‹ Essais de philosophie socialeChapitre 4 sur 13 · ÉTUDE DE PHILOSOPHIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

ÉTUDE DE PHILOSOPHIE POLITIQUE

« Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. » C'est en ces termes que s'exprime l'article 3 de la Déclaration des droits de l'homme de 1789. Que de choses dans cette courte phrase où se résume un idéal conçu jadis pour la cité antique, et qui, durant le xixe siècle, brilla comme la lumière d'un phare ! Ces quelques mots semblaient promettre l'avènement d'un régime politique où la volonté collective des citoyens, doués de droits égaux, deviendrait la volonté même de l'Etat. Le règne de la démocratie apparaissait comme une conclusion à laquelle on devait forcément aboutir. C'est au nom du peuple qu'éclataient les Révolutions. C'est en invoquant son autorité qu'elles cherchaient à légitimer leurs victoires. Il est superflu de rappeler les origines révolutionnaires du royaume de Belgique. « Tous les pouvoirs émanent de la nation », dit l'article 25 de la Constitution belge. Le dogme de la souveraineté populaire semblait bien impliquer la participation de tous les citoyens majeurs aux affaires

(1) Lecture faite à la classe des lettres de l'Académie royale de Belgique, le 6 janvier 1902. (Bulletin de l'Académie royale de Belgique. Classe des lettres 1902, pp. 15 et suiv.)

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publiques. Le suffrage universel inspirait sans doute bien des défiances aux esprits les plus sincèrement libéraux. Ils le jugeaient périlleux et prématuré là où les couches inférieures de la population n'avaient pas atteint un degré suffisant de conscience, de liberté intellectuelle et morale. En luimême, et considéré dans son principe, il paraissait inattaquable ; c'était un idéal dont il convenait de se rapprocher graduellement. En fait et dans bien des cas cet idéal devint une réalité. La France donna le signal en 1848. La grande déception du second empire ne découragea pas les déni ocra les français. Leur fidélité au suffrage universel demeura inébranlable et fut en somme récompensée. Le suffrage universel, depuis longtemps incontesté en Amérique, a fini par prévaloir dans un grand nombre de pays de l'Europe, tantôt purement et simplement, tantôt avec des atténuations plus ou moins sérieuses. La démocratie a eu l'occasion de faire ses preuves. Sans doute, dans aucun Etat, les transformations d'ordre politique ou social n'ont répondu aux vœux de novateurs intransigeants. L'humanité a témoigné d'une puissance d'inertie qui a déconcerté bien des illusions. Mais, enfin, la démocratie n'est plus simplement une espérance et un rêve. Nous assistons au fonctionnement d'institutions qui portent visiblement son empreinte. L'expérience se poursuit depuis un peu plus de cinquante ans. Certains résultats peuvent être considérés comme acquis. Il est possible de rassembler les éléments d'un jugement qui, pour ne pas être définitif, serait pourtant sérieusement motivé.

A vrai dire, les jugements ont déjà été prononcés. Ils sont loin d'être unanimes. A côté d'appréciation pleinement favorables, il en est d'autres où se marquent la malveillance et surtout le découragement.

Quant à ceux-là qui, sans professer pour les mérites de la démocratie un culte superstitieux, ont toutefois cette impression qu'elle est un fait inévitable, leur rôle apparaît comme assez simple. Ils ont pour devoir d'éprouver la valeur des critiques qu'on lui adresse, de vérifier si elles sont effecti veinent aussi graves, aussi justifiées qu'il semble quelquefois au premier aspect. Il leur appartient surtout de rechercher si ces critiques atteignent effectivement le point essentiel, si elles ne se méprennent point sur l'objet même de la discussion.

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Au nombre des accusations dont la démocratie est l'objet, il en est plusieurs, et ce ne sont pas les moins sérieuses, qui en réalité ne la concernent pas directement. De ce que l'ascendant croissant de la démocratie a coïncidé avec certains événements, de ce qu'il a été l'occasion de ces événements, il ne suit en aucune façon que l'on puisse la rendre responsable — ■ et surtout exclusivement responsable — des résultats que l'on déplore.

Deux ou trois faits paraissent significatifs à cet égard.

On se plaint un peu partout, à présent, du déclin du gouvernement parlementaire et l'on fait souvent un grief à la démocratie de cette décadence. La conclusion nous semble hasardée. En bonne justice, on devrait se borner à cette seule observation : c'est que le gouvernement parlementaire, régime organisé par la classe moyenne et qui, jusqu'à présent, a supposé la prépondérance de celle-ci, ne s'adapte qu'imparfaitement aux exigences d'une société démocratique. Peut-être est-il destiné à disparaître devant des formes politiques différentes. Peut-être lui suffira-t-il de se modifier dans une mesure plus ou moins large. Peut-être enfin, la démocratie, après quelques années de tâtonnements, réussirat-elle à adapter le gouvernement parlementaire à ses propres fins et sera-t-elle pour lui une cause de régénération. Aucune de ces solutions ne paraît devoir être repoussée à priori. L'avenir prononcera entre elles. Ce qui est vraiment trop rigoureux, c'est de célébrer les perfections du parlementarisme, afin de condamner ensuite la démocratie, à raison des altérations qu'elle inflige à un type de gouvernement que l'on voudrait immuable.

Mail il y a plus. On ne se fait pas faute de reprocher à la démocratie des mécomptes et des disgrâces où elle n'est positivement pour rien.

Cette erreur de jugement tient aux conditions spéciales où s'est accompli, au xixe siècle, le développement politique de l'Europe et de l'Amérique. Dans les pays continentaux, sauf

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exception pour la •Russie et la Turquie (i), l'ancien absolutisme n'a pu se maintenir avec ses formes traditionnelles. Il a péri parce qu'il avait cessé d'être viable. Les institutions par lesquelles on essaya de les remplacer sont loin d'avoir répondu partout aux espérances que l'on avait conçues à leur sujet. Les procédés administratifs et les habitudes toujours vivaces de l'ancien régime se combinèrent tant bien que mal avec un état de choses dont nos aïeux n'avaient pas pressenti l'existence. Le résultat offre souvent quelque chose d'instable et d'ambigu. Il est vrai que l'expérience se poursuit en apparence au nom de maximes démocratiques. Et il est encore vrai qu'elle ne va pas sans une proportion plus ou moins forte de liberté individuelle et de publicité. Mais on se méprendrait singulièrement en s'imaginant que c'est la démocratie qui sert de moteur à un pareil régime. Bien au contraire, il serait relativement aisé d'établir que si certains abus sont possibles, c'est justement parce que la masse de la nation, à raison de son inconscience, ou d'une inertie traditionnelle, ou d'un manque d'organisation, en un mot à cause de sa faiblesse, est incapable d'exercer sur la marche des événements un contrôle suffisant. Le tableau que présentent certains royaumes de l'Europe méridionale et plusieurs républiques de l'Amérique du Sud suggère des appréciations qui n'ont en général rien de flatteur. Ces Etats sont munis d'institutions démocratiques. Mais la démocratie y est fort innocente des abus qui offensent notre rigorisme. L'Espagne n'est certainement pas en droit de reprocher au suffrage universel la perte de ses colonies ou la situation difficile de ses finances. Il serait également fort injuste d'imputer à la démocratie française les fautes, aujourd'hui malaisément niables, dont le second empire, issu d'un plébiciste, s'est rendu coupable, aussi bien dans sa politique intérieure, que dans sa politique étrangère. Si le césarisme réussit, à deux reprises, à s'établir en France, c'est parce que la démocratie, trop inexpérimentée, fut incapable d'y fonder un gouvernement stable. Ceci peut évidemment servir d'excuse au césarisme, mais n'autorise pas à rendre la démocratie solidaire des erreurs où il tomba. En cette matière, l'équité commande de faire des distinctions dont les détracteurs de la démocratie s'abstiennent trop volontiers.

