MULTITUDE
Quel homme du monde, curieux des choses de l'Occulte, n'a vu réussir d'aventure quelque expérience de table tournante ou parlante? Pas un lecteur, peut-être, de nos Essais de Seienees maudites.
Ces pratiques de magie bourgeoise, que la coterie kardéciste a érigées en une manière de sport nécromantique assez anodin, se maintiennent, depuis près d'un demi-siècle, à Tordre du jour de certains salons.
Exhibitions tragi-comiques! Les premiers rôles en sont tenus, neuf fois sur dix, dans les milieux les plus frivoles, par d'aimables comparses volontiers mystificateurs, ou par quelques apôtres de la foi nouvelle, dogmatiques et farouches commis -voyageurs de la maison ftévoil et successeurs, laquelle n'est pas sise au coin du quai.
Ces conditions peu sérieuses n'empêchent que l'expérience ne réussisse de temps en temps. De curieux phénomènes ont lieu. Quelquefois la présence d'un vrai médium, soit professionnel ou spontané, permet la manifestation de quelque indigène de l'Astral ; mais ces visites d'un autre monde sont l'exception : dans la plupart des cas, la table oraculaire répond par coups frappés, et fort pertinemment, sans que nulle Puissance soit intervenue, étrangère au cercle des assistants.
Inutile d'insister sur les éléments de l'expérience : ils sont des plus simples. L'ordonnance n'en varie guère, et seulement dans les détails de la mise en œuvre.
Quelques personnes sont assises en cercle autour d'un guéridon. Les mains, étendues à plat sur le bord de la tablette supérieure, y reposent le plus légèrement possible, tous doigts écartés. On prend soin de rejoindre les pouces des deux mains, tandis que les auriculaires effleurent, de chaque côté, les petits doigts des voisins de droite et de gauche. Ainsi se forme d'ordinaire la chaîne magnétique; ainsi se clôt le circuit de cette batterie d'éléments humains.
Ces préparatifs, on le remarquera, sont les mêmes, soit qu'on veuille interroger la table, ou simplement la faire tourner. La pensée, le vouloir, le désir des expérimentateurs, déterminant seuls la direction de l'expérience, en dominent les résultats. Tout dépend de cette mystérieuse Force, — inconsciente et spontanée chez les uns, asservie et canalisée chez les autres, — que Paracelse nomme quelque part le magique aimant, le Magnes intérieur et seeret.
Après une phase plus ou moins longue de contention mentale, quand, la chaîne s'étant favorablement établie, l'expérience doit réussir, une sorte de trépidation (l) fé-
(i) Il se produit aussi des craquements, quelquefois des coups nettement frappés, comme au choc d'un invisible maillet. — Co dernier phénomène est plus rare ; il décèle la présence d'un fort médium et l'intervention probable de Larves ou d'entités astrales avides de se manifester, à la faveur de la force psychique dont il dispose. — Mais dans la plupart des cas, la trépidation révélatrice do la vie et même de légers craquements n'impliquent rien de pareil. Ces phénomènes accu-
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brile nait et se propage dans l'épaisseur môme du bois : indubitable symptôme, qui accuse l'infusion de la vie h même cette inerte matière; la pénétration du fluide sibyllin dans lapre tissu ligneux; et la présence, enfin, de l'Oracle invoqué : Ikus, ccce Drus!
Qu'une des personnes présentes pose alors une question: le meuble s'ébranle aussitôt pour répondre; il vibre tout entier, comme imbu de vie propre, doué d'âme et d'intellect. Bientôt, l'un des pieds se soulève lentement, et retombe de son poids pour se soulever à nouveau et frapper un autre coup en retombant encore. Ainsi de suite. — Un alphabet percussif de convention permet d'engager de la sorte avec l'Invisible une conversation suivie. On interroge l'Oracle de vive voix, ou même mentalement : l'Oracle répond par coups frappés.
Ecce Deus î Un élre invisible est là, ce n'est point douteux. Il pense, il raisonne; il parle, il répond. Parfois même il interroge à son tour.
