‹ Essais de politique et d'histoireChapitre 8 sur 13 · LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE

Cherchons maintenant à dégager la doctrine :

D'abord, d'une manière générale, dans les choses de la politique comme dans celles de Fart ou de la littérature.

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M. Thiers est, par excellence, Thomme de la tradition et le moins évolutionniste des esprits. La seule évolution qu'il soit disposé à accepter sans difficulté, c'est celle de la forme même des gouvernements. Encore ne faitil rien, alors même qu'il siège sur les bancs de Topposition, pour ramener. Quelle que soit d'ailleurs la forme du gouvernement, tout changement dans Tordre administratif, économique ou financier qui est établi et consacré par les années. Ta naturellement pour adversaire. Il cherchera ensuite les raisons spéciales, les plus fortes et les plus ingénieuses, pour combattre ces changements qui, sans doute, ne sont point tous des progrès ou des réformes ; c'est d'abord par instinct, par instinct conservateur et traditionnel, qu'il les repousse. Au fond, quoi qu'il s'en défende, tout progrès l'eff'raye; il s'en défend même assez mal : « Je ne refuse pas le progrès; seulement, quand il y a une chose bonne, une chose qui a pour elle des années d'expérience, — pour M. Thiers, cela revient à peu près au même, — je dis aux amateurs de progrès : Votre progrès, il est futur ; le bien qui existe est passé et présent: tâchez d'adapter le progrès à ce qui existe. » Il se passerait même très volontiers de l'adaptation.

Quelque traditionnel et conservateur qu'on soit, il faut bien cependant — puisque l'histoire tout entière n'est qu'une longue évolution — faire choix, dans la série de ses étapes, d'une étape particulière où l'on s'arrête : Rousseau presque seul, mais parce qu'il est le plus révolutionnaire des hommes, remonte jusqu'à l'état sauvage. Le choix de M. Thiers s'est arrêté de

bonne heure au Consulat, qui lui parait, de beaucoup, la plus belle, la plus heureuse période de l'histoire de France. Les conquêtes essentielles de 1789, consolidées dans Tordre administratif et sous Tautorité d'un gouvernement fort que tempère une liberté modérée, que peut-on espérer ou imaginer de mieux ? On a souvent reproché à M. Thiers, historien de la Révolution, d'en avoir successivement glorifié toutes les crises ; le reproche est fondé, mais « cette complicité avec la fortune » a son explication, sinon son excuse : c'est que chacune de ces crises est un pas qui rapproche de la terre promise du Consulat. La montre de M. Thiers s'arrête au Consulat. Tout ce qu'un gouvernement peut donner de meilleur à un pays, Bonaparte, après Brumaire, l'a donné à la France. M. Thiers en est si profondément convaincu que toutes les fautes qu'il reprochera plus tard à son héros se peuvent résumer en une seule : l'abandon de la politique consulaire.

Voilà donc l'état d'esprit de M. Thiers, et tout le secret de sa politique est là : armée, finances, justice, administration, marine, régime des cultes, instruction publique, toutes les institutions d'un grand pays ont été coulées parle premier consul dans le plus admirable des moules ;la souveraine imprudence est d'y toucher ; M. Thiers, gardien de ces pures gloires, les défendra jusqu'à la dernière extrémité. S'il repousse et combat, sans une seule exception, toutes les réformes politiques qui ont été proposées ou réalisées de son vivant, depuis le service militaire obligatoire et personnel jusqu'à l'obligation et la gratuité de l'enseignement primaire,

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c'est que ces mesures, inventées par le détestable esprit du Mieux^ dérangent l'harmonie préétablie du Consulat. La première fois qu'il est appelé à donner son avis sur les chemins de fer, il répond que ce ne sera jamais qu'un jouet pour aller de Paris à Saint-Germain; il prend la défense des malles-poste dont Napoléon se contentait. Je sais que ses amis, plus tard, ont contesté le propos, mais M. Calmon a réuni ses discours où je lis, à la date du 12 juin 1840: « Je n'ai jamais été enthousiaste des chemins de fer ; j'ai toujours pensé qu'il ne fallait pas se presser, qu'il fallait laisser faire les premières expériences à nos voisins. » Un peu plus tard, le 10 mai 1842 : « J'aurais voulu qu'on n'exécutât qu'une seule grande ligne qui eût traversé le territoire dans sa plus grande étendue. » Et enfin : « Je ne suis pas de ceux qui croient que les chemins de fer rendent en temps de guerre les services qu'on en attend. » Gomment s'étonner, dès lors, si en matière économique et fiscale où, quelque parti qu'on adopte, l'on est toujours assuré de défendre un certain nombre d'intérêts très respectables, M. Thiers ait toujours été, de parti pris et à priori^ l'ennemi de toutes les innovations? J'entends bien que ce passé qu'il admire est glorieux ; la période consulaire, si l'ombre du despotisme ne l'obscurcissait point déjà, serait digne de presque tous les éloges qu'il lui accorde. Cependant, le respect, quelque légitime qu'il soit, d'une constitution ou d'une époque, n'est point une doctrine, et en tout cas, une doctrine qui suffise à tout. Consciente ou non, ce fut une règle constante de M. Thiers.

