RAPHAËL LÉVY
Les histoires d'erreurs judiciaires ne sont jamais inutiles. Elles font réfléchir, pendant quelques minutes, le public et même les juges. On ne lira pas, sans y trouver sujet à réflexion, Thistoire de Raphaël Lévy, juif lorrain, accusé d'avoir enlevé, sur le grand chemin de Boulay à Metz, un enfant chrétien âgé de trois ans, « pour réparation de quoi il a été brûlé vif le 17 janvier 1670 (1) ». C'était à l'apogée du règne de Louis XIY, l'année même où le tendre Racine écrivait la divine Bérénice,
Les Juifs de Metz étaient, depuis quelque temps, en
(1) Arrêt du Parlement de Metz, fait en la Chambre de la Tournelle, 16 janvier 1670.
faveur, cesi-h-dire qu'un gouTerDement plus humaio les traitait à peu près comme des hommes. Les quatre familles qui avaient obtenu du maréchal de Yieilleville^ en 1567, Tiodigénat de la grande cité épiscopale, avaient prospéré et multiplié (i). Henri lY prit a sous sa protection et sauvegarde les vingt-quatre ménages descendus des quatre premiers établis à Metz parce qu'ils s'étaient soigneusement employés, durant les derniers troubles, à secourir, aider, assister ceux qui avaient charge par deçà et pour le service du Roi ». Ils pouvaient « trafiquer et négocier selon leurs franchises, libertés et coutumes anciennes (2) ». Louis XIII avait confirmé es lettres patentes de son père (3).
Ces juifs messins étaient laborieux, paisibles, très respectueux de l'autorité ; les membres de la communauté entretenaient avec le lieutenant-général du Roi les meilleures relations; quand le maréchal de Schomberg, gouverneur de la ville, tomba malade en septembre 1655, Loret note, dans la Muse historique, la part qu'ils prirent à la commune inquiétude :
(1) Mémoire concenianl le département de Metz (Bibliothèque de la Chambre dos députés, Ms iC» 30), in-f% 1700) : Chapitre des Juifs, p. 48 à 54. Ce Mémoire, daté de 1700, est adressé au Roi par Tinlondant de la généralité Turgot, père du prévôt des marchands lie Paris et grand-père du ministre. Il fait partie de ceux (lui furent écrits, par ordre de Louis XIV, pour Tinstruction du duc do Bourgogne.
(2) Lettres patentes du 20 mars 1603,
(3) Lettres du 24 janvier 1632.
ET d'histoire 27S>
Les Juifs et les Juives du lieu, Invoquant dévotement Dieu, Un sensible ennui témoignèrent Et de grands jeûnes ordonnèrent (1).
Ils n'avaient maille à partir qu'avec les corps de métiersqui auraient voulu leur interdire « le conmierce des marchandises d'orfèvrerie, d'argenterie et de friperie (2) ». Le Parlement de Metz, qui venait d'être créé par Richelieu, leur avait, au contraire, sur Tordre du cardinal, permis ce commerce, « avec cette seule défense de vendre aucune marchandise neuve (3) ». Quand Louis XIV vint à Metz, le 18 septembre 1657 (4),. il visita la Synagogue « avec pompe et éclat, accompagné de son frère et d'un grand nomibre de ducs et de nobles (5) ». Gela parut chose extraordinaire. Ce roi de
(1) Muse historique, livre VI, lettre 38 du samedi vingtcinquième septembre.
(2) Mémoire au Roi, p. 51 .
(3) Arrêt du 23 mai 1634.
(4) « Après la prise de Montmédy, sur la fin d'août 1657,. Louis XIV, qui y était en personne, profita de Toccasion pour venir jusqu'à Metz. Il y entra par la porte du pont des Morts, le 18 septembre suivant, accompagné de la Reine-Mère, de M. le duc d'Orléans, son frère unique, du cardinal Mazarin, du duc d'Anville, de la princesse de Conty et de plusieurs autres seigneurs. Sa réception fut si magnifique, qu'au rapport d'une de nos chroniques, les Messins poussèrent les réjouissances jusqu'à jeter par leurs vitres des viandes cuites à tout passant qui pouvait en avoir besoin. » {Bistoire générale de Metz, par des religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Vannes. A Metz,. MDCCxxv. T. ill, p. 290.)
(5j Note marginale écrite par le rabbin Cohen sur un exemplaire du Yalkout. {Monatschrift de Grœtz. 1872, p. 44 ; — Abr. Cahen, le Rabbinatde Metz, dans la Revue des Études juives, t. VII,. p. 221.)
ET d'histoire 277
bouchers ne puissent tuer par chaque semaine que deux bœufs pour leur subsistance, que défenses leur soient faites de tuer aucuns veaux et moutons (1) ». Les Juifs répondirent que, devant leur établissement à Metz à la bonté du Roi, il fallait qu'on leur laissât les moyens d'y subsister; que, supportant les charges publiques, ils ne devaient pas être traités moins favorablement que les changeurs non naturalisés ; qu'au surplus ils n'entendaient faire le commerce des marchandises neuves que «omme marchands forains, c'est-à-dire en magasin, sans exposition ni boutiques ouvertes. Le Parlement donna gain de cause aux Juifs (2), qui étaient maintenant « au nombre de soixante-six familles (3) ».
U est évident qu'un état de choses aussi scandaleux ne pouvait durer. Puisque la faiblesse de Louis XIV accordait à ces mécréants des droits inconnus jusqu'alors, il n'y avait plus qu'à réveiller les vieilles passions.
Nous allons suivre maintenant, pas à pas, le récit intitulé : « Abrégé du procès fait aux Juifs de Metz». La petite plaquette, devenue fort rare, a paru à Paris en 1670, chez Léonard, imprimeur ordinaire du roi, à l'Écu de Venise. L'auteur a gardé l'anonyme : est-ce, comme le père Lelong l'a supposé (4), Amelot de la
(1) Origine et établissement des Juifs à Metz; lois, coutumes et usages. Recueil unique formé et écrit par M. Foissoy, ancien •avocat général au Parlement de Metz, ancien membre de TAssemblée législative. (Manuscrit, Bibl. de TAlliance Israélite.)
(2) Arrêt du 21 janvier 4658. — Mémoire au Roi, p. 5i.
(3) Dom Calmet, Histoire de Lorraine, t. IV, p. 706.
(4) L'attribution de ï Abrégé du procès à Amelot de la Houssaye n'aurait d'autre cause, d'après M. Lacour-Gayet, qu'une interpréta-
278 ESSAIS DE POUTIQUE
Houssaye, rhistorien de la sérénissime République de Venise elle traducteur du Prince? M. Barbier, dans son dictionnaire des Ouvrages anonymes, tient avec raison cette opinion pour erronée. Que ce soit Amelot ou tout autre qui ait prêté sa plume aux fauteurs du procès, il importe peu. Le récit est fort habile. Si l'auteur raconte l'histoire de Raphaël Lévy, c'est bien pour inspirer à tous l'horreur des Juifs et, surtout, pour presser sur l'opinion, pour arracher à Louis XIV l'expulsion de tous les Israélites messins. Mais il parait raconter seulement ad narrandum^ pour le plaisir de raconter une histoire tragique; il ne dissimule pas au lecteur que la culpabilité de Raphaël n'a pas été admise par tout le monde. Il débute ainsi : « Plus les crimes sont grands, et plus ils sont difficiles à persuadé (1). » L'auteur est d'une autre école : plus les crimes sont grands et invraisemblables, plus facilement il est persuadé. « Il faudrait, dit-il, des volumes entiers pour décrire toutes les impiétés, tous les sacrilèges et toutes les abominations que les Juifs commettent tous les jours en haine et au mépris de la religion chrétienne (2). » Cependant il n'a entrepris de parler que du procès qu'on leur a
tion erronée d'une notice d'Osmont dans son Dictionnaire typographique f historique et critique des livres rares,.. (Paris, 1768), t. I, p. 24. « Ce bibliographe attribue à Amelot de la Houssaye non ÏAbrégéy mais le Factum servant de réponse. Or ceci est un& erreur manifeste, car le Factum est certainement de R. Simon. Il en résulte que Tauteur de ï Abrégé est et demeure inconnu. » {Revue critique ^ 21 mars 1898.)
ET d'histoire ^79
fait à Metz. Récit simple et grave, ayant Taliure d'un procès-verbal. En réalité, c'est un très perfide réquisitoire. L'innocence et la noblesse de Raphaël Lévy n'y paraissent qu'avec plus d'éclat ; le panégyrique le plus éloquent serait, auprès de cet acte d'accusation, faible et incolore.
Les faits de cette cause célèbre tiennent en quelques lignes.
Le mercredi 25 septembre 1669, une femme du village de Glatigny, au pays messin, allait à une fontaine éloignée de deux cents pas pour y laver du linge. Elle s'appelait Mangeote Villemin et était femme de Gilles Le Moine, charron. Son fils, âgé de trois ans, la suivait ; il était couvert d'un bonnet rouge et avait les cheveux blonds et frisés. « Comme elle fut à vingt-cinq ou trente pas de la fontaine, ce petit enfant s'étant laissé choir, la mère se tourna pour le relever. Mais sur ce qu'il lui dit qu'il se relèverait seul, elle continua son chemin et alla laver ses linges, dans la pensée qu'il la suivrait tôt après, selon sa coutume (1). » Le lecteur observera peut-être que cette mère aurait pu se retourner pour voir si l'enfant la suivait. « Environ demi-quart d'heure après, cette mère ne voyant point revenir son enfant, elle courut à l'endroit où elle l'avait laissé et, ne l'ayant pas trouvé, elle crut qu'il s'en était retourné au logis, où elle alla le demander à son mari, et encore à son beau-père et à sa belle-mère où il avait coutume d'aller. » Tous ayant répondu qu'ils ne l'avaient pas vu,
(1) P. 1 et suiv.
