoire. L'histoire, dans sa plus haute signification , n'est que la manifestation de l'idée de progrès, soit qu'on rapporte ce progrès à la nature des choses et à la marche du temps, soit qu'on le cherche dans ce que Bossuet a nommé la suite de la religion, soit enfin qu'on le voie résulter de ces deux causes réunies. Dans tous ces cas, le progrès ne peut être que la marche du monde des intelligences vers la vérité, laquelle exclusivement et infailliblement renferme le bien. Si la loi du progrès n'existe pas, l'histoire n'a plus de raison, le monde
246 SLR I.'AIIASVlhlUS
non plus, et l'un et l'autre ne sont bons qu'à être mis au rebut. Ce sont bien les conclusions du livre de M. Quinet.
On comprend donc sans peine que l'auteur ait dit quelque part : « Ce livre est fait de mon âme; oui, « de mon âme et de mon désespoir. » Si ces paroles vous sont tombées sous les yeux avant de lire l'ouvrage, elles ont pu vous toucher assez peu. Le désespoir est une mode de la littérature du jour; et l'on rencontre si souvent dans le monde de ces désespoirs bien mangeants et bien dormants, on a vu rire de si bon cœur les mêmes gens sur qui l'on avait eu la bonhomie de pleurer, qu'on ne veutplus désormais s'apitoyer qu'à bon escient. Ici, rien n'empêche de penser que le désespoir est de bon aloi. On pourrait, en effet, se désespérer à moins. Croire que le monde existe sans but, qu'il n'y a point de terme promis au pèlerinage de l'humanité; que notre vie individuelle , pleine de désirs et de besoins qui ne doivent jamais être satisfaits, n'est, en résumé, que la plus cruelle des plaisanteries, c'est véritablement épouser le désespoir, à la vérité, tous ceux qui sont livrés à cette conviction ne prennent pas pour cela le deuil de la vie. Dans la funeste renonciation que l'homme a signée aux portes d'Eden, et que chaque génération confirme les yeux fermés, il y a des renonciations plus profondes, plus absolues; il y en a de joyeuses et de triomphantes; le désespoir d'un grand nombre res-
DE M. QUirv'ET. 247
semble à l'allégresse; mais d'autres sentiments surnagent sur ce vaste abrutissement; l'élite du genre humain n'a pas pris pour devise : Fiuges consumere nati; elle ne fait pas si bon marché deses espérances; son désespoir est vrai et poignant; et nous n'hésitons pas à placer M. Quinet dans les rangs de cette aristocratie delà douleur.
Quoique la négation du progrès chez les peuples et la négation du progrès chez les individus soient une seule et même négation, il est naturel que la dernière soit pour chaque homme la plus désespérante. Aussi est-ce bien celJe-là qui, dans l'ouvrage de M. Quinet, est accentuée le plus nettement et le plus vivement accusée. Ahasvérus, type de Thumanité en général, mais plus sensiblement de l'individu, nie, pour chaque homme ainsi que pour luimême, le progrès dans la vie, ou, pour mieux dire, le sens de la vie. Car il faut bien s'entendre: que chaque homme puisse jusqu'à un certain point développer ses facultés, même les facultés morales, cela n'est pas révoqué en doute; mais que ces développements, comme aussi l'amélioiation de sa position dans le monde, l'avancent d'un pas, je dis d'un seul pas, vers le but qu'il porte écrit dans son sein; que son âme elle-même, coupe aride qu'il présente sans cesse au bonheur el à la vérité, comme à une rosée du ciel, puisse jamais se combler, y jetât il des mondes; en un mol, qu'aucun de nous se puisse dire, au sommet de son Calvaire , au
2^8 SUR l'aHASVI-RUS
sommet de sa vie: Tout est accompli; c'est ce que, rentrant en soi-même, personne n'osera croire. Aussi, dans le sentiment c|ue nulle destinée individuelle ne s'achève, plusieurs ont transporté à la société l'espérance qu'ils ne pouvaient accomplir en eux-mêmes; ils ont cru que l'humanité seule avait un sens et une destination; ils ont cherché à perdre leur ^/zo^dansun /720/ mystérieux, inconcevable, immense; ils ont construit un homme abstrait, un homme-monde, dont les hommes individuels ne sont queles membres et les organes; ils ont tâché de se sentir vivre, jouir, souffrir dans cet homme fictif, en faveur duquel ils avaient fait abandon de leur personnalité, de leur perpétuité, de leur relativité immédiate au Créateur des esprits. Effort de l'imagination, qu'on a pris pour un élan du cœur. Mais quand le moi individuel eût abdiqué ( et qui ne voit qu'il subsiste dans cet effort même et dans ce besoin ? ), à quoi bon encore, si la vie de ce m.oi collectif n'a pas plus de sens que la vie du moi individuel? Or, telle est la pensée du livre de M.Quinet. Le monde n'est, selon lui, qu'une improvisation hâtée et téméraire, une phrase mal rédigée, un non-sens, dont une lature va faire justice, un caprice que va remplacer un autre caprice peut-être; ce qui revient à dire que ce monde n'est point l'ouvrage de Dieu; à moins encore que tout ceci ne soit un rêve de l'esprit universel qui s'individualise en chacun de nous, que sais-je? de ITAernité qui a le
