THIERS ÉCONOMISTE
RÉFUTATION d'uNE BOUTADE
On connaît le mot fameux qui a été trop souvent cité et que M. Thiers n'a point démenti : « L'économie politique est de la littérature ennuyeuse. » Le propos est aussi superficiel que joli. L'économie politique est-elle une science aussi positive, aussi certaine dans ses déductions que la mécanique ou la géométrie? Non, évidemment, — et il n'était pas besoin de M. Thiers pour le découvrir; — mais elle n'en a pas moins des axiomes qui sont incontestés, à quelque école qu'on appartienne, et quelques principes qui resteront incontestables, tant que la table de Pythagore ne sera pas renversée. A quoi
(1) Nouveau Dictionnaire d'Economie Politique^ article : Thiers.
d'ailleurs ne touche-l-elle pas, cette « littérature » qui provoque à Tépigramme, depuis le commerce jusqu'à l'art et de la philosophie à la banque? Ne tient-elle pas à tout dans la société? Alors même qu'elle ne serait point, comme elle en a l'ambition, la science même des intérêts sociaux, n'embrasse-t-elle point par définition et en fait le système social tout entier? Pourquoi, dès ors, serait-elle autrement ennuyeuse que peuvent l'être les autres études qui sollicitent l'activité de l'esprit humain, c'est-à-dire selon les auteurs qui en traitent? J'entends que le professeur Karl Schiitz ou feu M. Garrion-Nisas sont moins divertissants que Diderot ou Montaigne. Mais alors que nos romans à la mode seront depuis longtemps aussi illisibles que le Grand Cyre, les Dialogues de Galiani, les petits traités de Bastia et le Catéchisme de J.-B. Say resteront les délices des hommes de goût.
Aussi bien, quand il décochait cette flèche à une science dont le moindre mérite n'est pas d'avoir pour ennemis personnels tous les démagogues, dont elle dérange les utopies, et tous les tyrans, dont elle trouble les quiétudes, M. Thiers n'oubliait-il pas qu'ayant fait des principaux sujets de l'économie politique l'étude passionnée et savante d'une grande partie de sa vie, il était lui-même de la confrérie? Économiste malgré lui, ni plus ni moins que Sganarelle peut-être, mais économiste quand même, et, selon la formule, économiste distingué et même éminent. Cet Essai sur Law qu'il écrit, en 1826, pour le Dictionnaire de la Conversation, cette vive et lumineuse histoire du Système où, le pre-
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mier, il eut le très graad honneur de rendre à Taudadeux Ëcossais la justice qui lui est due, où, d'une plume si alerte et déjà si sûre d'elle-même, il décrit la grandeur et la décadence de « ce génie malheureux », où il déduit en quelques sentences, frappées au bon coin des meilleures médailles, les principes essentiels du crédit, qu'est-ce donc si ce n'est un des chefs-d'œuvre de l'économie politique? Ce livre de la Propriété qu'il publie en 1848 sous les auspices du comité central de l'Association pour la défense du travail national, c'est la moelle même de l'économie politique la plus orthodoxe. Tous ces innombrables discours enfin que, pendant plus d'un demi-siècle, il porte à la tribune de la Chambre des députés, — discours sur le budget, sur les travaux publics, sur la marine marchande, sur les douanes, sur les traités de commerce, sur les impôts, sur les emprunts, sur l'amortissement, sur le change, sur les opérations de banque, — ou les mots ont perdu leur sens ou ce sont autant de traités d'économie politique qu'aucun spécialiste ne désavouerait et dont la collection demeurera longtemps, pour les hommes d'Ëtat, le plus indispensable des répertoires.
M. Thiers, sans doute, n'avait point l'esprit économiste si l'on entend par là l'esprit étroit ou sectaire qui, des conclusions où conduit l'étude rationnelle de la richesse, exclut la philosophie, la politique et l'humanité elle-même. Mais cet esprit-là n'est pas plus l'économie politique que le chauvinisme n'est le patriotisme ou que le pédantisme n'est la science. Quand il s'en prenait à « ces littérateurs qu'il appelait des écono-
mistes »^ M. Thiers tirait donc sur quelques-unes de ses propres troupes, — comme, d'ailleurs, il devait bombarder plus tard les fortifications dont il avait luimême entouré Paris ; — sa boutade ne reste qu'une boutade.