ET d'bistoire 281
heur, un habitant du village de Hez (1) est plus précis ; il apprend à Villemin que ce Juif est Raphaël Lévy, de Boulay ; il l'avait rencontré, en effet, le même jour sur le même chemin, « portant devant lui quelque chose qu'il couvrait de son manteau ». Ce quelque chose ne pouvait être que Tenfant. L'habitant de Hez sait encore que Raphaël, lorsqu'il vient à Metz, loge chez l'un de ses parents nommé Garçon (Gerson).
Le charron « fut à l'heure même chez ce Juif demander son enfant; on lui dit qu'on ne savait ce que c'était et que le maître du logis n'y était pas ; il se résolut de l'attendre. Ayant vu près de la porte une femme, il lui dit encore qu'il cherchait son enfant. Tôt après, une fille juive qui revenait de la ville et qui savait que cet homme demandait son enfant, dit, parlant à la femme en langue allemande, qu'il ne fallait rien dire. Ce que le père, qui parle allemand, ayant entendu, s'en revint et, ne doutant plus de la perte de son fils, songea dès lors d'en poursuivre la vengeance et la réparation contre Raphaël Lévy (2).»
L'auteur raconte, comme on voit, très simplement ; il ne prépare pas ses effets ; ses déductions sont aussi rapides que son récit. Un enfant a disparu ; il est tout naturel que ce soit un Juif qui l'ait enlevé, que l'enfant n'ait pas crié quand un cavalier à grande barbe noire s'est emparé de lui, que la mère, à trente pas, n'ait rien entendu. C'est le contraire qui ne serait pas vraisemblable. La pensée ne lui vient pas que l'enfant, courant
(1) Aujourd'hui Hayez.
sur la route, serait entré dans le bois de Hayez et qu'il s'y serait égaré. Si le père, au lieu de supposer que l'enfant avait pris la route de Metz, était entré dans la forêt, il l'y eût certainement trouvé. Deux mois plus tard, des porchers devaient découvrir ses restes. On était aux approches de l'hiver ; il y avait beaucoup de loups dans la forêt.
Donc, après huit jours de réflexion, car il n'est dit nulle part que les recherches furent continuées, le charron donna sa plainte au lieutenant criminel du bailliage, le 3 octobre 1669 ; celui-ci lui permit aussitôt d'informer. Raphaël était accusé d'avoir enlevé l'enfant pour le sacrifier.
Ce n'était pas la première fois que l'accusation du meurtre rituel était portée contre un Juif lorrain. Elle était redoutable entre toutes. Le préjugé du sang est, en effet, l'une des plus anciennes superstitions de l'humanité, la plus tenace et la plus répandue des calomnies religieuses. Les Juifs, au moment où se place le drame de Metz, étaient accusés depuis quatre siècles seulement d'avoir l'habitude d'égorger des enfants chrétiens et de se servir de leur sang pour la préparation des pains azymes. Mais les chrétiens avaient été accusés bien avant eux d'enlever les enfants et, non seulement de les sacrifier, mais de les manger ; ils avaient été, à cause de cela, appelés infantarii, par la populace romaine qui avait propagé contre eux cette calomnie. Les sectes chrétiennes l'avaient ensuite ramassée pour s'en accabler les unes les autres dans leurs disputes. Il est beaucoup plus facile d'accuser ceux qui ne pensent pas
ET d'histoire 283
comme vous d'anthropophagie ou de sodomie que de démontrer l'orthodoxie de sa propre foi. Ainsi, les Carpocratiens d'Alexandrie, puis les Manichéens, plus tard les Albigeois, les Cathares et les Bogomiles, avaient été successivement dénoncés comme tueurs d'enfants.
L'accusation ne fut formulée contre les Juifs qu'au treizième siècle (i). Plus une calomnie est monstrueuse «et inepte, plus rapidement elle se propage. De rares savants qui connaissaient l'horreur religieuse des Juifs pour le sang, quelques esprits sensés protestèrent, sans se compromettre. Seuls, les Papes avaient hautement élevé la voix en faveur des persécutés.
« C'est à tort, écrivait Innocent IV à l'archevêque de Vienne, qu'on impute aux Juifs l'usage, au moment de leur Pâque, du cœur d'un enfant tué par eux. Certains prélats et nobles de votre diocèse les ont accusés du meurtre d'une jeune fille à Valréas pour avoir un prétexte de sévir contre eux {ut in ipsos haberent materiam ^œviendi). Vous ne permettrez pas qu'on les moleste sous ce prétexte ni sous d'autres du même genre (2). » « Nous défendons à qui que ce soit, écrit ailleurs le même Pape (3), de leur imputer l'usage du sang humain dans leurs rites, attendu que dans l'Ancien Testament il leur est interdit de se servir d'un sang quelconque, sans même parler de sang humain. » Innocent IV ren-
(1) Voir Strack, La superstition du sang dans Vhumanité et les rites sanguinaires ; Salomon Reinach, Vaccusation du meurtre rituel, da.nslsi Revue des Études juives, 1892, p. 161-180.
Ï2) Lettre du 28 mai 1247 à l'archevêque de Vienne.
(3) Bulle du 25 septembre 1253.
texte pour s*approprier les biens des Juifs, les accusent faussement de tuer les petits enfants et de boire leur sang (i) ».
U est probable que Fauteur de V Abrégé connaissait ces bulles, mais il n'en écrivait pas moins « qu'il est certain que les Juifs ont toujours été fort portés à ces sortes de crimes (2) ». Il tient d'ailleurs « que ces sortes de larcins et d'enlèvements ne sont pas de simples crimes de plagiaires », comme ceux dont il est question dans la loi Flavia. « Ce sont des espèces de déicides, puisqu'en dérision de la Passion du fils de Dieu, les Juifs font mourir ces innocentes victimes après avoir exercé sur elles toute la criiauté et toute la fureur qui les animait autrefois sur le Calvaire (3). »
. Nous possédons sur l'affaire de Raphaël Lévy, outre Y Abrégé du procès fait aux Juifs de Metz, un récit contemporain, écrit en allemand rabbinique et traduit depuis par M. Hadamard, imprimeur (4). Arrivé à cette date du 3 octobre, l'auteur juif expose que Raphaël, étant sujet du duc de Lorraine, puisqu'il habitait Boulay, pouvait se dispenser de se rendre aux injonctions du bailliage de Metz. Raphaël consulta les syndics de la communauté sur ce qu'il avait à faire. Le rabbinat étant vacant depuis quelques mois, les syndics étaient sans guide autorisé et fort troublés. Sans
(1) Bulle du 12 mai 1540.
(2) P. 4 et 5.
(4) Raphaël Léyy (de Boulai \ dans le Recueil des Archives israélites ; i841, p. 417, 483, 603 ; iS4$, p. 14, 74.
doute, il était de l'intérêt de la communauté que la calomnie fût confondue, que Thorrible soupçon qui pesait sur tous fût dissipé. L'intendant Turgot, dans son Mémoire au Roi sur le pays messin, rendant compte de l'affaire de Raphaël, s'exprime ainsi : « Lajalousie des chrétiens s'était réveillée et voulait envelopper toute la communauté dans cette accusation pour la faire chasser du pays (1). » Les syndics sentaient plus vivement encore le poids des haines rivales et des colères populaires. D'autre part, les juges du bailliage et ceux du Parlement étaient suspects. Puisque Raphaël appartenait non au roi de France, mais au duc de Lorraine, rien ne l'obligeait à se livrer, à courir, tout innocent qu'il était, cette effroyable chance. Les directeurs de la synagogue se contentèrent donc d'exposer la situation à leur ami, lui laissant la liberté « d'obéir ou non au lieutenant criminel (2) ».
Raphaël, que l'auteur de Y Abrégé présente comme le chef de la Synagogue de Metz, « faisant la fonction de Raby (3) », était un simple marchand de bestiaux; il était âgé de cinquante-six ans, père de famille ; son (ils travaillait avec lui, sa fille venait de se fiancer. Il
(1) Mém., p. 52.
(2j Je suis ici, pour ce seul incident, le Récit écrit en langue rabbinique. L'auteur de ÏAbi^égé dit que la communauté invita Raphaël à se justifier. On verra plus loin que Raphaël le jour de sa mort, en fit le reproche au juif Salomon qui parait, en effet, lui «avoir donné ce conseil. L'arrêt du Roi du 18 avril 1670 dit aussi que la communauté engagea Raphaël à venir à Metz. Mais je crois qu'il faut distinguer entre l'avis officiel que la synagogue donna au juif de Boulay et les avis personnels de ses amis.