(1) Il ne faut pas oublier que ces lignes furent écrites en 1901 .

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Il est vrai que ces détracteurs ne manquent pas d'appuyer également leur sentence sur des exemples empruntés aux Etats où la démocratie est une réalité. Dans les Etats anglosaxons et Scandinaves, dans la France d'aujourd'hui, en Suisse, en Belgique, en Hollande, la démocratie est en exercice. Il est possible que certaines personnes, ne la jugeant pas encore assez puissante, pro lestent contre les entraves qu'elle subit. On ne saurait mettre en doute la grandeur du rôle qui lui appartient effectivement. Les faits dont on tire argument contre elle sont nombreux et graves. Sans vouloir les récuser ou diminuer leur importance, nous nous en tiendrons à une seule observation : il n'est pas de régime politique, si l'on s'attache avec prédilection à dénoncer les vices dont il souffre, qui puisse sortir indemne d'un semblable traitement. Rien de plus corrompu, affirme- t-on, que l'administration d'une grande cité américaine. S'imagine-t-on que les procédés gouvernementaux d'un empire autocratique soient purs de tout alliage? Le cynisme de politiciens flattant les moins nobles instincts de la foule est un spectacle dont s'indigne notre délicatesse. Mais le langage mesuré des hommes du monde qui, tout en se réclamant du bien public, sacrifient les intérêts du grand nombre à ceux de la classe sociale dont ils font partie, est d'une immoralité tout aussi pernicieuse. Les violences contradictoires d'une presse désordonnée sont-elles plus redoutables qu'une altération insidieuse et systématique de la vérité par le fait de journaux officieux, ne s'exprimant qu'en termes choisis? Et l'on impute encore à la démocratie de faire la part trop belle dans les affaires publiques aux influences de la fortune. L'accusation, difficile à justifier par des faits précis, est plaisante, venant de ceux qui ne sont pas loin de considérer comme un attentat tout projet ayant pour but de restreindre les immunités du capital.

En réalité, ces dénonciations ne sauraient conduire à aucune conclusion sérieuse. Quoi qu'entreprennent les hommes, le mal se mêlera à leurs actions, et il n'est aucune de leurs œuvres qui ne prête à la critique. Pour juger avec équité d'un fait aussi considérable que la démocratie au xixe siècle, c'est l'ensemble qu'il faut envisager et c'est aux résultats généraux

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qu'il convient de s'attacher. Or, on ne saurait nier que les Etats modernes où la démocratie a joué un rôle important — et même prépondérant — n'ont aucunement décliné. On remarque chez eux, et dans tous les domaines, un progrès sensible et continu. La richesse s'est accrue. L'instruction s'est développée. Ni la science, ni l'art n'ont souffert. Le niveau de la moralité générale n'a nullement fléchi. La sécurité des conditions matérielles de l'existence n'a subi aucune atteinte. L'expérience a démontré l'inanité des appréhensions que suscitait chez de fort honnêtes gens, il y a une soixantaine d'années, l'idée d'une prédominance de la classe populaire. Quelques-unes de ces inquiétudes ont même été démenties de la façon la plus imprévue. On se demandait si la démocratie serait jamais en mesure de se plier aux exigences de la politique internationale. On attendait d'elle des vues étroites et bornées, l'inintelligence du passé, une tendance à vivre au jour le jour, l'incapacité de former des desseins vastes et suivis. Ces mérites de prévoyance et de constance semblaient réservés à la monarchie et à l'aristocratie. Qu'est-ce donc que nous a révélé l'expérience la plus récente? En Angleterre et dans les Etats-Unis d'Amérique, un impérialisme conquérant, tenace et belliqueux, coïncidant avec l'avènement des masses à la vie publique ; en France, le suffrage universel prêtant son appui à une politique qui, d'une part, développe sans relâche la puissance militaire du pays, et, de l'autre, aborde les entreprises coloniales avec une audace que l'on n'eût pas soupçonnée autrefois. Il est permis de supposer que ces diverses manifestations du génie de la démocratie déconcertèrent et affligèrent bon nombre de démocrates... Tout ce que nous voulons dire, c'est que la défiance qu'inspirait la démocratie, dans un ordre déterminé de questions, semble à première vue assez peu justifiée.

Mais ne court-on pas le risque de se laisser égarer ici par de trompeuses apparences? Ne pourrait-on répondre aux partisans de la démocratie que si des faits bienfaisants sont contemporains de l'avènement de celle-ci, il serait fort injuste de lui en attribuer le mérite? Ces résultats, dira-t-on, procèdent d'un grand nombre de circonstances différentes, et tout particulièrement des conquêtes ininterrompues de la science et de l'industrie. Les Etats autocratiques et monarchiques

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n'ont rien à envier sous ce rapport aux Etats démocratiques. Si, dans le domaine de la politique, la démocratie ne s'est pas montrée aussi incapable, aussi funeste que l'on aurait pu le craindre, c'est parce que nulle part elle ne s'est encore sentie de force à développer son principe jusqu'au bout. Elle avait à compter avec des traditions séculaires. Il est des impulsions acquises auxquelles on ne saurait échapper soudainement. Trop nouvelle dans l'exercice de l'autorité, elle a dû fréquemment se résoudre à laisser faire les anciennes classes dirigeantes et leurs représentants attitrés. Qu'est-ce d'ailleurs qu'une expérience qui est encore loin de compter un siècle?

Puis, dans une multitude de cas, la classe populaire n'avait pas de doctrine bien nette. Elle s'en tenait à de vagues aspirations. Tout cela va se modifier, tout cela est déjà en voie de transformation. Chimère si l'on veut, mais chimère aux contours précis, le collectivisme sollicite l'ardeur de la classe ouvrière et la dirige vers un but défini. Et ce but, — en attendant une reconstruction hypothétique, — c'est l'abolition méthodique, ou du moins la dislocation et la paralysie des institutions qui existent aujourd'hui et qui ont reçu la consécration du temps.