Ce n'est donc point par esprit d'école et comme théo. ricien que M. Thiers se prononce, d'un bout à l'autre de sa longue carrière politique, contre le libre-échange, par exemple, ou contre l'impôt du revenu : c'est tout simplement parce qu'il y voit des innovations et que toute innovation est périlleuse. Il dira très franchement un jour à l'Assemblée nationale que, s'il avait été Anglais, il eût soutenu Yincome-tax et n'aurait pas voulu de la politique douanière. Mais quoi ! de notre côté de la Manche, le libre-échange est contraire à la politique traditionnelle et même géographique de la France « qui n'est pas une île » ; l'impôt du revenu, qu'il considère comme une résurrection de la taille, serait le bouleversement du système fiscal dont Napoléon a eu la gloire de doter son pays au commencement du siècle. M. Thiers ne défait point ainsi l'œuvre du passé ; il ne fait point de ces sauts dans l'inconnu. A lui proposer de nouvelles méthodes, fussent-elles les plus ingénieuses, des réformes totales ou partielles^ fussent-elles les plus justes du monde, vous perdez votre temps ; M. Thiers entend cultiver son jardin selon le système, avec les instruments de ses pères. Si l'on veut à toute force innover, qu'on change le jardinier de temps à autre ; il s'en plaindra sans doute un peu^ quand le jardinier, c'est lui ; mais le système qu'il a pratiqué au pouvoir, il mettra son honneur à continuer à le défendre dans l'opposition. Aussi bien personne n'a-t-il étudié avec plus de soin que lui les anciennes méthodes et personne ne connaît-il mieux que lui l'emploi des vieux instruments.

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Ce premier caractère traditionnel une fois établi, si nous examinons à présent en lui-même le protectionnisme de M. Thiers, en voici les traits principaux : bien qu'il ait la prétention d'être essentiellement modéré, il englobe tout sans une seule exception, grains, denrées d'alimentation, matières premières, matières fabriquées ; et bien qu'il doive être, par excellence, le régime des peuples neufs et des jeunes civilisations, il ne lui est assigné en France aucun terme. Sous la monarchie de Juillet, en réponse aux premières attaques offensives du libre-échange ; sous la deuxième République, dans le grand débat qui fut provoqué par un jeune représentant de l'Oise, M. Sainte-Beuve; au Corps législatif impérial, dans les mémorables batailles contre le coup d'Ëtat économique qui a décrété les traités de commerce ; à l'Assemblée de Versailles, dans la fameuse discussion sur les impôts nonveaux : vainqueur ou vaincu, M. Thiers ne concède la franchise à aucun produit industriel, et il n'avance pas d'une heure le jour où la protection aura cessé d'être le régime nécessaire et indispensable. S'il appuie toujours sa doctrine économique sur la tradition, il ne la défend guère que par des considérations et des raisons particulières : il ignore les théories, — ce qui est parfois légitime et toujours commode, — il ne veut connaître que les faits, les faits immédiats et présents. Ce procédé a toutefois ses inconvénients, car s'il fortifie la thèse de l'orateur en vue du vote à obtenir des Chambres, il l'affaiblit d'autant plus pour l'avenir. De 1840 à 1873, le protectionnisme de M. Thiers repose, en effet, sur cette