ET d'histoire 287
avait le droit de ne penser qu'aux siens et à lui-même. Il savait toute Fétendue du danger : est-ce que les Juifs messins ne priaient pas Dieu tous les jours « qu'il les préservât de l'accusation d'avoir enlevé des enfants chrétiens (1) »? Et c'était lui qui était frappé. 11 crut comprendre, ce qui paraît être la vérité, que les directeurs de la synagogue n'osaient pas l'inviter franchement à répondre à la citation. Il leur écrivit : « Si je no me présente pas, l'on prendra pour vraie la fausse inculpation ; il en pourra résulter le plus grand danger pour toute la communauté ; je sanctifierai le nom du Seigneur pour sauver la maisod d'Israël. »
Il vint donc et se livra.
L'auteur de V Abrégé ne conteste pas que Raphaël eût pu rester tranquillement à Boulay. Il insinue seulement que le Juif, en venant volontairement à Metz, paya d'audace. Une fois à Metz, Raphaël aurait su « qu'il y avait ordre aux portes de la ville de ne laisser sortir aucun Juif ce jour-là (2). Il fit de nécessité vertu et se rendit en prison, où il fut écroué (3). »
Raphaël, comme on pense, n'entama point de polémique avec le lieutenant criminel sur le préjugé du sang. Il rappela d'abord son passé irréprochable. Il était né dans le village de Chelaincourt, au pays messin,, et
(1) Interrogatoire du 18 décembre 1669.
(2) D'après le récit juif, le lieutenant criminel aurait déclaré, au contraire, qu'il ne défendrait pas les portes aux Israélites ; qu'ayant mandé Raphaël sans qu'il fût sous sa juridiction, il lui permettrait au contraire de s'en retourner; qu'il n'avait pas le droit de le retenir.
cheval. A quatre heures, il était rentré à Boulay avec son fils et le meunier (1).
A rinformation, dix-huit témoins furent entendus. Cinq seulement déposèrent qu'ils avaient vu entrer dans la ville de Metz, le 25 septembre, « un Juif qui avait une grande barbe noire, qui était monté sur un cheval blanc et qui portait sous son manteau, devant lui, un enfant aux cheveux blonds et frisés, coififé d'un bonnet rouge (2) ». Un seul reconnut Raphaël « pour être le Juif qui portait Tenfant » ; « les autres ne le reconnurent pas affirmativement (3) ». Ce seul témoin était une femme, Blaisette Thomas, bru du boucher qui demeure près la porte de la ville. Il fut allégué plus tard par son propre mari qu'elle n'avait pas pu voir Raphaël, attendu qu'elle était couchée, ce jour-là, et dans une chambre qui ne donnait pas sur la rue. Les Juifs soutinrent qu'elle avait été subornée par leurs ennemis ; ceux-ci répondirent que c'était son mari qui avait été suborné par les Juifs. Les deux voyageurs chrétiens que Raphaël disait avoir rencontrés aux Étangs, à trois heures, témoignèrent qu'ils l'avaient en eflfet croisé sur la route, en compagnie de son fils et du meunier de Boulay, qu'il n'avait point de sarrau et qu'il montait un cheval blanc. Enfin, le cavalier de la compagnie du comte de Vaudemont qui, le premier, avait dit avoir « trouvé sur sa route un Juif qui portait un enfant », déclara que ce Juif « était d'une plus
(1) Abrégé, p. 12.
(2) Abrégé, p. 15.
{^)lbid.
grosse et plus grande taille ». Ce cavalier fut, lui aussi, traité de faux témoin.
La déposition de la bouchère Blaisette, qui seule avait reconnu Raphaël, suffît à décider le procureur du Roi du bailliage. Il « donna ses conclusions à ce que Faccusé fût brûlé vif et, auparavant, appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour savoir ce qu'il avait fait de Tenfant et le lieu où il l'avait mis ».
Le Parlement évoqua alors TafiFaire. Claude de Bretagne était premier président. Il commit à Tinstruction les conseillers Charles Rolland et Claude-David de Daillon, qui entendirent de nouveaux témoins. Trois d'entre eux déclarèrent avoir rencontré Raphaël, le jour de la disparition de Tenfant, « à une demi-heure de soleil, revenant de Metz, monté sur un cheval blanc, ayant un manteau, étant seul, si effrayé et si troublé qu'au sortir du village il s'égara de son chemin à travers des prés (1) ». Le meunier de Boulay, que les conseillers refusèrent de citer, avait affîrmé au contraire qu'il était rentré, à quatre heures du soir, à son village, avec le Juif et son fils. Une femme du nom de Marguerite Gassin reconnut aussi Raphaël. Encore, quand elle eut été confrontée avec lui, dans la prison, parla-t-elle « en termes moins af fi rmatifs » et « il sembla qu'elle eût quelque scrupule à se déterminer (2) ».
Pour l'accusé, il répondait toujours « avec une présence d'esprit merveilleuse et sans se couper (3) ».
(1) Abrégé, p. 33.
(2) Abrégé, p. 34.
IZ) Abrégé, p. 35.
ET d'histoire 291
V Abrégé ne relève de sa part qu'une seule défaillance. « Etant sur la sellette et pressé de reconnaître qu'il avait enlevé l'enfant sur le grand chemin et qu'il l'avait mis sur son cheval, il répondit, en efifet, avec beaucoup de hardiesse, que cela ne pouvait pas être, puisque son «heval était déjà chargé de barils d'huile et de vin qu'il avait achetés à Metz. Or, par son interrogatoire prêté devant le lieutenant criminel le 14 octobre, il avait dit positivement qu'il avait mis les barils sur le cheval de son fils, lequel fils il avait fait partir le premier avec le meunier de Boulai, leur disant qu'il les attraperait bientôt, parce que son cheval ne serait pa^ chargé. » Raphaël affirma avoir dit à son fils et au meunier de partir devant, parce que son cheval n'était pas encore chargé.
On en était là quand, le 26 novembre (1), quatre porchers, qui gardaient leurs troupeaux dans le bois de Glatigny, trouvèrent la tête d'un enfant avec le col et partie des côtes, deux petites robes l'une dans l'autre, un bas de laine, un bonnet rouge et un petite chemisette. C'étaient évidemment les restes du petit Didier. Le père reconnut les vêtements de son enfant ; le visage était trop défiguré pour qu'il pût reconnaître la tête. Raphaël, dans sa prison, se crut sauvé. Il était perdu.
Puisque les restes de l'enfant ont été retrouvés dans le bois, disaient les Juifs, c'est que l'enfant s'y était égaré et avait été dévoré par les bêtes. Ce raisonnement était trop simple pour être admis. Les experts •entrèrent en scène. Ce fut d'abord « deux maîtres chi-
(1) V Abrégé dit 26 septembre, ce qui est une erreur d'impres- -sion manifeste.
ET d'histoire 293
leur reconnaîtraient des sommes considérables (1). » On arrêta aussitôt de ce chef Gédéon Lévy, du village de Glatigny; depuis la disparition de Tenfant, il avait reçu chez lui « beaucoup plus fréquemment que de coutume les Juifs de Metz », il était entré dans le bois avec une hotte sur le dos et il avait recommandé à des voisins de fouiller ce bois. « Ces preuves étaient fortes et concluantes. » Gomme les Juifs ne pouvaient produire le loup qui avait mangé Tenfant, la cause était entendue. Au lieu d'un seul Juif, on allait pouvoir en brûler deux.
Enfin, la correspondance de Raphaël n'était pas moins accablante contre lui que toutes les autres charges. Il avait reçu des principaux Juifs de Metz un billet par lequel on lui recommandait, s'il était mis àla question, de répéter trois fois : « Moi juif, juif moi, vive juif, juif vive, mort juif, juif mort (2). » Ces mêmes syndics lui avaient envoyé un fétu de paille pour mettre sous sa langue, quand il serait interrogé. Et lui-même, n'avait-il pas écrit aux directeurs de la synagogue cette phrase terrible : « La servante du maître de la prison m'a dit que le Juif qui m'apporte à manger lui a dit que Ton avait lié l'enfant (3) » ? Comme la lettre de Raphaël était écrite en caractères rabbiniques et en allemand, les magistrats n'avaient pu la lire. Us avaient eu recours à des interprètes. L'un d'eux, Juif baptisé, Paul du Vallier, médecin, avait lu ou feint de lire lié pour
trouvé (i), gehunden pour gefunden, Raphaël se réjouissait que Tenfant avait été retrouvé ; du Vallier lui faisait dire que l'enfant avait été garrotté. Tous les autres lisaient : trouvé. On les traita d'imposteurs.
L'auteur de V Abrégé, pensant que « les termes du billet sont assez curieux », le réproduit textuellement (2). En voici un passage qui est en efifet assez curieux : « Que ma chère femme de bien et que mes enfants puissent avoir un morceau de pain, je souffrirai la mort comme un fils d'Israël et sanctifierai le nom de Dieu. Je demande seulement que l'on marie ma fille Blimelé (3) et n'abandonne pas ma femme et mes enfants. Je me suis mis dans cette misère pour la communauté; le grand Dieu m'assistera. Et je désire l'enterrement judaïque, autrement je ne pardonne point. »
Le Parlement, qui avait à faire oublier l'enregistrement des lettres patentes de Louis XIV en faveur des Juifs, était convaincu. Par arrêt du 16 janvier 1670, il condamna Raphaël « à être conduit en la place du champ à Seille, pour y être brûlé vif et ses cendres jetées au vent, et auparavant l'exécution appliqué à la torture ordinaire et extraordinaire pour avoir révélation de ceux entre les mains desquels il a remis l'enfant ». Avant d'être conduit au supplice et aussitôt après avoir subi la torture, Raphaël « ferait amende honorable au devant du grand portail de l'église cathédrale de Metz, étant à genoux, nu, en chemise, la corde au col, tenant
(3) Blùmii (petite fleur).
en ses mains une torche ardente du poids de trois livres ». L'arrêt ordonnait encore que ses biens seraient confisqués au profit du Roi, déduction faite de quinze cents livres d'intérêts civils au profit du charron Le Moine et des dépens du procès.