L'épigramme, au surplus, n'a pas été sans faire quelque mal, car elle a servi et servira encore pendant longtemps aux ignorants et aux sots. Ceux-ci, comme disait déjà Aristophane, n'auraient pas l'audace de tailler dans un morceau de cuir ou de drap s'ils n'avaient reçu au préalable les leçons d'un cordonnier ou d'un tailleur. Mais ils n'hésitent pas à bousculer les impôts, les finances et les douanes d'un grand pays sans avoir jamais appris les lois qui président à la production de la richesse ou celles qui déterminent la valeur échangeable -des choses.
A moins donc que le nom d'algébriste ne convienne plus à celui qui étudie l'algèbre ou le nom de physicien à celui qui étudie la physique, M. Thiers, homme d'Etat, journaliste, orateur, historien, critique d'art, stratégiste en chambre et philosophe, était encore économiste. Sa «cience économique, s'il est assurément permis d'en contester les principes, la méthode et les conclusions, non seulement n'était pas ennuyeuse, mais elle était même si claire, si vivante et si passionnée que sa science militaire, à laquelle il tenait tant et qui était d'ailleurs très réelle, paraît parfois fastidieuse à côté, €t que sa science philosophique semble lourde et confuse, comme elle était d'ailleurs un peu banale et, si j'ose dire, un peu poncive. Comme l'esprit de M. Thiers
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était fait tout de lumière, — le plus étincelant feufollet qui se soit promené eu zigzag à travers Thistoire contemporaine, — il portait et projetait la lumière partout où il s'arrêtait et se dirigeait. Et comme il ne voyait guère dans l'État que l'armée et les finances, — car il était plus que tout autre de ses contemporains, et surtout plus que Napoléon III, de l'école napoléonienne, — un bon quart de ses écrits et plus de la moitié de ses discours sont consacrés aux questions économiques. Ces questions, les plus complexes et les plus difficiles que l'on puisse rencontrer dans l'histoire et dans la politique, il les étudiait avec infiniment de conscience et avec une recherche infatigable du détail. Il ne puisait pas toujours ses renseignements ou ses enseignements aux sources les plus hautes ou les plus sûres. Mais une fois qu'il s'en était fait une idée et qu'il s'était arrêté à un système, bon ou mauvais, et même, parfois, médiocre, il mettait son art et sa coquetterie à les exposer de façon aies rendre intelligibles pour tout le monde.
Que l'Académie des sciences morales et politiques, dont il était l'un des doyens, ou que la Société d'économie politique, qui l'invitait à dîner, trouvassent ou non à redire à la correction de ses systèmes, ou même, chose plus grave, à la valeur de ses documents, il s'en souciait comme de la première ondée qui était tombée sur son parapluie. Mais il tenait à être compris du bourgeois et il ne négligeait rien pour y parvenir. Les savants, ses confrères, et la plupart des hommes d'État, ses collègues, eussent cru déchoir si, dans leurs écrits
OU dans leurs harangues, traitant des finances ou des échanges, ils n'eussent pas constamment tendu à élever le sujet. Lui s'efforçait sans cesse non point, comme ses amis Font prétendu, à le rabaisser, mais à le mettre à la portée de tous. Il pensait avec raison que là où les plus humbles comprendraient, il y aurait encore à apprendre pour les plus doctes. La plume à la main ou devant les assemblées, il reprenait ainsi la question à ses plus modestes et à ses plus lointaines origines. Comme s'il eût fait la classe, non point dans un lycée, mais dans une école de hallage, il commençait par le B-A BA de son sujet.
Suivons-le d'abord à la tribune. Après des débuts malheureux, « parce qu'il avait adopté dans ses premiers discours, dit un contemporain, un style pompeux qui avait paru voisin de la déclamation et qui s'accordait mal avec sa voix et l'ensemble de sa personne », il n'avait pas tardé à devenir le premier débuter du Parlement, parce qu'il avait renoncé sagement à Téloquence pour consacrer tous ses efforts, non pas à passionner, mais à éclairer et à convaincre son auditoire. La plupart de ses discours, tous ses discours économiques et financiers, sont de véritables leçons.
