EN ALLEMAGNE
Il me paraît que la définition la plus simple (et d'ailleurs trop sommaire) que l'on puisse donner de l'Etat est la suivante : c'est une réunion d'hommes soumis à une autorité. Qui ne voit, d'après cette définition même, que la question la plus grave dont le droit public ait à s'occuper, est celle du principe et de l'origine de cette autorité? De qui dépend, à qui faut-il attribuer,en dernière analyse, cette puissance dont tous les citoyens sont tenus, sous peine d'anarchie, d'admettre la légitimité? C'est là ce que l'on peut appeler le problème de la souveraineté. On sait comment ce problème a été résolu, soit par la Constitution belge, soit par les divers peuples qui se sont donné des institutions plus ou moins démocratiques. La solution consiste à faire de la collection même des citoyens le siège et la source de la souveraineté. La souveraineté est en quelque sorte répandue partout, diffuse dans la nation. Chaque citoyen en détient, ou devrait logiquement en détenir une parcelle.
(1) Cet essai est formé de deux morceaux distincts. L'un d'eux est un fragment emprunté à une conférence faite en 1890 à l'Université de Bruxelles ; le second est la conclusion d'un article publié dans la Revue de l'Université de Bruxelles, année 1896-97, pp. 665 et suiv. (La Science de l'Etat en Allemagne).
Une conséquence de cette doctrine, c'est que la nation doit occuper dans l'organisme politique une place prépondérante, être investie d'un rôle décisif. La nation finit par absorber l'Etat tout entier. Elle s'identifie, elle ne fait qu'un avec lui. Cela est si vrai que, dans la langue officielle, aussi bien que dans la langue ordinaire, nous employons indifféremment les mots Etat et Nation. Pour la plupart d'entre nous, ces deux termes sont synonymes. Et si l'on nous demandait ce qu'il faut entendre par le mot Nation, nous répondrions sans hésiter que cette locution désigne la communauté des citoyens qui occupent en même temps un territoire déterminé.
Le dogme de la souveraineté du peuple a été le fruit d'une réaction naturelle, irrésistible contre une croyance plus ancienne, dont l'Europe avait pendant longtemps subi la domination. Cette croyance, que le moyen-âge a vu apparaître et que le monde moderne a tout d'abord acceptée, c'est l'idée que l'autorité réside en Dieu et ne peut venir que de lui; que tout pouvoir procède d'une délégation du Ciel. Dans ces quelques mots, on a reconnu sans peine la théorie fameuse qu'on appelle la théorie du droit divin. Le monarque est ici l'image et le représentant de la Providence ; il est l'oint du Seigneur. Son pouvoir emprunte à cette origine sublime un caractère sacré. Cette conception théocratique est née dans l'empire franc sous la dynastie carolingienne. Elle a subsisté durant près de dix siècles. Elle a enduré, dans le cours des âges, des épreuves dont elle ne se relèvera point, et, aujourd'hui, tout au moins dans l'Europe occidentale, il semble bien qu'elle soit définitivement ruinée. C'est à peine si son souvenir persiste encore dans quelques expressions traditionnelles, telles que Roi par la grâce de Dieu, auxquelles un certain nombre de souverains n'ont pas encore renoncé.
A cet égard, il importe tout d'abord d'éclaircir un point, de dissiper peut-être une erreur, une prévention assez généralement répandue. Bien des gens s'imaginent volontiers que le principe monarchique, tel qu'il existe en Allemagne, est une manifestation actuelle, quoique surannée, de l'antique théorie du droit divin. On est disposé à croire que c'est en se prévalant de son titre de mandataire de la divinité, que le roi de Prusse — pour ne citer que lui — réclame de son peuple l'obéissance et la fidélité.
Il y aurait là une méprise assez grave. Il est possible qu'il se rencontre en Allemagne des adeptes assez nombreux du droit divin — de même, d'ailleurs, que l'on y trouverait des partisans de la souveraineté du peuple ; mais, ce qu'il est permis d'avancer, c'est que la théorie du droit divin n'est point celle qui prévaut parmi les admirateurs éclairés de la monarchie ; ce n'est pas de cette théorie que se réclament le plus volontiers les souverains ; ce n'est pas elle, en un mot, qui constitue l'essence et l'originalité du principe monarchique tel qu'il est aujourd'hui compris en Allemagne.
C'est là, un fait d'une haute importance. Cette idée particulière de la monarchie ne mériterait pas d'attirer notre attention, si elle se confondait avec les traditions semi-religieuses semi-féodales, que nous avons définitivement répudiées et qui paraissent désormais reléguées dans un passé lointain. Une conception aussi archaïque n'aurait aucune chance de durée, puisqu'elle exige comme condition première, chez ceux qui s'y attachent, des convictions et une foi qui, en Allemagne, même, sont, à l'heure qu'il est, profondément atteintes. Mais il n'en est pas ainsi. Le principe monarchique s'est bien gardé, en Allemagne, d'associer son sort à des croyances mortes ou mourantes. C'est un principe vivant et jeune, un principe d'avenir, en même temps qu'un principe absolument laïque. Et c'est en cela, on ne saurait assez le dire, que résident son caractère et sa valeur. S'il vaut la peine que nous cherchions à le comprendre, c'est parce qu'il est l'expression d'une tentative très intéressante, qui, sans sacrifier l'institution monarchique au dogme de la souveraineté du peuple, a voulu cependant l'adapter aux conditions d'existence de la société moderne.
Pour apprécier sainement la nature du pouvoir monarchique en Allemagne, il importe de se pénétrer d'une vérité : c'est que le droit public allemand se fait de l'Etat une conception qui diffère profondément de la conception qui nous est familière. Ce n'est pas, en Allemagne, l'opinion dominante que l'Etat doive être considéré comme une image, un reflet, une expression de la société au sein de laquelle il apparaît ; on n'y admet pas que l'Etat soit une création de la volonté populaire ; on n'y admet pas que l'Etat se confonde avec la nation.
Bien loin d'associer, d'identifier en quelque sorte, ces deux faits — l'Etat et la Nation — on les oppose l'un à l'autre, on établit entre eux une espèce d'antithèse.
L'Etat, dit-on chez nos voisins, est une sorte de produit naturel, un organisme historique et séculaire, dont l'origine échappe aux regards humains et qui ne se laisse pas décomposer comme un mécanisme artificiel. C'est un fait qu'il faut accepter, tel que la tradition nous l'a transmis. Qu'est-ce, au contraire, qu'une nation, ou, plutôt, qu'est-ce qu'une société à un moment quelconque de l'histoire? Un assemblage d'individus, une réunion fortuite de volontés éphémères et contradictoires. Est-il vrai qu'on ait jamais vu une collection d'individus fonder, c'est-à-dire créer en une fois, et de toutes pièces, un Etat? Jamais. — Est-il vrai qu'un Etat trouve la raison de son existence dans le libre consentement des individus qui coexistent à une époque déterminée? Encore moins. L'Etat a précédé la génération actuelle et il est destiné à lui survivre. Est-il bon enfin — et c'est ici la question capitale — qu'une nation, une société, soit investie de cette puissance souveraine, sans laquelle un Etat ne se conçoit pas? Non ! répond-t-on en Allemagne ; et en voici le motif : Une société se fait difficilement une idée juste du caractère véritable de l'Etat. Elle n'aperçoit qu'imparfaitement les conditions essentielles de son existence. Elle n'a pas une conscience suffisamment nette de la continuité de l'Etat, du besoin suprême qu'il a de vivre et de durer. Une société oublie volontiers le passé et se soucie médiocrement de l'avenir. Elle est trop étroitement enfermée dans le présent. Le soin de ses intérêts, la vivacité des impressions qu'elle reçoit, la violence de ses passions, tout cela lui dérobe la vue des grands problèmes que l'Etat est appelé à résoudre, tout cela lui fait méconnaître, en bien des occasions, son avantage le plus évident. Comment, d'ailleurs, est-il possible que les choses se passent autrement? Comment pourrait-on attendre des pensées grandes et suivies de la part d'une agglomération d'hommes, où domine fatalement l'égoïsme, qui est en proie à des tendances divergentes, à des forces qui se combattent et se neutralisent, où chaque parti s'appliqueia à mettre la puissance publique au service de ses intérêts et de ses doctrines? En de telles circonstances, il est à craindre que le respect de l'Etat, que le sentiment de
ce qu'on lui doit, que l'esprit de sacrifice, ne périssent au sein de l'anarchie ou ne s'éteignent dans l'indifférence. Ce serait là une infortune irréparable ; car, aux yeux de l'Allemand, l'Etat n'est pas autre chose que la patrie.
Il n'est pas souhaitable que l'on attribue à la nation la suprême puissance, qu'on l'envisage comme la source et le principe de l'autorité. Mais, alors, où va-t-on placer cette autorité? Car elle ne peut pas rester suspendue en l'air et se présenter éternellement à nous, sous forme d'un problème à résoudre. Eh bien ! nous répond-t-on, la solution la plus simple est encore d'attribuer cette autorité au chef d'une dynastie dont les destinées se confondent avec celles de la nation, dynastie qui a fait ses preuves dans le passé, qui a conservé intact le dépôt des traditions politiques du pays, et qui, aux yeux du peuple, incarne l'idée de l'Etat et symbolise la patrie. L'institution monarchique est conçue comme un fait, comme un fait d'une importance supérieure qu'il faut accepter et respecter, à l'exemple de beaucoup d'autres faits que la tradition sanctionne et que l'expérience légitime.
Remarquez qu'un tel régime n'est pas nécessairement associé au despotisme. Le monarque n'absorbe pas l'Etat en lui ; il n'anéantit pas, il ne dévore pas, en quelque sorte, tout ce qui pourrait subsister en même temps que lui. Il ne dira pas, comme Louis XIV, « l'Etat, c'est moi. » Il dira simplement qu'il est l'un des éléments de l'Etat, son élément prépondérant, celui d'où procède l'autorité publique. Interprète permanent de l'intérêt national, ses devoirs envers l'Etat seront aussi étendus, aussi stricts que les droits dont il est investi. Il se considérera, au sens littéral de l'expression, comme le chef de l'Etat (Staatsoberhaupt), le mot chef étant pris ici dans son acception ancienne et originelle de tête (caput).
Telle est la conception de la monarchie en Allemagne. Elle n'a rien de mystérieux, rien de sacré, rien de surnaturel. Elle se donne avant tout comme étant simple et pratique, comme étant de nature à prévenir une foule de difficultés. Elle .e donne en même temps comme étant le résultat nécessaire d'un long développement historique. Il est permis de ne pas faire sienne cette théorie et de la discuter. On ne saurait dire qu'elle répugne au sens commun ou qu'elle révolte l'équité.
Le principe monarchique aimi compris a réussi à se concilier — et c'est là ce qui le rend particulièrement intéressant pour nous — avec le régime parlementaire. Il est vrai qu'il donnera au régime parlementaire une physionomie assez différente de celle qu'il ofïie en Angleterre et en Belgique. La différence n'apparaît pas nettement au premier abord ; elle ne ressort pas d'un texte de loi, de la le tire d'une constitution. Le roi de Prusse, comme le roi des Belges, ou comme un souverain anglais, est tenu de gouverner avec le concours du parlement. Il ne peut, en l'absence de ce concours, décréter une loi, percevoir un impôt, faire une dépense à l'aide des deniers de l'Etat ; il est obligé de faire contresigner ses actes par un ministre qui en assume la responsabilité. La différence réside dans l'esprit des institutions, dans la façon de comprendre et d'appliquer le régime constitutionnel. Et cette différence, encore une fois, procède de deux conceptions profondément dictinctes de la souveraineté publique.
Aux yeux du droit public allemand, le monarque est resté le siège de toute autorité, la source de toute souveraineté. Son pouvoir n'est pas un pouvoir d'emprunt, un pouvoir dérivé ou délégué. La constitution et les lois se bornent à définir les conditions auxquelles l'exercice de ce pouvoir est assujetti aujourd'hui, elles déterminent la forme sous laquelle le monarque fera désormais appel au concours de son peuple ; elles n'entament pas, dans son essence, la principe même de l'autorité monarchique. Le souverain continuera, comme par le passé, d'accomplir tous les actes de la souveraineté ; en ce qui concerne les plus importants de ces actes, il ne pourra s'affranchir de la collaboration des représentants de la nation.
Tout ceci paraît encore de la théorie. Voici l'intérêt pratique de ces distinctions.
Puisque le monarque est doué d'un pouvoir originel, d'un pouvoir qui existe, en quelque sorte, par lui-même, il reste — et il doit rester — le maître et l'inspirateur du gouvernement. La maxime que le roi règne et ne gouverne pas, maxime qui nous est familière, n'a point de partisans en Allemagne.
Une telle maxime n'est inscrite nulle part dans nos lois; elle n'en est pas moins profondément empreinte dans notre esprit. Selon cette doctrine, qui est d'ailleurs la doctrine anglaise,
et qui a été popularisée en France sous le gouvernement de Juillet, le roi est condamné à une sorte d'immobilité auguste. Son rôle se borne à être un pouvoir modérateur, qui, par sa prudence, par son tact, doit prévenir les périls d'une crise, soit par un changement de ministres, soit parla dissolution du parlement. Cette intervention suprême mise à part — et c'est elle que l'on a en vue lorsqu'on dit que le roi règne — cette intervention, mise à part, le roi n'a pas à faire acte d'autorité. Il doit surtout s'abstenir de gouverner. Son devoir est de laisser gouverner ses ministres. Ceux-ci sont, en réalité, les délégués, les mandataires, les hommes de confiance du parti qui possède la majorité au sein du parlement.
L'ingénieuse distinction sur laquelle se fonde la règle que le roi règne et ne gouverne pas est repoussée, en Allemagne, comme une atteinte à la majesté du prince, comme une perversion du régime constitutionnel sainement compris. On y enseigne, au contraire, que le roi gouverne et doit gouverner, précisément parce qu'il règne. Le règne et le gouvernement sont, pour les Allemands, deux choses qui se confondent, et qui, en réalité, n'en font qu'une. Et il ne se passe guère de jour où les feuilles publiques n'apportent des exemples à l'appui de cette manière de voir. Des faits récents nous ont montré à quel point la volonté du monarque ne cesse de se déployer, soit pour imprimer à la politique générale une direction déterminée, soit pour résoudre dans tel ou tel sens une affaire embarrassante. En agissant de la sorte, le monarque n'est pas considéré comme outrepassant ses attributions constitutionnelles ; on estime, au contraire, qu'il remplit strictement ses devoirs de souverain. L'expression « empereur d'Allemagne » n'est pas une formule creuse. Elle désigne un chef d'Etat actif et influent — et non pas un être abstrait et majestueux, confiné dans une région sublime, où il est interdit à la volonté d'agir, où un sentiment personnel ne se manifeste qu'avec timidité.
Un monarque allemand, ne tenant pas son pouvoir des mains de la nation, n'est pas moralement obligé — comme dans notre pays — de déférer aux vœux, aux désirs, que la nation exprime. Sa résistance à de telles injonctions ne sera pas regardée comme une insurrection contre la souveraineté populaire. Pourvu qu'il ne viole pas formellement les droits reconnus au peu-
pie dans une charte solennellement jurée par lui, il demeure entièrement libre de sa conduite et de ses résolutions. Cette liberté se marque notamment dans le choix de ses ministres. Ceux-ci ne seront pas — comme dans d'autres états constitutionnels — les chefs du parti politique auquel les élections ont donné la majorité dans le parlement. Il n'est pas nécessaire qu'ils aient la confiance du parlement. La confiance du monarque doit leur suffire. Ce sont de hauts fonctionnaires, responsables uniquement envers le souverain qui les a nommés. C'est d'après les vues de ce dernier qu'ils administrent, non d'après les préférences du parlement. Ceci est regardé, en Allemagne, comme la doctrine constitutionnelle la plus correcte, comme la seule qui permette de soustraire l'administration aux influences politiques qui se produisent inévitablement au sein d'un parlement.
Et si les Chambres prétendaient exercer une pression sur la volonté du monarque, soit en faisant au ministère une opposition systématique, soit en refusant de voter le budget et en cherchant à paralyser l'action gouvernementale, ce seraient les Chambres qui méconnaîtraient l'esprit des institutions, qui manqueraient à leur devoir, dont la conduite, en un mot, serait regardée comme factieuse. En présence d'un conflit aussi grave entre le souverain et la représentation nationale, il serait à craindre que le pacte qui les unit ne fût considéré comme rompu ; que le souverain ne s'arrogeât le droit de rentrer dans la plénitude de ses anciennes attributions. Prenant la nation à témoin de la sainteté de ses intentions, il opposerait, sans aucun doute, aux vœux éphémères d'une majorité d'un jour, les intérêts permanents de la patrie et de l'Etat dont il est le dépositaire. Il est assez probable que cette conduite, quelques regrets qu'elle pût inspirer, serait regardée comme absolument conforme à l'esprit de l'institution monarchique. Peut-être même, la nation se déciderait-elle à écouter la voix, à obéir à l'impulsion de celui qu'elle n'a jamais cessé de respecter comme son chef naturel.
Il est assez difficile de conjecturer ce qui pourrait arriver dans le cas, improbable aujourd'hui, où il se produirait une situation aussi périlleuse. Ceux qui ajoutent quelque prix aux leçons de l'expérience, ne sauraient oublier que, de 1862 à 1866, il a éclaté en Prusse, à propos de la loi militaire, un con-
flit constitutionnel dans lequel le dernier mot est resté au souverain.
Enfin — et c'est là le point capital — les jurisconsultes allemands sont d'avis que la royauté constitutionnelle, telle qu'ils la conçoivent, est un régime excellent, probablement supérieur à tout autre régime. C'est la royauté constitutionnelle qui réalise le plus heureusement l'idéal que doit se proposer l'Etat.
Nul n'ignore que, dans l'Allemagne contemporaine, la tendance dominante est de conférer à l'Etat une mission très étendue. Son rôle ne doit pas être uniquement négatif. Il ne consiste pas seulement à repousser l'ennemi extérieur, à réprimer au dedans la violence et l'injustice. Il ne se réduit pas, en un mot, à écarter les obstacles qui pourraient arrêter ou entraver l'expansion libre, pacifique, féconde, des forces individuelles. Ce rôle doit être positif. Il ne suffit pas que l'Etat prévienne ou réprime le mal. Il doit réaliser le bien. Son devoir essentiel est de concilier les intérêts opposés ; d'apaiser les conflits économiques, sociaux, politiques ; d'adoucir les antagonismes de religion et de race ; de calmer les dissensions où s'épuise la force vitale d'un peuple ; en un mot, de ramener à l'unité des tendances divergentes, tout au moins de faire en sorte que ces tendances soient modérées et contenues, perdent leur caractère anarchhique et pernicieux, conspirent final lement au maintien et à la prospérité de la chose publique.
Le point d'attraction qui retiendra dans une orbite déterminée des éléments hétérogènes, toujours prêts à se dissocier et à s'échapper, ce sera le pouvoir monarchique, ce sera la volonté du souverain. Elle représente la force centrale, permanente, incorruptible de l'Etat. Si elle n'existe pas, ou qu'elle soit paralysée et réduite à l'impuissance, les intérêts durables et traditionnels de l'Etat seront à la merci des ambitions et des convoitises de chaque génération, et l'avenir même de la patrie risquera d'être irrémédiablement compromis.
Et que l'on ne dise pas que la volonté du monarque pourrait à son tour devenir un élément perturbateur ; qu'elle a chance d'être un jour ou l'autre tyrannique et arbitraire. Ce péril, incontestable en cas d'absolutisme proprement dit, est écarté, se trouve du moins réduit à un minimum, dans
l'hypothèse d'une royauté constitutionnelle. Les lois existantes, protectrices des droits acquis, ne peuvent être modifiées sans le consentement des représentants de la nation. Encore une fois, le domaine dans lequel s'exerce la volonté du souverain n'est pas illimité. Il suffît qu'elle se déploie librement et sans contrôle dans le cercle qui lui appartient.
Le tableau que nous avons tenté d'esquisser, avec l'aide des auteurs allemands, n'est aucunement la description d'un régime imaginaire et hypothétique. Ce régime existe aujourd'hui en Allemagne. Il y fonctionne régulièrement, sans cahots notables, et l'on ne peut nier que l'Allemagne atteignit durant son règne et sa prépondérance, et peut-être grâce à lui, un degré presque inattendu de puissance et de richesse.
Que l'on nous permette cependant d'exprimer nos doutes et nos hésitations.
Pour commencer, appliquons-nous à nous dépouiller de toute prévention. Ne disons pas que le régime qui prévaut en Allemagne est incompatible avec un exercice normal de la liberté individuelle. La liberté existe en Allemagne, moins complète sans doute que dans notre pays, et sous une forme un peu différente ; mais elle existe.
Abstenons-nous également d'affirmer que le régime allemand est la négation des vrais principes du gouvernement représentatif. Une telle critique serait inopérante. Quels sont les vrais principes du gouvernement représentatif? Sommesnous bien sûrs de les connaître et de les posséder? En Angleterre, ils se sont modifiés plus d'une fois. Et si, par hasard, le gouvernement représentatif, tel que nous le comprenons, était un régime défectueux, exposé à des causes de destruction multiples...
Enfin, on nous pardonnera de ne pas attacher une importance excessive à la théorie des « faits historiques ». L'histoire est une explication du présent, quelquefois aussi la garantie d'une évolution future. Elle ne saurait être regardée comme la justification victorieuse d'un régime dont les abus apparaîtraient clairement aux yeux de tous.
Ces réserves faites, il faut avouer que les doctrines politiques et juridiques, actuellement prédominantes en Allemagne soulèvent l'un des problèmes les plus graves qui puissent se présenter en matière de droit constitutionnel. Et nous serions tenté d'ajouter que les éléments de ce problème appartiennent à une région où le droit constitutionnel confine àla morale et à la psychologie.
La question pourrait, ce nous semble, être formulée dans les termes suivants : Quelle est la part qui, dans l'organisation d'un Etat, doit être faite à l'exercice d'une volonté personnelle?
Ce que l'on appelle « la volonté collective » d'une nation, ou encore « l'âme d'un peuple », ou même « le génie d'une race », tout cela fut très à la mode en notre siècle. Les grands hommes ne semblaient grands que parce qu'ils exprimaient avec clarté les idées confuses de ceux qui les entouraient. Il y a, dans ces vues, beaucoup de vérité, Il ne faudrait pourtant pas exagérer. Toute personnalité contient au fond d'elle-même quelque chose de mystérieusement unique, un je ne sais quoi qui demeure irréductible et où l'analyse ne mord point. Et quand cette personnalité est d'un ordre rare et supérieur, elle n'est plus du tout un miroir qui concentre et réfléchit des rayons épars ; elle est elle-même un rayon, une lumière, une flamme.
En politique notamment ce serait un lieu commun d'insister sur l'action que certains hommes ont exercée. Cromwell et Washington, Richelieu, Frédéric II, Napoléon, Bismarck ont laissé sur les événements une empreinte profonde. S'ils n'eussent pas vécu, le monde ne serait certainement pas ce qu'il est. Et remarquons immédiatement qu'ils furent redevables de leur ascendant, moins encore à la lucidité de leur intelligence et à l'originalité de leurs idées, qu'au mérite tout à fait exceptionnel de leur volonté.
Beaucoup d'autres exemples moins illustres pourraient être allégués à côté de ceux-là. De ses constatations, nous ne voulons retenir qu'un seul point : c'est que la volonté individuelle comme telle — parce quelle est une volonté et qu elle est individuelle — a exercé sur le développement et la constitution des Etats une influence souvent décisive, une influence qu'une volonté collective aurait été impuissante à exercer, précisé-
ment parce qu'elle est collective et qu'à ce titre, il lui manque la pleine conscience d'elle-même, l'unité, la continuité, et peut-être aussi cet élément indéfinissable qui s'appelle la vie.
S'il en est ainsi, on ne peut se défendre de formuler l'interrogation qui suit : une Constitution sagement aménagée ne doit-elle pas faire en sorte que cette force précieuse et salutaire — à savoir la volonté d'un individu, d'une personne déterminée — puisse jouer le rôle qui lui appartient, non pas sans doute un rôle exclusif, absorbant, destructif de toute autre activité, mais enfin un rôle considérable et qui, dans certains cas, qu'il est d'ailleurs possible de spécifier, pourra et devra être prépondérant?
Il est vrai, répondra-t-on peut-être. Mais ce rôle que vous entendez attribuer à la volonté d'un individu — rôle nécessaire, nous en tombons d'accord — il est complètement inutile qu'une Constitution, écrite ou coutumière, le confère à une personne déterminée. Du sein de l'universelle concurrence, les supériorités naturelles apparaîtront d'elles-mêmes, se feront valoir, s'imposeront et, contrôlées par tous, ne risqueront pas d'usurper sur les droits de la collectivité.
A cette opinion on peut objecter qu'elle est contredite par les faits — et aussi qu'elle n'atteint pas le point essentiel et le foyer de la discussion. Un régime qui suppose une compétition permanente de forces égales, ou à peu près égales, une mêlée ininterrompue d'ambitions, est précisément celui qui suscitera le plus d'obstacles à l'exercice normal et constant, à l'exercice légal d'une volonté individuelle déterminée. La prédominance qui appartiendra i telle ou telle personnalité sera fatalement précaire ou menacée, presque toujours transitoire et brève, et surtout accidentelle. Ce n'est pas en vertu d'un droit qu'une volonté pourra se manifester, et c'est pourtant le droit qu'il importerait ici de dégager et d'affermir. A surément l'ascendant durable d'un homme de génie, ou tout au moins d'un homme supérieur, est une hypothèse admissible. Mais on ne peut se contenter d'une semblable hypothèse. En premier lieu, les circonstances peuvent être telles que le génie lui-même se trouve paralysé. De plus, la rencontre d'un homme de génie est une de ces bonnes fortunes sur lesquelles il est prudent de ne pas trop compter. Puis le génie est quelque-
fois malfaisant. Enfin — et c'est là l'argument décisif — une Constitution ne doit pas être agencée en vue de l'apparition plus qu'aléatoire d'une force étrangère et extérieure, chargée d'introduire l'ordre et le mouvement dans un organisme qui, à son défaut, ne fonctionnera pas ou fonctionnera mal.
Encore une fois, l'important pour toute Constitution est justement que cet élément que nous avons désigné du nom de « volonté individuelle » agisse d'une manière pacifique, régulière, prévue. Il n'est nullement indispensable que cette vo'onté appartienne à un être supérieur et exceptionnel. Il suffit de la rencontrer chez un homme intelligent, honnête, éclairé, L'utilité de cette volonté, sa bienfaisance ne procèdent que partiellement et accessoirement du mérite inhérent à celui qui veut et qui décide. Elles dépendent principalement du droit et de la liberté qui lui sont reconnus de décider et de vouloir. Or, chez toute nation civilisée, il y a moyen d'agencer les institutions politiques de telle sorte que leur jeu régulier porte au premier rang un homme raisonnable, probe, expérimenté. L'obtention de ce résultat n'est pas une certitude ; mais c'est une probabilité sérieuse — une probabilité suffisante pour qu'il soit licite d'en tenir compte dans l'organisation d'un Etat.
Si, dans un régime politique, il ne se rencontre pas une volonté personnelle qui ait le droit de se déployer, on aboutit forcément à une espèce d'anarchie ou, pour mieux dire, à une situation indéfinissable où des forces opposées se tiennent en échec et se neutralisent, où dominent l'hésitation et l'inquiétude du lendemain, où la société entière, en proie à la lassitude et à l'énervement, court le risque de périr sous l'action d'une lente dissolution.
Il y a plus : cette « volonté individuelle », à laquelle le droit n'a pas su réserver la place qui lui revient, on la verra se produire en dépit de tout, et sous la forme la plus pernicieuses et la plus brutale. La dictature, cette négation du droit, viendra démontrer à des milliers de volontés incertaines et contradictoires que la volonté d'un individu déterminé, fût-il médiocre et sans valeur morale, est une force incomparable, devant laquelle, à certains moments, tout fléchit, et que l'instinct des foules, mû par une sorte de divination, acclame comme nécessaire et légitime.
Donc, le problème capital est de définir la place qui, dans la constitution d'un Etat, doit être faite à la volonté, d'un individu, et, en même temps de combiner les procédés et expédients qui empêcheront cette volonté de devenir despotique et malfaisante.
C'est d'ailleurs ce qu'ont admirablement compris des nations douées d'un sens politique supérieur. Plusieurs solutions ont été imaginées et appliquées — solutions qui, dans chaque cas particulier, étaient recommandées à la fois par la raison et par des antécédents historiques.
Il y a d'abord la solution américaine, laquelle constitue une application rigoureuse du principe de la séparation des pouvoirs. Un président élu par le suffrage populaire, et pour un temps limité, agit avec indépendance et de son propre mouvement dans la sphère qu'une loi fondamentale lui attribue. Sa volonté n'a qu'un champ d'action circonscrit. Elle s'exerce sur certains objets seulement ; mais là où elle se manifeste, elle est toute puissante — et surtout personnelle. Aux yeux du peuple des Etats-Uns, un président a d'autant plus de prestige et d'autorité, il inspire d'autant plus de confiance qu'il veut et qu'il ose vouloir.
Ce n'est pas le moment d'insister sur les règles directrices du droit constitutionnel américain. La profonde sagesse n'en est pas toujours comprise sur le continent européen. De toutes les créations politiques, c'est peut-être la combinaison inventée par les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, dont les chances d'avenir sont les plus sérieuses.
Une seconde solution pourrait être qualifiée de « système anglais ». Ici, une situation prépondérante, une voix décisive est reconnue au chef du cabinet, au premier ministre. C'est lui qui représente cet élément de volonté personnelle, cet élément dictatorial, dont aucun Etat ne saurait se passer. Le mode de désignation du premier ministre est assez malaisé à définir. Nominalement investi de sa mission par la Couronne, il est cependant permis de dire que le premier ministre est en fait choisi par la majorité de la Chambre des communes, laquelle est en ceci l'organe de la volonté plus ou moins clairement exprimée de la nation. Doit-on conclure de là que la
Couronne demeure étrangère à cette désignation et, de plus, que les pouvoirs qui lui appartiennent théoriquement, s'évanouissent devant l'autorité du chef du cabinet ou, pour être plus exact, ont été absorbés par cette autorité? Ce serait aller trop loin. Il est infiniment délicat de caractériser le rôle de la royauté dans le gouvernement anglais. Ce n'est pas le moment de s'engager dans cet examen. Notre impression — mais ceci aurait besoin d'être appuyé par des preuves et développé — est que la Couronne pourrait avoir pour tâche d'imprimer une impulsion déterminante là où des forces politiques et sociales s'équilibrent d'une manière trop parfaite et aboutissent à se paralyser mutuellement. Là, au contraire, où l'une de ces forces possède un ascendant incontestable, le rôle de la couronne, qui est loin de disparaître entièrement, est plutôt secondaire et passif. Le pouvoir royal pourra donc être considéré comme une réserve à laquelle le pays aurait la faculté de recourir dans des circonstances particulières — et généralement assez graves.
Le système anglais n'est pas ancien. C'est à peine s'il compte un siècle. Qu'il soit viable et capable de donner d'heureux résultats, c'est ce que démontre l'expérience qui en a été faite, non pas seulement en Angleterre, mais également dans les colonies anglaises, notamment au Canada, en Australie et au cap de Bonne-Espérance. Toutefois, il est d'une application difficile. Il n'est guère concevable qu'au prix de la division de la représentation nationale en deux partis principaux de force à peu près égale. Il exige chez la nation un sens politique assez rare et, de la part de ses représentants, un esprit de discipline et d'abnégation dont l'absence est assurément une éventualité possible. Le système anglais est incompatible avec un esprit d'intrigue et de faction trop prononcé, et c'est peut-être ce qui explique qu'il n'ait jamais pu s'acclimater dans certains pays.
Enfin nous rencontrons, un troisième lieu, la royauté constitutionnelle, telle qu'on la comprend en Allemagne. Un monarque héréditaire exerce, dans les limites tracées par la loi, une souveraineté effective et pleine. Nul ne songe à soutenir que ce système puisse être établi partout. Les auteurs allemands reconnaissent que pour réussir complètement et por-
ter tous ses fruits, il a besoin du concours que lui prête, la tradition nationale. Mais ils inclinent à penser que ce système est préférable à tout autre ; que les peuples qui le possèdent jouissent, à raison de cette circonstance, d'une véritable supériorité, et que les nations qui, ne le possédant pas ou s'en étant éloignées, se trouveraient néanmoins en mesure de se l'approprier ou d'y revenir, auraient mille fois tort de négliger cette chance de bonheur et de succès.