Le lendemain du jour où fut prononcé Tarrêt qui le condamnait à être brûlé vif, Raphaël fut d'abord, dès huit heures du matin, mis à la torture (i). Il avait tiré de sa pochette un petit livre en forme d'heures, imprimé en caractères hébreux, dans lequel il voulut lire quelques paroles. Messieurs les commissaires lui firent quitter son livre.
Il ouït alors sans s'émouvoir la lecture de son arrêt. Il dit qu'il n'avait pas à se plaindre de ses juges, mais que les témoins, qu'il qualifia de faux témoins, étaient cause de sa mort. Ensuite il déclara par trois fois que, si la douleur de la torture lui faisait avouer quelque chose, il le fallait révoquer une heure après. Cette précaution lui fut inutile, car il n'avoua rien et protesta de son innocence tout le temps que dura son supplice.
Pendant les plus fortes douleurs de la torture et dans le temps qu'il était suspendu en l'air, avec les poids attachés aux pouces des pieds, on remarqua qu'il demeura près d'un quart d'heure dans une espèce de léthargie, « paraissant ne soufî'rir aucun mal (2) ».
(1) Abrégé^ p. îiO à 59. Je suis ici, presque mot pour mot, le récit de Y Abrégé.
(2j 11 est vraiment curieux que l'auteur de VÉvangile de Saint- Pierre, retrouvé en 1892, dise exactement la même chose de Jésus en croix : « Il se taisait, paraissant ne souffrir aucun mal ». (Édition Robinson, p. 84, ligne 5.)
ET d'histoire 297
dant les douleurs de la torture, et les pria d'avoir soin de sa femme et de ses enfants. Ils lui promirent de ne jamais abandonner sa famille : pour les y engager davantage, il demanda leur serment, qu'il leur fit réitérer jusqu'à trois fois.
Les deux Juifs s'étant retirés, le curé et le religieux revinrent pour travailler à la conversion du condamné, mais ce fut en vain. Il avoua qu'il n'était pas savant dans sa loi et tourna la tête, crainte d'entendre ce qu'on lui disait pour le salut de son àme.
Gomme on voulut le mener au supplice, il s'attacha autour de la tête et du bras gauche deux courroies de cuir qui étaient nouées au milieu. Ce greffier du Parlement lui demanda ce que signifiaient ces courroies ; il répondit que les commandements de la loi étaient enfermés dans le nœud et que les Juifs avaient coutume de s'attacher ces bandelettes autour de la tête, quand ils allaient mourir.
Dans la pensée que ce ne fût encore quelques sortilèges ou quelques charmes, le greffier lui fit quitter ces deux courroies. Il le pressa ensuite de déclarer la vérité. Raphaël dit encore qu'il était innocent et que les témoins qui avaient déposé dans son procès étaient de faux témoins.
Enfin, comme c'était perdre le temps de parler davantage à « cet obstiné Juif », on le fit conduire au supplice, où il marcha avec une intrépidité surprenante (1).
(1) Le récit de Dom Gaimet est identique. « Il souffrit la question avec une constance surprenante et marcha au supplice avec une intrépidité merveilleuse. » (Hist. de Lorraine, t. VI, p. 708.)
ET d'histoire 299
supporter de pareilles souffrances, continuera à m'en donner encore pour sanctifier son saint nom et aller à pied au lieu du bûcher ». Il dit encore : «Ne voyez- vous pas le ciel ouvert et deux anges prêts à me recevoir? » Plusieurs chrétiens auraient attesté avoir entendu ces paroles sortir de sa bouche.
La plupart des auteurs qui se sont occupés de Raphaël Lévy arrêtent leur récit au bûcher de la place de Seille. C'est dom Calmet, abbé de Senones, dans sa monumentale Histoire de Lorraine (1) ; l'avocat Pittaval dans son recueil des Causes célèbres (2) ; l'Allemand Eisenmenger dans son Judaïsme dévoilé (3), où il rend grâce à l'ami qui lui a procuré le précieux Abrégé ; le conseiller Emmanuel Michel dans son Histoire du Parlement de Metz ; enfin un sieur Desportes dans le MyS" tare du sang chez les Juifs (4). Peut-on supposer qu'ils
(1) Histoire de Lorraine^ qui comprend ce qui s'est passé de plus mémorable dans l'archevêché de Trêves et dans les évéchés de Metz, Toul et Verdun depuis l'entrée de Jules César dans les Gaules jusqu'à la cession de la Lorraine, arrivée en 735, inclusivement ; Nancy, mdcclvii.
(2) Causes célèbres et intéressantes avec les jugements qui les ont décidées^ recueillies par M***, avocat au Parlement ; Paris, chez veuve Delaulme, mdcccxli. Pittaval reproduit textuellement (t. XVIII) V Abrégé sous ce titre : Juif^ condamnés pour un crime énorme qui révolte l'humanité.
(Z) P. 374 de l'édition de 873, Dresde.
(4) Paris, 890. L'auteur reproduit in extenso Y Abrégé et termine ednsi son chapitre, après avoir rappelé c[ue les Archives Israélites proposèrent un jour d'élever une statue à « cet immonde voleur d'enfants » : <« L'auréole que l'on met sur la tête d'im tel homme montre bien quel cas font les Juifs du meurtre rituel ; cette coutume barbare n'est certainement point le fait de quelques fanatiques ».
ET d'histoire 301
rame du Saint était agréable à Dieu, car sa mort fit bon effet parmi le peuple, de sorte que les Israélites pouvaient traverser la ville et le pays en long et en large sans que personne n'ouvrit la bouclie contre eux ».
Quelque favorable que fût ce revirement, la situation des Juifs messins n'en était pas moins grave. Le Procureur général avait conclu, en effet, que les pièces du procès seraient envoyées au Roi et très humbles remontrances faites à Sa Majesté pour obtenir que a les Juifs seraient chassés et bannis à perpétuité de la ville de Metz et pays messein et autres endroits du Royaume (i) ». Le Parlement, plus circonspect, avait ordonné seulement, sans faire de remontrances, que l'arrêt qui avait condamné Raphaël serait envoyé au Roi « pour être pourvu par Sa Majesté sur le surplus des conclusions du Procureur (2) ». La communauté se trouvait cependant sous le coup d'une menace d'expulsion générale. Elle décida d'envoyer des députés au Roi. Rabbi Issachar partit le premier pour Paris où le syndic Séligman et Goumpel Wimpfen vinrent bientôt le rejoindre.
Il y avait alors à Paris, où il avait permission du Roi de rester six mois, un Juif piémontais du nom de Jona
(J) L'abbé Grégoire pensait à ces conclusions quand il écrivait : « Parce que trois ou quatre Juifs de Trente auront immolé un «nfant chrétien », — le fait d'ailleurs est faux, — « la nation entière sera-t-elle coupable ? Parce qu'Angoulôme fut la patrie de Ravaillac, les habitants de cette ville sont-ils complices d'un régicide? » (Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, par l'abbé Grégoire, curé du diocèse de Metz, couronné par l'académie de Metz en 178S, p. 20.)
(2) Abrégé, p. 50.
302 ESSAIS DE POUTIQUE
Salvador. C'était un négociant de Pignerol, où il avait établi « un parti pour le tabac (1) ». Il était venu à Paris « sous prétexte de recouvrer quelques deniers qu'il prétendait être dus à sa famille depuis la guerre de Casai » ; le principal dessein de son voyage était, (( dans le fond » d'obtenir, de nouveaux monopoles. Il avait noué, à cet effet, « de grandes liaisons avec quelques gens de la Cour » qu'il avait intéressés dansses affaires, et fréquentait chez Monsieur le Prince» S'il était ardent pour son négoce, il n'était pas moins passionné de philosophie et de science. Richard Simon, qui était déjà le premier hébraïsant de l'Europe, avait recherché Salvador ; il se faisait initier par lui aux beautés de la Bible et aux mystères du Talmuld. Le Juif de Pignerol avait bien commencé par exposer au savant père de l'Oratoire ses projets financiers, « n'oubliant rien pour le persuader d'entrer dans ses idées ». Mais Simon « l'avait traité de Juif » et leur commerce était resté tout philosophique.
C'était ordinairement les jours de samedi, après dîner, que Salvador rendait visite au savant père d& l'Oratoire. Pour honorer davantage le Sabbat, qui est jour de repos, le Juif de Pignerol se tenait couché jusqu'à midi. Il passait ensuite toute l'après-dîner avec
(1) Lettres de Richard Simon, t. II, lettre VIll, p. 23; t. Ill, lettre II, p. 9. La première de ces deux lettres est adressée à M. de la Peyrère, auteur du livre des Préadamites, que Salvador désirait entretenir de questions philosophiques; la deuxième à M. Hardi, conseiller au Ghâtelet, dont Salvador avait visité les collections, qu'il admirait beaucoup. Les détails du portrait qu& nous esquissons ici sont empruntés à ces lettres.