S'il s'agit, par exemple, du tarif douanier, il explique d'abord, dans un exorde développé, comment l'objet de tout système économique est de procurer à un peuple la plus grande somme de travail possible. Lés nations barbares, « et insouciantes parce qu'elles sont barbares », ne s'occupent pas du soin d'agrandir le champ du travail ; au contraire, le soin constant de toute
nation éclairée, c'est d'augmenter la somme de travail sur son sol. Quand il a bien étayé cette théorie élémentaire d'une petite digression morale « sur l'utilité du travail qui rendra les plaisirs plus sensibles en mettant entre eux un espace, et la douleur moins aiguë en permettant de l'oublier », il demande ce qu'il faut pour encourager le travail chez un peuple et pour le développer; il montre que ce sont des acheteurs. Ces acheteurs on les recherche de bien des manières, tantôt d'une manière pacifique comme font les marchands en remplissant d'annonces les journaux, ou en prodiguant le marbre et l'or, quelquefois même (Tune manière imprudente, sur le devant de leurs étalages; tantôt par des guerres sanglantes, « comme faisaient ces héros qu'on appelait Tourville et Duquesne, en livrant d'effroyables combats à cet autre héros qu'on appelait Ruyter ». Ainsi, quand vous créez du travail, à l'instant même il faut trouver des acheteurs ; par conséquent, '< il est parfaitement permis, il est parfaitement légitime d'assurer au produit national une préférence sur le produit étranger. » Voilà donc la base du système protectionniste dont l'objet précis est « des tarifs prudemment calculés, longuement discutés, dans une double indépendance de l'étranger et du pouvoir». Passant ensuite en revue les diverses industries nationales^ la filature de coton, nosdraperies si magnifiques et hier encore si prospères, ces toiles de Mulhouse « qui semblent filées, tissées, peintes par la main des fées », il raconte les péripéties par où ces belles choses françaises ont passé et comment elles sont menacées parla
•concurrence étrangère, surtout par la concurrence anglaise, qui fabrique à meilleur marché que nous. Et pourquoi fabrique-t-elle à meilleur marché? « Parce que, si nous avons gagné la bataille d'Austerlitz, malheureusement nous n'avons pas gagné celle de Trafalgar. » Dès lors nous ne sommes pas restés maîtres des mers ; par conséquent, nous n'avons pas 200 millions de consommateurs comme TAngleterre. Et ainsi de suite, tout le long du discours, une série inépuisable d'exemples vifs et précis, d'historiques clairs et nets, de leçons de choses, d'anecdotes, de parenthèses morales, de tableaux de genre ou de paysages, le tout sans lien apparent, mais le tout d'un mouvement si alerte, d'une si franche allure, que les esprits les plus rebelles se sentent troublés par cette accumulation de faits présentés comme des preuves, et que les neutres, les indécis, ceux qu'il s'agissait de gagner, s'abandonnent au mouvement endiablé qui emporte le débat, séduits, ravis, éblouis et fiers surtout d'avoir si facilement surmonté ces hauts problèmes de l'économie et de la philosophie politiques que les cuistres disaient accessibles aux seuls initiés. Ayant eu pour maître ce petit homme d'une impérieuse et convaincante infaillibilité, membre de deux académies, cinq ou six fois ministre, aussi fameux que le héros même dont il s'est fait l'historien et <5ommele conseiller posthume, ils en remontreraient désormais aux industriels et aux manufacturiers sur leurs intérêts, comme M. Thiers lui même au maréchal Soult sur la bataille de Toulouse.
