‹ Essais de politique et d'histoireChapitre 10 sur 13 · EDMOND ABOUT JOURNALISTE · texte numérisé non relu

EDMOND ABOUT JOURNALISTE

C'est un axiome reçu dans les salons et même dans les cafés que l'œuvre du journaliste est essentiellement éphémère, que Tarticle, le plus judicieux ou le plus spirituel, vit tout au plus ce que vivent les roses. Pourquoi, cependant, Tarlicle de journal serait-il, de sa nature, condamné à durer si peu, à mourir si vite ?...

Parce qu'il est le plus souvent improvisé en une heure ou deux, sur un coin de table ? — Combien de gros livres, qui sentent l'huile à pleine page, n'ont jamais vécu que sur les catalogues des libraires et dans les hypogées des bibliothèques publiques I Combien parmi les plus beaux vers, dans toutes les littératures, anciennes et modernes, ont été écrits d'une seule ha-

(1) Préface du Dix-neuvième Siècle d'E, About. (1 vol., chez Ollendorf, Éditeur.)

leine ! Les chants immortels qui sont de purs sanglots n'ont connu ni le rabot ni la lime...

Parce que l'article de journal traite le plus souvent de Tun de ces sujets qu'on appelle, malgré l'Académie, (Tactualilé? — Mais Goethe affirmait précisémentle contraire, à savoir que « les seules œuvres qui restent sont des œuvres de circonstance » ; alors même que Gœthe aurait exagéré, comment serait-ce un gage de durée que de traiter d'un sujet antique et vermoulu? Parmi les œuvres qui défient le lent enlizement des années, combien d'œuvres de pure et de simple actualité, les Philippiques et les Verrines^ les Provinciales et les Lettres anglaises^ les Sonnets cuirassés et les Châtiments ! Si donc le temps ne fait rien à l'afi'aire ni le sujet lui-même, il faut en conclure que les écrits du journaliste ne survivent pas autrement que les odes du poète ou les méditations du philosophe, c'est-à-dire selon leur valeur propre et intrinsèque.

J'entends qu'on n'en peut rien savoir : le journalisme^ du moins le journalisme proprement dit, date tout juste de la Révolution ; le temps n'a fait encore dans les montagnes d'articles qui se sont élevées autour de nous qu'un triage provisoire ; cette première sélection n'est pas une preuve décisive. Des pages ardentes de Camille Desmoulins, de la dialectique éloquente d'Armand Carrel, des polémiques puissantes de Proudhon, des fines satires de Prévost-Paradol, que restera-t-il dans cent ans? Pourtant ces feuilles du matin ^ que le vent du soir devait emporter, ont vécu déjà plus d'un jour. Et puis, si le journal politique est, che^ naus^ le fils d&

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a Révolution, combien, dans Thistoire de notre littérature, de journalistes avant le journal, dont les articles ont subi victorieusement Tépreuve du temps!

Montaigne est un chroniqueur : les Essais paraîtraient aujourd'hui dans le Journal des Débats sous le titre de Causeries ou de Variétés, Les Provinciales sont les articles de polémique : la République française en disputerait la publication au Temps, Et Voltaire, le dieu Voltaire, n'est-il pas, au dix-huitième siècle, le journalisme fait homme, le journalisme dan& ce qu'il y a de meilleur, — toujours prêt à défendre la cause des faibles et des opprimés, — parfois, aussi, dans ce qu'il a de pire, — la mauvaise foi qui est^ dit-on, l'âme des controverses? Voltaire, de notre temps,, aurait eu un journal à lui tout seul, ce journal se serait appelé la Tolérance^ comme le sous-titre de la Henriade; et il l'aurait rempli, toujours infatigable, de la pre« mière à la dernière ligne, depuis l'article de tête où il eût malmené tour à tour les jésuites et les intransi^ géants, jusqu'à l'écho de théâtre où il aurait houspillé à la fois le naturalisme et les symbolistes. Sauf l'éclat et la solidité du talent, qui sait dégager d'un accident fugitif et passager des considérations d'une vérité supérieure au moment, quel est le caractère essentiel qui distingue de nos articles d'aujourd'hui ces pages rapides écrites au jour la journée, sous l'aiguillon pressant de l'événement politique ou littéraire de la veille? Ces pages, après deux ou trois siècles, sont restées jeunes et fraîches comme à leur naissance.

En résumé, les journalistes, tout comme les roman-

retenir cet homme débordant de sève et d'activité, aux dents aiguisées de jeune loup, aux yeux pétillants de malice et éclatants de Tenvie de vivre, ambitieux de toutes les gloires et de tous les plaisirs, d'esprit indépendant et irrespectueux comme pas un des choses convenues, le plus vif des critiques et le plus débridé des libres-penseurs, elle lui offrit une jolie chaire de seconde, dans un charmant trou de province à deux cents lieues de Paris. About la pria gentiment de ne point insister : il aimait mieux rester à Paris, quitte à y manger pendant quelques semaines de la vache enragée ; il écrira « au kilomètre » dans la Revue de Vinstruction publique^ en attendant le moment où Tintelligent éditeur qu'il avait rencontré (1) lancerait la Grèce contemporaine.

Il n'attendit pas longtemps : le feu d'artifice éclata et les portes des temples les plus augustes, la Comédie Française et la Revue des Deux Mondes, s'ouvrirent aussitôt à deux battants devant l'audacieux vainqueur. Le nom de Voltaire cadet fut, du soir au matin, sur toutes les lèvres. Mais comme il avait recueilli dès le premier jour de sa jeune gloire autant de détracteurs acharnés que d'amis enthousiastes, comme il lui déplaisait, n'étant point endurant de nature, de recevoir des coups sans les rendre, il entra au Figaro hebdomadaire. La presse, elle aussi, mène à tout, mais c'est aux mêmes conditions que l'Université : About resta journaliste toute sa vie.

(1} M. Louis Hachette.

La première Lettre d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine, qui parut dans le Figaro du 7 octobre 1856^ conte par le menu Todyssée et les déboires d'un petit cousin de Candide, Taimable Valentin de Quévilly, venu à Paris pour être journaliste et frappant en vain à la porte de tous les bureaux de rédaction. Ce roman comique, exactement le contraire de son histoire, avait été imaginé par About, pour régler leurs comptes aux bons camarades que sa rapide invasion dans la renommée avait gênés. Lui avoir fait un crime de ne s'être pas laissé prendre aux câlineries de la divine ensorceleuse qui s'appelle la Grèce; avoir dénoncé Tolla comme l'impudente copie d'un roman italien qui serait resté à jamais inconnu si l'auteur de Tolla ne l'avait signalé lui-même; avoir réussi « à faire de la première l'avant-dernière représentation de Guillery », ces méfaits appelaient des représailles.

Tu te rappelles bien M. Villemot, disait Valentin à sa cousine, qui est venu Tan dernier voir notre grand-père à Quévilly. Nous l'adorions tous et il nous a fait passer de bonnes soirées. L'excellent petit homme ! il nous contait les histoires les plus drôles sans qu'on fût jamais obligé de le faire sortir du salon. Il avait énormément d'esprit sans dire de mal de personne. Grand-papa l'écoutait en se frottant les mains et il me disait de temps à autre : « Valentin, si jamais tu écris dans les gazettes, tâche de ressembler à Villemot. »

Valentin écrivait maintenant dans les gazettes, mais il ne suivit qu'à moitié le conseil de son grand-père : s'il avait énormément d'esprit, il disait du mal de bien

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des gens et Madeleine cachait parfois une gracieuse rougeur derrière Téventail.

Le jeune homme de Quévilly paye donc ses dettes ; il s'en acquitte avec une exactitude scrupuleuse, argent comptant, intérêt et principal. Le succès de Tolla ayant particulièrement agacé les feuilletonistes habituels de la Presse^ c'est au bureau de M. de Girardin que Valentin se présente d'abord. Son entrée dans la salle de rédaction interrompt « une conversation qui était évidemment pleine d'intérêt », vu qu'il n'entendit bourdonner autour de lui que ces mots : « Trois pour cent. — Crédit mobilier. — Caoutchouc durci. — Omnibus de Londres. » Valentîn aborde un monsieur bien mis qu'il prend à sa barbe et à sa tournure pour « un des poètes » de la maison :

« Monsieur, je viens de Quévilly, et j'ai quitté ma cousine Madeleine pour entrer à la rédaction de la Presse.

— Monsieur, me dit-il, nous apportez- vous de la littérature ou de la politique ? »

A tout hasard, je me prononçai pour la littérature. Comme le journal en manquait depuis longtemps, je supposais qu'il devait en avoir besoin.

