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(Stf"^*0 Raesch-.El, le principe divin [de l'àme]), Rachcl, fille de l'adepte Éléazar (1), sera la fiancée promise h Ourdeck, etc...
Le Crocodile (ou Typhon), personnification égyptienne de l'Astral inférieur, reptile igné où s'incarne Nahàsh, a englouti les deux armées du Bien et du Mal. Expliquer le sens caché de cette aventure rabelaisienne, serait une tâche qui nous mènerait trop loin. Il suffira, pour l'intelligence de l'épisode où nous voulons en venir, de noter qu'Ourdeck, l'explorateur des mondes mystérieux, est du nombre des nouveaux Jonas. Les merveilles dont il est témoin dans le ventre du reptile, ont trait aux mystères des diverses régions hyperphysiques du Macrocosme, dans leurs rapports avec le Microcosme nominal.
Enfin, après plusieurs péripéties symboliquement fort significatives, le volontaire Ourdeck débouche en un espace souterrain, voûté de roche vive et clos de toutes parts. Un jour incompréhensible y brille. Là se présente k ses regards une cité antique, engloutie à la suite d'un tremblement de terre, Tan 425 avant Jésus-Christ. Le frontispice d'une porte de marbre révèle à Ourdeck le nom de cette ville : ATALANTE.
Le fléau a tout respecté : les maisons et les palais sont intacts, les rues entièrement libres et nettes de décombres ; les citoyens, foudroyés comme ils vaquaient k leurs affaires, sont debout, dans l'attitude où la mort les a surpris... Ourdeck visite en détail cette curieuse nécropole,
(1) Il est très vraisemblable que Saint-Martin ait voulu peindre son maître Martinès de Pasqually, sous les traits du juif portugais Éléazar.
FORCE DE LA VOLONTÉ
qu'on pourrait nommer la capitale du monde astral. Les prodiges qu'il observe, nous ne pouvons les détailler par le menu, mais nous engageons très fort les amateurs de choses curieuses à méditer d'un bout à l'autre cette fabuleuse narration, où le théosophe d'Amboise, plus que nulle autre part, a décrit, sous une allégorie transparente, les mystères d'une région qu'il connaît si bien : la région hyperphysique.
La puissance confîgurative du fluide astral y est d'abord caractérisée en traits de vigueur. Rien n'est plus facile au jeune soldat que de prendre connaissance des mœurs de ce peuple, de son esprit, du caractère enfin de chaque habitant.
« Car la même loi de physiquequi a fait que toutes les substances et tous les corps renfermés hermétiquement dans celle ville, n'ont point soutlert à l'extérieur, a étendu son pouvoir conservateur sur les paroles mêmes des citoyens d'Atalante, et a fait que les traces en sont corporisées et sensibles, comme le sont tous les autres objets renfermés dans cette malheureuse enceinte (1). »
Ourdeck entre successivement chez le gouverneur de la ville, puis chez un philosophe; chez un médecin mourant qui accuse un énigmatique personnage, « l'hiérophante de la rue des Singes », de l'avoir envoûté; Ourdeck assiste encore à l'examen des mémoires couronnés par une académie scientifique : suprême séance que le cataclysme a interrompue. Il pénètre enfin dans un temple où prêche le redoutable Hiérophante, grand-maître d'un cercle de magiciens pervers; guidé par l'influx ma-
(1) Le Crocodile, page 263.
gnétique de ce mage ténébreux, notre volontaire s'aventure jusqu'au laboratoire occulte du malfaiteur, et détaille les merveilles dont il a été témoin.
Allégorie tellement révélatrice, — soit au point de vue des courants astraux gouvernés parle Vouloir humain, soit à l'égard des sortilèges collectifs et des lois terribles présidant au choc en retour comme à la ruine muluelk des éléments mauvais, — qu'on nous saura gré de reproduire les pages essentielles de cette histoire.
Voici le péristyle d'un temple, dédié à la Vérité ; franchissons-en le seuil, en compagnie d'Ourdeck, auquel il est temps de laisser la parole.
« J'entre (dit-il), je trouve un grand concours de peuple assemblé et paroissant écouler un homme qui éloit assis dans une chaire el qui leur parloit. Je pus, à mon aise, lire toutes les paroles de son discours, purce que, comme il parloit seul, elles s'étoienl conservées d'une manière très distincte ; et je puis dire que ce discours renfermoit tout ce que la plus sage philosophie du Portique et du Pyrée a jamais enseigné de plus pur et de plus imposant, quant à la sévérité des principes et à la sainteté de la doctrine.
« Mais, chose étonnante ! indépendamment de ces paroles visibles, et qui étoient sorties de la bouche de l'orateur, j'en appercevois dans son intérieur qui étoient un peu moins marquées, mais qui l'étoient assez pour que je pusse les lire et les discerner; c'étoit comme des germes de paroles, dont les uns étoient presque entièrement développés, d'autresà moitié, d'autres au tiers (I). Ce qui me confondit et me remplit d'indignation, ce fut de voir que ces parolesque j'appercevois dans l'intérieur du corps de l'orateur, avoient un sens absolument opposé à celles qui éloienl sorties de sa bouche; autant celles-
(1) Cf. la description de Yarbre mia- dix mille images, pages 370-
FORCE DE LA VOLONTÉ
ci étoient sensées, sages et édifiantes, autant les autres étoient impies, extravagantes et blasphématoires, de façon que je ne pus douter alors que cet orateur en avoit imposé audacieusement à son auditoire, et qu'il ne crovoit pas un mot de ce qu'il lui avoit débité
• Comme cet orateur traitoitde matières saintes et divines, et qu'il les traitoit publiquement, il falloit qu'il ftt tous ses e (Torts, non seulement pour ne pas scandaliser son monde, mais encore pour l'édifier; d'un autre côté, ces efforts euxmêmes contrariant ses sentiments intérieurs, il redoubloit aussi d'efforts en dedans, pour faire le contre-poids de ce qu'il étoit obligé de débiter tout haut ; et ce sont ces efforts secrets, qui, donnant à ses pensées sacrilèges un plus grand degré de fermentation, donnoient en même temps aux paroles internes qui en naissoient, une forme plus déterminée et un caractère plus marqué...
• A force de l'examiner avec attention, je remarquai
encore qu'il sortoit de son cœur comme un courant de ces mêmes paroles impies et sacrilèges.
- Ce courant étoit d'une couleur sombre et bronsée : il étoit double, c'est-à dire qu'il y en avoit un rentrant et l'autre sortant ; et le cœur de l'orateur étoit à la fois comme le fover et le terme de ce double courant : ces effluves se succédoient avec rapidité, et s'étendoient dans le temple et mérne au delà, car elles passoient outre par la grande porled'enlrée ; mais commeje les voyois aussi rentrer parcelle même porte, je présumai qu'il devoit y avoir un second foyer à l'autre extrémité de ce courant, et je résolus de le chercher à l'instant, en suivant les traces très sensibles de cet extraordinaire phénomène.
« Je parcours donc, non sans souffrir, celte longue chaîne de paroles impies sortant du cœur de l'orateur; je détourne mes yeux de tout autre objet, tantj'avois envie de satisfaire
ma curiosité En sortant de la grande porte du temple, je
vis ce courant infect tourner à gauche dans une grande rue, au bout de laquelle se trouvoit une place elliptique assez vaste ; il la traversoit par le milieu, et delà entroil dans une petite rue sombre, mal-propre, mal alignée et d'une longueur à m'ennuyer; au bout de cette rue. il en en fi loit une autre, qui me
parut encore plus désagréable, plus sale et plus tortueuse.
a Mais ces dégoûts furent tempérés, en partie, par la joie et l'espoir de trouver ce que je désirois avec tant d'ardeur ; car enfin, en regardant l'inscription de cette vilaine rue, je vis qu'elle s'appeloit la rue des Singes ; et je n'eus pas atteint la vingtième maison de celle rue, que ce double courant de paroles qui m'y avoit conduit, entra dans une porte au-dessus de laquelle je vis écrit : l'hiérophante.
«Jugez de ma satisfaction. Je ne doutai point que cet hiérophante ne fût ce même personnage dont les paroles du médecin mourant m'avoient donné quelques indices, et qu'ainsi il ne fût le môme que je venois devoir prêchant dans le temple.
«J'entre précipitamment dans cette porle:je traverse, toujours à la lumière sombre du double courant, une pelite allée obscure, au fond de laquelle se trouvoit un escalier, dont une partie monloit à des appartemens supérieurs ; mais dont l'autre, recouverte seulement par une trappe, descendoit dans une cave; le courant se dirigeoit sur celte trappe, je la lève ot je le suis jusque dans la cave, où j'arrive après avoir descendu cinquante marches.
« Là, je trouve un grand emplacement de forme pentagonale. Quatorze personnes éloient rangées tout autour sur des sièges de fer, ayant chacune au-dessus de leur tète un nom écrit, qui indiquoit leur fonction et leur emploi dans celte assemblée; au fond de cette cave et sur une estrade élevée de deux gradins, étoit un autre siège de fer plus ample que les autres et mieux travaillé, mais vuide ; et au-dessus de ce siège éloit écrit en grande lettre : l 'hiérophante. J'eus alors une pleine conviction que j'avois trouvé ce qui étoit l'objet de mes recherches.
ci Indépendamment de ce courant de paroles qui m'a voit conduit jusqu'à cette cave et qui avoit précisément le fauteuil de l'hiérophante pour second centre, il y avoit de semblables couransqui alloient depuis ce fauteuil derhiérophantejusqu'à la bouche de chacun des quatorze assistans.et qui retournoienl de leur bouche à ce fauteuil ; de façon que je jugeai que cet hiérophante étoit comme l'âme de leurs paroles, et qu'ils n'en étoient que les organes et les inslrumens.
FORCE DE LA VOLONTK
«Au milieu de la place éloit une grande table de fer, ayant la forme pentagonale comme la cave, et sur celte table une espèce de lanterne de papier, transparente, également pentagonale, et dont les côtés répondoicnl aux côtés delà table et ù ceux de la cave ; au centre de cette lanterne, il y avoil une pierre brune, mais luisante, et qui iaissoit voir à chaque assistant, des mots et des phrases tout entières, écrites sur les faces du papier qui lui étoient correspondantes; et ces phrases répondoient aux paroles que j'avois lues dans l'intérieur de I* hiérophante.
< Devant son fauteuil, il y avoit une autre table oblongue, aussi de fer, et sur cette table, deux singes de fer qui avoienl chacun à chaque patte et au col, une chaîne de fer rivée sur cette table; ce qui faisoit dix chaînes. Devant ces deux singes de fer, il y avoit un gros livre dont les feuillets étoient aussi de fer, et que je pouvois remuer et lire à mon gré.
< J'y lus clairement les traités des diilérens émissaires des docteurs occultes, avec plusieurs conquérans de la terre, et les horribles conditions souslesquellesils leur livraient les nations de ce monde
«J'y lusque ces entreprises avoienl pour but défaire anéantir l'ordre de toutes choses, et d'établir à sa place un ordre fictif qui ne fût qu'une fausse figure de la vérité. On devoit renverser tous les calculs connus depuis, sous le nom de calculs de IMhagore, et tellement les confondre, que l'esprit le plus simple et le mieux conservé ne pût jamais en retrouver les traces»
• On devoit ramener par cette même loi tous les règnes de la nature et del'esprit,à un seul règne ; toutes les substances, soit élémentaires, soit spirituelles, aune seule substance; toutes les actions visibles ou occultes des êtres à une seule action ; toutes les qualités, bonnes ou mauvaises, vivantes ou mortes, à une seule qualité ; et ce seul règne, celte seule substance, cette seule action, cette seule propriété devoit résider dans ce chef de rassemblée, ou dans cet hiérophante, quialloit bientôt lancer hautement dans le monde celte doctrine, et exiger pour récompense, dès son vivant, les honneurs de l'apothéose et sa divinisation, à l'exclusion de tout autre Dieu... »
Ourdeck, frémissant d'indignation, lit dans ce Grimoire l'annonce de tous les malheurs qui devaient fondre sur l'Europe; il apprend qu'un mage de lumière, désigné comme l'implacable adversaire du théurgiste mauvais, doit seul découdre au vif de ses horribles trames et fomenter la ruine d'aussi exécrables projets.