Dans cette manière d'exposer les questions, il y a du
procédé, sans doute, et comme cette manière se retrouve dans tous les discours de M. Thiers, dans les plus importants comme dans les moins considérables, s'accentuant et s'exagérant encore vers la fin, on pouvait croire que l'auditoire s'en fatiguerait assez vite et ne s'y laisserait pas prendre plus de trois ou quatre fois. Il n'en a rien été : d'abord, parce qu'il y a toujours beaucoup de science solide sous ce délicieux bavardage ; puis, parce que plus l'orateur vieillit, mieux il conte. Les jeunes gens ont de nombreux avantages sur les vieillards, mais c'est le privilège incontestable des vieux de savoir mieux conter toutes choses, les Iliades comme les histoires de Ma Mère l'Oie. M. Thiers avait ce don, qui devient déplus en plus rare dans ce siècle d'analyse à outrance •, iln'en jouait jamais avec plus de virtuosité que dans ses discours d'affaires. Excitées et provoquées par l'aridité même du sujet, jamais la verve de son esprit, à la fois parisien et provincial, c'est-à-dire toutà faitattique, et sa malice, n'éclatent en des traits plus charmants et d'ailleurs plus instructifs. Personne peut-être n'a su mêler avec plus d'art et dans une plus juste mesure, la grâce et le sens, les statistiques et les saillies. Il anime tout, fait vivre et même danser les chiffres. Avec quelle tendresse émue il parle des soieries et de ses chères cotonnades, — ces soieries aux belles couleurs qui font pâlir les plus brillantes palettes, €es chaudes et molles cotonnades, utiles et plaisantes jusque sous les espèces d'un bonnet nocturne, — et de tous les périls dont les menace une odieuse liberté. Avec quelle solicitude jalouse et trop légitime, hélas l
il raconte l'odyssée des millions, ces pauvres millions que le paysan, h la sueur de son front, a fait sortir sou par sou de cette terre insuffisamment protégée, qu'il extrait maintenant du bas de laine et qui vont se perdre dans le gouffre sans fond des budgets impériaux I Procédé? Oui, certes, mais procédé inimitable. Cette succession ininterrompue de tableaux, de récits, d'anecdotes^ c'est la lanterne magique : d'accord ; mais essayez de montrer comme lui, en sachant tirer de chacune des petites scènes si vivement illuminées, qui passent sous les yeux du spectateur, les moralités qui, s'ajoutant les unes aux autres, finissent par créer les convictions les plus obstinées et les plus tenaces I
Il est aisé de faire voir ce qu'il y a de factice et d'artificiel dans cette manière d'argumenter ; mais, factice ou non, elle produit la persuasion, ce qui est le but suprême, la raison d'être de l'éloquence. Et encore une fois, alors même qu'on ne trouverait pas toujours autant de profit que de plaisir à l'entendre, cela est si amusant, cela est resté si amusant! Cependant que les plus fameux discours desBerryer et des Jules Favre, sur les questions les plus éternellement passionnantes, sont depuis longtemps incolores et ternes comme des feuilles flétries ou des fleurs fanées, les discours contemporains de M. Thiers sur les questions les plus techniques ont gardé toute la saveur, tout le parfum ettoute la fraîcheur du premier jour. En relisant ces pages où son esprit alerte et dispos n'est jamais pris au dépourvu, où sa science, qu'aucun pédantisme n'alourdit, a tout préparé et tout prévu, ceux qui l'ont entendu croient encore entendre sa
voix perçante et fine; nous lisons ces conférences comme des mémoires. Cette éloquence diserte et primesautière est aussi peu conforme que possible aux règles de la rhétorique classique et aux préceptes de Quintilien : si, pourtant, je suis charmé et convaincu ?
