LA LIBÉRATION DU TERRITOIRE
La prudence, voilà donc la grande vertu politique de M. Thiers, prudence native, qui, dès ses premiers débuts, avait émerveillé les plus fins vieillards, et qui s'était accrue de toute l'expérience qu'il avait retirée, au cours de sa logique carrière, du maniement des hommes et de ses chères études. « Vous manquez de prudence, vous manquez de prévoyance ! » Toutes les critiques qu'il adresse pendant dix-huit années à l'Empire, que l'angoisse patriotique avive de jour en jour.
peuvent se résumer en ces mots. Manque de prudence, la proclamation du principe des nationalités qui constitue coup sur coup à nos portes Tunité de Tltalie et l'unité de FAllemagne. Manque de prudence, les traités de commerce qui, du soir au matin, sans préparation, sans discussion, par le seul effet du caprice impérial, font passer l'agriculture désarmée et l'industrie prise au dépourvu du régime de la protection à celui des traités de commerce. Manque de prudence encore, l'entreprise, sur tous les points du territoire à la fois, de ces grands travaux publics, utiles souvent, mais trop souvent prématurés, dont l'énorme dépense enfle à les faire éclater les budgets d'emprunt des villes et de l'État. Manque de prudence, enfin, la confiance aveugle dans une organisation militaire dont la guerre de 1859, avec ses victoires qui n'ont été « qu'autant de fuites en avant », a montré tous les vices, que la folie du Mexique a désorganisée et à laquelle l'optimisme officiel refuse de porter les virils remèdes. « Inutile Cassandre ! » pourrat-il s'écrier quand les désastres de 1870 fondent sur la patrie, châtiment mérité du régime qui a exploité la France comme une satrapie, châtiment mérité, hélas I du grand peuple qui a sacrifié la liberté à l'ombre d'un grand homme. Douloureux et tragiques revirements de l'histoire! Ces catastrophes et ces ruines qu'il a prévues, mais qu'il n'a pu conjurer, c'est à lui, le prophète qui a prêché si longtemps dans le désert, que la patrie vaincue, ensanglantée, épuisée, impose le redoutable honneur de les réparer. Cet écrasant fardeau, il l'accepte; cette œuvre gigantesque, devant laquelle les
plus jeunes auraient reculé d'effroi, ce septuagénaire n'hésite point à l'entreprendre et, malgré les difficultés sans cesse renaissantes, en dépit des violences des partis qui embarrassent son patriotisme de leurs égoïsmes passionnés, il la mène à bonne fin. « Il sera saoul des hommes », selon la forte parole de Danton, bien avant de descendre du pouvoir : mais il n'en descendra que le jour où il aura accompli sa mission, qui est de libérer le territoire. Alors la situation sera à la taille de ceux qui le poursuivent de leurs attaques : lui, il a conquis le plus noble titre que puisse décerner un pays vaincu et mutilé à celui qui, dans les plus rudes épreuves, n'a point désespéré de lui rendre la libre possession de ce qu'il a conservé de sol entre ses frontières déchirées.
M. Thiers partage avec Gambetta la gloire d'avoir fondé la République : la pensée dominante de sa présidence n'est point cependant la fondation de la République, c'est la libération du territoire dont les armées allemandes, au moment où l'Assemblée de Bordeaux vote la paix, occupent près de la moitié. Ces armées ne se retireront de l'autre côté de la frontière, — de la nouvelle frontière des Vosges, — que le jour où le dernier centime de l'effroyable indemnité de cinq milliards aura passé dans le trésor de Berlin : comment payer la rançon de la France ? Les finances, la libération du territoire, c'est la même question.
Il faudrait un volume pour raconter cette histoire de la libération; on peut à peine, ici, en indiquer les grandes lignes. Les cinq millisg^ds, la plus JormidiOLble
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de marge au prêteur, fut couvert, le 27 juin 1871, plus de deux fois ; le deuxième, de 3 milliards et demi, fut couvert plus de douze fois ; en deux jours, 28 et 29 juillet 1872, le monde offrit à la France un capital de 42 milliards 641 millions. Les 2,000 millions du premier emprunt devaient être versés en dix-sept termes, le premier en souscrivant et les seize autres de mois en mois, du 21 août 1871 au 21 novembre 1872; les 3,500 millions du second devaient Têtre en vingt-et-un termes, également de mois en mois. Ils le furent avec une régularité parfaite. D'abord, parce que la rente française, que tout le monde voulait avoir quand elle donnait 5 pour 100, devait être encore plus recherchée quand elle donnerait, au taux où elle avait été émise avec une clairvoyante sagesse, près de 6. Parce que, ensuite, M. Thiers laissa savoir au moment opportun que le ministre intérimaire des finances, M. Teisserenc de Bort, était autorisé à consacrer à des reports de Bourse les disponibilités du Trésor dans le cas où, malgré la hausse dans le taux de l'intérêt, les capitaux privés se trouveraient insuffisants pour continuer les opérations en cours. Sur quoi, à la seule annonce d'une intervention probable du Trésor, les capitaux privés craignirent de faire surgir, par une attente plus prolongée, une concurrence qui leur ferait perdre les bénéfices de la hausse ; ils se présentèrent en masse.
L'emprunt souscrit et les milliards versés, le plus difficile de l'opération restait encore à faire. Il s'agissait, en effet, de faire passer cinq milliards d'un pays dans un autre sans amener en même temps une pertur-
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bation violente de la circulation monétaire en France et, par contre-coup, dans le monde entier. M. LéonSay qui fut, pour cette seconde partie de l'opération, le collaborateur de M. Thiers et qui se montra digne d'avoir été appelé à ce poste de confiance, a pu dire. Tannée d'après, dans un rapport à l'Assemblée nationale, que « cette transmission sans crise d'un capital de 5 milliards, de France en Allemagne, était un fait qui n'avait pu devenir en quelque sorte probable que par a réalisation ». M. Thiers déclara lui-même que cette transmission était son chef-d'œuvre ; il en écrivit l'histoire qui fera partie de ses œuvres posthumes. Dans les payements faits à l'Allemagne, les billets de la Banque de France (125 millions), le rachat de la ligne de l'Est (325 millions), l'or français (373 millions) » et l'argent français (239 millions), figuraient ensemble pour un peu plus d'un milliard ; le reste, 4 milliards, ne pouvant être payé qu'en valeurs ou en monnaies étrangères, l'opération était donc surtout une opération de change. Il s'agissait, par suite, de nous rendre le change favorable jusqu'au payement du dernier centime à l'Allemagne, ce dernier centime qui devait être le signal du départ du dernier soldat allemand.
M. Thiers, secondé par M. Say, fit tout ce que pouvait commander ou imaginer la prudence humaine. D'abord, il inspirait la confiance : connaissant mieux que quiconque la délicatesse et la nature craintive du crédit public, que la moindre faute fait évanouir en un moment et qu'il faut ensuite des mois et des années pour ramener, il considérait que son rôle personnel était de
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le maintenir et de le fortifier ; tous ses actes, ses moindres paroles n'avaient pas d'autre but. Ensuite, par une idée des plus ingénieuses, il constitua, lors de rémission du grand emprunt, un syndicat de garantie, non seulement pour la souscription même de l'emprunt, mais contre l'élévation du cours de change; il domina ainsi en quelque sorte la spéculation et intéressa les cinquante-cinq plus grandes maisons de banque de l'Europe au maintien du taux du change étranger dans des limites raisonnables. En effet, si, laissé libre, le change avait pu faire monter le prix des monnaies étrangères, le premier contre-coup de cette hausse eût été de déprécier notre billet de banque ; le numéraire, par suite, aurait eu vite fait de disparaître ; sans numéraire, le pays n'aurait plus eu d'autre monnaie qu'un billet de banque déprécié : nous étions alors condamnés à subir le papier-monnaie et, avec le papier-monnaie, toutes ses conséquences fatales ; tous ses inévitables entraînements. Avec le syndicat, au contraire, et grâce encore à l'exportation des valeurs étrangères qui avaient été accumulées en France depuis quinze ans, M. Thiers put faire venir du dehors, en échange de ces valeurs, toutes les traites et monnaies dont nous avions besoin pour nous libérer.
L'Assemblée de Versailles avait laissé les mains libres à M. Thiers et à ses collaborateurs immédiats, M. Pouyer-Quertier, M. de Goulard et M. Léon Say, qui furent successivement ses ministres des finances, pour toutes les opérations et négociations relatives à l'emprunt ; il n'en pouvait être de même pour la création
résolument pour la politique libre-échangiste ; ils disaient qu'il fallait demander les ressources nouvelles, qui aux centimes additionnels, qui à Timpôt sur le revenu, qui encore à toute une catégorie de nouveaux impôts sur le chiffre des affaires, les patentes et les effets de commerce. La division, dans TAssemblée, était nécessairement plus grande encore, nécessairement aussi plus violente dans le déchaînement de tous les intérêts contradictoires.
