BENJAMIN DISRAELI
Si Ton en croit la plus décevante des sciences, — c'est la statistique, — Benjamin Disraeli, lord Beaconsfield, serait, de tous les hommes d'Etat contemporains, M. le prince de Bismarck toujours excepté, celui qui a inspiré le plus grand nombre de biographes. Beaucoup de ces biographies ne sont que des pamphlets, et quels pamphlets ! Mais l'auteur de Coningsby ne s'inquiéta jamais des calomnies et des mensonges dont ses ennemis le poursuivirent pendant plus d'un demi-siècle. On s'occupait de lui, on s'occupait de lui passionnément : c'était l'essentiel ; il n'eût redouté que le silence. Le jour où les petits ramoneurs cessèrent de se retourner dans la rue, madame Récamier comprit que
épaisse sur la joue gauche », des yeux « sombres comme FErèbe », un costume extravagant et harmonieux, « habit de velours doublé de satin blanc, manchettes de soie noire aux franges pendantes, canne d'ivoire incrustée d'or », — la foule répond avec empressement à son appel. Duchesses et petites bourgeoises, cotonniers et marquis, artisans et artistes, les socialistes avec les tories, entrent dans cette boutique des Mille et une Nuits, Tous en ressortent également séduits et troublés.
Le beau marchand s'est bien gardé de leur offrir d'abord sa pacotille, de déployer ses étoffes, ses broderies, ses tapis, d'étaler ses denrées coloniales, sa bijouterie de chrysocale et de verre : « Asseyez-vous, causons. » Il revient de Palestine, d'Egypte, de Grenade; il en a rapporté les jolies habitudes. On passe sur des plateaux de filigrane du café de Moka, des confitures de rose, du vin doux, des cigarettes de Latakieh. Ce n'est pas un magasin, c'est un salon. La conversation est éblouissante de verve et d'esprit. Quel charmeur que Contarini Fleming! quel séducteur que Vivian Grey! L'heure passe ; il faut se retirer ; mais comment partir sans acheter quelque chose? comment marchander, après avoir été si royalement traité? Donc on achète, — et c'est là qu'il vous attendait, non pour les quelques pièces d'or qui tombent dans sa bourse tressée de soie et brodée de perles, mais parce que, entrés chez lui avec mille préjugés, vous sortez, ayant laissé ces préjugés au fond d'un verre de vin de Chypre. Vous emportez en échange tout un bagage d'idées nouvelles, de
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vues lumineuses des notions précises et sûres sur les sciences qui paraissaient le plus rébarbatives, des conceptions ingénieuses et fines, des résolutions inattendues et hardies. Vous n'avez cru lire qu'un roman, un conte, une historiette: vous voilà transformé, estampillé à la marque du magicien oriental; vous ne voyez plus du même œil ni la politique, ni la société, ni les colonies, ni les classes ouvrières, ni le libre-échange, ni l'aristocratie, ni la démocratie, ni les corn-laws, ni le household suffrage, ni l'Eglise d'Irlande. Le philtre a opéré.
En revanche, il met dans sa politique la poésie, la grande allure poétique. Il passe par les mêmes épreuves, il subit les mêmes affronts, il lutte contre lesmêmes difficultés que ses rivaux, mais il n'a pas la même posture devant les tempêtes. Une campagne électorale, une intrigue parlementaire, un ministère, une agitation politique, c'est une cuisine assez uniforme, assez monotone : tout est dans la sauce ; celle qu'y met ce cuisinier est d'un merveilleux et surprenant ragoût. On n'a pas encore, je crois, comparé la poésie à une sauce ; il faut commettre ce blasphème pour bien comprendre notre Benjamin. lia poursuivi, sans doute, au cours d'une aussi longue carrière, des entreprises qui étaient par elles-mêmes nobles et dignes d'estime, l'assistance publique dans les campagnes, l'émancipation
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avec lui un air d'aristocratie, d'élégance: ce juif leur donne des ailes.