Dans les lignes qui précèdent, nous avons simplement voulu rappeler les éléments d'une controverse qui se poursuivra longtemps encore. Les faits que nous présente l'histoire du XIXe siècle ne sont pas, dans leur ensemble, défavorables à la démocratie. Mais il est vrai aussi que l'expérience n'a été ni assez longue, ni surtout assez complète, pour être décisive. L'incertitude subsiste. Dès lors, aucune opinion ne saurait être écartée à priori. Et cela étant, il est légitime aussi de se demander si le gouvernement démocratique ne renferme pas en lui une irrémédiable cause de faiblesse, un principe de mort.

C'est, en effet, tout le problème. Des esprits, d'ailleurs très distingués et très éclairés, n'ont pas eu foi dans la démocratie. Leur défiance trouve son expression dans une proposition fort simple, si simple même, et à la fois si familière et si plausible, que l'on éprouve au premier abord quelque embarras

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à y répondre. Voici celle proposition. Le gouvernement de toute société politique, et particulièrement d'un Etat moderne, est une chose difficile et compliquée. Il exige de la réflexion, de l'expérience, de la prévoyance, en un mot, de Y intelligence (1). Ce sont là des qualités dont la masse populaire, quelque bien douée qu'on la suppose, sera toujours dépourvue.

Le discernement, la science, la pleine conscience, lui feront défaut. Le peuple restera à jamais incapable de faire un usage de l'autorité qu'on lui attribue. La constitution d'une société politique est une œuvre de raison. La démocratie, aboutissant fatalement au triomphe de l'irrationnel, ne saurait être viable (2).

Quelle est la valeur de cette critique?

A notre sens, elle est injuste. Elle est injuste parce qu'elle procède d'une conception trop étroite de la société politique et de l'ordre social. Elle est injuste parce qu'elle accorde une importance excessive, et même exclusive, à l'a intelligence » et qu'elle ne réserve pas à la volonté, à la « volonté collective » le rôle qui lui appartient.

Le principal objet de notre étude est d'essayer une justification de cette manière de voir.

(1) C'est l'idée que M. W. Lecky exprime d'une manière assez frappante dans la phrase suivante : one ofthe great divisions in our day is coming to be lohether, at the last resort, the world should be governed by its ignorance or by its intelligence. (Democracy and Liberty, t. I, p. 21.)

(2) Ce point de vue, comme on le sait, était celui de la plupart des philosophes français du XVIIIe siècle — des encyclopédistes — et particulièrement de Voltaire ; ils attendaient les réformes et le progrès de l'initiative d'un despotisme éclairé. Une défiance plus ou moins vive à l'endroit de la démocratie se marque également chez plusieurs penseurs du XIXe siècle, d'ailleurs très informés, très lihres de préjugés, et aussi peu « rétrogrades » que possible. Bornons-nous à citer H. Sumner Maine et ses Essais sur le gouvernement populaire ; W . Lecky et son ouvrage Democracy and Liberty ; A. Prins qui, dans son livre : L'organisation de la liberté et le devoir social, cherche les moyens pratiques de remédier aux périls que recèle, à ses yeux, l'omnipotence du nombre. — Alexis de Tocqueville, qui publia en 1835 le premier volume de la Démocratie en Amérique, et Emile de Laveleye dans son Gouvernement de la démocratie, se montrent plus optimistes, ou, du moins, plus résignés. Mais leurs inquiétudes n'en sont pas moins très sérieuses (voir notamment, dans l'ouvrage d'Emile de Laveleye, la citation t. II, p. 51). Si nous mentionnons ces auteurs, c'est parce qu'ils sont, dans le sens large du mot, « libéraux », c'est-à-dire bienveillants pour les idées modernes. Leur opinion, à raison de cette circonstance, a évidemment plus d'autorité que celle d'écrivains « réactionnaires » .

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Le mot « démocratie » signifie étymologiquement « domination du peuple», c'est-à-dire du grand nombre. Souvent aussi on l'emploie comme synonyme du mot « peuple ». Quant à ce dernier vocable, il désigne, à proprement parler, la population entière d'un pays. Il est alors l'équivalent du terme « nation ». Mais il s'applique encore, et plus spécialement, aux classes inférieures de la société, lesquelles, par la force des choses, constituent la majeure partie delà population d'une contrée. Ce qui caractérise cette catégorie sociale, c'est que les individus qui la composent ne pourvoient à leur subsistance et à celle de leurs familles qu'au prix d'un effort physique continu. Assimilons, si l'on veut, au travail matériel certains travaux intellectuels fort simples et qui n'exigent que des connaissances faciles à acquérir.

Ne disons pas de ces hommes qu'ils forment la classe des « prolétaires » ou des « salariés ». Assurément, leur existence dépendra assez ordinairement du paiement régulier d'un salaire, mais non pas toujours, ni nécessairement. Peut-être seront-ils possesseurs d'un étroit domaine. Peut-être détiendront-ils une parcelle de capital. Il n'importe. Dès qu'en cessant de fournir, ne fût-ce que durant un temps fort bref, un travail personnel et physique, ils s'exposent à la mort ou à la souffrance, nous devons les considérer comme faisant partie de la classe populaire.

La démocratie ne serait donc pas autre chose que la prépondérance de cette classe dans un Etat, en d'autres termes, la prépondérance de la multitude.

Que savons-nous de cette multitude? Qu'en sait-elle en réalité, cette autre classe sociale, qui prend le nom de classe dirigeante, et dont font partie tous ceux qui, pour telle raison ou pour telle autre, sont affranchis de la servitude du travail manuel?

Nous sommes en contact journalier avec des hommes et des femmes du « peuple », gens de service, ouvriers industriels et agricoles, petits commerçants, employés inférieurs. Nous les voyons circuler autour de nous ; nous conversons avec

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eux ; nous ne leur refusons pas les témoignages de notre sympathie. Mais quelle opinion nous faisons-nous de l'âme de l'un d'entre eux? Nous constatons — nous croyons constater — que les idées d'un tel individu sont simples et courtes ; que les jugements et les raisonnements au moyen desquels elles s'énoncent et se combinent sont peu nombreux et presque toujours conformes à quelques types qui ne varient guère ; que son expérience du monde et de la vie rencontre des limites qui semblent à portée de la main ; qu'il se contente d'une quantité médiocre de connaissances empiriques ; qu'il est généralement dénué de prévoyance ; que l'importance d'une notion générale et la valeur d'un « concept » lui échappent presque totalement. Et si nous passons à l'ordre des sentiments, nous serons frappés assez fréquemment d'un certain manque de délicatesse. Nous savons qu'il y a dans son âme des fibres qui ne frémiront jamais. Lorsque nous rencontrons chez lui une soudaine manifestation de générosité, d'héroïsme ou de désintéressement, il nous arrivera d'en être surpris. Ces phénomènes, n'étant que rarement accompagnés de réflexion, nous apparaîtront volontiers comme quelque chose d'accidentel. Ce qui nous décourage plus que tout le reste, c'est l'incapacité qu'éprouvent les « hommes du peuple », à réagir contre une impression et une émotion par le jeu normal et suivi des facultés de l'esprit, par la méditation, par la critique. Ils ne distinguent pas l'illusion de la réalité. La force d'une affirmation est pour eux la mesure de la réalité de la chose affirmée. Ils sont à peine sortis de la région de l'instinct. Et, dès lors, aux yeux d'un grand nombre d'observateurs, la conclusion suivante s'est dégagée avec une sorte d'évidence irrésistible : le comble de la déraison n'est-il pas de confier la suprême puissance politique à la multitude, c'est-à-dire à une collection d'individus, où les êtres instinctifs sont forcément les plus nombreux?