J'admirerai donc, comme il convient, une belle argumentation en quatre points sur la nature de la concurrence que font à nos vieux pays, où le sol est fatigué, la main-d'œuvre si chère et les transports si coûteux, les pays jeunes et nouveaux où il suffît au soc de la charrue d'effleurer le sol, où le transit se paye lui-même. Mais les dangers de cette concurrence, par quelles statistiques et quels tableaux comparatifs les établirez-vous d'une manière plus saisissante que par l'histoire du petit moujik russe qui part de son village avec son chargement de blé dans un chariot à roues pleines, s'arrête chaque soir près d'un fleuve, humecte la farine dont il fait ses repas pendant que les bœufs paissent dans le steppe, finit, d'étape en étape, par arriver à Odessa où il livre son blé au commerçant, ses bœufs à la boucherie et sa charrette au marchand de bois, ayant fait ainsi une promenade qui ne lui a rien coûté pour aller vendre son froment et, du même coup, enlevant le plus clair de son bénéfice au cultivateur beauceron qui paye de si lourds impôts et qui subit de si lourds tarifs ? Vous pouvez faire sans peine la caricature du genre ; cet aimable Ferdinand Duval en fit une qui est restée fameuse : « L'homme naît nu sur la terre nue, casse une petite branche pour en faire une petite massue ; avec cette petite massue, il tue une petite bête féroce dont il prend
la peau pour se vêtir, vêtement grossier qui ne vaut pas <;es beaux draps d'Elbeuf que Ton sacrifie au mirage de l'alliance anglaise. » Mais, essayez du même procédé pour soutenir la thèse opposée : au bout de vingt-cinq lignes, vous tomberez dans la plus vulgaire banalité ; cependant M. Thiers, dans ses histoires et ses démonstrations les plus « terre à terre », comme il le disait luimême en s'en vantant, reste toujours savoureux et délicat, parce que l'absence de l'art est quelquefois le comble de l'art.
En résumé, c'est le plus divertissant habit qui ait jamais été donné à l'économie politique, habit à paillettes, habit à grelots, d'un ton un peu moins brillant dans le <;abinet de travail qu'à la tribune, mais là encore le plus joli du monde et le moins solennel. De toutes les vertus académiques — j'entends des vertus de l'Académie d'autrefois — c'est la solennité, en effet, que M. Thiers déteste le plus. Sans doute, comme il ne faut jamais se brouiller inutilement avec personne, il la salue de temps à autre d'une métaphore — et de quelle métaphore, juste ciel! Mais ce devoir de politesse accompli, il revient avec joie à la nature, à la prose simple et souple, à la clarté, à «sa chère limpidité». De fait, si personne n'a jamais parlé douanes et budgets avec plus de charme, qui donc a écrit sur les finances ou sur l'économie sociale des pages d'une plus heureuse vulgarisation? Il écrit peut-être moins bien qu'il ne parle ; ce je ne sais quoi d'ailé qu'a sa parole manque souvent à ce qu'on appellerait aujourd'hui «son écriture ». Mais que de clarté encore et que de vie dans
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les nombreusespages, chapitres d'histoire, biographies, articles de journaux, rapports parlementaires, où il a traité de toutes ces questions, l'organisation des banques publiques et des établissements de crédit, la constitution de la propriété, l'assistance et la prévoyance, le blocus continental et l'administration financière du premier empire ! Son exposition — même dans le livre de la Propriété — n'a jamais rien de dogmatique : c'est toujours un récit où les faits, évidemment, sont groupés de manière à faire pénétrer dans l'esprit du lecteur l'opinion de M. Thiers ; la thèse elle-même qu'il s'agit de démontrer apparaît à peine. C'est la manière de Voltaire avec moins de finesse de touche, moins de profondeur de pensée, mais avec quelque chose de la lactea ubertas de Tite-Live.