Est-ce bien certain? La monarchie constitutionnelle selon le type cher aux professeurs allemands, est-elle douée effectivement des avantages que lui attribuent si volontiers ses admirateurs? N'est-elle pas affectée de certains vices profonds — à l'occasion mortels — qui ont échappé à leur perspicacité ? C'est sur ce dernier point que nous voudrions, avant de terminer, présenter quelques observations
Ce n'est pas, nous semble-t-il, un paradoxe d'affirmer que, sous n'importe quel régime — du moins lorsqu'un certain degré de civilisation a été atteint — la source de toute autorité se trouve en réalité dans le peuple. Empressons-nous d'ajouter qu'il importe d'entendre exactement cette proposition et de la renfermer dans ses véritables limites. Nous ne songeons pas à dire que la souveraineté réside nécessairement dans la nation et qu'un pouvoir ne peut s'exercer qu'en vertu d'une délégation. Ce sont là des idées fort modernes, et, dans une certaine mesure, des fictions légales. Nous disons simplement ceci : c'est que l'autorité d'un chef d Etat, fût-il théoriquement absolu — et en écartant bien entendu l'hypothèse d'une oppression arbitraire et brutale — ne peut subsister qu'au prix du consentement et de l'adhésion persistante du peuple. Sans doute, il se pourra que ce consentement soit donné sous une forme singulièrement indirecte. Il sera fréquemment tacite, implicite et s'ignorera lui-même. Il sera peut-être fait d'insouciance ou de résignation, d'aversion pour le changement et aussi d'un respect craintif et superstitieux pour la tradition. Il procédera peut-être d'une inaptitude radicale à concevoir la possibilité d'un régime différent. Peu importe : on rencontre ici, malgré tout, et en dépit des appa-
rences, une volonté, rudimentaire peut-être et aveugle, mais enfin une volonté incontestable d'accepter et de maintenir une organisation politique déterminée.
Et si cette volonté existe, c'est parce qu'il y a, en somme, communauté de sentiments et de croyances, similitude de tendances et d'aspirations entre la masse et la population et les détenteurs du pouvoir. Si cette communauté de sentiments se brisait d'une manière irréparable, le pouvoir du chef de l'Etat apparaîtrait immédiatement comme précaire et contestable et Ton peut imaginer sans peine des épreuves auxquelles il ne résisterait point.
Il est possible qu'une rupture de ce genre se produise dans la monarchie constitutionnelle.
Nous avons vu plus haut que l'essence de ce régime est la faculté, pour le chef de I Etat, d'exercer une volonté propre et indépendante et nous serons les derniers à mettre en doute les avantages qui dérivent d'une telle liberté d'action. Il y faut toutefois une condition : c'est un accord durable et continu entre la pensée du souverain et celle de la nation. Une grave dissidence ne troublerait pas seulement l'harmonie du système, elle pourrait soudainement dévoiler son caractère artificiel et sa fragilité.
Bien entendu, il ne s'agit pas ici d'un malentendu passager, portant sur un point plus ou moins secondaire. Un régime politique doit être pratiqué dans un esprit de largeur et de loyauté. Si l'on estime que l'introduction dans un organisme constitutionnel d'une volonté libre et maîtresse d'elle-même est un bienfait inappréciable, il n'est que juste d'accorder un ample crédit à celui qui personnifie cette force salutaire. On présumera que ces résolutions sont dictées par une saine appréciation des intérêts de l'Etat... Néanmoins, tout a des limites. La réalité se joue en fm de compte des fictions dont on prétend l'entourer. Il est telles circonstances où l'antagonisme entre la volonté du monarque et celle de la nation se produirait avec éclat et ne pourrait plus se dissimuler.
Une mésintelligence de ce genre se manifestera dans une monarchie constitutionnelle beaucoup plus aisément que dans une monarchie absolue. Lorsqu'un Etat est soumis à Fabso-
lutisme, la volonté, de la nation, en tant qu'elle se distingue de celle du souverain, n'existe généralement qu'à l'état diffus et a quelque peine à prendre conscience d'elle-même. A défaut d'organe régulier, elle demeure incertaine et équivoque. Sans doute, nul ne contestera qu'une opposition radicale d'intérêts et de croyances entre un autocrate et le peuple qu'il régit doive aboutir tôt ou tard à une crise. Ce sera la révolution. Mais il faudra pour cela des circonstances exceptionnelles. Enfin, le souverain absolu pourra toujours, en pareil cas, se réclamer de son droit. Il n'y a point là conflit proprement dit, conflit juridique.
L'existence seule de la monarchie constitutionnelle suppose que la nation a effectué une étape décisive dans la voie du développement politique. Il est probable que le pays possédera une classe dirigeante assez nombreuse et qui méritera cette qualification par ses lumières, par sa valeur morale, par son dévouement à la patrie, par la confiance qu'elle inspire aux classes populaires. Une nation représentée par ses éléments les plus réfléchis et les meilleurs peut arriver à cette conviction que la volonté du monarque est en contradiction avec les intérêts les plus indéniables de l'Etat. Il est possible que le jugement du souverain soit perverti et son courage débilité. Peut-être cherchera-t-il à imposer au peuple qu'il gouverne des croyances qui répugnent aux traditions nationales les plus invétérées. Accessible aux influences de son entourage, il épousera aveuglément — du moins ce péril n'est-il nullement chimérique — les sentiments et les préjugés d'un parti politique, d'une coterie ou d'un secte. Avec les intentions les plus droites, il servira d'instrument aux passions et aux ambitions d'une classe sociale. Enfin — et c'est là le danger le plus grave — il est possible qu'une dissonance permanente, perpétuelle, incurable, se manifeste entre les aspirations de l'ensemble de la nation et les tendances personnelles du souverain. Si un désaccord de ce genre, dans une période d'évolution démocratique, n'est pas un phénomène inéluctable, tout au moins doit-on reconnaître qu'il rentre dans la catégorie des événements possibles. Et si ce dissentiment se produit, qui ne voit que c'est le régime lui-même qui est altéré dans son essence.
Une divergence permanente de vues entre le souverain et la nation ne pourra pas, dans une monarchie constitutionnelle, s'envelopper de mystère. Elle sera déclarée, avouée, et, en quelque façon, officiellement constatée. Une incompatiblité d'humeur, prélude d'un divorce possible, mettra aux prises les passions diverses. Un conflit apparaîtra comme inévitable.
Et ce conflit, remarquons-le, sera d'ordre juridique. Il sera légal. La volonté du souverain, libre de s'affirmer et de s'exercer, n'est toutefois pas omnipotente. Elle est enfermée dans un cercle plus ou moins large plus ou moins flexible, mais théoriquement infranchissable, de dispositions constitutionnelles. Une antithèse entre les intentions du monarque et les désirs de la nation ou de ses représentants n'a donc rien d'anormal. Rien n'empêche de supposer — pour prendre un exemple entre cent — que le monarque refuse de sanctionner un projet de loi voté par la représentation nationale, ou que celle-ci refuse de donner son adhésion aux propositions dont le monarque a pris l'iniiative.
Qu' arrivera- t-il, cependant, si le conflit se prolonge et devient plus aigu? Assurément, il se trouvera d'ingénieux légistes pour enseigner que, le problème constitutionnel étant insoluble, il n'y a plus ici qu'une question de force matérielle ; que le souverain, gardien de la tradition nationale, personnification du génie de la patrie, doit s'inspirer désormais de sa seule conscience...
C'est éluder agréablement la difficulté. Osons dire qu'une telle solution n'en est pas une et que cette manière de comprendre la royauté constitutionnelle ressemblerait étonnamment à sa négation même. Un coup d'Etat est évidemment une façon de se tirer d'embarras — comme aussi une révolution. En tant que procédés de gouvernement, le coup d'Etat et la révolution se valent et, par surcroît, se légitiment mutuellement.
Il est d'ailleurs possible qu'un coup d'Etat se justifie par des raisons d'ordre supérieur. Et, à l'occasion, une révolution invoquera avec succès la même excuse. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment. Contentons-nous d'une seul observation. Lorsque les dangers que récèle un régime politique ne peuvent être conjurés, au moment où ils apparaissent,
qu'au prix d'une opération violente et peut-être destructive du régime lui-même, il est permis de n'accorder à la conception d'où procède ce régime qu'une confiance mitigée.
Hâtons-nous de reconnaître qu'un coup d'Etat, même dans l'hypothèse d'un conflit persistant, sera nécessairement une solution exceptionnelle. Les probabilités sont, au contraire, pour une série de difficultés, de froissements, de tiraillements, de combinaisons et de compromis. Nous ne disons nullement que de tels expédients soient toujours coudamnables. Souvent ils seront recommandes par la prudence la plus éclairée. Ils se concilient avec quelques-uns des avantages inhérents à la royauté constitutionnelle. Mais ils affaiblissent, sans contredit, la vertu de ce régime. Ils amoindrissent son prestige ; ils font apparaître plus clairement ses côtés vulnérables, ses parties fragiles et menacées.
L'organisation politique, chère aux juristes allemands nous paraît donc exposée à des critiques assez fortes. Les garanties qu'elle offre au point de vue de la stabilité et du jeu pacifique des institutions ne sont peut-être pas aussi rassurantes qu'ils se plaisent à l'imaginer. L'histoire nous offre à cet égard des précédents assez nombreux, des exemples significatifs. Ce sera naturellement l'histoire d'Angleterre qui nous édifiera de la manière la plus complète. L'Angleterre a connu la « royauté constitutionnelle ». Ce régime semblait avoir toutes les chances en sa faveur. Ayant quelque droit de se réclamer de la tradition nationale, et ne rencontrant d'ailleurs aucune hostilité dans l'opinion publique, il na pas réussi à se maintenir. Il n'a pu survivre à la divergence permanente qui se produisit entre la volonté du monarque et les tendances de la nation. Les Stuarts succombèrent dans la lutte. En 1688, l'Angleterre s'affranchit définitivement de la domination de cette dynastie au moyen d'une révolution qui — avec quelque soin qu'elle se soit dissimulée derrière des fictions légales — n'en demeure pas moins un acte de violence. Le règne de Georges III est plus instructif encore. Un monarque animé d'intentions droites, jouissant d'un respect mérité, positivement popula re, prétendit régner et gouverner par luimême dans les limites de la loi. Malheureusement, sur des points essentiels, sa volonté — extrêmement opiniâtre —
était en opposition avec les intérêts les plus visibles de l'Etat, avec les aspirations des esprits les meilleurs et les plus éclairés. Il n'y eut point de rupture violente, point de crise. La contradiction n'était pas assez prononcée, ni surtout assez généralement ressentie, pour que l'on songeât à des remèdes suprêmes. Toutefois l'Angleterre eut conscience des dangers que lui faisait courir la prolongation d'un semblable système. Pour y échapper, et sous la pression des circonstances, elle aboutit à une solution empirique, dont elle se contente encore aujourd'hui, et qui n'est pas autre chose que le gouvernement parlementaire, si impitoyablement décrié de l'autre côté du Rhin. Il ne semble pas douteux que les souvenirs du règne de Georges III n'aient exercé une influence décisive sur cette évolution. Elle se dessine déjà dès le règne de ce souverain et, par une singulière ironie de la destinée, l'homme d'Etat qui réalisa le premier le type de chef du cabinet, au sens moderne de cette expression, fut précisément le ministre qui apparut, au début de sa carrière, comme le défenseur de la prérogative royale contre les usurpations du parlement. William Pitt fut l'un des principaux rénovateurs du régime constitutionnel en Angleterre.
Si nous passons d'Angleterre en France, n'est-on pas en droit de penser que la chute de la dynastie restaurée des Bourbons est due en grande partie à l'impossibilité que présentait la mise en pratique de ce régime que l'on décore du nom de royauté constitutionnelle? Une mésintelligence incurable se révéla promptement entre la volonté du souverain et les aspirations du peuple. A une tentative de coup d'Etat, la France répondit par une révolution.
Loin de nous la pensée de vouloir généraliser, au préjudice de l'Allemagne, la portée d'exemples de cette nature. Reconnaissons que la royauté constitutionnelle s'y manifeste avec la caractère d'un fait triomphant et généralement accepté. Mais il faut ajouter que ce régime y est encore d'origine bien récente et que des événements historiques, présents à la mémoire de tous, lui furent singulièrement favorables. Au nombre de ces éléments de succès il faut signaler, en tout premier ordre, la présence et l'action dans le Brandebourg et en Prusse d'une dynastie exceptionnelle, qui compta des'hommesdegénie,
des hommes de courage et de talent, des hommes de bonne volonté. Les princes de la famille de Hohenzollern furent effectivement les premiers serviteurs de l'Etat. Leurs ambitions dynastiques se confondaient avec les intérêts de l'Allemagne, et le rôle qu'ils jouèrent en préparant et en consommant la formation du nouvel empire germanique, explique, dans une large mesure, le prestige immense dont jouit encore le pouvoir monarchique chez nos voisins.
Tout cela peut changer. Des difficultés nouvelles et imprévues peuvent surgir. Un système de gouvernement qui fait merveille dans une période de luttes extérieures et d'expansion belliqueuse, s'adaptera moins heureusement peutêtre aux exigences d'une époque d'organisation intérieure et de développement pacifique. Il serait téméraire de vouloir dogmatiser. Serait-ce trop s'avancer que d'émettre l'opinion que la royauté constitutionnelle, telle qu'elle est comprise et qu'elle fonctionne en Allemagne, n'a pas subi, durant un temps suffisamment long, l'épreuve décisive des événements?
Quelles conclusions allons-nous tirer de réflexions et observations? Que la « monarchie constitutionnelle » est un régime viable? Incontestablement. - Qu'elle doit être envisagée comme l'une des manifestations les plus hautes du progrès politique? Nous y consentons. - - Qu'elle est, dans des circonstances données, le meilleur régime possible, et peut-être un régime nécessaire? Nous inclinons à le croire. — Qu'elle est très supérieure à l'absolutisme autocratique et au césarisme, aussi bien qu'à la domination capricieuse d'une assemblée démocratique? C'est bien notre avis. — Qu'elle est jusqu'à présent populaire en Allemagne et qu'elle semble donner satisfaction aux vœux et aux préférences de la nation? Il y aurait mauvaise grâce à le nier.
Mais nous n'irons pas au-delà. Nous n'irons pas juqu'à confesser que la monarchie sur le modèle allemand est douée d'une excellence qui lui assure une supériorité marquée sur toute autre combinaison politique. Bien loin de l'envisager comme un régime normal, logique, particulièrement stable, nous sommes frappés, au contraire, par tout ce qu'elle offre d'artificiel, de précaire, de fatalement transitoire. Enfin, nous sommes disposés à croire que le gouvernement parle-
mentaire intelligemment et loyalement pratiqué d'une part, et de l'autre, le système de la séparation des pouvoirs, à l'exemple des Etats-Unis, représentent tous deux des formes plus accomplies de l'organisation politique. Et de là nous serons tenté d'inférer que les nations — mais elles sont rares — qui ont réussi à mettre en œuvre des procédés de gouvernement aussi savants, aussi délicatement équilibrés, occupent un rang éminent, probablement le premier de tous, dans la hiérarchie de ces organismes complexes auxquels on donne le nom d'Etats.
DE L'ESPRIT DE RÉACTION
Lorsqu'une période historique est considérée à distance et qu'elle a dans le passé un recul suffisant, ses traits essentiels, son caractère dominant se dégagent avec une certaine précision.
En revanche, il est souvent très difficile de discerner clairement la signification des événements au milieu desquels on se trouve placé. Il ne suffit pas d'être emporté par un courant pour être à même d'en déterminer la violence et la direction. Rien de plus rare que de pouvoir se rendre un compte satisfaisant des influences que l'on subit. Ce qui constitue pour un individu une « impulsion », une «force», une «tendance», se compose d une infinité d'impressions presque imperceptibles, qui se succèdent et se combinent sans qu'il ait conscience du lien qui les unit. Et ce qui est vrai d'un individu est vrai également d'une réunion d'hommes. Souvent, c'est le résultat seulement — et un résultat brusque et inattendu — qui nous permet de définir rétrospectivement
(1) Revue de l'Université de Bruxelles. Année 1897-1898, pp. 1 et suiv.
DE L'ESPRIT DE RÉACTION
le caractère des modifications qui se sont accomplies insensiblement dans l'esprit d'une génération.
En attendant qu'un tel résultat se soit produit, on accordera quelque indulgence aux hommes de bonne volonté qui essayent de se reconnaître et de trouver leur voie au sein d'une ombre inévitable.
C'est aujourd'hui une opinion partagée par beaucoup d'esprits sincères — et une opinion à nos yeux parfaitement juste — que nous sommes entrés dans une période de réaction. Cette réaction se manifeste partout, ou à peu près partout. A la vérité, il semble bien que les nations anglo-saxonnes, à savoir l'empire britannique et les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, jouissent à cet égard d'une immunité relative, et, d'un autre côté, il est certain que chez les nations du continent européen, la réaction n'est point partout visible et saisissable au même degré. Il n'importe. Sans vouloir insister sur des contrastes plus ou moins secondaires, il nous suffira de signaler ce fait que dans plusieurs Etats — et notamment en France, en Allemagne, en Belgique — il se rencontre un grand nombre de phénomènes politiques et sociaux qui se rattachent à un mouvement de réaction.
On ne devrait pas s'étonner qu'une semblable affirmation soulevât des protestations. Où voyez-vous, dira-t-on peutêtre, cette réaction dont se plaisent à nous entretenir quelques esprits chagrins? L'ancien régime est bien mort : ce serait une pure démence que d'essayer de le ressusciter. Les institutions sur lesquelles repose l'état moderne sont inébranlables. Elles ne pourraient être mises en péril que par les tentatives criminelles ou folles du parti révolutionnaire, tentatives dont il est facile de venir à bout, pour peu que l'on fasse preuve d'esprit de suite et de fermeté. Les libertés fondamentales de l'individu, conquises autrefois au prix de tant d'efforts, n'ont rien à redouter d'un retour offensif de leurs anciens adversaires. Ceux-ci ne dédaignent pas de les exploiter largement à leur profit et sont par là même directement intéressés à leur maintien, Que veut-on de plus? Sans doute il se rencontre des faits isolés et relativement insignifiants qui tendraient à faire croire à une espcèe de recul. Ces exceptions confirment la règle et se perdent dans une impression d'en-
DE L'ESPRIT DE RÉACTION
semble. Admettons, à la rigueur, que la marche en avant se soit ralentie, qu'il y ait même une halte. C'est là un événement tout naturel, absolument transitoire, et qui, certes, n'autorise personne à venir nous parler de « réaction ».'
Ces observations ne nous paraîtraient pas très convaincantes. Elles perdent de vue que la réaction est susceptible de revêtir des formes multiples et aussi des formes nouvel es, des formes qui, en apparence tout au moins, s'accordent à merveille avec l'organisation de la société moderne. La réaction s'adapte aux circonstances, utilise les moyens que notre civilisation lui procure et ne songe pas nécessairement à ranimer les cendres du passé avec une piété superstitieuse. Personne ne tient plus aujourd'hui à galvaniser l'ancien régime. Les droits seigneuriaux, la dîme et les lettres de cachet ne seront pas rétablis. Et cependant une réaction est possible. Qu'on le remarque au surplus, notre but n'est pas d'évoquer l'image d'une réaction triomphante. Nous voudrions simplement relever les signes précurseurs auxquels on reconnaît qu'une réaction se prépare. Si elle ne s'est pas réalisée dans l'ordre des faits positifs, elle existe déjà dans les esprits. Un mouvement a été imprimé. Reste à savoir s'il ira toujours s'accélérant, ou si, au contraire, il sera possible de l'arrêter.
Il semble bien que nous ayons manqué à un devoir primordial. Voilà quelque temps déjà que nous employons le mot réaction, et nous avons négligé de dire ce qu'il faut entendre par ce terme. Une définition précise ne paraîtrait pas superflue. Après tout, les mots action et réaction n'ont point une signification immuable, une valeur absolue. Les événements « réagissent » les uns sur les autres. Suivant le point de vue auquel on se place, tout est action et tout est réaction.
Il vaut mieux faire trêve de subtilités. Usant d'un langage vulgaire et compris de tous, nous dirons qu'il faut entendre par réaction l'effort qui se produit contre cet ensemble complexe que l'on qualifie du nom de « libéralisme ».
Les origines et la genèse du libéralisme pourraient servir de texte à des recherches patientes et à d'ingénieuses indue-
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Lions. Il y aurait là de quoi tenter la sagacité d'un historien. Sous sa forme moderne et actuelle, le libéralisme date du xvme siècle. Il est antérieur à la révolution française ; mais la révolution, qui n'en a pas toujours respecté l'esprit, a puissamment contribué à sa propagation et à son succès. Du reste, les victoires du libéralisme ne furent pas exemptes de difficultés. Ses adversaires le combattirent avec énergie et il éprouva sur plus d'un point des échecs décourageants. Malgré tout, il faut reconnaître que, depuis le commencement de ce siècle — et jusqu'à une époque assez récente — il ne cessa point de gagner du terrain. Sa force d'expansion paraissait irrésistible. Son pouvoir s'insinuait et se faisait sentir jusque dans l'esprit même de ceux qui faisaient profession de lui résister. Dans les jours obscurs et au lendemain d'une défaite, il conservait sa puissance d'attraction. Il apparaissait comme un idéal prochainement réalisable, comme 1 objet d'une immortelle espérance.
Le libéralisme est une doctrine, une conception de la vie, une croyance. Pour mieux dire, il est constitué par un ensemble d'idées et de sentiments qui agissent profondément sur l'âme de l'homme. Efforçons-nous de dégager quelques-uns des éléments constitutifs d'un semblable état d'esprit.
Le libéralisme impliquait quatre affirmations fondamentales, ou, si l'on veut, quatre actes de foi : foi dans la liberté, foi dans le progrès, foi dans la science, foi dans la démocratie.
Le libéralisme avait foi, disons-nous, dans la liberté. Celleci ne lui apparaissait pas seulement comme un expédient nécessaire, comme le résultat de mutuelles concessions entre adversaires impuissants à se détruire. Il envisageait la liberté comme étant un bien en lui-même, comme exerçant sur l'homme une influence salutaire et fortifiante, comme étant la condition la plus favorable à son développement. Par voie de conséquence, il préconisait partout l'introduction d'un régime de liberté. La liberté de conscience, la liberté politique, la liberté dans l'ordre économique n'étaient pour lui que les formes distinctes d'un même droit essentiel et inaliénable. De là l'indulgence peu dissimulée que le libéralisme témoignait jadis pour les tentatives qui se proposaient le renversement, fût-ce par l'emploi de la violence, d'un
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régime despotique ou autoritaire. Ce tour d'esprit se traduisait chez le radicalisme — forme excessive et aiguë du libéralisme — par un culte plein de ferveur pour la « révolution », ce phénomène social étant admiré en quelque sorte pour sa beauté propre et comme manifestant nécessairement l'effort éternel du peuple vers la justice et le bonheur.
En second lieu, le libéralisme avait foi dans le progrés indéfini. Non seulement les conditions matérielles de l'existence iraient s'améliorant d'une manière continue, mais l'humanité elle-même, éminemment perfectible, devait acquérir des vertus nouvelles. Les découvertes scientifiques qui s'accomplirent au cours de ce siècle et leurs applications innombrables, l'immense accroissement de la richesse publique et l'augmentation du bien-être général, un adoucissement indéniable dans les mœurs, la diffus. on de la philanthropie, tout cela paraissait justifier des pronostics encourageants.
En troisième lieu, le libéralisme avait foi dans la science, celle-ci devant procurer à l'homme une possession de plus en plus complète de la vérité. Aucun fait, aucune loi ne semolaient devoir se dérober à sa curiosité. La science déposait éloquemment en faveur de la grandeur de l'homme. Elle était le signe visible de la puissance. Elle lui assurait l'empire sur les forces naturelles et lui donnait le moyen de les discipliner et d'en tirer parti.
Enfin, le libéralisme avait foi dans la démocratie, dans les vertus de la classe populaire. Cela ne signifie nullement que les libéraux fussent prêts à concéder immédiatement au peuple des droits politiques étendus, notamment à réclamer pour lui le suffrage universel. Ils admettaient même assez volontiers que les masses manquaient en général des lumières nécessaires pour exercer des droits politiques avec compétence. Ils redoutaient également les effets pernicieux de la misère. Mais, en somme, le libéralisme estimait que le peuple, suffisamment éclairé, affranchi des ombres de la superstition, exempt des étreintes de l'indigence, serait naturellement porté au bien. Ses erreurs ne dureraient pas longtemps et seraient facilement redressées. L'essentiel était d'instruire le peuple, de répandre chez lui les bienfaits de l'enseignement primaire. Cela suffisait pour qu'il devînt accessible aux vérités néces-
DE L'ESPRIT DE RÉACTION
saires, pour que ses qualités natives se déployassent librement.
Ce que l'on trouve au fond du libéralisme, le principe générateur des croyances que nous avons essayé de définir, c'est un courageux optimisme, une ferme confiance dans la nature humaine, et, par suite, un souci profond des droits et de la dignité de l'individu. Que l'on ne contrarie pas l'effort personnel, et les intérêts opposés en apparence finiront par s'harmoniser ; ils reconnaîtront qu'ils sont solidaires les uns des autres, et, dès lors, travailleront pacifiquement et de concert à la réalisation d'un idéal de justice.
Est-ce bien là tout le libéralisme? Nous ne songeons pas à l'affirmer. Chacune des propositions que nous avon^ énoncées mériterait sans doute d'être accompagnée de restrictions et de réserves, et il manque assurément au tableau plus d'un trait caractéristique. Notre seule ambition a été de tracer un portrait sommaire et qui fût approximativement fidèle.
A supposer que ce portrait fût re semblant autrefois — il y a quelques années seulement — l'est-il encore aujourd'hui? Le libéralisme est-il resté ce qu'il était? Dans ce faisceau de croyances et de maximes qui le constituait jadis, ne s'en trouve-t-il pas quelques-unes qui se sont altérées et desséchées, et l'ensemble offre-t-il encore la même cohésion, la même force de résistance?A une question formulée de la sorte, il faut avoir le courage de répondre : Non ; le libéralisme n'est plus exactement ce qu'il fut. Il y a chez lui quelque chose de changé.
Les libéraux ou ceux qui se disent tels, sont toujours aussi nombreux ; mais la confiance qu'ils avaient dans certaines idées est ébranlée. Ils continuent à dire les mêmes paroles et à faire les mêmes gestes; mais l'accent n'a plus la même énergie, et, au fond du cœur, les sentiments se sont modifiés.
Quelles sont les causes de cette crise intérieure? Serait-il permis de soutenir que la liberté fut un piège, que le progrès est une illusion, que les ambitions de la science furent cruellement déjouées? Pour peu que l'on ait dans l'esprit quelque indépendance, il est impossible de souscrire à de semblables jugements. La liberté, en dépit des inconvénients qu'elle en-
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traîne, n'a point nui aux sociétés qui l'ont mise en pratique. L'esprit le plus chagrin ne peut nier que d'immenses progrès ont été accomplis depuis un siècle. Enfin, s'il est vrai que l'on a parlé naguère de la « faillite de la science », tout le monde sait bien que ce sont là des paradoxes qui n'ont été pris au sérieux et accueillis avec avidité que par ceux-là seulement dont les opinions traditionnelles ont tout à craindre de l'emploi des méthodes scientifiques. Non, encore une fois ; si, dans plus d'un domaine, l'idéal du libéralisme ne fut qu'imparfaitement réalisé, il serait profondément inique de parler d'un échec. Le libéralisme aurait le droit de s'enorgueillir du chemin parcouru et de l'œuvre accomplie. Rien, semble-t-il, ne devrait lui interdire de compter sur de nouveaux triomphes. Pourtant il s'inquiète et ne dissimule pas son découragement. C'est que sur un point — essentiel, à la vérité — ses espérances ont été trompées. Sa foi dans la démocratie a été exposée à de redoutables épreuves et s'est trouvée, par suite, singulièrement atteinte. Les rapports du libéralisme et de la démooratie, consciente enfin de sa force, furent pour le premier l'occasion d'un cruel mécompte. Etourdi par ce coup inattendu, il lui a semblé que le sol se dérobait sous sa marche ; et c'est là ce qui explique, aujourd'hui encore, les incertitudes auxquelles il est en proie.
Lorsqu'on parle d'une rupture possible, sinon consommée, entre le libéralisme et la démocratie, les mots de socialisme et de collectivisme viennent d'eux-mêmes aux lèvres. Les intérêts de la démocratie, diront un grand nombre de libéraux, n'ont pas cessé de nous inspirer la sympathie la plus sincère. Est-ce notre faute si les masses populaires se sont laissé séduire par des doctrines à la fois chimériques et malfaisantes, pour la plupart radicalement opposées à l'idéal que nous poursuivons avec persévérance?
Des esprits malveillants pourraient être tentés de croire que le libéralisme en veut à la démocratie parce que celle-ci, docile aux enseignements du collectivisme, menace perpétuellement la bourgeoisie libérale dans ses intérêts matériels, dans sa situation économique. La classe moyenne, principal soutien du libéralisme, redouterait des tentatives de spoliation, ou du moins des expériences financières qui ne seraient
im l'esprit de réaction
que médiocrement respectueuses du droit de propriété. Le souci de sa défense personnelle, de sa conservation, justifierait, à 1 égard d'une démocratie avide et dénuée de scrupules, un esprit de méfiance et d'hostilité...
Une telle explication n'est pas exacte ; elle est, à tout le moins, étrangement insuffisante. Sans doute, il est des propriétaires et des capitalistes qui tremblent devant le socialisme, et l'on voit des factions politiques et des gouvernements exploiter cette crainte avec autant d'adresse que de ténacité. C'est là une tactique fort ancienne. Mais ne nous y trompons pas : la grande masse des libéraux n'éprouve devant le socialisme aucun sentiment de terreur. La classe moyenne ne croit pas à la réalisation du collectivisme, ni même à des essais prochains et vraiment dommageables de réalisation. Non, encore une fois, si le libéralisme se détourne de la démocratie, ce n'est point du tout parce que le socialisme l'épouvante. C'est pour une autre raison, infiniment plus avouable, sans mélange d'égoïsme, et d'ordre spirituel. L'adhésion de la démocratie au collectivisme — à un collectivisme qui proclame son dédain pour des droits acquis et affiche un goût prononcé pour la violence — apparut au libéralisme comme le signe d'une affligeante incapacité politique, comme le symptôme d'un développement intellectuel qui laisse énormément à désirer, comme la démonstration d'une moralité générale encore assez grossière. L'inintelligence de l'œuvre accomplie par le libéralisme, l'indifférence pour les services qu'il rendit à la civilisation, la méconnaissance de ses intentions les meilleures et les p.us droites, une disposition invincible à prêter aux affirmations les plus hasardées une oreille complaisante : tout cela devait nécessairement altérer, sinon détruire, la confiance du libéralisme dans la démocratie, modifier sa conception de la nature humaine, le faire douter de la justesse absolue de ses maximes, et c'est de là que vient son découragement.
S'il était permis de comparer le libéralisme à un organisme doué d'intelligence et de vie (et après tout, ce parallèle ne semblera pas trop forcé si l'on veut bien se souvenir qu'une doctrine philosophique et sociale ne fait que condenser les sentiments et les idées d'une multitude d'êtres vivants), on
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serait tenté de dire que la crise qu'il subit actuellement doit être considérée comme une maladie de la volonté. Le libéralisme a perdu la faculté de vouloir fermement, parce qu'il n'est plus aussi assuré qu'autrefois de la vérité des dogmes qui inspiraient sa conduite.
C'est là une situation grave, beaucoup plus grave que ne l'imaginent certains libéraux. Il importe à cet égard de dissiper une illusion assez répandue. D'excellents esprits inclinent à penser que le libéralisme subit simplement un temps d'arrêt, qu'il traverse, au pis aller, une période de recueillement pendant laquelle il accumulera de nouvelles forces ; que les positions conquises par lui dans le passé sont inattaquables et qu'il reprendra tôt ou tard sa marche en avant. D'où cette conclusion qu'une immobilité dédaigneuse est l'attitude qui lui convient le mieux. C'est là, pensons-nous, une erreur complète et qui vient de ce que beaucoup de libéraux ne se font pas une idée suffisamment juste du caractère de l'opposition que le libéralisme suscite. Le libéralisme n'a pas uniquement à craindre les excès de la démagogie. Il est entouré d'autres adversaires infiniment plus dangereux, et d'autant plus redoutables que leur hostilité, sous des formes souvent insidieuses, s'attaque à ce qu'il y a dans le libéralisme d'essentiel et de vital. En d'autres termes, si le libéralisme est une « force », il se trouve en conflit avec d'autres « forces », sur la puissance desquelles il est sujet à se méprendre. Son optimisme naturel risque de l'induire en erreur. Ces forces adverses, que l'on nous permettra de désigner brièvement par l'appellation de « forces de réaction » sont actives, énergiques, réfléchies. Comme le libéralisme lui-même, elles ont leur source profonde dans certaines dispositions de l'âme humaine. On nous excusera d'essayer de les définir en quelques lignes.
On s'attend probablement à voir figurer au premier rang dans cette liste le catholicisme. Assurément le catholicisme est pour le libéralisme un adversaire opiniâtre et résolu. Ce serait perdre son temps que de vouloir le démontrer. Bien loin de dissimuler son inimitié, le catholicisme a la franchise
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de reconnaître que l'une au moins de ses raisons d'exister — et sa principale raison d'être dans l'ordre politique — est précisément de combattre l'erreur qui, d'après lui, se trouve au fond des idées libérales. Il faut être doué d'une candeur peu commune pour se faire illusion à cet égard. Nous ajouterons que s'il est permis de n'aimer point le catholicisme, il est assez ridicule d'en vouloir aux catholiques parce qu'ils attaquent avec persistance des doctrines qu'ils estiment dangereuses et qui, en réalité, sont incompatibles avec leur propre conception de la destinée humaine.