ET d'histoire 305^
son ami Foratorien. Il lui lisait souvent la Bible à haute voix, et il faisait beau, paraît-il, le voir lire le livre sacré à la juive, remuant la tête, les épaules et presque tout le corps pour animer davantage la lecture, car il chantait plutôt qu'il ne lisait. Comme quelques personnes lui avaient conseillé de traduire le Talmud, il eût voulu faire entrer Simon dans ce dessein pour mettre en latin le grand ouvrage hébraïque. Simon ne^ s'y prêta point, car il trouvait Salvador ignorant de la Massore et de tout ce qui regarde la critique de l'Écriture ; il regrettait aussi que le Juif de Pignerol n'eût point de goût pouf la grammaire. Mais il aimait fort à disputer avec lui, jugeant qu'il était très savant dans sa loi, bien que donnant trop dans les visions de la Cabbale et dans les Allégories. Cela s'expliquait d'ailleurs, Salvador ayant été instruit par un Juif de Damas. Ils discutaient des Caraïtes, dont le nom est en abomination parmi les vrais Juifs, qui aimeraient mieux marier leurs iîUes à des Turcs qu'à ces renégats. Simon s'amusait à plaider leur cause ; Salvador se fâchait. Quand le prêtre demandait au Juif sur quoi était fondée telle ou telle tradition, sa réponse habituelle était : Amerou chacamenou, nos grands maîtres l'ont dit. Il avait pourtant l'esprit critique. Simon lui ayant parlé d'AbarbauU comme d'un commentateur exact pour le sens littéraire, il lui témoigna que c'était un pur compilateur et un babillard. Son grand auteur était Rasci, qu'il nommait Rebb Salomon Isaaci, parce que Rasci a joitt au seBS littéral les explications des talmudistes. Ils discutaient parfois du fameux manus-
ET d'histoire 305
satin noir, de sorte que les Juifs ne pouvaient lui reprocher d'entrer tète nue dans les temples des chrétiens et que les chrétiens n'avaient rien à dire. L'Hébreu et l'hébraïsaut étaient devenus des amis inséparables.
Les Juifs de Metz ne furent pas plutôt arrivés à Paris qu'ils se rendirent chez Salvador (i), qui logeait au Fort Meulan, rue Quincampoix. Quand il eut appris d'eux que le trésor des souffrances humaines, déjà riche de tant de misères juives, s'était enrichi encore du martyre de Raphaël, il en oublia le Tamuldet même ses monopoles. Il se mit tout entier à leur service, eut vite fait de gagner à leur cause son ami de l'Oratoire et, comme le péril pressait, les mena chez le marquis de Berny, fils du comte de Lionne, et secrétaire des Commandements du Roi.
Le marquis de Berny reçut fort bien ces pauvres gens, qui lui exposèrent leur requête (1). « Comme les ennemis des Juifs n'avaient pu trouver depuis tant d'années aucun sujet de plainte contre leur conduite, ils s'étaient efforcés de es rendre odieux par Ténormité d'un crime dont ils avaient accusé un des leurs. » Le Parlement de Metz avait condamné Raphaël « sur la
(1) Graetz, Hist. des Juifs^ t. X, p. 172.
(1) Arrêt du Conseil d'État du Roi rendu le 28 avril 1670 en faveiu* des Juifs établis à Metz. L'arrêt commence comme suit : « Sur la requeste présentée au Roi étant en son Conseil par la communauté des Juifs établis en la ville de Metz, contenant que leurs ennemis... » Toutes les citations qui suivent sont empruntées à cette requête telle qu'elle est analysée par l'arrêt royal. Le texte de l'arrêt est reproduit in extenso à la suite du factum de Richard Simon.
306 ESSAIS DE POUTIQUE
déposition de quelques témoins, gens de néant, mandiés etappostés, et sur de simples conjectures et soupçons». Les « suppliants » n'étaient pas dans l'intention « de prendre le fait et cause d'un juif étranger » — Raphaël n'était pas sujet du Roi de France, — « quelque injurieuse que leur fût cette condamnation; » mais « leurs ennemis s'en étaient voulus servir pour les opprimer et pour les perdre ». Depuis leur départ de Metz, les persécutions avaient redoublé. Les corps de métiers, jaloux de la concurrence juive, n'avaient machiné leur horrible trame contre Raphaël Lévy que pour provoquer un mouvement qui aboutirait à l'expulsion des Israélites. Ils continuaient leur agitation. Le Parlement était leur complice. Les cendres du « Saint » avaient été à peine jetées aux quatre vents que le Parlement avait fait emprisonner sans preuve] aucune Mayeur Schoiiabbe, qu'on accusait d'avoir voulu assas siner un marchand de chevaux, nommé Clausquin, mort il y a huit ans. 11 avait décrété ensuite contre Abraham Spire, qui avait pris la fuite, et contre Lazare Wilstat, qui avait été incarcéré, comme complices de Gédéon Lévy et de Raphaël. En dernier lieu, il avait permis, par arrêt, au substitut d'ouvrir une information générale contre les Juifs, « d'informer notamment de la multiplication des familles des suppliants, de leurs crimes prétendus et des cruautés que l'on suppose avoir été commises par eux contre les chrétiens ». Le substitut, « en exécution dudit arrêt et monitoire », s'était, par une affectation manifeste, servi de tous moyens « pour avoir quelque connaissance de choses
ET d'histoire 307
qui ne sont point et pour avérer des crimes qui n'ont jamais été commis ». Il entendait beaucoup de faux témoins, et c'étaient surtout des débiteurs des Israélites.
Les suppliants se jetaient donc aux pieds du Roi pour implorer son secours et lui demander une protection que les Rois ses prédécesseurs et lui-même ne leur avaient jamais refusée. Ils affirmaient que leur nombre n'était accru dans la ville de Metz qu'en vertu de déclarations bien et dûment vérifiées ; les cruautés dont on les accuse envers les chrétiens sont pures illusions, qui n'ont pour fondement que la malice et l'envie de leurs ennemis.
M. de Berny promit aux délégués de transmettre leurs plaintes au Roi. Pour Raphaël, il dit : « Que voulez-vous ? Votre Juif est mort ; pourquoi ne vous êtes-vous pas adressés plus tôt à moi (1) ?» Il y avait beaucoup de vrai dans cette réponse.
Louis XIV fut aussi facilement convaincu que 1& secrétaire de ses Commandements. Il lui ordonna presque aussitôt « d'écrire au sieur de Choisy, commissaire départi en la généralité de Metz », qu'il eût à s'informer de cette affaire, « pour ensuite, sur avis de Sa Majesté, être fait droit aux suppliants ainsi qu'il appartiendra (2) ». Le sieur de Choisy fit, en conséquence, savoir au président du Parlement de Metz « que l'intention de Sa Majesté était que le procès de Raphaël Lévy, celui de Mayeur Schoiiabbe, et les infor-^
(1) Récit rabbinique.
(2) Arrêt du 18 avril 1610.
ET d'histoire 309
est datée de Saint-Germain-en-Laye, le dix-huitième jour d'avril 1670, et est ainsi conçue :
« Veu la Requeste et les divers arrests des 16 janvier, 5 février et 29 mars derniers, tout considéré, le Roi étant en son Conseil, a ordonné et ordonne que ledit Parlement de Metz envoyera incessamment à Sa Majesté, à la diligence de son Procureur général, les motifs de Tarrest rendu contre ledit Raphaël Lévy et toutes les procédures, charges et informations faites contre lesdits Juifs ;
» Ce pendant fait ladite Majesté très-expresses défenses audit Parlement de mettre à exécution ledit arrest du 29 mars dernier rendu contre ledit Schoiiabbe et autres jusqu'à ce que autrement par Sa Majesté en ait été ordonné (1). »
L'arrêt, comme d'usage, fut signifié par huissier au substitut du Procureur général au Parlement de Metz, «à ce qu'il n'en prestende cause d'ignorance ». Audessous de la mention : « Car tel est notre plaisir», étaient la signature du Roi et, plus bas, celle de Hugues de Lionne, avec paraphe.
Cette procédure, par laquelle le Roi évoquait devant son Conseil celles des décisions des Parlements contre lesquelles des protestations étaient venues jusqu'à lui, constituait, sous l'ancien Régime, la plus haute de toutes les prérogatives de la Monarchie (2). Comme il
(1) Archives nationales, Arrêts du Conseil, vol. 76, n» 32, E.
(2] Le nouveau style du Conseil d*Êtat et privé du Roi, par François Duchesne, historiographe ordinaire du Roi, Paris, chez
était la source de toute autorité, le Roi était également la source de toute justice. Il s'était donc attribué le droit de suspendre même les décisions au criminel des €ours qui se prétendaient souveraines ; celles-ci ne cessèrent d'ailleurs pas, jusqu'au dernier jour de la Royauté, de protester, bien qu'en vain, contre cette prétention (1). L'évocation, participant à la fois de l'antique translatio litis et de la moderne cassation, signifiait avant tout que le Roi tenait pour mal rendus les jugements et arrêts qu'il avait retenus. C'était en fait la suspension de tous les effets du jugement attaqué ; cette suspension pouvait être temporaire ou définitive. Le Conseil du Roi n'avait pas pour mission de juger lui-même à nouveau, quand elle était criminelle, l'affaire qu'il avait évoquée. Il n'eût point voulu de ce droit et le Règlement du 17 février 1660 ne le lui conférait point, « parce que le Roi, dont la sacrée personne y est toujours présente, a les mains pures et innocentes (2) ». Quand le Conseil s'était donc une fois saisi des pièces du procès, il ne prononçait pas un nouveau jugement. Le commentateur officiel du Règlement dit en propres termes : « On traite souvent au Conseil des affaires criminelles, mais on ne les y juge pas. » Tantôt, en effet, le Conseil renvoie l'affaire à
Rocolet, MDGLXII. — Voir notamment la 2* partie, ch. xv. Des instances criminelles qui se traitent aux Conseils du Roi. — Cf. Encyclopédie, t. IV, p. 162 et suiv., article : Évocation,
(1) Cf. Remontrances du Parlement de Paris au XVIII* siècle, publiées par Flammermont et Maurice Tourneux, t. Il, Rem, des 4-5 juin 1767.
