UN OUVRAGE
SUR LA FRANC-MAÇONNERIE (1
La franc-maçonnerie est une société secrète. Mais, en somme, il n'est pas extrêmement difficile d'être édifié sur ses origines et sur son rôle. Il existe là-dessus toute une bibliothèque. M. Ernest Nys, dans la très intéressante étude qu'il vient de publier (2), mentionne, en appendice, plus de soixante ouvrages, sans parler des revues périodiques. Il semble bien que ces ouvrages et ces revues soient accessibles même aux non initiés. Il est douteux qu'un grand nombre de ceux-ci se décident à en commencer la lecture. Cependant, il est beaucoup de personnes qui, n'étant instruites de la franc-maçonnerie que par ouï dire et tout en ayant un sentiment assez juste de son importance, désirent vivement savoir d'elle ce qu'il est souhaitable que tout honnête homme en connaisse, sans indiscrétion inopportume. Pour ces esprits curieux, désintéressés et impartiaux, l'apparition du volume de M. Ernest Nys est une bonne fortune. Nous possédons désormais sur la franc-maçonnerie un ouvrage érudit et sagace, succint tou-
(1) Revue de V Université de Bruxelles, année 1908-1909 pp. 135 et suiv.
(2) Idées modernes. Droit international et franc-maçonnerie .Bruxelles. Librairie française et internationale, 1908 . Cet ouvrage est constitué par la réunion d'articles publiés dans la Revue de droit international et de législation comparée.
LA FRANC-MAÇONNERIE
tefois, et qui nous révèle ce qu'il y eut vraiment essentiel dans l'histoire de la célèbre association. Il est inutile d'ajouter que l'on rencontre chez M. Ernest Nys les plus nobles vertus du savant, et particulièrement l'élévation de la pensée, le scrupule et la loyauté. Nul n'est obligé d'avoir du goût pour la franc-maçonnerie. Mais si, après la lecture du travail de M. Nys, on conserve à l'endroit des loges des préventions injustifiables, ou si l'on prête encore l'oreille à de ridicules calomnies, c'est que l'on a vraiment l'animosité tenace.
M. Nys s'occupe naturellement des origines de la francmaçonnerie et il en profite pour écarter la légende. Le temple de Jérusalem, Salomon et Hiram, les sages de la Chaldée, de l'Inde et de l'Egypte, Jacques de Molay et les templiers, tout cela doit être relégué dars le domaine des fables. La maçonnerie est un phénomène très moderne. Elle date du commencement du XVIIIe siècle. Ce qui est vrai, c'est que les francsmaçons (au sens actuel du mot) se sont logés dans une enveloppe (nous allions dire dans une coquille) qu'ils empruntèrent à l'organisation ouvrière de l'ancien régime. Certaines personnes, afin sans doute de dérober leur activité à des investigations fâcheuses, se firent recevoir à titre de membre, libies ou honoraires dans des confréries d'artisans et spécialement dans des confréries de tailleurs de pierres. Une agrégation de ce genre s'opéra dans les premières années du XVII0 siècle. Les non professionnels finirent par l'emporter sur les professionnels. C'est à ces circonstances que se rattachent les vocables encore usités aujourd'hui. « Dans la langue anglaise, les mots free mason furent employés dès le milieu du XIVe siècle ; ils servirent probablement à désigner les tailleurs de pierre passés maîtres en leur profession et qui, libres d'engagement les liant à leur gilde, pouvaient désormais se rendre là où les appelaient les grands travaux > . Quant au mot loge (en allemand Baiihùtte), on a soutenu qu'il désignait la baraque, le bâtiment provisoire qui abiitait les travailleurs. Il semble bien que M. Nys se défie de cette interprétation.
Par ses origines, la maçonnerie est donc un phénomène très moderne. C'est en même temps un phénomène britanni-
LA FRANC-MAÇONNERIE
que (anglais et écossais). C'est là un fait d'une haute importance historique. La maçonnerie fut l'un des moyens, — et peut-être le plus efficace de tous les moyens, — grâce auxquels les idées anglaises s'infiltrèrent et se propagèrent dans les états du continent européen. Et quand nous disons les idées anglaises, il faut entendre certaines idées anglaises, les plus avancées pour l'époque, les plus progressives. Du reste, nous reviendrons un peu plus bas sur cet aspect de la question.