« Monsieur, me dit le rédacteur, nous sommes bien revenus dé la littétature. C'est une viande creuse et qui ne nourrit pas son journal. Tel que vous nous voyez, nous avons publié un roman de M. Champfleury. Vous savez si M. Champfleury est un homme littéraire. Eh bien, il ne nous a pas fait gagner un abonné. Nous publions tous les jours quinze colonnes de M. Paul Féval. C'est de la littérature ou je ne m'y connais pas. Croiriez-vous que nos abonnés poussent les hauts cris ? Tout me porte à croire que nous renoncerons un jour ou l'autre à la littérature. »

Il est probable que les prochains succès du Roi des Montagnes, de Germaine et des Mariages de Paris ne réjouiront pas davantage les cœurs confraternels d e Paul Féval et de « monsieur » Champfleury ; mais leur confraternité est avertie, elle sera plus discrète. La société d'admiration mutuelle et d'universel éreintement qui s'appelle la Revue de Paris reçoit ensuite « son paquet » :

Les rédacteurs, au nombre de sept fois sept, reposent sur de larges divans en étoffe de damas. Ce sont des hommes de quarante ans, ou peut s'en faut. Il y en a de gros et de maigres, de beaux et de laids. Ils fument du latakieh, de Topium ou du hachisch. Leurs tigres familiers jouent comme des chats sur le tapis.

J'entrai sans être entendu. Une voix disait : « Nous sommes jeunes. »

Une autre : « Nous sommes beaux. »

Une autre : « Nous sommes grands. »

Une autre : « Nous sommes forts. »

Quelqu'un demanda: « A qui appartient l'avenir? »

Tout le monde répondit : « A nous ! A nous 1 »

— Qui est-ce qui a du génie ?

— Nous.

— Qui est-ce qui est noble et bon ?

— Nous.

— Qui est-ce qui est hospitalier ?

— Nous.

— Messieurs, dis-je timidement, c'est votre hospitalité que j'implore.

M. Louis Ulbach, directeur de la Revue, me tendit les. bras en disant d'une voix paternelle :

— Laissez venir à nous les petits jeunes gens.

Je sentis mon cœur se fondre de joie, et j'embrassai deux belles grosses joues où la place ne manquait pas.

Alors, cet excellent homme me dit :

— Permettez-moi de vous tutoyer pour adoucir les vérités que j'ai à vous dire.

» De deuxcliosesTune, jeune homme: ou tu penses comme nous sur toutes les questions imaginables, ou tu as des idées différentes des nôtres. Si tu nés pas exactement de notre avis, il faut t'enfuir au plus tôt.

» Si tu penses comme nous, tu n'as pas besoin de venir ici; nous n'avons que faire de ta plume. Tu vois bien que nous sommes assez nombreux. La Revue a plus de rédacteurs que d'abonnés. Embrassons-nous encore et va prendre un abonnement. »

Personne, depuis Voltaire, n'avait enveloppé d'une grâce plus enjouée et plus attique, plus de pénétrante méchanceté. Les piqûres que fait une plume acérée, pour être fines, n'en sont que plus longues à guérir. On peut rester étourdi pendant quelques instants sous le pavé d'une grosse injure ou d'une lourde calomnie ; la peau que le dard de la guêpe a seulement effleurée démange pendant longtemps. About se vengeait ainsi. D'une extrême susceptibilité, il ressentait, avec la vivacité presque maladive des gens de théâtre, le moindre manque d'égards, parfois une involontaire distraction qu'il transformait en une offense longuement et savamment préparée. Et comme sa merveilleuse facilité d'improvisation ne laissait pas à sa colère le temps de se calmer, la réflexion, parfois le regret, suivait alors le trait lancé, mais ne le rattrapait point. S'il avait éprouvé la moindre peine à écrire, il eût fait l'économie d'un nombre considérable d'ennemis. Non point qu'avoir des ennemis ne soit pas chose utile; — c'est le sel de la

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vivacité croissantes, toujours prêt d'ailleurs, une fois qu'il a bien dit tout ce qu'il avait à dire, à passer l'éponge sur ce que sa plume endiablée a écrit de trop. Le chemin du bois vert où furent cueillies les gaules que connurent Nonotte et Patouillet avait été perdu ; About le retrouva au pied des Vosges. M. Jean Sauerkraut, maire et despote de Saverne, qui disait « mon conseil », comme on dit « mon chapeau, mon chien et ma pipe, » ne tarda pas à regretter ce dangereux voisinage. Mais, la victoire une fois remportée, lorsque le conflit tout local de Schlaff'enbourg, devenu successivement un beau combat pour les franchises municipales et une grande bataille contre le cléricalisme ultramontain, se fut terminé par la déroute des tyranneaux de province et des évêques de robe courte, quel plus charmant repentir que cette page de Y Alsace^ Tune des plus adorables de ce livre tout de larmes pures et de mâles espérances ! Le tumulte s'est apaisé et voici le vainqueur dans le petit cimetière de Saverne :

Sous cette tombe un peu trop fière repose mon farouche et loyal ennemi, le baron de Latouche, maire absolu, que j'ai lardé jadis à coups de plume et rendu célèbre malgré lui. Dormez en paix, mon pauvre maire î Vous avez eu les premiers torts, mais vous étiez un brave homme dans le fond, et je me réjouis de penser que vous n'êtes point mort avant d'avoir signé la paix et trinqué sans rancune avec moi. Je vous ai escorté jusqu'à ce dernier gîte et j'ai souscrit avec la foule de vos sujets pour votre monument. S'il ne tenait qu'à moi, je bifferais quelques mauvaises plaisanteries qui vous survivront peut-être dans la mémoire des Alsaciens, mais à quoi bon ? Le temps efface d'un

coup d'aile les sottises que rhomme se flattait de graver sur Tairain.

Le «bon jeune homme» qui écrivait dans les gazettes ses confidences à sa cousine Madeleine, le brave homme dont le roman est notre Vicaire de Wakefield^ About, quoi qu'on ait dit, avait un cœur d'or ; il aimait obliger, et sa main était toujours ouverte. Seulement, il était bien forcé pour écrire de tremper sa plume dans son encrier — et son encre, qui était peut-être celle de la Petite Vertu^ n'était pas toujours celle de la Grande Bonté. Quand un bon mot le tenait, il fallait qu'il le lâchât : c'était plus fort que lui. Un peu de bêtise est nécessaire, sinon au bonheur, du moins à la tranquillité de la vie : il en manquait complètement. 11 a écrit quelque part d'un pamphlétaire : « Il a toujours manqué de réflexion et c'est par là qu'il est journaliste. » ?se lui objectez point que Nefftzer, Weiss etParadol réfléchissaient : ce n'est point sa manière. Il aperçoit d'un œil d'archer le défaut de la cuirasse ; sa flèche y pénètre aussitôt. 11 n'ignore pas que ces sortes d'attaques comportent mille conséquences fâcheuses ; au moins une fois par an, il arrête ses polémiques pour se rappeler, à lui-même, les inconvénients du journalisme tel qu'il le pratique :

On se sert de son premier journal comme de son premier fusil. N'as-tu jamais rencontré, ma cousine, un garçonnet de douze ans à qui l'on vient de donner un fusil pour ses étrennes ? Il a de la poudre, il a du plomb, il a des capsules ; l'univers est à lui ! Aucune force humaine ne saurait le retenir ; il court les champs, les jardins, la mai-

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son même, avec son fusil neuf. Il s'enivre du bruit des explosions, de Todeur de la poudre, et de la joie de détruire. Il tire sur les moineaux, sur les ^'cureuils, sur les pigeons, sur les poulets, sur le chat de la maison, sur papa ou maman s'il ne rencontre pas d'autre proie.

About, qui passa sa vie à déménager de journal en journal, fut jusqu'à son dernier jour le collégien de son premier fusil. Il a tiré, sans doute, sur un nombre considérable d'animaux malfaisants, chats fourrés, jésuites, démagogues, oppresseurs de toutes sortes : mais il a tiré aussi sur des pigeons et de simples poulets. Il comprenait le journalisme comme une bataille perpétuelle .

Personne n'a chanté plus souvent que lui le Vanité des Vanités de la presse :

C'est un métier de dupe. Le journal nourrit quelquefois son homme, mais il ne l'enrichit pas. On bâtit des réputations; personne ne vous rend la pareille. On fait des hommes célèbres ; on n'est qu'un liomme connu. On se fait des ennemis sans nombre pour défendre une bonne cause : qui vous en sait gré ? On a du succès : combien dure-l-il ? Succès d'un jour, argent d'un jour, tout au jour le jour. Que de temps perdu et quel rôle de niais !