Mais vint-il du dehors? Nullement. Accompagnait-il une des personnes assises en cercle autour du guéridon ? Pas davantage. Tout à l'heure il n'était point là; le voici présent, et néanmoins il n'est pas venu. Quand bientôt, la séance finie, les expérimentateurs se disperseront,
sont simplement, comme nous Talions montrer, l'efficace propagation de l'ellluve sympathique, transmis d'un élément à l'autre de la pile humaine, et la soudaine formation d'un Etre collectif, totalisant en soi les virtualités des personnes présentes, et qui constitue Y Oracle. Gela étant, toutes les personnes coopérantes peuvent être qualifiées de médium à des titres divers, ou plutôt le Médium est l'ensemble des assistants qui forment la chaîne magnétique.
l'Invisible aura disparu, et pourtant il ne sera point parti.
Comme il s'était formé de toutes pièces, en synthèse éphémère d'éléments rapprochés pour lui donner naissance, — pareillement il se dissipera, ce concours venant à cesser.
C'est une chose notable, et dont tous les spectateurs attentifs de ces sortes d'expériences ont été certainement frappés, — qu'en aucun cas, et si fort à souhait que la tentative réussisse, l'oracle n'émet quelque réponse révélatrice d'inconnu, et dont les éléments ne puissent être fournis par les assistants, ou tout au moins par l'un d'eux (1). L'intelligence qui se manifeste ne représente ni plus ni moins que la somme des intelligences présentes, additionnées en une seule.
M. le comte Agénor de Gasparin, — qui avait beaucoup expérimenté les tables oraculaires, en une suite de rigoureuses épreuves, dont l'enchaînement, non moins que les résultats, attestentehez lui autant de persévérance que de sagacité, — M. de Gasparin conclut formellement, à rencontre de l'hypothèse spirite : « Les esprits (dit-il) sont des échos; ils renvoient à chacun son propre langage (2). »
(1) Exemple: « La table indiquera l'heure qu'il est, mon ùge. le nombre des pièces de monnaie que contient ma bourse; à une condition, toutefois, c'est que je connaîtrai ce nombre. Quand personne ne le connaît, ni dans la chaîne, ni dehors, l'erreur est certaine, et l'on n'a plus d'autres chances que celles fournies par les coïncidences, et aussi par un calcul assez simple de probabilité. » (Gasparin, fies Tables tournantes, etc., t. II, pp. 430-431).
(2; Gasparin, Des Tables tournantes, etc. (t. Il, p. 504).
C'est bien cela ; c'est encore quelque chose de plus.
Une table parlante se peut définir un thermomètre psychique et mental qui révèle, au moral comme à l'intellectuel, la température des milieux humains.
L'invisible discoureur fera montre d'idées, de manières et de style parfaitement adéquats aux façons d'être, de penser et de sentir, propres à ses interlocuteurs.
Il sera léger et spirituel dans un cercle de gens d'esprit; compassé et pédantesque dans un aréopage de solennels imbéciles; irrévérencieux et frondeur, si l'élément voltairien domine. Dans une compagnie panachée de vieilles dévotes et d'ecclésiastiques, fourvoyés autour d'un guéridon bien pensant (malgré l'enfer qui le possède!), le Diable se montrera tour à tour édifiant et acrimonieux, bon catholique et mauvaise langue. Entre académiciens, un invisible Vaugelas discutera la lettre B du fameux Dictionnaire ; entre athées, c'est Sylvain Maréchal qui viendra, frais émoulu de la tombe, déblatérer contre l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu (1).
Quand la chaîne est formée d'éléments hétérogènes et par trop discords, les résultats sont insignifiants, ou nuls.
L'oracle mensal parait le plus souvent l'expression d'une moyenne; mais il peut s'élever à un maximum, ou descendre à un minimum de lucidité, de science et de conscience.