Alors Ourdeck se sent naître au cœur le violent désir que le nom de cet auguste personnage lui soit révélé.
« Ce désir (poursuit-il) s'empara tellement de moi, qu'il fui comme un feu brûlant dans mon sein ; mais bientôt ce feu ne pouvant plus se contenir en moi, il en sortit une lumière d'une blancheur ravissante (1 ), au milieu de laquelle je vis clairement le nom iVÉléazar, et cela par trois fois consécutives...
« Sachez donc qu'à l'instant où ce nom d'Éléazar fut ainsi manifesté dans celte enceinte souterraine, les quatorze hommes qui étoient assis sur des sièges de fer reprirent la vie, en faisant des grimaces et des contorsions épouvantables ; sachez que les courants particuliers qui les lioient au fauteuil de l'hiérophante, se détachèrent de ce fauteuil, et rentrèrent dans ces quatorze hommes, ce qui sembla rendre leur état plus violent : sachez que les deux singes de fer qui étoient enchaînés sur la petitetable, furent détachés à l'instant; qu'ils devinrent vivans et engendrèrent aussitôt chacun six autres singes vivans comme eux; que ces quatorze singes se jetlèrent comme des éperviers, chacun sur un des quatorze hommes, et les dévorèrent tous.
« Sachez que l'hiérophante même, par une violente attraction, fut amené en un clin d'œil, depuis le temple jusque sur son fauteuil, où il me parut à lui seul plus tourmenté que les quatorze autres ; sachez que les quatorze singes se précipilè-
(1) Cf. Ba'hme, les trois Principes de /'Essence dirine, tome I. chapitres i et n. et particulièrement pages 14-15 (la Lumière engendrée ilu feu).
FORCE DE LA VOLONTK
rent aussitôt sur lui, et le dévorèrent, après lui avoir arraché les yeux; sachez que les quatorze singes, après avoir mangé tout le monde, finirent par se manger les uns les autres, sans qu'il en restât vestige devant mes yeux...
• Sachez enfin, qu'il se fit un tremblement de terre si violent, que tout sembla prêt à s'écrouler sur moi. Maisau milieu de ces scènes si efîrayantes, une main invisible s'est emparéo de moi...; et elle ru 'a transporté, je ne sais par où ni par quel moyen, jusqu'à cet égout de la rue Mont martre, où vous savez que j'ai pris terre (1). »
Nous osons croire notre Public trop avancé sur la voie, pour méconnaître l'importance de l'allégorie que nous avons tenu à mettre sous ses yeux.
Cet épisode est la description symbolique d'un cercle de magiciens noirs, saisi et crayonné sur le vif de leurs opérations scélérates. La pile génératrice d'influences mauvaises est amorcée, la chaine magnétique tendue : le Crime fonctionne.
Examinons les principaux détails de la scène.
La machine infernale est disposée dans une cave... De temps immémorial, partout où l'homme a maudit l'homme et secoué sur la tête de son frère les foudres de Vulcain, TExécrateur a choisi pour ses opérations une retraite souterraine, comme la forge du dieu de Lcmnos. Depuis la crypte de la théurgie sanglante, au plus lointain des cycles préhistoriques, jusqu'aux cavernes de l'infernale Hécate et la cave cintrée des envoûteurs au moyen âge, ce fut toujours en sous-sol que les œuvres de colère, les
(1) J> Crocodile, papes 3.^9-369. paxxim.
pratiques de Shatan, de Se ih (1), de Saturne ont été accomplies. Le rituel magique le veut ainsi : un double motif, d'analogie d'abord, d'empirisme occulte ensuite, justifieraient sans nul doute cette prescription universellement reçue.
On descend en cette cave par une trappe qui s'ouvre sur cinquante marches d'ombre, antithèse figurative des cinquante Portes de Lumière, ou de l'Intelligence.
V emplacement de forint ' pentagonale équiv aut à l'Etoile flamboyante renversée, emblème de la volonté criminelle. On sait que le Pentagramme, où s'inscrit la figure du microcosme humain (Vouloir, Intellect, Amour, Puissance et Beauté) constitue un hiéroglyphe convertible : dans sa position normale, une seule pointe en haut, il est le bouclier du mage de lumière, et traduit les vertus bienfaisantes et les glorieuses prérogatives de l'Intelligence, volontairement ralliée au plan providentiel; les cinq lettres du nom de l'homme-dieu PTONT scintillent aux rayons de l'Étoile. — Mais orienté en sens inverse, l'Astre pentagrammatique n'est plus qu'un symbole d'iniquité, de perdition, de blasphème : ses deux pointes en l'air deviennent les cornes du Bouc immonde menaçant le Ciel, et dont la tète s'encadre au pentacle stellaire, avec ses oreilles basses dans les branches latérales, et sa barbe en désordre dans l'unique pointe inférieure. Notons du reste que le système particulier du théosophe d'Amboise assigne au nombre cinq des attributs néfastes et funèbres : au Livre universel de l'Homme, qui a dix
(I) Typhon- Seth (Kgypte).
feuillets, le cinquième est celui « de l'idolâtrie et de la putréfaction (I). *
La forme pentagonale de la table de fer et de la lanterne de papier comporte le même sens secret. En magie cérémoniale, blanche ou noire, les opérateurs s'enferment en un cercle, symbole des volontés amies : communion des saints ou synagogue des pervers. — Ici le pentagone mauvais supplée au cercle des évocations.
Les trois figures concentriques forment une citadelle occulte, à triple rempart, autour de h pierre noire qui, du centre de la lanterne, darde une lumière pâle. C'est Éla- (jabale (2), la pierre philosophale d'iniquité, emblème héliaque d'idolâtrie. Elles viennent du soleil, mais réfractées et froidies par la Lune infernale, ces fausses lueurs qui, s'effluant de cette pierre, font reluire les hiérogramines d'imposture tracés sur les faces de la lanterne. Le caillou noir est phosphorescent d'une lumière morte, et le papier mi-opaque la rend plus incertaine encore : c'est Aôb 21**, le fluide négatif où glissent les Larves, où nagent les écorces de la Nécromancie.
Quatorze auxiliaires de l'hiérophante sont assis en cercle sur des sièges de fer, autour d'une table de fer. Joignez le maître aux disciples, et le total donnera le nombre de la Perversité collective et des courants fatals de l'Instinct : quinzième clef du Tarot — le Diable. Quant à la table, aux sièges et autres objets, tous de fer, ils mar-
(1) Des Erreurs et de la Vérité, ou les hommes rappelés au principe universel de la Science, Edimbourg (Lyon), 1775, in 8» (page 256).
(2) V. Éliphas, Dogme de la /faute Magie, page 336.
quent le caractère de rassemblée que gouverne Mars ; or cette planète, maléficiée par le voisinage de Saturne £ , dont nous relevions tantôt la signature, annonce perversité froidement implacable, orgueil sauvage et chagrin, et, grâce à Dieu, ruine, écroulement final.
L'estrade élevée de deux gradins, où se dresse le fauteuil de l'hiérophante, n'est-il point l'emblème du Binaire impur, principe de tout antagonisme, de toute division, de tout pouvoir schismatique et arbitraire? La table oblongue, avec ses deux singes de fer enchainés, confirme cet emblème, en le précisant. Rien ne peut offrir de la sorcellerie une plus parfaite image que ces deux singes, occupant les deux foyers de l'ellipse mensale, en face du fauteuil de l'hiérophante.
Satan, singe de Dieu, apparaît binaire, incapable qu'il est d'une entente, même avec les siens, d'un accord, futce avec lui-même ! Sa magie de ténèbres ne présente rien d'original : imitation servile de la Religion-sagesse défigurée, ses rites sont ceux d'une théurgie à rebours. L'hiérophante aussi est un singe : pontife de l'ombre, il se déguise en prêtre de lumière; et sectaire du mensonge, il va faire son édifiante grimace au temple de la Vérité. Hypocrisie simiesqueî... La table elliptique figure le cercle mauvais qu'il a fondé. Les deux singes, aux deux foyers de l'ellipse, peignent la volonté du misérable, rectrice de la chaîne sympathique tendue par ses mains ; sa volonté double et ambiguë, qui se stérilise presque toujours en s opposant sans cesse à elle-même, comme c'est la sentence rendue contre tout principe d'Erreur et d'Iniquité. On doit comprendre à présent ce qu'entend
LA CLEF DE LA MAlilE N01IIK
Saint-Martin, par « l'hiérophante de la vue des Singes... *
Le secret de la chaîne magique se résume en un aphorisme dont voici les termes : créer un point fixe où prendre appui; y établir sa batterie psycho-dynamique; et, de ce point élu pour centre, faire rayonner à travers le inonde la lumière astrale, évertuée par un vouloir nettement défini et formulé.
C'est là une application de la célèbre devise androgynique d'Henry Khunrath : Coagula, Sol ve. — « Coagule *, c'est-à-dire, concentre le fluide à haute tension autour d'un centre équilibrant; — « dissous », c'est-à-dire, répands au loin le fluide dynamisé et soumis à ton vouloir: dardele vers l'objet sur quoi tu veux agir. Le fameux arcane de la Magnésie universelle docile aux adeptes n'est pas autre chose. La Magnésie est la traduction extérieure, rendue patente par ses eflets, du Magnes intérieur et caché dans son essence.
La lumière astrale spécialisée aux mains de l'adepte devient le véhicule de sa volonté ; — disons mieux : de son verbe (1). Voilà le sens du double courant de paroles qui se propage en ondulations magnétiques, de l'hiérophante en chaire aux aflidés de son cercle occulte; puis, centuplé d'énergie, fait retour à son point de départ.
Les principes émis au précédent chapitre, à propos de l'Oracle mensal, pourraient trouver ici leur place; mais
(1 ) Nous verrons tout à l'heure, à propos du Signe et de son importance en magie, comment définir le Verbe humain, qui est la Volonté formulée et traduite par le signe.
FORCE DE LA VOLONTÉ
il suffira d'y renvoyer. A coup sûr, notre Lecteur en a déjà fait l'adaptation (car elle s'impose) ; et décerné la mention négative au groupe des quatorze auxiliaires, occupant le pourtour de la table pentagonale; tandis qu'il réserve pour l'hiérophante la qualité d'élément positif, dont le rôle est d'unifier les âmes passives de son cercle, sous la prédominance d'un vouloir impérieux et dominateur.
Disons tout de suite que l'établissement de la chaîne secrète est rarement aussi méthodique, aussi voulu, aussi savamment combiné. Il arrive que ses éléments constitutifs, spontanément fournis, — nous dirions par le hasard, s'il existait pour les initiés, — se trouvent ou mal proportionnés entre eux, ou compromis par un mélange d'éléments hétérogènes. L'appareil fonctionne alors tant bien que mal ; mais il n'atteint qu'un minimum de rendement. C'est la répétition de ce qu'on a pu lire, section X, au sujet des tables parlantes et de la génération des êtres collectifs...
Rien n'est plus certain que la plupart des grandes choses qui se font ici-bas, s'accomplissent par les spécialités de chaînes magiques, — tendues consciemment ou non, avec la Providence ou sans elle, à travers les enchevêtrements de circonstances plus ou moins favorables.