Mais à peine a-t-il eu le temps d'exprimer ce dégoût qu'il reprend sur l'heure sa plume de journaliste, cette même plume encore tout humide de son imprécation :

Un malaise secret nous ramène au journal dès que nous essayons de nous en éloigner. C'est un manque, un vide, une lassitude de ne rien faire. On a beau se créer d'autres occupations ; rien ne remplace cette conversation périodique et quotidienne avec la foule. De tous les besoins artificiels que l'homme se donne ici-bas, le plus impérieux

est le besoin d'écrire à jour fixe. Le journalisme a des amertumes enivrantes comme le café, Topium et le hachisch. On y goûte, on le maudit et Ton y veut goûter encore. Sans doute, il est stupide de dépenser son esprit au jour le jour, pour l'ébattement de quelques lecteurs inoccupés; mais qu'il est doux de servir au public ses idées toutes chaudes, comme les petits pâtés sortant du four l... L'action du journal sur les personnes est immédiate, presque foudroyante. Le journal ne frappe pas toujours juste. Mais il frappe fort et vite. C'est un véhicule pour la pensée, une arme pour l'amour, la haine ou la vengeance, une foudre aux mains de l'homme... Ah ! si la presse était libre ! Il ferait bon écrire tous les jours. On écrirait môme la nuit ; on se relèverait à quatre heures du matin pour écrire.

About écrira ainsi toute sa vie, ne quittant un journal que pour entrer dans un autre, passant sans interruption du Figaro à VOpinion nationale^ du Constitutionnel au Gaulois^ du Soir auX/X" Siècle; il apportera partout le même esprit batailleur, la même soifinsatiable de Tescarmouche et du combat.

lit

Il ne faudrait pas croire qu'écrire dans les journaux n'ait été pour About, d'une manière générale, qu'un goût impérieux ou qu'un besoin à satisfaire, et, dans un intérêt plus personnel, qu'une arme pour se protéger et pour riposter. Autre chose encore, qui est plus noble et plus digne d'éloges, poussera et ramènera incessamment About vers le journalisme : c'est un amour

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profond et très sincère du bien public et de Téquité. S'il est journaliste, ce n'est donc pas pour le simple plaisir de venger ses injures, mais encore pour venger celles des autres : au cours d'une longue carrière, il a méconnu pas mal de justes causes, mais toutes celles qu'il a reconnues, il les a défendues avec autant de verve qu'une cause personnelle. Le beau vers du poète :

Je hais l'oppression d'une haine profonde,

lui aussi, il aurait pu le prendre pour devise. Toute injustice le révoltait, qu'il s'agît du plus gueux des colporteurs intimidé par un préfet à poigne ou d'un peuple courbé sous le joug de la tyrannie étrangère. S'il tenait par les liens étroits de l'esprit au Voltaire fustigateur des Frérons, le Voltaire défenseur des Calas l'eût également reconnu pour l'un des siens.

Ainsi épris de justice, il l'était nécessairement aussi du progrès qui n'est point toujours, sans doute, la forme même de la justice, mais qui conduit toujours, bien que souvent par des chemins détournés, à une répartition plus abondante, sinon tout à fait égale, des biens de ce monde ou des avantages qui avaient été longtemps des privilèges. Il ne voyait pas toujours où était la vérité politique, mais il avait un flair particulier pour sentir ce qu'il appelait « la vérité scientifique et sociale ». Dès qu'il en avait découvert une nouvelle piste, il ne la quittait point. Détestant la routine dans toutes ses applications, il donnait évidemment une place plus éminente aux réformes intellectuelles ou

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terie ; il en est du journalisme moderne comme de la langue d'Ésope : c'est, à la fois, ce qu'il y a de meilleur et de pire. Certains frètent un journal comme autrefois un vaisseau corsaire. Tel qui s'établit aujourd'hui journaliste pour dîner de la réputation des gens et souper des capitulations des établissements de crédit, aurait navigué jadis sous le pavillon noir à tête de mort. Mais les chevaliers errants qui parcouraient le monde pour redresser les torts et réprimer les abus de la force ont, eux aussi, de notre temps et dans le même monde, des petits-fils et des héritiers. Dans cette vaste corporation qui est ouverte à tous, oii il n'est pas nécessaire, pour entrer, de savoir Torthographe et de ne pas avoir de casier judiciaire, la fange coudoie l'or pur et l'appelle « confrère ». Pourtant, faites le compte, ici des méfaits de la presse et là de ses services ; ici des renommées qu'elle a salies, des doctrines pernicieuses qu'elle a propagées, des entreprises coupables qu'elle a soutenues, de la démoralisation qu'elle a semée ; là, des iniquités qu'elle a vengées, des innovations hardies qu'elle a mises en lumière, des batailles qu'elle a livrées pour la défense des plus nobles causes, du progrès dont elle a été le véhicule le plus puissant : faites le compte. Si la première liste n'est que trop longue, c'est du bon côté pourtant que penchera la balance.

Il n'y a point d'accusations injurieuses qui n'aient été inQigées au journalisme et beaucoup étaient méritées : avec tous ses défauts, tous ses inconvénients et tous ses vices, le journal n'en reste pas moins le plus redoutable adversaire que l'Iniquité et la Routine

puissance du journalisme moderne ; son ambition fut d'être, à son tour, un colporteur d'idées. « Je ne suis qu'un pauvre marchand ambulant de lunettes, lui dit un soir, sur la route de Phalsbourg, un petit porteballe, et je suis bien souvent tracassé par les gendarmes et par les gamins ; mais je me dis tous les soirs, en me couchant, que bien des hommes, mes frères, seraient comme aveugles si je ne leur portais jusqu'au fond de leurs villages ces moyens de voir plus clair. » About, lui aussi, bravant les gendarmes, résolut d'aider ses frères à voir plus clair.

Rien ne lasse plus vite, parait-il, que de s'entendre toujours traiter d'homme d'esprit ; il conçut l'ambition d'être un homme utile et d'attacher son nom à la divulgation de toutes les idées pratiques et justes qu'il rencontrerait sur son chemin.

On explique par de fort acceptables raisons pourquoi, libéral et libre penseur, anticlérical et démocrate, About attendit l'avènement de la troisième République pour être républicain : il était trop conservateur pour n'avoir pas gardé un souvenir effrayé des journées de juin 48, trop indépendant d'esprit pour subir la règle étroite des partis politiques de l'opposition, d'autant plus intolérants qu'ils étaient plus réduits, de sens trop pratique enfin pour donner de la tête contre un régime que des millions de suffrages avaieïit consacré et qui

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entre les partis? Alors qu'on paraît le plus résolu à ne point choisir, la force des choses est telle qu'on finit par le faire après avoir évité pendant longtemps de se prononcer. Quand About écrira donc de la République, dans une lettre-préface à Charles Edmond, « qu'elle est un bien joli gouvernement, mais qu'il faut prendre le temps comme il vient et tirer le meilleur parti possible du gouvernement que l'on a », il aura beau entourer cette déclaration des réserves les moins flatteuses, c'est l'Empire qu'il accepte. Une fois entré dans cette voie, comment s'arrêter ? Pour la jeunesse républicaine, cette résignation était une désertion : si Pauline avait eu trop de vertus pour n'être pas chrétienne, About avait trop de fortes et vigoureuses qualités pour n'être pas républicain. D'autre part, que valait pour l'Empire cette adhésion résignée au fait accompli ?

About, qui ne se méconnaissait pas volontiers, s'est flatté souvent d'avoir reçu de la nature « un atome de bon sens, une miette balayée sous la table où Rabelais et Voltaire, ces Français par excellence, prenaient leurs franches lippées ». Il avait ramassé plus d'une miette de cette desserte ; sans doute, Pantagruel et Zadig eussent jugé comme lui que la sagesse consiste à tirer du gouvernement que l'on aie meilleur parti possible. Mais, outre que la conscience ordonne peut-être de ne s'incliner jamais devant certains triomphes, le bon sens enseigne aussi que la place n'est point commode entre l'enclume et le marteau; About, acceptant l'Empire sans en accepter la politique, choisissait précisément

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Quand il écrivait, par exemple, de Tempereur Napoléon III « qu'il ne voyait en lui ni un tyran ni un dieu », il était impossible qu'il ne mécontentât pas à la fois Son Excellence M. le ministre de l'Intérieur, qui criblera rOptnton nad'ona/^ de communiqués, et MM. les étudiants qui tueront sous les sifflets, au théâtre de TOdéon, Tinfortunée Gaétana.