Il lui arrive de poursuivre des résultats qui n'ont rien de noble et que ses ennemis peuvent appeler vils ; il devrait, en bonne logique, ramper pour les atteindre : il vole toujours. Nul n'a jamais mieux co^nu et pénétré le goût des masses pour le drame, l'épopée, l'idéal, pour tout ce qui brille, reluit, éclate et résonne, pour tout ce qui fait sortir, pendant une heure, des trivialités de la vie quotidienne. Il ne s'adresse qu'à ce goût, il ne flatte que lui. La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne : il a donné à son parti, à son souverain, à son peuple de bonnes et belles choses ; de quel geste il les a données ! Ceux qui n'avaient fait que conquérir l'Inde pour l'Angleterre ont été traînés et déshonorés dans de cruels procès; il n'a fait, lui, que présenter à la reine d'Angleterre le titre, la simple couronne d'impératrice des Indes : tout un peuple, ivre d'enthousiasme et de reconnaissance, le porte au Capitole. A côté d'un diadème d'or semé de diamants et de rubis qu'on offre sur un plat d'argent, qu'est-ce qu'un immense empire conquis dans la boue et le sang? Il prend toujours, au bon moment, l'allure superbe et fîère des héros de théâtre. Il a les allures royales des héros de tragédie, les fiertés révoltées des héros de roman. Quand il débute : « What is he ? Qu'est-il ? » demande dédaigneusement |[Drd Grey. L'intrus répond : « Je suis le petitfils d'un trafiquant italien, le fils d'un juif, et je veux devenir tout simplement le premier dans la littérature, dans la politique et dans la société anglaise;
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je serai Ixion au ciel. » En effet, il sera aimé de Junon, patronne de la plus fière aristocratie qui soit au monde, et Jupiter ne le précipitera pas. Il réussit péniblement, après trois ou quatre échecs qui n'ont pas laissé d'être humiliants, à entrer à la Chambre des communes; il parle : encore si on l'avait hué ! de tous les bancs on répond par des rires prolongés : « Le temps viendra où vous m'écouterez ! » Les honorables se tordent comme des dieux de l'Olympe. Mais les femmes applaudissent, les plus belles, les plus réputées par l'esprit r les plus élégantes, — il lui est indifférent que ce soient les plus jeunes ; — et quand on a pour soi la duchesse de Saint-Albans, chez qui l'on joue au croquet avec des raquettes d'ivoire ; lady Londonderry, dont les jardins à la Paul Véronèse ne sont pas seulement remplis de fleurs, mais de fontaines et de perruches ; la duchesse de Hamilton, chez qui l'on mange des gelinottes farcies — ô triple snob! — dans de la vaisselle plate, on peut bien se passer de la faveur des vieux parlementaires décrépits. Cette faveur des femmes et des foules, qui sont femmes, ill'aura toujours, parce que toujours, jusqu'à la fin, jusqu'à la dernière minute de cette existence tourmentée, il sait parler à l'imagination, agir en poète.