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conteste pas Tintérêtdu consommateur qui payera souvent plus cher, moins souvent cependant qu'on ne dit, le pain, la viande et les vêtements. Mais Tintérét qui lui tient à cœur, c'est celui de la production. Reprenant, sans se lasser, l'histoire de toutes nos industries : « Le libre-échange, le laisser- f aire ^ le laisser-passer, ont-ils jamais créé ou produit quoi que ce soit ? Est-ce avec ce sot principe d'indifférence qu'on a jamais créé une seule industrie ? Mais vous savez bien qu'il n'en est rien ; que Sully et Colbert ont procédé non seulement par la protection, mais par la prohibition même ; que la grandeur et la puissance de la libre Angleterre, c'est encore la protection qui l'a faite. Quand les Anglais ont créé des races d'animaux admirables, est-ce avec le libreéchange ?Ils ont prohibé les animaux étrangers. Quand l'Inde est devenue leur propriété, ont-ils levé les droits sur les cotonnades? Ils les ont frappées d'un droit de 75 p. 100 et ils sont arrivés ainsi à envoyer dans l'Inde, qui leur appartenait cependant, d'énormes quantités de coton fabriqué en Angleterre, de ces étoffes qui s'appelaient indiennes. Et la Russie? et l'Amérique? Mais l'Amérique, qui apparemment est bon juge en fait de liberté, n'admet pas ce que vous appelez liberté de commerce et s'est hérissée de tarifs. La liberté commerciale de l'Empire n'est, comme sa liberté politique, qu'une véritable comédie ! »

En résumé, point de salut pour l'industrie, point de salut pour l'agriculture en dehors de la protection d'autrefois qui les a faites, qui peut seule leur conserver ou leur rendre leur splendeur ; la liberté commerciale

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n'est qu'un mensonge ; la protection est «rinstrument de toute grandeur et de toute prospérité, c'est-à-dire de tout travail ».

Vieilles douanes, vieux impôts. Si les nouvelles doctrines économiques sont mortelles à l'agriculture et à l'industrie, les nouvelles doctrines fiscales ne seraient pas moins funestes à l'organisme social tout entier. Ici encore la sagesse consiste à ne pas vouloir faire mieux que la Révolution couronnée par le Consulat. Comme elle a renversé les douanes intérieures, mais conservé celles du dehors, elle a voulu que l'impôt fût proportionnel, mais non progressif, qu'il fût divers et non unique. Hors de là, « rien que d'incertain, d'arbitraire et de déréglé ». M. Thiers ne s'y risque pas. La chimère est de vouloir faire peser l'impôt sur le riche. En doctrine, « l'impôt, proportionné à ce qu'on gagne et à ce qu'on possède, doit l'être suivant une proportion qui sera constante pour tous, sans acception de riche ou de pauvre » ; en pratique, le meilleur, le plus sûr moyen d'atteindre le riche, c'est de varier l'impôt et de le répartir sur toutes les consommations. C'est la thèse de M. Thiers dans son premier discours, du 15 avril 1833, contre lïmpôt sur le lu^ et le revenu ; quarante ans plus tard, dans la discussion des impôts nouveaux devant l'Assemblée nationale, il la reproduira telle quelle, sans une variante, presque dans les mêmes termes.

Il y a peu d'exemples d'une pareille ténacité. La trame du raisonnement est très solide : « Quand vous avez varié l'impôt de telle manière qu'il a sa part dans le prix de toutes choses, celui qui consomme le plus.

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c'est-à-dire le riche, est celui qui paye la plus grande part de l'impôt. Celui qui consomme une voiture, Tacheté chargée de l'impôt payé par l'ouvrier sur le vin, le sel, le tabac. » L'impôt direct a pour caractère essentiel la solidité ; « il résiste même en temps de guerre », car la propriété immobilière ne disparaît point ; l'impôt indirect, qui porte sur la consommation est, au contraire, élastique : pendant que l'impôt direct ne donne que ce qu'on lui demande, il varie comme la prospérité. Il faut donc ces deux impôts : le premier, à cause de sa stabilité, de sa force de résistance; le second, « parce que, dans le soleil de la paix, il s'épanouit et s'étend ; c'est la corne d'abondance ». Mais si ces deux natures d'impôt sont nécessaires, l'art des gouvernants doit consister à en varier l'application, parce que chacun de ces impôts a des inconvénients comme des avantages : le direct étant dur, brutal et inflexible, et Yindirect pouvant devenir dangereux au commerce et nuisible à la production. «Il faut donc avoir recours à des contributions qui participent de ces deux natures d'impôt. » C'est ainsi qu'on a établi, par exemple, les droits de mutations et de successions, « qui participent de l'impôt direct, par la propriété sur laquelle ils reposent, et sont cependant variables comme Timpôt indirect, puisqu'ils dépendent du mouvement des choses et haussent ou baissent avec la prospérité régnante ». Le but essentiel et d'ailleurs légitime des gouvernements est de prendre l'argent où il est le plus facile à trouver ; toutefois « ils ne cherchent à obtenir le plus d'argent qu'avec le moins de souffrance possible », et telle est, précisément,

la conséquence de la variété dans les perceptions.