Le catholicisme est donc une de ces « forces de réaction » dont nous parlions un peu plus haut. Elle est fort redoutable encore, et toutefois elle l'est moins que bien des gens ne l'imaginent. A elle seule, elle ne suffirait pas à compromettre sérieusement l'avenir des idées libérales. Cela tient à ce que le champ d'action du catholicisme est nécessairement limité. Un certain nombre d'Etats ont répudié le catholicisme depuis plusieurs siècles, et rien ne permet de croire que le divorce ne soit pas définitif. Chez d'autres nations, le catholicisme, encore puissant, n'est plus que le culte d'une minorité. Enfin, chez les peuples catholiques eux-mêmes, le catholicisme, en dépit de la multitude de ses adhérents, ne peut plus compter sur la ferveur passionnée et irrésistible du grand nombre. L'ardeur du sentiment religieux, source des grandes audaces et âme du prosélytisme, s'est incontestablement affaiblie. Le catholicisme n'a plus qu'une prise insuffisante sur les esprits — notamment sur les esprits doués de quelque culture. Les hommes qui ont cessé d'être libéraux ne deviennent pas pour cela catholiques ; ou s'ils le deviennent, c'est bien peu, et leur adhésion est plutôt nominale qu'effective.
Mais si le catholicisme, réduit à ses seules ressources, n'est pas en état de triompher du libéralisme, il devient pour d'autres « forces de réaction » un auxiliaire infiniment utile. Il leur apporte son influence, son autorité, ses traditions, son armée de fidèles. Et cet appoint sera peut-être la cause déterminante d'une victoire. Il est clair qu'en échange de ce secours, le catholicisme réclamera et obtiendra des concessions et de? avantages. Qu'une telle alliance soit en dernière analyse extrêmement profitable à ceux qui la contractent, c'est ca
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que nous n'oserions affirmer, et il est certain que des catholiques eux-mêmes émettent à ce sujet des doutes assez sérieux. Nous inclinons à croire, néanmoins, qu'elle est dans la logique de la situation actuelle ; qu'elle répond, quoi que l'on puisse dire» aux tendances les plus profondes et les plus invétérées de la religion catholique ; qu'elle s'opérera à peu près partout et qu'elle constitue pour le libéralisme un danger, passager peut-être, mais d'une gravité indéniable.
Quelles sont donc ces « forces de réaction » ennemies du libéralisme et auxquelles le catholicisme — là où il pourra le faire — semble devoir s'associer?
Il en est une qui, par sa nature même, par les moyens dont elle dispose, par les bienfaits dont l'humanité lui est redevable, apparaît comme supérieure à toute autre et comme vraiment dominante. Que l'on nous permette de la désigner du nom d' « esprit d'autorité » ou d' « autoritarisme ». Que l'on ne se méprenne pas sur notre pensée et que l'on n'attache pas une signification inexacte à l'expression que nous employons. Il n'est pas question ici de discuter et de mettre en doute la nécessité d'une autorité dans n'importe quel organisme politique ou social. L'anarchie n'est pas autre chose que la dissolution d'un organisme de ce genre et doit promptement amener son extinction définitive. Ce que nous entendons par « esprit d'autorité », ou, mieux encore, par « autoritarisme », est une conception très particulière et dont nous devons chercher à faire saisir le caractère. Suivant cette conception, la présence d'une autorité est par elle-même, un fait salutaire et bienfaisant. L'autorité, par cela seul qu'elle implique l'existence d'un lien de subordination, d'un supérieur qui ordonne et d'un inférieur qui se soumet, est douée d'un mérite intrésèque et d'une vertu propre. Toute prescription obligatoire est recommandable à deux points de vue : d'abord — et probablement — à raison de son contenu ; ensuite • — et certainement — à raison de cette circonstance qu'elle est une prescription et réclame notre obéissance. L'autorité trouve en elle-même ■ — et, pour ainsi dire, dans son propre principe — la source et la raison d'être de sa légitimité, la justification du droit qu'elle s'attribue d'employer éventuellement la contrainte.
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Cette conception repose sur des affirmations diamétralement contraires à celles qui servent de fondement au libéralisme. Celui-ci ne considère pas précisément l'autorité comme un mal nécessaire, mais il s'en défie et la traite plus ou moins en suspecte. Il circonscrit avec une rigueur jalouse le champ où elle s'exerce et il l'exclut presque entièrement du domaine de la pensée et de celui des croyances. D'autre part, le libéralisme, nous l'avons vu, suppose une confiance hardie dans la nature humaine, dans ses ressources, dans sa bonté native. L'autoritarisme procède, au contraire, d'un sentiment de défiance à l'égard de l'homme. Il le juge faible et inconséquent, porté au mal de préférence au bien, peu capable de se conduire lui-même, ayant besoin d'être perpétuellement dirigé et maintenu. A l'optimisme que l'on retrouve au fond du libéralisme, il oppose un pessimisme réfléchi. Enfin, le libéralisme croit au progrès,à la perfectibilité de l'homme. L'autoritarisme incline à penser qu'en ce qui touche la répartition des vertus et des vices, du bien et du mal, la nature humaine sera, en somme, toujours semblable à elle-même. Il régnerait dans l'ordre moral une espèce d'immutabilité.
En disant que l'autoritarisme est une conception de l'esprit, nous avons voulu faire entendre simplement qu'il est formé par un ensemble de doctrines et de sentiments qui influent sur la volonté et déterminent la conduite. Pour plus de brièveté, disons que l'autoritarisme — comme d'ailleurs le libéralisme — constitue une croyance. Et si cette croyance a exercé et exerce encore un empire étendu, c'est parce qu'elle se retrouve chez un très grand nombre d'hommes et qu'elle répond à quelques-unes des tendances les plus profondes de notre âme. Ne nous imaginons pas que cette croyance séduise uniquement ceux-là qui sont appelés à commander ; elle plaît également à ceux dont c'est la destinée d'obéir. Elle leur permet une espèce d'abandon et les dispense du soin de se surveiller sans cesse, de méditer sur eux-mêmes, de songer continuellement à l'avenir. Ils savent qu'un pouvoir est là qui les soutiendra, les relèvera au besoin, leur indiquera la route à suivre. La liberté a pour compagne inévitable la conscience d'une responsabilité — et un tel sentiment est quelquefois douloureux. La grande erreur du libéralisme fut peutêtre de croire que la liberté conduit forcément au bonheur.
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D'ailleurs, l'autoritarisme est en droit d'invoquer en sa faveur de glorieux états de service. La civilisation dont nous goûtons les bienfaits lui doit infiniment. Ce n'est point la liberté qui a formé et organisé la société moderne, ce n'est pas elle qui a créé l'Etat. L'intervention de la liberté est, somme toute, récente et partielle. Le libéral le plus convaincu doit sj avouer qu'il y eut dans le passé de longues périodes où la liberté eût été impuissante à réaliser le bien, où le principe d'autorité fut sans conteste un instrument de progrès ; il doit s'avouer qu'aujourd'hui encore, dans certains pays, l'introduction d'un régime de liberté serait une occasion d'abus sans nombre et que les vertus du principe d'autorité n'y sont pas encore épuisées. Il est vrai que le libéralisme incline à penser que de telles situations ont un caractère transitoire ; que la liberté demeure l'idéal et le but suprême dont il faut se rapprocher sans cesse, et surtout que les positions acquises le sont définitivement. C'est précisément sur ces points que les partisans de l'autoritarisme sont d'un avis tout différent, et il n'est pas douteux qu'ils chercheront, dès qu'ils le pourront, à faire prévaloir leur manière de voir.
Les personnes qu'animent de telles dispositions sont extrêmement nombreuses ; et, sans doute, il en est plus d'une qui n'a pas une idée fort claire de ses propres sentiments et qui, théoriquement tout au moins, répudierait toute solidarité avec les doctrines, qui, une fois mises en pratique, obtiendraient son adhésion. Il n'en reste pas moins certain que l'autoritarisme a ses représentants les plus sincères, les plus résolus chez les hommes et dans les institutions qui, en vertu d'une tradition continue, ont toujours été investis d'une proportion plus ou moins forte d'autorité effective. Il n'est guère de nation européenne qui ne nous fournisse à cet égard des exemples instructifs. Il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'en Russie. Les efforts qui s'accomplissent en Allemagne, à l'heure actuelle, dans le sens d'une réaction absolutiste, sont peutêtre le préambule de l'un des chapitres les plus intéressants de l'histoire contemporaine. En France, où une révolution audacieuse et sanglante est présentée officiellement au peuple comme un titre de noblesse, la situation est particulièrement complexe. La tradition monarchique étant brisée, lé goût d'un pouvoir fort s'y traduit généralement par une aspira-
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tion vers le césarisme. Cette dernière forme de gouvernement s'est, malheureusement pour elle, discréditée par des fautes dont le souvenir est encore récent. Par suite, le culte de l'autorité apparaît sous la forme d'un courant mal déterminé, ignorant de la direction qu'il suivra demain, destiné peut-être à se perdre obscurément. Le seul résultat positif d'un semblable état d'esprit, c'est que la liberté inspire moins d'estime et de confiance, sans pourtant que l'on aperçoive nulle part une autorité qui semble digne qu'on lui en fasse le sacrifice Provisoirement, les tendances absolutistes qui se manifestent dans les monarchies du continent européen, ne semblent guère émouvoir l'opinion publique en France et ne provoquent assurément chez elle aucun sentiment général d'animadversion.
Ce qui, à l'heure actuelle, distingue l'autoritarisme, notamment dans les grandes monarchies continentales, c est la foi en lui-même et dans l'œuvre qu'il accomplit ou qu il cherche à accomplir. Cette foi, qu'on la remarque, il ne l'a jamais perdue complètement. A l'époque même où l'ascendant du libéralisme semblait incontesté, il s'est rencontré des hommes qui demeuraient fidèles à d'antiques traditions, à des règles immémoriales et qui accueillaient avec scepticisme les prétendus bienfaits d'un régime de liberté. L'autorité, qu'elle procédât d'une délégation de la volonté divine ou qu'elle apparût comme la manifestation irrésistible d'une volonté purement humaine, restait, à leurs yeux l'armature et, mieux encore, le principe vital de toute société, de tout Etat. Pour eux, le triomphe de la liberté, exclusivement dû à des circonstances passagères, ne devait avoir qu'un temps. Tôt ou tard, l'expérience devait — et cela dans tous les domaines révéler l'immense part d'illusion et d'erreur qui se trouve au fond du libéralisme.
Assurément, ces idées ne sont pas les nôtres ; mais qui donc oserait affirmer qu'elles aient disparu, ou simplement qu'elles déclinent? Ne voit-on pas, au contraire, qu'elles ont repris comme une nouvelle jeunesse et qu'elles s'expriment avec un surcroît d'assurance? D'innombrables faits et, parmi d'autres, la crise indéniable du gouvernement parlementaire, l'hésitation et le découragement de l'intelligence devant les pro-
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blêmes essentiels, les défaillances de la volonté, l'incertitude du lendemain fournissent, semble-t-il, des arguments sérieux à ceux qui croient que l'affirmation énergique du principe d'autorité est un remède nécessaire. Il importe au surplus de se défaire de tout préjugé. Renonçons à établir une vaine antithèse entre un libéralisme généreux et un absolutisme égoïste. Disons-nous bien que les adeptes du principe d'autorité peuvent être animés par les intentions les plus droites et qu'ils s'imaginent très sincèrement que leurs doctrines sont très favorables au bonheur et au progrès de l'humanité. De plus, ne confondons pas l'autoritarisme avec un despotisme capricieux et brutal, toujours prêt à user de violence et d'oupression. Il ne s'agit pas de nier le droit et d'outrager les cons, ciences. L'injustice excessive et la persécution sont devenues dans l'état actuel de nos mœurs, sinon impossibles, du moins difficiles et improbables. Le péril se dérobe sous des formes infiniment plus rassurantes. Il consiste dans la diffusion toujours plus grande de cette croyance que la liberté n'est point, dans la plupart des cas, une solution normale et salutaire ; que la prépondérance du principe d'autorité est dans l'ordre des choses ; que là où l'autorité s'affirme et s'exerce, notamment lorsqu'elle peut se réclamer d'anciennes traditions, elle est présumée avoir pour elle la justice et la raison... Lorsqu'une telle conception se sera répandue dans la plupart des esprits, il restera sans doute encore des libéraux. Il subsistera peut-être des institutions dites libérales. Et, toutefois, sans qu'il y ait eu changement soudain et révolution apparente, le libéralisme se trouvera profondément atteint, sinon même mortellement. Il constituera ce que l'on appelle un « phénomène de survivance ».
Nous voudrions croire que nous dépeignons un danger purement imaginaire. Plus d'un fait récent nous paraît de nature, néanmoins, à légitimer des appréhensions. L'autoritarisme se ramène, en dernière analyse, au culte de la force, celle-ci pouvant d'ailleurs obéir à des mobiles avouables et s'inspirer de ce qui lui paraît être l'intérêt public. Inévitablement l'autoritarisme aboutit au triomphe de la « raison d'Etat ». Et Dieu sait tout ce que cette raison se sent capable de légitimer. Nous ne désirons pas faire d'incursion dans le domaine de la politique contemporaine. Mais on ne peut s'empêcher
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d'observer que, dans le récent règlement des difficultés qui se rattachent à la question d'Orient, le culte de la force et la raison d'Etat se sont manifestés, sans protestation grave, avec une hardiesse qui leur eût peut-être manqué il y a un quart de siècle. Il est possible qu'un historien de l'avenir relève cette circonstance comme une preuve de la décadence des idées libérales.
Il est encore pour le libéralisme un dernier danger. Il semble assez malaisé de trouver pour lui une appellation qui soit complètement exacte. Les mots « égoïsme », « prédominance de l'intérêt personnel » sont un peu vagues, et, par suite, ne sont qu'à moitié satisfaisants. Et pourtant ils indiquent l'idée que nous voudrions caractériser de plus près. Le libéralisme, à raison précisément de sa foi dans le progrès et de l'effort incessant qu'il préconise vers un idéal de justice, admet forcément une subordination des intérêts particuliers à l'intérêt général. Sans doute, il ne méconnaît pas l'existence des droits acquis (ce qui est le propre des doctrines révolutionnaires), mais il cherche à ne pas donner à cette notion une extension exagérée. Une situation donnée ne bénéficie pas, à ses yeux, d'une espèce d'immunité par cela seul qu'elle existe, qu'elle se fonde sur la tradition et qu'elle est d'ailleurs moralement inattaquable. Un esprit de réforme assez hardi anima de tout temps le libéralisme loyalement compris. Il est tout naturel qu'un tel esprit ne soit pas agréable à ceux qui jouissent d'un privilège ou d'un avantage et à qui l'on demande d'en faire le sacrifice, partiel ou absolu, à l'intérêt public. Dans le cœur des privilégiés — et nous employons ici cette expression sans aucune intention désobligeante — se formeront inévitablement des dispositions peu favorables au libéralisme. Que ces dispositions puissent, sous l'empire de circonstances déterminées, être tenues en échec etvaincues par d'autres influences, c'est certain. Mais elles ne s'évanouiront jamais et seront toujours prêtes à prendre le dessus. Ne critiquons pas trop légèrement cet attachement aux avantages que l'on possède, aux supériorités dont on est investi. Et toutefois si nous analysons cet esprit avec soin, nous y trouverons quelque chose qui ne se concilie pas avec le libéralisme, et qui même est fatalement hostile à l'essence du libéralisme. C'est là une sorte d'instinct qui n'est pas toujours condamnable, mais qui, s'il triomphe
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trop librement, est mortel aux idées libérales dans l'âme de ceux qu'il asservit. A compter de ce moment, toute restriction à la propriété, tout sacrifice imposé au capital apparaissent comme une atteinte à la « vérité économique » et, par suite, comme une offense aux régies éternelles de la justice. Ceux qui nourrissent de semblables sentiments se qualifieront peut-être encore de libéraux et d'amis sincères de la démocratie. Il est possible même qu'ils se donnent comme les seuls dépositaires fidèles des principes de la Révolution française. Leur libéralisme' n'est plus qu'un décor, et, soit ouvertement, soit secrètement, leurs vœux se porteront vers les hommes qui prêchent la conservation sociale, qui répudient ou qui craignent toute pensée de réforme, et qui se réclament du principe d'autorité.
Dans les pages qui précèdent, on a considéré le libéralisme comme une force intellectuelle et morale, comme un état d'esprit. On a cherché à discerner les influences capables d'entraîner une modification de cet état d'esprit. En d'autres termes, on s'est appliqué à mettre en lumière les causes de destruction auxquelles le libéralisme est exposé. Parmi ces causes, il en est d'internes ; elles se ramènent à une diminution de confiance dans la vérité de certains principes et de certaines affirmations. Les causes externes de destruction, ce sont les croyances, les sentiments, les intérêts qui sont en opposition avec ces principes et ces affirmations. Nous avons cru pouvoir désigner ces tendances hostiles du nom d'esprit de réaction. Actives et puissantes, elles seront d'autant plus meurtrières qu'elles rencontreront un adversaire débilité par le doute. Le libéralisme ne pourra lui résister efficacement que s'il trouve en lui-même une source d'énergie suffisamment abondante, un ressort dont la trempe ne laisse rien à désirer.
Cette manière de parler semblera peut-être un peu abstraite. Disons plus simplement que le libéralisme ne se conçoit pas sans libéraux ; et qu'un libéral qui ne sait pas clairement ce qu'il veut, et qui, dans le fond du cœur, répudie quelques uns des dogmes qui obtenaient jadis son adhésion, ne luttera pas avec beaucoup d'entrain contre les adversaires du libéralisme
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— si même il ne fait preuve à leur égard d'une neutralité qui confine à la bienveillance.
Il est permis à quiconque de soutenir que le libéralisme traditionnel a rempli la tâche que l'histoire lui assignait ; qu'il doit se transformer ; qu'il doit faire l'abandon d'opinions surannées. Peut-être même insinuera-t-on qu'il doit se « décomposer » ; qu'il est dans l'ordre politique et social des dissolutions nécessaires... Nous ne songeons pas à discuter de semblables théories. A supposer que le libéralisme, avec ses caractères essentiels, soit encore une chose vivante et viable, nous avons à nous demander ce qu'il aurait à faire pour triompher des forces ennemies qui mettent son existence en péril.
Notre impression est qu'il doit avant tout rester fidèle à lui-même, à ce qu'il fut dès l'origine. Il importe qu'il garde intacte la foi dans les doctrines qui jadis l'inspirèrent ; il importe que sa confiance dans la démocratie ne s'éteigne point ; il importe qu'il puisse compter sur les sympathies et l'appui des masses populaires.
Mais ne voit-on pas se dresser précisément ici, une objection capitale? L'aveugle adhésion de la démocratie — ou d'une grande partie de la démocratie — aux enseignements ou aux méthodes du collectivisme ne doit-elle pas inspirer au libéralisme les plus justes appréhensions? Ce n'est certes pas lui qui souhaite une rupture, mais peut-on exiger de lui qu'il pactise avec des revendications qui sont la négation de ses propres doctrines. Sans doute, il lui est permis d'espérer que la classe ouvrière se ralliera tôt ou tard à ses idées, et il travaillera loyalement à obtenir ce résultat ; si pourtant ses espérances ne se réalisaient point, ne devrait-il pas avouer qu'il s'est mépris sur la nature intime, sur les tendances irréductibles de cette puissance mystérieuse que l'on appelle la démocratie? Si cruelle que soit la désillusion, lorsqu'une erreur a été commise, il ne servirait à rien de ne pas vouloir la reconnaître.
La question est assurément des plus graves, et nous comprenons à merveille que l'on hésite. Nous inclinons à croire néanmoins que le libéralisme ferait précisément preuve d'énergie et de virilité en conservant sa foi dans la démocratie, ses
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ressources et son avenir, malgré le socialisme. Il ne s'agit pas, pour les libéraux, de se rallier aux maximes du collectivisme et de se faire au besoin les champions d'un socialisme mitigé. Une telle condition serait absurde et d'ailleurs absolument irréalisable. Ce qui paraît au contraire désirable, c'est que l'existence d'un évangile collectiviste — à supposer même que le peuple jure ingénument sur les paroles de cet évangile — ne soit pas une pierre d'achoppement qui interdise au libéralisme de marcher avec confiance vers la démocratie. S'il y a dans le socialisme des idées justes, des idées sérieuses (et l'on ne saurait nier qu'il ne s'en rencontre au moins quelques-unes), pourquoi le libéralisme n'en ferait-il pas son profit? Quant au collectivisme lui-même, quant à ce tissu d'affirmations non contrôlées et d'aspirations violentes et confuses, pourquoi donc s'en effrayer? Voilà des milliers d'années que la chimère du communisme obsède l'immagination des hommes. Ce décevant mirage recule et fuit dès qu'on s'en approche ; il s'évanouit au contact de la réalité.
Non, encore une fois, ce n'est pas le socialisme qui devrait mettre obstacle à une orientation décidée du libéralisme vers la démocratie. Nous pensons, au contraire, qu'il aurait infiniment à gagner en faisant de la condition des masses et du sort des humbles l'objet de sa constante préoccupation ; en cherchant à multiplier les liens qui l'unissent à la démocratie ; en voyant dans la démocratie une force qui, en dépit de défaillances douloureuses, est au total une force bienfaisante et civilisatrice.
Si une telle disposition d'esprit venait à prévaloir, nous y verrions deux avantages principaux.
En premier lieu, le libéralisme retrouverait par ce moyen, ranimerait tout au moins cette capacité pour l'idéal, à défaut de laquelle une croyance s'altère et dépérit. Pour vivre et prospérer, une doctrine a besoin d'espérer quelque chose, de tendre vers un but, de concevoir un objet qui soit digne de son effort. La conquête des garanties qui protègent la liberté individuelle, et notamment la liberté de conscience, constitue pour l'humanité un inappréciable bienfait et pour le libéralisme un honneur impérissable. Les résultats de cette conquête n'étant pas sérieusement menacés — ils le sont toujours,
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remarquons-le, dans une mesure plus ou moins forte leur défense ne saurait fournir à l'heure actuelle, un principe d'action suffisamment puissant. L'idéal que le libéralisme devrait se proposer avec résolution, c'est le relèvement de la condition des masses. Il serait inique de lui reprocher de n'avoirrien fait dans le passé ; inique également de ne pas reconnaître l'amélioration qui s'est produite dans la destinée de la classe ouvrière. Mais qui osera nier qu'il reste encore beaucoup à faire? Il ne s'agit pas de poursuivre la réalisation d'une égalité absolue et complètement chimérique. Il ne s'agit pas non plus d'adopter étourdimenf les procédés et les expédients que préconisent d'audacieux réformateurs. Les moyens à employer doivent être appréciés mûrement et froidement. Mais la fin à réaliser ne doit jamais être perdue de vue ; et cette fin, c'est l'introduction dans la société humaine d'une plus grande somme de justice. Le libéralisme ne répondra victorieusement à ceux qui lui reprochent son épuisement que s'il est capable de concevoir et de proposer un idéal social, non pas contraire, mais toutefois supérieur à ce qui existe aujourd'hui. Il importe de se dire que certaines souffrances doivent être atténuées, que certains fléaux doivent être conjurés, que certaines inégalités doivent disparaître, et, surtout, qu'une plus grande communauté de sentiments et d'idées doit régner entre les différentes classes sociales, qu'une plus grande somme de moralité, de charité, d'amour, doit se mêler à leurs rapports. Que l'on ne réplique pas qu'un tel idéal est fantastique et qu'en tout cas, il est actuellement irréalisable. D'abord cela n'est pas certain. Quand un idéal est clairement conçu et que l'on est porté par le sentiment d'un devoir à remplir, on trouve ordinairement des moyens qui permettent sinon de réussir complètement, du moins d'obtenir un succès partiel. Ensuite l'essentiel n'est-il pas précisément d'essayer de faire preuve de volonté, de bonne volonté? Et, sans doute, il se pourra que la mise en pratique de réformes démocratiques inflige, dans l'intérêt de la masse et en vue d'un avenir plus clément, des sacrifices plus ou moins douloureux aux privilégiés de la génération actuelle. Faut-il reculer devant de telles conséquences? Soyons persuadés que les intérêts particuliers ont mille moyens de se défendre et qu'ils se défendront avec autant d'énergie que de ténacité. Et cela sera tout naturel, ce sera légitime et probablement salutaire, car l'équilibre
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social exige la présence de forces conservatrices qui s'opposent à des innovations intempérantes et prématurées. La question est justement de savoir si le libéralisme doit être oublieux de ses origines au point de réduire son rôle à devenir l'une de ces forces.
Une évolution courageuse vers la démocratie est seule capable de procurer au libéralisme — et c'est là un second avantage — la puissance matérielle qui lui est nécessaire pour faire face aux adversaires qui l'assaillent. Ne nous faisons pas illusion. Le libéralisme n'est pas un système scientifique. Les lois qu'il formule ne sont pas des vérités abstraites auxquelles suffît l'adhésion désintéressée d'un nombre plus ou moins considérable de disciples. Ce n'est pas un culte dont on puisse célébrer les mystères sous les voûtes d'une chapelle jalousement close. Il constitue un principe d'organisation, une règle de vie, et ne se comprend pas sans les applications qui en sont faites, ou que l'on s'efforce d'en faire. Pour subsister et pour triompher, il ne lui suffît pas d'avoir pour lui la justice et la raison. Il lui faut davantage. Il faut qu'il puisse s'appuyer sur quelque chose qui soit matériellement robuste, qui soit physiquement fort, qui, par sa masse seule, soit capable d'offrir une résistance efficace. Pour une doctrine politique, sociale, religieuse, la qualité des adhérents, de quelque prix qu'elle puisse être, ne saurait tenir lieu de la quantité.
Et si pourtant ce mariage entre le libéralisme et la démocratie ne se consommait point, qu'en résulterait-il? La démocratie, sans aucun doute, y perdrait infiniment. C'est en vain qu'emportée par des passions démagogiques elle tenterait de lutter par la violence contre les forces de réaction, lesquelles, alors surtout, apparaîtraient comme des forces conservatrices, protectrices de l'ordre social, de la sécurité individuelle, des droits acquis. Grâce à l'organisation savante de l'Etat moderne, à la présence d'armées formidables et supérieurement disciplinées, l'absolutisme disposerait, pour ses entreprises, de ressources et de moyens d'action tels qu'il n'a jamais osé en rêver autrefois. Et cet absolutisme ne serait pas nécessairement inintelligent et odieux...
Le libéralisme survivrait-il à une épreuve de ce genre ? Il en sortirait, à coup sûr, affaibli, mutilé, défiguré. Son ar-
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ticle capital, le dogme auquel il voue l'attachement le plus sincère, à savoir le principe de la liberté de conscience, serait fatalement, sinon aboli et ouvertement répudié, du moins sourdement miné, insidieusement révoqué en doute, pratiquement dénaturé. Nous ne voudrions pas nous montrer trop pessimistes. Mais enfin l'histoire nous ofïre le spectacle du dépérissement et de l'agonie de doctrines qui furent plus puissantes et plus répandues que le libéralisme et qui exercèrent une prise autrement profonde sur l'imagination des hommes. Si un tel résultat devait se produire, la perte que subirait l'humanité serait incomparable. Parmi toutes les forces intellectuelles et morales qui ennoblirent l'âme humaine et qui la purifièrent, il en est peu qui se soient montrées aussi salutaires que le libéralisme, et il n'en existe point sans doute, à l'heure actuelle, qui puisse travailler aussi efficacement au développement de la civilisation.
LA FRANCE ET L'AFFAIRE DREYFUS (1
On ne s'attend pas à ce que nous parlions de l'affaire Dreyfus. Sur la cause elle-même, que pourrait-on dire qui n'ait été répété mille fois? Les enquêtes de la Cour de cassation ont déjà éclairci une partie des mystères de ce triste drame. A supposer que certaines énigmes demeurent indéchiffrables, du moins sera-t-il possible aux spectateurs impartiaux de se faire une conviction qui rassure leur conscience. Mais l'intérêt de l'affaire Dreyfus — qui donc en douterait aujourd'hui? — dépasse infiniment celui d'une affaire judiciaire, quelque tiagique et ténébreuse qu'on veuille l'imaginer. Les conséquences multiples d'un procès qui, après tout, ne concernait directement qu'un seul homme, ont suffisamment démontré que ce litige, à bien des égards, fut simplement l'occasion de phénomènes plus importants. Il a contribué à nous instruire sur l'état de la France. Il a suggéré de nombreuses réflexions à tous ceux qui en suivirent les péripéties. En faut-il davantage pour nous excuser d'effleurer à notre tour ce sujet — quand ce ne serait que par certains côtés seulement?
(1) Revue de l'Université de Bruxelles. Année 1898-1899, pp. 321 et sniv.
LA FRANCE ET L'AFFAIRE DREYFUS
Il convient de signaler, en premier lieu, la dissidence qui se produisit entre la France et le reste du monde civilisé. Sans doute, il faut se garder de généraliser avec précipitation. Le parti catholique se montra un peu partout — pour des raisons faciles à comprendre — hostile à la re vision, et l'admirable effort accompli, en France même, dans l'intérêt de la justice, par un groupe de libres esprits, ne sera pas oublié de sitôt. Il n'en demeure pas moins certain que, durant de longs mois, l'opinion publique française fut en complet désaccord avec l'opinion publique étrangère. L'opposition se manifestait de deux façons différentes, ou, pour mieux dire, revêtait deux formes distinctes : l'une d'elles naïve et populaire, l'autre plus subtile. En France, la foule (et Dieu sait ce qu'un tel mot peut comprendre, à l'occasion, de gens « bien nés » et d'esprits « cultivés ») considérait Dreyfus comme un traître frappé justement par un tribunal incorruptible, et que des manœuvres criminelles (à moins qu'elles n'eussent pour explication une perversion du lugement) cherchaient vainement à réhabiliter. A l'étranger, on n'hésitait pas à qualifier Dreyfus de martyr, immolé aux préventions haineuses d'une oligarchie militaire. Il n'y avait là que deux manières de voir très rudimentaires. Il faut aller au-delà de cette antinomie tout extérieure pour apercevoir les caractères véritables, les modalités de la dissonance que tout le monde constata entre la conscience de la France et la conscience universelle.
Et l'on remarquera alors qu'il faut chercher les origines de ce dissentiment, non pas dans la région où habitent les idées claires et les déductions rigoureuses, mais plutôt dans le domaine obscur et mystérieux où s'élaborent les phénomènes de la volonté. La volonté collective du monde civilisé s'opposait à la volonté collective de la France. Le monde civilisé voulait quelque chose et la France voulait autre chose. Tourmentée par ce soupçon, devenu une obsession, qu'une erreur monstrueuse avait été commise au préjudice d'un innocent, la conscience universelle aspirait à la justice avec une espèce de frénésie. Elle voulait la vérité. Et que voulait la France? Ce serait la calomnier que de l'accuser de vouloir l'injustice et le mensonge. Mais ce n'est pas la vérité qu'elle voulait avant
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tout. Entre l'amour de la vérité et le goût du mensonge se place la crainte de la vérité. D'autres intérêts paraissaient à la France plus graves que l'intérêt de la vérité, et elle leur immolait, non pas la vérité elle-même, encore entourée de voiles, mais sa recherche et le désir de la découvrir. De là, cette disposition générale à s'attacher à certaines présomptions — telle la chose jugée — artificielles par essence, et dont mille circonstances dénonçaient la fragilité ; de là, cette résignation à vivre dans l'équivoque et l'illégalité. Et si l'on demande, enfin, ce qu'était cet intérêt suprême qui réclamait de tels sacrifices, il serait assurément difficile de le définir en deux mots. Bornons-nous à dire que, aux yeux de la plupart des Français, c'était l'intérêt de la patrie. Du reste, cette indication n'est que provisoire. Nous aurons à revenir sur ce sujet. Pour le moment, nous ne faisons que signaler un conflit entre deux conceptions, presque instinctives l'une et l'autre, de l'obligation morale.
Il est vrai que la constatation d'un conflit de ce genre a fort irrité les Français. Ils faisaient à la « conscience universelle » un grief d'être universelle et de se séparer de la conscience nationale de la France. Les critiques sévères qu'on ne leur ménagea point leur semblaient déplacées. A leur sens, il y avait là une intolérable usurpation. « La France, disaient volontiers les gens les plus autorisés, n'a de conseil à recevoir de personne. » Un sentiment de défiance maladive et même d'hostilité à l'égard de l'étranger se propageait dans les différentes classes de la population. Sentiment profondément regrettable, funeste à la fois à la France et aux autres nations, et qui nous paraît tout à fait injustifié.
Il serait inique d'accuser l'étranger d'avoir obéi, au cours de ces événements singuliers, à un mouvement d'antipathie pour la France. Le contraire serait plus exact. L'attention infatigable avec laquelle, en tous pays, on suivit cette succession de coups de théâtre, implique, si l'on y songe, un hommage rendu à la France, une attestation du rôle incomparable qui n'a pas cessé de lui appartenir.