Ils sont rares, les grands Initiés (l) qui, — tels Chri-
(I) Voyez le beau livre de M. Edouard Schurô : les Grands Initiés, Esquisse de l'histoire secrète des Religions (Paris, Pcrrin, 1889, in-8°). — A vrai dire, nos idées diffèrent do celles de M. Schurô sur certains points ; mais nous n'hésitons pas à signaler son ouvrage comme un des travaux les plus forts et les plus complets qui proposent une solution sur ces hauts problèmes.
shna, Moïse, Apollonius (1), et d'autres qu'il ne semble point convenable de nommer, — ont établi délibérément, et d'accord avec les plans de la divine Sagesse, des chaînes magiques idoines à renouveler la face de la terre.
Ils se comptent aussi, les puissants magiciens de lumière ou d'ombre, qui, — tel Jacques Molay, tel Ignace de Loyola, — ont sciemment créé, dans un esprit ou moins sublime ou moins pur, des chaines d'une étendue également immense.
Mais les auteurs ne se comptent pas, de chaines sympathiques instinctivement tendues ; et ce sont eux dont l'œuvre, garantie et perpétuée grâce au concours des grands Collectifs qu'ils évoquèrent ou même engendrèrent sans le savoir, nous étonne après tant de siècles par leur sève prodigieusement vivace encore. Exemples, beaucoup d'ordres religieux, certaines corporations civiles, les Fénians, etc.
Alors, objectera-t-on, les « profanes » font souvent de la magie, comme M. Jourdain de la prose, — sans le savoir? Mais assurément, cher Lecteur. Ètcs-vous encore au point de vous en étonner?
Voyez les grands hommes, — et les hommes extraordinaires, — qui ont fanatisé leur époque : d'une part Napoléon, de l'autre Cagliostro. Si vous compulsez leur histoire au flambeau de l'Ésotérisme, vous vous convain-
(1) La mission d'Apollonius peut parait™ moins féconde au premier examen : c'est qu'elle fut tout ésotérique. Les résultats, — immenses en vérité, — se localisent dans la sphère d'action des sociétés secrètes, où les mystères de Pythagore et des fraternités platoniciennes se sont perpétués, pour le salut du monde a venir.
FORCL DK LA VOLONTÉ 393
rrez que, tous prodiges à part (prodiges de génie chez l'un, de ... fakirisme chez l'autre) la souveraineté leur fut acquise sur l'opinion par la mise en œuvre, ou savante ou instinctive, de la chaine sympathique tendue sur leur entourage immédiat (1). Seulement, après eux, la fascination qu'ils exerçaient ne s est point perpétuée avec le même empire, parce qu'elle reposait moins sur le principe que sur l'homme.
Celte digression close, il sied d'en finir avec l'épisode d'Atalante et son commentaire.
Le double courant de blasphèmes comporte d'autres interprétations que nous avons tues... Abstenons-nous de trop souligner, afin de laisser quelque chose à faire à la sagacité du Lecteur.
Pourquoi l'effluve magnétique tourne-t-il à gauche, en sortant du temple? La réponse est trop facile vraiment. Il n'en est pas de même de celle qui pourrait justifier la forme elliptique d'une place qu'il traverse par le milieu : l'énigme vaut la peine d'être levée, et nos préalables explications peuvent contribuer h l'éclaircir...
Désignerons-nous par son vrai nom le Livre aux feuillets d'acier, où l'explorateur d'Atalante épèle avec des frissons le sortilège qui trahit l'Avenir ? Les initiés ont déjà reconnu le a Livre de sang, toujours ouvert » de l'éternel Illuminisme noir ! Ce cercle infâme de « frères inversifs » ou mages d'abomination, tend, comme tou-
(I) • Napoléon, (dit très remarquablement Fabre d'Olivet). homme fatidique, dominé par l'opinion qu'il se créait de lui-nn'rne et qu'il savait imposer aux autres... » {Histoire philosophique, tome II, page 334).
394 LA CLEK DE LA MAiîlE .NOIRE
jours, à deux buts capitaux qu'ils se flattent d'atteindre, per fus et nefas (c'est leur devise), et grâce à leur chaîne d'influx : un résultat dogmatique, l'assassinat de la Vérité : — un résultat social, regorgement de la Justice.
Politiquement, ces hommes n'hésitent jamais, en retour de quelques garanties, à vendre les nations au Despotisme, comme Judas vendit son Maitre, — pour trente deniers. De longue date, ils connaissent Nemrod, leur vieux complice, un pantin formidable et sanglant dont ils savent jouer ; car, dans l'instant qu'ils baisent la poudre de ses sandales, ils tiennent et pratiquent à leur gré les ficelles qui le font mouvoir. Tel est le pacte d'iniquité entre la Tyrannie adoratrice du Diable et les sacerdoces proditeurs de l'Homme-Dieu.
Dogmatiquement, c'est l'Idolâtrie et la Corruption que les mages noirs veulent installer au sanctuaire, en place du pur spiritualisme de Diaus-pitar, de Zw;tr«rr,p, du Dieu suprême. Par exemple, aux Indes, c'est la doctrine désolante de l'inconscience originelle et du faux Nirvana qu'ils substitueront à celle du pur Vedisme ésotérique. Au cas particulier, leur chef est un faux Épicure assoiffé d'apothéose, — une contradiction vivante, — qui s'impatroniscra aux lieu et place de Pythagore aboli.
Une chose pourtant inquiète l'hiérophante. Il est écrit au Livre de fer qu'un sage fera tout échouer : c'est un adepte de la haute et divine magie, issu de la postérité du théosophe de Samos. Il est mandataire d'un auguste collège d'Enfants du Ciel, d'où il tient ses pouvoirs et ses droits mystiques. Sous le nom de Société des Indépendants, S tint- Martin décrit en effet le sublime Aréopage
FORCE DE LA VOLONTÉ
des élus réintégrés à l'Unité céleste (I). lîlrazar, qui n'en fait pas encore partie, doit y recevoir la palme d'é-
(1) Cf. les vues d'EcIcartshausen. très correctes et fort analogues. Voici quelques fragments détachés du dernier livre qu'il publia :
« La religion se divise en une religion extérieure et intérieure... Les écoles de sagesse se divisent aussi en des écoles extérieures et intérieures. Les écoles extérieures possèdent la lettre des hiéroglyphes, et les écoles intérieures l'esprit elle sens.
• La religion extérieure est liée avec la religion intérieure par les cérémonies. L'école extérieure «les mystères se lie parles hiéroglyphes avec l'intérieure...
- Fils de la Vérité, il n'y a qu'un ordre, qu'une confrérie, qu'une association d'hommes pensants do même, qui a pour but d'acquérir lu lumière. Do ce centre, le malentendu a fait sortir des ordres innombrables... Le multiciple est dans le cérémonial de l'extérieur, la vérité n'est que dans l'intérieur. La cause delà multiplicité des confréries esl •lans la multiplicité de l'explication des hiéroglyphes, d'après le temps, les besoins, et les circonstances. La vraie communauté de lumière ne peut être qu'une...
« Toutes les erreurs, toutes les divisions, tous les malentendus, tout ce qui, dans les religions et les associations secrètes, donne lieu à tant d'égarements, ne regarde que la lettre ; l'esprit reste toujours intact et saint: tout ne se rapporte qu'au rideau extérieur sur lequel les hiéroglyphes, les cérémonies et les rites sont écrits ; rien ne touche à l'intérieur...
a Notre volonté, notre but, notre charge est de vivitier partout Ih lettre morte et de donner partout aux hiéroglyphes l'esprit, et aux signes sans vie la vérité vivante : de rendre partout l'inactif actif, le mort vivant; nous ne pouvons pas tout cela de nous-mêmes, mais par l'esprit de lumière de celui qui est la Sagesse. l'Amour et la Lumière du monde, qui veut devenir aussi votre esprit et votre lumière.
« Jusqu'à présent, le sanctuaire le plus intérieur a été séparé du temple, et le temple assiégé de ceux qui étaient dans les parvis ; le temps vient où le sanctuaire le plus intérieur doit se réunir avec le temple, pour que ceux qui sont dans le temple puissent agir sur ceux qui sont dans les parvis, jusqu'à ce que les parvis soient jetés dehors.
« Dans notre sanctuaire, qui est le plus intérieur, tous les mystères de l'esprit et de la vérité sont conservés purement: il n'a jamais pu être profané des profanes, ni taché par les impurs. Ce sanctuaire est invisible, comme l'est une force que l'on ne connaît que dans l'action...
o Dans notre école, tout peut être enseigné, car notre maître est la
lection ; Sédir et Ourdeck lui-même y seront admis un jour. - Voilà donc, bien nettement posée, la vivante Providence de notre planète : la fraternité lumineuse, en face de la fraternité de ténèbres et d'iniquité ; voilà les enfants du Soleil, en face des missionnaires du Satellite obscur (I).
Une notion vive illumine Ourdeck; un violent désir l'embrase, de connaître celui par qui crouleront les conseils des mauvais. Ourdeçk, médium d'influences, objective son désir: le nom d'Éléazar est manifesté... Aussitôt l'équilibre instable du mal est rompu. La foudre occulte ayant manqué son but, la loi de choc en retour intervient : les misérables alïiliés doivent ravaler leur haine et leurs imprécations ; l'influx blasphématoire est un poison qui rentre en eux, et les torture avant de les tuer.
Cependant, le Mal se multiplie dans l'enceinte du Mal même ; les volitions perverses pullulent en désordre : les deux singes détachés reprennent vie; ils accouchent chacun de six autres singes vivants comme eux, et ces quatorze animaux dévorent les quatorze sorciers, ce qui revient à dire que chaque auxiliaire du Mal périt, victime de sa volonté mauvaise.
Lumière même et son esprit... Nos sciences sont l'héritage promis aux élu? ou à ceux qui sont capables île recevoir la lumière, et la pratique de nos sciences est la plénitude de la divine alliance avec les enfants des hommes... Maintenant, nous avons rempli notre charge et nous vous avons annoncé l'approche du grand midi, et la réunion du sanctuaire le plus intérieur avec le temple... » {La .Xuée sur le Sanctuaire, ou quelque chose dont la philosophie orgueilleuse de notre siècle ne se doute pas. — Paris, 1819, pet. in 8, pages 67 à 84, passim. (i) Cf. la Lumière d'Egypte, pages 112 et suivantes.
FORCE DE LA VOLONTÉ
Une trombe répercussive, s'abattant sur l'Hiérophante, s* en empare et le rejette irrésistiblement au centre de sa chaîne infâme : le voilà qui apparait sur son fauteuil, plus tourmenté que ses quatorze disciples. 11 a dû ravaler, era effet, non seulement son propre poison volitif, mais le boucon des quatorze volontés discipulaires, dont il est responsable, en sa qualité de maître inspirateur : tous les singes l'attaquent à la fois. Peut-être eût-il pu sauver sa vie par un nouveau crime, en dirigeant le reflux mortel sur une victime substituée pour mourir à sa place ; mais il perd la tête, assailli qu'il est par tant de forces adverses, et sa lucidité habituelle lui fait défaut : particularité que symbolise pour nous ce fait, des singes qui lui crèvent les yeux à titre de prélude... Dès lors, c'en est fait ; il reçoit le prix de ses maléfices et meurt dévoré...
Enfin, ô miracle ! la multiplication des singes n'a précédé que de peu d'instants leur anéantissement total ; car, ne voyant plus d'êtres humains à dépecer, leur rage se tourne contre eux-mêmes et ils se dévorent les uns les autres. El voici qu'il n'en reste plus vestige. Ainsi en estil des volontés perverses : le jour où le Mal se multiplie et pullule, marque souvent la veille de son suicide ou de sa mutuelle destruction.
Telle est l'interprétation ésotérique de cette page surprenante, qui nous témoigne que le marquis de Saint- Martin, si détaché des rites théurgiques de sa première école, et se confinant avec Bœhme sur les vierges cimes de la Théosophie transcendante, répugnait au monde astral, non par incompétence, mais par antipathie ; et
qu'il aurait été, s'il l'eût bien voulu, un très grand adepte de la magie pratique et cérémoniale.