On peut tracer un tableau plus brillant de l'aventure de Law que celui de M. Thiers ; on n'a jamais mieux démontré le mécanisme même de ce Système qui, après avoir causé tant de désastres, a jeté, « par une sorte de compensation dont la postérité recueille les fruits », de si vives lumières sur l'administration des finances dans un grand État. On peut écrire des pages plus fortes sur l'origine et la légitimité du droit de propriété que celles de M. Thiers ; on n'en a point écrit de plus démonstratives. Ce livre n'appartient point à la meilleure partie de la vie de l'auteur ; il appartient même à la plus mauvaise de beaucoup, celle où il a peur, où la crainte du socialisme le jette, lui qui se flatte d'être toujours du parti de la Révolution, dans les bras de la réaction cléricale ; où sa haine de l'arnachie l'aveugle jusqu'à faire
de ce parlementaire par excellence le grand électeur de Faventurier qui va bâillonner la France. Quelque jugement sévère qu'on puisse porter sur ces erreurs, le livre de la Propriété^ qu'il écrivit sous Timpression des événements de 1848, n'en reste pas moins un petit chefd'œuvre de bon sens et de logique ; les pages sur le communisme, entre autres, sont d'une force de dialectique merveilleuse. Montesquieu n'établirait pas avec plus de vigueur ces cinq vérités : que la discussion du communisme est pour la propriété ce que les mathématiciens appellent la preuve par l'absurde ; que le communisme entraîne inévitablement, et, sous tous les rapports, la vie en commun ; qu'il éteint toute ardeur pour le travail; qu'il est la négation absolue de la liberté humaine ; que la propriété et la famille étant indissolublement unies, le communisme, en détruisant l'une, détruit l'autre et abolit les plus nobles sentiments de l'àme humaine. Et quelle plus jolie page que celle-ci : « La vie commune, l'esclavage du cloître, pour des êtres qui renoncent à la terre, pour lesquels peu importent et l'activité du travail et les jouissances du cœur et les affections de la famille, pour qui même tout cela ne doit plus exister, ont été jadis, sont encore, dans quelques cas, des manières d'êtres possibles, exposés cependant à de redoutables mécomptes. La froideur au travail y concorde avec le vœu de pauvreté, l'esclavage de la règle avec le besoin d'uniformité, l'absence de la famille avec l'anéantissement des affections terrestres,, surtout avec le soin laissé à d'autres de perpétuer l'espèce humaine, car autrefois la fille d'une pauvre maison,.
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qui se condamnait au couvent, léguait à un frère aîné, avec sa part de biens, la mission de perpétuer la famille. Mais jeter dans Tinaction, dans Tesclavage du cloître, des êtres pleins de passions, pleins du désir de jouir, d'aimer, de se survivre dans leurs enfants, est un contre-sens ridicule, que le christianisme, dans sa haute sagesse, n'avait point commis. C'est au lieu de loger, comme il l'avait fait, la mort dans une tombe, y loger la vie. »
Dans sa brillante et rapide Histoire de la Révolution^ qui fit, selon Sainte-Beuve, l'effet d'une Marseillaisey M. Thiers, encore trop journaliste, n'était point entré dans le détail approfondi des finances ; dans son Histoire du Consulat et de V Empire, il y pénètre, en revanche, avec un soin infini. Chaque année, comme un véritable rapporteur général du budget, il expose l'état des finances impériales ; il tient, avec une exactitude de commis, la comptabilité du Trésor : pas un centime n'y entre ou n'en sort sans qu'il n'en prenne note ; l'œuvre immense et minutieuse de MoUien n'a point de secrets pour lui. Il a pour le génie financier de Napoléon la même admiration que pour son génie militaire ou administratif ; il ne se lasse pas de célébrer ce merveilleux crédit qu'alimente la victoire. Il n'hésite pas pourtant, le cas échéant, à critiquer son héros. Son goût prononcé pour l'autorité lui fait excuser la grande bousculade financière de 1806 qui fut comme le dernier coup de canon de la bataille d'Austerlitz, mais son protectionnisme ne va pas jusqu'à justifier les imbéciles rigueurs du blocus continental. Séduit un instant par
le rêve gigantesque du continent fermé aux denrées anglaises afin de frapper plus sûrement au cœur l'éternel fauteur de toutes les coalitions contre TEmpire, M. Thiers ne tarde point à reconnaître que « tout Fart du monde ne pouvait pas faire qu'en ne voulant pas prendre les produits de l'Angleterre, nous pussions obliger l'Europe à prendre les nôtres ». Il ne saurait oublier les circonstances atténuantes de cette énorme folie : « Napoléon était insatiable de succès pour l'industrie de la France comme pour ses armées. » Pourtant, « ces moyens, qui révélaient à la fois l'étendue de son génie, la profondeur de ses calculs et l'emportement de ses passions, s'ils pouvaient mener au but, pouvaient aussi bien mener au delà. Cette situation, avant d'être insupportable pour l'Angleterre, pouvait bien le devenir pour les alliés contraints de la France, peut-être pour ses amis les plus sincères, peut-être même pour elle. »
Netteté, bon sens, les qualités maîtresses de l'esprit français, ce sont celles de M. Thiers; elles n'apparaissent nulle part avec plus de relief que dans ses écrits économiques et financiers.