La France est, par excellence, un pays sonore. Les paroles y ont un retentissement et une harmonie qu'elles ne connaissent pas ailleurs. La pensée y trouve sans effort une forme vi-
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vante et rythmée. Ceux mêmes qui goûtent médiocrement les Français ne se lassent pas de les écouter. Ils subissent le prestige de leur esprit et de leur éloquence. Seuls, les anciens Grecs eurent un tel privilège. Nous condamnons la politique des Athéniens ; nous blâmons leur inconstance et leurs dissensions. Les phrases où ils consignèrent leurs affections et leurs haines charmeront éternellement le monde. Que l'on songe au talent dépensé dans les polémiques suscitées par l'affaire Dreyfus ! Les esprits pondérés regrettèrent sans doute l'excès de l'invective. Eurent-ils raison? Cela n'est pas démontré ; il est des occasions où la violence est un mal nécessaire. Pour ne rien dire des écrits d'Emile Zola, que les futurs historiens de la littérature catalogueront pieusement parmi les pamphlets les plus poignants du dix-neuvième siècle, qui donc pourrait se désintéresser de la campagne poursuivie par certains journaux? Qui donc n'admirerait l'argumentation pathétique et pressante de M. Joseph Reinach, la noble éloquence de M. Jaurès, les sarcasrr es de M. Mirbeau, la splendide amertume des articles de M.Clémenceau, où tant de passion est concentrée sous l'atticisme de la phrase? Qui, enfin, ne rirait en voyant pleuvoir, sur la troupe effarée des réactionnaires, les flèches aiguës et dorées de M. Anatole France ?
Ce ne serait pas faire bonne mesure aux Français que de réduire l'émotion que provoqua l'affaire Dreyfus à l'intérêt que l'on accorde à des paroles éloquentes et à des gestes passionnés. Si nous ne pouvons nous détacher de ce spectacle, c'est que,, tous, nous sentons qu'il se joue là un drame d'un intérêt suprême, et un drame qui ne pouvait se dérouler qu'en France.
La France est, en réalité, la nation la plus « tragique » de l'histoire moderne. Sous l'uniformité des mœurs et des habitudes, et malgré l'humeur sociable de la race, nulle part les contrastes ne sont aussi prononcés. Nulle part, on n'aperçoit une opposition aussi radicale, une lutte aussi désespérée entre les idées qui aspirent à la domination de l'âme humaine. Que l'on se donne la peine de comparer la France aux autres nations. On trouve ailleurs des partis politiques fortement organisés, des factions et des coteries. On trouve ailleurs des antagonismes qui affectent profondément les intérêts d'un nombre plus ou moins grand d'individus. Ce que l'on ne voit pas, ce qui, du moins, n'existe qu'à un degré bien moindre, ce sont
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les chocs répétés et douloureux qui font se heurter les doctrines, les convictions, les croyances, et qui se répercutent jusqu'au fond de l'âme des combattants. Partout ailleurs, en dépit des luttes confessionnelles, des guerres de race, des conflits économiques, il est possible d'apercevoir une opinion moyenne, un sentiment dominant qui obtient ou qui est en voie d'obtenir l'adhésion du grand nombre. Nulle part, on n'a cette impression d'un arbre divisé par un coup de foudre du pied jusqu'au faîte. La France sera-t-elle demain catholique ou positiviste, conquérante ou pacifique, démocratiquement libre ou gouvernée par un dictateur? Il se peut que la solution ne soit pas réellement douteuse pour les esprits doués d'une clairvoyance supérieure. Il suffit qu'elle le paraisse pour que notre attention soit continuellement en haleine. Et d'ailleurs, qui peut se flatter de lire assez nettement dans l'avenir pour oser se montrer résolument affirmatif? Ce n'est pas le moment de rechercher l'origine des divisions qui séparent les esprits en France et qui mettent plus d'une âme en désaccord avec ellemême. Il faudrait sans doute remonter, par-delà la révolution et la régularité factice du dix-septième siècle, jusqu'au seizième siècle, ce monde des germes féconds et des idées créatrices. Si nous constatons qu'il existe en France d'irréductibles dissidences ; qu'elles se manifestèrent, à l'occasion de l'affaire Dreyfus, avec une violence inattendue ; que l'issue de la lutte parut longtemps — paraît encore — incertaine ; que son résultat ultime est de nature à exercer une influence marquée sur l'avenir de l'Europe, tout au moins sur son avenir intellectuel et moral, n'aurons-nous pas surabondamment justifié le droit que s'attribuèrent les étrangers de se mêler par la pensée aux questions qui tourmentaient la France ?
Cela revient, en définitive, à se demander si le mot humanité a un sens. Or, nous croyons qu'il en a un et qu'il faut entendre par cette expression la communauté des consciences que réunit le culte d'un même idéal. Elles sont solidaires. Elles luttent, elles espèrent, elles triomphent ensemble. Il leur serait impossible de ne point partager les mêmes joies et les mêmes douleurs. Lorsque les idées qui forment leur patrimoine commun sont, en un point, méconnues et violées, il semble qu'elles soient partout menacées. Et ce péril n'est pas absolument imaginaire. Malgré l'éclat dont elles rayonnent, les maximes
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de liberté, de tolérance, d'équité n'ont pas cessé d'être exposées à des inimitiés redoutables, les unes ouvertes et brutales, les autres insidieuses. Sans doute, nous croyons à leur victoire. Mais nous n'en sommes pas absolument certains. Une inquiétude, une vague angoisse se mêlent à notre confiance. Notre anxiété grandit lorsque le sort du patrimoine moral qui nous est cher est compromis en France. Et on le comprend sans peine. La France, plus que tout autre pays, a contribué à la formation de ce rationalisme large et humain, qui n'est peut-être pas toute la vérité, mais qui, du moins, aie mérite d'impliquer une réprobation énergique de l'erreur. Puis, nous sentons que la France est, par excellence, l'arène destinée à certaines luttes, dont l'issue importe à l'avenir de quelquesunes des causes vitales de notre temps. L'affaire Dreyfus était, en réalité, l'affaire de tout le monde. Ils trahissaient donc l'intérêt supérieur de la France, les perfides et téméraires fauteurs de discordes, qui, dans l'espoir d'exaspérer un patriotisme trop aigri, calomniaient les intentions de l'étranger et cherchaient à flétrir du nom de « cosmopolitisme » ce qu'il y avait dans les passions soulevées par l'affaire Dreyfus de plus universellement humain et, par cela même, de plus vraiment conforme à l'esprit français !
Ce qui s'est dégagé avec une clarté de plus en plus nette, c'est la notion d'un pouvoir militaire. Pouvoir mal défini, officiellement ignoré, et dont l'existence s'atteste principalement par la crainte qu'il inspire aux détenteurs de la souveraineté légale. Ce pouvoir possède une organisation qui lui est propre, impliquant entre certains hommes, soit une étroite union, soit une subordination rigoureuse. Ses résolutions et ses démarches procèdent de mobiles encore obscurs. Peutêtre n'a-t-il pas lui-même une conscience parfaitement claire du but auquel il tend. On ne saurait nier que l'influence de ce pouvoir s'est exercée d'une manière continue, et avec un caractère particulièrement néfaste, durant le cours de l'affaire Dreyfus. Il est avéré aujourd'hui qu'en 1894 il commit une illégalité odieuse. Lorsqu'il fut question, trois ans plus tard, de la revision du procès et de la réhabilitation possible du
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condamné, il opposa à cette demande une résistance opiniâtre, et, pendant de longs mois, on vit l'autorité civile se conformer avec déférence à ses injonctions.
Que les chefs de l'armée aient pris une semblable attitude, on le conçoit à la rigueur. Ce qu'il y eut de vraiment grave et de significatif, ce fut la docilité du pouvoir civil. Les cabinets qui se succédèrent, le parlement presque entier, le pouvoir jndiciaire lui-même se liguèrent et s'unirent contre la revivision. Une telle unanimité paraît inconcevable. Il était visible que, dans le procès de 1894, le condamné n'avait pas été à l'abri de préventions haineuses et personne ne doutait de l'irrégularité de la procédure. Des révélations plus récentes nous ont appris que la conviction des hommes les mieux placés pour être au courant, n'était rien moins qu'assurée. On se taisait. Et ce silence semblait une adhésion tacite accordée à ceux qui ne se lassaient pas de jeter l'opprobre sur les hommes dont le seul crime était de réclamer la lumière. Si l'on cherche la cause d'une dépression aussi générale de l'énergie politique, on n'en trouvera probablement qu'une seule : la crainte inavouée, mais toujours présente, du pouvoir militaire.
De telles appréhensions se dissimulent avec soin. Elles se dérobent sous le masque de sentiments honorables. On parlera avec effusion de l'honneur de l'armée, de la loyauté des officiers, de leur héroïsme, de leur dévouement, de la nécessité, comprise par tout patriote, de ne pas relâcher les ressorts de la défense nationale... Tout cela ne réussira pas à donner le change, ni n'empêchera une illégalité d'être une illégalité. Que l'on veuille bien songer un instant à l'hypothèse suivante. Supposons qu'un général, ministre de la guerre, d'accord avec ses frères d'armes, eût pris l'initiative de la procédure en revision. Une telle démarche n'aurait-elle pas causé un soulagement universel? Pour en célébrer la généreuse hardiesse, on aurait trouvé des louanges inconnues. L'autorité militaire en décida autrement et les hommes politiques se soumirent. La terreur d'un conflit avec l'armée les paralysait. Quand, après les aveux du colonel Henry, la revision devint inévitable, qui ne se souvient des hésitations avec lesquelles on procéda? Enfin, dans l'affaire Picquart, que de faiblesses encore et de capitulations ! Peut-être eût-il été imprudent d'agir d'une autre
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façon, de fournir aux chefs militaires un prétexte positif d'insubordination. Bien des circonstances cachées échappent probablement à notre vue. Cette timidité singulière a fait apparaître, plus visible aux yeux de tous, une question fondamentale. La France est à la fois une démocratie et un Etat militaire. Or, l'existence d'une grande démocratie est-elle compatible avec celle d'un pouvoir militaire fortement organisé?
On peut se demander s'il n'y a pas, dans la nature même du génie démocratique, le germe d'une opposition irréductible avec l'esprit militaire. Et par esprit militaire, il ne faut pas entendre cet enthousiasme guerrier qui, à l'heure du péril, pousse aux frontières des légions de patriotes. Il ne faut pas davantage entendre par là cette noble résignation avec laquelle le citoyen s'acquitte, pendant deux ou trois ans, d'un devoir pénible et inévitable. L'esprit militaire est autre chose. Il consiste dans cette persuasion que l'armée trouve en elle-même son objet et sa raison d'être ; qu'elle est un organisme d'une essence distincte et supérieure, ayant des conditions d'existence, des lois, des vertus, un « honneur » qui lui sont propres. La constitution d'un semblable organisme, ses moindres démarches, tout cela procède d'une même inspiration : la volonté de remporter, à l'heure dite, la victoire sur le champ de bataille. A côté de ce résultat ultime, tout le reste s'évanouit. L'esprit militaire en vient forcément à envisager comme étant des conditions d'une suprême importance toutes celles qui tendent à procurer à l'armée une cohésion plus forte. Il estime par-dessus tout le sacrifice absolu de l'individu à l'ensemble, une hiérarchie sévère une discipline inflexible. Cet esprit militaire, on le trouvera chez ceux-là surtout qui appartiennent à l'armée d'une manière permanente, chez les officiers. Il gagnera fréquemment par une espèce de rayonnement, les autres classes de la population. Peut-être est-il nécessaire à la vigueur d'une armée. Il est certain, en revanche, qu'il ne s'accorde guère avec le génie démocratique. Mis en contact avec ce dernier, il court le risque, à raison des obstacles qu'il rencontre et de l'irritation qu'il éprouve, de s'envenimer, de s'exaspérer et, par suite, de se pervertir.
Dans les Etats où la tradition monarchique est demeurée vivace, où le respect de l'autorité est un article de foi, où
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survit le sentiment d'une hiérarchie sociale, où l'orgueil de caste lui-même paraît excusable, l'esprit militaire s'harmonise avec l'esprit général et se fond pour ainsi dire en lui. Point de contraste violent, point d'antagonisme- Une confiance réciproque, de la bienveillance, parfois même delà bonhomie. Chez une démocratie, il en va tout autrement. L'essence du génie démocratique est une idée de justice — de justice distributive. L'individu, par cela seul qu'il est membre du corps social — en d'autres termes, par cela seul qu'il est individu — a comme tel des droits inaliénables. La personne humaine est sacrée et doit être traitée suivant ses mérites. Il faut qu'elle puisse vivre par elle-même et pour elle-même, exercer librement ses facultés. La contrainte, la somme formidable d'i 1justices partielles et d'inégalités que nécessite, malgré tout, la constitution d'une force militaire, blessent à la longue et révoltent le génie démocratique. L'antithèse devient particulièrement grave le jour où la démocratie, s'interrogeant sur le but et l'efficacité des sacrifices qu'elle subit, ne trouve pas de réponse qui la satisfasse. C'est en de telles circonstances que les chefs militaires, déjà mal disposés pour la démocratie, voient grandir leur défiance et leur ressentiment. C'est alors que la liberté leur apparaît comme un danger suprême, que la justice et la légalité leur semblent peu de chose à côté de la conception toute spéciale qu'ils se font du salut de la patrie.
Il est difficile de nier qu'une opposition de ce genre se soit dessinée en France, et cela dans des conditions qui la rendent extrêmement redoutable.
La guerre de 1870-1871 fut en France l'occasion de deux faits essentiels : d'une part, une réorganisation des forces militaires ; de l'autre, l'avènement d'un régime politique, plus démocratique et plus libre qu'aucun de ceux qui le précédèrent. Deux passions dominantes se dégagèrent du sein de la confusion produite par cette grande catastrophe : le désir indomptable de la victoire et de la revanche ; la volonté de réaliser le type, conçu par la Révolution française, d'une société égalitaire et laïque. Avec une abnégation admirable, le peuple français se résigna aux sacrifices accablants qui lui furent demandés dans l'intérêt de l'armée. En même temps, il opéra des réformes profondes dans les institutions qui le régissaient. Peut-être existait-il une secrète contradiction
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entre ces deux mouvements — contradiction qu'accentua l'imprévoyance des représentants de la nation. Absorbés par leurs dissenssions intestines, ils en vinrent à considérer le domaine de l'organisation militaire comme une sorte de territoire neutre et sacré, où ne devait jamais retentir l'écho sacrilège des luttes quotidiennes. Théorie qui contient une part notable de vérité, mais qui ne doit pas être poussée trop loin. A l'abri d'une superstition universelle, il se constitua dans l'ombre un pouvoir insaisissable et occulte, dont l'ascendant, à peine soupçonné, se révéla soudainement.
Au moment où éclatait cet irréductible antagonisme entre l'esprit militaire et le génie démocratique, le régime parlementaire souffrait en France d'un discrédit croissant — discrédit probablement excessif, mais qui n'est pas tout à fait immérité. L'opinion publique est impressionnée par ses vices — malheureusement trop apparents — plutôt que par ses avantages. Il manque de prestige. On lui en veut de n'avoir donné ni la revanche promise, ni la gloire espérée. Dans le désarroi des partis, dans la confusion générale, dans l'incertitude du lendemain, l'armée, avec son organisation traditionnelle et rigide, subsiste comme quelque chose de permanent, de robuste, de tangible. C'est précisément en ces heures de découragement et d'indifférence, que le césarisme, sous une forme ou sous une autre, a des chances de succès et que l'idée d'un coup d'Etat militaire obsède les imaginations.
Pourtant ce coup d'Etat n'eut pas lieu et — provisoirement du moins — il est douteux qu'il se produise. Faut-il croire que son succès était radicalement impossible? Ou, plus simplement, que des difficultés apparurent, capables de décourager les ambitions les plus téméraires? A cet égard, toute affirmation semblerait hasardée, ou du moins prématurée. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la découverte du faux du colonel Henry et l'accumulation des présomptions en faveur de l'innocence de Dreyfus, placèrent le parti militaire dans une situation fâcheuse. Sur le fait particulier, point de départ et origine de l'émotion universelle, les chefs de l'armée s'étaient trompés (pour ne rien dire des intrigues où on les surprit). Il devenait difficile pour un homme intelligent de se dérober à cette conclusion. L'opinion publique, quels que fussent ses préjugés et ses passions, ne pouvait, à moins d'aller jusqu'au crime, se
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rendre solidaire d'une telle conduite. De plus, il faut bien avouer que ce qui nuit actuellement au césarisme, c'est l'absence d'un homme qui puisse aspirer raisonnablement au rôle de dictateur. Aucun des généraux ne porte un nom qui soit connu de la foule. Aucun d'eux n'a l'éclat, ni même la notoriété. Si l'on fait abstraction du titre qui les décore, il ne reste rien dans leur personnalité qui puisse ébranler l'imagination populaire.
Le péril qui semble dissipé pour le moment n'est pas aboli. A l'occasion, il reparaîtra. S'il est vrai qu'aucun officier ne semble aujourd'hui suffisamment qualifié pour tenter un coup de force, est-il téméraire d'imaginer que la plupart des chefs militaires se grouperont autour du représentant de l'une ou l'autre des dynasties déchues? Sans doute, ces dynasties sont aujourd'hui assez oubliées. Mais le discrédit dont elles souffrent ne les atteint qu'autant qu'elles prétendent conserver le dépôt du droit divin de la monarchie. Il pourrait fort bien se faire que l'une d'elles au moins retrouvât son prestige le jour où elle se donnera simplement comme l'interprète du principe d'autorité, dont l'armée est la réalisation persistante.
L'état mental delà France durant la période qui s'étend de la fin de l'année 1897 au printemps de l'année 1899, fournira aux historiens de l'avenir un inépuisable sujet d'observations. Le peuple français, pris en masse, a cru à la culpabilité de Dreyfus. Tel est le fait simple et brutal. Cette conviction, générale en France — aussi générale qu'elle était rare en d'autres pays — a ceci d'étrange, au premier abord, qu'elle ne reposait sur aucun fondement rationnel. En effet, dire que Dreyfus était coupable parce qu'il avait été condamné — et, en réalité, les partisans de la culpabilité ne donnaient pas d'autre motif à l'appui de leur opinion — c'est commettre une pétition de principe, contre laquelle, en toute occasion, le bon sens public se fût révolté. On est presque humilié de devoir rappeler que tout tribunal est sujet à se tromper ; que la liste des innocents frappés sans cause est malheureusement longue ; que, dans le procès Dreyfus, les chances d'erreur étaient particulièrement graves et nombreuses ; enfin, que
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les efforts tentés en vue de réparer une injustice possible excitent généralement la sympathie des foules. Ici, toutes ces considérations furent sans valeur. Les arguments les plus précis les raisonnements les plus clairs et les plus probes, vinrent échouer contre une croyance indestructible.
Un tel phénomène semble déconcertant. Il l'est moins, quand on y réfléchit. Toute croyance, dans ce qu'elle a de profond, d'obstiné, de vivant et de contagieux, n'est pas l'œuvre de la raison. Le rôle de sentiment et de l'instinct reste, malgré tout, prépondérant dans les affaires de ce monde. N'est-ce pas là ce que l'on entend aujourd'hui par la « psychologie des foules »? Il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce que les Français aient cru à la culpabilité de Dreyfus. Mais pourquoi cette croyance et non pas une croyance toute contraire, est-elle née et s'est-elle fortifiée dans leur esprit? Pourquoi n'ont-ils pas voulu mettre en doute le crime de celui que l'on désignait à leurs colères ?
Il semble bien que l'on doive chercher la cause première d'un entraînement aussi irraisonné dans une déviation, ou, pour mieux dire, dans une exagération morbide du patriotisme français.
On ne dira jamais trop de bien du patriotisme Ce n'est pas qu'en lui-même ce sentiment réalise le type absolu et immuable de la perfection morale. On a le droit de supposer que l'humanité finira par concevoir un idéal plus noble et plus pur que celui-là même dont s'inspire l'amour de la patrie. Bien des passions, autrefois généreuses et vivifiantes, se sont graduellement éteintes. Tel l'attachement du citoyen antique pour la cité ; telle la fidélité du vassal pour son seigneur. Il n'en reste pas moins certain que le patriotisme, à raison de la somme considérable de désintéressement, d'esprit de sacrifice et d'amour qu'il implique, apparaît, à l'heure actuelle, comme un agent de moralisation de premier ordre.
On rencontre le patriotisme partout. On ne saurait affirmer qu'il soit, en France, plus profond qu'ailleurs. Nulle part, il n'est aussi exclusif, aussi jaloux, aussi impressionnable, aussi tendre. Nulle part, la conscience d'une opposition absolue, irréductible, entre la patrie et ce qui n'est pas elle, n'imprégna aussi complètement l'âme nationale. Des influences
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multiples, les unes passagères et récentes, les autres plus durables et plus cachées, contribuèrent d'ailleurs à l'exaltation ■de ce patriotisme, naturellement irritable et passionné.
Au nombre de ces causes accidentelles, il faut mentionner tout d'abord les cruelles défaites de la guerre de 1870-71. Ce n'était pas seulement la patrie mutilée ; c'était en même temps la ruine d'illusions traditionnelles, l'évanouissement d'un rêve de gloire, et, pour la plupart des Français, un fait anormal et presque monstrueux. De là, cette aspiration inlassable vers la revanche, vers la réparation ; de là, cette notion d'un devoir préliminaire à remplir ; de là, enfin, cette défiance à l'égard de l'étranger, cette concentration, ce repliement de l'âme nationale sur elle-même.
Les souvenirs douloureux de la dernière guerre ne suffisent toutefois pas à expliquer l'ascendant grandissant et irrésistible de la conception de patrie. Cette conception, dont l'élaboration est à elle seule une preuve de la capacité de l'âme humaine pour l'idéal, eut, en France, cette fortune de pouvoir se déployer sans concurrence sérieuse. La foi religieuse, si vivace encore chez d'autres nations, y est déclinante, presque éteinte. Là où elle n'a pas complètement disparu, elle ne subsiste que sous une forme trop souvent corrompue, ou bien il s'y joint un alliage tellement considérable d'éléments parasites, d'ambitions politiques et mondaines qu'il est vraiment impossible de discerner dans ce mélange une force créatrice, un principe de vie. La tradition monarchique est irrévocablement brisée. La fièvre révolutionnaire, qui exalta les imaginations pendant la première moitié de ce siècle et qui eut le don d'évoquer des mirages, partagea le sort de toutes les fièvres : elle fut suivie d'une prostration. Sans doute, il est possible, que dans le mystère de certaines consciences nobles et inquiètes, il se forme actuellement en France — et plus efficacement en France que partout ailleurs — un idéal purement humain de justice, de raison et d'amour. Jusqu'à présent, cet idéal ne s'est pas révélé sous des contours bien précis, et l'on ne sait trop s'il est viable en dehors de l'âme des sages. Ces confuses espérances n'ont pas encore ému sérieusement le cœur des foules. L'idée de la patrie envahit complètement le champ demeuré libre. Elle apparut comme l'équivalent de l'idée du bien. C'est à elle que se rattacha de plus
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en plus intimement la notion de l'obligation morale. Elledevint, à proprement parler, l'objet d'un culte. Peu s'en fallut que des fêtes annuelles, d'un caractère presque religieux, ne fussent instituées en l'honneur de Jeanne d'Arc, envisagée comme l'incarnation de la patrie française.
Un instinct héréditaire, l'impression de récentes blessures, la disparition ou l'affaiblissement de forces morales différentes, les encouragements officiels, tout, en un mot, conspire depuis bientôt trente ans, à surexciter le sentiment patriotique du peuple français. Qu'est-ce donc que le fanatisme, sinon l'excès et, par suite, la corruption d'un sentiment qui, en lui-même, est presque toujours salutaire et fortifiant? Le patriotisme n'échappe pas à la loi générale. C'est, en réalité, un produit complexe. Il suppose un équilibre délicat entre éléments différents. Cet équilibre est sujet à se rompre. A la suite d'une tension excessive, ou sous l'action de ferments pernicieux, des forces morales se dissocient, qui, en se limitant mutuellement, se prêtaient un concours nécessaire. La fonction modératrice de la raison ne parvient plus à s'exercer. Il se crée alors dans l'âme collective d'une nation, un milieu propre au développement de phénomènes morbides.
Il paraît difficile de nier que des symptômes de ce genre se sont fait jour en France à l'occasion de l'affaire Dreyfus. Essayons de les caractériser. Leur développement et leur combinaison nous permettront de comprendre la production de ce fait mental si étrange au premier abord : la volonté de croire à l'existence du crime imputé au condamné de 1894.
Au nombre de ces indices révélateurs de troubles internes, il faut mentionner en premier lieu une crédulité irraisonnée, instinctive, rebelle aux arguments les plus persuasifs. On demeure stupéfait en songeant que la France presque entière a pu croire à l'existence d'un « syndicat » organisé par la trahison. Observez que, si un certain nombre de capitalistes, israélites ou chrétiens, convaincus de l'innocence de Dreyfus, eussent effectivement réuni des ressources et constitué un fonds commun, en vue de faciliter l'œuvre de réparation, aucun reproche n'aurait pu leur être adressé. Bien loin de là, on n'aurait pu voir dans un fait de ce genre, qu'une manifestation, parfaitement légitime, de l'esprit d'association. Qu'un
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tel concert se soit réalisé, c'est possible, mais nous n'en savons rien. Depuis le commencement de ces polémiques, on n'a pas allégué un seul fait vérifié d'où l'on puisse induire à cet égard une conclusion certaine. Malgré cela, l'opinion publique n'a pas douté. A ses yeux, le syndicat était un fait. Et, bien entendu, il ne s'agissait pas d'un syndicat licite, mais au contraire d'un syndicat criminel, qui voulait sauver un condamné, fût-il coupable, au risque, sinon avec l'intention, de déshonorer le haut commandement ; d'un syndicat qui achetait à prix d'or la conscience des écrivains, des magistrats et qui, selon toute probabilité, trouvait d'inépuisables ressources dans les subsides des ennemis de la France. Plus tard, dans quelques mois peut-être, nous aurons peine à croire à cet excès de naïveté. De telles constatations doivent nous rendre modestes. Elles serviront mieux aussi à nous faire comprendre la propagation de certaines légendes en des temps qu'il nous plaît de gratifier du nom d'âges de barbarie.
En second lieu, les incidents de l'affaire Dreyfus nous ont fait assister à un dégagement inattendu et déplorable de passions haineuses. Il semble bien que la faculté de haïr soit naturelle à l'homme ; qu'elle offre quelque chose de fatal et d'irréductible. On est même tenté de se dire que la haine — en attendant le jour, peut-être chimérique, d'une élimination totale — entre en qualité de composant dans la plupart des sentiments salutaires et nobles. Du moins, le patriotisme a-t-il toujours impliqué jusqu'à présent une proportion plus ou moins forte de haine. Dans la mystérieuse chimie des âmes, le seul moyen de neutraliser nos instincts meurtriers n'est-il pas de les combiner avec d'autres instincts? Une exaltation morbide et trop prolongée du patriotisme entraîne la disjonction d'éléments qui ont besoin d'une pénétration réciproque pour constituer un ensemble harmonieux. La haine, une fois libérée, reprend son caractère uniquement destructif. Son nom, au cours des derniers troubles, fut l'antisémitisme. Il est peu probable, pour plusieurs raisons, que l'antisémitisme ait des racines profondes en France. Il est à présumer que son rôle y sera transitoire. Son succès s'explique précisément par l'aliment facile qu'il offrait à d'incoercibles instincts de haine, avides de trouver une proie, exploités et entretenus par un certain nombre de publicistes, fidèles imitateurs des anciens syco-
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phantes d'Athènes et qui, plus qu'une défaite sur le champ de bataille, compromirent le bon renom de la France à l'étranger.
S'étonnera-t-on beaucoup de voir mentionner ensuite cette adoration fervente et presque superstitieuse pour l'« Armée»? Ce fut un véritable délire. On en vient à se demander si ces démonstrations s'adressaient bien à l'armée française telle qu'elle existe, avec ses grandeurs et ses faiblesses; ou si elles n'avaient pas plutôt pour objet une armée imaginaire, presque irréelle, revêtue d'une beauté légendaire et mystique, une armée transfigurée et devenue le symbole éclatant de la religion patriotique. Les mystiques sont fréquemment jaloux et intolérants. Ils entendent que le symbole de leur foi soit immaculé. Ils sentent bien qu'une souillure détruirait son prestige. Malgré leur enthousiasme, ils craignent sourdement qu'un doute inopportun n'altère la pureté de leur orthodoxie. Quand un trop vif rayon de lumière risque de dénoncer les imperfections de leur culte, ils s'indignent, ils se révoltent ; ils s'efforcent d'étouffer la flamme ; ils nient avec énergie jusqu'à la possibilité d'une défaillance.
Et ceci nous amène à relever, enfin, chez la plupart des Français — non pas chez tous assurément, mais enfin chez la majorité d'entre eux — une disposition regrettable à faire bon marché de l'indépendance du jugement et à remplacer le raisonnement par un acte de foi. A tout instant, reparaissait cette affirmation qu'un conseil de guerre, composé d'officiers français, n avait pu se tromper. C'est d'un tel sentiment que procédèrent la théorie déconcertante de la chose jugée — théorie dont vécut le monde officiel durant plusieurs mois — et cet autre sophisme, non moins scandaleux, qu'il incombait aux partisans de la revision de fournir la preuve négative de l'innocence du condamné. Ces deux objections étaient précisément les seules qui ne fussent pas opposables à une demande de revision. Cette confiance opiniâtre dans la sagesse d'un tribunal éminemment faillible, l'abdication du droit d'examiner et de conclure, Y acceptation empressée d'une affirmation parce que c'est une affirmation, il y avait, dans un tel abandon, de quoi s'alarmer. Une pareille docilité pouvait être interprétée comme le signe d'un déclin intellectuel, et, en même temps, d'une décadence morale.
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Ces inquiétudes n'étaient point vaines. En réalité, le principe même de la liberté de conscience était engagé dans la question. La liberté de conscience n'est pas une formule abstraite. Elle n'est pas seulement une définition de la neutralité de l'Etat en matière de cultes. Ces trois mots ont une valeur philosophique. Ils enveloppent une doctrine de vie. Ils nous disent que la conscience a la liberté et, en même temps, le droit, et, par suite, le devoir de se prononcer et de conclure ; que ses décisions relèvent en dernier ressort du principe idéal de vertu qu'elle s'est formé, ou, plus simplement, de la loi divine. Ils impliquent une réprobation de la superstition, parce que celle-ci contient toujours une proportion plus ou moins forte de lâcheté : lâcheté de l'esprit ou lâcheté du cœur. Une telle conception fut le ressort de toute réforme intellectuelle ou morale. Il n'en est pas qui soit plus odieuse à l'esprit d'autorité, dont l'orthodoxie est l'expression ordinaire. Le progrès ne s'accomplit qu'à coups d'hérésies. Aussi, quand les adorateurs de l'esprit d'autorité soupçonnent une défaillance de la liberté de conscience, leur espoir se ranime. Au premier abord, il peut sembler singulier que tous les réactionnaires français, sans exception, et, dans une ignorance totale des éléments de la cause, aient affirmé la culpabilité de Dreyfus. Quand on y réfléchit, on s'étonne moins. Leur grand argument, c'est qu'il fallait croire au conseil de guerre, à la parole des généraux, croire, sans réserve, s'incliner et se soumettre. L'adhésion aveugle leur plaisait, parce qu'ils y voyaient l'indice d'une évolution d'esprit favorable à leurs secrets desseins. N'est-ce pas la liberté de conscience des « intellectuels », et l'esprit de critique qui en est la suite, que M. Brunetière, pour ne citer que lui, cherchait à décrier sous le nom d' «individualisme »? Et si les vrais libéraux, éclairés par certains précédents, dénoncèrent le péril, n'ont-ils pas droit à notre gratitude?
La tristesse les envahissait au spectacle d'un peuple essentiellement noble, obéissant à d'aveugles impulsions. Ils comprenaient trop bien que la défiance irréfléchie, l'antisémitisme, l'adoration superstitieuse de l'armée, le besoin de crédulité et de soumission étaient des phénomènes d'un caractère anormal. Ils y voyaient avec raison les manifestations les plus visibles d'une perversion du patriotisme. Et cette
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perversion, véritable maladie du corps social, était la source unique de la croyance presque universelle dans la culpabilité de Dreyfus.
Comment, d'ailleurs, combattre efficacement une conviction qui faisait tressaillir les fibres les plus intimes et les plus endolories de l'âme nationale? On s'explique les heures de découragement que connurent les partisans de la lumière. Il est vrai que leurs craintes ne se vérifièrent pas et que le temps arriva enfin de la réflexion et de la légalité. Mais pouvaientils compter sur les aveux du colonel Henry? A dater de ce moment, le soupçon pénétra dans les âmes. Les croyances antérieures se désagrégèrent petit à petit sous l'action de cet élément corrosif. La revision du procès de 1894 fut décidée et, en dépit de résistances continuellement renouvelées, on s'avança lentement vers le dénouement logique et régulier que réclamait l'honneur du pays.