Un peu négligée par Saint-Martin, cette branche n'en brille pas moins entre les plus enviées, sur l'arbre lumineux des hautes sciences. Le premier initiateur du « Philosophe inconnu », Martinèsde Pasqually en faisait l'objet capital de son enseignement, comme notre ami le Docteur Papus l'a fait ressortir dans une admirable étude (i). Nul doute qu'en idéalisant son vieux maître sous les traits d'Éléazar, l'auteur du Crocodile n'ait tenu à lui solder une dette de gratitude, en même temps qu'il
(\) L'Illuminisme en France (1767-1774). Martinès de Pasqually. etc., d'après des documents entièrement inédits. — Paris, Chaïuuel. 1895, in M, lig.
Ce livre, où le Président actuel du suprême Conseil martiniste a mis en œuvre, avec une critique sagacc, plusieurs liasses d'importantes notices et de lettres autographes, provenant en ligne directe de Martinès et de son disciple Wuillermoz, — ce livre accomplit une révolution dans l'histoire du mysticisme. Il infirme une bonne part des notions que l'on croyait positives, sur la doctrine du thëosophe, et redresse un certain nombre d'inexactitudes généralement accréditées, touchant sa personne.
Ainsi, don Martinès, qu'on estimait juif et d'origine portugaise, est bel et bien catholique et espagnol : comme en font foi son nom même, d'un côté; et de l'autre, l'acte de baptême de son fils.
Ce nom, généralement orthographié de la sorte : Dom Martinec- Pascalis, et que, sur la foi de ses disciples immédiats (Saint-Martin et l'abbé Fournié), nous avions personnellement coutume d'écrire Martinets de Païqunllys, s'écarte, en réalité, de ces deux transcriptions.
Don (et non p is Dom) Martinès de Pasqually de la Tour. — telle serait la véritable orthographe, d'après la signature même du théurge. Notons d'ailleurs qu'à l'époque où il vécut, l'orthographe des noms propres n'était pas lixée: on voyait très souvent deux frères signer différemment le nom de leur famille.
F. -Ch. Barlet, en sa judicieuse critique, publiée par Y Initiation (octobre 1891»), sous ce titre : Martinès de Pasqually et les miroirs magiques, discute le fort et le faible de la théurgie martinésiste.
FORCE DE LA VOLONTÉ
lui rendait l'hommage spontané de son admiration filiale.
L'épisode symbolique d'Atalante, dont nous avons transcrit et commenté quelques pages décisives, sera le meilleur trait d'union entre ce qui précède et ce qui va suivre, touchant la force de la Volonté, dans l'homme et dans l'univers.
Comment la volonté collective, — dont l'individu n'est point conscient, puisqu'elle appartient à l'espèce, — exerce son empire sur la matière, l'informe et 1 élabore, (grâce à l'action médiatrice de la faculté plastique individuelle, façonnant un corps astral approprié aux milieux que l'âme traverse), — nous l'avons dit.
Comment, ici-bas même, la volonté individuelle de l'homme peut récupérer, sciemment ou non, son privilège édénal, et devenir créatrice, sur les plans hyperphysique et par suite matériel : voilà le problème dont, à maintes reprises, nous avons fait pressentir la solution, et qu'il nous reste maintenant à bien fixer en ses termes.
C'est dans l'exercice de ce pouvoir créateur que réside, à proprement parler, la MAGIE.
La Magie se pratique : ou directement, par l'action du corps éthéré sur les fluides impondérables, (soit que l'adepte fasse naître des courants dans la masse de l'Astral, soit qu'il en utilise les marées existantes), — ou bien indirectement, par l'empire que la Volonté peut étendre sur certains êtres de l'Invisible.
L'un et l'autre ordre d'opérations supposent des pouvoirs qui ne s'acquièrent (disons mieux : ne se développent) que par une méthode graduelle d'entrainemenL dont tous les hommes ne sont pas susceptibles.
Cette règle générale, comme toutes les règles, comporte des exceptions. Quelques individus naissent magiciens, c'est-à-dire médiateurs actifs, ou médiums, c'est-à-dire magiciens passifs.
Nous avons déjà traité de ceux-ci, en notre premier tome, — le Temple de Satan (I) — ; nous y reviendrons encore au chapitre V de la présente septaine, relatif à Y Esclavage magique. Là trouveront leur place quelques remarques tangentes aux questions controversées du magnétisme et du spiritisme, sur quoi notre opinion est déjà connue (2).
Le Magnétisme et la Suggestion peuvent être envisagés sous deux modes, actif et passif : soit au regard de Pexpérimentateur qui agit, soit au regard du sujet qui (comme son nom l'indique) subit l'action. Le premier point de vue ressortirait au présent chapitre. Jl suffira d'en toucher quelques mots, pour éclaircir bien des phénomènes dits magiques (tels que la fascination, le mauvais œil et plusieurs autres), qui se réduisent, en somme, à des cas déguisés d'influence magnétique ou suggestive.
M. le Baron du Potet généralise un peu trop sa for-
(1) Le Temple de Satan, pages 121, et 399-408. — Cf. en cette Clef de la Magie noire, les pages 71-78, 169 171, 185, 192-196. etc.
(2) Le Temple de Satan, pages 376-377. 393-427, etc.
FORCE DE LA VOLONTÉ
mule, quand il proclame que « le Magnétisme est la clef de la science occulte de tous les temps et de tous les pays (1) * ; et, contraint plus tard d'admettre l'existence d'êtres invisibles doués d'intelligence et de vouloir, le même auteur dut, loyalement et de la meilleure grâce, convenir que, si loin qu'on élargit le domaine du magnétisme animal, certaines manifestations en outrepassaient les rationnelles frontières (2). Mais il en est certain qu'un très grand nombre de faits réputés occultes seraient justiciables de cette science, telle que ses champions la définissent, et voire qu'ils la pratiquent.
En effet Mesmer, dans son résumé théorique des XXVII Propositions, comme en ses écrits ultérieurs, ébauche un système intégral du Magnétisme, dont la formule, maladroite et confuse à quelques égards, n'en trahit pas moins l'intuition positive qu'il parait avoir eue, de la doctrine, traditionnelle en occultisme, de l'universel Aôr.
Le fluide cosmique baigne toutes choses. — Véhicule de la vie, il est substance et force à la fois; et, par sa
(1) La Magie dévoilée, ou Principes de Science occulte, Saint-Gerinain, 1875, in-4°, flg. (page 08).
(2) « LTn jour, pendant que j'écrivais ma Magie dévoilée, je me sentis saisi fortement en arrière, par ma cravate. Je levai forcément la tète et j'aperçus trois individus groupés derrière moi. Tout était clos chez moi ; je ne savais pas comment ces gens étaient là, et mon premier mouvement fut de me défendre. Je donnai un violent coup de poing à celui qui me tenait: ma main et mon bras passèrent au travers de son corps. — C'était un esprit, qui alors posa son doigt sur sa bouche, et me dit : « Tu dis dans ton livre des choses qu'il faut taire : • et après cela, les trois hommes disparurent, t (Baron du Pofel, cité par M. Dunand, Révolution en philosophie, page :t7(î).
double polarité, conséquente à sa double nature, il crée, vivifie, renouvelle tous les corps. — Impulsion et résistance, forces centrifuge et centripète : tel est le mode binaire de sa manifestation. — Un double courant universel en procède, flux et reflux : les astres s'attirent et se repoussent ; de là résulte la gravitation des orbes. — Cet agent se décèle, particulièrement dans le corps humain, par des propriétés analogues à celles de l'aimant (magnétisme). — Le système nerveux, docile à lu Volonté, l'emmagasine et le répartit. — Le magnétisme peut se communiquer aux objets, vivants ou inanimés, selon leurs réceptivités respectives. — L'action fluidique peut s'exercer à de grandes distances, sans intermédiaire visible. — Cette force peut être accumulée, concentrée, transportée. — Comme la lumière, elle est réfléchie et multipliée par les glaces. — Le son la propage en la dynamisant. — Chez les êtres vivants, la santé résulte de l'équilibre fluidique ; l'équilibre venant à se rompre, la maladie s'ensuit. — Par l'effet de la volonté et l'emploi des passes, l'homme peut dissoudre les accumulations excessives; concentrer du fluide, où ce véhicule delà vie fait défaut; faire circuler celle-ci à grandscourantsdans l'organisme... L'homme peut, en un mot, guérir son semblable, en rétablissant l'équilibre en lui.
Voilà, singulièrement réduite, mais éclaircic et filtrée en revanche, la théorie du Dr Mesmer : on sait quelles additions lui ont apportées les découvertes de ses successeurs.
Avec M. de Puységur, le magnétisme parut se restreindre aux bornes de la thérapeutique : la phase de
FORCE DE LA VOLONTÉ
vivification paisible remplaça les crises et les convulsions naguère à la mode ; on suppléa très avantageusement au fameux baquet condensateur des fluides, par l'orme magnétisé de la grand'place de Buzancy : des centaines de malades vinrent chaque jour se suspendre aux branches de l'arbre séculaire, entre les racines duquel semblait sourdre la fontaine de Jouvence... Mais tout à coup, un phénomène insoupçonné se déclare parmi les malades en traitement : le sommeil magnétique î Grande révolution dans le royaume de Mesmer : avènement du somnambulisme. A sa remorque, toutes les merveilles de la lucidité viennent confondre les savants, qui trouveront plus simple de méconnaître les faits, ce qui dispense de les expliquer. « Ignoramus(s écrie l'un d'eux), et ignorabimus! » Depuis lors, c'est un feu roulant de prodiges. — Faria, d'un seul mot impérieusement proféré, frappe de sommeil des groupes entiers de sceptiques. Un geste de lui transmue, au gré des sujets, l'eau pure en liqueurs délicieuses et variées. Puis d'autres expérimentateurs réalisent la clairvoyance, la clairaudience, la seconde vue, l'intuition diagnostique, jointe à celle des remèdes appropriés, etc. Consulté dans son sommeil par le magnétiseur, le malade même devient son propre médecin. — De nos jours, Liébeault et Focachon réussissent par suggestion la pose d'un vésicatoire imaginaire; tandis que le Colonel de Rochas démontre l'extériorisation des couches sensibles et la réalité du phénomène répercussif ([inexpliqué l'envoûtement. Mais nous touchons à la frontière des faits attribuables au seul magnétisme; avec Crookes, nous l'eussions dépassée. Quant
à la théorie stupéfiante de la Suggestion (1), que l'école de Nancy a portée à son extrême et rigoureuse formule, — son mécanisme apparent, si strict et (peut-on dire) si
(1) La théorie de la Suggestion oc date point d'hier, pas plus que les découvertes prétendues de bien des docteurs magnétistes.
Écoutons la voix d'un moine du xiii* siècle : « Il est un prodige (dit Roger Bacon) qui l'emporto sur tous les autres. Lame raisonnable, qui ne peut être asservie, puisqu'elle possède la liberté, peut cependant être oflicaceinent circonvenue, dominée et disposée de telle sorte, qu'elle changera volontiers ses habitudes, ses affections, ses volitions, selon la volonté d'un autre; et non seulement on peut ainsi dominer une personne, mais encore une armée, une cité, tout un peuple. Arîstote, dans son livro des Secrets, enseigne la manière de faire celte expérience, aussi bien sur un peuple ou une armée, que sur les individus. L'on peut dire que c'est là l'extrême limite de la nature et de la science. » (Lettre sur les prodiges de la nature et de l'art, traduite et commentée par Albert Poisson, Paris, Chamuel, 1893, in-12, pages 40-41).
Puisque nous sommes sur le chapitre des légitimes revendications de la science d'autrefois, contre le naïf aplomb des novateurs contemporains, produisons encore deux exemples, piquants, en vérité.