Collection, en effet, agrégation ; mais aussi ensemble organique et doué d'unité. La question est justement de savoir s'il est possible de se borner à l'observation d'individus considérés isolément, et comme détachés de la communauté ou des communautés dont ils dépendent — sinon au moyen d'une

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opération arbitraire qui, sous le nom de personne, ne nous livre qu'un fragment inutile, ou, pour mieux dire, une abstraction sans vie. L'homme n'a jamais vécu seul, ne vivra jamais seul. Toujours — du moins aussi loin que s'étendent nos observations— il a fait partie d'un groupe, tantôt plus vaste et tantôt plus étroit, tantôt lâche et transitoire, tantôt exigeant et stable. C'est comme membre d'une association qu'il pense, qu'il veut, qu'il agit. Pour comprendre ce qu'il vaut, pour discerner les mobiles qui le déterminent, il est plus sûr, et il est probablement indispensable, d'envisager le tout complexe où il entre forcément à titre de molécule constitutive. Toute conscience particulière est un mystère qui fuit sous la main, un inonde de contradictions. Et cela parce qu'elle est incomplète, parce qu'elle est un amas de fibres dont nous ne voyons pas les prolongements. Une conscience collective est plus facilement saisissable parce qu'elle est plus visible, plus naturelle, plus constante. Qui peut se flatter de connaître l'abeille avant d'avoir vu la ruche? Et n'est-ce pas cette idée qu'exprimait Aristote en disant que l'homme est un animal politique ?

Les communautés auxquelles peut se rattacher un individu sont multiples. Elles diffèrent sensiblement les unes des autres. Quelle distance n'y a-t-il pas entre la tribu et la cité, entre la commune du moyen âge et l'État moderne? Ces associations sont parfois incluses les unes dans les autres. Il se peut qu'une même personne appartienne à plusieurs d'entre elles et emprunte à chacune d'elles une portion de son individualité. On est à la fois de son pays et desoncanton,et tout enrestant citoyen, il arrivera qu'on soit membre d'une église, d'une corporation, d'une secte, d'un clan, d'une famille. Ce sont là des faits d'observation courante. Nous n'en voulons tirer que cette unique constatation : ayant à parler du peuple, de son rôle et de sa destinée, le seul procédé d'étude qui soit fécond et normal consiste, non pas à explorer les sentiments et à peser les paroles d'individus isolés, mais, au contraire, à envisager les œuvres collectives que ces individus, unis entre eux par une chaîne aux replis infinis, sont parvenus à réaliser.

Si nous considérons les profondeurs de la « préhistoire », nous ne pouvons qu'être surpris de l'extrême importance des

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œuvres collectives de l'humanité. Le langage, le droit, la religion, — triple lien idéal qui rassemble les hommes et solidarise leurs volontés, — ne sont-ce point là des créations naturelles, lentement élaborées par le génie de «communautés» ? Sans langage, sans droit, sans religion (et nous entendons ici par religion la conscience d'un rapport entre des phénomènes connus et une puissance supérieure et simplement devinée), le maintien d'une société ne se conçoit qu'imparfaitement. Les langues, les idées juridiques, les sentiments religieux évoluent et se transforment au cours des siècles. Leur existence seule atteste la persistance d'une volonté collective, obéissant à d'invincibles lois (1).

Du reste, il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'à la nuit des anciens âges pour constater la réalisation d'œuvres durables, presque uniquement dues à l'obscur travail de foules anonymes. Cette force créatrice s'est exercée au cours d'événements éclairés par la pleine lumière de l'histoire. Elle se manifeste autour de nous. Les exemples abondent. Nous n'en voulons mentionner qu'un petit nombre. Le triomphe du christianisme a donné à l'Europe une orientation déterminée. Il n'est pas impossible de suivre au moyen de documents connus et précis la propagation des croyances nouvelles au sein de l'Empire romain. Nous constatons que le monde est devenu chrétien, sans que l'on puisse à aucun moment, relever la trace d'un fait matériel et décisif qui aurait brisé les résistances et entraîné les convictions. Des observations du même ordre pourraient être produites à propos du bouddhisme ou de l'islamisme. Si nous passons au moyen-âge européen, n'est-ce pas la classe populaire qui non seulement a créé matériellement la « commune », mais qui façonna cet ensemble de croyances et de sentiments, en un mot, cette conception, d'ailleurs trop étroite, précaire, et finalement dépassée, à laquelle répondirent les institutions municipales? Aujourd'hui encore on ne saurait affirmer que la Révolution française est achevée et que les forces qu'elle a éveillées ont trouvé sans exception une organisation satisfaisante. Il n'en est pas moins avéré que l'histoire de France au XIXe siècle a été dominée par un idéal,

(1) En ce qui touche la formation du droit, voyez Savigny, System des heutigen Rômischen Redites, t. Ier, pp. 13-21 (ce 7 et 8).

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tour à tour rayonnant ou orageux, d'égalité, de justice et de gloire, et que cet idéal émanait de l'âme du peuple, ébranlée jusqu'au fond par une commotion sans égale. Il est peu probable que, malgré le génie de ses hommes d'Etat et de ses chefs militaires, l'Allemagne eût réalisé son unité, si l'indomptable désir de cette unité n'avait persisté dans toutes les classes de la population. Enfin, l'apparition assez soudaine de l'impérialisme anglais et américain ne demeure inexplicable qu'aux yeux de ceux qui ne se résignent pas y voir une manifestation du sentiment populaire.

Nous rencontrons ici une objection dès longtemps pressentie. Ce que l'on désigne sous le nom d' œuvre collective ne peut en aucune façon être envisagé comme un produit de l'obscur instinct des masses. La multitude suit une direction et subit une empreinte. Elle applique, répète, diversifie des créations qui ne viennent point d'elle et qui sont dues, soit à l'inspiration d'individualités exceptionnelles, soit à la sagesse prévoyante et réfléchie d'une élite.