Si les antécédents lointains que l'on a voulu prêter à la maçonnerie sont complètement mythiques, il est d'autant plus intéressant de connaître ses origines immédiates et prochaines. M. Nys nous les indique. Nous constatons avec lui, qu la maçonnerie est un fait qui prend place au milieu d'un certain nombre de faits analogues. Au XVIIe siècle, les hommes qui aspiraient à penser librement et à se communiquer leurs idées étaient contraints, pour échapper à d'inquiétantes tracasseries, de chercher le mystère. Les académies qui se multiplièrent un peu partout à cette époque et où se réunissaient des littérateurs et des savants furent, tout au moins au début, des sociétés secrètes, sociétés que l'autorité ecclésiastique considérait d'un œil soupçonneux. Cela est vrai même de la célèbre Société royale de Londres. La plupart des esprits dirigeants du XVIIe siècle (et ne mentionnons ici que Bacon, Galilée et Leibniz) appartinrent à des sociétés de ce genre. Le caractère ésoterique de la maçonnerie n'a donc rien qui la particularise. Elle fut une société secrète parmi d'autres. Seulement, sa fortune fut exceptionnelle. Néanmoins, le rôle des sociétés similaires ne saurait êtie négligé. En 1776, on voit se former en Allemagne l'ordre des « Illuminés », dont les tendances étaient plus hardies que celles de la maçonnerie, mais qui ne résista pas aux persécutions du gouvernement bavarois. Herder et Goethe en firent partie. Bien avant la fondation de la maçonnerie s'était constitué l'ordre des Ro :e-croix. De toutes les sociétés secrètes, il semble bien que celle-ci soit la moins connue. Ses orignes demeurent obscures. Ses initiés s'adonnaient de préférence à l'étude des sciences naturelle^, étude qui, à cette époque, aboutissait assez volontiers à l'alchimie, à l'occultisme, à une espèce de panthéisme plus ou moins chimérique. Au commencement du XVIIe siècle (on constate l'existence des Rose-croix à cette
LA FRANC-MAÇONNERIE
époque), des doctrines de ce genre ne pouvaient être professées sans péril et l'on conçoit que leurs adeptes se soient ingéniés à dépister toute recherche. Au XVIIIe siècle, les Rosecroix entrèrent en grand nombre dans les loges et M. Nys incline à croire qu'ils introduisirent dans la maçonneiie les idées de progrès et de perfectibilité dont la destinée devait être si remarquable au XIXe siècle.
On peut affirmer que la maçonnerie fut véritablement constituée en 1717. « Le 24 juin de cette année, quatre loges, d'après les uns, six loges, d'après les autres, tinrent une assemblée dans laquelle elles se formèrent en grande loge et élurent un grand maître. Une de ces loges paraît avoir été composée de professionnels ; dans les autres, des professionnels et des non professionnels se coudoyaient... Le 29 septembre 1721, la grande loge chargea James Anderson de faire une rédaction nouvelle des anciennes constitutions... Le livre parut en 1723... » Une édition nouvelle fut imprimée en 1738. Ces trois ou quatre dates, que nous empruntons à l'ouvrage de M. Nys, précisent l'époque à laquelle la maçonnerie prit conscience d'elle-même et ne craignit pas de manifester son existence. A peine constituée, la maçonnerie fit preuve d'une singulière puissance de rayonnement. Elle entra promptement en contact avec la France. Le 3 avril 1732, une loge fut créée à Paris. Ce que M. Nys met hors de doute — et le fait valait la peine d'être relevé — c'est que, parmi les premiers patrons de la maçonnerie, figure Montesquieu. Celui-ci n'était pas encore l'auteur de UEsprit des lois. C'était simplement un homme fort spirituel, un homme studieux, en même temps qu'un homme appartenant à la meilleure compagnie. En révélant le mécanisme de la constitution britannique aux Français, il exerça sur le développement politique de son pays une influence peut-être décisive. Il est curieux de constater que son initiation à la maçonnerie ne fut sans doute pas étrangère à la connaissance approfondie qu'il acquit, non pas seulement des formes de la constitution anglaise, mais encore de l'esprit qui l'animait et qui présidait à son évolution.