Que diraient MM. les Docteurs Bourru et Burot, qui se croient très légitimes inventeurs de « l'action des médicaments à distance», s'ils lisaient dan3 Agrippa (ou dans tout autre auteur qui le relate) le cas observé par Guillaume de Paris, d'un homme qui, chaque fois qu'il sentait le besoin do prendre médecine, se contentait de regarder la drogue, et tout aussitôt se sentait purgé? (Voy. Philosophie occulte, chap.Lxiv, page 183 du tome 1 de la traduction française de 1727). — Cf. le cas analogue rapporté par Bagon (Orthodoxie maçonn ique, Paris. 1853, in 8. page 501). Là, de toute évidence, il y a suggestion : ce n'est pas la drogue, mais bien l'idée de la drogue, qui agit sur le sujet.
On parlait, l'an dernier, d'une nouvolle découverte d'Kdison, qui devait porter à son comble la gloire de l'illustre inventeur.il s'agissait d'un instrument très simple, grâce auquel, d'un bout à l'autre du inonde, deux amis pourraient correspondre télégraphiquement : nul lil conducteur; l'électricité secrète dégagée par la volonté de l'« expéditeur» doit suffire à actionner l'appareil de réception. (Cette découverte — entre parenthèses — fait-elle pas songer aux Escargots sympathiques, dont nos pères se sont moqués de si bon cœur?)
Eh bien, ouvrons la même traduction d 'Agrippa, mentionnée plus haut. Qu'y lisons-nous, page 17 du tomo premier? Voici : « ... l'n
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mathématique, est bien fait pour satisfaire les esprits positifs en même temps qu'elle les confond ; mais la raison d'être occulte, le pourquoi du phénomène suggestif est profondément ignoré, de ceux-là même qui, d'un soin studieux, observèrent le comment, et en induisirent la loi, avec autant de sagacité que de logique. Or, ce pourquoi réside en un arcane terrible. Nous ne ressasserons point ici les observations émises au tome précédent, pas plus qu'il ne convient d'empiéter sur les matières du chapitre qui va suivre. Le Lecteur retiendra seulement que toute suggestion infligée à un être pensant et volilif, équivaut au sortilège d'une possession réelle, encore que limitée dans sa tyrannie; et que tout suggestionneur professionnel apparaît un cnvoûteur au petit pied, un maléficiant en détail, — c'est-à-dire, sciemment ou non, un sorcier. Il aliène l'âme de ses sujets, en la peuplant de Larves, de concepts vitalisés ou de mirages astraux, suivant les cas; heureux, quand il ne la voue point à des vampires dévorants.
Toute âme pense; et toute pensée est elle-même une âme, à titre infinitésimal ; et toute âme, sur la terre, cherche à s'incarner : c'est encore une des formes de la lutte pour l'existence... Que la pensée émise tâche donc, par la persuasion, de conquérir sa place dans les cerveaux étrangers, c'est son rôle, et rien de plus juste. Mais que le
homme peut naturellement et sans aucune superstition, sans le secours d'aucun esprit, communiquer sa pensée à un autre, quelque éloignés qu'ils soient, en moins de vingt-quatre heures, quoique l'on ne puisse précisément fixer le temps : c'est une chose quo j'ai vu fairo, et que j'ai faite moi-même; c'est aussi ce qu'a fait autrefois l'abbé Trithème. »
père de cette pensée l'impose au cerveau d'un être magiquement dépossédé de son libre arbitre, quoi de plus pesant à la responsabilité morale ! Faut-il être assez sùr de soi, pour l'oser entreprendre, non pas une fois, dans un cas donné, après mûre délibération et en vue d'un résultat capital ; mais quotidiennement, par profession ou par habitude, ou par manie, et en pleine sécurité de conscience !...
Le phénomène de la fascination s'opère par vertu suggestive.
Un jour, nous conte Bodin, le fameux sorcier Deseschelles (1) avise un brave homme de curé au milieu de ses paroissiens : — Voyez l'hypocrite, s'exclame-t-il. Vous pensez que c'est un bréviaire qull porte là, sous son bras? Vous n'y êtes point, c'est un jeu de cartes î... Le digne ecclésiastique, pour confondre le mauvais plaisant, exhibe un objet que toutes ses ouailles et lui-même le premier reconnaissent pour un jeu de cartes : si bien qu'il s'esquive, tout confus, non sans avoir jeté par terre ce profane objet... Peu après, des passants ramassent le prétendu jeu de cartes : c'est bel et bien le bréviaire du curé... « En quoy on apperceut, (conclut Bodin) que plusieurs actions de Sathan se font par illusions (2)... *
Nos hypnotiseurs du jour se feraient un jeu de renouveler cette expérience. Couramment, ils en produisent d'analogues.
(t) Probablement Trois-Iiclielles, célèbre sorcier sous Charles IX; il fut exécut»; on 1 Ml .
(2) Dèmonomanie des sorciers (Paris. 1587, in-4, feuillet 454).
FORCE DE LA VOLONTÉ 407
La forme extérieure de l'objet en litige n'a point changé; son image vraie se réfléchit fidèlement sur la rétine du sujet; mais c'est le cas de dire que, voyant, celui-ci ne voit pas : comme percevant des sons, il n'entendrait point, si l'expérience portait sur un phénomène auditif, au lieu d'avoir trait à la fonction visuelle.
Qu'a donc fait le sorcier ? — Il a évoqué le mirage astral d'un jeu de cartes, et imposé ce mirage à l'imagination des personnes présentes : si bien que l'image, reflétée au translucide (I ) des spectateurs, et se superposant à celle du bréviaire que le regard percevait normalement, a masqué celle-ci pendant toute la durée du phénomène.
Voici un autre exemple de fascination, rapporté par le médecin Jean de Nynauld, (premières années du xvne siècle). Un hobereau magicien, natif de Granson en Suisse, le sieur de la Pierre,
«... estant en la nopee d'vn certain Gentil-homme, où il y auoit plusieurs Dames et Damoiselles qui dançoient seules en vne chambre à part, print vn petit tambour qu'il gardoit à cest usage, puis s* estant approché contre la porte pour le toucher doulcement, au premier son d'iceluy, les Dames croyoient que ce fust le bruit d'vn ruisseau qu'elles virent à l'instant sortir de la muraille, comme il leur sembloit, loquel s'accroissoit ou appetissoit selon qu'il touchoit fort ou bellement le tambour. Ce voyant, les Dames, comme rauies et ensorcelées,
(i ) En magie, on nomme translucide, ou encore diaphane, l'instrument de la vision sur le plan astral C'est, en quelque sorte, la rétine de l'àme, miroir où se viennent réfléchir les formes de l'existence subjective, — lesquelles n'ont de réalité, ou mieux de virtualité, que dans l'atmosphère seconde.
Le translucide peut se définir l'organe réceptif des images, le milieu propre de Y imagination.
leuoient peu ii peu leurs robbes de peur de les mouiller, el enfin le ruisseau s' accroissant déplus en plus, furent contraintes de leuer et robes et chemises iusques au nombril ; dpquoy estant content ledit de la Pierre et les Spectateurs qui estoient en dehors avec luy, le fit diminuer peu à peu, et à la tin disparoir entièrement. Car s'il eust continué à le faire aggrandir, elles se fussent espouuantées et peut estre fussent defaillies par la crainte de se submerger (I). »
Ce nouveau cas de puissance fascinatoire semble plus complexe que le premier, (il est plus simple, au contraire) ; mais l'un et l'autre seront également vraisemblables, pour qui connaît les phénomènes de suggestion mentale, et la potentialité occulte des signes analogiques.
Les initiés de la Doctrine secrète n'ignorent pas que, de toutes les modifications fluidiques de l'Agent universel, te Son (2) est peut-être la plus foudroyante d'occulte influx; c'est aussi l'une des plus hautes dans la hiérarchie des forces sensibles. Une volonté d'adepte, portée sur des ondulations sonores d'un certain ordre rhythmique, constitue une Force intelligente, à quoi nul ne résiste.
(1) I. de Nynauld, de la Lycanthropie, transformation et extase des sorciers, Paris, 1615, in-8 (pages 59-60).
(2) Dans le système de Louis-Michel de Figannières, — mystique hétérodoxe, illuminé par d« brusques éclairs, et qui voit juste et loin, quand, d'aventure, il n'exlravague pas. — le • Huido sonique » occupa lu sommet de la hiérarchie des forces naturelles; au-dessus, Michel mmentionne plus que lo « fluide divin ». (Cf. Clé de la Vie, Paris. 1858. in-8, page 52.)
Cela concorde en quelque manière avec le système du grand Bœhme. qui qualifie (symboliquement, il est vrai) de Son. la 6« et pénultième propriété (ou forme génératrice) de l'originelle Nature: il ne place au delà, dans l'ordre des réalisations, que la septième forme, qui est la substance en soi, l'être, la chose, ou plutôt l'essence de la réalité.
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— ni rien, dans les mondes astral et matériel. Elle déploie les virtualités les plus énergiques et diverses tout ensemble : une véritable gamme d'effluves nuancés.
Le son est le meilleur véhicule, et le mieux flexible, de la magnésie universelle des Sages.
Bien des légendes en témoignent, où Ton peut voir à la fois des symboles et des réalités... La lyre d'Orphée enchantait les fauves attendris, et donnait une àme sensible aux choses immobiles ; aux arbres inclinés, d'harmonieuses flexions. Ses accords un instant ressuscitèrent Eurydice!... — - Sur un plan régulateur, les pierres évertuées se superposaient en cadence, aux hymnes créatrices d'Amphion : ainsi s'édifia la Thèbes dorienne,aux cent portes, la cité du mystère.
Ni le culte officiel, ni la magie n'ont méconnu jamais la puissance mystique du chant. Actuellement encore, aux Indes, c'est par des Mentras psalmodiés à mi-voix que les Fakirs obtiennent leurs phénomènes, si incroyables aux Européens. — Les illuminés de Saint-Joachim utilisaient en leurs séances les sonorités dissolvantes de l'harmonica : c'est là que Mesmer dut emprunter l'usage de cet instrument, presque aussi fameux que son baquet, et physiologiquement plus efficace, peut-être.
Les cloches et les carillons des églises, des chapelles et des couvents, dont l'importance diminue chaque jour dans les pompes du culte, jouaient au moyen âge un rôle capital. Pour peu qu'on examine, aux lumières de la Symbolique et de la Liturgie, l'histoire des cloches, et qu'en regard des propriétés mystiques que leur prêtaient nos ancêtres, Ton étudie les rites traditionnels de leur
fonte, de leur baptême et de leur consécration, Ton se persuadera sans peine du caractère hautement occulte des cérémonies qui les concernent (t).
Pour désintégrer en quelques secondes les roches les plus dures, le savant américain Keeley a construit un appareil portatif, générateur de sa « force inter-éthérique », et que le son prolongé d'un fort diapason suffit à mettre en activité.
Bref, sous l'empire d'un vouloir exercé, le Son peut tout on magie. Le son met en extase ou procure des convulsions, il tue ou guérit. Il dispense le bien-être ou l'angoisse, rend héroïque le soldat craintif ou démoralise le plus vaillant. Il intègre la matière par masses énormes, ou la réduit en impalpables atomes.
Deux mots du phénomène relaté par Nynauld vont nous ouvrir de curieux horizons.
Les vibrations du tambourin, la sonorité imitative de l'eau qui jaillit d'une fontaine, et susurre et s'écoule, — remplacent au cas présent la suggestion de la parole, par celle, non moins etticace, du signe analogique, conforme ù la pensée. La parole elle-même n'apparait-elle pas un signe de la pensée, un truchement d'icelle, — abstractivement plus explicite, mais figurativement moins expressif?
La volonté de l'homme au tambourin, appuyée sur un signe sensible qui la représente, évoque dans Tatmo-
(I) M. Hùvsmans a réuni dans Là-Bas (Paris 1891, in-12) quelques détails curieux et instructifs sur les cloches. (Voy. pages 52-58, 101 10H. 187-181», 28;i 286, 329-331. et passiin.)