Il est exact que les membres d'une association ne sont pas semblables entre eux. Ils diffèrent par l'intelligence et par le caractère. L'œuvre qu'ils accomplissent n'en est pas moins une œuvre synthétique. La question essentielle est précisément de définir la place qui, dans toute collectivité, — et spécialement chez cette collectivité politique appelée nation, — appartient aux fortes individualités, aux aristocraties, et enfin, à l'ensemble, à la masse, c'est-à-dire, au peuple. L'existence d'hommes supérieurs est un fait. Et c'est un fait aussi que l'existence d'une aristocratie. Nous emploierons ce dernier mot dans son sens le plus large. Nous l'appliquerons indifféremment, soit à tous ceux qui se distinguent du vulgaire par une intelligence plus rare, par une sensibilité plus noble, par une culture plus raffinée, soit encore à ceux-là qui jouissent d'avantages matériels difficilement accessibles à la foule et assez souvent héréditaires. Les hommes de génie ont une faculté d'invention que ne possède pas une multitude anonyme. Une aristocratie est capable de concevoir avec clarté, d'élaborer et, par suite, de conduire à bonne fin des idées qui,

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à défaut de cette intervention, demeureraient confuses et inutiles. Ne suivons pas ceux qui inclinent à réduire l'importance du rôle qui est forcément réservé aux individus et à l'élite. Ne disons pas, à leur exemple, que les actes d'un grand homme ou ceux d'une aristocratie ne sont que l'expression consciente des forces instinctives qui fermentent dans l'obscur génie des foules. Ce serait nous payer de mots. En effet, c'est déjà créer que de passer soi-même et de faire passer les autres de l'inconscient au conscient ; c'est créer que d'ordonner des connaissances scientifiques et d'apercevoir la loi des phénomènes ; c'est créer que de prévoir un avenir possible et d'indiquer les moyens propres à le réaliser; c'est créer que d'éprouver des sentiments originaux et des émotions neuves ; en un mot, c'est créer que de mettre au jour ces forces multiples, initiatrices du progrès.

Il est indéniable que ce travail de création est accompli le plus souvent par des individualités exceptionnelles ou par une élite.

Mais, cet aveu acquis, il n'en est pas moins certain que les forces qui viennent d'être signalées ne produiront des résultats solides, durables, cfue si ces résultats sont voulus par l'association tout entière. C'est cette volonté qui les consacre ; volonté sourde, profonde, instinctive, inépuisable, supportant tout, soulevant tout, communiquant la vie à ce qu'elle touche. Ce qui reste en dehors de cette volonté n'a qu'une existence artificielle et éphémère, dépérit comme une plante dont les racines n'atteindraient pas un sol nourricier.

On pourrait démontrer que même pour l'art il en est bien ainsi. Mais le doute disparaît lorsqu'il s'agit des institutions sociales, juridiques, politiques, des conceptions religieuses et morales. Si l'idée de patrie a pris au xixe siècle un rôle prépondérant, un rôle dont ni les penseurs du xvne siècle, ni ceux du xvme n'apercevaient l'importance, n'est-ce point parce que, dans les différents Etats de l'Europe et de l'Amérique, la patrie a été pleinement voulue par l'ensemble de la population?

C'est donc le fait d'une volonté commune qui signale et caractérise l'existence d'une collectivité. L'humanité subsiste grâce

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à cette volonté persistante. N'est-ce point là le mystère par excellence. L'humanité « vit ». Pourquoi? Au sein des conditions les plus diverses, malgré les épreuves et les souffrances, la société humaine vit et s'organise. Les modalités de cette organisation varient à l'infini. La vie apparaît comme indestructible. L'humanité vit parce qu'elle veut vivre. Cette volonté, véritable foyer intérieur dont la flamme pénètre la « masse » aussi bien que 1' « élite », est un fait primitif que l'on doit bien constater, mais que l'on ne saurait expliquer, sinon par des hypothèses métaphysiques.

La volonté collective d'une agrégation — clan, tribu, cité, nation, foule que le hasard rassemble — obéit à des impulsions, est déterminée par des mobiles. Ces mobiles sont divers. Ce sera quelquefois un sentiment passager, se rapprochant plus ou moins d'une sensation physique, allant même jusqu'à se confondre avec celle-ci : la crainte, l'angoisse, la fureur, l'enthousiasme, la pitié, le découragement, la souffrance, la faim. Ces forces ont joué dans l'histoire un rôle considérable. A leur défaut, il serait malaisé d'expliquer d'une manière complète l'héroïsme guerrier, la soif du martyr, la fièvre révolutionnaire. Leur influence est décisive à certains moments. Toutefois, les forces qui agissent d'une manière continue et profonde sur l'esprit des hommes, sont d'une nature quelque peu différente. Elles sont lentes, pacifiques, impalpables, immatérielles. Disons le mot : ce sont des idées. Et par ce terme, nous n'entendons pas des conceptions abstraites, mais plutôt des images que l'intelligence élabore nécessairement, qui s'unissent à elle par d'intimes liens, qui ne font qu'un avec elle, et qui, enfin, vivifiées par le sentiment, exercent sur la volonté leur puissance d'attraction. Images de toute espèce : tantôt vagues, tantôt précises, tantôt vastes et indéfinies, tantôt limitées et familières. Leur ensemble n'est pas autre chose que le monde lui-même. Oui, le monde ; non pas seulement tel qu'il apparaît actuellement à la pensée, et conçu comme déjà réalisé, mais conçu tel qu'il sera, tel qu'il doit être, projeté en quelque sorte dans l'avenir par un mécanisme instinctif de l'esprit. La vie de l'humanité n'est qu'un long effort pour réduire l'avenir au présent, pour transformer le possible en réel. Elle ne pourrait pas ne point aspirer à cette transformation, car ce serait vouloir contre sa volonté, ce serait se

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nier elle-même. Une telle réalisation de l'idéal lui apparaît comme le devoir, à l'égard duquel aucune liberté n'existe.

L'idéal dont toute société composée d'êtres humains cherche instinctivement la réalisation, est susceptible de se modifier. L'histoire nous présente le spectacle de changements de cette nature, quelquefois rapides et presque soudains, plus souvent imperceptibles et lents. L'importance durable de certains événements extraordinaires — guerres ou révolutions — consiste précisément en ceci, qu'ils altèrent ou déplacent — parfois d'une manière irrévocable — l'objet auquel aspire la volonté d'une nation. En 1815, le peuple français voulait autre chose que ce qu'il voulait trente ans auparavant. Ordinairement l'évolution de la volonté et la métamorphose de l'idéal poursuivi s'effectuent graduellement. Est-il possible de fixer le moment précis auquel le monde romain voulut passer du paganisme au christianisme? Au xne et au xme siècle, la chrétienté tout entière voulait arracher le tombeau du Christ à la domination musulmane. Au xvie siècle, cette volonté était bien près d'être éteinte.

Quand un idéal nouveau s'est véritablement emparé d'une volonté collective, celle-ci tend à le réaliser ; et, fatalement, elle y tendra jusqu'à l'heure où l'image douée de cette force attractive aura pâli ou se sera transfigurée. Transformation possible, mais incertaine, et qui peut-être ne s'accomplira jamais, ou seulement au prix de douloureux sacrifices. Elles le savent bien, les grandes institutions humaines — Etats ou églises — qui considèrent comme le bien suprême la persistance et le maintien de ce qui existe. C'est pourquoi, par des mesures préventives souvent impitoyables, elles s'appliquent à rendre impossible l'apparition ou la propagation de toute idée qui, en altérant l'image que les hommes se font du monde, pourrait détourner leur volonté de la voie qu'elle suivait auparavant.