Il n'a pas manqué à l'étranger de publicistes qui ont pris texte de l'affaire Dreyfus pour nous entretenir de la décadence de la France et pour émettre les pronostics les plus désobligeants. Gardons-nous de souscrire précipitamment à ces jugements sommaires. Les incidents et les conflits qui se sont multipliés depuis la fin de l'année 1897 révèlent sans contredit l'existence d'une crise. Mais l'histoire nous apprend que, dans la vie des peuples, une crise n'est pas nécessairement un signe de dépérissement. C'est assez souvent le contraire. La réforme religieuse du seizième siècle, la Révolution française, l'abolition de l'esclavage dans les Etats-Unis de l'Amérique du Nord furent assurément des crises. Les nations qui les subirent fufurent exposées à de cruelles épreuves. Au total, elles en sortirent fortifiées. Il apparaît tous les jours plus clairement que l'affaire Dreyfus fut l'occasion d'un retour offensif de la réaction. Si — comme on est en droit de l'espérer, — cette agression est déjouée, la violence même des efforts accomplis * de part et d'autre rendra témoignage à la force de résistance des idées libérales. Toutefois, il serait téméraire de vouloir procéder par affirmations tranchantes. Contentons-nous de relever certains faits, les uns vraiment inquiétants, les autres qui autorisent l'optimisme.
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Il serait difficile de se dérober à une première constatation : c'est que le personnel politique de la troisième république donna la preuve en tout ceci d'une singulière médiocrité ; médiocrité intellectuelle et médiocrité morale. Ni l'intelligence, ni le cœur ne répondirent à ce que les circonstances demandaient. L'impression demeure de politiciens qui vivent au jour le jour, qui comptent sur un accident heureux, sur une manœuvre habile, et qui, par-dessus tout, sont atteints d'une véritable cécité à l'égard des questions vitales qui se posent devant eux. Des « hommes d'Etat » eurent l'illusion de croire que Y « Affaire » serait étouffée. Des ministres s'imaginèrent avec opiniâtreté qu'ils pouvaient se délivrer de certaines objections au moyen d'affirmations sonores. Les déclarations si précises faites publiquement par les gouvernements étrangers les plus directement intéressés — déclarations qui, plus que tout le reste, déterminèrent l'opinion du monde civilisé — furent accueillies par une visible incrédulité. On les tint comme non avenues. Il ne semble pas que, dans la pensée des gouvernants, elles dussent ébranler, si peu que ce soit, l'autorité qui s'attachait à la version — d'ailleurs si suspecte — de l' étatmajor. Cette disposition à considérer l'étranger comme un ennemi, dont les paroles méritent nécessairement la défiance, implique une conception grossière et gauche — et rétrograde, en somme — de ce que doivent être les rapports internationaux. On est tenté de croire qu'un gouvernement habile aurait su tirer un meilleur parti des renseignements que l'étranger était en mesure de lui fournir et qu'il aurait utilisé avec succès, à cette fin, les ressources de la diplomatie.
- On est également en droit de s'étonner de l'imprévoyance dont se rendirent coupables les républicains de toute nuance, tout au moins pendant les premières phases de l'affaire. Il était visible que les réactionnaires cherchaient à surexciter l'émotion populaire par tous les moyens, à exploiter le désarroi des esprits dans l'intérêt de leurs ambitions politiques. Le péril, dès le premier jour, était indéniable. Le gouvernement et les Chambres semblèrent ne pas l'apercevoir, Aux yeux des hommes politiques, l'affaire Dreyfus était avant tout un épisode insolite et déconcertant. Les passions qu'elle soulevait ne rentraient dans aucune des catégories qui leur étaient familières. Elle déroutait les combinaisons et les intrigues dont
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le régime parlementaire vivait depuis plus de vingt ans. Elle troublait un état de choses qui leur semblait normal. Aussi, avec quel zèle ils s'efforcèrent d'éliminer cette malheureuse affaire, de l'anéantir, d'en finir une bonne fois. Faute de mieux, ils nièrent intrépidement jusqu'à son existence. Qu'un simple procès, n'intéressant immédiatement qu'un individu, contînt la réponse à des questions suprêmes de justice, de morale, d'humanité ; qu'un cas de conscience isolé puisse acquérir une valeur générale et symbolique, c'est ce dont ils ne parurent pas se douter. Leur vue ne portait pas jusque là. Leur horizon moral était trop étroit.
Si la conduite des hommes politiques ne fut pas ce qu'elle aurait dû être, on ne saurait assez admirer le courage, la ténacité, le dévouement dont lit preuve la partie la plus éclairée de l'opinion publique. Une élite incorruptible, réfractaire aux sophismes, indifférente aux insultes, témoigna des plus rares qualités du génie français et, avant tout, cette probité intellectuelle qui s'indigne à la seule pensée du mensonge. Quand l'intelligence refuse de capituler devant certaines sommations, elle devient une vertu. Cette vertu est le sel qui garantit l'organisme social contre la propagation de ferments vénéneux. Mais ne l'oublions pas, si cette élite réussit à exercer une action efficace, c'est parce qu'elle eut la faculté de le faire. Elle bénéficia du régime de liberté qui s'établit sur les ruines du second empire. C'est parce qu'il ne fut pas possible de réduire au silence ses infatigables revendications que la procédure de revision fut enfin mise en mouvement. Il est de bon goût aujourd'hui de médire de la liberté, de déplorer ses excès, de parler avec sympathie d'un pouvoir fort. Que l'on veuille bien songer, cependant, aux incidents successifs de l'affaire Dreyfus. Si des abus furent commis, n'est-ce pas à l'abri des institutions qui sont restées imprégnées de l'esprit de l'ancien régime? Quels sont ceux qui se rendirent coupables de fautes, peut-être de crimes, sinon ceux-là en qui s'incarnait éminemment l'esprit d'autorité et qui personnifiaient la « tradition »? Si, malgré tout, l'illégalité est finalement réparée, si la lumière se manifeste, n'est-ce pas à la liberté qu'on en sera revevable? Aussi comprend-on à merveille que les réactionnaires, dont l'attente fut déçue, réclament avec insistance l'abolition d'un régime qui, par la vertu seule du libéralisme qu'il renferme, fut un obstacle à leurs desseins. La récente
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éclosion de projets de revision est significative à cet égard. Mais quel avertissement pour les libéraux ! Si les faiblesses trop réelles du parlementarisme n'entraînèrent que des maux limités, c'est à la liberté qu'on doit cette neutralisation relative. Elle seule reste le gage d'un relèvement futur.
Ce n'est pas un médiocre avantage que d'avoir pu mesurer, par une constatation directe et irrécusable, l'importance et le caractère salutaire d'institutions libérales. C'en est un plus grand d'avoir vu disparaître des illusions tout à la fois vagues et tenaces. De fort honnêtes gens considéraient l'armée comme une force irréprochable et pure, dégagée des obscures intrigues de la politique quotidienne, et qui, même en cas de péril intérieur, restait la suprême ressource du pays. Il est bon que la fausseté de cette idée ait été reconnue. L'expérience a démontré que les chefs militaires sont loin de posséder toutes les vertus qu'on leur prêtait. Ils en ont probablement d'autres, et de plus indispensables à la mission qu'ils sont appelés à remplir, mais qui ne les ont pas prémunis contre de fâcheuses défaillances de l'intelligence et du caractère. Ils ont notamment révélé leur inaptitude radicale à comprendre les conditions les plus élémentaires d'un régime politique régulier. La prédominance des chefs de l'armée dans le gouvernement conduirait inévitablement à un arbitraire intolérable. On s'en doutait bien un peu et l'exemple d'autres nations serait là pour nous avertir. La subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil est d'ailleurs un dogme que les déclarations officielles ne se lassent pas de proclamer. Mais ces formules solennelles, à force d'être répétées, avaient peut-être perdu une partie de leur efficacité. Il est utile qu'une épreuve décisive nous ait rappelé qu'une telle subordination est l'une des pierres angulaires de l'Etat moderne — et particulièrement dans une société démocratique.
L' affaire Dreyfus nous aura rendu encore cet autre service de nous donner une idée plus exacte et plus saine des qualités de la démocratie. On se complaît facilement aujourd'hui à dénigrer sa démocratie, à rallier sa grossièreté incurable, à déplorer son injustice, sa mobilité, son aveuglement. Eh bien ! demandons-le à nos raffinés et à nos délicats : de quel côté furent dans l'affaire Dreyfus, la barbarie, l'inhumanité, le fanatisme, l'obstination brutale? Ne les a-t-on pas rencontrées principalement — et presque exclusivement — dans
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les classes supérieures de la société, et chez ceux-là surtout qui se glorifient d'être les représèntants de la conservation sociale? Où donc, sinon dans la démocratie et (huis les classes populaires, les partisans résolus de la vérité ont-ils trouvé un point d'appui solide, ou, pour mieux dire, ces réserves d'énergie intacte, sans lesquelles leurs efforts fussent demeurés illusoires? Méfions-nous de la démagogie, c'est entendu. Mais gardons-nous avec le même soin de ces puristes sévères qui dénoncent si complaisamment les excès de « l'anarchie intellectuelle et morale ». On a vu trop clairement ce que dissimulent ces protestations retentissantes. A ceux-là qui sont persuadés que le libéralisme, privé du concours de la démocratie, est condamné à la stérilité et au déclin, l'affaire Dreyfus aura fourni quelques exemples réconfortants : elle leur aura montré que l'esprit de justice, principe vital de toute société, est une flamme qui brûle au fond de l'âme populaire.
Et la démocratie tout entière, ne pourra-t-elle pas, elle aussi, tirer quelques conclusions utiles des événements qui viennent de se dérouler sous ses yeux?
Cette conclusion-ci tout d'abord, qu'il est essentiel de ne pas se méprendre sur l'importance relative des questions qui ont le privilège d'inquiéter la conscience humaine. Il est fort douteux que le monde soit plus matériel aujourd'hui et plus intéressé que dans la première partie de ce siècle. Mais l'opinion s'est établie de plus en plus que les problèmes qui doivent figurer au premier rang de nos préoccupations sont des problèmes économiques. L'organisation du régime politique, la liberté individuelle, la tolérance en matière religieuse, le fondement de la morale et de la justice, le but de notre destinée — en un mot toutes les questions qui émurent l'esprit et déterminèrent les actes de générations disparues, sont plus ou moins négligées. Quelques-unes semblent résolues d'une manière à peu près satisfaisante. Les autres, jugées décevantes ou stériles, se perdent au sein d'une indifférence progressive. L'avenir de l'humanité paraît suspendu à la « question sociale ». Et par ces mots, il faut entendre une collection de controverses économiques, lesquelles d'ailleurs se ramènent toutes à un éternel et interminable combat sur les mérites et les abus du « capitalisme », ou, plus simplement, de la propriété privée.
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Assurément, il existe des questions économiques. Il y en a toujours eu ; il y en aura toujours. De même, au surplus, que l'on verra toujours des « questions » juridiques, des « questions» d'estéthique et des « questions » de morale. Et aucune personne raisonnable ne songera à soutenir que le régime économique actuel soit exempt de défauts, ni surtout qu'il soit définitif. Mais il est permis de croire, en premier lieu, qu'il répond tant bien que mal au développement actuel de la civilisation ; ensuite, qu'il n'est pas susceptible de changements profonds et soudains ; enfin que ces changements, à les supposer réalisables et réalisés, n'auraient pas sur le sort de l'humanité l'influence décisive qu'imaginent d'intrépides réformateurs. A vrai dire, nous n'exprimons ici qu'une opinion, et qui pourrait être discutée. Ce n'est pas le moment. Demandons-nous simplement si la démocratie, en accordant une attention prépondérante et presque exclusive aux débats qui ont pour objet la répartition des richesses, en liant son avenir à celui de théories contestées, a bien compris ses véritables intérêts, si elle n'a pas perdu quelque chose de sa grandeur idéale et de sa puissance de diffusion. Eh bien ! l'affaire Dreyfus lui aura rendu le service de lui montrer qu'il y a de par le monde des questions dont la gravité est plus haute que celles des questions économiques ; questions de morale et de droit, de liberté, de vérité ; questions toujours actuelles, parce que les conflits qu'elles suscitent se reproduiront tant qu'il y aura des hommes ; questions dont la démocratie ne saurait se désintéresser, et où le triomphe de la bonne cause dépend, en der nier ressort, de son intervention.
Si nous voulions caractériser d'un mot l'action bienfaisante qu'aura finalement exercée l'affaire Dreyfus, nous dirions qu'elle a contribué à faire plus de clarté dans un grand nombre de consciences.
Cependant, est-il vraiment licite de terminer aujourd'hui par cette réflexion consolante? Malgré tout, des appréhensions persistent, et l'on ne peut se défendre de cette sensation de sourde angoisse qui précède l'arrivée d'un orage. Il est impossible de n'être pas troublé au spectacle des passions violentes et presque désespérées qui tourmentent la France. Ces passions sont antérieures à l'affaire Dreyfus. Celle-ci les a surexcitées et dégagées, et il est fort à craindre qu'elles ne lui survivent. A quoi bon essayer de se le dissimuler. Nous assistons
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en ce moment à la rencontre et au choc de deux tendances, de deux courants; au conflit de deux conceptions opposées de ce que doit être la société humaine.
Quelques-uns nous parlent d'une antithèse entre «la justice» et « l 'armée ». C'est là un symbolisme par trop rudimentaire. Aucun Français n'admettra qu'il est hostile à la justice et l'on en trouvera bien peu qui soient insensibles à l'éclat des vertus militaires. Le conflit où se débat aujourd'hui la France est à notre époque visible partout, mais, en France même, il emprunte aux circonstances un caractère particulièrement émouvant.
Des deux forces, ou, pour mieux dire, des deux esprits qui sont actuellement aux prises, l'un est celui du libéralisme démocratique. L'idéal où il aspire est un idéal de justice, de liberté, d'humanité, d'intelligence et de paix. Il est en droit de compter, jusqu'à un certain point, sur l'adhésion des masses. Les penseurs, les savants, les artistes, les «intellectuels» — ou, comme on disait au dix-huitième siècle, les « philosophes » — lui prêtent l'appui de leur talent et le prestige de leurs œuvres. Ils se place volontiers — et non sans raison — sous l'invocation de la Révolution française, qui, aux yeux de la plus grande partie du peuple, est encore entourée d'un nimbe. Ce sont là de précieux avantages. Malheureusement, il souffre d'une cause trop réelle de faiblesse. Jusqu'à présent il n'a pas réussi à discipliner les énergies diffuses et l'action intermittente de la démocratie. Pas plus, d'ailleurs, qu'il n'a su réprimer les instincts anarchiques et dissolvants qu'il a involontairement éveillés. Enfin les institutions politiques qui procèdent de son inspiration semblent fragiles, imparfaitement adaptées aux habitudes du pays, et trop souvent elles sont mises en œuvre par des hommes inférieurs à leur tâche.
En face de cet esprit libéral et démocratique, il faut bien noter, en France, la présence d'un esprit tout contraire. C'est l'esprit qui dérive d'une tradition monarchique de plusieurs siècles et pour qui le principe vital de toute société sainement organisée est un gouvernement omnipotent, centralisateur, imprimant, autant que possible, aux sentiments et aux croyances une salutaire unité. Nous venons de définir Y absolutisme. L'absolutisme a régné en France durant les trois derniers siècles de la monarchie. Il fut restauré et aggravé
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par Napoléon. Il créa la structure administrative du pays. Il s'appuyait, du moins jusqu'à la Révolution française, sur un régime de castes ou, plus exactement, sur un régime de privilèges au profit des classes supérieures de la société. En un mot, il contribua à former le caractère national. Un pli aussi marqué de l'intelligence ne s'efface pas en un jour. Certaines façons de penser se transmettent à la manière d'un instinct et survivent sous l'écorce fragile d'opinions récentes et surajoutées. On ne saurait s'étonner que l'aristocratie, blessée à mort par la Révolution, garde rancune à la démocratie de ses triomphes. Mais, en outre, on doit constater chez la bourgeoisie la persistance et le réveil de sentiments séculaires. Aujourd'hui surtout, la bourgeoisie est conservatrice, avide de privilèges industriels et commerciaux, hostile aux innovations, plus qu'autrefois accessible aux influences ecclésiastiques, favorable à l'établissement d'un pouvoir dominateur et prompt aux répressions. Le césarisme, qui se réclame si volontiers de ses origines populaires et qui prétend ne procéder que de la volonté des masses est, en réalité, — du moins en France — ■ un régime cher à la bourgeoisie. D'instinct, elle se serre autour du pouvoir militaire. D'avance, elle se résigne à un coup de force, suprême espérance du cléricalisme réactionnaire, dont les efforts, lorsqu'ils s'exercèrent dans les limites de la loi, sont en fin de compte demeurés vains.
On s'explique, dès lors, que toutes les forces conservatrices du pays se soient coalisées spontanément contre la revision du procès Dreyfus. Une telle complicité annonçait clairement l'espoir de profiter du trouble universel pour surprendre le consentement des masses et pour infliger à la démocratie et au libéralisme une défaite meurtrière. La classe populaire, travaillée et surexcitée par la presse antisémite, semblait hésitante. Se défiant de tout, elle aurait peut-être tout accepté. Le moment paraissait favorable...
Tels sont les deux esprits qui se disputent la direction de la France : esprit d'émancipation démocratique ; esprit de tradition absolutiste. Si les conditions où se trouve placée la France étaient entièrement normales, l'issue de la lutte ne serait guère douteuse. La victoire appartiendrait au libéralisme démocratique : il a pour lui la sympathie du peuple, et, en même temps, la force irrésistible que procure tôt ou tard à une doctrine sa supériorité morale. Les défauts dont il a
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souffert jusqu'ici sont de nature à être atténués, sinon complètement éliminés. Mais la situation de la France n'est pas tout à fait normale. Pour mieux dire, elle implique une combinaison presque inextricable d'éléments différents. La France est un Etat militaire et il lui est impossible pour le moment d'abjurer ce titre. L'antique gloire de ses armes a pour elle un caractère sacré. Elle enflamme les imaginations et apparaît comme un mobile d'héroïsme. Ce n'est pas tout. Le culte de la gloire militaire, avec le culte de l'armée qui en est le corollaire, n'est pas seulement pour les Français une religion traditionnelle. Il présenté un intérêt pratique et actuel, en ce sens qu'il est la condition de réparations et de revanches auxquelles il n'est pas un Français qui veuille renoncer. Beaucoup d'hommes, d'ailleurs respectables et modérés, nourrissent cette conviction indestructible que la victoire seule est capable de relever leur patrie d'une espèce de déchéance. Il n'est rien, dès lors, qui ne doive être subordonné à se résultat. Un tel sentiment linira-t-il par s'émousser? C'est possible. Présentement, il existe, et l'on doit tenir compte de son ascendant. Il fait comprendre les manifestations évidemment sincères, qui, de toutes parts, se sont produites en faveur de l'armée. Ce furent, en réalité, des considérations d'ordre politique — et, si l'on ose ainsi dire — d'ordre international, qui exercèrent une action décisive sur la conduite et les paroles d'un grand nombre de Français.
On aperçoit immédiatement le surcroît de force conféré par un tel concours, purement moral, à l'esprit d'absolutisme et de réaction. S'il est possible à ce dernier de confondre sa cause avec celle du patriotisme et la cause même du patriotisme avec les intérêts du pouvoir militaire, ses chances de succès seront certainement décuplées. Aussi, est-ce avec une énergie furieuse que, depuis le début de l'affaire Dreyfus, les réactionnaires ont travaillé à opérer cette double confusion. La résistance, indécise au début, est finalement devenue vigoureuse. Cette crise sans précédent aboutira-t-elle à un nouvel échec de la réaction? C'est possible. Osons dire que c'est probable. Toutefois, il serait imprudent de s'exprimer avec trop d'assurance. La lassitude qui suit les émotions prolongées est bien souvent propice aux solutions inattendues. Malgré tout, l'anxiété subsiste au fond des âmes.
LES PARTIS POLITIQUES (I
C'est devenu aujourd'hui chose banale que de signaler la crise du régime parlementaire. Les médecins s'empressent autour du malade, tout disposés à l'ausculter. Ils relèvent des symptômes alarmants, considèrent d'un œil attentif ses convulsions suivies de torpeurs. Finalement, ils formulent leur diagnostic, et ce diagnostic est d'ordinaire fort peu encourageant. Il est juste d'ajouter que ces spécialistes apportent assez souvent dans leurs consultations un esprit exempt de bienveillance. Mais les amis du patient eux-mêmes, ceux-là qui sincèrement souhaitent sa guérison, ont peine à dissimuler leurs appréhensions. Ils craignent sourdement un dénouement fatal et l'inquiétude les saisit à l'idée de ce qui pourrait survenir au lendemain de la catastrophe.
L'échec du régime parlementaire serait un événement grave, Ce serait la fin d'un monde d'illusions et d'espérances. La plupart des nations modernes qui ont cru possible — dans une mesure plus ou moins large — le gouvernement du peuple par lui-même, envisagèrent la suprématie de chambres législatives comme une solution réalisable et nécessaire Pour plu-
(1) Revue de V Université de Bruxelles. Année 1899-1900, pp. 713 et suiv.
LES PARTIS POLITIQl'KS
sieurs d'entre elles, il semblait bien qu'il y eût là une acquisition définit ve.
Si une expérience quelque peu prolongée aboutit au contraire à cette démonstration que le fonctionnement du régime parlementaire se heurte trop souvent à des obstacles multiples, à des difficultés insurmontables, qui n'aperçoit la gravité et les conséquences éventuelles d'une semblable constatation? A quelles formes nouvelles de gouvernement, à quelles combinaisons imprévues — ou trop connues — se verra-t-on contraint d'avoir recours?
Le fonctionnement du régime parlementaire suppose la coexistence, le concours, la rivalité permanente et le conflit pacifique de partis fortement organisés. La stabilité du système était regardée comme le résultat d'un heureux et savant équilibre entre forces opposées. 11 semble aujourd'hui que cette stabilité soit presque partout compromise. L'altération dans le mécanisme et le jeu des partis politiques paraît être la cause principale des mécomptes que le régime parlementaire a subis. N'est-ce pas le moment de scruter cette notion du « parti politique »? de déterminer ses origines et le rôle qu'elle a joué dans l'évolution constitutionnelle de notre temps?
Que faut-il entendre par un « parti politique »? Il semble que l'on puisse appliquer cette désignation à toute association de personnes qui, dans l'ordre politique, ayant un certain nombre d'idées communes, travaillent de concert à les faire triompher. La définition ne serait pas inexacte ; mais elle serait fort incomplète. Notamment, elle a ce défaut de ne pas insister sur la nature du lien qui, dans le gouvernement représentatif, unit le parti politique à l'ensemble des institutions du pays. De plus — et c'est là en somme une conséquence de cette omission — elle ne permet pas de distinguer nettement entre un « parti » et une « faction ».
La différence est capitale. Mais s'il est vrai qu'un parti n'est pas une faction, il convient d'ajouter que la ligne de séparation n'est pas toujours facile à tracer. Il lui arrive d'être indécise, de se dérober, et, par suite, de laisser incertain le
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point où un parti cesse d'être lui-même pour devenir une faction. Il n'y a pas lieu d'en être surpris. Une faction peut, dans des circonstances favorables, s'élever au rang de parti. Et, inversement, tout parti est susceptible de dégénérer en faction. Ce que l'on a vu plus communément encore, surtout à notre époque, ce sont des groupements qui, du parti politique, ont simplement pris le nom et l'apparence extérieure, mais dont le principe vital est précisément celui qui anime une faction.
Il est permis de qualifier de « faction » un groupe de personnes ayant pour objectif la conquête ou la conservation de l'autorité par l'oppression ou l'élimination de leurs adversaires. Ceux-ci sont considérés comme des ennemis qu'il faut anéantir ou, du moins, réduire à l'impuissance. Lorsqu'une faction est exclue du pouvoir, elle réputera volontiers légitimes tous les moyens — fussent-ils révolutionnaires — qui lui donneront quelque chance de s'en emparer. Est-elle au contraire dominante, elle 'usera facilement de contrainte et de violence, au besoin elle enfreindra les lois dans son intérêt ou en faussera l'esprit. L'existence de factions suppose dans un pays, ou tout au moins entre les éléments politiques d'un pays, un véritable état de guerre. Lorsque le cours des événements amène un semblable état — et souvent il y a là une phase inévitable, une transition douloureuse et fatale — la rivalité entre factions apparaît comme une phénomène nécessaire. Elle sera plus ou moins générale, plus ou moins cruelle. Entre la guerre civile qui ensanglante le sol de la patrie et les conflits parlementaires aboutissant à des lois d'exception et à des proscriptions, on compte bien des degrés. Les luttes entre Guelfes et Gibelins, qui désolèrent les cités italiennes du moyen-âge, mirent aux prises de véritables factions. Hésiterons-nous à gratifier du même nom les groupes politiques, Girondins, Montagnards, Thermidoriens, Jacobins, Fructidoriens, qui se formèrent au sein de la Convention nationale et des assemblées qui la suivirent? Non, sans cloute. Ces factions ne pouvaient être autres qu'elles ne furent. Il s'agissait trop souvent pour ceux qui en faisaient partie d'une question de vie ou de mort. Enfin, pour prendre un exemple dans l'histoire contemporaine, ne semble-t-il pas que, à l'heure actuelle, en France, le « parti nationaliste » présente quel-
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ques-uns au moins des caractères qui permettent de définir la faction?
Si la faction est un fait qui suppose une espèce d'état de guerre, le parti politique est, au contraire, un phénomène dont la présence implique un état de paix.
Le « parti » est une agrégation de personnes qui s'unissent pour défendre et pour faire prévaloir, par des moyens légaux, des idées et des intérêts qui, d'un consentement unanime, sont réputés licites. Non pas que ces idées et ces intérêts soient dénués d'adversaires ou qu'ils soient considérés comme l'expression de la vérité et de la raison. Ils sont réputés licites en ce sens seulement que, même si l'on fait abstraction de leur valeur intrinsèque, on leur reconnaît le droit de vivre, de se propager, de s'organiser. Un parti est exposé à des attaques violentes et, quand il le pourra, ne se fera pas faute de prendre l'offensive. Mais les luttes de ce genre, quelque âpreté qu'on leur suppose, demeureront forcément circonscrites dans certaines bornes. C'est un champ clo. où toutes armes quelconques ne seront pas jugées admissibles. Le vainqueur se gardera ou sera mis dans l'impossiblité d'égorger le vaincu. Les mesures de proscription seront répudiées. Le parti est une entité politique à laquelle, par définition, on reconnaît des droits et, principalement, celui d'exister.
Qu'une telle conception soit quelque peu artificielle et procède d'une élaboration prolongée et subtile, personne, croyonsnous, n'y contredira. Elle n'est réalisable que sous l'empire d'un régime politique qui attribue aux opinions le droit d'être légalement représentées et d'exercer à ce titre, et par ce procédé, une action plus ou moins profonde sur la vie de l'Etat. En d'autres termes, elle exige, comme condition essentielle, le gouvernement représentatif. Ces derniers mots servent à désigner des situations qui, sous un air d'uniformité, diffèrent notablement entre elles. Et c'est précisément le rôle variable assigné aux partis qui rend ces dissemblances visibles. Un parti peut aspirer à gouverner, à posséder comme tel le pouvoir — et cette hypothèse est celle du gouvernement parlementaire proprement dit. Il peut également borner son ambition à faire sentir son influence, à exercer sur les affaires publiques, auxquelles il ne songe pas à présider en qualité
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de parti, un contrôle plus ou moins efficace. Des circonstances multiples feront prévaloir tantôt le premier tantôt, le second de ces systèmes.
Le gouvernement parlementaire ayant pour moteur une lutte entre partis n'est pas simplement une vue de l'esprit. Il a été, il est encore un fait positif, une chose vivante. Il importe d'étudier les conditions dans lesquelles ce fait s'est produit tout d'abord, celles où il persista et s'affirma avec le plus de continuité et de succès. C'est évidemment dans l'histoire constitutionnelle de l'Angleterre que nous aurons à rechercher ces éléments d'information.
On ne saurait nier que le « régime des partis »(party government) existe en Angleterre et il est certain aussi qu'il y fonctionne depuis assez longtemps, (i) Toutefois, même ici, il importe de se garder de l'illusion qui consiste à prêter au passé les habitudes d'esprit, les méthodes et les classifications qui nous sont familières. S'il fallait en croire l'opinion reçue, le gouvernement parlementaire reposerait, en Angleterre, depuis plus de deux siècles, sur l'antithèse pacifique et féconde de deux grands partis, les tories et les whigs, les conservateurs et les libéraux. Les premiers représenteraient l'attachement à la tradition et le culte du passé. Ce qui, au contraire, distinguerait les seconds, ce serait l'esprit de réforme et la foi dans le progrès. De ce contraste même, résulteraient l'équilibre et l'harmonie. Un rythme intérieur et caché déterminerait l'alternance des deux partis dans la possession du pouvoir. Le don exceptionnel qui permet au peuple anglais de maintenir continuellement ce rythme ne serait pas autre chose que le génie politique dont on a coutume de lui faire honneur.
Une telle conception n'est pas entièrement fausse. Elle renferme une part appréciable de vérité. Mais elle simplifie
(1) Su l'histoire, l'organisation et le fonctionnement des partis politiques en Angleterre et en Amérique, il y a lieu de consulter l'ouvrage capital de M. M. Ostrogorski, La démocratie et l'organisation des partis politiques (Paris 1903) L'auteur, admirablement informé de tout le détail du mécanisme matériel qu'implique le régime des partis, est assez enclin à croire que la mise en œuvre de ce mécanisme risque de détruire ou de mutiler la vie politique d'une nation. Peut-être y a-t-il un peut d'excès dans ce pessimisme.
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un peu trop l'histoire, et les formules abstraites qu'elle nous propose ne rendent qu'impaçfaitement compte des nuances de la vie.
Avant d'en éprouver de plus près la valeur, rappelons brièvement les phases essentielles de cette histoire des partis politiques anglais, telle qu'elle nous est communément présentée.
Les partis se dessineraient, en Angleterre, à dater du règne d'Elisabeth, et leurs traits distinctifs s'accuseraient sous les premiers Stuarts. L'absolutisme de droit divin est aux prises avec les libertés populaires. Le conflit se dénoue par la guerre civile. Cavaliers et têtes rondes se rencontrent sur les champs de bataille. Les partis politiques se dégageront plus tard du sein de ces forces hostiles. Au sens constitutionnel du mot, ils ne sont pas encore. Pour revêtir une forme tangible et arriver à l'existence, ils attendent la restauration de 1660. Dans les Parlements du règne de Charles II, on discerne un parti de la Cour et un parti de la nation (Country party ). Une occasion se présenta qui leur fit prendre enfin une pleine conscience d'eux-mêmes. La crainte et l'aversion qu'inspiraient les tendances catholiques et absolutistes de la dynastie des Stuarts, déterminèrent des propositions ayant pour objet d'exclure de la succession au trône le duc d'York, frère du roi. Charles II, afin d'empêcher la discussion et le vote du bill d'exclusion, prorogea le Parlement en septembre 1679. Les partisans du bill souscrivirent, dans le pays entier, une multitude de pétitions réclamant la convocation du Parlement. Les partisans de la Cour répondirent en exprimant publiquement leur horreur — leur abhorrence — pour ces pétitions qui leur semblaient attentatoires à la majesté royale. Les noms de « pétitionnaires » et d' « abhorrents » servirent à désigner les adeptes des deux partis en présence. Ces termes ne tardèrent pas à être remplacés par ceux de whig et de tory, deux sobriquets, l'un d'origine écossaise, l'autre d'origine irlandaise, dont la signification initiale est assez obscure, et qui furent primitivement destinés à ridiculiser ceux auxquels ils s'appliquaient. Ils acquirent presque immédiatement la valeur d'une qualification officielle. Les whigs se déclaraient en faveur du droit populaire et professaient que les institutions politiques sont
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établies en vue du bien de tous. Les tories, au contraire, inclinaient vers la doctrine de l'obéissance passive et proclamaient l'indéfectible droit héréditaire de la royauté et la divine origine de celle-ci.