M. Thiers, en proposant Timpôt sur les matières premières, poursuivait la revanche contre les traités de commerce qu'il avait dénoncés sous TEmpire avec tant d'éloquente passion. Si, dans son for intérieur, il s'avouait cette secrète pensée, — car il n'avait pas encore assez d'esprit pour se tromper lui-même, — on ne s'étonnera pas qu'il ne l'avouât pas à l'Assemblée ; dès qu'il paraissait à la tribune, il jurait ses grands dieux que l'esprit de système lui était complètement étranger. On l'avait souvent accusé d'être un empirique ; il ne repoussait pas l'appellation : la nécessité, l'inéluctable nécessité, l'impossibilité d'avoir recours à tout autre impôt, lui commandait seule de proposer la taxe sur les matières premières. L'impôt du revenu était le seul contre lequel il eût des objections irréductibles, car c'était le socialisme par l'impôt, c'est-à-dire, le plus dangereux de tous, « le loup qui revêt la peau du mouton ». Il était donc prêt à discuter tous les autres impôts et il les discutait, en effet, toujours avec talent, esprit et compétence, parfois même sans parti pris.
Comme il avait été manifeste, dès le début, qu'il serai t
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impossible de demander à une source unique loutes les ressources nécessaires, M. Thiers, fidèle d'ailleurs à sa doctrine du fractionnement des impôts, avait commencé par faire voter les taxes et surtaxes nouvelles sur lesquelles, dans la première fièvre de sacrifice, l'entente s'était faîte presque d'elle-même. Il avait obtenu ainsi près de 366 millions, dont 95 sur l'enregistrement, 50 sur le café, 41 sur le sucre, 50 sur les alcools, 16 sur le droit de circulation, 10 sur les transports, 22 sur les postes, 10 sur le papier. Mais il refusait de demander le surplus, qu'il estimait indispensable, à un autre impôt qu'à celui des matières premières. Procédant par élimination, il fit d'abord écarter par vingt discours, tantôt les plus judicieux et. tantôt les plus spécieux, toutes les autres propositions. Toucher aux contributions directes ? Quelle folie ! n'est-ce point la terre qui, dans les contributions directes, est la plus chargée? n'est-ce pas elle, qui, pendant la guerre, a le plus souff*ert ? Les valeurs mobilières? Ce serait une atteinte grave au marché financier. Le chiffre des affaires ? L'impôt manque de base certaine. L'impôt du revenu? C'est la taille de l'ancien régime, c'est Tinquisition. Il revenait ainsi toujours à son impôt favori, consentant sans doute à réduire la quote part qu'il demandait aux matières premières, mais de jour en jour plus inébranlable sur le principe, bousculant les libre-échangistes et les chargeant de tous les péchés d'Israël, se fâchant avec quelques-uns de ses meilleurs amis protectionnistes qui refusaient, comme M. Feray (d'Essonnes), d'être logiques jusqu'au
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bout. Plus la discussion avançait, plus il s'obstinait, avec une passion croissante : « Ici, il faut deux courages : le courage d'esprit et le courage de cœur ; le courage d'esprit de reconnaître la vérité; le courage de cœur, d'y faire droit et d'y satisfaire. » Et l'éloquent vieillard, de fait, avait les deux courages, allant jusqu'à donner, le 19 janvier 1875, sa démission de président de la République, parce que la veille, par 367 voix contre 227, l'Assemblée avait, non pas repoussé le principe de l'impôt des matières premières, mais adopté une résolution qui en subordonnait le vote à une étude sérieuse de la question. Il aimait pourtant le pouvoir ; il devenait y tenir surtout à cette heure où la grande œuvre de la libération du territoire, qui devait rester son principal titre de gloire devant le pays, était à peine commencée : et il menaçait de sacrifier son goût pour les affaires et son devoir même de patriote à ses préférences de financier et d'économiste î
Finalement, ce fut M. Thiers qui l'emporta et l'Assemblée céda de guerre lasse. Ce grand eflFort ne devait aboutir cependant qu'au plus platonique des votes. Le système que M. Thiers avait réussi à imposer à l'Assemblée, c'était celui que les États-Unis avaient appliqué avec une extraordinaire persévérance au lendemain de la guerre de Sécession et qui, en si peu d'années, avait rétabli la prospérité économique et financière de la grande République. Mais les États- Unis, d'ailleurs à tant d'égards tant différents de la France, étaient, quand ils établirent l'impôt sur les matières premières, libres de tous engagements commer-
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ciaux avec l'Europe ; la France ne Tétait pas. Si l'Angleterre et les autres puissances contractantes avaient consenti aux modifications qui étaient les conséquences forcées de Timpôt, il eût pu, à la rigueur, sans que Je principe en devînt du reste plus juste, avoir pour nous les mêmes résultats. Or, ni TAngleterre, ni personne, ne devait consentir à modifier les traités de 1860; quand l'éloquence obstinée de M. Thiers aura réussi à arracher à l'Assemblée violentée le vote du principe, il n'y aura rien de changé en France — sauf l'inscription au budget d'une recette qui ne sera jamais perçue. Cependant les autres impôts nouveaux fonctionnaient à merveille et commencèrent bientôt à donner des plus-values.
Restait une dernière étape à franchir : l'Allemagne, pour consentir à l'évacuation anticipée des derniers départements qu'elle occupait, réclamait pour l'Alsace la faveur de continuer à prendre en France, avec la protection d'un quart du droit pendant six mois, et d'un demi-droit pendant un an, les matières premières dont elle avait besoin pour ses industries. Une opposition formidable accueillit sur les bancs de la droite ce projet de traité qui aurait dû être acclamé. M. Thiers s'indigna : « De quels intérêts misérables vient-on parler et contre quoi ?Contre l'indépendance nationale! Hé, certes, oui ; je porte à l'industrie un intérêt ardent, un intérêt que je lui ai prouvé toute ma vie. Mais il y a quelque chose que je mets au dessus de l'industrie du pays, c'est son indépendance, c'est sa sécurité. » La bataille dura une partie delà nuit; M. Thiers, encore une fois, l'emporta.
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Enfin, le 15 mars 1873, les dernières conventions furent signées à Berlin : « C'est le cœur de la France, put dire le noble vieillard, qui maintenant est libre et peut battre en liberté. »
Deux mois plus tard, l'Assemblée renversait M. Thiers, mais l'économie politique, grâce à celui qui l'avait traitée de littérature ennuyeuse, avait eu le temps, une fois de plus, de se montrer une science utile.
30 janvier 1892.
GHALLEMEL-LACOUR («)
La première fois que je suis entré, comme spectateur, dans une assemblée délibérante, M. Challemel-Lacour était à la tribune. Si vingt-cinq années de régime parlementaire n'ont point lassé la curiosité du public pour les débats des Chambres, on peut imaginer à quel point elle était ardente au lendemain de la guerre, quand le régime était jeune, les passions dans leur nouveauté et les acteurs dignes de la pièce, qui était Tune des plus intéressantes de Thistoire contemporaine. Tout contribuait à rendre le spectacle saisissant et pittoresque. L'Assemblée, qui était appelée à décider des destinées de la France nouvelle, siégeait dans la capitale de la vieille royauté. Elle occupait au château de Versailles la vaste salle de théâtre, d'une architecture à la fois si ga-
(1) Préface aux Œuvres oratoires de Challemel-Lacour; 1 vol., chez Delagrave, éditeur.
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lante et si noble, que Louis XV avait commandée pour la marquise de Pompadour et que Marie-Antoinette avait inaugurée. Plus de sept cents représentants du peuple s'y agitaient, élus dans des circonstances tragiques, souverains, et qui ne figuraient pas seulement, dans ce décor d'opéra, toutes les opinions du temps présent, mais comme un résumé de l'histoire même de la nation depuis un siècle. On y voyait vraiment planer à droite l'image de la Monarchie^ et à gauche celle de la République. Le choc des partis hostiles y avait la violence et le fracas des flots déchaînés; mais toutes les convictions paraissaient sincères et profondes. L'Assemblée n'avait pas été plutôt élue qu'elle avait été impopulaire, tous les partis la maudirent à tour de rôle, et le jour où elle disparut fut pour la France entière un jour de soulagement, où chacun respira plus librement. Ce n'en était pas moins une grande assemblée et des années s'écouleront avant qu'on revoie une réunion d'hommes qui puisse, même de loin, lui être comparée pour le talent, la force et le caractère. On suivait ses orageux travaux jusque dans les coins les plus reculés de la province, avec une attention haletante. A Versailles, les galeries et les tribunes, d'où le public était admis à assister aux séances, ne désemplissaient jamais. Les femmes y étaient assidues ; plusieurs participaient vraiment à la bataille, où elles portaient quelque chose de l'âme des héroïnes de la Fronde et promettaient au vainqueur la récompense de Chimène. De larges œilsde-bœuf s'ouvraient dans le plafond d'où les auditeurs les moins favorisés, qui n'étaient pas les moins curieux,
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se penchaient fiévreusement, entassés les uns contre les autres, sur le gouffre de Ténorme salle.
C'est de Tune de ces loges que nous contemplions l'Assemblée, houleuse avant même que cette tempête, la séance, fût ouverte. Elle allait reprendre, en effet, Tune de ses besognes favorites, qui était de recommencer le procès du gouvernement de la Défense.