(I) Kliphas Lévi cite quelque part, non point à propos de tables tournantes, mais d'apparitions spectrales, une manifestation bien curieuse d'athéisme posthume, dont le fantôme de Sylvain Maréchal aurait été l'instrument (la Science des Esprits, pp. 207-212).
Ces différences tiennent à la proportion variable des natures, actives et passives(t), qui concourent à la genèse de l'entité collective, fluidique.
Le minimum phénoménal est attribuable à une surabondance de Psychés plus ou moins négatives, dont les vertus éparses se contrarient et se neutralisent partiellement, à défaut d'un élément positif qui les groupe, les féconde et les unifie.
Y a-t-il équivalence et compensation entre les deux natures, tant au point de vue du nombre qu'à l'égard de l'intensité dynamique, une moyenne proportionnelle s etablit.
Mais, pour atteindre au maximum, il faut grouper un certain nombre d'éléments négatifs, — intelligences plus intuitives et réfléchies qu'expansives et spontanées, — sous la prédominance d'un élément tout à fait positif; c'est-à-dire sous l'influx d'un homme riche de qualités organisatrices, doublées d'un vouloir énergique et dominateur. C'est alors que, parfaitement agencée, la batterie psycho-fluidique fournit son summum de rendement. Car les pensées, même les plus rudimentaircs, les rémi-
(i) Nous avons observé, dans notre théorio d'inverse polarisation des individus mâle ou femelle, que chez tous doux, la Psyché apparaît neutre comme- centre d'équilibre, entre les pôles positif et négatif chez l'un, négatif et positif chez l'autre. — Mais ces termes de polarisation n'ont rien d'absolu, en ce qu'ils n'expriment que de simples rapports. Ainsi telle Psyché, ou centre animique, neutre en vérité relativement à ses deux pôles, peut être courue soit négative, soit positive, à l'égard d'autres Psychés, comme il est facile de s'en rendro compte.
Il serait oiseux de relever et de résoudre chaque fois ces sortes d'apparentes contradictions, qu'un Lecteur attentif s'expliquera de luimême, au moindre effort de raisonnement.
niscences, fussent-elles les plus vagues, qui peuplaient nébuleusement les cervelles négatives, se développent et se précisent à souhait, réactionnées par l'influence de l'élément positif : et l'Être potentiel, s'en emparant, les formule et les exprime par coups frappés.
Comment définir cette classe d'êtres potentiels, en qui l'on ne peut guère méconnaître l'autonomie momentanée? Ils ne sont point des Larves, sans doute, puisqu'ils jouissent d'une personnalité intelligente autant que fugitive; et pourtant leur nature semble inqualifiable, à l'égal de celle des Larves. Par quelles obscures et brusques réactions s'intègrent de toutes pièces ces Éphémères collectifs; sous quel mode se désintègrent-ils plus soudainement encore: c'est ce qu'on a peine à concevoir, et qui, même conçu, se dérobe à l'interprétation par l'écriture ou la parole.
Essayons de soulever un coin du voile.
Le résultat capital de la chaîne magnétique mensale est l'unification des atmosphères secrètes individuelles, leur fusion en une seule atmosphère. La commune irradiation fluidique est celte force qui pénètre, imbibe et anime le guéridon.
C'est dans ce halo collectif, agglomération et synthèse des nimbes occultes de tous les assistants, que l'Oracle va naitre et mourir.
On se souvient que le nimbe, ou atmosphère lumineuse spécifiée qui enveloppe chaque individu, s'engendre de son expir astral. Là sont coagulés, en Lémures obsé-
LA ROt'K DU DKVEMK
dants, de flottants mirages et des Larves parasitaires,— véritables fantômes déterminés par les pensées coutumières de chacun (1), et déterminants à leur tour de pensées nouvelles et d'actes proportionnels à ces pensées : le tout dans un même cercle vicieux de fatalité, ou dans un même entraînement de progrès volontaire. Ainsi s'explique V habitude, bonne ou mauvaise, et sa tendance à devenir « une seconde nature ».