Voilà donc à la fois la force et la faiblesse de la situation où il s'est volontairement placé pour traiter des questions de la polique contemporaine. En refusant de s'inféoder à l'un ou à l'autre des partis qui se disputent le pouvoir — « l'un qui donne toujours raison au gouvernement, lors même qu'il a tort ; l'autre qui lui donne tort, même lorsqu'il a raison », — About, de son propre aveu, s'est condamné « à être et à rester toujours impossible ». L'Empire ne lui saura aucun gré de l'avoir reconnu, parce que l'auteur du Progrès s'obstine à vouloir l'améliorer ; rOpposition ne lui tiendra point compte de défendre, sans se lasser, ses revendications, parce qu'il ne veut point commencer par renverser ce qui est. L'empereur, qui est un plus libre esprit que ses ministres, l'invitera aux soirées des Tuileries et à Compiègne; mais l'invitation qu'il reçoit du souverain sera régulièrement précédée ou suivie d'un avertissement et d'un communiqué que le Vizir de l'intérieur adresse au journal où il écrit. Les chefs de l'opposition, moins intolérants que les chapelles où ils pontifient, rendront justice à son talent; mais les comités électoraux se gardent de lui offrir la moindre candidature.

P^ bçnhçur, il n'y apaseo France q ue les états-major$

des partis et que les partis eux-mêmes : entre eux, sinon au-dessus, il existe une masse immense de braves gens qui, sans opinion bien arrêtée sur le gouvernement qui convient au pays, ne demandent à celui qui existe que de bien gouverner. Ceux-là, sans passion exclusive pour ou contre les personnes, s'en tiennent aux résultats pratiques, incapables de faire une révolution pour conquérir la liberté, mais heureux de chaque bribe de liberté qu'un pouvoir hier encore absolu consent à leur accorder; trop timorés pour secouer eux-mêmes la routine qui pèse sur eux, mais prêts à applaudir toute réforme qui sera une amélioration réelle; se défiant des politiques qui semblent ne chercher dans les aspirations populaires qu'un tremplin pour leur fortune, mais soutenant d'une irrésistible sympathie ceux qui défendent leur juste cause pour elle-même. Pour ce grand public, qui ne défait pas les gouvernements, mais qui fait l'opinion, quelle joie, tous les jours plus vive, que les articles d'About!*Précisément parce qu'il est aussi « impossible » que son théâtre, il exerce sur celte vaste masse flottante une action puissante et continue. L'événement a montré que vouloir concilier l'Empire et la liberté était une chimère; mais cette chimère, dont l'Empire a joué pendant dix ans, a amené d'innombrables soldats à la liberté. About, humilié dans sa fierté, lorsque « touchant au gouvernement chatouilleux de la France impériale, il avait beau prendre des gants delà peau la plus douce, il recevait cependant sur les doigts », n'était pas moins blessé dans son amour-propre lorsqu'il se voyait contraint à rappeler lui-même à ropposj-

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tion les résultats qu'il avait obtenus en enveloppant de miel ses fermes revendications. Mais les ballots de lettres que des centaines de lecteurs et d'amis inconnus lui adressaient de tous côtés chaque fois qu'il engageait une nouvelle campagne le consolaient bientôt et l'encourageaient à recommencer. Il lui arrivait aussi, dans ses heures de dépit, d'accuser la forme agréable et légère de ses articles : « Dites-moi donc, demandait-il, pourquoi la presse n'a point porté à mon actif le succès de tant d'efforts? J'imagine que c'est ma faute et que l'on eût pris mes discours au sérieux si je m'étais donné la peine de faire bâiller. Le Français veut être assommé comme le lapin demande à être écorché vif : il n'estime que ceux qui l'assomment. »

On ferait une encyclopédie avec les sujets d'une infinie variété, politiques, agricoles, industriels, financiers, artistiques, philosophiques, sociaux, religieux et littéraires qui ont été traités par About dans vingt journaux, et toujours avec la même verve, le même bon sens gaulois et la même compétence, dès qu'il se donnait la peine d'étudier une question — et il ne parlait que des choses qu'il savait ou venaitd'apprendre. Comme Ovide qui se plaignait (ou se vantait) que « tout ce qu'il tentait d'écrire devenait vers », About d'ailleurs ne pouvait se tenir de mêler à ses oeuvres d'imagination, les plus divertissantes ou les plus touchantes, la préoccupa-

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« Vive Candide ! » il se contentait de la langue limpide et vive qui avait suffi à ses immortels devanciers. Il répandait ainsi sur tous les sujets la lumière et la gaîté ; chacun de ses articles était un petit tableau peint en pleine clarté ; on pouvait détester ses idées, sa manière de les présenter était d'une grâce irrésistible. Son style était de la conversation écrite ; il avait de la parole familière tout ce qu'elle a, chez un causeur accompli, de léger, d'incisif et d'ailé. C'était un même régal pour les délicats et pour les simples. Les lecteurs de Mérimée en goûtaient l'art discret et pénétrant ; ceux de Dumas en aimaient l'abondante et joyeuse santé.

Comme About n'avait point d'autre préoccupation que de donner sa pensée toute franche et même toute crue, il lui arrivait tous les jours, non pas de changer de camp, mais d'irriter ceux à qui il avait fait la veille le plus de plaisir. Quand je réussirais à énumérer celles des campagnes politiques d' About qui me paraissent les plus sensées et les plus justes, j'aurais constaté seulement que je pense comme lui sur le régime parlementaire, sur la liberté de la parole et de la plume, sur le droit d'association, sur l'instruction obligatoire et gratuite, sur le pouvoir temporel du Pape. Si je conteste sa politique douanière, qui est celle du plus absolu libreéchange, et surtout sa politique extérieure, qui est celle des nationalités, je n'aurai répété qu'une fois de plus avec lui-même « que l'orthodoxie est ma doxie à moi et la fâcheuse hétérodoxie celle des autres ». Le monologue, au surplus, serait trop facile ; les dialogues d'autrefois l'étaient beaucoup moins.

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maître I II ne poursuit pas seulement de ses traits acérés le lourd enseignement congréganiste, les Tartufes de toutes robes, la tyrannie rapace de cet Antonelli « qui s'est fait prêtre et cardinal comme ses concitoyens de Sennino se faisaient brigands », le despotisme du pontife temporel qui a fait de Rome une sentine, du Latium un désert et « de la France la gardienne des abus qu'il a baptisés principes ». S'attaquant, au nom de la raison humiliée et bafouée, au Monstre lui-même, il se vante encore de ne point distinguer entre les vrais et les faux dévots, les faux et les vrais miracles. L'Église romaine « se compose de 139 millions d'individus, sans compter le petit Mortara » ; il défie la superstition en champ clos. 11 pleut des anathèmes : il ouvre tranquillement son parapluie et reste, contre vents et marées, « anticlérical en tout et partout ». Tel l'ont connu, sous la République, les lecteurs du XIX* Siècle, paraphrasant lui-même ou faisant paraphraser par ses collaborateurs, d'un bout à l'autre de l'année, le mot fameux de Peyrat : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » flairant d'une lieue le jésuite ou le moindre capucin, se cabrant sous le goupillon, d'une ardeur infatigable à toutes les laïcisations, applaudissant avec frénésie à l'article Vil, acclamant la politique des décrets, appelant d'une voix qui sonne comme un clairon tous les fils de la Révolution et de l'Encyclopédie à la grande croisade philosophique : la sécularisation radicale de l'État moderne ; tel il était déjà sous l'Empire : le plus fougueux et le plus irréconciliable des parpaillots. Il le fut à tel point que lui-même, dans la

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bïique était Tune des pires punitions qu'on pût infliger à un journal : pour quelles bagatelles on la prononçait ! Le Gaulois est frappé pour un dialogue d'About sur la nécessité de renouveler le personnel gouvernemental ; les héros du dialogue y étaient ainsi présentés :

Charlemagne, ancien empereur par la grâce de Dieu ; F.E Prince Impérial, futur idem s'il plaît à idem ;

et la conversation finissait ainsi, sur la promesse faite par le prince de rapporter à qui de droit les avertissements du saint :

(Charlemagne : Dieu t'entende !

l.E Prince Impérial : Dieu, en France, c'est papa î

Et Ton ne se décourageait pas, on se plaignait, on s'étonnait à peine, tant on avait pris Thabitudc de ces imbéciles sévérités, et Ton recommençait dès le lendemain, avec une verve et un entrain redoublés. On enviait sans doute le jour où il serait permis d'appeler un chat un chat, mais^ on eût rougi à la pensée que, ce jour-là, il serait de règle pour quelques-uns de traiter tout adversaire de fripon et de bandit.