Par une de ces contradictions qui, les passions une fois éteintes, semblent presque inexplicables, les principaux chefs du parti royaliste, dont le patriotisme avait fait pourtant ses preuves, s'acharnaient alors à déshonorer ceux qui avaient sauvé, au lendemain de Sedan, l'honneur national. Le magnifique et douloureux effort de la France envahie pour conserver l'intégrité du territoire avait retourné l'opinion de l'Europe, si violemment hostile, jusqu'à l'effondrement de l'Empire, à la nation perturbatrice du repos du monde ; à la colère, à la joie maligne de nos défaites avait succédé une pitié respectueuse où se mêlait beaucoup d'admiration. C'était cette page glorieuse que la moitié de l'Assemblée avait juré de salir, et deux grandes commissions d'enquête, l'une sur les actes du gouvernement du Quatre- Septembre, l'autre sur les marchés passés pendant la guerre, s'y employaient de leur mieux. Il est certain qu'au lendemain de l'année terrible, Gambetta, qui avait arrêté pendant quatre mois et, un instant, failli briser la fortune de la Prusse, était jugé à Berlin avec plus d'équité qu à Versailles. Qui aurait dit au marquis de Vogiié que le plus brillant de ses nev/Bux comparerait un jour, dans l'organe attitré du parti orléaniste, le
•dictateur de Tours à l'héroïne de Domrémy et n'exciterait aucun scandale? A cette époque, il s'agissait surtout de montrer ou de faire croire que les hommes de la Défense nationale n'avaientpas été seulementincapables, mais qu'ils avaient encore dilapidé follement, criminellement peut-être, les deniers de la France vaincue.
La commission des marchés surtout affectait une sévérité impitoyable. Il était assurément légitime et même nécessaire de dresser le tableau des dépenses faites pendant la guerre, sous la République comme sous l'Empire, et d'y relever celles qui seraient ou suspectesou insuffisamment justifiées. Mais était-il honnête d'oublier que le gouvernement de la Défense, héritier d'un désastre unique dans l'histoire, avait dû agir en pleine tourmente, dans le double tumulte de la révolulution et de l'invasion, sous la triple pression de la nécessité, du temps et du patriotisme exalté ? Or, non seulement la commission des marchés ne tenait aucun <îompte des circonstances, où les lenteurs de la procédure administrative n'étaient peut-être pas de mise, où tout •était à créer au fort de la bataille ; mais, acharnée à prendre en flagrant délit le personnel républicain, elle présumait partout la dilapidation, la maladresse et la fraude. Les rapports qui étaient en discussion le 38 janvier 1873 concernaient les marchés de Lyon ; M. Challemel-Lacour, ancien préfet du Rhône, venait de se lever pour y répondre.
L'homme qui était à la tribune, et qui y faisait ses débuts, n'avait pas encore cinquante ans; mais sa barbe, comme sa chevelure, était toute blanche, et la
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grave mélancolie des soirs semblait descendue sur lui depuis longtemps. La figure était belle, aux traits réguliers, le nez aquilin, le front large, les yeux d'un bleu limpide ; il était d'assez haute taille, mince, d'allure volontairement correcte et naturellement élégante. Ce que le public et même l'Assemblée savaient encore de lui se résumait en peu de choses. Il avait été de la grande promotion de l'Ecole normale ; professeur de philosophie, il avait protesté contre le coup d'État de décembre, plus encore comme philosophe que comme républicain, parce que Y Impératif catégorique de Kant, qu'il enseignait, lui en avait fait un devoir, et il avait été aussitôt destitué, frappé d'expulsion. Il avait gagné alors, péniblement, à travers la Belgique et la Suisse, le pain d'exil, donnant des conférences littéraires, faisant des cours publics, traduisant de gros livres d'outre-Rhin. Plus tard, rentré en France, il avait collaboré à divers journaux, servi de secrétaire à François Buloz, dirigé la Revue politique^ organisé, avec Delescluze, la souscription pour l'érection d'un monument à Baudin, On citait de lui une étude sur la fantastique princesse Tarakanov, des portraits d'hommes d'État turcs et de métaphysiciens allemands, le récit d'une conversation avec le philosophe, encore mystérieux et point encore à la mode, Schopenhauer. Puis, le soir du 4 septembre, le gouvernement de la République l'avait improvisé préfet du Rhône, parce qu'aucun poste n'était plus difficile ; et ce proconsulat dans la sombre ville, révolutionnaire et mystique, de Lyon apparaissait, dans la tragédie encore confuse de la Défense nationale, comme quelque
chose de particulièrement obscur et sinistre, une grande ombre noire avec une immense tache de sang, une rumeur confuse d'émeutes, de violencesde toutes sortes, avec le tocsin ininterrompu des cloches sonnant à toute volée au-dessus des fusils de la guerre civile toujours prêts à partir. Les républicains soupçonnaient qu'il y avait été simplement héroïque, les partis de réaction le traitaient de jacobin et de sectaire. Enfin, le département des Bouches-du-Rhône Tavait nommé député^ après qu'un quartier perdu de Paris eut dédaigné de faire de lui un conseiller municipal, et il était au journal la République française le principal collaborateur de Gambetta. Depuis qu'il siégeait à l'Assemblée, il s'enfermait dans un silence qui paraissait méprisant ; il se contentait de voter avec la gauche, fuyait le bavardage des couloirs, étouffait dans l'atmosphère des intrigues ; on lui attribuait, non à tort, quelques-uns des articles les plus acerbes du journal qu'il rédigeait. Il y avait ainsi autour de lui comme un mur de défiance et de crainte. Aussi le débordement des injures s'était attaqué à lui avec une fureur inusitée; nul, sauf Gambetta, n'avait été plus grossièrement calomnié.
M. Challemel-Lacour prit la parole, et tout de suite, rien qu'à son attude, aussi calme, aussi impassible que s'il occupait encore, au lieu de la tribune, la chaire de philosophie d'où le coup d'État de Décembre l'avait chassé, on comprit qu'il ne s'abaisserait pas l'espace d'une minute à la posture d'accusé que la commission des marchés lui avait voulu infliger. « Est-ce que vous me considérez comme un accusé, par hasard ? » s'était-il
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écrié à Tune des premières interruptions qui s'étaient produites. Et cela avait été dit d'un tel ton, avec un tel redressement de la tète, que les rùles avaient été aussitôt intervertis. Il donnera assurément des explications à l'Assemblée, mais cette Assemblée n'est pas une cour de justice. Il a assez vécu pour connaître la morale et la politique des partis ; il ne s'émeut donc ni de leur violence, ni de leur injustice; il n'ignore pas « que la véritable opinion est impénétrable à ces averses. » Quand il est allé à Lyon, il savait bien « que le courage le pluâ nécessaire n'était pas celui de braver les dangers personnels, mais de subir, par contre-coup, la responsabilité de tout ce qui se ferait, même des actes auxquels il serait ou contraire ou étranger. » Il lui suffit que sa conscience soit en repos.
L'orateur parlait lentement, pesant chaque mot avant de le laisser tomber, cherchant l'expression la plus rigoureusement exacte, dessinant chaque phrase d'un contour irréprochable. S'il ne répondait à de certaines interruptions que par un haussement dédaigneux des épaules, il n'hésitait pas, pour riposter à d'autres, qui étaient plus capiteuses ou moins basses, à rompre l'harmonie d'un discours par quelque improvisation raide où sa parole, d'ailleurs, malgré le jaillissement soudain de la pensée, n'était pas moins sûre d'ellemême. Mais il revenait vite au plan qu'il s'était tracé et, dans un début où son honneur politique était en jeu, ne semblait pas moins jaloux de sa réputation littéraire. J'ai su plus tard, de lui-même, comment il composait ses discours. Il n'en écrivait que de rares fragments.