Même, et peut-être surtout, chez les peuples à tempérament froid, dans les pays de brouillard et de brume, l'imagination est le plus important des facteurs, le plus
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puissant des leviers. Qu'il s'agisse de parler à la raison pure ou d'engager la raison basse, c'est toujours à l'imagination qu'il frappe. Il n'a qu'un procédé, un seul, mais infiniment varié : le coup de théâtre. Coup de théâtre, la constitution du ^arii de la jeune Angleterre, Coup de théâtre, la guerre au couteau déclarée à Peel. Coup de théâtre, la conversion au libre-échange. Coup de théâtre, le voyage du prince de Galles aux Indes. Coup de théâtre, la proclamation de la reine comme impératrice des Indes. Coup de théâtre, l'achat des actions khédiviales du canal du Suez. Coup de théâtre, l'envoi de la flotte anglaise à Bésika au-devant des vainqueurs de Pie wna. Coup de théâtre, la mainmise sur Chypre. Coup de théâtre, la conquête des frontières scientifiques de l'Afghanistan. Ses adversaires le traitent de cabotin, l'accusent de humbug. Il sourit, il recommence, réussit encore. Il a contre lui, non pas toujours, assurément, mais plus souvent qu'un autre, les intérêts sérieux, solides, supérieurs, permanents de son parti, même de son pays : il a toujours avec lui l'espérance surexcitée de l'Angleterre. Quand il poursuit les buts les plus réalistes, c'est alors qu'il agit et parle avec le plus de poésie apparente, qu'il monte dans les nuages les plus dorés. Jeune, il défiait ses ennemis par sa beauté de prince oriental. Vieux, cassé, grimaçant, fardé, il n'a pas renoncé à plaire et à charmer, et il plaît encore, il charme toujours. Il ne peut plus donner l'amour, mais il attache une fleur, la plus mystique et la plus douce des fleurs, à sa boutonnière ; cette primevère devient la fleur des salons les plus exquis,
de toutes les femmes et de tout un peuple. Parti de rien, il arrive à tout. Ce fils d'une race proscrite est devenu le chef et le maître de la plus vieille et delà plus orgueilleuse des castes. Ce noircisseur depapier est le second, après le tout-puissant chancelier d'Allemagne, dans les conseils solennels de TEurope. La souveraine baisse la tête pour recevoir dfîiui une couronne; quand il reçoit d'elle des titres éclatants de noblesse, c'est la reine, pour un rien, qui le remercierait d'accepter. Il a connu les bas-fonds du mépris ; il conquiert la plus haute estime, celle de la probité impeccable, delà loyauté faite homme: Gladstone s'incline devant son lit de mort.
Il faudrait dire encore comment, étant le plus souple des hommes, il était aussi le plus obstiné, que ce froid et sceptique railleur savait aimer, que la générosité d'âme n'était pas étrangère à cet égoïste; comment, avide et cupide entre tous, il préférait l'élégance à la richesse ; que cet effronté était peut-être un timide et que ce craintif sut tout de suite et toujours se faire craindre ; que cet insolent était au fond un respectueux, que ce champion de l'ultra-torysme est le plus révolutionnaire des hommes d'Etat qui aient gouverné l'Angleterre ;que ce poète était le plus positif des hommes; que tous les contrastes habitaient en lui et y faisaient bon ménage. Mais ce qu'il faut dire surtout, c'est que cet homme qui n'avait pas dans les veines une goutte de sang anglais, qui était deux fois étranger à l'Angleterre comme Vénitien et comme juif, a été, du premier au dernier jour de sa vie publique, le plus Anglais des
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Anglais. Il a gardé tous les défauts et toutes les vertus de sa race; il a pris toutes les vertus et tous les vices de son pays d'adoption. Il n'a jamais cessé d'être juif, Italien, oriental dans l'âme ; et il n'y a jamais eu de plus stub'born Englishman, d'Anglais plus entêté que lui. Les plus purs descendants des vieux Saxons finirent par paraître, auprès de lui, des naturalisés de la veille ; ce fils d'Orient, égaré vers la plage bretonne, était devenu plus qu'indigène : autochtone. On ne trouverait pas un préjugé anglais qui ne fût en lui, qui ne fût entré profondément dans ses moelles. « La famille Disraeli, dit un biographe, faisait partie des Séphardim, c'est-à-dire de ces juifs d'Aragon et d'Andalousie, désignés souvent sous le nom de nouveaux chrétiens, qui avaient conservé leurs antiques croyances malgré leur adhésion officielle au christianisme, et qui étaient, à la fois, de très bons chrétienset d'excellents juifs. » Et Séphardim est resté jusqu'au bout celui que le peuple d'Angleterre appelait « notre Dizie » et la reine d'Angleterre « comte de Beaconsfield ».