L'énigmatique ascendant astral (2), dont Paracelse fait dépendre les principaux arcanes de la Goétie, n'est rien autre que ce courant de vivantes images, signatures (3) symboliques des passions dominantes, des maitresses pensées, des volitions habituelles de chacun. C'est ce cycle de reflets psychologiques réagissant sur leur auteur, et suggestifs pour une part de son Futur animique et mental (4).
(il Non seulement par ses pensées, niais par ses rêveries, ses impulsions passionnelles, ses volitions, etc.
(2) « Tout homme est dominé par un ascendant astral, dont la direction est indiquée par les lignes de vie et de mort. C'est en agissant sur cet ascendant astral qu'on peut envoûter ; les cérémonies ne sont qu'un moyen de produire le contact astral sympathique. L'ascendant astral est un double tourbillon, qui produit les attractions fatales et détermine la forme du corps astral. Les maléficiants rendent leur ascendant agressif et l'exercent à troubler celui des autres. » (Paracelse, cité par Kliphas Lévi : La Clef des Grands Mystères, p. 387).
(3) Voir, pour la théorie des signatures naturelles et les rapports du signe à la chose signifiée, chap. IV et V, passim.
(4) Ainsi chaque individualité modifie son propre ascendant, lorsqu'elle imprime une direction nouvelle à ses facultés mentales, psychiques ou volitives. L'ascendant astral, modifié de la sorte, transforme à son tour le double éthéréou médiateur plastique, en réagissant sur lui.
Dans la mutualité de ces deux actions (directe et répercussive) on trouvera la clef du mécanisme de Karma terrestre.
Quand des rapports suivis s'établissent entre deux personnes, et surtout si elles habitent ensemble, les atmosphères astrales se pénètrent d'une sorte plus ou moins intime, parfois jusqu'à se confondre temporairement. Les deux ascendants sont-ils d'intensité à peu près égale? 11 s'effectue maint échange d'images déterminantes et de formes lémuriennes, si bien que les caractères s'apparient en réagissant l'un sur l'autre. — Dans l'hypothèse contraire, celui dont l'ascendant est le plus fort l'emporte en définitive, et fonde sur son prochain une domination qui peut se perpétuer jusqu'à la tombe. Les adeptes disent alors qu'une personnalité absorbe l'autre, et l'entraîne en son tourbillon. Ascendant et Tourbillon sont termes synonymes en magie.
11 va de soi que l'imagination, ou faculté naturelle d'imaginer, de créer des images, constitue la base négative de l'ascendant.
L'ascendant est riche (en mode passif) chez ceux qui ont l'imagination vive et féconde. — Il est énergique (en mode actif) chez ceux dont la volonté est puissamment organisatrice.
Car la force de l'ascendant ne réside point dans l'abondance des images qui pullulent, emportées au hasard d'un tourbillon giratoire; elle réside au contraire dans le vouloir assez ferme pour les sélecter, les mettre en ordre et leur imprimer une influence favorable, une direction utile.
C'est pourquoi, pour obtenir, dans l'expérience des tables parlantes, le maximum de rendement de la pile psycho-dynamique, il convient de subordonner plusieurs
natures négatives (fécondes en images générées sans ordre) a l'empire volontaire et régulateur d'une seule nature énergiquement positive...
Maintenant, comment s'engendre l'oracle éphémère des tables? Jusqu'à quel point l'un des expérimentateurs, — le plus passif, sans doute, — peut-il servir d'inconscient médium, non pas au sens ordinaire de ce mot, mais en tant que condensateur des électricités psychiques unifiées? La pensée collective ne pourrait-elle, sinon naitre, du moins s'élaborer, se traduire et trouver sa formule au cerveau de cet homme, organe plus ou moins exproprié, à titre fugitif, et pour cause d'utilité commune? Dans quelle mesure enfin son corps astral extériorisé peut-il devenir l'instrument immédiat et local de la percussion alphabétique ?
Nous ne hâterons point la solution de ce problème, dédié à la sagacité des théoriciens de l'Inconscient.