Les dernières années du règne de Charles II furent marquées par une recrudescence du loyalisme monarchique et par la défaite des whigs. Les tentatives de restauration catholique, dont Jacques II se fit l'instrument, unirent dans un égal sentiment de résistance les whigs et les tories. La révolution de 1688 s'accomplit. Guillaume d'Orange dut son avènement au concours des partis. La dissidence entre les deux opinions dominantes reparut et se maintint. Guillaume III, jaloux de son pouvoir personnel et appréciateur pénétrant de l'état social de l'Angleterre, prit soin de ne pas favoriser l'un des partis aux dépens du parti adverse et s'appuya tout à la fois sur l'un et sur l'autre. Sous la reine Anne, les intrigues de Cour et les préférences de la souveraine faussèrent plus ou moins le jeu passablement compliqué des combinaisons politiques. Vers la fin du règne, les tories semblaient reprendre l'ascendant, lorsque l'avènement de la maison de LIanovre détermina, pour un demi-siècle environ, la prépondérance des whigs. Dans la seconde moitié du xvme siècle, ce sont au contraire les tories qui reprennent le dessus. Favorisés par le roi, soutenus par l'aversion qu'inspiraient les excès de la révolution française, représentants attitrés de l'esprit de la nation dans la lutte opiniâtre contre Napoléon, ils conservent en somme le pouvoir jusqu'en 1830. A compter de ce moment, les whigs deviennent pour eux des adversaires redoutables et très souvent heureux. Depuis trois quarts de siècle, il semble qu'une espèce d'équilibre se soit établie entre les deux partis. Ils se succèdent et se remplacent au pouvoir avec régularité. Assurément, les crises intérieures ne leur furent pas épargnées. Il en est deux qui sont particulièrement connues. En 1846, à l'occasion du rappel des lois sur les céréales, Sir Robert Peel abandonna, avec un certain nombre d'adhérents, le gros du parti conservateur. L'année 1885 est celle du schisme entre les libéraux unionistes et M. Gladstone, chef du parti libéral. Les députés irlandais jouèrent à plus d'une reprise le rôle d'élément perturbateur, et il y eut de tout temps des groupes extrêmes et des esprits indépendants qui
répugnèrent à se laisser embrigader. Ces épisodes et ces accidents ne portèrent pas une atteinte durable à la cohésion et à la continuité des partis historiques en qui se personnifie, depuis plus de deux cents ans, la rivalité légale et nécessaire entre les grandes forces sociales, politiques, intellectuelles, dont la coexistence fait la gloire et la sécurité de la nation anglaise.
Tel est bien le tableau que l'on a l'habitude d'offrir à notre admiration. 11 est fort loin d'être complètement imaginaire. Mais ne croyons pas non plus qu'il fournisse un portrait absolument fidèle de la réalité. Il nous trompe par sa tonalité trop uniforme. Grâce à une sorte d'illusion d'optique, il éloigne et recule, dans les perspectives du passé, des phénomènes et des sentiments qui sont assez récents, dont l'intérêt sans doute n'est pas moins vif, mais qui, dépouillés de leur antiquité, seront considérés plus malaisément comme la manifestation d'une « loi ».
Assurément, on vit des groupements se dessiner sous le règne de Charles II et les appellations de whigs et de tories désignent les représentants de deux tendances nettement tranchées et contradictoires. Mais whigs et tories n'étaient pas considérés par l'opinion publique et ne se regardaient pas mutuellement comme les éléments nécessaires d'une constitution bien agencée. Pour chacun de ces deux partis, les idées que personnifiait le parti adverse étaient dignes d'une réprobation absolue. Il importait, non de les contenir, mais de les étouffer. Aucune transaction ne semblait possible. Comment, en effet, concilier le dogme de l'obéissance passive et du droit divin avec le principe de la souveraineté de la nation? Les luttes entre whigs et tories, sous les derniers Stuarts, ne sont qu'un épisode du vaste conflit qui, à dater de la Renaissance, se produisit dans tous les Etats de l'Europe. Conflit qui mit a-ux prises l'absolutisme monarchique et de confuses libertés populaires. L'absolutisme triompha presque partout. En Angleterre, où il commit la faute de confondre sa cause avec celle du catholicisme, il échoua. On reconnaîtra sans peine que l'antagonisme entre whigs et tories, vers la fin du xvne siècle et dans les premières années du xvme, diffère profondément
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de l'opposition qui, actuellement, sert de principe régulateur au jeu des partis en Angleterre.
Cette constatation nous permettra de nous faire une idée plus juste des phénomènes que présente l'histoire du xvme siècle. Il n'est pas exact de dire que, depuis l'avènement de la maison de Hanovre jusqu'au règne de GeorgesIII, les whigs dominèrent et qu'à dater de ce règne le prépondérance appartint aux tories. L'amplitude seule de cette oscillation apparente démontre suffisamment que l'organisation des partis au sens moderne du mot, n'existait pas à cette époque. De 1715 à 1760, le pays est gouverné par une aristocratie au sein de laquelle ne manquent ni les intrigues, ni les ambitions personnelles, ni les compétitions, mais qui ne comporte pas de partis proprement dits (i). Cette aristocratie, longtemps obsédée par la crainte d'une réaction absolutiste, dévouée à l'église établie, au protestantisme, dirigée d'ailleurs par des hommes clairvoyants, se montra somme toute favorable à la consolidation et au développement d'un régime de liberté. La masse de la nation ne prenait pas une part directe à la marche des affaires. Mais l'opinion publique se faisait écouter et communiquait, par exemple, une force singulière à la politique audacieuse du premier Pitt.
Après un demi-siècle de domination, le rôle historique de cette oligarchie semblait près d'être achevé. Le péril d'une réaction absolutiste était conjuré. Les libertés traditionnelles
(1) Bolingbroke, dans son ouvrage Dissertation on parties (publié en 1736), avait constaté déjà que, à la suite de la révolution de 1688, les dénominations de whigs et de tories ne répondaient plus à rien de réel. Il considère la disparition des partis comme un bienfait. Son livre traduit l'inquiétude de voir le Parlement perdre son indépendance sous l'influence des procédés corrupteurs du gouvernement royal, — ce qui, à son avis, détruirait l'équilibre de la Constitution britannique.
Montesquieu, dans Y Esprit des lois (1748), a écrit deux chapitres célèbres, et d'ailleurs très sagaces, sur la Constitution anglaise et sur sa mise en œuvre, (Liv. XI, chap. VI et liv. XIX, chap. XXVII.) Il ne parle point de deux partis régulièrement organisés et s'inspirant de principes différents. Pour lui une lutte continuelle — et utile — se poursuit entre les partisans du gouvernement (quel qu'il soit) et ses adversaires. Une des phrases est à citer : « Et, comme la puissance exécutive, disposant de tous les emplois, pourrait donner de grandes espérances et jamais de craintes, tous ceux qui en obtiendraient d'elle seraient portés à se tourner de son côté, et elle pourrait être attaquée par tous €eux qui n'en espéreraient rien. »
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du peuple anglais et la religion nationale étaient sauvées. Désormais, il s'agissait de savoir si l'exercice effectif de l'autorité publique appartiendrait aux grandes familles de l'aristocratie ou au roi. La question se posa nettement à compter de l'avènement de Georges III. Celui-ci, profondément imbu du sentiment de sa dignité, s'appliqua avec persévérance à faire prévaloir, dans toute sa plénitude, la prérogative royale. Son ambition fut de briser ou de déjouer les coalitions qui se formaient au sein de l'aristocratie dominante. Par la mise en œuvre de son influence personnelle, par des combinaisons de tout genre, au besoin par la corruption, il s'appliqua à devenir maître du Parlement. De là des conflits qui procédaient de deux conceptions différentes du régime constitutionnel, l'une aristocratique, l'autre monarchique. Aucune de ces deux interprétations de la Constitution britannique n'était positivement incompatible avec celle-ci. La classe des propriétaires et des capitalistes, à laquelle appartenaient le plus grand nombre des électeurs, n'était nullement hostile aux prétentions du Roi. Elle était disposée à considérer la suprématie du souverain comme la plus sûre garantie d'un gouvernement stable. Si Georges III eût été un monarque d'un génie clairvoyant et large, peut-être eût-il réussi à conquérir au profit de la royauté la situation qu'il ambitionnait pour elle. Il se perdit par l'étroitesse de son jugement et par son opiniâtreté. Lors de la résistance et du soulèvement des colonies américaines, il se méprit complètement. Sous prétexte d'affirmer et de revendiquer les droits de la métropole, c'était à ses instincts d'absolutisme qu'il donnait satisfaction. Pour un grand nombre d'Anglais, les griefs des Américains, compatriotes d'Outre-Mer, étaient légitimes. Dès lors, c'était l'ancien procès entre la liberté traditionnelle et le despotisme qui se rouvrait, avec une ampleur inattendue. Les droits hériditaires de la nation se sentaient mis en péril par la politique royale.
Telle est la circonstance qui fut décisive dans la formation des partis anglais. Tous ceux qu'effrayaient les projets de la Cour se groupèrent, s'organisèrent et trouvèrent, en quelque façon, de nouvelles raisons d'exister. Le mot whig reprit une signification précise et vivante. Il cessa d'être une appellation destinée surtout à caractériser une coalition de grands
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seigneurs. Il supposa désormais, chez ceux qui s'en revêtaient, une manière libérale et plus ou moins démocratique de comprendre la Constitution anglaise. Par contre, le mot tory convint particulièrement à ceux qui avaient du goût pour le principe d'autorité et qui, dans cette même constitution anglaise, s'attachaient de préférence aux droits qui dérivent de la prérogative royale.
C'est donc au cours des vissicitudes d'une véritable guerre civile (car la lutte entre l'Angleterre et ses colonies avait ce caractère) que se dessinèrent les contours des partis anglais actuels (i). Sans doute, il est permis de discerner des analogies entre cette situation nouvelle et celle qui provoqua, un siècle auparavant, l'apparition des premiers Whigs et des premiers Tories. La différence est pourtant bien sensible. Sous Charles II et sous Jacques II, Whigs et Tories aspiraient mutuellement à se détruire — dans l'ordre politique tout au moins. Dorénavant, ils admettent la possibilité de vivre ensemble. Et, comme nous le savons, ce sentiment est la condition même du « régime des partis ».
Il s'en fallait de beaucoup, au surplus, que, déjà sous Georges III, un tel régime fût, dès l'abord, en mesure de fonctionner régulièrement. La ligne de démarcation n'apparut pas tout de suite. Des combinaisons d'intérêts, des groupements assez imprévus se produisirent. On en vint à se demander si les partis répondaient à quelque chose de réel et si l'antithèse entre Wihgs et Tories subsisterait (2). Le second Pitt, que l'on a
(1) Consulter, à ce sujet, The American Révolution, par Sir George Trevelyan, et notamment un passage du chap. VII (pp. 47 et 51 du t. II de l'édition Tauchnitz) sur l'attitude de Lord Chatham et de Fox.
(2) On peut mentionner, à cet égard, les intéressantes observations de De Lolme, qui datent de 1784 : « Par les fréquentes réunions des chefs républicains et royalistes ( Whigs et Tories), cette distinction même de partis, les plus fameux dans l'histoire d'Angleterre, étant devenue inutile, s'en est allée en fumée ; la signification de ces mots a été rendue par là si embarrassante, que personne n'en peut plus donner une solution passable, et à peine comprend-on ceux qui, de temps en temps, visent à s'insinuer dans les bonnes grâces du peuple, en se faisant un mérite d'appartenir à l'un ou l'autre parti. La dernière coalition qui a eu lieu entre deux certains chefs (il s'agit de Lord North et de Fox) a dissipé et coupé par la racine ce violent esprit de parti auquel l'administration de Lord Bute avait donné naissance et que les disputes d'Amérique avaient encore animé. Quoique cette coalition ait été fort critiquée, je prends la liberté de me mettre au rang de ses défenseurs, du moins quant au bon effet qu'elle a produit. « (Constitution de V Angleterre. — Avertissement de V auteur.)
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coutume de ranger parmi les chefs du parti tory, conserva, au total, une situation indépendante et chercha, plus d'une fois, à faire entrer des Whigs dans les cabinets qu'il dirigea.
Au commencement du xixe siècle, la confusion entre les partis allait plutôt croissant. L'Angleterre était gouvernée par une aristocratie — noblesse et gentry — en complète communauté de sentiments avec le monarque, résolument conservatrice, ayant conçu, au spectacle de la Révolution française, une irréductible aversion pour les innovations d'un caractère démocratique.
Pourtant, les idées démocratiques subsistaient en Angleterre, et il n'est pas douteux que la Révolution française, avec sa puissance de rayonnement, ne fût pour beaucoup dans leur propagation. Refoulées et comprimées durant la lutte contre Napoléon, elles se révélèrent après le rétablissement de la paix. Quelles que fussent les illusions de la classe dominante, l'heure des réformes nécessaires avait sonné. Un conflit entre tendances opposées était inévitable. Conflit dont l'action fut décisive sur l'évolution des partis politiques anglais. C'est à partir de ce moment — et à partir de ce moment seulement — que l'antithèse entre Whigs et Tories, réelle déjà lors de la Révolution américaine, mais encore indécise et prête à s'effacer, reparut avec des caractères nouveaux et durables. C'est donc à partir de ce moment seulement qu'il a pu être question pour l'Angleterre du Party Government.
Les aspirations assez mal définies et les sentiments des Whigs eurent désormais un objet précis : la réforme des institutions et de l'ordre social. Ils avaient pris conscience d'euxmêmes sous le coup de l'émotion que provoqua l'insurrection américaine. Ils représentaient éminemment, à cette date, la résistance au pouvoir personnel du Roi. Malgré des triomphes passagers, ce pouvoir avait dû céder devant la force des choses et se résigner à la prépondérance des deux Chambres du Parlement. Il ne s'agissait plus d'une compétition entre la prérogative royale et les droits traditionnels de la nation, mais, au contraire, de la lutte entre deux conceptions de la société toute entière. Ce qui importe dorénavant, c'est de savoir si la puissance publique doit être mise en œuvre par le grand nombre et pour le grand nombre, ou si elle doit
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être exercée par une classe privilégiée, croyant de bonne foi — et fatalement amenée à croire — que le maintien d'une hiérarchie sociale est la condition essentielle de la vigueur d'un Etat. C'est le grand problème politique des temps modernes. Il se posa en Angleterre aussi bien qu'ailleurs et le dilemme qu'il implique se confond avec l'antithèse qui, à compter de 1820 environ, opposa le parti Whig et le parti Tory. Le premier fut avant tout le parti des réformes démocratiques et de l'émancipation des classes populaires. Le second, par cela seul qu'il cherchait à perpétuer les traditions du passé, devint un parti conservateur et aristocratique.
En présence de cette situation vraiment nouvelle et à laquelle n'avaient pas songé les anciens commentateurs de la Constitution, que signifiaient ces vieilles dénominations de Whig et de Tory? Elles pâlirent insensiblement et furent oubliées dans la mesure où s'oubliaient les idées qui leur correspondaient jadis. Les termes de « libéral » et de « conservateur » les remplacèrent et restèrent en faveur, malgré le succès plus ou moins éphémère d'autres appellations, telles que celles, toutes récentes de « gladstonien » et d' « unioniste ».
L'histoire des partis anglais a présenté bien des vicissitude. Whigs et Tories ne sont plus exactement en 1900 ce qu'ils furent en 1820. Il est certain que le grand mouvement démocratique du xixe siècle entraîna les conservateurs aussi bien que les libéraux. Cependant, aujourd'hui encore, le contraste entre le conservateur et le libéral, bien qu'il tende à s'atténuer, demeure visible. Dans l'hypothèse, nullement inconcevable, où il s'évanouirait complètement, il y aurait lieu de se demander si la Constitution britannique n'est pas à la veille d'une nouvelle étape à franchir. On n'en est pas encore là. Du reste, nous n'avons pas à insister sur les incidents de la politique contemporaine. Notre but fut simplement de montrer que l'organisation des partis, telle qu'elle existe et fonctionne au jourd'hui en Angleterre, est un fait assez récent. On peut, à la rigueur, le rattacher aux événements qui se produisirent dans la première partie du règne de Georges III. Mais il ne serait pas incorrect de placer ses origines plus tard encore, c'està-dire dans la période qui suivit les traités de Vienne. Ce que l'on appelle le « régime des partis » (Parly Government) est
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donc un phénomène moderne. C'est aussi un phénomène accidentel, en ce sens qu'il s'est produit à l'occasion de circonstances connues et déterminables. Ses racines ne plongent pas dans les profondeurs de la Constitution britannique.
Cependant, n'allons pas trop loin. S'il est vrai que le régime des partis n'est pas aussi ancien qu'on l'imagine généralement, on ne saurait nier qu'il a fait preuve, en Angleterre, depuis trois quarts de siècle, d'une vitalité extraordinaire. A supposer qu'il ne soit pas définitif et qu'il doive disparaître tôt ou tard, il aurait néanmoins vécu. Bien plus, il fut l'instrument le plus efficace des transformations qui s'accomplirent graduellement dans l'État de la nation. 11 a été, sans aucun doute, l'une des manifestations les plus intéressantes du génie politique de celle-ci. De tels résultats sont dignes d'attention. 11 importe de les comprendre. En spécifiant les conditions qui ont permis au régime des partis de subsister et de prospérer en Angleterre, nous aurons peut-être défini les conditions auxquelles, en tout pays, sont forcément subordonnés son existence et son succès.
Un parti politique n'est digne de ce nom qu'autant qu'il repose sur de fortes assises. Il doit se trouver en communication constante avec les sentiments et les intérêts d'une fraction notable de la population. Il suppose la participation active d'un grand nombre de citoyens à la vie politique. Lorsque cette participation fait défaut, l'existence des partis est illusoire et presque nominale. Si la population d'un Etat reste étrangère à la politique, soit que les lois ou la tradition l'en écartent systématiquement, soit encore par ignorance, par indifférence ou parce que la conscience de la chose politique ne s'est pas suffisamment éveillée dans son âme, la dénomination même de parti ne répond plus à quelque chose de positif et de vivant. Ceci ne veut pas dire que le fonctionnement des partis réclame l'avènement des « masses » à l'existence publique. Il s'accommode d'un droit de suffrage restreint et d'un régime plus ou moins aristocratique. Encore faut-il qu'un parti puise sa sève et sa vigueur dans un sol capable de les lui donner et de les lui renouveler. Sinon, il cesse d'être
représentatif. Il n'est qu'une coterie, une coalition d'intérêts particuliers.
En Angleterre, durant les deux derniers siècles — et l'on pourrait au besoin remonter plus haut — les conditions nécessaires à l'existence des partis politiques se rencontrèrent toujours. L'opinion publique était continuellement en éveil et se faisait entendre librement. Les institutions judiciaires du pays exigeaient la participation directe et constante d'un grand nombre de citoyens à l'administration de la justice. La classe supérieure et la classe moyenne jouissaient d'une sorte d'autonomie dans le domaine du gouvernement local et trouvaient par là une occasion excellente d'acquérir l'expérience des affaires. Enfin, quelque réduit, capricieux et vicié que fut le droit de suffrage pour les élections parlementaires, il était loin d'être un vain simulacre. Grâce à lui, les sentiments, sinon de la nation entière, du moins d'un peuple d'électeurs déjà fort compact, trouvaient le moyen de s'exprimer. En un mot, la matière première des partis ne faisait pas défaut. Il est à noter que ces éléments primordiaux devinrent d'autant plus riches et plus abondants, que les idées et les réformes démocratiques propagèrent au sein d'une population plus nombreuse leur influence excitatrice.
Les partis politiques rassemblent, par conséquent, en Angleterre, des forces sociales réelles et agissantes. C'est l'une des conditions de leur fonctionnement régulier. Il en est une seconde, dont l'importance n'est pas moindre. Il est nécessaire que les partis politiques représentent des intérêts moraux et matériels qui ne soient pas mutuellement incompatibles et entre lesquels une transaction soit concevable et possible. Si l'opposition est trop absolue, si l'antagonisme est irréductible, si, en un mot, la vie commune est impraticable, le jeu normal des partis ne pourra se réaliser. Ce sera l'inimitié, et, peut-être, la guerre civile, l'oppression et la sédition, une lutte où, en dernière analyse, tout se ramènera à une question de force matérielle.
Depuis la Révolution de 1688, l'Angleterre eut ce privilège d'être affranchie de toute cause profonde et incurable de scission intérieure. Son territoire n'est pas la demeure de populations juxtaposées, différant par la race, par la langue ou
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par les mœurs et chez lesquelles subsiste avec ténacité le souvenir d'une conquête. Le contraste entre vainqueurs et vaincus s'est rencontré sans doute à la suite de l'invasion normande. A dater du xive siècle, il a disparu. Le type national s'est constitué et la même langue, souple et sans désinences, mélange de mots germaniques et de vocables latins, est parlée à la fois par L'héritier du baron normand et par le descendant des compagnons d'Harold.
D'autre part, les âmes ne sont plus séparées par ces divergences en matière de foi qui, précisément parce qu'elles touchent à ce qu'il y a d'intime, de traditionnel et d'instinctif au fond de nos consciences, répugnent à tout compromis. L'Angleterre accomplit, au xvie siècle, sa réforme religieuse. Les catholiques ne furent plus qu'une minorité sans force. Il est vrai que la lutte entre les adeptes de l'Eglise établie et les sectes dissidentes présenta toujours une assez grande âpre té. Son rôle fut prépondérant dans les guerres civiles du xvne siècle. Voilà longtemps qu'elle a dégénéré en simples polémiques. D'ailleurs, ces conflits ne portent que sur des questions d'organisation ecclésiastique et non pas sur la foi ellemême. Anglicans et Puritains se réclament également des doctrines du protestantisme. A ceux-là, — et ils sont nombreux, — qui ont rompu toute attache avec le dogme chrétien, l'Eglise n'apparaît pas précisément comme une ennemie. Non seulement elle n'empiète pas sur leur liberté personnelle, mais ses enseignements eux-mêmes n'offrent pas de contradiction absolue avec les affirmations définitives de la pensée moderne. En réalité, elle cherche surtout à y mêler une veine d'idéal et de mysticisme, qu'elle emprunte aux sources primitives du christianisme. Bien des gens estiment, sans aucun doute, que les avantages temporels dont elle jouit sont hors de proportion avec les services qu'elle rend. L'abolition de la situation qu'elle occupe officiellement (disestablishment) soulèverait de vifs débats, mais n'aurait pas le caractère d'une œuvre révolutionnaire. Dans tout cela, il n'y a rien qui puisse troubler profondément et endolorir les âmes. On y chercherait vainement la raison ou le prétexte d'un déchirement au sein de la nation.
Si la religion (et l'irréligion n'est qu'un phénomène de la vie religieuse) ne sépare pas les Anglais en deux camps hos-
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tiles, il faut dire la même chose de la constitution politique du pays. Depuis la révolution de 1688, l'Angleterre a la constitution qu'elle désire. Elle s'en déclare satisfaite. Elle la trouve, sinon sans défaut, du moins préférable à toute autre. A aucun moment de son évolution, dans les deux derniers siècles, cette constitution n'a contenu un élément qui fût sérieusement antipathique à une fraction notable de la population. Sa plasticité lui permet de se modifier continuellement sans cesser d'être elle-même. Le conservateur le plus endurci admet implicitement que, dans l'édifice où il séjourne et qu'il vénère, il n'est point d'appartement qui ne puisse être légalement démoli. Et le réformateur le plus impatient estime que la maison est provisoirement habitable, puisqu'elle est susceptible d'être rasée un jour ou aménagée autrement. Non seulement il n'y a pas en Angleterre mésintelligence sur la forme du gouvernement ; il y a accord et entente sur les principes régulateurs du développement politique.
Enfin, l'Angleterre ne présente ni au point de vue social, ni au point de vue des relations économiques, des antithèses trop prononcées. Elle a échappé au régime des castes. De tout temps, elle compta un grand nombre de propriétaires libres ; il ne se forma pas chez elle une noblesse investie de privilèges et distincte du reste de la nation. La Chambre des lords est un Sénat héréditaire, constamment alimenté par des promotions nouvelles. (1) La mise en œuvre du droit d'aînesse maintint la pairie dans d'étroites limites et mit obstacle à la constitution de familles nobles. L'égalité juridique entre les habitants du pays est, depuis un temps immémorial, l'une des pierres angulaires du droit anglais.
S'il n'y a pas en Angleterre d'opposition entre classes sociales, on n'y remarque pas davantage un durable antago nisme d'intérêts entre telle portion du territoire ou telle autre, entre les villes et les campagnes, entre les régions industrielles, et les régions agricoles. Sans doute, une divergence de cet ordre se dessina dans les années qui suivirent la période de guer-
(1) Ces lignes furent écrites en 1900. La réforme de la Chambre des Lords et la diminution de ses anciennes prérogatives, ce sont là des questions qui préoccupent actuellement l'opinion publique en Angleterre. A juste titre, sans aucun doute. Mais il est à noter que cette lutte d'un intérêt si capital n'a porté aucune atteinte à la constitution du parti libéral (ou radical) et du parti conservateur.
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res contre la France, et elle devint particulièrement grave à l'époque où se poursuivit la campagne pour l'abrogation des Corn-laws. La cause de l'industrie et de la démocratie ouvrière était à ce point conforme aux intérêts du pays, qu'elle finit par triompher. Il y a lieu de remarquer, toutefois, que ce conflit d'ordre économique jeta une perturbation profonde dans la constitution des partis politiques anglais et qu'ils eurent, à la suite de cet ébranlement, quelque peine à se ressaisir. Au surplus, les luttes économiques ne sont pas, en Angleterre moins véhémentes que partout ailleurs. Les rapports entre le patron et l'ouvrier, entre le capital et le travail, entre les « riches » et les « pauvres » n'y sont pas toujours paisibles. Et la question de la grande propriété et des prérogatives dont elle jouit s'y pose d'une manière plus directe et plus pressante que dans la plupart des autres Etats. Ce qu'il faut ajouter c'est que, jusqu'à présent du moins, la « question sociale » n'a pas créé entre les classes diverses de la population un antagonisme aigu et persistant. La croyance domine assez généralement que des causes de dissension isolées, en quelque façon épisodiques, sont susceptibles d'être aplanies par l'application seule des principes qui se dégagent de l'organisation actuelle de la société. On ne considère pas une transformation radicale de ce qui existe comme le préliminaire inévitable d'une paix définitive. La diffusion d'une telle manière de voir est due probablement à la pratique de la liberté, à l'habitude de l'association, à l'expérience, enfin, qui a permis de mesurer le pouvoir des revendications partielles et des conquêtes successives. L'idée de la lutte des classes n'a pas trouvé jusqu'ici beaucoup d'accueil en Angleterre. Elle n'a pas opéré de scission dans la masse de la population. Elle n'est pas devenue une source permanente de dissentiments et de haines.
. Nous venons de passer en revue les faits qui, dans des conditions moins favorables, eussent été en Angleterre des causes de désunion et de discordes civiles et qui, en réalité, grâce à un concours de circonstances propices, ne troublèrent que faiblement l'harmonie entre concitoyens. C'est précisément cette absence de divisions fondamentales et irréparables qui
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a rendu possibles ces divisions inoffensives, salutaires, relativement superficielles, où il convient de voir l'essence du « régime des partis ». Ce régime, qui paraît impliquer une éternelle anthithèse, n'est admissible et viable que s'il plonge dans une couche profonde de sentiments uniformes. Il suppose, en effet, que chacun des partis en présence accorde aux partis opposés, non pas seulement le droit d'exister, — ce serait déjà quelque chose, — mais encore une véritable légitimité. Pour que nous puissions concéder un tel privilège à des hommes dont les aspirations diffèrent des nôtres, il est indispensable que nous ayons avec eux un assez grand nombre de points de contact. Sinon, nos intérêts risqueraient, en cas de défaite, d'être entièrement sacrifiés et la prépondérance de nos adversaires entraînerait une condamnation absolue pour les doctrines qui nous tiennent à cœur. Dès l'instant où la lutte entre partis est une question vitale pour des intérêts purement matériels, pour des croyances morales, pour un idéal poursuivi, le fonctionnement régulier du régime est impraticable. On négocie avec un ennemi, lorsqu'on est impuissant à l'abattre, on conclut au besoin et l'on renouvelle une trêve ; on ne lui accordera point que ses prétentions soient, dans une certaine mesure, justifiées et qu'elles représentent un aspect tout au moins de la vérité.
Si, en Angleterre, grâce à l'absence de dissidences irréductibles, des partis proprement dits réussirent à se constituer, l'esprit politique du peuple anglais n'en conserve pas moins le mérite d'avoir aperçu dans cette constitution même un procédé normal du gouvernement. Ici, nous sommes véritablement en présence d'une création originale. Création moins ancienne qu'on ne le croit ordinairement, mais qui rendit déjà, et qui, sans doute, est encore appelée à rendre des services de premier ordre. Il vaut la peine de rechercher pourquoi et comment il fut donné à l'Angleterre de fournir un apport aussi précieux à l'ensemble des conceptions politiques du inonde civilisé.
Les idées et les sentiments qu'implique forcément la mise en œuvre du « régime des partis » furent en somme élaborés
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par le génie britannique. Ne nous hâtons pas de conclure de cette constatation que l'on se trouve ici en présence d'un phénomène « germanique » ou même « anglo-saxon ». Le génie britannique, tel qu'il nous apparaît, doit en partie à la race les caractères qui le distinguent. Il en est également redevable à un concours d'événements de tout genre. Son originalité est avant tout le produit des circonstances historiques.
C'est à l'école des institutions judiciaires que se forma et se développa, dans l'ordre de la politique, l'esprit anglais. Le nœud de ces institutions était, aussi bien pour les procès civils que pour les procès criminels, un débat public, libre, contradictoire, ordinairement suscité par l'application de la vieille loi coutumière du pays. Qu'il fût question d'un verdict du jury sur un point de fait ou d'une décision des légistes sur un point de droit, il fallait qu'une réponse catégorique, soit affirmative, soit négative, rencontrât une demande précise. La série de ces réponses, s'enchaînant l'une l'autre et se complétant, n'est pas autre chose que la loi elle-même. Dans l'esprit de tous devait inévitablement naître et se fortifier cette idée que la justice, la loi, le droit s'élaborent continuellement au sein de la contradiction et par la contradiction ; que la vérité juridique ou légale n'est jamais que la résultante d'un conflit, conflit obligatoire dans lequel les forces engagées se mesurent librement, étant toutes deux dignes de respect, et toutes deux, jusqu'à la solution du litige, réputées légitimes. Une opération mentale, continuellement répétée, finit par façonner l'intelligence. Tout naturellement, celle-ci transporte dans un milieu élargi ou nouveau les procédés dont elle a précédemment et ailleurs contracté l'habitude. Ce qui peut s'affirmer de la « vérité juridique » ne pourra-t-il se dire également de la «vérité administrative» et de la «vérité politique» ? Ici, de même que là, elle se dégagera de la discussion, elle exigera la contradiction, la mise en présence de deux forces opposées et à peu près égales. Ce n'est qu'une étape supplémentaire dans une évolution d'un caractère général. Mais la politique, le « droit », dans son acception large, qu'est-ce autre chose sinon la vie même d'un peuple considérée d'un certain point de vue?C'est donc la vie nationale qui va se trouver entraînée dans une lutte permanente, lutte où elle semblera se diviser contre elle-même, et qui se poursuivra sans relâche, en toutes
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circonstances, et particulièrement dans les Chambres du Parlement. Et cette lutte, bien loin d'être pour la nation une cause de faiblesse, sera féconde, sera l'une des sources où s'alimeutera sa vigueur.
Une telle conception a fini par s'introniser en Angleterre et par y devenir familière à tout le monde. S'il est vrai qu'elle procède de ce qu'il y a de plus intime et de plus vivant dans les institutions du peuple, il faut ajouter qu'elle n'a pu se manifester et prendre conscience d'elle-même que lorsque les circonstances lui furent propices. Ces circonstances nous les connaissons. Il a fallu, d'une part, que la victoire des idées démocratiques fût assez complète pour que la volonté de la nation fût en mesure de se faire écouter. Il a fallu, d'autre part, que l'accord s'effectuât sur un assez grand nombre de points pour que les luttes politiques s'engageassent — exactement comme les débats judiciaires — sur le terrain solide et profond d'opinions communes et de précédents acceptés.
Dans cette théorie des partis politiques, il y a, semble-t-il, un élément qui nous a échappé. La forme ne nous a-t-elle pas fait oublier le fond? Il est permis, sans doute, d'envisager les partis comme des forces qui, agissant dans des directions différentes, aboutissent à un résultat déterminé. Mais ces forces ne sont pas de pure abstractions ; toujours, elles ont, en Angleterre, exprimé quelque chose d'effectif. Les prétentions opposées des tories et des whigs, voilà, dira-ton, ce qu'il importe surtout de connaître et ce que l'on discerne insuffisamment dans les formules qui viennent d'être énoncées.
Nous serions tenté de répondre que, dans le régime que nous étudions, le programme des partis en conflit est relativement indifférent. Ce qui mérite d'attirer l'attention, ce n'est pas tant la matière de ces programmes que leurs rapports entre eux, et ce qu'ils signifient au regard des institutions politiques, à un moment déterminé de l'histoire. Le domaine que nous explorons est celui du relatif et de la mutabilité. En Angleterre, les programmes se modifient sans cesse et les partis demeurent. Aujourd'hui, comme en 1830, on rencontre des libéraux et •des conservateurs. Pourtant, il est bien certain que les tories
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d'aujourd'hui acceptent et défendent des doctrines, devant la hardiesse desquelles eussent reculé les whigs d'il y a soixante-dix ans. Au point de vue du régime des partis, la seule chose qui importe est le conflit perpétuel et toujours renouvelé de deux « tendances ». Ce dernier mot doit ici sa justesse précisément à ce qu'il offre de vague et d'indéterminé, l ue tendance persiste, alors même que s'altère autour d'elle le milieu où elle vit, où elle puise sa vigueur.