(2) Le nouveau style, p. 219.
ET d'histoire 311
d'autres juges parce que les premiers lui ont paru suspects ; tantôt il se contente d'avoir, par l'évocation, annulé ou suspendu le verdict qu'il arrête au passage et qu'il peut garder indéfiniment. De toutes manières, dans tous les cas, la page injuste était arrachée : elle n'existait plus (i).
C'avait été Fun des premiers actes de Louis XIV, après la mort de Mazarin, quand la Royauté se personnifia en lui qui était l'État, de rappeler aux prétendues Cours souveraines les droits de la justice royale, qui les dominait toutes, et l'obéissance qu'elles devaient au Conseil, c'est-à-dire au Roi. Telle fut la fameuse ordonnance de Fontainebleau. « Le Roi avait souvent re-
(1) L'année qui suivra l'affaire du meurtre rituel de Metz, le Roi évoquera ainsi les procédures criminelles commencées en Ouyenne, et notamment à Gennes, contre les prétendus sorciers. « En attendant le règlement général sur la qualité des preuves sur lesquelles la conviction du crime de Sortilège pourra ■être établie », le Roi n'entend pas que ses juges continuent à appliquer, en plein grand siècle, des lois qui datent du plus obscur moyen âge. — Arrêt du 20 juillet 1671 par lequel le Roi, en attendant le règlement général sur la qualité des preuves sur lesquelles la conviction du crime de Sortilège peut être établie, ordonne que toutes les procédures criminelles commencées en Guyenne ■contre les prétendus sorciers seront envoyées au Conseil. (Arch., nat.. Arrêts du Conseil , vol. 81, n° 11, E. 1764). — Arrêt similaire, à la même date, sur les procédures criminelles commencées par le Parlement de Pau (vol, 79, n'» 34, E. 1762). — Arrêt similaire, du 23 octobre 1671, sur les procédures commencées par les juges <ie Gennes (vol. 81, n° 81, E. 1764, etc.) — Il ordonne que ses lieutenants criminels poursuivent seulement les individus « qui, pour faire des gains illicites et troublant le repos des familles, ont publié qu'ils connaissaient les sorciers et se sont ingérés à les indiquer ». (Arch. nat., vol. 81, n» 115, E. 1765, Arrêt du 19 octobre 1672.)
ET d'histoire 313
Ainsi, dans raffaire de Metz, le Roi avait écarté d'abord, sans les discuter, les conclusions du substitut tendant à l'expulsion générale de la Communauté ; il dessaisissait maintenant son Parlement de Metz de tout examen ultérieur du procès, lui faisant en outre très expresses défenses de mettre à exécution les arrêts déjà rendus contre les Juifs qui avaient été l'objet de poursuites à l'occasion du procès de Raphaël. S'il n'était en son pouvoir de rendre la vie au malheureux colporteur de Boulay, il prescrivait de rendre la liberté à ses prétendus complices. Tant qu'il n'en serait pas autrement ordonné par le Roi, toutes les procédures seraient interrompues.
11 n'y avait pas moyen, cette fois, pour le Parlement messin de ne pas obéir. 11 conservait secrètement l'espoir de faire revenir le Roi sur son ordonnance, même de lui faire, après nouvel examen, adopter des conclusions tendant à l'expulsion. L'on verra plus loin qu'il aura une dernière velléité de révolte. Mais, pour le moment, il n'avaft qu'^à s'incliner devant le royal bon plaisir. Le Gouverneur reçut, d'autre part, des ordres formels pour faire cesser l'effervescence qu'entretenaient des perquisitions sans cesse renouvelées dans le quartier israélite. Tous les procès commencés furent interrompus, et les malheureux qui avaient été incarcérés virent, l'un après l'autre, la porte de la prison s'ouvrir devant eux. Ceux qui avaient déjà payé l'amende en firent le sacrifice : ils ne redemandèrent pas leur argent.
Quand les députés revinrent de Paris et rapçortèteat
l'arrêt signé par le Roi, ils furent accueillis avec de grandes manifestations de joie. L'évocation de tout le procès devant le Conseil d'État, c'était, en droit, sinon en fait, l'annulation de l'arrêt qui avait condamné Raphaël et de toute la procédure qui avait suivi. Les Juifs étaient particulièrement heureux que le pilier d'infamie ne serait pas érigé sur la place de leur quartier. Ils avaient redouté l'expulsion en masse et il leur était permis de continuer à habiter cette terre de France qui leur avait été bien dure, mais qu'ils aimaient déjà. Le nom du Roi, sans oublier celui de Salvador, furent bénis et glorifiés dans la Synagogue.
Cependant les ennemis des Juifs ne s'avouaient pas -encore vaincus. Ils essayèrent d'abord de provoquer des troubles dans la ville, y faisant courir le bruit tantôt que d'autres femmes chrétiennes avaient perdu leurs enfants, tantôt que le petit Didier avait été retrouvé, « caché dans un tonneau à clous afin d'en extraire le sang ». Comme le vent avait tourné, l'intendant fît une proclamation défendant de molester les Juifs sous peine de 10 rixthalers d'amende.
La corporation des marchands, qui était l'àme de cette guerre, tenta ensuite de presser sur l'opinion du Roi. Ce fut alors qu'elle fit paraître, à Paris, V Abrégé du procès des Juifs de Metz (1). Le factum ne contient pas que le récit du crime dont Raphaël avait été accusé. Après ce récit d'une feinte modération vient un long exposé de tous les autres crimes que commettent « ces
(1) Le permis dlmprimer est du 20 mai 1760.
ET d'histoire 315
abominables Juifs » (1), de leurs sacrilèges, de leurs usures et pilleries, de leurs ruses et artifices pour tromper les fidèles. Commentant Tarrôt qui ne condamne Mayeur Schouabbe qu'à l'amende : « On dira peut-être,, écrit Fauteur, que le Parlement pouvait prononcer un jugementplus sévère contre ce Juif et contre la Communauté misérablement coupable de la mort de Tenfant enlevé par Raphaël. Mais on ne peut les punir avec assez de sévérité qu'en les chassant et banissant du royaume, et ce droit de bannir tout un peuple ne dépend que du Prince (2). »
C'est donc au Prince qu'on s'adresse, au fils aîné de l'Église, pieux autant que juste. On lui rappelle que «le. bannissement des Juifs hors du royaume n'est pas chose nouvelle (3) ». Philippe- Auguste n'a-t-il pas fait un édit, en l'année 1182, « par lequel il les bannit à perpétuité de ses États, permet de piller leurs maisons et leurs synagogues (4) » ? Son père Louis XIII n'a-t-il pas renouvelé cet édit, du moins en sa première partie (5) ? On lui propose enfin l'exemple de l'Allemagne d'où l'on écrit que l'Empereur a chassé les Juifs de ses États (6),, — ce qui, d'ailleurs, n'était point vrai.
Salvador fut avisé que V Abrégé était de nature à faire impression sur l'esprit du Roi. Il demanda à son ami Richard Simon d'aiguiser sa meilleure plume et de
(1) Abrégé, p. 66.
ET d'histoire 317
ses recherches « pour un théologien qui ne veut pas se borner aux ronces de la scolastique (i) » ; il lui avait fallu de hautes et courageuses protections, celle de Tarchevêque de Paris et celle du Père Bertad, supérieur de rinstitution de l'Oratoire, pour continuer ces études ; mais il avait triomphé finalement des résistances et, après avoir fait un cours brillant de philosophie au collège de Juilly, il avait passé devant Tévéque de Meaux, qui était M. de Ligni, une soutenance qui avait fait grand bruit.
L'ayant trouvé avec plaisir « orthodoxe et non janséniste (2) » (Simon avait dit qu'il était péripatéticien pour la vie), l'évéque, qui allait l'ordonner prêtre, l'avait examiné sur la Bible. « On trouve assez, avait dit M. de Ligni, de philosophes et de théologiens dans l'état ecclésiastique, mais on ne voit pas qu'on s'applique aux langues orientales et qu'on lise l'Ëcriture sainte dans sa source. — Ah! quelles délices ! quelles délices! monseigneur, reprit Simon, de lire les Livres sacrés en euxmêmes ! Que la langue hébraïque a de douceurs et de charmes pour les savants ! » Le prélat, baissant un peu les yeux, repartit : « Je l'ai ouï dire ainsi à MM. de Muys et de Flavigni qui étaient de très doctes hébraïsants. Vous avez donc du goût pour cette belle langue ? » Simon, « à qui l'eau en venait à la bouche », dit qu'il en savait les éléments et qu'il avait eu toute sa vie un grand attachement à la lecture des Livres sacrés. « Que vous
(1) Éloge j p. 5.