11 s'en faut bien que toutes les Puissances invisibles nées d'un concours d'êtres humains , — groupés ou non suivant la norme hiérarchique, — ressemblent à l'oracle mensal, que nous avons élu pour type d'une classe particulièrement instable d'entités collectives.
La parole d'Adam, Yhomme universel, est essentiellement créatrice. Il pense des êtres, et son verbe impératif engendre des Puissances et des Dominations. Telle est la loi de Gan-bi-heden pîT'arjJ, la sphère organique où s'exerce son empire, la mvstérieusc enceinte de mani-
festation, que les traducteurs agnostiques de la Genèse qualifient de paradis terrestre.
La chute a dépossédé l'homme de sa divinité, et mous vivons sous la loi de déchéance. Mais il n'importe.
Rien n'est changé qu'à la surface. La matérialisation de la substance universelle a bien perverti son mode, non point altéré son essence. L'homme universel n'a pu déchoir qu'en se subdivisant; à mesure qu'il renait collectif, l'homme reconquiert ses privilèges. Dès ici-bas, il rentre dans ses droits par l'intégration sociale; et ce, dans la mesure où la collectivité dont il fait partie, considérable par le nombre et la valeur de ses membres, le rapproche du primitif Adam, c'est-à-dire de l'universalité.
C'est ainsi que dans l'ordre politique, ou social, ou religieux, des millions d'hommes, hiérarchiquement organisés, tant de siècles durant, sous le niveau d'une règle inflexible, ont pu créer, — conscients ou non de leur œuvre (bonne ou mauvaise) dans l'invisible, — des Êtres virtuels, des Entités collectives, en un mot des Dominations fastes ou néfastes, d'une puissance et d'une durée également incalculables?
Un des maitres contemporains de la pensée ésotérique, le marquis de Saint-Yves, a traité de ce mystère avec une parfaite compétence, à propos du Nemrodisme, en une page de la Mission des Juifs que nous lui demanderons la permission de reproduire.
«v Tue fois que l'Homme (dit-il) a imprégné .de sa volonté
certains éléments de l'ordre invisible ; quand il a conçu, voulu, créé, non seulement un Pouvoir visible, niais, sans le savoir, un être polentiel, occulte, évoqué, se manifestant par des institutions, ce dernier ne meurt pas sans avoir vécu, et, s'il est instinctif et passionnel, il vit en détruisant.
« Il combat et dévore dans l'ordre invisible, comme dans le visible, les autres Lires collectifs de cette Terre ; il s'abreuve du sang, il se nourrit de la chair de leurs membres; il aspire les énergies ignées «le ce globe et des régions inférieures de son atmosphère; il les respire, et il les inspire dans les instincts dominateurs du Pouvoir qu'il hante et des individus qui l'occupent (1).
a Voilà pourquoi, à Rome, les actes politiques de ce dernier sont, dans la vie de relation de cet État, une série indisconlirnjf» de massacres militaires, el, dans sa vie organique, une chaîne indiscontinuée d'assassinats politiques.
« Or, s'il est relativement facile de créer ou de susciter des Puissances instinctives, des Dominations destructrices, il est presque impossible de les elTacer de la biologie de la Terre et de sa substance primitive, à moins d'un déluge.
< Dans l'ordre invisible comme dans le visible, rien ne se perd, et la substance première d'un Astre quelconque garde imprimés en elle, dans sa Lumière secrète, jusqu'au mouvement d'une Volonté, jusqu'à la radiation d'une Passion, jusqu'à l'image d'une Pensée.
« Lue fois 1'Lspace terrestre occupé, le Temps terrestre une fois saisi, rien ne peut plus être rattrapé, rélrogressé ni détruit, et, si l'Homme a souillé la Lumière intérieure, les Vivants el les Morts en sont infestés, et les derniers rejettent sur les premiers celle souillure.