L'Angleterre nous offre effectivement le spectacle de deux tendances opposées. Il reste à caractériser leur nature et le but où elles aspirent.
Toute société politique veut vivre, c'est-à-dire persévérer dans son être. Pour elle, comme pour un individu ordinaire, l'intérêt suprême est d'assurer son avenir. Au problème éternel et fuyant que propose l'avenir à l'humanité, deux réponses sont possibles. Ou bien l'avenir sera ce que fut le passé, ce qu'est le présent, ou bien il sera autre, tous ceux qui souffrent au sein de l'organisation sociale, tous ceux qui compatissent à la souffrance d' autrui, tous ceux qui voient la réalité inférieure à leurs rêves, désirent que l'avenir ne soit pas la reproduction du présent. Ils le souhaitent p us beau, mieux ordonné. Dans la mesure de leurs forces, ils travaillent à cette amélioration. Il leur arrivera d'être arrêtés ou retardés, non pas seulement, comme ils seront tentés de le croire, par l'égoïsme et le mauvais vouloir de ceux que le présent favorise, mais encore et principalement par des causes plus profondes et plus dissimulées — et, notamment, par celle-ci : dans cet organisme complexe que l'on nomme une société politique, un changement, surtout s'il est soudain, occasionnera souvent plus de désordre et de douleur que la prolongation d'un mal connu. L'organisme se révolte alors et réagit et, ne fûtce que momentanément, préfère le maintien de ce qui existe.
Un organisme politique, pourvu qu'il évolue avec une certaine liberté, recèle par conséquent deux tendances, l'une qui l'entraîne à se transformer, l'autre qui l'incline à se conserver. Une sourde inquiétude et l'espoir du mieux le poussent en avant, jusqu'à ce que la sensation d'un déchirement intérieur l'avertisse qu'il a exagéré son effort et qu'il doit se replier sur lui-même.
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Quand on dit qu'une société politique est un organisme, il y a là quelque chose de plus que l'emploi d'une métaphore. Il n'en reste pas moins certain que les éléments primordiaux de toute société sont, en dernière analyse, des individus. C'est chez eux, c'est dans leurs groupements spontanés ou traditionnels que se marqueront les tendances essentielles dont nous venons de parler. Peut-être même sont-elles impliquées dans la constitution de l'âme humaine. Forcément, ce sera tantôt l'une qui prévaudra, tantôt l'autre. On comprend sans peine que l'aspiration au changement apparaîtra de préférence chez ceux qui éprouvent une souffrance au sein d'une situation donnée, chez ceux que l'inévitable inégalité des conditions place dans un rang inférieur. En revanche, l'esprit de conservation et le respect pour le passé se déclareront plus volontiers chez ceux que l'on est en droit de considérer comme les bénéficiaires d'un état social déterminé. Les premiers réclameront la justice et l'égalité, et la liberté leur paraîtra d'autant plus précieuse qu'elle leur permettra de poursuivre en commun la réalisation de leur idéal. Les seconds se sentiront un goût plus vif pour l'esprit d'autorité et de subordination, et ce qu'ils aimeront avant tout dans la liberté, ce seront les occasions qu'elle procure à l'individu de tirer parti de la supériorité qu'il possède.
C'est bien là, semble-t-il, ce que l'on trouve au fond de la séculaire rivalité des whigs et des tories, des libéraux et des conservateurs. Sans doute, il faudra tenir compte de l'accidentel et de l'imprévu. D'innombrables modalités, des considérations personnelles, des habiletés de tactique, des difficultés d'ordre international, l'apparition de problèmes nouveaux et imparfaitement définis, tout cela peut jeter la perturbation dans les rapports ordinaires des partis et amener des résultats déconcertants. Si l'on néglige les mille circonstances, agitations et réactions dont se compose la vie de tous les jours, pour considérer dans leur ensemble la suite et la direction des événements, on reconnaîtra, pensons-nous, que l'activité politique de l'Angleterre, depuis bientôt un siècle, est constituée par l'opposition et le conflit des deux tendances fondamentales que nous avons essayé de décrire. Et ce fait en lui-
même n'a sans doute rien d'extraordinaire et de remarquable. Ce que l'on trouve ici de vraiment exceptionnel et d'original, c'est la conscience qu'eurent les Anglais de cette opposition inévitable et l'instinct qui les conduisit à faire de cette opposition le ressort de leur développement politique — et cela, par l'institution d'un débat public et contradictoire, infatigable, perpétuel, débat dont l'enjeu se confond avec les destinées du pays.
Peut-être serons-nous désormais en mesure de discerner les caractères principaux du « régime des partis », lorsqu'il fonctionne d'une manière normale. Tout d'abord, les partis doivent, — sous la réserve de crises passagères, — ne pas dépasser le chiffre de deux. S'ils sont plus nombreux, non seulement ils risqueront, par leur multiplicité, de se paralyser mutuellement, mais, de plus, ils ne réaliseront plus cette naturelle et féconde antinomie qui est le principe vital du système. En second lieu, il est nécessaire que l'antithèse entre les partis soit d'ordre politique et qu'elle mette en présence des conceptions générales sur l'organisation de l'Etat. Elle exige, par conséquent, une subordination plus ou moins complète des intérêts particuliers et des intérêts de classes à des idées supérieures et permanentes. Au défaut d'un sacrifice de ce genre, le régime des partis ne peut aboutir qu'à des compétitions vulgaires. La représentation légale des « intérêts » donnerait probablement pour résultat une anarchie tempérée par la marchandage. Puis, le régime des partis suppose encore une organisation plus ou moins démocratique de la société, le présence d'une nation capable de réflexion et de volonté. Enfin, il n'est praticable qu'au prix d'un accord loyal sur un certain nombre de questions essentielles, accord permettant une espèce de collaboration en vue du développement constitutionnel de l'Etat.
Un tel système de gouvernement n'est pas seulement une création de l'esprit. Il existe et fonctionne en Angleterre. Mais en Angleterre même, il est moins ancien qu'on ne l'imagine d'ordinaire. Il y est né et il s'y maintient grâce à un concours heureux de circonstances très particulières. Les conditions dont il dépend sont à ce point nombreuses et fragiles, qu'on
est tenté de considérer son existence comme étant quelque peu précaire. Hâtons-nous d'ajouter que, jusqu'à présent, sa sécurité ne semble pas en péril et que, selon toute vraisemblance, un long avenir lui appartient encore. Cependant, il n'est pas douteux que des événements inattendus, quand ce serait une simple altération dans les sentiments et la manière de voir de la nation, — ne puissent révéler brusquement ce qu'il y a d'artificiel dans cette construction si savamment agencée.
Il nous reste à nous demander si la combinaison politique dont nous avons entrepris l'étude, est viable en dehors de l'Angleterre ; si les applications qui en furent tentées ailleurs rencontrèrent le succès ; enfin, ce que peut devenir le gouvernement représentatif, lorsque le « régime des partis » cesse d'en être la manifestation normale.
C'est dans les Etats-Unis de l'Amérique du Nord qu'il semble naturel de chercher tout d'abord un point de comparaison. La population y est en majeure partie de race anglaise. L'empreinte du génie britannique est clairement visible dans les institutions. Par mille traditions, l'Amérique se rattache au pays dont elle s'est émancipée autrefois. Son progrès politique est le développement sur un sol vierge de forces vivantes qui existaient en Angleterre. L'heure de la séparation fut précisément celle où le contraste entre partis anglais se dessina franchement, et ce furent les circonstances de cette scission qui donnèrent aux whigs et aux tories une pleine conscience d'eux-mêmes. Rien d'étonnant, par suite, à ce que le « régime des partis » se soit établi en Amérique. Effectivement, il y a prospéré, et, aujourd'hui encore, il y fonctionne sous nos yeux. Mais le spectacle qu'il nous offre est bien fait pour nous déconcerter. (1)
Deux partis, on le sait, se disputent les votes des électeurs : le parti républicain et le parti démocratique. Les groupe-
(1) Pour l'analyse de l'organisation des partis en Amérique, consulter l'admirai le ouvrage de M. James Bryce ; The American Commoniveallh, 3e édition, 1899. (Voyez notamment le t. II presque tout entier. ) Jamais les conditions d'existence et les conséquences d'un régime démocratique n'ont été exposées avec plus de lucidité, d'impartialité et d'intelligente sympathie.
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ments qui ont essayé de se constituer en dehors des cadres traditionnels n'ont eu qu'une existence éphémère et épisodique. Obéissant à une sorte d'attraction invincible, ils se sont perdus, au bout d'un certain temps, dans les masses profondes des républicains et des démocrates. Il est vrai que la perfection atteinte par l'organisation matérielle des deux grands partis excite chez l'observateur étranger un sentiment complexe, où le respect adn iratif se mêle à la consternation. Sous prétexte de faire intervenir le peuple entier dans les luttes de partis, les politiciens ont agencé et mis en œuvre des procédés aussi simples qu'ingénieux, mécanisme incomparable dont l'effet le plus certain est l'écrase lient des résistances individuelles, la répression de toute révolte, de toute tentative d'indépendance.
Tout le monde a entendu parler du rôle prépondérant dévolu à la machine et au boss, c'est-à-dire à l'organisation des partis en vue des élections et à l'agent électoral. La force de cette organisation est à ce point irrésistible qu'elle a fini par concentrer l'activité politique d'une république de quatre-vingt n illions d'âmes. C'est là une première constatation et qui ne laisse pas de surprendre.
Notre étonnement redouble lorsque nous considérons le but, la raison d'être de cette discipline inflexible. En apparence
— et c'est là une seconde observation — il semble impossible de les in aginer plus médiocres et plus vulgaires. C'est la conquête des fonctions publiques en vue des avantages matériels
— directs ou indirects — que procure leur exercice. Ces fonctions sont extrên.en ent nombreuses, soit qu'elles dépendent du gouvernement fédéral, soit qu'elles relèvent des Etats confédérés ou des municipalités. Beaucoup sont électives. Celles qui ne le sont pas sont, pour la plupart, précaires et révocables, et le parti vainqueur les considère comme un butin dont il peut librement disposer en faveur de ses adhérents. Il est superflu d'insister sur le cynisme et la corruption, sur les abus de toute nature qui accompagnent inévitablement le « système des dépouilles » (Spoils System). Nul ne songe à les contester ou à les dissimuler. Ce qui déroute l'observateur, c'est la résignation avec laquelle la population s'en accomode.
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Car, remarquons-le — et c'est là un troisième point — cette population, prise en masse, est intelligente et honnête. Elle se mêle activement aux luttes politiques et y apporte un intérêt passionné. Elle est respectueuse de la légalité. Elle éprouve pour les institutions qui la régissent un respect absolu, une admiration réfléchie et parfaitement justifiée. Ces institutions sont en effet excellentes et, au total, fonctionnent régulièrement.
Enfin — et ce sera notre quatrième constatation — ces partL américains, dont les compétitions remplissent les colonnes des journaux, font retentir des milliers de tribunes et déchaînent l'enthousiasme des foules, ces partis ne représentent rien. Entendons-nous. Chaque parti a évidemment un programme, une plateforme, et les candidats américains prodiguent, avec autant de facilité que leurs émules de l'ancien monde, les promesses et les invectives. Mais, dans ce déluge d'affirmation^, de dénonciation., de professions de foi et de harangues, il n'est rien qui caractérise spécifiquement tel ou tel parti, qui le différencie du parti adverse, qui lui appartienne en propre. Les mots whig et tory éveillent en Angleterre des idées distinctes. Les mots « républicain » et « démocrate » ne sont nullement doués, en Amérique, de la même puissance d'évocation. Il pourra se faire que l'un des partis .outienne l'étalon d'or et l'autre la frappe libre de l'argent ; que l'un recrute principalement ses adhérents dans le monde de l'industrie et l'autre dans les rangs de la classe agricole ; que l'un cherche à élever les barrières douanières et l'autre ? à les abaisser ; que l'un révèle un goût croissant pour une poli- - tique d'expansion extérieure et l'autre une sorte de défiance fà l'endroit des aventures d'ordre international: qui ne voit que de telles oppositions sont superficielles, contingentes et qu'elles intéressent à peine la structure intime d'un parti politique? Il est bien rare qu'elles puissent aboutir à un contraste profondément accu.é. Tout au contraire, les deux partis, dans leur empressement à répondre aux tendances de l'opinion publique, à céder aux impulsions du sentiment général, en viendront fatalement à dire à peu près les mêmes choses — et à les dire dans les mêmes termes. Ces batailles acharnées donnent l'impression d'un simulacre assez vain — à moins que l'on ne se décide à y voir exclusivement une brutale compétition pour la conquête des emplois publics.
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Cette première impression et cette conclusion pessimiste seraient sans doute un peu précipitées. Il n'en reste pas moins certain que notre embarras est extrême au milieu de cette confusion. Comment concilier, ramener à un même dénominateur, des faits tels que ceux-ci : la supériorité effective des institutions, l'intelligence indéniable et la dignité morale du peuple, l'intérêt universel que la politique lui inspire, sa docilité à subir la prépondérance de politiciens intéressés, une corruption trop répandue, l'organisation incomparable des deux grands partis, leurs luttes ardentes, la presque identité de leurs programmes et5 finalement, le néant de leur antagonisme ?
Les circonstances qui rendent compte de ces antinomies extérieures et qui permettent de les résoudre sont précisément celles qui nous édifieront le plus d'exactitude sur la nature des partis américains. Circonstances d'autant plus dignes d'être relevées qu'elles nous fournissent une occasion de vérifier la justesse de lois précédemment aperçues.
En premier lieu, on doit signaler ce fait que la constitution actuelle des partis américains n'est pas fort ancienne. Elle n'a qu'un quart de siècle. Pour préciser les idées, disons qu'elle date de 1876. Lorsque, près d'un siècle auparavant, les colons américains, au lendemain de leur émancipation, procédèrent à leur organisation politique,deux partis, à tendances opposées, se dessinèrent fort nettement. Et le contraste que l'on relève entre eux présente des analogies, — nous ne disons pas une similitude complète, — avec l'antithèse qui, précisément à la même époque, mettait en présence les tories et les whigs. Les « fédéralistes » américains, désireux de fortifier l'action gouvernementale, correspondent plus ou moins aux conservateurs, tandis que les « républicains » de l'école de Jefferson (devenus plus tard les « démocrates »), épris avant tout du dogme de la liberté individuelle et défenseurs attitrés des droits populaires, manifestent l'esprit qui, durant une période déterminée de l'histoire, sera le principal vital du libéralisme. Mais une semblable opposition se compliquait en Amérique des problèmes qui résultaient de la constitution d'un Etat fédératif. Les adeptes de la centralisation, de l'affermissement
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du pouvoir de l'Union, avaient comme adversaires les partisans de l'autonomie des Etats confédérés. Les républicains autonomistes restèrent maîtres du terrain. Le parti fédéraliste disparut vers 1820. Ce qu'il pouvait s'être introduit de réminiscences britanniques dans la formation des partis américains s'évanouit. Au moyen des débris des anciennes organisations, il se forma bientôt un parti « démocratique », qui reprit la tradition des républicains autonomistes, et un parti « whig lequel, dans une certaine mesure, succéda aux anciens fédéralistes. C'est ce parti whig qui, en 1856, après des vicissitudes intérieures, prit la dénomination de parti républicain, laquelle lui appartient encore aujourd'hui.
La place grandissante prise, dans les préoccupations de tous, par une question de suprême importance, vint troubler jusqu'au fond les conditions ordinaires de la lutte des partis. Le problème de l'esclavage, qui mit aux prises les Etats du Nord et ceux du Sud, aboutit à une longue et sanglante guerre civile. Tant que se prolongea cette crise qui mit en danger l'avenir même de l'Union américaine, on ne pouvait songer à de fines analyses sur les programmes respectifs des républicains et des démocrates. Il serait complètement inexact de considérer la guerre de la sécession comme un incident cruel et dramatique, comme un point culminant dansl'histoire des partis américains. En réalité, cette guerre, à raison même de la gravité des questions qui s'y trouvaient impliquées, doit plutôt être envisagée comme formant une interruption dans la lutte des partis. Ce qu'il y eut de plus remarquable, c'est que, une fois le calme rétabli dans les âmes et la réconciliation opérée, les anciens partis se reconstituèrent sur leurs bases antérieures. Depuis 1876, démocrates et républicains ont repris, avec des chances à peu près égales et des alternatives de succès et de revers, leurs batailles traditionnelles.
Mais si, avant la guerre civile, et abstraction faite de la question de l'esclavage, il n'était pas toujours aisé de discerner entre les tendances des républicains et celles des démocrates, la distinction est devenue plus difficile encore depuis le rétablissement de la paix. La seule question vraiment grave, — et encore ne devait-elle sa gravité qu'à sa connexité avec le problème de l'esclavage, - - était la question des rapports
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entre l'Union et les Etats fédérés. Elle est aujourd'hui résolue. La prédominance de l'Union n'est plus mise en doute. Evidemment, les souvenirs, les formules traditionnelles n'ont pas perdu tout prestige. On remarquera que les Républicains dominent dans le Nord et les Démocrates dans le Sud ; que les Républicains se font de préférence les champions des intérêts de la grande industrie et que les Démocrates défendent plus volontiers les intérêts agricoles ; que les Démocrates, plutôt que les Républicains, inclinent à se faire les organes des revendications populaires. Tout cela est en somme assez confus, assez indéterminé. On n'aperçoit point là le principe d'une division tranchée et permanente. Malgré l'épisode tragique de la guerre de la sécession, les deux partis américains se sont de plus en plus rapprochés d'une manière d'être, où, ni par leur organisation, ni par la composition de leur personnel, ni par leur constitution intime, ni par l'idéal qu'ils poursuivent, ils ne diffèrent entre eux. Dès lors, l'interrogation que nous avons déjà énoncée se représente avec une force croissante : Comment expliquer ce fait paradoxal que deux partis presque semblables et souffrant des mêmes infirmités, puissent être le moteur essentiel de la vie politique au sein de la démocratie américaine?
L'explication d'un phénomène aussi étrange est, croyonsnous, la suivante : en Amérique, plus encore que partout ailleurs, il importe de ne pas confondre la vie sociale et la vie politique.
Une société est un ensemble infiniment complexe. C'est une trame aux fils innombrables. Elle implique des forces, des passions, des intérêts de toute espèce. La famille, la religion, le droit, l'industrie et le commerce, le travail, la science et l'art sont les éléments constitutifs de la vie sociale. Le tout aboutit à un équilibre à peu près satisfaisant, à une stabilité relative. Et ce résultat n'est dû que dans une bien faible mesure à la volonté réfléchie, au raisonnement, à la conscience En somme, la société ne subsiste que parce que l'homme est un être sociable. L'organisation intérieure de la société se modifie sous l'action de mille causes différentes. Elle répon-
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dra à un type de civilisation plus ou moins élevé. En ellemême, la société apparaît comme indestructible.
Qu'est-ce maintenant que la politique? C'est la fonction sociale dont l'objet est la constitution et la mise en œuvre de l'autorité publique. Une société ne saurait se passer d'un pouvoir suprême. Pouvoir ayant pour mission d'employer la contrainte, soit pour réprimer les infractions à l'ordre social, soit pour maintenir ou fortifier l'Etat dans ses rapports avec d'autres nations, soit enfin pour atteindre un idéal supérieur que les individus, livrés à eux-mêmes, sont capables de concevoir, mais non pas de réaliser.
L'Etat sera monarchique, oligarchique ou démocratique, selon que la fonction politique sera exercée par un souverain unique, par une classe de citoyens, par le grand nombre. A un certain degré de civilisation, chacun, fût-il sujet d'un monarque absolu, s'intéresse dans une mesure plus ou moins large à la politique. Au sein de la démocratie la plus avancée, chacun, fût-il dix fois électeur, accordera nécessairement aux manifestations de la vie politique une attention moins continue qu'à celles de la vie sociale, considérée dans son ensemble. On est homme avant d'être citoyen. L'importance de la fonction politique par rapport aux autres fonctions sociales variera sans aucun doute avec les circonstances. Si l'Etat est en conflit avec les nations voisines, si la Société est intérieurement déchirée, si elle renferme des forces rivales ou ennemies qui se tiennent mutuellement en échec, si elle est incertaine de sa direction, si elle éprouve le besoin de secouer le poids de traditions qui alourdissent sa marche, — le rôle de la contrainte grandira et, par suite, l'importance de la politique. Les phénomènes de la vie politique se mêleront à ceux de la vie sociale et se confondront souvent avec eux.
Les Etats-Unis de l'Amérique du Nord offrent cette particularité que la vie politique y est relativement peu de chose. A cet égard, il n'est sans doute pas un Etat de l'ancien monde où le rôle de la politique dans l'ensemble de la vie sociale ne soit notablement plus considérable. La société américaine fonctionne, s'organise, se développe par l'effet d'une force qui lui est en quelque sorte inhérente et dont les manifestations multiples n'ont avec la politique, le plus souvent, que des contacts accidentels. Non pas que l'Etat soit en Améri-
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que moins interventionniste qu'ailleurs. Sous plus d'un rapport, il est davantage. Toutefois, son action demeure secondaire en ce sens qu'elle affecte assez faiblement la puissance créatrice et la vitalité des forces sociales. Il est vrai que les Américains se passionnent pour les luttes de partis, mais, en réalité, le retentissement de ces luttes sur la constitution du corps social n'est guère perceptible. L'épiderme s'échauffe et trahit une agitation assez violente. Elle est passagère. Les fibres profondes restent indemnes. Les organes essentiels continuent régulièrement leurs fonctions. Que le succès demeure aux républicains ou aux démocrates, l'allure et la direction de l'évolution sociale n'en seront pas sensiblement altérées. L'autorité publique, soit qu'elle légifère, soit qu'elle administre, ne peut exercer ici qu'une action fort limitée. Les politiciens n'habitent qu'une région superficielle de l'organisme social. L'opinion publique le sait bien. Et c'est pourquoi, connaissant parfaitement leurs défauts, elle se résigne à les laisser, faire Elle n'ignore pas que les abus qu'ils commettent ne modifieront guère les destinées de la nation.
S'il en est ainsi, c'est évidemment parce que la société américaine ne contient pas, ou du moins, n'aperçoit pas chez elle, jusqu'à présent, des causes profondes et persistantes de désaccord. Assurément, les contrastes n'y manquent point, ni les rivalités, ni les conflits aigus. Qu'est-ce que tout cela, sinon les manifestations de la vie d'un peuple, d'une cité, d'une famille? Cela n'empêche pas que la nation, prise en masse, ne sente et ne veuille de la même façon sur les problèmes essentiels. S'il se produit des dissidences — et elles sont inévitables — elles sont courtes, transitoires et n'aboutissent point à un schisme durable. Une telle situation pourrait se modifier dans l'avenir. Elle existe actuellement. Et c'est précisément cette identité de sentiments primordiaux, qui •explique ce fait, en apparence, singulier, que les partis adverses représentent en somme les mêmes idées, et qu'ils proposent à l'adhésion de la multitude des programmes à peu près semblables.
Mais alors — et c'est la question ultime à laquelle nous devons forcément arriver — pourquoi les partis existent-ils? Et quels sont les intérêts auxquels ils correspondent? Auraient-ils, malgré leur inutilité extérieure, une fonction déterminée à remplir?
Oui, cette fonction existe. Le domaine réservé à la politique est relativement étroit. Son importance n'en est pas moins considérable. Grâce au « régime des partis », le principe de la discussion libre, du débat public et contradictoire y prévaudra complètement. S'il est vrai que la nation américaine, lorsqu'il s'agit de questions capitales, témoigne d'une volonté à peu près unanime, des diversités presque infinies d'opinions peuvent se produire quant au choix du moyen à employer. C'est proprement ici la matière de la politique quotidienne. Chez une nation peu jalouse de se gouverner elle-même et qui s'abandonne volontiers aux initiatives de l'autorité, la similitude des sentiments dominants aboutira sans peine à l'absolutisme. Au contraire, un peuple épris de liberté et de publicité, accoutumé de longue date à faire lui-même ses affaires, associera à l'idée d'une décision à prendre, cette autre idée d'un débat contradictoire, où, de toutes les solutions possibles, les deux meilleures, ou paraissant telles, demeureront en présence avec des chances de succès presque égales. Sous l'empire d'une telle conception, des partis se formeront et se maintiendront. Logiquement, il ne devra, d'une manière générale, en subsister que deux. Leurs divergences seront insignifiantes. Organes d'une opinion publique à peine divisée, ils tendront au même but. Qu'importe ! Il suffira d'un dissentiment sur un point secondaire pour que tout objet soit vérifié sous tous ses aspects, éprouvé jusqu'au fond. L'avantage est inestimable. Comme tout avantage, il doit se payer. Sa rançon est l'organisation de partis permanents avec tous les inconvénients qu'une telle organisation entraîne : corruption, favoritisme, intrigues, exploitation quelquefois cynique des profits matériels du pouvoir. Quelques-uns de ces vices sont susceptibles d'être atténués. Ils ne disparaîtront jamais complètement. Fussent-ils inguérissables, il semble que la démocratie américaine, estime n'avoir pas payé trop cher, en les tolérant, les bienfaits incomparables de la constitution qu'elle s'est donnée — et qu'elle n'a réussi à mettre en œuvre que par un tel procédé.
Un procédé... C'est bien là le signe distinctif du régime des partis, tel qu'il fonctionne en Amérique. Antérieurement, déjà, nous avons signalé ce caractère dans la constitution
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des partis politiques anglais. Mais, en Angleterre, les partis sont encore quelque chose de plus. Ils symbolisent les deux tendances fondamentales et opposées que l'on retrouve au sein d'un organisme bien ordonné L'originalité de l'Angleterre est précisément d'avoir fait d'une telle opposition un procédé de gouvernement. En Amérique, le procédé apparaît dans toute sa pureté, dégagé des contingences qui, en Angleterre, motivèrent son introduction et accompagnèrent toujours sa mise en œuvre. Républicains et démocrates expriment avec la même énergie les sentiments de la communauté politique tout entière. Leurs compétitions n'ont d'autre utilité que de porter à sa suprême puissance, dans les questions d'application, le principe du débat public et contradictoire On aperçoit sans peine tout ce que le régime des partis, réduit au rôle de procédé de gouvernement, doit perdre en dignité, en signification profonde, en intérêt dramatique. Malgré ces vices, qui irritent une conscience délicate, il a coïncidé avec le progrès matériel et moral d'une formidable démocratie, qui, par la continuité même de son succès, n'a pu qu'affermir notre foi dans la vertu des institutions populaires. Ne serait-il pas pour beaucoup dans un pareil résultat ?
Toutefois, ne l'oublions point, le maintien du régime des partis dépend, en Amérique, de plusieurs conditions, à défaut desquelles son exercice serait à peine concevable. Ces conditions sont la limitation du rôle dévolu à la politique proprement dite, le goût et l'habitude de la liberté, enfin l'absence de dissidences permanentes et incurables au sein du corps social. Ces conditions, manquant, le régime cesserait d'être viable. C'est ce qu'a démontré, en Amérique même, la guerre de la sécession. Et l'étude des Etats du continent européen confirmera, pensons-nous, la justesse de cette conclusion.
Au cours du xixe siècle, le gouvernement représentatif a pris pied successivement dans les Etats du continent (i)
(1) Pour l'organisation des partis politiques dans les Etats de l'Europe continentale, on peut consulter l'excellent ouvrage de A.-L. Lowell : Governments and parties in continental Europe (2 vol., 1896). Cet ouvrage ne s'occupe d'ailleurs que de la France, de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Autriche- Hongrie, de la Suisse. (Voy. aussi Ch. Seignobos Histoire politique de l'Europe contemporaine. Evolution des partis et des formes politiques.)
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Seules, la Russie et la Turquie demeurèrent fidèles à la tradition autocratique qui leur vient de l'Orient, (i) Cette rapide propagation s'explique dans une large mesure par le prestige qui entourait les institutions britanniques. Ce n'est pas que, dans aucun des pays continentaux, on doive considérer le gouvernement représentatif comme une importation purement exotique, sans attache avec le passé de la nation. Partout, au contraire, à la veille de l'ère moderne, et durant la première partie de cette période, les éléments du régime constitutionnel et représentatif se rencontrent ; et leur caractère est à peu près, le même qu'en Angleterre. Seulement, à l'instant critique, ils ne parvinrent pas à s'organiser d'une manière satisfaisante. L'absolutisme monarchique arrêta leur développement et se flatta de les détruire.
Mais le triomphe de l'absolutisme, qui trouve sa justification dans la nécessité de constituer rapidement et solidement l'Etat moderne, eut lui-même quelque chose d'accidentel. Il dut finalement céder dans une mesure plus ou moins large — et tout au moins extérieurement — aux revendications qui réclamaient l'établissement d'une constitution représentative. Ces revendications, par leur origine lointaine, se rattachent sans doute à l'esprit d'où procédèrent autrefois les institutions que l'absolutisme avait abolies ou neutralisées. Mais il eût été vain de vouloir renouer directement avec un passé oublié. Par contre, on songea tout naturellement à profiter de l'expérience que l'Angleterre avait poursuivie, durant cet intervalle. On imita avec plus ou moins d'exactitude et de bonheur, la constitution britannique. Cette constitution, éminemment plastique, et, en fait, continuellement modifiée, se présentait, dans la première moitié du xixe siècle, avec des formes particulières. Elle impliquait, à cette époque précise, la mise en œuvre du gouvernement parlementaire au moyen de partis fortement disciplinés. On oublia trop aisément les circonstances historiques et spéciales qui contribuèrent à la formation de ce régime et qui favorisèrent son fonctionnement au sein des communautés anglo-saxonnes. Il
(1) Il ne faut pas oublier que ces lignes furent écrites en 1900. La Russie est devenu un état constitutionnel depuis 1905 et la Turquie depuis 1908. Mais la sincérité et le succès du « régime représentatif », tel qu'il fonctionne en Russie et en Turquie, ce sont là actuellement des points qui prêtent à discussion.
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apparut comme doué d'une excellence propre et comme étant l'expression d'une vérité rationnelle. Il n'est guère de pays où l'on n'ait essayé de le mettre ne pratique. Nulle pari, il ne fonctionna d'une manière normale, et partout la copie s'éloigna plus ou moins du modèle. On peut se demander si ces prétendues déviations, ingénument critiquées à ce titre, ne furent pas simplement la manifestation d'efforts originaux et légitimes, par lesquelles les nations continentales cherchèrent, tant bien que mal, à concilier avec leurs traditions et leurs intérêts les formules politiques que l'échec de l'absolutisme les avait contraintes d'emprunter hâtivement à l'Angleterre. Les résultats varièrent suivant la nature des milieux où ces tentatives se produisirent.
Le « régime des partis », cher aux communautés anglosaxonnes, suppose que le gouvernement est exercé par un parti, au nom d'un parti, et, jusqu'à un certain point, dans l'intérêt d'un parti. Ce régime n'est viable- que s'il est réputé légitime par la conscience politique de la nation. Il doit pouvoir se réclamer d'une espèce de consensus universel. Ce consensus, nous l'avons constaté précédemment, ne se réalisera que moyennant la réunion des conditions déterminées. Il faudra, d'une part, que les partis représentent quelque choses de vivant et de réel, qu'ils ne se meuvent pas uniquement à la surface des choses, qu'ils correspondent à des forces sociales actives et profondes. Il faudra, d'autre part, que leurs contrastes ne soient pas trop violemment accentués ou, pour mieux dire, que leurs oppositions plongent dans un sol qui leur soit commun.
Lorsque ces conditions font défaut, le régime des partis, tel qu'il est appliqué chez les nations anglo-saxonnes, ne pourra s'exercer. On n'en aura que l'apparence. Ou bien on se verra dans la nécessité d'y renoncer franchement et de recourir à d'autres combinaisons.
Il y a des Etats où le gouvernement représentatif fut nominalement introduit à l'heure où la conscience politique de la nation était imparfaitement développée. Il leur manquait — et il leur manque peut-être encore — une opinion qui soit
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réfléchie, instruite, permanente. En dépit du langage employé par les textes législatifs, la nation ne participe pas d'une manière directe et constante aux affaires de l'Etat. Il ne s'agit pas simplement d'une exclusion dont souffriraient les masses populaires. La classe supérieure et la classe moyenne ne se sentent ni la force ni le goût de faire prévaloir leur volonté. Celle-ci est incertaine et fugace. Le citoyen aspire, tantôt vaguement, tantôt avec ardeur, à des résultats qu'il entrevoit. Faute d'expérience et d'habitude, de suite dans les idées, de continuité dans l'énergie, la société ne se croit pas tenue de participer à la gestion de la chose publique. Elle accepte docilement la vieille conception qui fait du gouvernement l'arbitre des affaires de l'Etat.