(2) Vigneul-Marville, Mélanges d'histoire et de littérature^ t. II» p. 226.
ET d'histoire 31^
Le facium (1) servant de réponse à ï Abrégé commence, très habilement, par une élégante flatterie à l'adresse du Roi. L'abbé s'étonne que l'on ose en appeler à l'opinion de l'arrêt royal du 18 avril ; il s'exprime ainsi : « L'auteur du libelle diffamatoire fait contre les Juifs de Metz témoigne assez la mauvaise volonté qu'il a contre toute la nation juive, lorsque, nonobstant l'arrêt du Conseil qui porte très expresses défenses de faire aucune poursuite contre les Juifs de Metz, le Roi se réservant la connaissance de cette affaire, à l'exemple de plusieurs Papes et Empereurs, il a malicieusement fait imprimer son livre pour rendre odieuse cette nation ,. qui est aujourd'hui plutôt en état de faire pitié que d'être l'objet de la vengeance de quelques Chrétiens. Mais les preuves dont il se sert pour appuyer le jugement rendu contre Raphaël Lévy et prévenir en même temps la justice du Roi par ses médisances, sont si faibles qu'on n'aurait point besoin de les réfuter, si l'on n'avait dessein de faire voir la fausseté des crimesdont on accuse depuis longtemps les Juifs. »
M. Bruzeu de la Martinière, neveu de Richard Simon ,^
(1) Le factum est intitulé : Factum servant de réponse au livre intitulé : Abrégé du procès fait aux Juifs de Metz. Imprimé à Paris en 1670, il a été reproduit au chapitre vm de la Bibliothèquecritique ou Recueil de diverses pièces critiques^ « dont la plupart ne sont point imprimées ou ne se retrouvent que difficilement,, publiées par M. de Sainjore qui y a ajouté quelques notes » ; à Baie, par Christian Wackermann, à l'enseigne d'Érasme, mdccix. Il s'y trouve quelques variïuites insignifiantes, de pure forme. Le factum est conservé à la Bibliothèque nationale, Recueil Thoisy, 437 Z 2284, Zgf70. — M. de Sainjore est un pseudonyme de Richard Simon.
ET d'histoire 321
si grande impression sur Tesprit du peuple que les papes et les princes eurent besoin de toute leur autorité pour arrêter le cours des cruautés qu'on exerçait contre ces malheureux (i). »
Simon cite ici les paroles de plusieurs grands saints et « de plusieurs grands papes qui prirent la défense des Juifs quand ils les virent injustement persécutés ». C'est d'abord saint Bernard, « dans une lettre adressée à Henry, archevêque de Mayence, où il réfute cette pernicieuse hérésie du moine Randulphe qu'il appelle homicide et père du mensonge, homicida et pater mendacii ». C'est ensuite le pape Grégoire IX qui proteste contre les mensonges, « ayant été fléchi par les pleurs des Juifs et sachant bien, dit-il, qu'ils ne sont nullement coupables des crimes que les Chrétiens leur imputent pour avoir leur bien, en abusant de la religion pour donner quelque couleur à leur avarice ». Afin que sa lettre eût plus d'autorité », le pape Grégoire propose l'exemple de ses prédécesseurs Calliste, Eugène, Alexandre, Clément, Célestin, Innocent et Honorius « qui avaient aussi pris la défense des Juifs et prononcé anathème contre ceux qui continueraient à les persécuter ». Il écrivit plus tard à saint Louis sur ce même sujet ; l'encyclique qui commence par ces mots : Lacrymabilem Judasorum Franciœ, rappelle aux Chrétiens « qu'ils sont redevables aux Juifs des fondements de leur religion ».
Les papes Innocent lY et Benott XII intervinrent de
même en faveur des Juifs « accusés malicieusement de crimes dont ils n'étaient point coupables, comme de manger à Pâques le cœur d'un enfant chrétien (i) ».
Pourquoi réveiller aujourd'hui ce détestable fanatisme, condamné par l'Église ? « La France n'a-t-elle pas assez appris, pendant la Ligue, ce que le zèle ou plutôt la fureur de la religion peut faire sur l'esprit du peuple et même sur celui des chefs (2) ? »
Si, d'ailleurs, on cherchait dans les greffes les actes des procès qui ont été faits aux Juifs, on y trouverait un grand nombre d'arrêts en leur faveur. A Vérone,, en 1603, un Juif nommé Joseph fut accusé d'avoir fait un enlèvement semblable à celui qu'on a imputé à Raphaël Lévy. Les juges, étant très bien instruits des lois et des coutumes hébraïques, reconnurent l'innocence de Joseph et l'imposture de son accusateur.
Les Juifs de Metz espèrent la même justice du Roî Très-Chrétien et de son Conseil, qui découvrira facilement toutes les calomnies dont on a chargé jusqu'à présent leur nation. Ils espèrent de Sa Majesté que, loin de les bannir de Metz, elle les conservera, à l'exemple des Rois ses prédécesseurs.
On prie les Chrétiens de se souvenir que leurs pères ont été accusés du même crime, comme on peut le voir dans Minutius Félix, dans TertuUien et dans plusieurs autres de leurs anciens auteurs (3).
Il ne suffisait pas d'avoir accusé les Juifs de cruauté,.
(1) P. H5 et 116.
ET d'histoire 323
il fallait encore les faire passer pour magiciens. Ici encore, les Chrétiens ne devraient pas être si faciles à accuser les Juifs de magie, sachant bien que ce sont les crimes dont on a accusé leurs premiers martyrs (i).
Un passage de V Abrégé a surtout étonné Simon : c^est quand l'auteur attribue le courage de Raphaël pendant les plus fortes douleurs de la torture « aux paroles qu'il avait commencé à lire avant que d'être appliqué à la question (2) ».
« Et quand même, s'écrie-t-il, il serait vrai que les Juifs attribueraient quelque vertu aux paroles, pourrait-on les blâmer avec justice de l'usage si saint qu'ils en font, ne les prononçant que dans l'esprit de Dieu, dans lequel ils mettent toute leur confiance (3) ? »
Quand Raphaël, au moment de quitter la prison pour marcher au supplice, « s'attacha autour de la tête et du bras gauche deux courroies de cuir qui étaient nouées au milieu », le greffier de Metz les lui fit quitter « dans la pensée que ce ne fût encore quelques sortilèges ou quelques charmes (4) ».
Comment, riposte Richard Simon, a-t-on pu attribuer à la magie ce qui est commandé aux Juifs, au chapitre XIII de V Exode et au chapitre vi du Deutéronome? Ne leur est-il pas ordonné d'avoir les préceptes de la Loi attachés à leur bras et devant les yeux lorsqu'ils prient Dieu? « Jésus-Christ, même étant Juif, s'est
(2) Abrégé, p. 53.
(3) Simon, p. 122.
(4) Abrégé, p. 57.
ET d'histoire 325
pas yraisemblable, « parce qu'il ne lui en pouvait revenir aucun profit ni bénéfice ».
Plusieurs témoins, qui ont été ouïs, disent avoir vu un homme portant un enfant : cela n'est ni nouveau ni criminel. Quelques-uns disent que cet homme avait la mine d'un Juif : mais, ayant vu l'accusé, ils ont reconnu que ce n'était pas lui. Une bouchère a soutenu que c'était lui : mais elle s'est coupée et a dit l'avoir vu passer avant que l'enfant fût perdu. Au surplus, selon la déposition de son mari, elle était au lit, et sa chambre n'a point de jour sur la rue ; elle ne pouvait donc avoir vu Raphaël le 25 septembre. '
Ainsi l'on ne peut pas dire qu'il y ait un seul témoin qui le charge.
D'autre part, la rencontre inopinée du cadavre dans le bois est un ouvrage de la Providence divine, qui semble avoir travaillé à sauver Raphaël pendant que les hommes conspiraient sa perte ; son alibi est si véritable qu'il l'avait posé, avec plusieurs autres faits servant à sa justification, dans le premier interrogatoire, avant qu'aucun témoin lui ait été confronté et avant qu'il ait su de quelle heure les témoins parlaient.
Le Factura de Richard Simon ne fut imprimé qu'à un très petit nombre d'exemplaires, « pour les juges et pour quelques personnes de qualité (1) ». 11 est probable que Salvador se chargea de répandre « l'impitoyable réfutation (2) », selon le mot de l'abbé Gré- Ci) Note de la Biblioth. critique, p. 109.
(2) « La réfutation impitoyable de Sainjore. » (Grégoire, app. III* p. 203.)
goire, parmi les grands seigneurs qui lui voulaient du bien. Ces grands seigneurs connaissaient le mot de La Bruyère : « Un coupable puni est un exemple ; un innocent condamné est Tafifaire de tous les honnêtes gens ».
L'oratorien Simon ne fut pas d'ailleurs le seul avocat qui plaida la cause des Juifs; ils en trouvèrent un autre sur lequel ils n'eussent probablement pas osé compter et qui était M. le marquis de Louvois, ministre de la guerre. Non seulement il s'opposa à leur expulsion, mais il exprima l'avis qu'ils n'étaient pas encore assez nombreux, du moins à Metz (1). L'auteur de Y Abrégé les avait dénoncés comme vendant, en temps de guerre comme en temps de paix, « de méchants chevaux refaits » qu'ils achetaient en Allemagne (2) ; l'intendant Turgot, dans son rapport au Roi, certifie au contraire que la remonte qu'ils fournissaient à la cavalerie était fort bonne, que leur fourniture des équipages était également bonne et « meilleur marché » que toute autre ; « le Ministre de la guerre leur en avait fait sentir plusieurs marques de protection (3) ».