mais il faisait par avance tout le discours dans sa tèle, le corrigeant et le perfectionnant sans cesse , de telle sorte que si sa parole n'avait pas Féclat et la fougue •du verbe spontané, elle n'avait pas non plus ce je ne sais quoi de factice qui entrave et glace les plus savantes récitations. Il répugnait à la déclamation, qui est la banalité oratoire, comme à toute autre banalité. Dès que sa pensée, en s'échauffant, menaçait de l'entraîner, il la retenait, comme on fait d'un cheval qui s'emporte, «t la remettait au pas, mais au pas relevé et grave des <;hevaux classiques. Et tout en lui, en effet, était classique : l'ordonnance simple du discours, l'architecture sévère des périodes, le choix scrupuleux des mots, la voix nette et claire. Comme sa vision des choses était très forte, sa phrase était toute en relief. Elle ne traînait jamais, incertaine et molle, même dans l'exposition des faits les plus ordinaires; le contour en était toujours accentué, et comme il ne reculait pas devant le mot propre, fût-il brutal, ces mots n'en ressortaient que davantage sur la correction élégante de l'ensemble, et tout en restant forts devenaient nobles. Il devait à ses études philosophiques une science achevée du développement, multipliant les arguments, les déroulant dans toute leur ampleur, tirant de chaque idée tout ce qu'il y avait en elle, serrant l'argumentation dans d'implacables étaux. La jouissance artistique que lui causait •ce travail adoucissait, au moins dans la forme, l'amertume qui débordait de son âme. La pensée se dégageait en pleine lumière et la parole sonnait comme le bronze. Comme j'étais alors en rhéthorique et tout plein des
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souvenirs de Tantiquité, le débat qui s'engageait devant TAssemblée m'avait fait songer par avance à la scène fameuse où Scipion, accusé de malversations, avaitréponduenmontantauCapitole, pendant que Caton, resté seul sur le Forum, murmurait âprement que, tout de même, il eût mieux fait de rendre ses comptes. M. Challemel-Lacour monta au Capitole, lui aussi, mais pas avant avoir d'abord rendu des comptes à ses détracteurs. Un dégoût cruel lui venait aux lèvres devant la nécessité de pareilles explications infligées à un homme tel que lui, mais il s'expliquait quand même. Il s'expliquait sur tout, sur les deux individus Geneste et Moulinier, que le rapporteur de la Commission présentait comme les types des agents de la Défense nationale ; il avait chassé de son cabinet l'un, qui était un imbécile, et fait arrêter l'autre, qui était un repris de justice; — sur une réclamation de 40 francs qui avait été faite par un fournisseur pour l'équipement de la légion d'Alsace-Lorraine ; — sur une dépense de 25,000 francs faite par le Conseil municipal de Lyon et dont la justification n'aurait pas été produite : il produit la justification ; — sur une fourniture de fusils qui n'aurait pas été livrée : il produit la preuve que les avances payées ont été restituées ; et ainsi de suite. Mais, lui dit-on, ces armes, ces vêtements, jCes munitions, vous les avez donnés sans compter. « Ah! oui, j'ai donné beaucoup sans m'inquiéter si, à deux ans de distance, des Français viendraient me demander compte de ce que j'avais fait pour des Français qui allaient se battre ! »
On peut se demander comment un orateur condamné
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son de fous. Toute la droite et une partie du centre étaient debout, criant, hurlant, menaçant du poing et outrageant M. Challemel-Lacour, qui était remonté à la tribune et qui, très calme, un peu triste, attendit longtemps, dit le compte rendu officiel, que le silence se fît. Il put enfin placer quelques paroles : il n'avait gardé aucun souvenir du fait allégué contre lui ; « une pièce » de cette nature, qui devait si vivement frapper Fat- » tention de celui qui Tavait reçue, on la garde ; donc » elle existe ! Eh bien, qu'on veuille faire une enquête, » chercher la lettre, la produire ; et Ton verra alors » quelle explication favorable ou défavorable on peut » en donner ». Aussitôt les cris, les injures, le délire^ recommencèrent, et le président ne put mettre un terme au tumulte qu'en levant brusquement la séance- Pourtant l'incident ne fut pas clos, et par deux fois encore, dans des séances d'une violence croissante, il revint devant l'Assemblée. M. Challemel-Lacour ne contestait pas la véracité de ses accusateurs ; il voulait bien concéder, «provisoirement, par politesse », l'existence de l'annotation, puisque M. de Carayon-Latour affirmait l'avoir vue ; cependant sa mémoire ne lui rappelait toujours rien de semblable, et dès lors il demandait, il exigeait, la production de la pièce : « Je demande la pièce ! il faut la pièce ! » Mais l'on ne put jamais fournir la pièce. Le ministre de la guerre ordonna des recherches dans les archives de son département ; ces recherches furent infructueuses. Le général BressoUes écrivit qu'il se souvenait de l'annotation ; mais, choses bizarre, il ne se souvenait pas de quoi il était
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question dans ce rapport. Tout ce qu'on put établir, ce fut que le bataillon en question s'était livré à Vénissieux à des actes répétés et scandaleux d'indiscipline, qu'il avait arrêté le maire et l'avait traîné loin de son domicile à travers la nuit; que des femmes avaient été violées, et que ces désordres avaient été signalés alors au préfet. La pièce arguée contre M. Challemel-Lacour resta donc introuvable ; mais la légende imbécile, qui ne repose même pas sur un chiffon de papier qu'on puisse produire, lui a survécu.
M. Taine, qui fut l'un des condisciples de M. Challemel-Lacour à l'École normale, a dit quelque part que « le signe d'un esprit supérieur, ce sont les vues d'ensemble ». En effet, elles sont non seulement le résumé des vues particulières sur les sujets les plus divers,, mais encore de tous les autres dons qui ne servent qu'à préparer ou à manifester celui-là. L'immense majorité des hommes s'arrête plus ou moins loin, à mi-côte, se contentant d'une vue partielle ou superficielle des choses ; une élite seule, de plus en plus rare à mesure qu'augmente l'énorme complexité des connaissances, parvient à s'élever jusqu'au sommet d'où le regard découvre l'enchaînement des causes et des effets, des phénomènes et des lois. Noble ascension et grand spectacle ! L'homme qui a le don des idées générales n'en est pas moins condamné à une perpétuelle inquié-
cupent des lois supérieures de la politique et de l'histoire ; il est bon que ces philosophes rompent parfois leur silence et tinrent un pan du voile qui recouvre la statue de Saïs ; mais, pour que le monde marche, il est nécessaire que ce soit les autres qui le conduisent et le poussent.
M. Challemel-Lacour était un de ces philosophes égarés dans Faction. A vrai dire, Faction ne le prit jamais tout entier qu'une seule fois, pendant son proconsulat de Lyon. 11 n'y dépouilla point sa philosophie, mais il l'enferma en lui, et ne fut alors, cinq mois durant, qu'un combattant. Il a tenu par la suite les charges les plus hautes de l'Ëtat, successivement ambassadeur, ministre, président du Sénat ; à deux reprises, il ne dépendit que de lui d'occuper la dignité suprême de la République. Il ne donna cependant sa mesure dans aucune de ces diverses fonctions, alors que des mérites ou subalternes, ou du moins d'une qualité moins rare, s'en acquittèrent avec succès. Leur intelligence paraissait pâle auprès de la sienne ; il les dominait encore de toute l'ampleur harmonieuse de son talent, de toute l'étendue d'une culture presque universelle, de la beauté d'un caractère vraiment antique. Mais il n'avait que des réveils et des éclairs, tandis que les autres s'attachaient incessamment à leur œuvre, croyaient sans réserve, peinaient et travaillaient sans trêve.
C'est un très grand honneur pour notre démocratie que, même dans des temps aussi épais que les nôtres, elle se soit presque toujours inclinée devant un mérite
comme celui de M. Challemel-Lacour et lui ait à peine marchandé les fonctions qui tentèrent successivement sa fantaisie. Elle connaissait trop peu Thomme même pour Faimer ; mais elle reconnaissait la transcendance de son esprit, la respectait et aurait voulu en trouver l'emploi. M. Challemel-Lacour a parlé de la démocratie républicaine avec une sévérité qui a paru légitime à quelques-uns, que la plupart ont trouvée excessive ; en tout cas, il avait le droit d'en parler selon sa conscience ; mais il n'eut jamais le droit de s'en plaindre personnellement, car elle lui facilita toutes les occasions qui s'of&irent à lui de tenir un grand rôle dans la direction de ses affaires.
S'il ne réussit pas dans les divers postes qu'il a occupés sous la République, du jour où elle fut devenue le gouvernement légal du pays, ou, du moins, s'il y parut inférieur aux espérances qu'il avait fait concevoir, on n'en peut donc accuser que lui-même, et, pour préciser, que le genre même de sa supériorité intellectuelle^ Précisément parce qu'il était un philosophe politique de la plus grande envergure, Fégal, sans nul doute, d'Alexis de Tocqueville et même de Royer-Collard, il était peu propre à la politique militante, et sa véritable place était, loin des contingences et des rebutantes difîcultés de la lutte quotidienne, celle d'un conseiller des gouverneurs de l'État et d'un avertisseur, si je puis dire, de la démocratie. Aussi bien, les importants et parfois admirables services qui l'ont illustré, dont ses contemporains ont été loin d'épuiser le profit et qui resteront des leçons pour la postérité, c'est ainsi qu'il les a ren-
dus, lorsque, sortant à de longs intervalles de la retraite où il méditait, il venait exposer à la tribune ses vues sur la politique. Tels furent notamment ses discours sur la nécessité de constituer la République, sur la liberté de renseignement supérieur et la collation des grades, sur le projet de loi relatif aux prétendants, sur la politique radicale et sur le régime de la presse. Mal à Taise dans les simples discussions d'affaires, non point qu'il ne fût pas capable de bien étudier les questions spéciales et de les bien exposer, mais parce qu'il était comme un grand oiseau dans une cage trop étroite où il ne peut pas déployer ses ailes, il n'était ou ne redevenait lui-même que dans les larges questions qui prêtent au développement des idées générales et des conceptions d'ensemble.
Il est certain que ces discours ressemblaient un peu à des leçons ; ils en avaient la forme doctrinale, l'allure involontairement didactique, et l'homme public haranguant des collègues avait, malgré lui peut-être, le ton d'un maître s'adressant à des élèves. Mais quelles leçons, et qui reprendra, après lui, ce cours de philosophie politique !