A quoi bon, dès lors, toucher à ces impôts qui, s'étant répartis depuis longtemps entre les diverses classes de citoyens, tendent de plus en plus à se confondre avec le prix des choses, au point que chacun en supporte sa part, non en raison de ce qu'il paye à FËtat, mais en raison de ce qu'il consomme ? « Je ne sais pas un impôt, répond M. Thiers, depuis que la Révolution française a établi Tégalité entre tous les citoyens, depuis qu'elle a supprimé la distinction entre les terres nobles et les terres roturières, opéré autant que possible la péréquation entre toutes les parties du territoire, supprimé certaines formes de perception, aboli les exemptions, les faveurs exceptionnelles, je ne sais pas un impôt qui n'ait sa raison et dont la suppression ne doive entraîner l'aggravation d'autres impôts onéreux pour la masse des contribuables. » Tout au plus pourrait-on réduire, non pas l'impôt sur les boissons, — ce qui ne profiterait qu'aux cabaretiers, — mais l'impôt sur le sel, « ce qui augmenterait la consommation, étendrait nos relations commerciales et relèverait la marine en fournissant du fret à 300 ou 400 navires. »

Somme toute, le meilleur système fiscal est « celui qu'on a » et le contribuable ne gagnerait rien à voir modifier les impôts existants, « ces impôts de Napoléon qui n'aimait guère la liberté, faute d'y croire, mais qui aimait le peuple et tenait surtout à en être aimé ». 11 y aurait danger à vouloir supprimer ceux qu'un long usage a établis, « parce qu'ils le sont là où la richesse se montre » et qu'on y est accoutumé. Il serait impru-

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dent d'en imaginer d'autres, « parce que ce serait peutêtre chercher Teau là où elle ne jaillit point «.Renoncer à la diversité des impôts serait en aggraver le poids, « parce qu'on a reconnu qu'un homme qui serait accablé sous un poids réuni en un seul volume, le porte aisément s'il est réparti sur tout son corps». Prétendre les démocratiser serait une chimère, «parce que l'impôt du revenu serait à la fois l'arbitraire et l'inquisition ». Que votre ambition, ô gouvernants ! se borne donc à ne pas augmenter les impôts ! Ce programme paraît modeste : il est cependant si difûcile que neuf gouvernants sur dix y ont échoué, « parce que leur politique était tour à tour follement belliqueuse ou follement somptueuse et toujours imprévoyante ». On accuse à tort le fisc ; c'est la politique qui est coupable. « Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances I » Ainsi parlait le baron Louis qui avait été le maître de M. Thiers pour les finances, comme le prince de Talleyrand l'avait été pour la diplomatie ; or, « le baron Louis avait toujours raison ».

Voici, en efi*et, le meilleur des ministres des finances, le plus prudent, le plus savant et le plus sage. Il a été élevé à cette grande école « qui, sous le gouvernement impérial, a appris l'ordre, et, sous le gouvernement constitutionnel, le crédit ». L'ordre ne régne pas seulement dans sa gestion, mais encore dans ses écritures. Il respecte le crédit comme la chose sacrée et délicate entre toutes. Il possède enfin la vertu essentielle de son état, « la férocité, » parce que « le Trésor, étant le bien de tout le monde, n'est celui de personne et ne

peut être défendu qu'ainsi». A quoi serviront cependant cette science, cette sagesse, cette férocité même, si le gouvernement engage l'État dans des entreprises intérieures et extérieures, qui, augmentant follement les dépenses, nécessitent perpétuellement l'augmentation des impôts et des emprunts? La cause souveraine des mauvaises finances, c'est donc la mauvaise politique. « Un budget, savez-vous ce que c'est?... C'est la photographie d'un gouvernement. » Le Corps législatif de 1861, tout docile qu'il est, se plaint du déséquilibre pour ne point dire des déficits croissants du budget impérial. « Quoi d'étonnant! s'écrie M. Thiers, il contient toute votre politique ; il contient l'Italie, il contient l'Allemagne, il contient le Mexique, il contient Paris. » Il contient toutes ces fautes et toutes les fautes se payent. « Ici, pendant trente et quelques années, à cette tribune, avant d'y monter moi-même, respectueux auditeur des grands orateurs de notre siècle, j'ai entendu discuter les aflFaires, non pas de la France seulement, mais du monde entier, et le monde écoutait! On se passionnait pour de grandes idées, pour de nobles causes. Tout à coup, en 1851, il a fallu faire tomber le rideau sur cette grande scène ; il a fallu occuper le pays autrement, et notre budget dit ce qu'il en a coûté pour l'occuper. Si la liberté a tous les torts qu'on lai prête, au moins il faut reconnaître qu'elle coûte bien cher à remplacer ! »