Il convient aussi de faire observer qu'on ne trouve, à aucun moment de cette histoire, trace d'une intervention du clergé lorrain (4). C'est le corps des métiers
(1) Mémoire de Turgot au Roiy p. 53.
(2) Abrégé, p. 67.
(3) Mémoire au Roi, p. 53.
(4) Il est curieux que V Histoire générale de Metz, par des religieux bénédictins de la congrégation de Saint- Vannes, publiée à Metz, en 1765 (6 volumes), ne fasse pas mention du procès de Bapbaël. Dom Jean François et dom Nicolas Tabouillot, les au-
ET d'histoire 327
qui suscita et mena toute Taffaire. Le potier, disait déjà Hésiode, hait le potier. Le marchand chrétien détestait le marchand juif.
Le Roi eut vite fait de se décider. D'abord, il n'aimait pas qu'on cherchât à lui faire la leçon, à lui dicter son devoir, et c'est ce que le Parlement de Metz s'était permis. Il n'avait ensuite aucune haine contre les Juifs, qu'il méprisait sans doute un peu, mais qui ne lui avaient jamais donné sujet de plainte, dont Louvois se louait et que Hugues de Lionne lui présentait comme très dévoués à sa personne: Peut-être aussi que le prince de Condé, qui voulait du bien à Salvador, lui glissa une parole favorable. Quoi qu'il en soit, après nouvel examen des pièces, le Roi refusa formellement de donner aucune suite « au surplus des fins et conclusions des requêtes du Procureur général de Metz ». Ces conclusions étaient échafaudées sur une accusation qu'il tenait pour fausse et mensongère. Non seulement, il n'expulsa point les Juifs messins, mais encore il leur maintint tous les privilèges étendus qu'il leur avait accordés au début de son règne, lorsqu'il avait été à Metz avec M. le cardinal de Mazarin et avait visité leur
teurs de cette histoire, avaient pourtant suivi pour cette époque (préface, p. xiv) le journal manuscrit de Maillets-de-Buy, de 1663 h 1697 ; les mémoires de M. de Turgot, intendant à Metz de 1696 à 1700; rhistoire manuscrite) ecclésiastique et civile de la ville de Metz jusqu'en 1720 par le Père Benoît Picard de Toul, capu- ■cin; et l'histoire manuscrite de dom Théodore Brocq, sous le titre de Recueil historique de ce qui est arrivé de plus remarquable et de plus certain dans la plus célèbre ville de Metz depuis le temps de Jules César inclvMvement jusqu'en Vannée i756^
temple. Pour les procédures commencées, puis interrompues, contre les prétendus complices du prétendu meurtrier, il n'était pas dans son intention de les re» prendre.
On ne saurait dire que l'éloquente raison de Richard Simon eût triomphé, car rien ne prouve que le Roi ait lu son factum. Mais c'est un fait que la campagne menée par les corps des métiers de Metz, avec l'aide du Parlement, pour obtenir, avec la confirmation de l'arrêt contre Raphaël, l'exil de la communauté juive, échoua complètement.
Il est probable que les choses en seraient restées là si le Parlement n'avait commis une singulière imprudence. Il avait donné, le 21 mars, un décret de prise de corps contre Abraham Spire. Ce Juif était accusé, avec Lazare Wilstat, d'avoir offert, lors du procès de Raphaël, cinquante piastres à un nommé Oulri « pour aller chercher dans le bois où les Juifs avaient fait exposer la tête de l'enfant et les habits (1) ». Spire s'était enfui et le Parlement l'avait impliqué dans l'arrêt du 29 mars qui condamnait Mayeur Schoûabbe pour impiété ; il avait ordonné « que le procès commencé contre lui serait continué (2). ». Là-dessus était intervenu l'arrêt du Roi faisant expresse défense au Parlement « de mettre en exécution ledit arrêt du 29 mars contre Schoiiabbe et autres jusqu'à ce que autrement par Sa Majesté en soit ordonné ». Spire considéra qu'il était l'un de ces autres et, comme il était ab-beth-dUiy
(1) Abrégé, p. 70.
ET d'histoire 329
c'est-à-dire chef de justice à la Synagogue, il manifesta rintention de rentrer à Metz et d'y reprendre ses occupations, qui n'étaient d'ailleurs pas exclusivement judiciaires. Le Parlement se risqua à méconnaître l'ordre absolu du Roi ; il annonce que, si cet inculpé sortait de son quartier, il le ferait aussitôt incarcérer, vu qu'il n'était pas nommément désigné dans l'arrêt du Conseil d'Ëtat. Les Juifs, qui avaient appris à connaître la justice du Roi et qui auraient pu se glorifier, avec Molière,
De vivre sous un prince ennemi de de la fraude,
envoyèrent aussitôt deux des leurs, Isaachar Mayeur et Léon Ducas, à Paris, pour présenter une nouvelle requête au Conseil (2 août 1670).
Le Conseil statua dans le mois, décidant, le 29 août, que le cas d'Abraham Spire entrait dans la catégorie de l'ordre royal et que dès lors « rien ne pourrait lui être fait jusqu'à ce que le Roi en ait autrement ordonné ». Ainsi s'exprimèrent les députés de la communauté quand ils revinrent à Metz, et ils traduisaient fidèlement l'arrêt du Conseil : « Sa Majesté, étant en son Conseil », faisait, en effet, « de nouveau très expresses inhibitions et deffenses tant au Parlement de Metz qu'à tous autres juges et officiers de mettre à exécution contre ledit Abraham Spire ledit décret du 21 mars », et cela « à peine de trois mil livres d'amendes et de tous despens, dommages et intérêts contre les contrevenants (1) ».
L'ordre était formel, le ton de l'arrêt exceptionnelle-
(!) Arch. Nat Ai^êts du Conseil, Vol. 76, n« 63, E. 1739.
330 ESSAIS DE POUTIQUE
ment sévère. La menace d'une amende, en cas d'infraction, était humiliante et, bien plus encore, celle d'avoir, le cas échéant, à payer des dommages et intérêts aux misérables Juifs que le Parlement s'aviserait de molester. Le manuscrit, qui est aux Archives, porte, en tête et à gauche, le nom du marquis de Berni. Le fils de Hugues de Lionne avait été sans doute rapporteur de l'affaire. Le Parlement comprit enfin quelle était la volonté de Louis XIV et, cette fois, posa définitivement les armes.
On est porté à croire que le Conseil d'État garda quelque rancune au Parlement de Metz pour avoir soulevé cette chicane. Le registre des minutes d'arrêts du Conseil reproduit, en effet, un arrêt du 3 octobre 1671^ « par lequel le Roiveutetentendque tousses officiers de la Cour du Parlement de Metz soient tenus et obligés à l'avenir de servir assidûment en leurs charges durant le temps de leur semestre ou du moins, quatre mois chacune année, autrement qu'ils soient privés de leurs gages (1). » Les juges de Metz, après avoir essayé de forcer la main à Louis XIV, avaient feint de se désintéresser de leurs travaux. Le Conseil les rappelait à l'ordre.
Les Juifs continuèrent, pendant quelque temps encore, à être accusés périodiquement d'avoir enlevé des enfants chrétiens. Aucune de ces affaires n'eut de suite sérieuse. En 1677, l'accusation fut renouvelée par le fils du bourreau contre deux passants du nom de Fauville et de Lion ; ce gamin les avait dénoncés en pleine
(l)Arch. Nat. Arrêts du Conseil. Vol. 79, n* 70, E. 1762.
ET d'histoire 331
rue comme portant un enfant chrétien sous leur manteau ; ils avaient riposté par quelques coups. Le gouverneur fit arrêter les Juifs, mais, les ayant reconnus innocents, les relâcha et envoya le fils du bourreau en prison. Gomme il n'était pas âgé de douze ans, le bailliage décida qu'il serait fouetté par son père. Le Roi, informé, trouva que l'arrêt n'était pas assez rigoureux.
Le Parlement de Metz se vengea, par la suite, sur les protestants des déceptions dont il avait été abreuvé dans l'affaire des Juifs. Il trouva ainsi moyen de satisfaire sa passion et de rentrer en grâce auprès du Roi. Il enregistra avec joie la révocation de l'Édit de Nantes, M. Paul de Chêne vix, doyen des conseillers de la Cour, conseiller depuis la création du Parlement (il avait été l'un des juges de Raphaël), était protestant ; il se convertit. Peu de temps après, étant sur son lit de mort, sa conscience lui parla et il refusa les sacrements. La Cour, Chambres et semestres assemblés, décida, en conséquence, le 28 novembre 1686, que le cadavre de ce vieillard relaps serait livré au bourreau et traîné sur la claie. Ce qui fut fait.
Les Juifs de Metz eurent, pendant d'assez longues années, la coutume de jeûner au jour anniversaire de la mort de Raphaël Lévy qu'ils appelaient, pour le glorifier, le Rabbi et le Saint. L'abbé Grégoire, dans son livre sur la Régénération physique^ morale et politique des Juifs, constate, en 1788, que cette coutume était encore en vigueur.
!•' décembre 1897.