M. Challemel-Lacour, qui était un républicain de Favant-veille, qui avait sacrifié à la République sa carrière universitaire et qui avait souffert pour elle de longues années de proscription et de misère, pensait-il que le principe de la République est supérieur en soi à celui de la Monarchie ? Parmi ses contemporains, il est hors de doute que beaucoup, et des plus éminents, étaient imbus de la conviction que la République est»
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cessité. Ce qui avait fait dans les siècles précédents la force incomparable de la Monarchie, c'est que sa légitimité, qui était réputée d'institution divine, n'était point contestée, qu'elle était considérée d'un universel consentement comme ayant contracté mariage avec la France, qu'elle s'était identifiée avec elle. Or, rien au monde ne pouvait plus faire que cela fût de nouveau comme cela avait été. La famille des Bourbons, « cette maison dont la grandeur était sans égale dans l'histoire », s'était si bien divisée elle-même que l'héritier du prince qui incarnait la légitimité se trouvait être le petit-fils d'un usurpateur et l'arrière-petit-fils d'un régicide. L'oint de Dieu ne croyait plus lui-même pouvoir se passer de la consécration du peuple. Cette magnifique union des Capétiens avec la France avait été si tragiquement rompue à la fin du siècle dernier qu'aucune réconciliation ne pourrait jamais effacer les traces du sanglant divorce. A qui en incombait la responsabilité ? On en pouvait discuter, bien que ceux qui proclamèrent la première République fussent encore la veille, et le matin même, des partisans déclarés du principe monarchique. Cependant les faits n'étaient pas contestables et leurs conséquences ne l'étaient pas moins : ce n'était pas pour ses vertus théologales, c'était comme une nécessité de l'histoire que la République s'imposait.
Cette vue très juste des choses et qui ne rabaisse pas du tout la République, car rien ne saurait primer la nécessité de l'évolution historique, paraîtra évidemment blasphématoire aux esprits bornés et au petit nombre
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chie. C'est ce qui advint à M. Ghallemel-Lacour. Quand les privilèges ou les droits qu'il réclamait pour la République blessaient les monarchistes, qui croyaient avoir intérêt à ce que la République fût faible, il était dénoncé comme un sectaire. Quand d'autres privilèges et d'autres droits, qu'il ne réclamait pas avec moins d'énergie pour le gouvernement de son choix, gênaient les démagogues, il était dénoncé comme un rétrograde. Il n'était cependant, dans les deux sortes d'occurrence, qu'un seul et même homme de gouvernement ; ses prétendues variations n'existaient qu'aux yeux d'adversaires passionnés ou peu attentifs.
Ce n'est point à dire que la leçon des faits ait jamais été perdue pour lui ; — autant dire qu'il ne se faisait pas gloire d'être une borne, à la façon de tels pontifes de la démocratie, figés dans une immobilité de dieu égyptien, aussi aveugles et aussi» sourds qu'une statue de pierre, et malheureusement moins muets. J'ai sous les yeux le texte d'un toast qu'il prononça au mois de juillet 1848, dans un banquet de l'École normale, et qui eut alors son heure de célébrité. Le jeune Challemel y maudissait le Code civil, qu'il croyait apparemment être l'œuvre de Napoléon et non celle de la Révolution, -comme « une consécration des droits prétendus du capital » et comme un monument d'iniquité ; il accusait « la science de se taire ou de mentir, le sanctuaire d'être devenu un marché, l'idée de s'être prostituée à la force » ; la première assemblée élue du suffrage uni- Tersel n'était « qu'une enceinte plus pleine que FEnfer de Dante de fraudes, de mensonges, de lâchetés, d'à-
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M. Floquet; or, il les adressait, en 1874, par-dessus la tète du ministère que présidait le duc de Broglie, aux républicains qui étaient alors unanimes à Tacclamer. Il professe donc que la République a les mêmes obligations que la Monarchie et qu'elle n'est nullement tenue, du fait de son origine, à se dépouiller de droits qui n'ont pas cessé d'être régaliens ; l'État, qu'il soit monarchiste ou républicain, doit conserver les mêmes privilèges qui sont essentiels et les mêmes attributions. « Il est étrange », disait-il le 4 décembre 1874 à l'Assemblée nationale, répondant à l'évêque d'Orléans, M. Dupanloup, qui réclamait la liberté de l'enseignement supérieur, « il est étrange qu'une prétention inconnue à l'ancienne France, que les juristes, les jurisconsultes, les hommes d'État, les ministres de la Monarchie oat presque unanimement considérée comme diamétralement contraire aux bases de notre droit public, qu'une prétention qui paraissait absolument fausse à des esprits tels que Royer-CoUard, qui a été victorieusement combattue jusqu'en 1850, soit tout à coup passée à l'état d'axiome et érigée en principe indiscutable. » Pareillement, il demande, le 20 février 1890, dans le débat sur le régime de la presse, pourquoi, en vertu de quel phénomène nouveau, les opinions qui étaient, à bon droit, punissables sous la Monarchie, qui l'étaient aussi sous la Constitution de l'an III, pourquoi elles auraient cessé de l'être sous la troisième République : « Elles s'étalent parmi nous, marchent tête levée, nous poursuivent insolemment, nous assourdissent de leur bruit; cette sédition d'idées et de pa-
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mais dessaisie, il voudrait imposer à la République le devoir de maintenir intacte, non pas seulement Tunité matérielle, mais encore l'unité intellectuelle et morale de la France. Cette préoccupation, qui est absente de la plupart des cerveaux, hante au contraire le sien, et elle lui fournit des arguments d'une force admirable, à la fois contre la loi qui établira prématurément la liberté de l'enseignement supérieur et contre celle qui a laïcisé prématurément les écoles primaires. « Ce qui donne, dit-il, tant d'importance à l'enseignement supérieur dans ce pays, ce n'est pas qu'il fait des avocats, qu'il fait des médecins, qu'il fait des magistrats, qu'il fait des humanistes ; ce n'est pas non plus qu'il entretient ou qu'il propage l'amour désintéressé de l'étude et de la science; ce n'est même pas qu'il élève le niveau des connaissances humaines ; — ce qui lui donne une telle importance, une gravité si haute, c'est que plus que tout au monde, plus que toutes les autres causes ensemble, il contribue à former l'esprit de ce qu'on nomme improprement les classes moyennes ; — improprement, car ce ne sont pas des classes : elles viennent de partout; mais elles sont une puissance, une puissance indestructible ; leur union est le nerf et l'éclat d'un peuple ; leurs divisions entourent les gouvernements de difficultés et entourent quelquefois les sociétés de périls. » M. Challemel-Lacour repousse donc la liberté de l'enseignement supérieur ou, tout au moins, il la voudrait ajourner. Craint-il que l'on puisse tenter aujourd'hui de créer quelque part une science orthodoxe, une chimie orthodoxe, une linguistique orthodoxe?
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nous sommes laissés peut-être conduire trop docilement par de pures doctrines à des conséquences extrêmes qui n'étaient pas sans péril. Nous avons trop confondu peut-être les théories abstraites avec les lois de la politique. Perdant de vue que, s'il est beau d'avoir le culte des principes absolus, il est dangereux de n'écouter qu'eux et je ne dirai pas d'alarmer, mais d'inquiéter ou de gêner seulement dans certaines habitudes la masse des populations^ nous avons oublié que, même après le triomphe de la République, il y avait encore en France non seulement un parti qu'elle n'avait pas conquis, parti puissant dans tous les cas, redoutable quand il parle, plus dangereux encore quand il se tait ; mais aussi des populations immenses attachées à leurs habitudes, attachées à leurs croyances, avec des croyances peut-être attiédies et assoupies sur certains points et dans quelques régions, mais sujettes à des réveils surprenants, vivaces encore presque partout et qui tiennent dans la vie intime, dans la vie de famille, plus de place que la politique n'en tiendra jamais. »
Quoi qu'on ait pu penser, dans les nombreux camps ennemis où la France s'est morcelée, de ces prévisions et de ces confessions de M. Challemel-Lacour, il était difficile de prétendre qu'elles ne vinssent pas, les unes comme les autres, d'une inspiration très haute. Bien qu'il fût un admirateur passionné de la Révolution et qu'il fût imbu de ses doctrines, il avait une vision trop claire des faits pour ne pas reconnaître que la France, comme détachée de son passé par cet immense bouleversement, ballottée sans cesse de l'anarchie au despo-
tisme, n'avait point encore retrouvé cet équilibre intérieur qui avait été, pour une si large part, la cause de sa grandeur et de son influence sur les aff*aires du inonde. N'est-il pas manifeste qu'affaiblir le gouvernement et diviser de plus en plus la nation contre ellemême ne sont pas des moyens de rétablir cet équilibre? On peut donc soutenir que M. Challemel-Lacour, allant toujours jusqu'au bout de sa pensée, lui donnait une forme excessive ; on peut soutenir aussi qu'il avait presque seul le courage de dire très haut ce que beaucoup osaient seulement murmurer. Mais on ne peut refuser à ses inquiétudes d'avoir été très nobles et très patriotiques. Alors même que l'événement final ne les justifierait pas, de tels avertissements n'en auront pas moins une grande utilité. Hélas ! qui peut assurer encore qu'ils ne seront pas justifiés ?