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sphère astrale le mirage animé d'une source vive, et en réfléchit l'image dans le translucide des spectateurs, sur qui tout d'abord le magicien a pris ascendant. Nos Lecteurs savent ce qu'expriment tous ces vocables; il est inutile d'y revenir.
Nous voici en face de la théorie des signes d'appui dont a besoin la Volonté humaine, pour agir au dehors: théorie complémentaire de celle des signatures spontanées, où la Nature, (déchue parallèlement à l'homme dans leparpillementdes sous-multiples adamiques), inscrit, du haut en bas de l'échelle des effigies, le barrême de ses déviations.
Au miroir des signatures naturelles, on peut étudier l'essence propre des choses,surprendre la pensée qui présidait à leur concrétion. Ainsi est-ce la loi de ce monde somatique, que les essences ne s'y peuvent manifester qu'à la faveur d'une forme adéquate, qui leur serve d'enveloppe et de garant.
D'où il résulte que l'essence volitive de l'homme, pour devenir créatrice à l'extérieur de sa geôle corporelle, doit prendre appui sur un signe, analogiquement correspondant à la volition proférée.
Affermi sur un signe proportionnel à sa nature, et qui en est la traduction parfaite et l'absolu symbole, le Vouloir devient Verbe, et la virtualité édénale lui semble à nouveau dévolue.
Ainsi qualifions-nous, à ce point de vue, le Verbe humain: une volition définie, étayée sur un emblème qui la confirme.
« Le siïne (dit quelque part Éliphas Lévi), le signe exprime la chose. — La chose est la vertu du signe.
<• Il y a correspondance analogique entre le signe et la chose signifiée.
« Plus le signées! parfait, plus la correspondance est entière.
« Dire un mol, c'est évoquer une pensée et la rendre présente. Nommer Dieu, par exemple, c'est manifester Dieu.
« La parole agit sur les Ames et les âmes réagissent sur les corps; donc on peut effrayer, consoler, rendre malade, guérir, tuer même et ressusciter par des paroles.
« Proférer un nom, c'est créer ou appeler un être.
a Dans le nom est contenue la doctrine verbale ou spirituelle de l'être même.
* Quand l'âme évoque une pensée, le signe de cette pensée s'inscrit de lui-même dans la lumière.
« Invoquer, c'est adjurer, c'est-à-dire jurer par un nom : c'est faire un acte de foi en ce nom, et c'est communiera la vertu qu'il représente.
« Les paroles sont donc, par elles-mêmes, bonnes ou mauvaises, vénéneuses ou salutaires...
a Les choses sont pour chacun ce qu'il les fait en les nommant. Le verbe de chacun est une imprécation ou une prière habituelle.
« Bien parler, c'est bien vivre. — Un beau style est une auréole de sainteté (!). »
On ne saurait trouver formule plus claire et plus juste.
Éliphas Lévi, sans contester positivement la rigueur de cette doctrine, observe qu'elle a égaré certains Kabbalistes superstitieux, qui en tiraient des conclusions d'un réalisme immédiat et grossier. Mais l'auteur de Dogme et Rituel ne saurait oublier que ces principes sont ceux-là mômes qui ont fourni la pierre angulaire de son édifice,
(!) La Clef de* Grands Mystères, pages 205-206.
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lorsqu'il ritualisait la magie cérémoniale. Au demeurant, il ne pouvait bâtir sur d'autres fondations.
La doctrine absolue des signes et des correspondances de la Volonté constitue la clef de voûte de la magie cérémoniale. Nous sommes contraint d'ajouter — la clef de voûte de tous les cultes ; puisque les religions mettent en œuvre officiellement la magie cérémoniale, à dessein de faire voir, sentir, toucher Dieu à leurs fidèles. Le rituel sacerdotal et le rituel kabbalistique sont expressifs d'une doctrine commune, invariable, unique ; et dans l'application, l'identité des deux méthodes ne laisse rien à désirer non plus.
En un autre de ses ouvrages, Éliphas définit avec profondeur la Superstition : ce substantif « vient d'un mot latin qui signifie survivre. C'est le signe qui survit à la pensée ; c'est le cadavre d'une pratique religieuse »(!).— Alors, dirons-nous au savant Maître, qu'importe que des Kabbalistes superstitieux, c'est-à-dire des initiés de la lettre morte, aient tiré de ces principes éternels de fausses conséquences, injurieuses à la Divinité ou répugnant à la Raison? La lettre tue, et l'esprit vivifie... Il faut que le néophyte des mystères sache entrer dans l'esprit vivificateur de l'enseignement ésotérique. — Fruit de l'arbre du Bien et du Mal, la Haute Science perd ceux qu'elle ne sauve pas. Ceux-là qui se nourrissent de la lettre morte deviendront à leur tour la pâture des Écorces de la lumière morte : Kliphôth rns^p. Toujours la loi des correspondances...
(1) Dogme et Rituel de la haute Magie, pa^e 332.
Ainsi, toute chose spirituelle veut être traduite ici-bas par signes, afin de devenir transmissible d'un être à l'autre, d'acquérir sa naturalisation au monde des effigies.
Avant la chute, la transmission verbale, d'une pure Intelligence à l'autre, fut possible en mode essentiel et direct. Ce nonobstant, il faut croire qu'au royaume d'Éden même, la pensée, la volition, le verbe gagnaient à se manifester à l'extérieur : puisque Adam, selon la mythologie kabbalistique, trouvait du plaisir à objectiver ses concepts; qu'autrement dit, il prenait soin de leur faire produire au dehors le symbole morphique de leur essence, et de les en vêtir !
Mais sous la loi de nature déchue, comment les Intelligences emprisonnées dans la matière correspondraientelles directement, par communication d'essence propre (1) ? Elles ont recours au signe, traduction rigoureuse et nécessaire des pensées dans le langage des formes. Nous pourrions dire — traduction naturelle, — puisque chaque effluenec spirituelle se vêt aisément de son propre symbole, évolué au dehors (2). Supposez deux amis que l'Atlantique sépare: l'un habite Bordeaux, l'autre
(1) Nous no (lisons pas que la communication directe soit magiquement impossible, d'un individu à l'autre. Mais l'adepte qui la réalise est des ici -bas réintégré dans la norme édénale, et il exerce les prérogatives do cet état glorieux.
(2) Il y a des signes absolus et des signes relatifs. — Nous appellerons signe absolu celui que l'effluenec spirituelle pousse spontanément hors d'ello-méme et dont elle se vêt; signe relatif, le symbole plus ou moins adéquat qu'on peut imaginer, pour suppléer au signe absolu.
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New- York. Toute communication directe leur étant interdite par la distance, comment correspondront-ils sur le plan matériel ? Ils s'écriront, sans nul doute, ou s'enverront une dépêche: la lettre, le télégramme seront signes intermédiaires, entre eux. — De même, la matière isolant les âmes humaines Tune de l'autre, celles-ci communiqueront en revêtant d'un signe matériel leur pensée, en l'incorporant à un symbole significatif.
Le signe peut être transmis, une fois fixé, par le véhicule des fluides impondérables, sur quoi la Volonté commande par l'intermédiaire du corps astral ou médiateur plastique ; alors c'est exactement le mécanisme du télégraphe Brett et Bain.
Sur ce principe se fondent la Télépathie et tous les arts similaires, la précipitation des écritures et la télégraphie psychique, telle que la pratiquèrent l'abbé Trithème et son élève Agrippa, comme nous l'avons marqué dans une note. L'illustre inventeur Édison pourrait seul nous dire si la nouvelle découverte que la Presse annonçait naguère en relève également. La chose est vraisemblable.Édison aurait construit un instrument grâce auquel pourraient correspondre, sans fil conducteur, deux amis séparés par l'énormes distances. Le seul vouloir de l'un suffirait pour actionner l'appareil récepteur de l'autre...
La parole articulée est un signe; le geste est un signe confirmatif de la parole, et plus celle-ci apparaît imagée, plus vigoureusement elle traduit l'effort mental ou volitif ; plus elle le transmet efficace et réalisable.
Pourquoi, dans les conjonctures décisives de la vie, quand l'homme veut accomplir un acte de conséquence,
s'exprime-t-il volontiers en larges métaphores, et souligne-t-il en outre, par l'ampleur de son geste, la portée de sa parole? — Pourquoi lève-t-il la main devant le crucifix, pour attester en justice? A quel instinct obéit Ponce- Pilate, lorsque après d'infructueux efforts pour sauver l'Auguste Victime, il tint à se laver cérémonialement les mains du sang précieux qui allait couler ? — Songez au père ému, qui, bénissant son fils au départ, éprouve le besoin de lui imposer les mains sur la tète. — Rappelezvous le tableau de Greuze : la Malédiction paternelle : quel geste emphatique de réprobation !
Il est bon de consulter parfois les clichés de la vie et des mœurs : ces poncifs nous insupportent, ainsi que des airs moulus par quelque odieux orgue de barbarie ; mais qui pourrait dire si telles habitudes n'ont point dégénéré en clichés, proportionnellement à leur valeur secrète : comme souvent les mélodies n'ont subi l'outrage de la boite à musique qu'en raison du charme même qui les a rendues populaires ?
Un livre serait à écrire sur la vertu du geste, comme signe expressif d'idées et de volitions... Le pontife officiant multiplie les gestes mystérieux et solennels, qui contribuent pour une grande part à la magie du sacerdoce. C'est ce qu'en général ignore trop le clergé, comme Musset le reproche,par la bouche de Fortunio, à son méchant abbé Cassius :
« Eh quoi, loi confesseur, toi prêtre, toi romain, Tu crois qu'on dit un mot, qu'on fait un geste en vain ? Un geste, malheureux ! Tu ne sais pas peut-être Que la Religion n'est qu'un gesle, et le prêtre
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Qui, l'hostie à la main, lève le bras sur nous,
Un saint magnétiseur qu'on écoute à genoux (1) !... »
Mais c'est à l'égard du Vouloir impératif et de sa virtualité créatrice, que le signe devient un puissant auxiliaire, soit en Magie, soit en Religion.
Il sert d'abord à préciser la Volonté, à la circonscrire en la formulant.
Une fois celle-ci fixée et traduite, il sert encore d'appui pour la projeter à distance, dans la direction voulue.
Il sert enfin, et c'est sa plus haute vertu, à dynamiser l'effort solitaire du théurge, en multipliant cet effort par tous ceux analogues des Volontés amies, qui font usage du môme signe. L'intelligent emploi du signe crée en un instant la chaîne magique dans un cercle déterminé, et sitôt, évoque YÊgrégore qui régit cette communion.
Se couvrir du signe de la croix, par exemple, c'est participer aux biens spirituels de toute la communauté de croyants, pour qui ce signe a été l'étendard du ralliement religieux, en même temps que l'hiéroglyphe de la rédemption et le schéma de la Doctrine.
D'autre part, le magicien qui, s'enfermant au cercle pentaculaire des évocations, tient en sa main l'Étoile du Microcosme, — communie de volonté, de science et d'intention avec tous les initiés, morts ou vivants, qui ont fait emploi du cercle à titre de symbole de la communion adelphale, et se sont fiés à la vertu kabbalistique du pentacle étoile : deux emblèmes classiques d'une vérité invariable, au cérémonial universel de la Science.
(1) Alfred de Musset, Premières Poésies (Suzon).
Religieux ou magiques, les rites constituent dans leur ensemble des guirlandes de signes évocateurs, des symphonies d'emblèmes thaumaturgiques.
Est-il vraiment besoin d'expliquer, à cette heure, pourquoi ces minuties ritualistiques, et cette norme inflexible qui préside à l'agencement du Cérémonial? — Qu'alors on nous pardonne une comparaison bien profane. Supposons que les maitres du sanctuaire aient pourvu la porte du tabernacle d'une serrure de sûreté, comme nos gens de finances en apposen t à leurs coffres-forts. L'hom me de Dieu monte à l'autel : c'est l'heure de faire resplendir sur les fronts courbés des fidèles l'ostensoir de mystique alliance... Demandera-t-on pourquoi le prêtre s'attarde au soin minutieux de restituer, lettre par lettre, le mot de passe qui commande à la serrure et va permettre de l'ouvrir? Telle se dévoile analogiquement la première raison d'être du cérémonial.