La distance qui, pour une volonté collective, sépare l'idéal de la réalité, sera tantôt énorme, tantôt modérée, tantôt infime. Il pourra se faire qu'elle s'évanouisse complètement, en ce sens que, sur tel ou tel point, l'humanité ne voudrapas autre

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chose que ce qu'elle a sous les yeux, et ne concevra même qu'elle puisse vouloir utilement autre chose.

Lorsque se produit cette dernière situation, — situation qui répond si complètement au rêve d'un absolutisme conservateur, — il importe assez peu que l'on reconnaisse à la volonté collective des droits proprement dits. Elle existe, car sans elle rien n'existerait. Mais comme elle ne rencontre aucun obstacle, aucune contradiction, elle n'a pas conscience d'elle-même. Les actes qui s'accomplissent en sa présence — ■ qu'ils soient bienfaisants ou nuisibles, qu'ils procèdent de l'équité ou de violence — lui paraissent également naturels, conformes à ce qui doit être. Dans le cas où on lui fournirait les moyens et les occasions de s'exprimer, elle demanderait la continuation de ce qui existe. Elle ratifiera sans hésiter les résultats obtenus par la force ou l'arbitraire, dès l'instant que ces résultats, dont les causes lui échappent ou ne la touchent point, ne sont pas en désaccord avec la conception qu'elle se fait du monde et de ses lois. C'est là ce qui explique la vanité de certaines réformes chez des nations dont l'âme est soumise à l'empire de la tradition, et aussi la facilité avec laquelle d'autres nations acceptent le fait accompli. Croit-on que l'introduction du suffrage universel en Chine, en Perse, en Russie affecterait sensiblement l'organisation politique ou sociale de ces Etats? Dira-t-on que l'avènement du suffrage universel en Espagne ait libéré l'esprit du peuple du poids d'habitudes séculaires? (i) [J|

Il est arrivé quelquefois, il arrivera de plus en plus fréquemment, qu'une dissonance se produise entre l'idéal conçu par l'âme populaire et la réalité qu'elle aperçoit. Tantôt cette âme collective sera séduite par une lumière lointaine qui lui fera apparaître comme tristes, étouffants et sombres le monde actuel, la vie telle qu'elle est vécue. Tantôt, au contraire, la réalité présente, se traduisant par des innovations, s'opposera plus ou moins profondément à un idéal, envisagé comme devant être l'immuable continuation de ce qui fut dans le passé. Alors éclatent des conflits qui sont des crises histori-

(1) Ces lignes furent écrites en 1901. L'exactitude de l'opinion qu'elles énoncent, en ce qui concerne les pays qu'elles mentionnent, paraîtra à juste ♦titre contestable, spécialement en ce qui regarde l'Espagne.

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ques. Conflits d'une importance capitale, parce qu'ils donnent à une volonté collective conscience d'elle-même, conscience de la force latente et incalculable qui réside en elle.

Ne croyons pas que, même alors, les conquêtes les plus rares de la civilisation soient menacées par le progrès de la démocratie.

Il n'y a pas lieu d'appréhender que la volonté générale, capricieuse et arbitraire, mette en péril l'existence de l'organisation politique et sociale. Aristote avait déjà observé que « les formes démocratiques sont les plus solides de toutes, parce que c'est la majorité qui y domine et que cette égalité dont on y jouit fait chérir la constitution qui la donne (1) ».

Sans doute, une volonté collective, lorsqu'elle a conscience du but où elle tend, est douée d'une force exceptionnelle. Mais on se tromperait singulièrement en s'imaginant que cette volonté est entièrement libre ; qu'elle est indéfiniment extensible; qu'elle peut se diriger indifféremment vers tous les points du ciel. Son action est au contraire rigoureusement conditionnée, limitée par sa constitution même. Une volonté collective n'est pas plus libre qu'une volonté individuelle. Elle ne possède pas la faculté de se nier elle-même. Une collectivité ne saurait aspirer à son anéantissement, rechercher avec persistance la douleur, signe révélateur de la destruction qui dissout un organisme. S'il arrive qu'une innovation, d'apparence démocratique, soit contraire à l'intérêt général et lèse la collectivité, en multipliant chez elle les déchirements et les souffrances, tenons pour assuré qu'une réaction se produira plus rapidement qu'on ne le pense et que la volonté générale se détournera du but qui l'avait sollicitée.

Une volonté collective est donc conditionnée par sa sensibilité même. Elle l'est également par les idées qu'elle est capable de concevoir. Ces idées sont à la vérité susceptibles de se modifier. Quelque accélérée que soit leur évolution,elles n'en sont pas moins soumises à des lois d'association certaines

(1) Politique, livre VIII, ch. VI (traduction de Barthélémy Saint-Hilaire)^

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et mystérieuses. Et nous touchons ici à l'éternelle illusion des réformateurs et des théoriciens. Parce qu'ils ont construit un système qui leur paraît équitable et rationnel, parce que leurs doctrines sont acclamées par la masse, ils s'imaginent que celle-ci veut effectivement ce qu'ils souhaitent eux-mêmes. Qu'une occasion survienne de réaliser, même très partiellement, leurs théories, et la divergence éclatera. De tout temps, il s'est rencontré des rêveurs et des sages qui ont vu dans le communisme le règne de la justice. Le collectivisme n'est pas autre chose qu'un communisme approprié au développement de la société moderne. De tout temps, le peuple a nourri des espérances d'égalité et de bonheur. Aujourd'hui il croit apercevoir dans le « capitalisme » la cause de ses souffrances. Mais il est fort douteux que, même aujourd'hui, il veuille sérieusement — ce qui s'appelle vouloir — l'abolition du capital privé. Enfin — et c'est là le point sur lequel nous croyons qu'il faut insister — la volonté collective est forcément inerte à l'égard des objets qui échappent à son intuition, qui ne sont pas susceptibles d'être pour ses déterminations un mobile et une cause impulsive, bref qui ne se révèlent point à elle sous forme d'un idéal à réaliser.

Si le peuple est capable d'éprouver de profonds tressaillements, d'aimer et de haïr, de désirer passionnément et avec persistance certaines choses, c'est à la condition que ces choses soient larges, élémentaires, à portée de son âme. Il faut surtout qu'elles ne soient pas étrangères aux associations d'idées qui lui sont habituelles. Il ne voit pas les faits qui ne remplissent pas ces conditions et, en ce qui les concerne, demeure indifférent.

Ses aversions obéissent aux mêmes lois que ses désirs. Ses négations supposent la même énergie que ses affirmations. Il ne réprouvera que ce qui se dessine devant sa vue avec une clarté suffisante, ce qui lui paraît de nature à retarder ou à paralyser son effort.