Ce qui rend au moins singulières, les persécutions répétées dont les ministres de l'empereur Napoléon honorèrent About et les journaux où il collaborait, c'est qu'il s'obstinait à réclamer la liberté, non seule-

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cure au creux de la main des démangeaisons intolérables. » Il invoque encore Tintérèt même du Prince à faire l'épreuve de la liberté avec tout le zèle qu'on a mis dans l'essai contraire. Dans ce petit chef-d'œuvre de sens et d'humour qu'il intitule «- Discours do l'Escabeau pour faire suite à celui du trône », il développe l'ensemble de ce programme libéral avec une force d'argumentation qui ne fut pas sans faire quelque impression sur l'empereur. Sans doute, à la différence des libéraux patentés, About ne croit pas que la liberté soit le but : elle n'est que le moyen, mais elle est le moyen indispensable, le seul qui puisse réaliser ce souverain bien qui est le Progrès. Sans doute encore, il refuse de suivre les subtils académiciens dans leur conspiration pour donner le nom de liberté à un tas de choses qui ne lui ressemblent pas plus « qu'un poisson à un chat-huant » ; le premier, contre ceux qui traitent de despotique la prétention de vouloir émanciper tous les pauvres du pays en leur apprenant à lire, il fait entendre le cri de la raison laïque : « Méfions-nous des libéraux déchaînés I » Mais il n'en veut que plus ardemment, dans l'ordre social comme dans l'ordre politique, la liberté, toute la liberté dans le vrai sens du mot, « alors qu'il existait encore une langue française et que l'on se gardait de prendre pour la chose même ce qui en est l'abus désordonné ou l'impudente négation ».

Maintenant, parce que l'Empire ne se laisse arracher que par bribes et morceaux une insuffisante et précaire liberté, faut-il lui refuser l'appréciation d'un

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l'orateur français au prince royal qui sera l'empereur Guillaume : tout le monde s'en trouvera bien et surtout les nouveaux sujets de la Prusse. » Avec le principe des nationalités, que deviendront demain Strasbourg, Saverne et la Schlittenbach, le doux nid où ses enfants sont nés, « non par hasard, mais parce qu'il voulait qu'ils fussent Alsaciens » ?

Aboul, malgré ces graves erreurs, malgré l'adhésion enthousiaste qu'il apporta à la guerre de 1870, se crut, jusqu'à la fin, une compétence spéciale sur les questions de la politique extérieure. Sa compétence, en revanche, était réelle et tout à fait remarquable dans les questions d'économie politique et sociale, parce qu'au sens du Progrès, qu'il avait naturellement, il joignait l'expérience d'un curieux qui ne pouvait voir allumer un fourneau, décharger une barque ou tourner une roue sans chercher à se rendre compte et sans comprendre aussitôt. Cette curiosité, qui éclatait dans la flamme de son regard et pétillait comme la mousse de Champagne dans sa conversation, se portait au jour le jour sur les sujets les plus variés. Qu'il s'agît du libre-échange ou des sociétés de coopération, de la question monétaire ou des grèves, des non-valeurs de la terre ou de l'assurance, des transports ou de la mutualité, il s'assimilait les principes généraux avec une prodigieuse facilité et il en parlait avec une telle abondance d'arguments et de renseignements, avec une telle précision et une telle sûreté, qu'on eût juré qu'il ne s'était jamais occupé d'autre chose. Suivant la pente naturelle de son esprit, 44

il était de l'école dite libérale ; J.-B. Say, en dehors de sa famille, n'a point eu de plus fidèle disciple. Cet A B C du Travailleur, qui ne portera jamais à assez d'ouvriers les conseils de la raison et de la sagesse, qu'est-ce en effet si ce n'est le Catéchisme de Véconomiste, laïcisé dans son titre, comme on a dit, et mis à la portée des plus profanes et des plus humbles ?

Bien qu'il ait consacré à l'économie politique et sociale une bonne moitié de ses écrits et de ses études, About n'y apporta aucime contribution nouvelle ni originale ; avec le bel air de hardiesse et d'indépendance qu'il promenait partout, il s'y montre même fort orthodoxe ; mais il y répandit à profusion ce qui avait trop souvent fait défaut à cette jeune science : la clarté. Le tort de la plupart des économistes, habitude qui paraissait comme inhérente à la profession, était de parler une langue spéciale qui n'était point sans quelque analogie avec le haut-allemand. Ennemi irréconciliable de tous les jargons, About habilla de lumière — j'entends qu'il mit en français — les doctrines qui n'avaient été si longtemps méconnues que pour avoir été formulées comme des oracles. Il ne professait point : une promenade dans une belle exploitation agricole, une visite à une manufacture, étaient, le plus souvent, « les patères où il accrochait ses développements. »

Et ceci encore le distinguait de nombre d'économistes qui n'ont que des chiffres inflexibles et d'impitoyables axiomes sous la mamelle gauche : fils du peuple et mettant son orgueil à le rappeler, il avait au cœur une ardente sympathie pour les ouvriers des

campagnes, au milieu desquels il aimait à vivre, et pour les ouvriers des villes, dont il avait étudié les besoins de près. Il ne s'adressait point cependant au Dieu-État pour leur venir en aide. Il ne demandait à TÉtatque de se tenir tranquille : ici, comme en politique, il ne réclamait que la liberté.

Oii il excellait surtout, c'était dans les plaidoyers pour les améliorations scientifiques qui devaient réaliser, en agriculture ou en industrie, des progrès matériels. Écrivain de la grande lignée française, nul n'avait plus que lui le culte des bonnes lettres ; critique habile et amateur délicat, il apportait dans le jugement des œuvres d'art un goût d'ordinaire très sûr et très fin : mais il répudiait, à Tégal de toutes les autres, la superstition des professions prétendues libérales. Le dédain des vieux fonctionnaires et des jeunes universitaires pour tout ce qui avait le malheur de toucher à la charrue, à la fabrique ou à la boutique, le faisait bondir : ces professions qu'ils affectaient de mépriser du haut de leurs servitudes galonnées, c'était, à son sens, les plus libérales de toutes, « libérales parce qu'elles laissent à l'homme toute la liberté de ses idées, de ses sentiments et de ses actions, libérales aussi parce qu'elles récompensent avec libéralité le travail de l'homme ». Il ne laissait point dès lors échapper une occasion de glorifier le saint travail de la terre, les prodiges de l'industrie moderne : cet athénien avait un côté américain ; seulement — et, en cela encore, il était vraiment athénien — il avait les mêmes coquetteries d'esprit et de style pour décrire la machine Lenoir

et la Léda de Baudry, les petits mystères de la typographie et les Nymphes argentées de Corot dansant, au clair de lune, au bord des lacs endormis. Il épousait ainsi avec une véritable passion la cause des réformateurs que la routine officielle commençait, presque toujours, par méconnaître : son nom restera inscrit dans les Landes à côté de celui de M. Ghambrelent, dans les annales de la pisciculture à côté de celui de M. Coste. Quand ils la retrouvaient sous la plume de Fauteur du Progrès, les inventeurs eux-mêmes comprenaient mieux leur invention. Les profanes avaient saisi du premier coup, les hommes qui avaient passé leur vie au milieu des industries ne pouvaient se défendre de mettre une pointe d'envie dans leur admiration. « Sa mémoire était si précise, a dit M. Léon Say qui s'y entend, et sa facilité à tout assimiler si extraordinaire, qu'après avoir visité une usine il en connaissait à fond l'installation, les procédés, les débouchés, en un mot tous les avantages et toutes les imperfections. Quand il voulait parler d'une invention, d'un procédé nouveau, il étudiait tout ce qui s'y rattachait ; il allait jusqu'au fond des théories les plus abstraites de la physique, de la chimie, de la mécanique, pour les expliquer, et il s'en rendait maître comme s'il n'avait jamais eu d'autre préoccupation que la science. » Fils d'épicier et aussi fier de son humble origine que pouvait l'être Gambetta, il avait conçu l'idée de raconter par le menu l'histoire des origines et des transformations de toutes les denrées qui passaient par la boutique de son père. Il écrivit même le§

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premières pages de ce livre qui aurait peut-être été son chef-d'œuvre. Mais la guerre éclata, la politique le reprit tout entier et d'autres devoirs s'imposèrent à lui.