€ Dans le domaine du Mal, dans la sphère d'action de l'Instinct, que ne gouvernent ni la Conscience ni l'Intelligence, le
(1) Cette conception du dévorant minotaure d'un régime d'iniquité comporte une lumineuse antithèse. A l'Kgrégore noir d'un état social séculaire, hiérarchisé dans le mal, s'opposerait l'Kgrégore blanc d'un état théocratique harmonieux et pondéré, — l'Archange de la « Synarchie ».
pouvoir créaleur de l'Homme sur celle Terre ne dépasse pas certaines régions de son atmosphère; mais il peut en modifier singulièrement la constitution et la substance hvperphvsiques.
« Du môme coup, la voie ascendante et descendante des Ames, la Mort et la Génération en sont terriblement affectées^), i
Ainsi, voilà deux exemples, bien distincts à tous égards, d êtres générés par l'intégration collective.
Si l'on se reporte à l'oracle des tables, cet éphémère de l'Invisible, dont l'existence, obscure et soudaine en son origine comme en son terme, s'accuse aléatoire au point de paraître un mirage intellectuel, un fallacieux reflet des mentalités coopérantes, — quel contraste avec ce formidable Archange de l'iniquité politique et du blasphème antisocial, pour qui les siècles sont des jours, les hécatombes humaines de périodiques repas, et les cataclysmes qui bouleversent les empires, lecontre-coupd'un accès d'humeur ou capricieuse ou furibonde !
Cependant, l'un et l'autre cas présentent ce trait de ressemblance, que l'Être collectif, généré pour un quart d'heure ou pour des lustres séculaires, jouit d'une existence et d'uneconseience propres : sans que les individus dont il forme la synthèse perdent rien de leurs personnalités respectives. Ceux-ci subissent bien, il est vrai, l'impérieuse suzeraineté du monstre potentiel pétri de leur substance, nourri de leur sang parfois et abreuvé de leurs larmes ; mais ils ignorent profondément ce despote invisible. Alors même que, pour satisfaire son
(I) La Mission de* Juif*, pp. 7<U 7n;,.
caprice, on les verra succomber dans l'arène de la vie terrestre, ils ne s'écrieront pas, comme le gladiateur expirant : Ave, Cœsar; morituri te salutant! Ainsi les cellules du corps humain, s'il leur était donné de philosopher, nieraient sans doute l'existence du vaste organisme dont elles font partie intégrante, et pour le salut duquel un irrésistible instinct les porte à se sacrifier si souvent (i).
Entre ces deux extrêmes de l'existence collective, on sent qu'il y a place pour beaucoup d'entités intermédiaires, plus ou moins stables et conscientes. Nous ne songeons point à en fournir un catalogue, même sommaire. De si délicates nuances en distinguent les variétés, qu'une sèche classification ferait peu de profit. Il suffira de produire quelques spécimens de ces Collectifs, pour qu'un Lecteur intelligent et réfléchi puisse, en comblant les lacunes de la nomenclature, suppléer à ce que nous tairons des Arcanes de la Multitude.
Les assemblées politiques offrent, au point de vue qui nous occupe, un champ d'observations propice et fertile, avec le contraste de leurs flux et de leurs reflux pareillement désordonnés : irrésistibles et soudaines impulsions qui s'y manifestent à l'improviste,et revirements invraisemblables qui leur succèdent. Dans une enceinte bien
(1) Lire, dans le Traité méthodique de Science occulte de notre ami le Dr Papus, une pige bien remarquable et singulièrement instructive, intitulée: • Une blessure à la phalange; Défense de l'organisme.» (Pag. 794-798).
circonscrite, les électricités humaines s'opposent ou se confondent, se neutralisent ou s'exaltent dans leur antagonisme, au hasard des rencontres ; celte enceinte est un séminaire d'êtres collectifs, générés pêle-mêle avec des Larves et des Concepts vitalisés. Lorsqu'un certain nombre de citoyens habiles, résolus et fermes dans leurs principes, ne se groupent pas pour former un noyau compact, un centre agrégatif, un point fixe enfin dans ce chaos dynamique, — le sabbat se déchaîne sans trêve des volontés et des passions adverses. Tous les mérites individuels, s'entre-détruisant alors, concourent à la nullité de l'ensemble : et l'on aboutit, en période de lutte ouverte, à regorgement mutuel ; en période d'apparente accalmie, à la parfaite stérilité... Une Assemblée de citoyens personnellement adroits, humains et justes, peut devenir un modèle historique de sottise, de barbarie ou d'iniquité collectives. Tacite ne l'ignorait pas, qui, d'une image familière et saisissante, nous dépeint à ce double égard les Pères Conscrits de son temps : Seualores boniviri, Scnatus vero maîa bestia.