La première qualité d'un budget, c'est d'être clair ; la première condition de la clarté pour un budget, c'est l'unité. C'était une des doctrines favorites du baron

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Louis, qui la tenait d'ailleurs de Napoléon : « L'empereur voulait toujours avoir, pour ses finances comme pour ses armées, de très petits tableaux, résumant les dépenses et les recettes, si petits qu'il pouvait les mettre dans sa poche, de façon qu'à tout moment il lui était facile, d'un coup d'œil, de se rendre un compte exact de sa situation. » M. Thiers, devant le Corps législatif comme, plus tard, devant l'Assemblée nationale, ne se lasse pas de revenir sur cette idée : « Dans un pays bien administré, une seule chose est sincère, utile, profitable, c'est d'avoir un seul budget, d'avoir, dans un seul tableau, toutes les dépenses, même extraordinaires, de l'État, dans un seul autre, toutes ses recettes. Alors on sait quelle est sa situation ; alors le public la comprend facilement et immédiatement, sans qu'il soit possible de faire illusion à personne. » Mais peut-on laisser connaître au public la véritable situation financière ? C'est la crainte perpétuelle de l'Empire qui imagine, dès lors, de diviser le budget en quatre ou cinq budgets : budget ordinaire, budget extraordinaire, budget sur ressources spéciales, budget rectificatif, si bien qu'il est absolument impossible au profane, à quiconque n'est pas initié àla nature différente de chaque dépense, de faire l'addition, d'arriver à la totalisation des dépenses publiques. La •division du budget, c'est donc le trompe-l'œil derrière lequel se dissimulent tous les gaspillages, toutes les 4iventures, tous les désordres, toutes les fautes ! Le budget sera un ou il sera mensonger. Seulement, pour •que le budget soit un, il faut que la politique soit sage,

prudente, modérée, libérale, pacifique ; la politique de TEmpire n'est rien de tout cela.

Contre « les grandes dépenses onéreuses aux finances publiques », il n'y a qu'un remède : une bonne politique. Mais il ne suffit pas de ne point augmenter dangereusement, par des guerres et par des dépenses somptuaires, les charges qui pèsent sur le contribuable : il faut encore chercher à diminuer, par une stricte économie, ses charges normales. — M. Thiers, tout graiid centralisateur qu'il est, dénonce ainsi l'accroissement continuel de la bureaucratie dans les ministères et dans les administrations centrales. — Il faut encore et surtout chercher à réduire la dette, le budget d'emprunt; par conséquent, il convient d'affecter les plus-values des recettes non pas à gager de nouvelles dépenses, alors même qu'elles seraient utiles, non pas à diminuer certains impôts, alors même qu'ils seraient injustes ou trop lourds, mais d'abord, tout au moins pour une partie considérable, à amortir la dette. « Ménagez toujours l'amortissement! » dit M. Thiers. S'il tient ainsi, avec une véritable passion, à ce qu'un amortissement sérieux soit prévu dans chaque budget, ce n'est pas seulement parce qu'il trouve prudent de diminuer le chiffre des dépenses, d'essayer de les ramener vers ce fameux milliard qu'on n'a jamais revu ; c'est parce qu'il considère l'obligation de l'amortissement comme le plus efficace des freins à la manie dépensière qui est celle de presque tous les gouvernements. Au lendemain des désastres qu'il a prévus et qu'il n'a pu empêcher; alors même, sur tant de ruines, M. Thiers

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r este préoc cupé de la nécessité d'inscrire Tamortissement dans le budget. Le budget qu'il dépose au mois de mai 1872 n'est pas un budget : « l'expression serait fausse; c'est le compte exclusivement ouvert aux malheurs de la guerre; » il comprend cependant un amortissement, celui des millions qui sont dus à la Banque. L'année d'après, au premier rayon de prospérité nouvelle, il est stipulé que les ressources affectées en 1872 au remboursement des emprunts faits à la Banque seront employées, aussitôt après l'extinction de cette dette, à reprendre l'amortissement des rentes perpétuelles.

Amorcer l'amortissement au premier budget de la République, c'était y amorcer la sagesse : l'amorre, avec quelques autres, a trop vite cassé.

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