VU

About avait caressé depuis trop d'années le rêve de l'Empire libéral pour ne pas accueillir avec joie le ministère du 2 janvier 1870. Il a dit un jour du cabinet que présidait M. OUivier : « Il m'a tout offert, j'ai tout accepté, je n'ai rien reçu. » Ce fut l'une de ses plus lourdes erreurs. Cependant il combattit vivement le plébiscite : « Un Allemand naïf et peu ferré surl'étymologie, quoique Allemand, me demandait : « Pourquoi ne dites-vous pasplébiscide, comme on dit homicide, infanticide, suicide, liberticide? — Quel rapport y a-t-il? — Mais il me semble que tous les libéraux du pays et vous particulièrement, vous êtes pris à la gorge par ce maudit plébiscide, pour ne pas dire étranglés. » Et le lendemain de cette boutade, cet avertissement prophétique : « Le ministère du 2 janvier nous enseigne comment une monarchie peut s'user d'elle-même. » Il refusa obstinément de voter ouiy conseilla l'abstention, protesta, dans deux fiers articles, contre l'expulsion de Cernuschi.

La déclaration de guerre, hélas ! le trouva enthousiaste : à la première rodomontade du duc de Gramont, 3on chauvii^isme éclata en ^rticle$ lyriques. De ^ou^

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douloureux et plus poignant patriotisme reflfondrement de l'armée du maréchal de Mac-Mahon, la retraite affolée où Tétat-major, aussi dépourvu de cartes que de sang-froid, abandonnait sans résistance les passages des Vosges, oubliait de couper derrière lui les voies de communication, et prenait les renforts français qui approchaient pour Tavant-garde du vainqueur allemand. En suivant ce désastre, About faillit tomber entre les mains ennemies et être fusillé. Une dernière fois, il revit la Schlitte ai Tombre du drapeau français. Il ne rentra à Paris que pour s'y enfermer avec les siens pendant le siège et s'efforcer de donner aux autres un peu de l'espérance qu'il avait lui-même entièrement perdue. Pour About qui avait cru à l'étoile de l'empereur, à la force de l'armée et au génie bienfaisant de l'Allemagne, la chuteavait (Hé trop profonde ; la défaite, au lieu de l'exaspérer, l'avait accablé : il eût voulu signer la paix dès le lendemain de Sedan. Il ne comprit que plus tard pourquoi la résistance du gouvernement de la Défense Nationale jusqu'aux dernières limites des forces humaines avait été, non point une sublime folie, mais le rachat indispensable du passé, la condition même des futurs relèvements. Si la France avait sacrifié an seul pouce du territoire avant d'avoir tenté un immense effort pour sauver l'intégrité du sol, elle serait tombée bien au-dessous de l'Autriche : elle aurai l gardé peut-être la Lorraine ; elle eût perdu à jamais le ressort qui est l'àme même d'un peuple.

L'horreur grandiose de la guerre étrangère, l'horreur sinistre de la guerre civile, l'aimable philosophie

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d'About n'était point cuirassée contre de pareils drames : il ne retrouvera sa belle santé d'esprit qu à son pèlerinage à la petite maison de Saverne, au mois de septembre 1871, parce qu'il s'y rendra compte de ses nouveaux devoirs. De Saverne, il commence la série des lettres et des notes qui composeront le plus ému de ses livres : Y Alsace, Qu'adviendra- t-il des Alsaciens? Ces populations, nouvellement annexées, se comporteront-elles comme un Hanovre ou comme une Pologne About éprouve plus d'un doute au moment où il rentre dans le jardin de la Schlitte que les herbes folles ont envahi, où pullulent, dans la forêt déchaînée des glycines et des vignes, les asters bleuâtres et mélancoliques. Mais, dès son premier tour de ville, la foi lui revient, vivace et désormais inébranlable, dans le patriotisme français des Alsaciens. La communauté d'origine, tant alléguée, les promesses de faveurs administratives, les câlineries gouvernementales que uivra bientôt une odieuse brutalité, rien n'y fait, rien n'y fera : le cœur des sacrifiés est resté avec la mèrepatrie. Personne ne parle plus patois dans les rues : le patois ressemblait trop à l'allemand ; le mot d'ordre est de parler exclusivement la langue nationale, quand même on ne la saurait qu'à moitié. Défense d'entendre l'allemand quand même on le comprendrait à merveille. Que les soldats ou fonctionnaires prussiens entrent dans un lieu public où les Alsaciens étaient avant eux, on vide son verre et l'on sort sans affectation. Quand la musique arrive sur la place, le désert s'y fait par miracle. Ni menaces ni corrections ne sont ca-

pables d'étouffer les chants patriotiques des gamins. Les quelques anciens fonctionnaires français qui acceptent l'investiture allemande sont mis à l'index, ne recueillent qu'un froid et tenace mépris. A Strasbourg, comme à Colmar et à Mulhouse, dans les campagnes écartées, dont le Théocrite s'est appelé Erckmann-Chatrian, comme dans les grandes cités manufacturières, où Dollfus et Kœchlin sont rois, About entend et note le même serment de ne jamais oublier. Il était arrivé avec le scepticisme du découragement; il respire maintenant dans Tair la révolte indomptable de la conscience qui refuse à la force victorieuse le droit de traiter les hommes comme des bestiaux achetés : l'Alsace restera française. « Si j'ai menti d'un mot, je permets à M. de Bismarck de traiter ma maison de Saverne comme ma villa de Saint-Cloud! » L'écho dje 'la protestation alsacienne sonne et vibre si haut dans ces articles d' About que le chancelier s'émeut et lui fait faire connaissance pendant quelques jours avec les prisons allemandes. Là encore, les geôliers eux-mêmes sont restés français : « Adieu, cher pays, adieu jusqu'au jour où la France, ayant retrouvé ses vertus, viendra reprendre ses frontières 1 »

Ces vertus, qui les rendra à la France ? About, maintenant, n'hésite plus : la République seule peut régé^ nérer ce pays qui s'était livré pieds et poings liés à l'empereur Napoléon III et à qui cet acte de foi a coûté dix milliards et deux provinces. Pour faire de la liberté autre chose qu'une menteuse étiquette, de l'armée autre chose qu'une garde prétorienne, du suffrage

universel autre chose qu'une périlleuse comédie, la République est le gouvernement nécessaire : elle seule, sur les ruines qui jonchent le sol désolé, peut construire les écoles d'où sortira une nouvelle France, plus éclairée, plus forte et pliis heureuse, décupler les régiments où tout homme de vingt-un ans sera soldat. « Instruit par la plus cruelle des expériences, le peuple, qui n'appartient qu'à lui-même et qui le sait, sent que désormais il aura tout profit à économiser les frais du culte monarchique et à faire ses affaires lui-même. Ce sentiment, qui paraît être celui de la majorité des Français, est le nôtre. Si la France a besoin d'un gouvernement stable, le plus stable de tous est celui qui n'a rien à craindre des caprices des princes, de leur ambition, de leur minorité, de leur sénilité et de leur mort. » Cette virile déclaration, qui est datée du 2 mai 1872, est le programme du XIX^ Siècle dont About prenait la direction : il y restera fidèle jusqu'à la fin.

Le parti républicain est le plus méfiant des partis : il suspecta longtemps la conversion d'About. Combien de fois les bons confrères, jaloux de la place que prenait ce nouveau venu, lui reprochèrent ses coquetteries d'antan avec l'impératrice, son amitié pour le « César déclassé » dont il avait fait un si magnifique portrait I About, fort de sa conscience d'honnête homme, ne se laissa ni décourager ni intimider. Lui aussi prouva le mouvement en marchant. La République traversa les crises les plus redoutables; par deux fois, après la conjuration parlementaire du 24 mai, après le coup

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d'État présidentiefdu 16 mai, elle parut menacée, à la veille de disparaître dans de nouvelles tempêtes : About demeura au premier rang de ceux qui combattirent la réaction monarchique. Menacé sans cesse dans son journal, sur qui procès et interdictions tombaient dru comme grêle, il ne broncha pas d'une semelle. Nul n'apporta dans la commune bataille plus de ferme ténacité, plus de belle humeur et de gaîté. Il était devenu l'un des vétérans de la presse : les plus ardents conscrits restaient moins jeunes d'esprit que lui. Sa verve, un instant déprimée et attristée, avait repris sa riche et brillante abondance. Le cléricalisme, qui menait l'assaut des réactions coalisées contre la Révolution, le pouvoir personnel, qui avait redressé la tête devant la République, ne reçurent de personne des coups plus sensibles. Sa campagne du Seize-Mai, aux côtés de Gambetta, est une suite de petits chefsd'œuvre d'ironie, de logique et de bon sens. Que n'at-il eu confiance jusqu'au bout dans le grand citoyen qui, l'un des premiers, lui avait tendu sa main loyale ! Du moins, s'il lui est arrivé de méconnaître sa politique, n'a-t-il jamais douté de sa grande âme. Personne n'a plus noblement défendu contre les « cannibales de Paris » le lit de douleur où agonisait « le Prométhée de Ville-d'Avray ».