M. Challemel-Lacour préférait-il, comme on Ta dit, l'autorité à la liberté ? Cette manière de poser la question est trop simpliste. On n'imagine pas, sauf dans le cas de guerre civile ou de guerre étrangère, où les républicains de la vieille Rome proclamaient d'abord la dictature, que les citoyens d'un pays paisible doivent nécessairement opter entre la liberté et l'autorité. L'une et l'autre sont indispensables, et tout le problème réside dans la conciliation de ces deux principes, conciliation qui s'appelle l'ordre quand elle est harmonieuse et rationnelle. C'est évidemment cette conciliation que poursuivait, après tant d'autres, M. Challemel-Lacour, et, par conséquent, on ne saurait s'étonner qu'il ait réclamé plus vivement la liberté sous l'Empire et Tau-
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lorité sous la République. Mais, même sous TEmpire, il ne pensait point que la liberté fût une panacée. Prévoyait-il vraiment que, Tayant toujours publiquement appelée, il serait des premiers, du jour où elle réapparaîtrait en France par une révolution, à en soutenir le choc? Il savait, en tout cas, par quelle fatalité logique la liberté sans frein aboutit aux excès les plus opposés à ce qui fait sa beauté et à ce qui est son essence; la liberté impunie de la diffamation et de Toutrage, il rappelle « la pire des tyrannies ». Il se flattait d'ailleurs de n'avoir jamais été atteint par le libéralisme, voulant dire la combinaison d'une indulgence extrême pour toutes les idées et d'une crainte exagérée des responsabilités gouvernementales, combinaison grâce à laquelle on se concilie la bienveillance de ses adversaires, mais qui énerve l'État et la conscience ellemême. Il eût volontiers, comme le pape Grégoire XVI, dénoncé « la source infecte de l'indifférentisme ».
Sa conception du progrès n'était pas moins classique. L'un des caractères de l'époque où nous vivons est d'avoir complètement modifié la valeur, sinon absolue, du moins relative du temps. Il est certain que dans les siècles qui ont précédé le nôtre, quand il fallait dix jours pour aller de Paris à Marseille, les mouvements <le l'État, de la société et de l'homme lui-même participaient en quelque sorte de la lenteur des communications. Aujourd'hui, la vapeur et l'électricité, les chemins de fer et les télégraphes n'ont pas seulement supprimé les distances, mais le temps lui-même. Une communication téléphonique qu'on met plus de deux minutes à
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sagacité et de sens, et que beaucoup de novateurs sont encore plus ignorants que présomptueux.
Je n'essaye point d'écrire ici la vie de M. Ghallemel- Lacour : il cacha sa vie intime, et sa vie publique est inséparable d'une histoire qu'on pourra raconter seulement dans vingt ans, celle de l'établissement du système républicain. Mais je voudrais fixer encore quelques traits d'un caractère que très peu ont bien connu et qui risquerait, si les témoins ne parlaient à temps, d'être méconnu de la postérité.
Les poètes et les romanciers ont un notable avantage sur les philosophes : ils se peignent eux-mêmes dans leurs ouvrages, et, comme de droit, sous des couleurs qui sont plutôt favorables. Les philosophes, au contraire, ne donnent au public que le fruit de leurs méditations qui sont objectives, et se bannissent euxmêmes, tant qu'ils peuvent, de leurs discours. Cependant ils ne s'en exilent pas entièrement. On peut découvrir ainsi, dans ceux de M. Challemel-Lacour, la marque d'une âme très haute, sévère, éprise de justice, imbue de l'idée kantienne du devoir. On y reconnaît son mépris des préjugés, des opinions toutes faites, des vaines et faciles popularités. On se rend compte encore qu'il faisait très clair en lui. Mais ce n'était pas tout l'homme.
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Nombre de ceux à qui Ton parle du cœur de M. Chailemel-Lacour répondent qu'il avait un mauvais estomac. Il était, en effet, fort souvent d'humeur morose et il y avait des jours où il ne s'inquiétait pas de déplaire. Il avait parfois Tabord hérissé, le verbe dur ; ceux de ses amis qu'il prisait le plus n'ont pas été toujours à l'abri de ses bourrades. Quand il éfait rédacteur en chef de la République française^ il traitait un peu les collaborateurs de ce journal qui étaient, presque tous, des hommes déjà mûrs, ayant occupé, sous le gouvernement de la Défense, d'importantes fonctions, comme une classe d'écoliers. Toute familiarité lui était odieuse et il avait vite fait d'en décourager les tentatives. S'il aimait causer, peut-être surtout s'entendre causer, la contradiction finissait d'ordinaire par l'irriter. Jemerappelle avoir en tendu la fin d'une discussion orageuse qu'il eut un soir avec Gambetta. Commeil avait la démission prompte, il avait, à bout d'arguments, menacé de se retirer. « L'abbaye, lui disait gaîment Gambetta, de son ton qui était volontiers rabelaisien, ne chôme pas faute d'un moine. — Ni faute de deux, monsieur Gambetta ! » reprit-il en repoussant la porte avec violence. Il revint le lendemain ; mais il avait fallu le chercher, et c'était probablement lui qui avait tort. Jules Ferry^ qui n'était pas moins bon que Gambetta, apprit, lui aussi, la patience à l'école de cette collaboration. Il tranchait volontiers, faisait siffler vivement « les cordelettes de l'ironie », n'éprouvait aucun scrupule à faire sentir une supériorité dont il avait trop ouvertement conscience.
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On pourrait se contenter d'expliquer que ses défauts étaient ceux de ses qualités et que, s'il ne les avait pas eus, il n'aurait pas atteint à cette hauteur de dignité, tout ensemble décorative et morale, dont il fît preuve dans des circonstances, les unes seulement solennelles, les autres tragiques. Si le dédain n'avait pas fait partie de son esthétique, il n'aurait ni réduit à l'impuissance les fureurs des socialistes, au congrès de Versailles, ni fait reculer à Lyon, tout prisonnier qui était dans sa préfecture, les fusils déjà en joue des émeutiers. Mais cette apreté même, qui éloigna de lui tant de gens, était-elle un défaut? Qu'on fasse, aussi large qu'on le voudra, la part d'une irritabilité qui était surtout nerveuse, et d'un orgueil intellectuel qui n'était d'ailleurs pas injustifié : cette rudesse cornélienne était encore une protestation contre des vices gouvernementaux et sociaux qui ont fait et font encore un mal incalculable. Avait-il tort de se tenir à l'écart des molles et lâches complaisances qui on tant contribué à rabaissement des mœurs publiques ? de condamner, rien que par son attitude, la déchéance des caractères ? de n'incliner devant personne l'indépendance de son jugement ? de fuir la domesticité des coteries et des partis ? On dira qu'il réagit parfois avec quelque brutalité; cela prouve seulement que la réaction était nécessaire.
Si ses haines étaient vigoureuses et ne s'arrêtaient point, par une habile diplomatie ou un méprisable calcul, aux idées dont sa colère ou son mépris ne distinguait point les scélérats ou les pleutres qui les pro-
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Fétude qui est le travail sans Têtre ; une lettre écrite par lui à Delescluze, tout au début de son administration lyonnaise, moins de dix jours après la proclamation de la République, alors que l'heure des désillusions n'avait pas encore sonné, se termine par cette exclamation : « Oh I ma rue Fontaine-Saint-Georges, où êtes- vous? » Cependant il n'attendit pas que les honneurs le vinssent chercher et, s'il y renonçait très simplement, dès qu'il croyait sentir que ses forces le trahissaient, il les sollicitait un peu comme on réclame son dû. Sa pensée ne fut jamais inactive, elle usa son cerveau ; et l'œuvre qu'il a laissée est toute parcellaire, une collection, peu nombreuse d'ailleurs, de fragments.
Il fut entièrement, sans réserve, de ces deux partis : du parti républicain jusqu'à l'exil, et du parti de la libre-pensée jusqu'aux obsèques civiles. Mais il n'en eut aucune des grandes, ni des petites mauvaises habitudes : il ne fut pas un homme de café et ne faisait point dater de l'an I" de la République l'histoire de France; il détestait Homais et ne pensait pas qu'un dévot fut forcément un imbécile ou un hypocrite.
Il avait le culte du respect, — le respect, qui est relativement facile, des grandes choses mortes, celui aussi, plus courageux, des grandes croyances qu'il ne partageait pas. Républicain, il ne trouvait pas de sarcasmes assez amers contre les sots qui cherchaient à enseigner à la France le dédain de son passé, de cette monarchie extraordinaire qui l'avait faite, et il glorifiait surtout Michelet pour avoir pieusement vénéré la tradition. Philosophe, il n'admettait pas qu'on parlât,
avec une irrévérence qui lui semblait bête et sacrilège^ de cette vieille religion qui n'était pas la sienne, mais « dont les psalmodies avaient bercé Tenfance des sociétés modernes, dont la poésie avait assoupi tant de douleurs et dont les symboles avaient donné à tant de désespoirs une heure d'adoucissement ». « A Dieu ne plaise, s'écriait-il encore, qu'il m'échappe une parole capable de contrister une âme simple ! » Aussi bien, il ne protestait pas seulement contre les lourdes plaisanteries des bedeaux et des sacristains de la maçonnerie ; une autre ironie encore, tout ailée qu'elle fût^ la plus légère et la plus charmante qui ait jamais voltigé autour des redoutables problèmes, lui parut fdcheuse, et il n'hésita pas à le dire. Élu par l'Académie française en remplacement de M. Ernest Renan, M. Challemel-Lacour, dans son discours de réception, voulut épargner à son prédécesseur, « comme il convenait », les banalités d'une admiration de commande et l'apprécier » avec une liberté digne de lui ». Sa haute conscience tenait qu'il faut parler sérieusement des choses sérieuses : il dit nettement que M. Renan avait eu le tort d'en rire. Ce blâme fut jugé maussade et souleva de vives polémiques. J'pse croire qu'il est tout à son honneur et qu'il n'appartenait, en effet, ni à M. Renan ni à personne de badiner avec le gouffre qui avait rempli Pascal d'angoisse et d'horreur.