LA FRANC-MAÇONNERIE
La maçonnerie ne tarda pas à gagner d'autres pays. « En 1734, une loge fut créée à La Haye... Il semble qu'en Allemagne les premières loges furent fondées par des Allemands qui avaient été initiés en Angleterre et qui avaient obtenu l'autorisation de former de nouveaux ateliers. Il y eut une loge à Hambourg dès 1733. Des loges furent créées, à partir de 1740, à Leipzig, à Breslau, à Altenbourg, à Francfort, à Hanovre, à Brème, en d'autres villes encore... Vienne possédait une loge dès 1742... En 1748, le comte de Cleimont, grand mpître national de France, constitua à Mons la vraie et parfaite harmonie... Entre 1760 et 1768, des ateliers s'ouvrirent à Bruges, à Alost, à Bruxelles, à Malines, à Anvers, à Tournai, à Namur, à Louvain, à Ostende, en d'autres villes encore... Des Anglais fondèrent une loge à Genève en 1739, Dés 1739, il y avait une loge à Lausanne... Lord Chailes Sackville constitua une loge à Florence, en 1736... Une loge s'ouvrit à Rome en 1735 ; elle était composée d'Anglais ; mais au bout de deux années, elle dut cesser ses travaux devant les menaces de l'Inquisition. A Naples, une loge fut établie en 1745. A Madrid, le duc de Wharton créa une loge le 15 féviier 1728... La franc-maçonnerie pénétra en Danemark en 1743... En 1753, le roi Alphonse Frédéric fonda une loge à Stockholm. En Pologne, des loges existèrent à partir de 1739... Il est prouvé qu'une loge fut créée à Saint-Pétersbourg en 1750... » Et nous ne parlons pas des colonies anglaises.
Si nous avons relevé ces quelques dates dans l'ouvrage de M. Nys, c'est uniquement afin de montrer que la propagande maçonnique, ayant l'Angleterre pour point de départ, se produisit surtout dans la première moitié, et, plus spécialement, dans le second quart du XVIIIe siècle. Ce fut sans doute la période la plus glorieuse de la maçonnerie, ou du moins, la période durant laquelle son action fut la plus féconde et contribua efficacement à la rénovation de l'esprit public. Il semble qu'à cet âge d'apostolat succéda un âge d'organisation et de concentration, où ne manquèrent pas les dissensions, les compétitions et les intiigues. Il y a là des points qui sont destinés à demeurer toujours obscurs. « Vers le milieu du XVIIIe siècle, se place l'introduction des hauts grades ». Introduction qui n'alla point sans résistance et sans difficulté. Les hauts grades sont caractéristiques du rite dit écos-
LA FRANC-MAÇONNERIE
sais. Beaucoup de francs-maçons y demeurèrent hostiles et s'en tinrent aux trois grades « symboliques » d'apprenti, de compagnon et de maître. « Il est excessivement difficile, dit M. Nys, de porter quelque lumière sur les luttes qui se produisirent, entre 1740 et 1790, au sein de la maçonnerie en diverses contrées, notamment en France et en Allemagne. De nombreux systèmes se formèrent, dans lesquels l'amour du merveilleux, la vanité, l'esprit d'intrigue et même le charlatanisme se donnaient libre cours. Il est vrai qu'une paitie de l'ordre continua à s'en tenir aux trois grades symboliques, ou ne fit du moins que de faibles concessions à la mode qui imposait les grades supérieurs. » Il résulte de l'exposé de M. Nys que, vers le milieu du XVIIIe siècle, des ferments de dissolution et d'anarchie se glissèrent dans lesloges continentales. Une réaction était nécessaire — réaction qui se traduisit par la création d'un organisme central. A Paris, dès 1743, avait été formée « la grande loge anglaise en France » qui prit, en 1756, la dénomination de « grande loge de France ». En 1773, les délibérations de certains délégués des loges aboutirent à la formation du Grand Orient, corps central et représentatif. « La création du Grand Orient ne fit point disparaître la grande loge de France : les deux « puissances » rivalisèrent d'activité, mais le Grand Orient eut le privilège d'exercer la plus féconde influence. »
Ces compétitions et ces luttes intestines offrent sans doute un intérêt assez vif pour les spécialistes, nous voulons dire pour les érudits à qui lien n'est indifférent dans l'histoire d'une institution qui leur est chère. Pour les profanes, l'importance, de ces questions de forme, de hiérarchie et de rituel, apparaît comme relativement secondaire. Ce qui attire principalement leur attention, c'est l'esprit de la maçonnerie, c'est scn âme vivante. Or, cet esprit avait conservé toute sa vigueur, toute sa pureté vers la fin du XVIIIe siècle, à la veille des événements où allait succomber un ordre de choses que la maçonnerie avait largement concouru à ruiner, avec l'ambition, pleinement justifiée d'ailleurs, d'y substituer un ordre de choses plus équitable.