Si l'on raconte un jour, comme on l'a fait pour le Journal des Débats^ l'histoire du journal qui restera inséparable du souvenir d' About, il sera aisé de reconstituer avec les centaines d'articles qui portent sa signature la politique ardemment libérale et progres-

siste à laquelle il s'était donné tout entier. Les témoinS' oculaires peuvent seuls dire quel directeur de journal il a été. Un très puissant journaliste peut être un détestable rédacteur en chef : About était le modèle des directeurs. L'esprit d'About était à toutes les pages du journal. Bien avant l'heure où arrivaient les rédacteurs ordinaires, il était installé dans son cabinet^ lisant les journaux, dépouillant une correspondance qui était une conversation avec tous ceux qui, d'un bout à l'autre de la France, savaient qu'une injustice n'était jamais dénoncée inutilement djx XI X^ Siècle^ Universitaires persécutés, petits fonctionnaires traqués pour leurs opinions, plaideurs renvoyés de Ponce^ à Caïphe, instituteurs en proie aux vengeances froidesdes sacristies, l'avaient pour défenseur naturel. La liste des collaborateurs réguliers du journal serait longue ; celle de ses collaborateurs anonymes, qui ne furent pas les moins utiles à sa fortune, remplirait u» petit « Bottin ». La publicité est le premier châtiment de l'abus de pouvoir ou de la sottise : About ne la leur refusait jamais, soit qu'il prît lui-même en main la cause de la victime, soit qu'il la passât à Sarcey dont le robuste appétit dévorait un curé à déjeuner et soupait de quelques magistrats. Bientôt arrivaient les rédacteurs attitrés, en quête d'un sujet d'article ou d'entrefilet, sans inquiétude d'ailleurs, sachant par qui le rabat avait été préparé. About ne dictait jamais la matière d'un article, mais il causait tout le journal. Quelle causerie que la sienne, toujours en haleine, pleine de faits, d'informations, d'anecdotes, débordante de mots d'es-

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prit I Des miettes qu'il semait, sans y prendre garde, sur le bord de la route, dix pauvres journalistes auraient fait fortune tous les soirs. Paul Lafargue revenait de la Chambre, Emmanuel Arène du Sénat, Ducuing du Palais : il se faisait raconter la séance ou Taudience et, d'une interruption au bon endroit, donnait la note juste, nette et précise. Puis, le soir, à l'heure tardive de la correction des épreuves, il était encore là^ revoyant le journal tout entier de l'œil du maître et, la plume à la main, redressant une épithète, égayant une période, ajoutant une saillie. Le fait-diversier s'écriait le lendemain : « Ai-je assez d'esprit I » Sarcey, s'il lui arrivait de se relire, disait : « Edmond a passé par là ». C'était une famille, la plus bienveillante et la plus^ cordiale qu'il se puisse imaginer ; j'y ai passé le temp& d'écrire le compte rendu d'un Salon : à travers toutes les petites misères de la politique, j'y suis resté de cœur jusqu'au dernier jour.

Ainsi allaient les choses ; les grandes batailles de 1873 et de 1877 une fois gagnées, le succès du journal avait un peu diminué ; il restait cependant considérable, son action devenait surtout parlementaire. Après avoir contribué à faire élire et réélire tant de députés, le Warwick du X/X*" Siècle faisait et défaisait maintenant des ministres. Faiseur de rois, jamais roi luimême ! About finissait, comme il avait commencé, simple journaliste. Bien qu'il l'eût à maintes reprises^ vivement malmenée et qu'il en eût même proposé la suppression, l'Académie lui avait pardonné ses épigrammes ; elle lui avait donné la succession de San-

deau. La République fut moins bonne fille ou, pour mieux parler, moins grande dame : elle ne sut point offrir à About la récompense qu'il désirait, le siège à la Chambre ou au Sénat qu'il avait mérité plus que tant d'autres, où il n'aurait point fait moins bonne figure. La République se conduisit ainsi avec About comme mademoiselle Simsons avec Hermann Schultz. Tant qu'on fut chez le Roi des Montagnes, Marianne fut toute pleine de tendresse et de grâce pour le brave garçon qui partageait si courageusement ses dangers. Mais Hadgi-Stavros, j'entends l'Ordre Moral, une fois mis en fuite, lorsque le bon botaniste, égaré dans les aventures de la politique, rencontra sa belle amie au bal de la cour, il se trouva qu'il n'avait jamais été présenté en règle à la compagne de sa captivité. Il n'avait dès lors, aucun droit à la moindre politesse.

15 avril 1892.

M. WALDEGK-ROUSSEAU

Quand nous admirons, pourquoi goûtons-nous surtout chez autrui celles de ses qualités qui nous font défaut? Un coloriste s'émerveille devant un beau dessin ; la verve comique remplit d'étonnement un auteur de tragédies. Est-ce simple amour du contraste, phénomène analogue à celui qui rapproche les bruns des blondes? Il y a autre chose encore. Comme on venait de jouer devant Mendelssohn un prélude inédit de Chopin, le maître allemand, les yeux humides, faisait éclater son enthousiasme. « Vous parleriez d'un ton moins lyrique, dit quelqu'un, d'une sonate de Beethoven. — Hé I sans doute ; car, enfin, dans une heure de génie, et vous entendez bien que c'est pure hypothèse, m'élevant au-dessus de moi-même, j'aurais pu composer une sonate de Beethoven, tandis qu'un prélude de Chopin?... Jamais, non jamais, je n'aurais pu récrire I » Et ceci est assurément une seconde raison.

Evidemment, Famour-propre est absent de Taffaire ; car s'il était vraiment le mobile de tout, Tamourpropre voudrait que Ton attachât le plus haut prix aux qualités dont on est soi-même doué. Il n'en serait pas tout à fait de mtoie d'un certain sentiment d'envie ou de jalousie, celui de Boileau demandant à Molière où il trouve la rirae. Non equidem invideo, miror magis. Mais enfin si le pourquoi du pourquoi nous échappe, le fait même est certain. 11 est vrai des peintres entre eux, et des musiciens, et des orateurs : Mirabeau-Tonnerre se délectait aux précautions et ruses diplomatiques de Talleyrand, la fougue majestueuse de Berryer mettait en joie l'âme étroite et sèche de Dupin. Et Gambetta écoutait les discours de M. Waldeck-Rousseau comme Mendelssohn les préludes de Chopin. Avec Berryer, avec Mirabeau, il était de la famille ; c'était, avec d'autres puissances et d'autres sonorités, un même souffle qui traversait leur éloquence et la sienne. Ce jeune Breton, froid, tranquille, d'une raison sereine et sûre d'elle-même, était d'une autre race. C'est précisément la différence qui l'étonnait et le ravissait, toute la distance entre la terre de granit, recouverte de chênes, et l'ardente Provence.

Il faut avoir assisté au début de M. Waldeck-Rousseau à la tribune de la Chambre pour savoir ce qu'était chez Gambetta l'amour de la jeunesse et du talent. Il avait été jeune et n'avait pas toujours été gâté. Tant qu'il n'avait été qu'un bohème orageux promenant à travers les cafés et les places publiques le récit magni-

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ûqne des batailles de ropposition, il avait trouvé chez les anciens une bienveillance paternelle ; on soignait cette cymbale. Quand rhomme d'État commença à percer sous le bohème, quand le procès Baudin eut fait de rélève un rival, les visages s'étaient renfrognés, Jes critiques — hérissées; il connut à son tour la coalition des beati possidentes. Presque seul, le vieux Thiers lui avait continué son afiection de la veille ; avec sa malice habituelle, il la rendait même plus démonstrative, affichant ainsi qu'il était sûr de sa propre gloire •et qu'il ne craignait point la concurrence. Découvrir un homme jeune avec le talent, le courage, l'ardeur au travail, l'ambition des belles choses ; l'aider à se dé- ;gager des broussailles du début ; lui frayer la voie, le soutenir de ses conseils, Tencourager par l'éloge public, était aussi une des grandes joies de Gambetta. S'entourer de médiocrités est un signe de médiocrité intellectuelle ; il a été fourni cependant par Napoléon et par M. le prince de Bismarck. Gambetta était perpétuellement à la recherche de talents nouveaux. Ses occupations avaient beau être absorbantes : dès qu'on lui parlait de quelqu'un qui semblait offrir des espérances, il fixait une heure pour le recevoir, le voir, l'entendre, le peser. C'était un chercheur d'hommes. Comme il cherchait beaucoup, il trouvait souvent. Sans doute il ne trouvait pas toujours, mais c'est le fait même de chercher qui est honorable.