L'âme des foules est partout la même, aveugle et crédule, perméable à toutes influences de bon et de mauvais aloi, et, sur toute chose, susceptible d'étranges revirements.
Eugène Sue a bien connu et décrit cette instabilité du caméléon populaire. Pas un lecteur du Juif Errant, que n'ait <;mu l'allocution du missionnaire Gabriel, sauvant le Père d'Aigrigny que la foule ameutée à Notre-Dame allait occire sur les marches mêmes du chœur; et dans les Mystères de Paris, on se rappelle la scène touchante
de Saint-Lazare, quand le souffre-douleur des détenues devient, à la voix de Fleur-de-Marie, l'objet de l'intérêt général; si bien que la plus implacable persécutrice de Tidiotc enceinte prend l'initiative d'une collecte, en vue d'assurer une layette à l'enfant qui viendra.
La popularité (qui est à la gloire véritable ce que l'instant fugace est à l'éternelle durée), le succès immédiat, la vogue enfin, pour faire usage d'un mot qui dira tout, sont caprices de l'âme des foules.
Nous verrons, au chapitre iv, comme il faut unifier cette âme multiple et divergente, afin de mettre à profit les forces qu'elle déploie, — irrésistibles, quand on a su les grouper en fulgurant faisceau.
C'est le mystère de la chaîne magique. Son intelligence, soit dit en passant, peut conduire à celle du Grand Arcane. Son impeccable emploi garantirait l'omnipotence à l'adepte assez froidement calculateur dans le péril pour n'hésiter point k la mettre en œuvre, et trop austère dans le triomphe pour en abuser jamais.
Contentons-nous, cette parenthèse étant close, d'ajouter que la chaîne magique est un moyen sur de créer des Potentiels collectifs à qui rien ne résiste. Si les auteurs de la chaine y mettent quelque persévérance et quelque intensité volitive, l'existence du colosse évoqué, d'abord contingente et mal définie comme celle de l'Oracle mensal, se précise et s'affirme à proportion; il devient une Force subjugante et énergiquement assimilatrice, une Domination du Ciel humain : il dévore et résorbe en soi, dans l'Invisible, les Puissances qui lui font obstacle sans être à même de sauvegarder leur au-
tonomie. Dans le monde physique, c'est par ses membres qu'il agit, en inspirant aux individus réunis pour former son corps social, des impulsions, des passions et des idées dont ceux-ci ne songent point à se défendre, les croyant leurs ; et qui se traduisent par des actes, dont le résultat est l'asservissement, la ruine ou la mort des champions de volonté adverse, non point tant à la leur, comme ils le peuvent croire, mais plutôt à la sienne propre.
Qu'on évalue le développement dynamique où doivent nécessairement atteindre les Collectifs recteurs d'agrégations impersonnelles, — Pouvoirs constitués, par exemple, Ordres religieux, Sociétés secrètes, — toutes compagnies se perpétuant au service d'un principe, d'une idée, d'une volonté, d'un sentiment invariables, imprescriptibles, censés absolus !
L'organisation normale de telles collectivités, avec son système de ressorts et d'engrenages assortis, en fait des corps vivants, perdurables à la faveur d'un recrutement régulier ; ce sont là, dans toute la force du terme, des organismes physiques géants, où s'incarne une âme passionnelle vivante et vivifiante, pourvue d'un vouloir irréfragable et réceptive d'un immortel Esprit.
