‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 5 sur 50 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

En morale, la vérité est une. Avant qu'on aiteonnu l'idée centrale où toutes les vérités particulières convergent, ou plutôt d'où elles s'épanchent, on îie possède pas même ces vérités; on ne saurait du moins en faire un usage légitime et sûr. Préalablement il faut savoir pourquoi la vie a été donnée , quelle est la condition actuelle de l'âme, ce qu'elle vaut et ce qu'elle peut. Si l'éclectisme savait ces choses, tout le monde les saurait avant lui, et sa besogne serait faite d'avance. S'il pouvait les inventer, le genre humain , éclectique par excellence, ne lui eût pas laissé l'initiative de cette découverte. Si l'éclectisme ne les sait pas, il ne les saura jamais, ni lui, ni personne, à moins que Dieu ne parle ou n'ait parlé. Or , avant que cette connaissance ait été accordée, la science ne saurait rien faire de complet, de satisfaisant^ de ces débris de vérité que nous possédons encore; elle ne saurait du moins leur coordonner toute la vie; la disproportion est trop grande entre un objet aussi vaste et des vérités aussi étroites; un lambeau necouvrepasunhomme. Il en est de ces idées comme des brillants éclats d'une glace brisée; toute image se morcelé dans ce réflecteur morcelé; rassemblez ces éclats, rapprochez-les avec industrie, vous n'avez point encore un miroir; vous n'en aurez un que lorsque, ayant exposé tous ces débris à la chaleur d'un même feu, vous en aurez fait de nouveau une masse unique. Il en est de même des idées morales ; ni l'une ne sau-

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rait suffire, ni toutes ces vérités juxta-posées ne formeront LA vérité ; de tous les systèmes, réunis en pièces de rapport, vous ne ferez pas un système vrai ; c'est au centre même de la nature humaine et de Ja vie qu'il faut aller; c'est la vérité des vérités qu'il faut trouver : celle-là conduira à toutes les autres , et aussi les conciliera toutes.

L'éclectisme a-t-il trouvé cette idée au sein de laquelle toutes les théories se règlent , toutes les antithèses s'absorbent, tous les excès se modèrent, tous les désordres se rectifient, toutes les vérités deviennent vraies? Non; car celte vérité ne se connaît que par inspiration ou par révélation. L'éclectisme n'est donc vrai que comme instinct; il est vain comme système, puisqu'il ne produit pas à nos regards l'idée centrale autour de laquelle doivent se grouper et vivre d'une vie commune tous les éléments épars de la philosophie de l'humanité.

Au reste, quelle que soit la valeur philosophique de l'éclectisme, il rentre par un point dans le cadre de toutes lesphilosophies, et, niplusni moins que chacune d'elles, il donne lieu à cette question : Mais à quoi bon tout ce tourment d'esprit? à ([uoi bon toutes ces constructions idéales qui laissent le monde tel qu'il est, et ne changent rien à nos rapports? A quoi bon! cette question ne comporte aucune réponse. Ceux-là seuls comprendraient la

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réponse qui n'auraient pas fait la question , et ceuxlà se répondront à eux-mêmes.

Nous devrions plutôt une réponse à ceux qui auraient vécu jusque dans l'âge de la réflexion, je ne veux pas dire sans sentir, mais du moins sans percevoir distinctement les dualités dont nous avons parlé. Où sont-elles? nous diraient-ils. Et nous pourrions leur répliquer: Où ne sont-elles pas?

Elles sont partout. Chacune des sphères de la vérité est gardée par un sphinx armé d'une énigme, et tout prêt à dévorer l'imprudent qui la soulève et ne la devine pas. Chacune de ces énigmes a pour nœud la conciliation de deux vérités contradictoires^ expression qui renferme une contradiction; mais cette contradiction elle-même résume toute notre destinée.

L'exemple que je citerai d'ahord n'est pas celui par où il faudrait commencer si le premier rang appartenait aux problèmes qui préoccupent le plus grand nombre d'esprits ; celui-ci ne se rencontre qu'à une certaine profondeur d'investigation; mais bien que ses épines semblent réservées aux intelligences méditatives , il n'en réclame pas moins, si l'on a égard à sa nature même, la première place entre toutes les dualités au sein desquelles se débat rintelligence humaine.

Qu'il y ait une cause première de tous les phénomènes qui se révèlent par nos sens extérieurs à notre sens intime, ou, sans intermédiaire, à ce même

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sens dont l'organe nous est inconnu; que toutes les existences aient pour raison une existence dont le sujet échappe à tous nos moyens de perception et de conception, voilà la croyance générale de l'humanité, et cette croyance est un de ses attributs. 11 y a plus : l'unité de la cause première, son indivisibilité, est devenue pour toutes les nations et pour toutes les intelligences cultivées la forme constante et avouée de la croyance universelle. Ce degré d'épuration de la notion générale, bien que lentement et laborieusement conquis , n'en doit pas moins être porté sur le compte de la nature humaine ; la notion d'un Dieu unique lui peut être imputée à aussi bon titre que celte vague notion de cause première où nous avons reconnu une des propriétés essentielles de notre espèce; mais en dehors de ce cercle, il n'est pas donné à l'esprit humain de faire un seul pas avec assurance. Et ce pas de plus est pourtant nécessaire; car autrement la connaissance de l'unité de Dieu est en quelque sorte une nue propriété dont l'usufruit ne se recueille jamais. L'humanité a besoin que ce Dieu unique soit un Dieu personnel, et à peine est-il nécessaire d'ajouter qu'un Dieu personnel est un Dieu-homme, en tout ce que l'homme, ou plutôt la notion d'homme, renferme de positif, c'est-à-dire de bon. L'humanité a besoin d'un Dieu personnel , afin que ce Dieu soit son Dieu. Un Dieu qui n'est pas personnel n'est rien pour elle, par cela même qu'il est tout. S'il est l'univers, s'il est

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