Quels que soient les sentiments nombreux et infiniment ramifiés, qui fermentent au sein d'une multitude, ils ne revêtent une forme qu'à la condition de se combiner avec des idées fortes et simples. Mais alors leur puissance — qu'il s'agisse d'action ou de réaction — peut devenir irrésistible. Certains

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événements historiques, si obscurs dans leurs origines et dans leurs modalités, — tels que la diffusion d'un culte ou la migration d'un peuple, — ne peuvent guère s'expliquer que de cette façon. C'était une chose simple que la cité pour les contemporains de Milliade. C'était une chose simple que la patrie française pour Jeanne d'Arc et ses compagnons. L'aversion du paysan français pour l'ancien régime et pour les inégalités sociales qui le rappellent, — cette aversion qui déjoua jusqu'ici toutes les tentatives de réaction, — est un sentiment tranché et sans nuances. Et, à notre époque, l'idéal qui soulève en tous pays la classe ouvrière, — idéal impliquant pour les travailleurs une condition plus douce et surtout plus stable, — cet idéal est, en somme, étonnamment peu complexe.

Quant aux moyens d'exécution, aux procédés matériels qui permettent à une volonté collective de se manifester et de se diriger vers le but qu'elle poursuit, ils varient à l'infini. Mille circonstances différentes — sociales, politiques, économiques, morales — exercent ici leur influence. L'agencement et la mise en œuvre de ces moyens — objet même de la constitution d'un Etat — laissent la volonté collective relativement indifférente.

Les détenteurs de la puissance publique pourront se faire spontanément les interprètes, et, en même temps, les régulateurs des vœux de la collectivité. Peut-être obéiront-ils euxmêmes aux impulsions qui déterminent la multitude. Des réformes décisives se sont opérées de cette manière,notamment dans l'ordre des croyances religieuses et de l'organisation des cultes. Si les maîtres de l'Etat procèdent avec prudence et discernement, leur gouvernement réalise le type du despotisme éclairé, régime qui a produit de grandes choses. Ce régime peut d'ailleurs se combiner avec certaines garanties constitutionnelles, et c'est sous cette forme qu'il a persisté en Allemagne.

En l'absence de tradition monarchique, le césarisme pourrait également être considéré comme un moyen d'établir une relation directe entre la volonté de la nation et le gouverne-

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ment. Mais, depuis la chute de l'Empire romain, le césarisme n'a été mis sérieusement à l'épreuve qu'en France, au xixe siècle, et cette épreuve n'a pas été heureuse.

Chez une nation qui a conquis la liberté de penser et de vouloir, l'absolutisme, qu'il existe sous forme de monarchie traditionnelle ou de césarisme, est exposé à de bien graves critiques. Il exige, de la part du dépositaire de l'autorité, l'aptitude à demeurer continuellement en contact avec l'esprit de la nation, une perspicacité supérieure, une espèce de divination qui lui permet de démêler ce qu'il y a de réel et de profond dans des aspirations qui sont trop souvent confuses ou contradictoires. Ce mélange de clairvoyance et de sensibilité peut fort bien ne pas se rencontrer chez un chef de gouvernement. De plus, l'absolutisme — éclairé, s'il est possible, — est un régime qui n'a tout son prix que si la volonté de la nation se porte tout entière dans une même direction. Si elle est en proie à d'intimes dissensions — et c'est ordinairement le cas aujourd'hui, — le rôle d'interprète du sentiment public devient beaucoup plus difficile à remplir. Enfin, l'absolutisme, à moins qu'il ne se fonde uniquement sur la force brutale, hypothèse que nous avons exclue, suppose une confiance entière dans le souverain. Et une telle confiance, chez les nations modernes, se dérobera bien souvent.

A défaut d'absolutisme, il se pourrait que la masse de la nation abandonnât à une élite, à une aristocratie, le soin de ses destinées C'est ce qui arrive assez naturellement lorsque la volonté collective du peuple ne conçoit pas un idéal qui diffère de celui-là même que se propose la classe dirigeante. Ce système politique est celui qui a généralement prévalu au xixe siècle, et il s'est traduit en fait par la prépondérance de la classe moyenne. La fixation d'un cens électoral était le procédé le plus simple pour arriver à délimiter cette aristocratie, qui pouvait être plus ou moins nombreuse et qui, en fait, était devenue extrêmement nombreuse. C'est à l'abri de ce régime que prospéra le gouvernement parlementaire. Sa vertu finit par s'épuiser. La fiction en vertu de laquelle la « bourgeoisie » était réputée l'organe permanent de la volonté générale, apparut comme singulièrement illusoire dès l'instant qu'une fraction notable de la population fut attirée par

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des images — ou séduitepar des rêves — qui ne se confondaient plus avec les conceptions où la classe moyenne voyait l'expression de la justice.

A compter du moment où la volonté collective prend conscience d'elle-même, — et cette conscience sera d'autant plus nette que son idéal s'opposera plus profondément à la réalité actuelle, — il faudra bien qu'elle soit mise en mesure de poursuivre régulièrement et pacifiquement l'accomplissement de ses désirs. Les moyens varieront avec les circonstances et c'est affaire à la politique de déterminer les modalités du suffrage universel et du référendum.

L'indifférence relative du peuple à l'égard des procédés grâce auxquels ses désirs deviendront une réalité, est en somme, fort explicable. Les voies d'exécution n'éveillent dans l'esprit de la masse aucune idée distincte. Le peuple est sensible aux résultats. Il voit fort bien si ces résultats répondent à son désir. Mais il ne voit pas et, par conséquent, il ne veut pas — ou du moins il n'aperçoit qu'en très gros et par l'extérieur — les procédés et les artifices qui assurent la réalisation de ce qu'il souhaite. Les choses qui se trouvent en dehors de son champ de vision n'en existent pas moins. La plus humble réforme, le maintien d'une organisation rudimentaire, la permanence de la vie collective, ne sont possibles qu'au prix d'opérations qui s'enchaînent et se combinent d'après des principes directeurs. La connaissance et l'application de ces principes réclament de la réflexion, de l'expérience, une liberté d'esprit qui n'est pas compatible avec l'obligation de pourvoir sans cesse aux besoins matériels les plus pressants. Ces avantages ne sont malheureusement pas accordés au grand nombre. C'est un beau rêve que d'espérer leur multiplication à l'infini. En attendant, on est bien forcé de convenir que la supériorité d'esprit est le privilège d'une minorité, d'une élite, d'une aristocratie.

Toute société a forcément une aristocratie. Elle comprend des individus qui sont supérieurs à la multitude, qui valent plus qu'elle, parce qu'ils sont plus vaillants, ou plus sages.

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ou plus riches, parce qu'ils concentrent en eux une plus grande somme de puissance.

La composition d'une aristocratie est susceptible de varier singulièrement. L'aristocratie sera militaire, théocratique ou savante. Elle prendra pour point d'appui la possession de la terre, le commerce, l'industrie, l'exercice de fonctions publiques. Souvent même, elle présentera un mélange de ces divers éléments. Elle sera restreinte ou étendue. Elle pourra se subdiviser et offrir des degrés plus ou moins nombreux. Tantôt elle consacrera légalement l'idée d'hérédité, tantôt elle se bornera à tendre vers une hérédité de fait. Parfois elle demeurera jalousement fermée, protégée par des traditions rigides ; mais il peut également se faire qu'elle soit accessible aux nouveaux venus, qu'elle se plie aux événements et rajeunisse continuellement son personnel. Enfin, suivant les circonstances et les époques, elle s'attachera aux dignités honorifiques et aux classifications nominales, ou bien elle les dédaignera comme autant de distinctions vaines : ces modalités multiples laisseront toujours transparaître un fait capital, à savoir qu'il y a une aristocratie, une classe supérieure. Jamais on n'éliminera cet élément de la société humaine, et l'un des devoirs essentiels de la science politique est précisément de délimiter le rôle qui lui appartient.