Ce jour-là, il avait trouvé. Il n'avait pas attendu l'arrivée de M. Waldeck-Rousseau àla Chambre, à la suite •d'une élection partielle, pour apprécier à sa valeur le

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un commencement, un milieu, une fin ; — cette correction grammaticale n'a rien d'apprêté. Pas de mouvement oratoire, mais un enchaînement si rationnel et, à la fois, si facile des idées, que l'on est porté par elles, irrésistiblement, vers la démonstration finale à laquelle on sent d'avance qu'on n'échappera pas. C'est la logique même, mais la logique qui ne croit pas nécessaire de s'attifer des laides formes du syllogisme, formes usées et surtout récemment déshonorées par des politiciens dont tout l'art consiste à affubler la déraison de ce corset. De temps en temps, pour rehausser le fond gris du tableau, là où d'autres « piquent » une image ou une métaphore éclatantes, se détache une pensée, non pas plus juste ni plus forte que les autres, mais d'un relief plus saillant et plus prononcé. Il ne se permet pas d'autre ornement. Son ambition est d'être sensé et clairvoyant : il ne se rattache à aucune école ; il laisse au magasin la vieille défroque, les vieux oripeaux; il ne se cache pas de chercher le juste milieu. Dans ce premier discours, il repousse « la politique qui ne se croit modérée qu'à la condition d'être inactive » ; mais du ton dont il a décoché cette flèche à M. Ribot, M. Clemenceau a compris qu'il repoussera également la politique « qui se croit, par excellence, celle du progrès parce qu'elle est celle de l'agitation perpétuelle ».

La clarté et la netteté de la pensée, l'élégance gracieuse et naturelle du style, tels sont donc les traits principaux que révèle ce début de M. Waldeck-Rousseau ; ce début fut un succès éclatant, le plus brillant

Wè ' ESSAIS DE POLITIQUE

peut-être qui se fût produit depuis les grandes séances de l'Assemblée de Versailles. Il eut d'ailleurs ceci de très particulier qu'à l'émerveillement général, partagé par toutes les parties de la Chambre, que suscitaient cette richesse et cette sûreté de talent chez un homme si jeune, se mêlait, chez l'observateur attentif, cet autre sentiment que l'orateur avait donné du premier coup toute sa mesure, que son éloquence avait acquis déjà tout son développement : en un mot, que M. Valdeck- Rousseau serait aussi bon, chaque fois qu'il prendrait la parole, mais qu'il ne serait jamais meilleur qu'il l'avait été le 13 novembre 1880. Et cet instinct était très juste. Dans le recueil des discours que M. Waldeck- Rousseau a réunis l'été dernier, avant de décliner tout renouvellement de son mandat, — recueil auquel ne manque, par conséquent, que le classique et mensonger adieu à la poésie, dont tous les poètes, depuis l'origine de la lyre, ont orné, en guise de préface, leur premier volume — on peut préférer, et avec des raisons qui se valent, le discours du 26 avril 1883 sur les récidivistes, le discours du 28 janvier 1884 sur les syndicats professionnels, ou le discours du 10 novembre 1888 au banquet du cercle républiéain de Lyon. Mais le premier discours sur la magistrature avait été d'une forme si accomplie qu'aucun des autres discours n'apportera quoi que ce soit qui ressemble à une surprise. Des sujets nouveaux s'offriront à l'étude du député de Rennes, du futur ministre de l'intérieur ; il contribuera par des vues hardies et originales à l'examen de questions qui dépérissaient,

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depuis des années, dans la routine ; il accroîtra le bagage d'idées avec lequel il est venu à Paris de toutes celles que lui fourniront la vie, Texpérience, la fréquentation de libres et puissants esprits, Tusage du pouvoir qu'il considère comme une école, la défaite politique qu'il considère aussi, et non moins sagement, comme une autre école, la meilleure de toutes, en effet, celle où les esprits robustes profitent le plus, où M. Waldeck- Rousseau a évidemment le plus grandi. Une intelligence ouverte et qui aime à se rendre compte ne reste ,pas stationnaire. Cependant l'instrument oratoire n'a point varié. Il devient tous les jours plus souple, plus aisé, comme tout instrument, épée, fusil, violon, raquette, dont on fait un usage fréquent. Le temps, qui ne lui retranche aucune corde, ne lui en .ajoute pas ; c'est toujours la même précision, avec la même finesse et la même élégance, avec la même ferimeté.

M. Waldeck-Rousseau avait près de dix ans de barreau quand il entra au Palais-Bourbon. Surtout il avait derrière lui une vieille famille de robe, toute une lignée de parlementaires ; et cela compte, se résume et se condense. Balzac disait qu'il faut plusieurs siècles de duchesses pour faire une main de duchesse. Il peut arriver qu'une meunière ait, sans accroc dans sa généalogie, une main qui vaille celle d'une dame à tabouret, cela est plus rare. Bien qu'il soit avocat de profession, et même de race, M. W. -Rousseau ne parle point, d'ailleurs, en avocat. A la barre comme à la tribune, c'est par ia même clarté simple d'exposition et de raisonnement,

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faite à son insu, par la succession des événements présentés dans leur ordre, par renchainement des effets de détails que Torateur a fait p^per sous ses yeux.

La démonstration sort d'elle-même des récits de M. Waldeck-Rousseau ; elle n'est jamais le résultat de la concentration habile, toujours un peu factice, des moyens de la cause sur un seul point. De même Témolion : elle se dégage de ses récits, elle n'en est point isolée ; son pathétique est toujours Indirect.

Il ne dira pas : « Je dénonce la corruption de l'enfant des faubourgs par le malfaiteur de profession ; je l'ai vue de près, j'en suis encore tremblant d'indignation : voyez mes larmes ! » C'est la manière classique de l'avocat, ce n'est pas la sienne. Il met les faits sous les yeux ; il apporte encore une simple narration, j'allais dire un croquis, et, en fait, c'eût été l'expression exacte : c'est vraiment le croquis, la note vive, vivante, saisie sur la minute parle crayon intelligent et jetée sur Falbum : « Le récidiviste opère dans la rue, dans les lieux publics, non pas dans la rue heureuse où vous passez, mais dans la rue des faubourgs où descend l'enfant pendant que le père est à l'atelier et que la mère travaille ; non pas dans les théâtres où vous pouvez conduire vos femmes et vos filles, mais dans ces spectacles suspects où l'apprenti s'égare. Là il trouve l'enfant des grandes villes, l'enfant parisien, curieux, précoce, hâtif, dont les yeux et les oreilles, vous le savez bien, ont été frappés de mille spectacles, de mille paroles qui sont épargnés aux vôtres ; il y trouve l'ap-

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^empiétements tyranniques de la Chambre sur la souveraineté de Montmartre (car Montmartre était alors le mont Aventin) : « Vous avez dit : Il y a ici 700 maîtres du peuple I Je vous réponds : Il y a ici 700 serviteurs de la nation I » M. Clemenceau, qu'on ne désarçonne point facilement, ne répliqua pas. Il apprit d'ailleurs par expérience ce qu'il en coûte d'insister. Certain jour, comme M. Waldeck-Rousseau faisait allusion à la campagne de pétitions faveur de la revision constitutionnelle, campagne que l'extrême-gauche avait entreprise avec fracas et qui échouait piteusement, M. Clemenceau s'avisa de dire : « Ce n'est pas fini. — Je le sais. — Celui qui rira le plus, sera peut-être celui qui rira le dernier. — Je ne prétends pas vous empêcher de rire, mais avouez que vous auriez mieux aimé rire plus tôt ! » C'est de l'escrime la plus fine. La foule s'arrête de préférence à d'autres cliquetis d'épées ; le jeu italien l'amuse davantage. M. Waldeck-Rousseau parle pour les amateurs, ce qui n'est point un des contrastes les moins curieux de son talent. Il est démocrate dans l'âme, il est socialiste dix fois comme toute l'intransigeance, mais le vêtement dont il habille ses idées •est le plus aristocratique du monde. Non point qu'il se préoccupe de pompe et de noblesse académiques ; il a l'esprit trop précis pour n'être pas simple. — Cette simplicité est d'une élégance irréprochable. Il apporte dans le choix des mots une sévérité de mathématicien ; il est attentif à l'harmonie de la phrase comme un Athénien de la belle époque. Après la méthode et la netteté dans les idées, la mesure et la rigueur de l'expression sont

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et césariens de vocation, qui sont toujours prêts « à mourir pour le peuple souverain » ? On sait de reste que tous les feux de Bengale de nos rhéteurs tonitruants, cela ne fait pas encore un grand incendie...

28 décembre 1889.

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