Sa mort montra quelle avait été l'immense tendresse secrète de sa vie. Du jour où il eut renfermé dans le tombeau celle qui avait été pendant quarante ans la mystérieuse compagne de son existence, il n'eut
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plus qu'une pensée, celle de l'y rejoindre. On lui montrait en vain le champ de bataille où il y avait encore pour lui de grands devoirs à accomplir ; il répondait d'une voix qui se ^^ilait : « Rien ne m'est plus. » Nous surprenions de temps à autre sur ses lèvres comme un dernier écho de sa calme et hautaine philosophie ; il disait doucement que sa conscience ne lui reprochait rien, qu'il croyait avoir bien rempli sa tâche, qu'il n'avait fait de mal à personne, qu'il avait eu de bons amis et qu'il les remerciait. Le jour où fut célébrée la fête du centenaire de l'École normale, l'assistance d'élite qui se pressait dans les vieux bâtiments où s'étaient écoulées les plus belles années de sa jeunesse, lui avait fait une ovation enthousiaste ; l'ami qui l'accompagnait crut le voir sourire : « Ah ! dit-il, si vous saviez combien il est affreux de rentrer chez soi et de ne trouver personne à qui dire cela! » Ses livres mêmes n'existaient plus pour lui ; toutes les sources de sa vie étaient empoisonnées. La grande ombre éternelle entrait en lui avant qu'il ne s'endormit en elle.
L'âme grecque, où l'idée n'avait pas plutôt germé qu'elle s'épanouissait en une image, avait trouvé ce symbole de la plus extrême douleur : un génie, jeune encore, qui renverse sa torche. Puisqu'elle ne doit plus se refléter dans les yeux de l'être unique qui était tout l'univers, la flamme, la belle lumière, qui luisait comme une étoile, n'éclairera plus personne. Il incline le flambeau, la flamme s'éteint, et c'est la nuit. Quel flambeau? J'avais cru longtemps que c'était seulement la vie ; j'ai compris, en voyant mourir lentement Challe-
mel, que le sacrifice funéraire n'eût pas été ainsi assez complet, assez digne de Tobjet perdu, et que ce flambeau, c'était quelque chose de plus précieux encore : rintelligence elle-même.
29 décembre 1896.
GOLANI (*)
Timothée Colani était le fils du pasteur de la petite commune de Lemé, dont les tisseurs de laine avaient été des premiers à embrasser la cause de la Réforme, et qui était restée fidèle, malgré l'écrasante victoire des catholiques dans toute la région picarde et, plus tard, en dépit du scepticisme qui a envahi ce pays, à la foi robuste et ardente du seizième siècle. Le pasteur de Lemé était de famille suisse; il n'était venu de TEngadine dans TAisne, appelé par le consistoire de Saint-Quentin, que vers la fin de TEmpire. Nature d'apôtre, il ne se contentait pas d'administrer son petit troupeau ; il parcourait les campagnes d'un bout à l'autre de l'année pour
(1) Préface aux Essais de critique, 1 vol., chez Léon ChaiUey, éditeur.
y recruter des prosélytes. Il allait chez les paysans, de porte en porte, se faisait montrer leurs papiers de famille et, quand il découvrait à Fun d'eux une origine protestante, entreprenait aussitôt, avec une obstination de montagnard, de ramener au bercail les descendants égarés des anciennes brebis. Dès que le jeune Timothée, qui était le cadet de sept sœurs, eut atteint Tâge qu'on appelle de raison, son père, sans attendre que la vocation se fût prononcée, lui signifia qu'il serait pasteur. Cependant, comme il se défiait de renseignement des lycées et collèges de TÉtat, il aima mieux se séparer de ce fils unique que de le mettre en contact avec Thérésie ; il renvoya faire ses études, d'abord chez un libraire protestant de Neufchâtel, puis chez les frères moraves de Kornthal, en Wurtemberg.
Colani ne revint en France qu'à l'âge de seize ans, pour entrer au séminaire de Strasbourg (1840). Ses goûts l'eussent porté à d'autres études, vers les recherches scientifiques ; sa force de travail, la vigueur de son esprit, son souci scrupuleux de l'exactitude, auraient fait probablement de lui un savant de premier ordre. Mais son père, fondateur de plusieurs églises réformées, petit-fils d'un pasteur au désert, l'avait, comme on l'a vu, voué au prône; il fallut se soumettre. Colani prétendait que son nom, de consonnance italienne, venait d'un mot de vieux romanche, coulem^ celui qui porte un collier ; il devait porter le collier pendant plus de trente ans et en garder les traces toute sa vie.
Les vocations, manquées ou faussées par la force des
circonstances, cherchent toujours, quand il s'agit d'hommes de la trempe de Colani, à se redresser. Vicaire au Temple-Neuf de Strasbourg et à Saint-Pierrele- Vieux, puis pasteur suffragant à Saint-Nicolas, il ne prit de son métier que la prédication, refusa de faire « la cure des dmes » et se jeta avec passion dans la théologie. « Les plus élevées parmi les sciences exactes, a dit Aristote, sont les sciences spéculatives et, parmi celles-ci, la théologie, car elle se rapporte à ce qu il y a de plus élevé parmi les êtres (1) ». On peut dire de Golani que la théologie protestante a jeté en lui quelques-unes de ses plus vive lueurs et que nul, en France,, n'a donné à la critique religieuse plus de puissance,, d'envergure et de pénétration. Ernest Renan, qui a dû tant aux études bibliques de Colani, qui a ramassé un si grand nombre de ses miettes pour les encadrer dans l'or de son style et de sa poésie, mais qui ne lui rendait pas volontiers justice, s'inclinait cependant devant la Revue de Théologie et de Philosophie Chrétiennes^ dont le pasteur de Saint-Nicolas avait été le fondateur avec Scherer, qu'il remplit, pendant plus de dix ans, des études à la fois les plus fortes et les plus libres et qui marque, dans l'histoire de la pensée française, une date qu'aucune haine de secte ou de chapelle n'effacera.
Si la querelle entre le protestantisme orthodoxe et le protestantisme libéral n'a guère excité que les passions des chefs d'école, et, en dehors des églises réformées, que l'intérêt de quelques philosophes, c'est que dans
(1) Aristote, Métaphysique^ V, \ ,
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ces hommes pour la défense de la nouvelle orthodoxie, ce n'est pas leur doctrine, qui ont introduit ces vérités dans le monde, par une conséquence naturelle du schisme victorieux et par la force même des choses. La religion réformée a été, jusqu'à l'apparition de l'école libérale, une église fermée, une orthodoxie comme les autres. C'est seulement l'école dite libérale qui a cherché à faire entrer dans la religion, à l'état de doctrine et de principe, le droit d'examen.
Porter, dans l'étude et dans l'explication des livres saints, la méthode historique avec toute son indépendance et toute sa sévérité, se proposer en même temps de rester un ministre de l'église, convaincu parfaitement de la vérité des Ëvangiles, une telle entreprise, qui paraît contradictoire au libre-penseur, devait nécessairement paraître sacrilège aux orthodoxes. Qu*est-ce en effet qu'une église sans une confession générale de foi ? Et qu'est-ce qu'une confession qui ne serait pas permanente, mais soumise incessamment et sans fin aux investigations toujours plus hardies de la science ? « Ce mélange de foi précise et de croyance vague, de tradition persévérante et d'innovation, qu'on prétend être l'essence même du protestantisme » (1), n'est-ce pas l'anarchie spirituelle et l'église transformée en arène? On a donc le droit de blâmer les haines et les rancunes dont les orthodoxes poursuivirent Colani ; on ne peut nier que leur colère, quand elle était sincère, fût à la fois légitime et logique. Et l'autre écueil, l'autre impos-
(f) Guixot, l'Église et la société chrétienne en i86ij p. 55.
sibilité n'est pas moins manifeste. « J'irai, écrit Golanî dans ravant-propos de sa thèse sur les croyances messianiques, j'irai où me mèneront les faits examinés avec la ferme intention de les prendre dans leur signification authentique ; là où ils me mèneront, là sera la vérité; là serapar conséquent aussi l'Évangile, j'en suis persuadé ». La vérité, soit, ou, tout au moins, une vérité relative ; et Colani, sans doute, s'avise tout de suite que « ce ne sera peut-être pas l'Évangile sous la forme traditionnelle qu'il a revêtue dans les écoles. » Mais alors l'Évangile n'est plus qu'un livre comme les autres, le plus beau et le plus sublime des livres, mais cependant un simple document historique et non plus un livre sacré. Toutes les hérésies, destructives des religions révélées, sont en germe dans cette belle image de la même préface : « Une main hardie a enlevé naguère, sur les murs du couvent de Sainte-Marie des Grâces, une couche de peinture qu'on célébrait comme faisant partie du chefd'œuvre du grand Léonard ; — et voici, il a fallu avouer qu'on avait admiré jusque-là une pauvre retouche apocryphe, et, grâce à cette destruction, la figure authentique du Christ de la Cène est apparue dans l'incomparable majesté de sa résignation. » Oui, certes, mais « la figure authentique » n'était plus que celle d'un homme ; c'est la retouche apocryphe qui avait été adorée comme la figure d'un dieu.