Ce rôle consiste à exercer le pouvoir, à gouverner. Toute aristocratie le remplira d'elle-même, spontanément, soit d'une manière directe, soit d'une manière indirecte. Elle agira ainsi parce qu'elle le veut, parce qu'elle est seule à le vouloir (à l'exclusion de la masse), parce que seule elle est à même de comprendre et de voir (si imparfaite et obscure que soit cette connaissance) l'objet et le fonctionnement des institutions sans lesquelles une société ne saurait subsister.

Elle paraît donc illusoire, cette crainte de voir la démocratie, obéissant à une aveugle impulsion, briser ou fausser les ressorts délicats et compliqués, du jeu régulier desquels dépend le maintien de l'ordre politique et social. Dépourvue d'idées et d'intentions à ce sujet, elle laissera faire les classes supérieures, celles que nous avons désignées par la qualification un peu élastique d'aristocratie. Dans l'hypothèse même où on lui abandonnerait la nomination des titulaires des

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principales fonctions publiques, il n'y a pas à redouter que son choix se porte de préférence et d'une manière suivie sur des personnes incompétentes. C'est au sein de l'aristocratie (ce terme étant pris dans son acception la plus large) qu'elle ira chercher ses mandataires et ses chefs. Et ce phénomène se comprend. Tout d'abord, elle subit l'ascendant d'une force supérieure. Puis, la démocratie qui n'a en vue que des résultats, mais qui se sent incapable d'imaginer des moyens propres à les obtenir, possède néanmoins asssez de bon sens et de clairvoyance pour concevoir que certaines opérations réclament des connaissances spéciales et ne peuvent être exécutées avec succès que par ceux qui en sont pourvus Un laboureur n'hésitera pas à admettre qu'un ingénieur est seul capable de procéder à la construction d'un pont.

Une expérience bientôt séculaire est là pour démontrer que le peuple, f Ci t— il investi nominalement de la suprême puissance, tolère sans protestations ni haine le libre jeu de forces supérieures. Il a toujours eu besoin d'une aristocratie. Et aujourd'hui que son ascendant coïncide avec une complication croissante des rapports sociaux, l'intervention constante d'une aristocratie apparaît comme une nécessité de plus en plus impérieuse. Seulement cette aristocratie sera probablement d'un type qui ne répondra guère à quelques-unes des idées qui nous sont habituelles. Elle se composera d'hommes qui devront leur prépondérance à leur mérite personnel et à leur esprit d'initiative, plutôt qu'au respect dontest entouré l'exercice d'une autorité traditionnelle. Il ne semble pas qu'une telle évolution constitue un péril. La démocratie, bien loin de lui être hostile, la facilitera au contraire et lui prêtera son concours.

S'il est vrai que la démocratie abandonne volontiers à l'expérience d'une élite et, d'une manière générale, aux initiatives d'une classe dirigeante, l'organisation de l'Etat et la conduite des affaires publiques, elle ne le fera pourtant qu'à une condition : c'est que la politique de cette aristocratie n'ait point et ne paraisse point avoir pour objet d'opposer un obstacle insurmontable à l'élan qui emporte la classe populaire vers l'idéal qu'elle s'est formé et dont elle a conscience. Si une telle contradiction se réalisait, la démocratie se sentirait lésée dans ses sentiments les plus profonds, dans ses espérances, dans les

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motifs qu'elle a d'exister et de persévérer dans son être. Ses déceptions et sa rancune pourraient être le point de départ des crises les plus redoutables.

Le problème capital qui, dans bien des Etats, semble devoir dominer la politique de demain, pourrait donc se traduire par la formule suivante : l'aristocratie, dont les circonstances sociales amèneront la formation — et qui, par la force des choses, gouvernera, — consentira- t-elle à s'attacher à la poursuite d'un idéal qui, dans ses traits essentiels, se rapproche de celui auquel aspirera la volonté populaire? Il est trop naturel qu'on ne réponde qu'en hésitant à une semblable question. A* notre avis, il n'y a pas de raison péremptoire qui s'oppose à ce qu'une harmonie si désirable finisse par s'établir.

La volonté générale est une force nécessaire, sans laquelle la société humaine ne subsisterait point. Nous atteignons la racine du problème en nous demandant si cette volonté, qui n'inspire aucune crainte lorsque, purement instinctive, elle tend uniquement au maintien d'un état de choses qui répond au désir d'un maître ou d'une classe dominante, devient au contraire redoutable et pernicieuse, lorsque, prenant conscience d'elle-même, elle cherche à s'écarter des voies qu'elle suivait docilement jusqu'alors.

Nous estimons que, dans le second cas également, elle mérite confiance. Il est vrai que c'est de l'optimisme. Mais, après tout, le grand débat qui met aux prises l'absolutisme et^la liberté, l'oligarchie et la démocratie, ne se ramène- t-il pas à un conflit entre le pessimisme et l'optimisme? Ceux qui pensent que la nature humaine est par essence corrompue et portée au mal, et qu'elle a besoin, pour ne point faillir, d'être perpétuellement dirigée, maintenue et contenue, seront partisans de l'autoritarisme, dût-il dégénérer en despotisme et s'appuyer, au besoin, sur un système d'inégalités et de privilèges. De puissantes organisations politiques et religieuses, des civilisations ont procédé et procèdent encore d'une telle conception. Ceux-là, au contraire, qui ont foi dans la nature humaine, uniquement parce qu'elle veut vivre et que cette

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affirmation est en elle-même un phénomène excellent, verront sans terreur approcher le moment où la démocratie se sentira capable d'élaborer un idéal collectif et revendiquera le droit de participer au pouvoir (1). C'est un acte de foi que l'on retrouve à l'aube des grandes rénovations qui marquent une époque dans l'histoire de l'humanité. Le plus retentissant de ces actes de foi fut celui qui proclama, en 1789, la souveraineté du peuple. Après un siècle d'expériences diverses, et malgré le trouble de l'heure présente, il ne semble pas qu'il y ait lieu de le rétracter.

\ (1) Cet optimisme, qui est la base de toutes les constitutions à tendances démocratiques de l'âge moderne, a été exprimé, on s'en souvient, en termes saisissants par J.-J. Rousseau dans le Contrat social : « Il s'ensuit de ce qui précède que la volonté générale tend toujours à l'utilité publique ;mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours ; jamais^on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c'est alors seulement qu'il paraît vouloir ce .qui est mal. » (Liv. II, chap. III.)

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