cauchemar c'est tout ce que vous voudrez; car
dans le système du drame d'Ahasvérus, tout ce qui peut se dire peut se penser; tout assemblage de mots peut faire un système; rien n'est vrai, tout est vrai; c'est la conclusion à laquelle, tout pantelant, on arrive au bout de cinq cent quarante-quatre pages in-octavo. « Belle conclusion et digne de a l'exorde! » Mais personne n'ajoutera : « On l'en- « tend bien , du moins. »
Rentrez, à reculons, delà conclusion dans le cœur de l'ouvrage, vous y verrez régner partout une ondulation, un vacillement des plus étranges; des données sont indiquées et ne sont pas poursuivies; l'auteur détruit d'une main ce qu'il a édifié de l'autre; l'ouvrage semble conçu dans deux ou trois systèmes incompatibles. Au fond, cette pluralité de systèmes et leurs contradictions constituent le système de l'auteur; un scepticisme emporté, sans frein , est l'idée de tout le drame. Il est dans la disposition de l'auteur de céder tour à tour à chacune de ses impressions et de ne voter pour aucune. C'est ainsi qu'il attache l'intérêt le plus solennel et presque le plus tendre à la personne de Jésus- Christ et à son ministère de douleurs. Au bruit de sa venue, tout l'Orient s'émeut et lui députe ses lois; le monde se prosterne devant la crèche , et le divin enfant, déjà martyr au berceau, accepteavec amour le pauvre peuple pour ami et la croix pour trône. Avoir maudit Jésus-Christ est le plus grand
25o SUR l'aHASVÉRUS
des crimes, et subit, dans la personne d'Ahasvérus, Ja plus cruelle des peines; et qu'elle est significative, cette peine! C'est de courir sans relâche après un terme qui fuit sans cesse; c'est de passer sa vie à poursuivre la vie; c'est de voguer en désespéré sur un océan sans rives; c'est de ne trouver de reconfort en aucune chose de ce monde, non pas même dans l'amour. Mais ce Christ, l'aimant de la nature humaine, et qui seul donne à la vie une direction certaine, ce Christ, le juge du monde, est à la fin jugé lui-même; l'enfer, tressaillant de joie, en fait confidence au Ciel ; Christ lui-même ne verra plus tard son caractère de Christ, sa mission, son œuvre, que comme une prodigieuse illusion ; il aura rêvé qu'il était le Christ; il s'abîmera , à celte pensée, dans une douleur inouïe; et vous, lecteur, le cœur vous saignera, pour le poète surtout , de cette mystification cruelle et funèbre.
Dans le système absorbant de l'auteur, tout est vain, son système aussi bien que le reste. Nous verrons, dans Ahasvérus, l'incrédulité flétrir l'incrédulité, le scepticisme se railler du scepticisme, et l'esprit humain, traqué de doute en doute, contraint de prendre gîte en un désespoir bien réfléchi, bien senti, antre lugubre que la poésie entr'ouvre et qu'elle éclaire d'une sinistre lueur, afin que nous y puissions à notre aise le voir se débattre et l'entendre rugir.
Une chose pourtant pourrait induire à douter du
DE M. QUINET. 10 ï
sérieux de l'auteur , c'est la dénaturaliou, sans doute très volontaire , de plusieurs des données évangëliques. M.Quinet, dans son point de vue sceptique^, était bien libre de dépouiller Jésus-Christ de son auréole, mais il ne l'était pas également de scinder cet Être divin , et, en lui laissant sa charité , de lui enlever sa doctrine. De quel droit l'auteur a-t-il encadré dans son drame un autre Evangile que celui de Jésus-Christ? De quel droit a-t-il falsifié l'idée du jugement dernier? Ce n'est pas assez pour lui d'amener en jugement les nations, êtres fictifs dont aucun ne forme une personnalité, ni n'est chargé , devant Dieu, d'une responsabilité indivise. D'après quelles lois les juge t-il? Quelles sont les peines qu'il leur inflige, les récompenses qu'il leur décerne? 11 est impossible de s'en faire la moindre idée. En vain l'auteur réclamerait ici les droits de libre poésie. S'il a voulu être sérieux, il fallait qu'il fut précis et vrai. S'il n'est pas sérieux, que parlet-il de désespoir? Rien n'empêche que, dans une âme poétique, le désespoir ne devienne de la poésie; mais à moins de se démentir, il ne saurait devenir un frivole badinage; et quoi de plus frivole, je le demande, que l'idée de fairejuger les nations dansle ciel? Quoi de plus frivole que d'enlever à ce jugementtouteespècede conséquences et de réalité, et de mettre dans la bouche du Créateur une sentence de poète ou une opinion de journaliste? Quoi déplus frivole, en présence de l'Infini , que de se rappeler