LA FRANC-MAÇONNERIE
Quel était donc l'esprit de la maçonnerie? La réponse est tellement aisée et tellement claire qu'il semble presque superflu de la formuler. C'est tout simplement l'esprit moderne. Rien n'est moins mystérieux ; rien n'est plus éloigné de tout ce qui pourrait rappeler les ténèbres ou le secret. Tolérance •en matière religieuse, laïcité des pouvoirs publics, liberté politique, fraternité entre les hommes quelle que soit la différence de leurs conditions sociales, culte de l'humanité, paix entre les peuples, tels furent de tout temps les préceptes essentiels de la maçonnerie. Ils ne présentent pas une originalité excessive. Personne aujourd'hui, du moins paimi les esprits éclairés, ne songe à récuser leur autorité et il est fort probable que, chez les contempteurs des loges, il se rencontre bien des gens qui ont l'âme maçonnique. Seulement, n'oublions pas que ces préceptes furent autrefois une nouveauté, et une nouveauté audacieuse, et que le mérite de la maçonnerie fat précisément d'assurer leur triomphe.
Historiquement, il importe de déterminer les conditions dans lesquelles « l'esprit moderne » se dessina. C'est sur ce point que les circonstances qui entourèrent la naissance de la maçonnerie nous fournissent des indications utiles. Il semble établi que cet esprit moderne incarné dans la maçonnerie prit tout d'abord conscience de lui-même en Angleterre, au début du XVIIIe siècle ; qu'il représentait plus spécialement certaines tendances de l'aristocratie whig et que, par la proclamation solennelle et persistante de convictions déistes, il se rattache à l'évolution religieuse inaugurée par la réforme du XVIe siècle. On est tenté de dire que la maçonnerie se révéla tout d'abord comme un protestantisme plus large, plus humain, plus complètement émancipé des anciennes formules. Les idées des loges maçonniques marquèrent de leur empreinte les principes et les lois de la Révolution française. Dès lors, on est autorisé à croire que la maçonnerie fut le courant — courant quelque peu souterrain — par où la grande rénovation morale et religieuse du XVIe siècle rejoint la grande rénovation politique accomplie dans les dernières années du XVIIIe siècle. Le déisme demeura — même en France — la doctrine
LA FRANC-MAÇONNERIE
officielle de la maçonnerie jusqu'en 1877. Le 14 septembre de cette année, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme furent remplacées par la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine.
Ainsi que le dit avec raison M. Nys, la maçonnerie réussit à susciter une opinion publique. En d'autres termes elle créa, dans l'Europe entière, une espèce d'atmosphère intellectuelle et morale, en dehors de laquelle il ne semblait pas qu'il fut possible de respirer et de vivre.