Qu'était-ce jadis que le gouvernement, sinon le monarque et ses ministres. C'était, en somme, la volonté du souverain, parfois déterminée par des influences de cour, généralement soumise à l'empire de la tradition. Que l'on se figure l'établissement, dans un pareil milieu, d'un régime constutionnel et parlementaire. Des assemblées seront élues, où siégeront les <( mandataires du peuple ». Il est douteux que ces mandataires représentent des forces sociales positives et agissantes, puisque la société demeure indifférente', sauf le cas de crises exceptionnelles, à leurs programmes et à leurs opérations. Les partis qui se forment et qui n'hésitent pas à se revêtir de dénominations classiques, consacrées ailleurs par une longue expérience, — conservateurs, libéraux, progressistes, radicaux, — sont constitués en réalité par une couche superficielle de spécialistes de la politique. Ils ne puisent pas dans la masse profonde de la population l'énergie qui les alimente. Il vivent par euxmêmes et pour eux-mêmes. Leur autorité n'existe qu'à compter du jour où le pouvoir leur appartient. Ils empruntent alors à la force traditionnelle et permanente du gouvernement, au respect ou à la crainte qu'ils inspire, la puissance éphémère dont ils jouissent. Aussi tous leurs efforts ont-ils pour objet la conquête et la conservation des fonctions publiques. L'emploi de la légalité tourne régulièrement en leur faveur. Le ministère qui préside aux élections compte avec certitude sur une majorité de députés fidèles.
Lorsqu'un pareil régime met immédiatement aux prises des partis opposés, il aboutira facilement à une lutte éternelle entre factions adverses, à l'anarchie politique, compatible,
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dans une certaine mesure, avec une espèce de stabilité sociale. Dans ces conditions, la dictature militaire apparaît fréquemment comme un moyen d'empêcher ou d'interrompre la guerre civile. La situation qui vient d'être définie s'est rencontrée assez fréquemment dans les républiques de l'Amérique du Sud.
Une solution différente est possible dans les Etats où l'organisation politique possède, en dehors des partis, un élément d'ordre et de stabilité. Il est arrivé à la monarchie de remplir avec assez de bonheur cette fonction régulatrice et modératrice. Tous les partis conservant l'espérance d'occuper légalement le pouvoir, aucun d'eux ne se décide à l'insurrection. Il appartient au souverain de discerner l'heure où un* changement dans le personnel gouvernemental devient opportun. Un tel résultat ne se réalisera que si le souverain est tout à la fois habile et suffisamment respecté. Cette méthode de gouvernement offre nécessairement des variétés nombreuses et des degrés. Au Japon, elle confinera de bien près à l'absolutisn.e. Ailleurs, — en Grèce, par exemple, — elle n'empêchera pas la monarchie, manquant de racines dans le pays, de n'avoir qu'une existence assez précaire. En Roumanie, en Espagne, en Italie, elle est pratiquée régulièrement et l'opinion publique incline à la considérer comme normale et légitime. Il va de soi que si l'on voulait appliquer ici un critérium tiré de la constitution britannique, on ne pourrait s'empêcher de conclure que l'on est en présence d'une parodie. On aurait tort de prononcer une condamnation aussi sommaire. Le régime, que nous avons décrit, n'aurait pu, sans doute, être autrement qu'il n'est. Et d'ailleurs, malgré ses défauts visibles, il n'est pas dénué de mérites. Il implique un minimum irréductible de liberté, de lumière, de contrôle, de discussion contradictoire. Il permet au souverain de ne pas s'obstiner, au-delà de toute prudence, dans une politique fâcheuse, et de changer de direction sans qu'on puisse l'accuser de se rétracter et de se démentir. Cette faculté d'oscillation est une garantie précieuse. Puis, ce régime oppose un obstacle au rétablissement pur et simple de l'absolutisme. Enfin, il a une vertu éducative. Grâce à lui, la vie politique, concentrée tout d'abord dans un cercle assez étroit de spécialistes, a chance de se propager peu à peu dans le reste de la population. A ce
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titre, il serait un acheminement vers un état de choses plus sain, tout au moins chez les nations moralement et intellectuellement capables de liberté. Malgré tout, il conserve un caractère équivoque et l'on n'ose trop compter sur sa stabilité. Il réclame chez le souverain beaucoup de tact et une grande liberté de jugement. Si le monarque se méprend sur la force respective des partis, ou s'il se laisse asservir par l'un d'eux, des troubles graves pourront être la suite de cette rupture d'équilibre. Enfin, — et c'est là pour le système tout entier le péril par excellence — il pourrait se faire qu'un désaccord éclatât et grandît entre les représentants de la politique officielle — monarque, ministres, membres du Parlement — et les sentiments de la nation. L'opinion publique cesse d'être passive, sans avoir encore la force d'être active, de s'organiser et de dicter sa loi. Elle blâme, résiste et se dérobe, mais ne gouverne point. De là un malaise qui dégénérera facilement en crises aiguës. Les tentatives révolutionnaires et l'intervention des chefs d'armée manifestent alors l'action des énergie élémentaires de l'Etat et la violence triomphante impose des solutions fatalement provisoires. Ce sont là, nul ne l'ignore, les vicissitudes auxquelles fut exposé le « régime des partis » en Espagne. On a pu craindre que des dangers du même ordre ne l'assaillent en Italie. On doit supposer, toutefois, que dans ce dernier pays, doué d'une remarquable intelligence politique, la transition à un régime plus normal et plus largement représentatif s'effectuera sans convulsions graves.
D'autres nations ne souffrent point d'un développement insuffisant de la conscience politique. Elle y est, au contraire, vive et sensible, bien souvent émue et frémissante. La population est, dans une mesure déjà fort large, capable d'intentions suivies, et, dans cette mesure également, elle s'intéresse aux affaires de l'Etat. Des partis se forment — inévitablement — auxquels ne manquent ni l'intelligence, ni la discipline, ni la faculté de concevoir un idéal. Chacun d'eux peut compter sur les sympathies et le concours actif de masses dévouées. Et toutefois, dans aucun de ces états, on ne voit s'établir le régime des partis sur le modèle anglais. C'est qu'aussi bien une condition essentielle fait défaut. Cette condition
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est une sincère communauté de sentiments sur un certain nombre de questions vitales et, avant tout, sur les questions qui affectent directement l'organisation sociale et la constitution de l'Etat.
Cette dissidence trop prononcée — et d'où procèdent des divisions incurables — peut avoir elle-même les causes les plus diverses. La race et le langage, la religion, les rapports économiques, la tradition et les habitudes, des préjugés héréditaires et des rancunes récentes, des manières différentes de concevoir l'ordre social, tout cela peut amener la formation de partis qui, trop souvent, n'entreront en contact que pour se blesser, et qui, faute d'entente sur quelques points fondamentaux, ne réussiront pas à faire de leur rivalité le moteur central d'un système politique.
S'imagine-t-on que le régime des partis serait viable dans la monarchie austro-hongroise ; dans cette contrée où des races différentes, parlant des idiomes différents, luttent pour la suprématie ; où la dissolution de l'Etat et la guerre intestine apparaissent, sinon comme probables, du moins comme possibles? Croira-t-on qu'il trouverait, dans l'empire d'Allemagne un terrain beaucoup plus favorable? Sans aucun doute, les oppositions y sont bien moins tranchées. Elles sont encore assez accentuées pour empêcher le fonctionnement régulier du gouvernement parlementaire, On rencontre au Reichstag aussi bien dans les diètes des Etats confédérés, des groupes politiques suffisamment disciplinés. Ni dans les parlements, ni dans le pays, il n'existe de « partis » au sens anglais ou américain de ce mot. Pour ne rien dire des socialistes, qu'une fiction officielle rélègue plus ou moins en dehors de l'Etat, il est certain que le libéral de l'Allemagne du Sud, le progressiste de Berlin, le catholique rhénan, le gentilhomme du Brandebourg aspirent, chacun de son côté et en toute bonne foi, à la réalisation d'un idéal politique et social qui ne pourrait s'accomplir sans ruiner les espérances de ceux qui pensent autrement qu'eux. Les divergences sont trop prononcées, trop multiples, et elles portent sur des questions trop graves, pour que leur conflit puisse se manifester dans l'Etat comme une force régulatrice. Assurément, on découvrira en Allemagne cette similitude de vues, ce consensus plus ou moins
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sourd sans lequel un Etat aurait peine à subsister. Mais c'est en dehors des partis qu'il conviendra de les chercher.
On n'apercevra pas davantage, croyons-nous, les conditions dont dépend le régime des partis, soit en Danemark, soit en Suède, soit en Norwège (i). Au point de vue du droit constitutionnel, la situation n'y est pas sans analogie avec celle que nous ofïie l'Allemagne. Enfin, une expérience bientôt séculaire tend à démontrer qu'il n'a pu s'acclimater en France, où se poursuit la crise aux aspects multiples inaugurée par la Révolution. Et c'est une question de savoir, si, malgré une réussite apparente, il peut être considéré comme définitif en Belgiaue ou en Hollande.
Dans les Etats où le régime des partis ne trouve pas un terrain qui soit propice à sa fructification, quel est le système gouvernemental qui devra prévaloir ? Il est impossible d'y revenir à l'autocratie pure et simple et d'y supprimer toute espèce de représentation nationale. Ce n'est pas assez de dire qu'une entreprise aussi violente soulèverait presque à coup sûr des résistances insurmontables. Eût-elle même des chances de succès, le gouvernement qui l'aurait menée à bonne fin se trouverait, immédiatement après, embarrassé de sa victoire. Dans un pays très civilisé, où les relations sociales sont très complexes, l'opinion publique est un fait, ou, pour mieux dire, une force avec laquelle un gouvernement, quel qu'il soit, doit prendre à chaque instant contact. Sinon, il erre dans la nuit et lisque de sentir le sol se dérober sous ses pas. Un parlement élu dans des conditions à peu près normales est l'organe naturel de l'opinion publique, le seul qui ait en lui une autorité sur laquelle le gouvernement puisse s'appuyer. Le système représentatif — nous ne disons pas le gouvernement parlementaire — est aujourd'hui une nécessité. Mais — et c'est le problème à résoudre — si les partis politiques sont incapables comme tels de revendiquer la possession du pouvoir, par quelles mains et sous quelles formes la puissance souveraine sera-t-elle exercée ?
(1) Il faut toutefois noter que dans les états Scandinaves (pour ne rien dire de la séparation consommée entre la Suède et la Norwège en 1904) l'évolution politique semble se dessiner dans le sens d'un renforcement des pouvoirs des assemblées représentatives, c'est-à-dire dans le sens de l'établissement du régime parlementaire proprement dit,
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Pour répondre à cette question il importe de considéier plus particulièrement les résultats auxquels ont abouti l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, la France et la Belgique.
Dans les Etats à traditions monarchiques, — et c'est le cas notamment pour l'Autriche-Hongrie et pour l'empire d'Allemagne — la solution consiste à placer franchement l'autorité publique en dehors et au-dessus des partis et, par conséquent, en dehors et au-dessus de la représentation nationale. Le souverain demeure, en vertu d'un droit immémorial, le seul dépositaire, l'organe de la souveraineté. Ce n'est pas que sa puissance soit arbitraire ou illimitée. Il lui faut le concours des représentants de la nation pour légiférer, pour administrer, pour percevoir l'impôt. Mais ce concours ne peut lui être constitutionnellement refusé pour des raisons étrangères au mérite intrinsèque des mesures qu'il propose. Un refus de voter le budget n'est pas regardé comme un moyen licite de contraindre le gouvernement à capituler entre les mains de la Chambre. Ce qu'il y a dans l'autorité souveraine de durable et de constant, échappe à l'action du parlement. La volonté suprême de l'Etat se confond avec la volonté suprême du monarque. Tout parti politique exerce éventuellement une influence et celle-ci sera quelquefois très marquée. Aucun d'eux ne peut prétendre à ce que sa volonté, momentanément prépondérante, devienne à ce titre seul et par l'effet d'une fiction hardie, la volonté de l'Etat, une source créatrice du droit. La volonté du monarque, supérieure à ses volontés contradictoires et hostiles, a pour mission de les concilier et, au besoin, de les courber devant la notion de l'intérêt général.
Un tel régime fonctionne dans l'Autriche-Hongrie et en Allemagne, au prix, il est vrai, de beaucoup de difficultés, de périls et de compromis dans le premier de ces Etats ; avec un indéniable succès dans le second. En Hongrie, il incline vers le gouvernement parlementaire proprement dit. En Cisleithanie, sous le déchaînement des passions de race, il risque d'être acculé à la nécessité d'un coup d'Etat. En Allemagne, il est généralement accepté sans protestation. Bien entendu, il n'est praticable que dans les pays où — même abstraction faite des qualités individuelles du souverain — la
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foi monarchique n'est pas éteinte ; où, par un consentement tacite et unanime, les citoyens, à quelque parti qu'ils appartiennent, adhèrent à cette idée que l'autorité de l'Etat ne procède pas de leur volonté, qu'elle est une chose sainte, traditionnelle et bienfaisante, qui doit être respectée et servie dans la personne du chef héréditaire entre les mains de qui elle repose. Ce sentiment venant à s'altérer, l'âme impalpable qui prête vie à une telle conception s'évanouira. Alors, si le régime des partis, sur le modèle anglais ou américain ne parvient pas à s'établir, c'est l'inconnu avec toutes ses vicissitudes.
L'histoire de France nous offre, à cet égard, les exemples les plus significatifs. Les conditions nécessaires au fonctionnement normal du régime des partis n'y furent jamais — n'y sont pas encore réunies. A première vue, cette observation semble faite pour étonner. Où donc trouver, en Europe, une contrée où la richesse soit plus également distribuée ; où les distinctions sociales soient moins blessantes ; où les mœurs, dans leur douceur et leur bonne grâce, aient plus d'uniformité ; où l'esprit national se montre, dans les diverses régions du pays, plus semblable à lui-même? Mais tout cela n'est pas assez. Ce que l'on chercherait vainement en France, c'est une suffisante communauté de sentiments et d'idées touchant les principes essentiels de l'ordre politique et social.
La France d'aujourd'hui subit la fatalité des événements d'autrefois. A la suite de la Révolution, des tendances violemment antagonistes se sont fait jour, des conceptions radicalement opposées se heurtèrent, entre lesquelles une conciliation définitive ne s'est pas réalisée. La ruine du principe monarchique et la disparition du représentant héréditaire de la tradition nationale, entraînèrent forcément l'affirmation du dogme de la souveraineté populaire. A l'abri de cette maxime intangible, et se réclamant également d'elle, les aspirations les plus contradictoires ne cessèrent pas de se produire. La démocratie, dans une courte période d'enthousiasme et de fureur, avait détruit un régime qui penchait sous le poids des abus et de la caducité. Inexpérimentée et remplie d'illu-
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sions, elle ne réussit pas à remplacer par une organisation viable, les institutions qu'elle venait d'abolir. La classe moyenne, dont l'idéal fut toujours une continuation de l'ancien régime, purifié de ses erreurs ainsi que des inégalités juridiques qu'il sanctionnait, demeura maîtresse des destinées du pays. Si son influence fut presque toujours prépondérante, sa domination ne cessa point d'être précaire. La classe populaire, dont le premier élan avait été brisé, restait continuellement émue. La classe moyenne acceptait volontiers son concours lorsque le danger d'une réaction proprement dite, d'un retour à l'ancien régime apparaissait comme trop pressant. D'une manière générale, elle s'appliquait avec constance à réaliser un idéal social très précis, dont l'essence était d'assurer à l'individu toute liberté d'agir, d'acquérir et de posséder sous la protection de pouvoirs publics fortement constitués. Assez indifférente à la forme du gouvernement, elle adhéra successivement à la monarchie de droit divin, à la monarchie populaire, à la dictature militaire, à la république. Il lui suffisait que le régime victorieux la rassurât sur les entreprises qui seraient tentées au nom du vieil idéal révolutionnaire — idéal confus d'égalité et de bonheur. Elle maintint longtemps sa prépondérance, tantôt en profitant du manque d'organisation et des imprudences de la démocratie, tantôt, quand le péril devenait trop menaçant — en cherchant un refuge dans le césarisme militaire. Celui-ci, afin d'apaiser les résistances, cherchait à maintenir le peuple entier dans un rêve de gloire. Son échec final en 1870 montra la fragilité d'un semblable système.
Cette antinomie persistante entre les sentiments de la bourgeoisie et les aspirations de la masse fut sans doute l'une des raisons qui mirent obstacle à l'établissement du régime des partis. Des dissidences trop marquées, le désir et l'absolution d'actes de violence ne s'accordent guère avec un mode de gouvernement qui, malgré l'âpreté des luttes et des controverses, suppose la présence, dans les camps ennemis, d'une masse solide d'idées similaires. Ce qui, du reste, compliquait la situation en France, c'était la vitalité de réminiscences monarchiques et d'influences religieuses, réfractaires à l'esprit d'où procède la société moderne, impuissantes à prévaloir comme telles, réduites par conséquent au rôle d'élément
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perturbateur et, en fait, se résignant, presque toujours, à prêter leur appui à la prépondérance de la classe moyenne.
C'est assez dire que la France, malgré certaines apparences, est demeurée étrangère au parlementarisme britannique. Sous la restauration, la classe moyenne fut poussée à la révolution par de maladroites tentatives de réaction cléricale. Durant les dix-huit années de la monarchie de Juillet, le gouvernement parlementaire ne vécut, en somme, que d'une existence factice. Un système de suffrage restreint avait éliminé de la scène politique une démocratie déjà sûre d'ellemême. L'éclat des tournois oratoire, masquait à peine le caractère artificiel et souvent personnel de. di semions qui se produisaient parmi les représentants de la classe dominante. Le Second empire, en supprimant le gouvernement parlementaire, supprima le rôle politique des partis. Lorsqu'il tomba — et surtout lorsque le péril d'une re. tauration monarchique et celui d'une dictature militaire parurent définitivement conjurés — le moment était venu, semblait-il, d'appliquer franchement le modèle que proposait l'Angleterre. Pourquoi, dans le cadre de la Constitution républicaine, un parti conservateur ne se serait-il pas organisé en face d'un parti réformiste? L'antithèse des whigs et dei tories, chère à certains publicistes, aurait pu devenir, même à Paris, une vérité. Illusions promptement évanouies! Pa. plus aujourd'hui qu'en 1820, en 1840, en 1860, en 1880, en 1890, le « régime des partis » n'est réalisable en France.
Il y a trente an. environ (i), la démocratie fut en giande partie redevable de ses succès aux humiliations et aux revers que le régime antérieur n'avait pas eu épargner au pays. Recueillant un héritage des plus lourds, emprisonnée dans un réseau de traditions multiples, acceptant des obligations qu'elle ne pouvait répudier sans péril, elle n'opéra, somme toute, que des réfoimes limitées. Malgré cela, elle ne cessa pas d'être en butte aux entreprises de la « réaction » et d'être menacée par leb tentatives des anciennes « classes dirigeantes», désireuses de reconquérir dans l'ordre politique, leur suprématie perdue. La démociatie, condamnée à rester perpétuellementsur la défensive, ne pouvait consentir au triomphe, fût-
(1) Ces lignes furent écrites en 1900.
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il momentané, d'adversaires, dont les espérances étaient la négation des siennes. Son effort immédiat devait tendre, par conséquent à les écarter, à tout prix du pouvoir. La crainte justifiée d'un retour offensif de la réaction donnait sans doute, aux époques de crise, plus de cohésion aux représentants de l'opinion démocratique. Elle mettait obstacle, dans les périodes de calme, au fonctionnement normal du gouvernement parlementaire et empêchait le « régime des partis r de devenir, comme en Angleterre, un régulateur de la vie nationale. L'absence d'un semblable régulateur se fit particulièrement sentir au sein da assemblées délibérantes et, notamment au sein de la Chambre des députés. La majorité républicaine, condamnée à la possession permanente du pouvoir, éprouva les effets fâcheux de cette omnipotence. La conquête d'un ministère apparut comme l'objet essentiel de la politique. Dès lors, le parti républicain se déroba à toute discipline continue. Il se morcela en fractions, dont les alliances et les compétitions dérouteront les historiens de l'avenir. Ces groupements répondent tantôt à des nuances de doctrines, tantôt à des considérations d'ordre personnel ; mais, en .omme, ils ne représentent nullement une opposition bien nette d'aspirations et d'idées. Un contraste plus accentué paraîtil se dessiner, — et ce fut le cas dans les dernières années — aussitôt c'est le sort des institutions démocratiques qui semble être mis en question. Derrière le rideau que forment les chambres législatives, on aperçoit vaguement des forces en quelque façon primitives et irréductibles : d'une part l'armée, dont l'intervention est le suprême espoir des « conservateurs »; de l'autre, une population ouvrière que séduit l'idéal du collectivisme. Depuis un quart de siècle, la Chambre des députés nous offre le spectacle singulier d'une assemblée souveraine obéissant avec constance à quelques inspirations directrices, mais visiblement usée par des dissensions intérieures, se défiant, non sans raison, de tout pouvoir exécutif trop indépendant, et toutefois, ne réussissant qu'imparfaitement à exercer par elle-même, ou à constituer sous son contrôle, une autorité publique forte et respectée.
On ne songera guère à Soutenir que la France possède actuellement un régime politique qui donne une complète satisfaction à ses besoins et à ses vœux. Cela ne signifie pas qu'il
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doive bientôt prendre fin. Il est possible d'entrevoir deux solutions qui permettraient de sortir d'une situation aussi indécise. Ou bien la démocratie, ayant acquis enfin une conscience claire de ce qu'elle peut et de ce qu'elle veut, exercera une action plus directe, plus suivie, plus irrésistible sur la marche des affaires. Au moyen de votes populaires ou par l'organe de ses représentants (qu'il s'agisse d'un chef d'Etat, de ministres, de législateurs), elle réalisera une œuvre de rénovation sociale. (L'exemple de la Suisse, dont il serait d'ailleurs téméraire de vouloir tirer hâtivement des conclusions trop générales, démontre tout au moins qu'une nation libre est capable de se gouverner elle-même.) — Ou bien, intérieurement divisée, incertaine du but à poursuivre, impuissante à secouer le joug d'une longue tradition autoritaire et monarchique, la démocratie française succombera de nouveau sous l'effort d'une réaction religieuse, aristocratique et militaire. Peut-être sera-ce un incident fortuit — par exemple une crise internationale — qui décidera de la victoire dans un sens ou l'autre. Quelle que soit la solution qui l'emporte, il est fort douteux que la France adopte jamais le régime des partis sur le modèle anglo-américain. Si ce régime n'a pu s'implanter après trente années de république parlementaire, il est difficile d'admettre qu'il puisse se concilier jamais avec la démocratie pure ou avec la cé?arisme. Les circonstances historiques — et probablement aussi les particularités du caractère national — amènent fatalement la France à envisager l'évolution politique et la réalisation du droit comme l'effet d'une volonté une, indivisible, souveraine, plutôt que comme le résultat de la prédominance de deux forces qui se font mutuellement équilibre, (i)
(1) Ces lignes furent écrites en 1900. L'auteur ne se dissimule point qu'elles traduisent une expression toute personnelle — et sans doute très contestable . Au moment de les réimprimer il se demande si elles ne sont pas empreintes d'une sévérité excessive. Les événements des dix dernières années semblent bien avoir démontré que le péril d'un coup d'état militaire — péril qui ne semblait pas imaginaire au lendemain du Boulangisme et de l'affaire Dreyfus — ne mérite plus d'éveiller aucune appréhension sérieuse. Mais les conclusions de l'auteur ne paraissent pas devoir être modifiées en ce qui regarde la presque impossibilité d'organiser actuellement en France le régime des partis sur le modèle anglais .
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Au point de vue de la mise en œuvre du gouvernement parlementaire, la Belgique nous offre un remarquable champ d'observations. Elle a ceci d'intéressant que le régime des partis sur le modèle britannique y a fonctionné d'une manière qui semblait normale. Durant plus d'un demi-siècle, deux grands partis, les catholiques et les libéraux se disputèrent la confiance des électeurs et se succédèrent au pouvoir avec une suffisante régularité. Le théoricien le plus exigeant aurait dû se montrer satisfait. Les catholiques représentaient l'esprit de conservation, les libéraux symbolisaient les réformes et le progrès. Cette diversité de tendances ne faisait point obstacle à un accord réel sur des points fondamentaux. La bourgeoisie était la seule classe sociale chez laquelle la conscience politique fût éveillée. En dépit de la vivacité de luttes intérieures, elle était tout entière éprise d'un ordre social et d'un ensemble d'institutions qui lui apparaissaient comme la condition même de l'existence du pays. Il est vrai que, sur un point essentiel, la dissidence était profonde. Il s'agit de la question religieuse. On rencontrait ici un conflit mettant aux prises des passions irréductibles. Ce qui, toutefois, empêchait la lutte de s'envenimer outre mesure, c'était la confiance des belligérants dans l'application d'un régime de complète liberté, dont — à l'exception de quelques cléricaux intransigeants — ils ne cessaient de se réclamer les uns et les autres. A cet égard encore, on retrouvait chez eux cette similitude de doctrines si nécessaire au développement pacifique du régime des partis.
Un tel résultat, que bien des gens inclinaient à considérer, sinon comme définitif, du moins comme assuré d'un long avenir, ne fut-il qu'une solution transitoire, destinée à disparaître après une courte épreuve? Il est permis aujourd'hui de se le demander. Le régime sous lequel vécut la Belgique pendant soixante années environ, impliquait la prépondérance de la classe moyenne. Voilà un peu plus de quinze ans que la démocratie ouvrière, longtemps indifférente aux luttes politiques et d'ailleurs frappée d'incapacité par le suffrage censitaire, s'organisa et s'ébranla au nom du socialisme. La prééminence politique de la bourgeoisie étant menacée, il s'opéra au sein de cette classe ce mouvement de réaction dont les
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effets sont visibles chez toutes les nations de l'Europe. Elle inclina de plus en plus vers les idées conservatrices. Ces idées ayant en Belgique pour représentant attitré le parti catholique, celui-ci profita tout d'abord de cette évolution et conquit une suprématie qui alla s'accentuant. Le déplacement de voix ne fut pas très considérable. Il suffisait pour que l'équilibre fût rompu. Dès lors, le régime des partis était vicié dans son essence. Le triomphe persistant des catholiques mit à nu ce qu'il y avait d'incompatible entre leurs doctrines et celles des libéraux. L'accord existait sur la forme des institutions. Relativement à l'esprit qui doit les animer, l'antagonisme excluait toute entente. On comprit de mieux en mieux que chacun des deux partis aspirait, et avait toujours aspiré à la destruction de l'autre ; que les oscillations régulières d'autrefois résultaient de circonstances fortuites et, notamment de l'impuissance où se trouvait chacun des adversaires d'éliminer ou de paralyser son rival.
Cependant les ambitions et l'audace de la démocratie grandissaient. La bourgeoisie, sous la menace de troubles révolutionnaires, accorda finalement au peuple un suffrage universel mitigé. Les représentants delà classe ouvrière siégèrent désormais au parlement. Leurs revendications, énoncées avec fracas, comportaient la négation de l'ordre de choses établi. A compter de ce moment, le régime des partis, au sens classique de l'expression, n'exista plus en Belgique. Les catholiques, soutenus par la population rurale, et bénéficiant d'une répartition vicieuse des districts électoraux, se maintinrent au pouvoir. Le libéralisme fut à peu près éliminé des Chambres législatives. Cette situation, qui ne traduisait nullement la réalité des choses, était beaucoup trop factice pour pouvoir se prolonger impunément. On arriva bientôt à le reconnaître et ce fut pour rentrer dans la vérité que la Belgique imagina un système électoral d'une singularité hardie et qui va subir l'épreuve de l'expérience. Nous voulons parler de la « représentation proportionnelle ». Tout parti est désormais représenté dans les Chambres législatives proportionnellement au chiffre de voix qu'il recueille.
Le caractère essentiel d'un semblable régime c'est que le parti est comme tel reconnu et consacré par la loi. Il a une existence officielle. Il n'est plus seulement une agrégation libre
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de volontés individuelles. Il est promu au rang de rouage régulier et nécessaire dans la machine politique. L'association privée qui, par un consentement tacite, le dirige et le symbolise, a pour fonction de déterminer les préférences des électeurs de son groupe. Et tout électeur fait obligatoirement partie d'un groupe. Il est libre de choisir le régiment sous le drapeau duquel il entend combattre. Mais il ne peut entrer en ligne qu'avec le régiment dans lequel il s'est incorporé. Les tirailleurs sont proscrits.
Tout cela est curieux et nouveau. Non point tout à fait nouveau, cependant. Le système trouvait en Belgique des antécédents. Antérieurement déjà, l'existence des partis était sanctionnée par la loi. L'attribution de couleurs distinctes sur les bulletins électoraux aux deux organisations politiques qui se partageaient la bourgeoisie (le rouge aux catholiques et le bleu aux libéraux) constituait, quand on y réfléchit, un phénomène assez étrange. La grande innovation de la nouvelle loi est la reconnaissance du droit pour chaque parti d'être équitable nent représenté.
Quelles seront les conséquences pratiques de ce système? Il est, dès à présent, certain que le Parlement comprendra au moins trois partis importants : les catholiques, les libéraux et les socialistes. La condition vitale du régime anglo-américain, à savoir la présence de deux partis seulement se faisant équilibre, n'est pas réalisée. D'autre part, il est invraisemblable qu'aucun des trois partis puisse acquérir et surtout conserver indéfiniment une suprématie qui lui permette de se dire le représentant permanent de la volonté populaire. De plus, les causes de mésintelligence qui existent entre eux sont graves et multiples. Un consensus sur des points essentiels fait trop souvent défaut, ce consensus que nous avons signalé précédemment comme étant un élément capital du « régime des partis ». Enfin, le système qui consisterait à placer le gouvernement au-dessus des partis est trop contraire à la tradition, il répugne trop complètement à l'idée que les Belges se font de l'autorité royale pour avoir chance d'obtenir de sérieuses adhésions.
La situation n'est donc pas exempte de difficultés et de périls. On hésite à émettre des pronostics. Il est néanmoins per-
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mis de croire que la Belgique, sous la pression de la nécessité, se tirera d'affaire en cherchant une solution dans la réorganisation du régime des partis. Ou bien l'un des partis actuels occupera seul le pouvoir avec le concours (fréquemment malveillant) de l'un de ses adversaires. Ou bien deux des partis se coaliseront franchement (par exemple, les libéraux avec les socialistes ou avec les catholiques). Ou bien, enfin, du sein de la confusion, il se dégagera de nouveaux partis. Il est possible que les libéraux se disloquent, les uns se rattachant au parti de la « conservation sociale », les autres s' orientant résolument vers la démocratie. La Hollande, — où d'ailleurs les passions politiques sont beaucoup moins ardentes, — démontre qu'un émiettement assez marqué des partis admet des combinaisons qui ont tout au moins le mérite de se concilier avec le développement du pays. En Belgique aussi on vivra, par ce motif péremptoire que toute nation, et la Belgique autant et plus qu'une autre, a le goût indestructible de la vie.
Que l'on nous permette d'indiquer encore très brièvement les conclusions auxquelles il semble que cette étude puisse conduire.
L'existence des partis politiques est un fait qui accompagne de toute nécessité le gouvernement représentatif. Là où le gouvernement représentatif n'est qu'un simulacre, déguisant à peine un absolutisme traditionnel, le parti n'est guère plus qu'une coalition d'ambitions particulières. Là, au contraire, où le gouvernement représentatif est pratiqué avec sincérité — et cela suppose un suffisant développement de la conscience politique de la nation, — les partis deviennent l'expression de véritables « forces » sociales. Le « régime des partis » (Party Government) est quelque chose de plus. Il implique une conception selon laquelle tout parti revendique et exerce comme tel le pouvoir. Ce système n'est applicable que si la rivalité entre partis, très peu nombreux (deux en principe), également forts, et d'accord sur les points essentiels, est considérée par la nation entière comme le ressort principal de la vie politique. Le «régime des partis», envisagé par des hommes d'État et des théoriciens comme lamanifestation la plus parfaite du gouvernement représentatif, a fonctionné effectivement en
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Angleterre et en Amérique avec un plein succès, — et en Belgique, durant un certain temps, avec un succès relatif. Il est extrêmement ingénieux. Dans son pays d'origine, c'est-àdire en Angleterre, il est beaucoup plus moderne qu'on ne le croit communément, et, bien qu'il y paraisse assuré encore d'un assez long avenir, il serait imprudent d'affirmer qu'il y est définitif. Il est le résultat de circonstances multiples qui pourraient évidemment se modifier. Il en est de même dans les États-Unis de l'Amérique du Nord, où le régime des partis, réduit au rôle de procédé de gouvernement, offre la perfection d'un simple mécanisme. Chez d'autres nations, le régime des partis, pour des raisons que nous avons tenté de déduire, n'est point parvenu à s'acclimater. Cet échec, — s'il est permis d'employer ce terme, — est dû principalement à la présence de dissidences trop accentuées au sein de la nation. — Tout Etat ne subsiste que par la présence d'une fo**ce génératrice du droit. Là où cette force créatrice ne saurait résulter, comme en Angleterre et en Amérique, d'un conflit permanent, et pacifique entre partis opposés, il faut nécessairement qu'elle réside autre part. Il semble bien qu'elle ne puisse être exercée que par une démocratie capable de volontés claires et possédant les moyens matériels d'atteindre les objets qu'elle se propose ; ou bien par la monarchie qui, selon les cas, sera traditionnelle ou empruntera les formes du césarisme.
LA VOLONTÉ DU PEUPLE