Les initiés de tous les sanctuaires n'ont qu'une voix pour justifier la rigueur des prescriptions à cet égard ; et pour peu que nous interrogions l'esprit des antiques sacerdoces, il confirmera sur ce point l'esprit du nouveau. C'est un épopte des mystères païens qui va nous répondre :
« Aucun rite religieux ne doit se négliger ; ils sont tous l'expression de ce qui est ; ils descendent tous du Ciel... Si vous en négligez volontairement un seul, qui sont ceux que vous négligerez, qui sont ceux que vous conserverez? Si vous en négligez volontairement quelqu'un, qui vous dira où vous devez vous arrêter? Les anciens disoient que la négligence de quelque rite religieux étoit un crime inexpiable, parce qu'elle
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attaque directement ce qui est, le Ciel d'où ils émanent... (1).
« Mais je vois venir encore à moi des nuées de philosophâtes, pour me dire : pourquoi des rites extérieurs ? tout ne pourroit-il pas se passer dans l'intérieur? Non, parce que tout n'est pas resté dans l'intérieur de l'entendement divin ; tout a été manifesté ; tout doit s'exprimer, et nous devons être actifs dans les analogies de l'Univers: nous devons être avec ce qui est, sinon nous n'y serons point compris (2). Mais peut-être, direz-vous, ces rites nous paroissent minutieux? Hélas ! je le conçois, vous êtes de si grands hommes ! Cependant ces rites sont l'expression de ce qui est ; ces rites sont ceux qui ont été pratiqués scrupuleusement par les plus grands héros, — par les Hector, les Énée ; par les plus grands philosophes, les Platon, Cicéron, Xénophon, Plutarque: puisque vous êtes difTérens de ces grands hommes, ce dont nous convenons également, demandez aux Dieux des rites qui conviennent à votre grandeur. Vains phitosophisles, vous dont la vanité et l'envie de se distinguer est la vie ; nation frivole et opiniâtre, car vous conciliez les extrêmes ; vous n'êtes que de vains philosophistes, et je suis un prophète qui vous parle des choses divines : comment pourrons-nous nous entendre?... Eh hien ! puisque vous êtes si bons raisonneurs, je n'ai qu'un mot à vous dire. Outre ce qui est, rien n'est; hors de l'Unité, rien n'existe, et sous ce point de vue, vous n'existez déjà plus (3). »
(1) La Thréïcie, pages 376-377 (passim).
(2) Quantius Aucler fait allusion ici au terrible arcane de l'impasse finale, qui est aux antipodes de la réintégration dans l'éternelle Unité. C'est là que se dresse la cité dolente, où il n'y a plus d'espoir pour la gent perdue. Il est permis, au reste, d'affirmer que cet épouvantable destin (nous en toucherons un mot au chapitre vi) sera le partage d'un très petit nombre, de ceux-là qui l'auront tout à fait voulu.
(3) La Thréïcie, pages 403-404 (passim),
À côté de quelques vaines observances. Quantius Aucler donne des rites occultes d'une grande logique, et d'une riche et simple beauté. Citons, à titre d'exemple :
c Vous ne ferez aucune adoration, aucune invocation, aucun sacrifice, sans vous être purifié, en vous lavant le corps ou au moins les mains : la religion est l'expression de ce qui est, et ces actes sont les
Nous avons tenu à citer ce très curieux passage, en dépit de son style décousu; mais qu'on se garde d'en prendre la doctrine au pied de la lettre. Elle n'est vraie, — et d'une vérité toute frappante, — qu'entendue dans son esprit général. Exclusivement appliquée aux rites du paganisme romain, comme Quantius Aucler l'entendait peut-être (mystagogue un peu fanatique, malgré sa grande érudition), cette doctrine serait même tout à fait erronée...
Les cérémonies tiennent à l'essence du culte, et rien
symboles qui expriment les actes invisibles et qui les opèrent... Si l'eau vous manque, vous vous purifierez au feu ; si vous n'avez ni eau ni feu, vous vous purifierez à l'air, en demandant que l'eau qui emporte tout, emporte votre souillure. Dans l'eau dont vous vous laverez, vous mettrez du sel de sapience...
< Pour adorer, vous vous présenterez d'abord devant les dieux, tourné le matin du côté de l'orient, a midi et le soir, du côté du midi et du couchant; là est le cœur du monde et son foyer... Vous porterez ensuite la main droite, qui est la main de la puissance, le pouce appuyé sur l'index, ce qui la désigne, à votre bouche : parce que c'est votre verbe qui doit adorer le verbe des dieux et leur parler leur langage, ab ore orare; puis vous vous prosternerez devant eux; vous tournerez ensuite en rond, en traçant un cercle. Les Romains tournoient de droite à gauche ; les Celtes, vos ancêtres, ô Européens, tournoient de gauche à droite : je vous dirois, choisissez : mais vous avez vu que ce sont les rites romains que vous devez avoir; vous n'êtes que des démembremens de l'empire romain. Ainsi vous verrez les dieux et vous en serez vu, et vous vous assoierez ensuite dans leur repos et dans leur unité. Grande Déesse, je ne crois pas divulguer vos mystères en disant ces choses ! Et, soit que vous offriez des parfums, soit les parties de la victime que vous devez brûler, qui sont les graisses et les intestins, vous les agiterez en croix de l'orient à l'occident, du midi au septentrion. Vous tracerez une croix par qui tout se fait, qui est le symbole de la puissance des dieux, de la vie future et éternelle; la croix dans la capacité du cercle faisant quatre angles droits : c'est ce que les anciens nommoient fercium obmovere. » (Pages 377-379, passim).
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ne leur supplée, àcause de la débilité mentale de la foule, en tout temps incapable d'atteindre à la hauteur de la mystique abstraite. Il n'est pas de religion sans rites. L'on peut dire que, leur ensemble constituant la guirlande d'efficace transmission, en omettre un seul, c'est, en quelque sorte, rompre la chaîne d'or qui relie la Terre au Ciel.
On peut même en dire autant, à certains égards, du cérémonial magique, où le néophyte surtout doit scrupuleusement s'astreindre.
Mais qu'on ne s'y trompe pas : toutes ces règles ritualistiques ne sont promues que pour l'humanité moyenne, et en raison de sa nature imparfaite. Ce qui le fait bien voir, c'est la vertu réelle attribuable à divers symbolismes, et l'efficacité possible de cultes différents et même contradictoires dans la forme. Que si la minutieuse pratique des cérémonies était de nécessité absolue pour tous, il ne pourrait donc y avoir qu'un seul symbolisme et qu'un seul culte efficaces : car l'Absolu, c'est l'unité, et le Relatif comporte seul le multiple et le divers.
Il importe de le bien comprendre. Sans la chute, l'emploi du signe extérieur ne serait point indispensable aux intelligences pour correspondre. Libre aux Régénérés de s'en affranchir : les Yoghis n'ont pas besoin, même icibas, du signe matériel, pour se faire comprendre l'un de l'autre. Le sage n'a que faire de rites pour plonger aux océans de la divine Essence, non plus que de cérémonial pour déployer son activité sur les plans supérieurs de la vie spirituelle et céleste.
Si la Magie enfin comporte un cérémonial nécessaire,
le motif en est dans l'imperfection des êtres sur qui L'action magique doit s'exercer. Les pensées et les volitions du Mage sont contraintes de prendre un corps sensible et de s'appuyer sur des signes sensibles, afin d'acquérir droit de cité et de magistrature dans le monde inférieur, où vivent ces hommes sur qui le mage veut agir. Car il faut bien, selon l'adage fameux des Kabbalistes, que l'esprit se vête pour descendre, comme il faudra qu'il se dépouille pour monter.
Cela dit, on comprendra mieux que le disciple de la Science puisse simplifier les rites, à mesure qu'il gravit l'escalier lumineux, et que son objectif magique s'élève avec son effort. Cependant, si haut qu'il monte, l'initié ne répudiera jamais l'usage de certains signes — ne fût-ce que l'emploi kabbalistique des pentacles, ces schémas de toute une synthèse doctrinale. Ce sont symboles d'une splendeur et d'une vertu trop suprêmes, pour qu'on se résigne à les dédaigner ainsi.
Paracelse, un grand Maître, réduisait les signes essentiels de la magie à deux souverains pentacles, les Étoiles du Macrocosme et du Microcosme, plus connues sous les noms de Pentagramme et de Sceau de Salomon. Voyez quelle minutieuse description il en donne, au discours de la Philosophie Occulte. C'est une page curieuse et qu'on nous saura gré de traduire; car de ce traité du fameux théosophe, il n'existe encore, que nous sachions, aucune version française.
« Il y a (dit Paracelse) deux pentacles principaux, qui l'emportent sur tous autres caractères, sceaux et hiéroglyphes
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« Imaginez deux triangles entrecroisés, si bien que l'espace intérieur est partagé en sept fractions, et que les six angles font saillie au dehors.
Dans ces six angles, on inscrit en ordre convenable les six lettres du nom divin AD0NA1. Voilà pour le premier pentacle. — L'autre le dépasse de beaucoup ; ses vertus et son étonnante efficacité lui valent un rang plus sublime. Il se compose ainsi :
trois angles ou crochets s'y entrecroisent et s'y compliquent; l'espace intérieur se trouve divisé de la sorte en six parties, et cinq angles font saillie au dehors. Dans ces cinq angles, on trace et l'on répartit dans l'ordre voulu les cinq syllabes du très illustre et très éminent nom divin TE-TRA-GRAM-MA- TON...
t Les Kabbalistes et les nigromans juifs ont accompli bien des choses par la vertu de ces deux caractères. Aussi plus d'un en fait aujourd'hui le plus grand cas, et les conserve soigneusement en secret... (I). »
Nous épargnerons à nos Lecteurs déjà initiés l'analyse bien connue de ces hiéroglyphes primordiaux. Un commentaire serait ici presque une impertinence. Il suffira
(1) Paracehi opéra omnia... — Genevœ, 1636, 3 vol. in-folio, fig. (Tome U,de Occulta philosophià, pages 484-485, patsim.)
de rappeler que rétoile lumineuse du Macrocosme est le symbole absolu du dogme universel d'Hermès : Quod superius, sicut et quod inferius, et vice versa; tandis que l'étoile flamboyante du Microcosme, dont nous avons parlé plus haut (1), constitue le parfait emblème du mystère qui est le corollaire du grand Arcane, divin et humain : Inconscient et Volonté, Chute et Réintégration, Épreuve et Béatitude; Dieu se faisant homme, pour que rilomme, à son tour, se fasse Dieu; la Mort physique, enfin, motif discordant qui prélude au concert de la Vie éternelle...
Ce qui explique un peu la vertu merveilleuse qu'acquièrent ces pentacles dans la main d'un adepte, c'est qu'expressifs, de temps immémorial, de la domination que le Mage exerce sur les Esprits élémentaires et sur d'autres races encore des Royaumes de l'Invisible, de tels caractères constituent comme les signaux convenus du maître incarné à ses serviteurs d'outre-monde. Diversement efficaces, selon le mode d'emploi et la volonté du magiste, l'aspect de ces diagrammes peut porter l'enthousiasme, ou la terreur, ou l'amour, parmi les phalanges turbulentes de l'Astral; surtout quand l'expérimentateur a pris soin de « précipiter l'image » dans l'atmosphère seconde : soit en consumant, sur l'autel-des-parfums, le parchemin où ces signes furent tracés (non pas avec de l'encre, mais avec les substances requises) ; soit en réalisant l'esquisse ignée de ces pentacles, au moyen de la machine de Holtz (ou d'une forte bobine d'induction),
(1) En ce môme chapitre, pages 386-387.