De telles institutions humaines, doublées dans l'Invisible d'un pareil support ontologique, deviennent les citadelles souvent inexpugnables des sectes, dans la bataille chronique des idées. A l'abri du rempart, les vieux partis prolongent la lutte, alors même qu'elle semble désespérée. Et dans les cas extrêmes, quand les corps sociaux collectifs paraissent abolis, par suite de la
dispersion ou du massacre des membres qui les composent, 1 aine collective demeure plus vivace que jamais; elle survit aux pires désastres, prompte à se refaire un corps, sous un nom ou sous un autre, par l'agrégation d'individus sains et robustes, qu'elle inspire et possède après les avoir sélectés: si bien qu'en se réincarnant, elle se rajeunit, elle se transligure, assume une vigueur nouvelle et inaugure un cycle nouveau de domination terrestre.
La survivance de Jacques Molay nous offrit, au tome précédent, un mémorable exemple de rénovation posthume en ce genre. Vainement r Autorité pontificale dissout l'Ordre du Temple, en vain les pouvoirs politiques écrasent et diffament les Templiers. On peut croire l'Ordre anéanti, mais il renait de ses cendres dans l'ombre, grandit et se propage au long de quatre siècles et plus, Protée insaisissable, multiplié sous mille apparences étrangères, conspirateur affublé de mille oripeaux d'emprunt... Dirait-on pas qu'il perd sa tradition comme il a perdu son titre; qu'il abdique sa personnalité avec la conscience de son origine? Mais, sous le voile des métamorphoses, l'Ame collective est là qui veille, gardienne d'un mot d'ordre! Ce mot d'ordre ne sera point divulgué ; il se perpétue néanmoins, inconnu constamment des subalternes, méconnu des chefs eux-mêmes à de certaines époques; il se formule binaire, comme l'iniquité complice du pontife et du monarque au xivc siècle.
Sa double et secrète devise, le Temple Vivant ne l'a pas oubliée; l'heure venue, il l'insufflera au cœur des
artisans de sa vengeance testamentaire : « Pulvérise la tiare (l), — foule aux pieds les lys (2) ! »
Et voici! La seconde partie du siècle de Voltaire verra la revanche des Templiers. Le but se devine a mesure que l'heure approche, mais la forme de l'Événement Hotte encore indécise.
C'est ainsi que vers 1772, la postérité occulte de Jacques Molay revêt d'abord, sous Adam Weishaupt, le caractère d'une vaste société secrète, où se trame une conspiration contre l'autel et le trône. D'Ingolstadt, le loyer central de son incandescence, la secte aréopagite rayonne au loin sur l'Empire. La vieille Allemagne, minée sur loute son étendue, n'attend plus qu'une étincelle. Mais l'Électeur de Bavière est prévenu à temps (3). Il prend d'énergiques mesures, frappe ou bannit les conjurés, et le complot échoue : l'illuminisme a vécu Du
moins le peut-on croire; mais la Révolution française démontrera, moins fie vingt ans après, l'illusion qu'on s'est faite en pensant détruire le ferment templier, dont le grand coup frappé en Allemagne a seulement éconduit
(1) Lntro pontifex deleatur (L. P. I).). — Cf. la déclaration des Rose-Croix, proclamant, en 1613, m que par leur moyen le triple Diadème du Pape sera réduit en poudre •. (Cabriel Naudé, Instruct. à la France sur fa vérité des frères de la Roce-Croix, p. 36).
(2) Lilia pedibun destrue (L. P. D .)
(3) « On sait qu'un des adeptes de cetto société subversive, frappé d'un coup de tonnerre dans la rue et porté évanoui dans la maison d'un particulier, laissa saisir sur lui l'écrit qui contenait le plan de la conspiration et les nom* «les principaux aftidés. » (Histoire philos, du (ienre humain, t. I, p. 103). Cet adepte, foudroyé à Flalisbonne aux côtés de Wenhaupt lui-m'me, était un prêtre renégat du nom île Lanz. Son portefeuille, saisi par la justice, fut envoyé à la Cour de Bavière.