M. Nys rappelle aussi, — et les noms abondent sous sa plume, — que les esprits distingués du XVIIIe siècle, à quelque classe sociale qu'ils appartinssent, firent partie presque sans exception de la maçonnerie. Souverains, princes du sang, grands seigneurs, hommes d'État étaient « frères » des philosophes, des savants et des poètes. Il était inévitable que la puissance de cette opinion publique contribuât à l'amélioration des lois et des institutions de l'ancien régime. C'est d'ailleurs ce que l'événement a prouvé. Là où la maçonnerie jouit d'une liberté suffisante, des réformes essentielles s'accomplirent. Là, au contraire, où l'intolérance du pouvoir parvint à paralyser son action, les abus subsistèrent. M. Nys attribue, et sans doute avec raison, la stagnation politique et sociale de la Russie (stagnation mêlée d'anarchie) à ce fait que, à compter des dernières années du XVIIIe siècle, le franc-maçonnerie fut durement réprimée dans l'empire des Tsars.
L'influence de la maçonnerie pouvait être lente, graduelle, pacifique. Elle apparut comme particulièrement décisive à l'occasion de crises politiques et sociales. M. Nys signale comme exemples de cette influence la révolution américaine et la révolution française. « Les idées primordiales de la franc-maçonnerie furent affirmées par les glorieux fondateurs de la grande république, qui presque tous appartenaient aux loges. » Un maçon français faisait observer, il y a un siècle, environ, que « Franklin donna pour pavillon aux Etats- Unis des étoiles sur un fond azuré, telles qu'on les voit sur les voûtes des temples maçonniques ». L'action de la maçonnerie sur la révolution française est, comme on le sait, une ques-
LA FRANC-MAÇONNERIE
tion assez discutée et M. Nys y consacre un certain nombre de pages. Il nous pardonnera de ne souscrire à son opinion que moyennant quelques réserves.
Il est hors de doute que les idées maçonniques ont joué un rôle essentiel dans les événements qui constituent la révolution française. A cela, rien d'étonnant, puisque la révolution fut, pour une grande part, une protestation de l'esprit moderne contre les préjugés et les traditions de l'ancien régime. On nous assure que « les déclarations des droits de l'homme et du citoyen » sont d'origine maçonnique et que les cahiers des députés aux Etats Généraux furent rédigés sous l'inspiration des loges ; nous le croyons volontiers. La devise « Liberté, Egalité, Fraternité » est, nous dit-on, une devise maçonnique ; c'est tant mieux pour les loges. Enfin, nous sommes persuadé que la plupart des hommes qui participèrent au drame révolutionnaire furent affiliés à la maçonnerie. Mais ce n'est point là, qu'on nous permette de le dire, la véritable question. Il importerait de savoir si la maçonnerie comme telle, et en tant que société secrète, a exercé une action systématique et occulte sur la révolution, et si, à ce titre, elle a imprimé à la marche des événements une direction déterminée. L'ouvrage de M. Nys ne nous apporte aucune preuve à l'appui d'une semblable manière de voir. Bien au contraire, il semble que la révolution ait été pour la maçonnerie — du moins pour la maçonnerie française — une époque assez critique et que les loges se trouvèrent désemparées pendant quelques années. Les dissensions politiques du temps eurent leur répercussion chez elles. « La grande loge de France cessa ses travaux le 31 juillet 1791 ; il paraît même que, dans les loges de son obédience, les frères qui se trouvaient mêlés aux affaires publiques n'assistaient plus aux tenues depuis 17S0; ils constataient qu'ils défendaient une cause perdue, et, découragés, ils abandonnaient Je combat. Le Grand Orient se maintint plus longtemps ».On ne peut guère douter que l'activité de la maçonnerie n'ait été paralysé durant la Terreur. Il est vrai que, la tourmente une fois passée, cette activité s'exerça de nouveau et M. Nys constate que « l'Empire fut pour la franc-maçonnerie une péiiode de véritable prospérité ». Elle bénéficia à cette époque de toutes les sympathies du monde officiel.
LA FRANC-MAÇONNERIE
Les conclusions que l'on peut tirer de ces faits ne sont pas sans importance au point de vue de la situation de la francmaçonnerie dans la société moderne. Pai ses premières manifestations, la maçonnerie est le symptôme d'un travail d'émancipation qui se produit au sein des classes élevées de la société. Elle est, que l'on nous pardonne cette locution, une création d'ordre aristocratique. Il suffît de relever, dans l'ouvrage de M. Nys, les noms des hommes qui contribuèrent le plus efficacement à sa fondation et à la propagation de sa doctrine, pour être convaincu que les personnalités dirigeantes de la nouvelle institution appartenaient ■ — du moins au XVIIIe siècle — au monde de la noblesse et de la haute bourgeoisie.