Les « faits » ne menèrent donc pas Colani, comme il en avait été persuadé, à l'Évangile ; mais comme, ces-
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sant d'être un homme d3 foi, il restait un homme de bonne foi, ils le firent descendre du prône qu'il avait illustré par quatorze années d'une magnifique prédication. Bientôt après, non seulement il abandonna les études théologiques, mais il s'en dégoûta jusqu'à refuser, le jour où elle fut créée au collège de France, la chaire de Thistoire des religions. On comprend ce qu'un pareil dénouement devait provoquer, parmi les fidèles, de cris et de grincements de dents ; il eut beau faire la chose simplement, aucune clameur ne lui fut épargnée. D'autre part, précisément parce qu'il était sorti du temple sans en faire sonner la porte derrière lui, le grand public des indifférents et des libres-penseurs ne lui offrit aucun des dédommagements laïques qui sont, d'ordinaire, la récompense des désabusés. Ce qui se comprend moins, — peut-être, hélas! faudrait-il dire que cela se comprend trop, — c'est le silence qui se fit, parmi les protestants, sur ses sermons et, parmi les savants qui en avaient tiré le plus de profit, sur ses travaux de théologie et de philosophie chrétiennes. Personne, en effet, n'avait poussé plus avant que lui et d'une main plus ferme l'exégèse religieuse, dégagé plus sûrement le sens des textes, mis en plus de relief les contradictions, dénoncé avec plus de sagacité les interpolations, montré à la fois une plus haute liberté à l'égard de la lettre et une pénétration plus généreuse de l'esprit. Il faut le voir tantôt aux prises avec les orthodoxes qui, se disant par excellence les disciples de Jésus, « n'accordent à sa parole aucune autorité » et semblent même l'ignorer; tantôt avec les critiques modernes qui,
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eux-mêmes, par la puissance des considérations historiques, par l'abondance de la sève philosophique, par la mêle vigueur des doctrines, par la solidité, la sobriété de la forme. Les généralités, les abstractions, la phraséologie d'une morale insaisissable ou d'un mysticisme nuageux, tout ce fonds commun de la plupart des prédicateurs, Colani le repousse avec dédain. Il traite la morale comme une science et son sermon est une leçon de Sorbonne. « Malheur à l'homme qui se livre aux émotions religieuses ainsi qu'à une volupté raffinée où la conscience n'a point de part!» Le pasteur de Saint-Nicolas ne veut pas connaître cette volupté. Il a entendu, il entend, comme un autre, « les chants d'adoration qui montent dans le cœur comme les parfums de l'encens » ; mais la voix de la conscience parle toujours plus haut, c'est cette voix qui parle chez lui, qui crie parfois, au risque de déplaire et de froisser par la description trop ressemblante du mal, par la dénonciation trop vive des préjugés. « Vous m'en voudrez probablement, mais vous m'imiterez et vous ne sortirez pas d'ici tels que vous y êtes entrés. » En effet, même de la lecture de ces sermons, malgré tout ce que perd la parole à se figer sur le papier, on ne sort pas tel qu'on y était entré; le plus sceptique, le plus rebelle à l'esprit religieux, se sent ébranlé par quelque chose qui l'élève pour une heure au-dessus du sol. Il est possible que Colani ait été un mauvais protestant ; mais, dans le sens le plus noble du mot, c'était un chrétien.
La langue allemande a un mot terrible pour marquer la conspiration mortelle qui débarrasse d'un adversaire
cent fois plus sûrement et plus cruellement que les pires outrages : todschweigen, tuer par le silence. Ce fut le sort de Colani le jour où il quitta TÉglise ; après la première explosion de colère, il ne fut plus question de lui ; les croyants ne le connaissaient plus ; son nom n'était pas allé jusqu'aux profanes. Il lui fallut, à près de soixante ans, recommencer sa vie.
11 la recommença avec un incomparable courage, auquel trop peu de témoins ont rendu Fhommage qu'il méritait, mais qui est resté un exemple pour ceux d'entre nous qui ont pénétré le secret de cette destinée manquée. Au lendemain de la guerre de 1870, il se trouva à la fois sans gagne-pain, puisque sa conscience lui avait commandé de quitter le temple, et sans patrie, puisque la Prusse lui avait pris sa patrie d'adoption, Strasbourg. Après une aventure douloureuse qui dévora le peu d'économies qu'il avait sauvées des désastres de sa première carrière, il ne lui restait que sa plume. Encore fallait-il trouver l'occasion de s'en servir utilement. Colani connut pendant plusieurs années les angoisses et les humiliations d'un grand talent sans emploi. Il ne rencontra guère le repos du travail assuré que le jour où Gambetta l'appela à la République française dont il fut, jusqu'à sa mort, l'un des principaux collaborateurs.
« Nous sommes d'abord des théologiens », avait dit Colani dans son sermon sur Yautorité spirituelle, et il
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ajoutait que Tétude de la théologie, quand elle est bien dirigée, élargit toujours les vues. Il était de ceux dont la théologie avait à la fois élargi Thorizon et fortifié le cerveau. La fin de notre dix-neuvième siècle, si dangereusement éprise des études à résultat immédiat, a relégué la théologie dans le magasin d'accessoires où Ton se prépare à envoyer les humanités classiques. Dans l'universel progrès scientifique et industriel, c'est la décadence intellectuelle qui commence. Comme la gymnastique, dont pourtant les seuls acrobates sont destinés à faire leur métier, il n'y a, pour former les esprits, que les études qu'on appelle inutiles ; on peut le regretter, mais c'est ainsi. Il est assurément fâcheux que l'eau de nos grands fleuves n'ait pas la vertu de celle du Styx qui rendait invulnérables les corps qui y étaient plongés ; mais qu'y faire ? De même, les études professionnelles n'auront jamais la vertu des études spéculatives pour tremper les esprits ; il ne sert de rien de se fâcher contre ces choses. Ainsi cette critique théologique, d'où est sortie notamment toute la science philologique de l'Allemagne^ était merveilleuse pour développer dans les esprits le jugement, le goût de la précision, la rigueur de la dialectique, le sens supérieur de ce qui est vraiment beau. Ceux qui se sont nourris de cette moelle des lions en ont tous été plus forts pour toute la vie. L'étude de la théologie donne à l'esprit des habitudes et des facilités qu'aucune aptitude naturelle ne remplacera jamais. La critique littéraire elle-même en tire parti. Sainte-Beuve avait passé dix ans avec ces messieurs de Port-Royal; Schérer avait professé à Ge-
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lement présentées comme telles ; ce qui Tindigne, c'est le clinquant qu'on voudrait faire passer pour de Tor. Ainsi, nul n'a dénoncé avec plus de mépris les supercheries philosophiques de Cousin, avec plus de mordante ironie les prétentions scientifiques de M. Zola. Il promène partout la lumière de son bon sens, explore tous les coins et recoins. Il ne serait pas juste s'il ne tenait compte du temps, des circonstances, des milieux ; mais son idéal est surtout moral, il ne s'en départit jamais. Sa dialectique est nerveuse, parfois brutale ; il lui arrive de prendre une massue pour écraser une mouche, mais il ne faiblit pas quand il se trouve en présence de plus grosses bètes. Sa critique est l'exégèse descendue du ciel sur la terre, de Dieu à l'homme, du livre par excellence à nos livres.
Golani, journaliste politique, était venu trop tard dans un monde trop frivole. Cette bataille de tous les jours qu'il faut savoir faire amusante, alors même qu'elle devient à chaque heure plus grave et plus triste, il la prenait au sérieux. Il avait dit autrefois dans l'un de ses sermons : « La bienveillante attention que vous nous accordez nous devient un piège et notre auditoire conquiert sur nous un empire vraiment déplorable. Que de fois nous avons la lâcheté de retenir au fond de nos cœurs des vérités peut-être indispensables à vos progrès, mais qui vous scandaliseraient, vous feraient déserter ces bancs ! » Patriote, démocrate dans l'âme, profondément imbu du sens de l'autorité, il ne pouvait se résigner à retenir aucune vérité ; il n'en retint aucune dans les nombreux combats qu'il livra, avec son ardeur accou-
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vieil ami et d'écrire ces quelques pages, bien insuffisantes, pour sa mémoire. Nous n'avons qu'une chance pour nous, dans cette entreprise : le mérite de Colani ne peut plus faire ombrage à personne.
10 décembre 1894.