La gloire de la maçonnerie n'en est que plus assurée puisque c'est par son intervention que s'affaiblirent les piéjugés de caste et qu'elle familiarisa les membres des classes privilégiées avec un noble idéal d'égalité juridique et de fraternité. Mais on s'explique alors assez facilement que durant la période franchement démocratique, et surtout durant la période démagogique de la révolution française, la maçonnerie, bien loin de conduire les événements, ait été au contraire, débordée par eux. On s'explique également que le règne de la haute bourgeoisie, laquelle fut la première bénéficiaire de la révolution, ait coïncidé avec la prépondérance des idées maçonniques, qui formaient le credo de la portion la plus éclairée et la plus progressive de cette classe sociale. Il est à peine besoin de rappeler, avec M. Nys, le rôle de la franc-maçonnerie dans la fondation de l'Université de Bruxelles. Depuis un siècle, les choses ont beaucoup changé. Pour ne rien dire de la noblesse, qui chercha un abri sous l'égide du catholicisme, on peut affirmer que la prédominance politique et sociale de la haute bourgeoisie est actuellement beaucoup moins sensible qu'il y a soixante-quinze ans. La bourgeoisie moyenne et la petite bourgeoisie se sont mêlées aux événements avec une activité grandissante ; et tout le monde sait que, depuis un quart de sitcle, les classes populaires sont devenues une puissance organisée. Quel fut le rôle de la maçonerie dans cette évolution et quelle est actuellement son attitude devant le « problème social »? Problème qui, remarquons-
LA FRANC-MAÇONNERIE
le, diffère notablement des questions où s'attachait, au XVIIIe siècle, l'esprit d'un Lessing ou d'un Condorcet. Nous eussions aimé que M. Nys nous donnât quelques indications sur les modifications qui ont pu s'opérer, durant les cinquante dernières années, chez la franc-maçonnerie et qu'il nous dît comment elle s'est adaptée — et si elle a pu s'adapter — à des conditions changeantes et à de nouveaux milieux. Il ne nous apprend rien — ou presque rien — à cet égard. Il se borne à souligner l'action bienfaisante que l'idéal philantropique de la maçonnerie exerça sur les progrès du droit international. Peut-être eût-il été prématuré d'en dire davantage.
C'est, nul ne l'ignore, une question souvent débattue que celle de savoir si une société secrète — dont l'idéal est d'ailleurs d'une parfaite noblesse morale — a encore un rôle salutaire à jouer dans un état social où la liberté individuelle est enticre. A quoi bon le mystère pour des choses que l'on peut dire tout haut et que l'on peut faire publiquement? Il est assez délicat de conclure avec sécurité. En faveur du secret, on pourrait faire observer que, pour bien des gens, une indépendance effective ne correspond aucunement à l'indépendance théorique dont la loi les gratifie. De plus, si la fonction d'une société telle que la maçonnerie fut autrefois de créer une opinion publique, sa mission pourrait consister aujourd'hui à maintenir cette opinion, à l'empêcher de se désagréger sous l'action insidieuse d'adversaires, qui ont renoncé sans doute à la persécution et à la violence, mais dont l'hostilité n'a point désarmé. Or, le secret n'est-il pas nécessaire pour réaliser une cohésion plus étroite entre personnes qui pensent et sentent delà même manière? D'un autre côté, le mystire n'est-il pas quelquefois un abri pour l'intrigue? C'est, comir.e on le voit, une grave question et nous ne saurions, faute de lumières spéciales, nous prononcer sur ces points. Ces digressions nous écartent, au surplus, de l'ouvrage de M. Nys. Revenons-y une dernière fois pour remercier l'auteur d'avoir mis autant de conscience et de franchise à nous parler d'hommes et d'événements sans lesquels le monde ne serait pas ce qu'il est et auxquels nous sommes redevables de quelquesunes des affirmations les plus décisives de la pensée moderne.
LE PLAISIR ESTHÉTIQUE