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sur une plaque de verre ponctuée de fines découpures métalliques, que rejoint l'étincelle en jaillissant de Tune àt l'autre (1). L'instrument en usage à cet effet rappelle le tableau magique ou carreau fulminant de nos laboratoires.
L'étoile du Macrocosme s'électrise ainsi à permanence, pour qu'elle scintille avec la majesté calme de l'Ordre universel dont elle est l'emblème; — l'étoile microcosniique, à l'inverse, doit fulgurer par brusques intermittences, comme l'éclair d'iElohîm ou le verbe dévorant de Michaël : aussi l'électrise-t-on par saccades.
« Ignescunt signa deorum », disaient les anciens adeptes... L'homme affranchi est un dieu, éclipsé dans les ténèbres corporelles; mais quand sa volonté fulgure au dehors, les Esprits élémentaires obéissent en tremblant...
Paracelse d'ailleurs, malgré sa prédilection pour les deux signes qui sont comme la synthèse radicale des autres, ne négligeait point ceux-ci, surtout en matière de médecine occulte. Ses sept livres des Archidoxes magiques (2) présentent une interminable série de caractères
(1) La précipitation électrique servit vraisemblablement à Martinès de Pasqually, pour projeter en astral les hiéroglyphes lumineux qu'il faisait apparaître à, ses disciples travaillant dans leur « quart de cercle ». Cf. le livre de Papus, Martinès de Pasqually, pages 92-93, 109 et patsim.
(2) On trouve dans les Opéra omnia de Paracelse, publiées à Genève, en 4636 (3 vol. in-folio), deux recueils d' Archidoxes (ou Principes doctrinaux), relatifs à des sciences très distinctes. Il faut se garder de confondre les Archidoxes magiques, en sept livres, qui terminent le tome II, avec les Archidoxes hermétiques, en dix livres, qui se trouvent au début du même tome.
presque inintelligibles au prime abord, et que Ton ne déchiffre qu'à force de patience, et sous condition de bien connaître le tour d'esprit de cet homme étrange, et ses caprices d'abréviations. Chacun de ces pentacles constitue une amulette, pour préserver ou guérir de telle ou telle maladie. C'est un signe, à la fois de direction et d'appui, où, comme en une citadelle imprenable aux intelligences profanes, il a inclus telle volition curative, circonscrite et dynamisée par sa correspondance avec les influx astrologiques de similaire vertu, que le signe résume abrégés, dans sa concision monogrammatique.
L'arcane d'où dépend l'efficacité des pentacles, amulettes et talismans, n'est point autre.
Prenons pour exemple une médaille- talismanique du soleil (1). — L'influence céleste y est doublement évo-
(1) Nous relevons, dans les œuvres de ce brouillon d'Etteilla, une explication des talismans qui, pour être matérialiste et naïve à l'excès, ne laisse point que d'exprimer /tgurativement, d'une sorte assez frappante, la nature du talisman et ses propriétés. Mais c'est ici surtout qu'il faut se garder de « la lettre qui tue ».
<r A Etteilla. — Est-il vrai, Monsieur, que vous fabriquiez des médailles que l'on nomme talismans, pour avoir du bonheur? Si cela est, faites-m'en passer une demi-douzaine.
« Réponse. — Madame,... ceux qui ne sont pas profonds se figurent que je peux, pour huit à dix louis, vendre à mon gré le bonheur, et de cette conséquence, ils vont jusqu'à m'avouer la puissance de faire le malheur des autres... Pour qu'un talisman, et non une demi-douzaine, porte bonheur, c'est-à-dire pour qu'il conduise et prévienne celui pour qui il est établi, il faut que les souhaits du requérant soient dans sa sphère, et que ces souhaits soient légitimes, enfin qu'ils n'aient rien contre la science et la sagesse.
« Figurez-vous, Madame, qu'un talisman est un creux, qui reçoit pures les influences des astres, comme le creux reçoit la cire que le figuriste en retire;... que ces influences se reportent sur celui pour qui est fait le talisman.
« Figurez-vous à présent que ces influences talismaniques ont une
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quée : en mode passif, par le choix de For, pour métal correspondant au soleil, et réceptif de ses rayons occultes; en mode actif, par l'apposition des figures astrologiques que l'opérateur y burine. La pensée du magiste s'y inscrit dans le choix et la disposition des caractères; son vouloir est sigillé à même le métal par l'effort matériel de la gravure, qu'il doit exécuter lui-môme. Enfin, les deux Puissances génératrices du talisman, influx astral et volonté humaine, célèbrent leur union secrète dans la cérémonie de la consécration, effectuée par le magiste, à T heure astrologique voulue, avec l'aide des élémentaux et des génies planétaires invoqués.
Presque toujours le fabricateur du talisman, de l'amulette ou du pentacle n'en est pas l'inventeur premier ; il faut, en ce cas, pour obtenir un résultat efficace, que la pensée et le vouloir potentiels de l'inventeur (déjà liés à l'hiéroglyphe astral), passent en acte, réactionnès par l'intention et la volonté conformes du magiste, qui, tirant d'un ancien modèle un exemplaire nouveau, consacre ce dernier pour son usage (!).
odeur agréable qui, portée par l'homme au talisman, se fait sentir de tous ceux sur qui ses desseins sont jetés ; ... que cette même odeur puissante renvoyé naturellement le venin qui veut approcher le possesseurdu talisman, sur celui qui le lui lanco, etc.. » (Etteilla, Philosophie des hautes Sciences. Amsterdam, 1785, pages 137-138, passim).
(1) Les talismans peuvent être aussi fabriqués et consacrés pour autrui. — Les charlatans du plus bas étage en procurent volontiers aux badauds, ■ pour huit ou dix louis «,et même pour beaucoup moins... Quand donc ces excellentes dupes comprendront-elles, qu'un soi-disant occultiste qui exploite fructueusement sa science et fait payer, fût-ce un sou, les services qu'il rend, ne peut être à coup sûr qu'un imposteur ou... un pauvre diable?
La Doctrine et ses bienfaits se donnent ou se refusent, mais ne se tendent jamais.
La vertu secrète attribuée très anciennement aux Camaïeux ou talismans naturels, nous marque l'origine probable des talismans créés par l'artifice humain, et frappés au cachet de la volonté humaine. En toute chose, et surtout en magie, la Nature a toujours été l'institutrice de l'homme.
Ces longues dissertations qu'on vient de lire, tant sur l'origine des signatures physiques, que sur la vertu des signes d'appui, permettent de comprendre l'usage magique de la Volonté, soit dans le bien, soit dans le mal. Car, — nous ne nous lassons pas de le redire, — la Magie n'est rien autre que l'exercice du pouvoir créateur, récupéré dès cette vie terrestre; et si l'homme, ayant reconquis cette prérogative, peut l'exercer ici-bas même, c'est parla magie cérémoniale, dont le symbolisme comporte pour base la science des signatures, et dont la pratique exige, pour condition primordiale, l'emploi du signe d'appui.
Point de limite alors, pour ainsi dire, à la royauté que le Vouloir humain peut étendre sur le plan matériel.
C'est ainsi qu'on peut voir l'adepte entraîné produire de toutes pièces des corps sensibles, par objectivation de la substance universelle, qu'il aura spécifiée en une matière et moulée en une forme également voulues delui. La première condition d'un tel phénomène est, pour le thaumaturge, d'imaginer nettement l'objet qu'il veut obtenir; puis, l'image étant bien évoluées dans sa pensée, la deuxième condition sera de savoir compacter la lumière astrale en mode voulu, sur la forme évoquée cérébrale-
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ment, — laquelle sera tout ensemble, et le signe d'appui de la Volonté créatrice, et le patron idéal de l'objet créé.
Ce tour de force occulte s'observe rarement, soit que les thaumaturges capables de le réussir soient euxmêmes assez rares, soit pour tout autre motif. On peut considérer d'ailleurs ce phénomène comme le nec plus ultra de la puissance magique.
A l'inverse, il est loisible au magicien de désintégrer tout objet matériel, en ramenant la matière qui le compose à l'unitédela substance radicale et non différenciée.
Il peut aussi rendre l'objet invisible, en « l'éthérisant * . Dans cet état, la matière passe aisément à travers la matière, quitte à reprendre son apparence concrète et impénétrable, dès que l'Agent universel qui la subtilisait cesse de lui être appliqué. C'est le phénomène qui se produit autour de certains médiums, par le ministère des Élémentaux, dont le pouvoirsur l'Astral est si grand. Un pot de fleurs, placé sur une table, s'évanouit soudain aux regards des assistants qui ne l'ont pas perdu des yeux une seconde; puis, au même instant, le bruit se fait entendre sous la table, d'un léger choc contre le parquet : c'est le pot de fleurs qui, en phase d'éthérisation, a traversé les pores du bois, et qui se rétablit aussitôt de toutes pièces, dans sa forme et sa matière primitives.
Ce que le médium obtient avec l'aide des Invisibles évoluant dans son nimbe, l'Adepte le peut réaliser, soit par la même voie, soit par l'application pure et simple, à l'objet, de la Lumière astrale au rouge, Aôd, dont sa volonté dirige la vertu expansive et dilatante.
L'action du vouloir sur les fluides impondérables se
traduit par un grand nombre de phénomènes prodigieux, qu'on n'aura garde de détailler tous, leur mécanisme occulte ne variant guère.
Tels sont les apports d'objets matériels, ces « bouquets » de rigueur, au terme de toute séance spirite un peu réussie. L'apport s'effectue d'ordinaire invisiblement . c'est-à-dire que l'objet subit, pendant le transport, la métamorphose moléculaire de l'éthérisation, jusqu'au point d'arrivée où il redevient visible, l'Agent astral cessant de lui être appliqué. Tant qu'agit cette force sur les corps, il sont réduits à l'état de formes fluidiques, impondéra- • bles : nulle matière en apparence dure et compacte, qui ne devienne, grâce à ses pores invisibles, perméable à la matière rendue subtile pour un temps. Le métal même passe à travers le métal. Enfin, — merveille qui se conçoit à peine, mais se vérifie par l'expérience, — les corps organisés et vivants se désintègrent et se réintègrent ainsi, sans souffrir la moindre altération ; un bouquet de fleurs récemment cueillies se reconstitue dans toute sa fraîcheur, avec une goutte de pure rosée au creux de chaque corolle!...
Des témoins dignes de foi affirment avoir vu le médium Dunglas Home, en chair et en os, se fondre et disparaître au seuil d'une porte close; quelques instants après, ils relevaient le téméraire expérimentateur de l'autre côté de la porte, profondément évanoui, mais sans une égratignure ni même une ecchymose. Or, que les tissus vivants et délicats, constitutifs du corps humain, se réintègrent de la sorte après s'être soudain désintégrés, et qu'il n'en résulte aucun dommage, la chose est
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déjà bien difficile à concevoir; maisqu'un homme survive à pareille épreuve, que le 6ang se remette à circuler normalement, que chaque organe reprenne aussitôt sa fonction coutumière, voilà, nous le déclarons, qui nous semble passer les limites de l'intelligence et braver la raison. Et pourtant, cela est.
Combien de phénomènes, du reste, bien constatés par les savants, portent à l'intelligence et à la raison d'aussi formidables défis ! Prétendra-t-on, de bonne foi, comprendre le mécanisme de la génération spontanée ? L'expliquer, on le tentera peut-être ; mais le comprendre /... Et quand la vue mentale se porte aux confins sacrés du temps et de l'espace : cette conception de l'éternité, d'une part, qui, en deçà et au delà de l'instant actuel, semble créer deux infinis ; d'autre part, ce fait universel de la vie dans la vie, qui s'affirme et s'observe du haut en bas de l'échelle des êtres, et de cercle concentrique en moindre cercle, jusqu'à l'atome (réduit peut-être au point géométrique, c'est-à-dire à n'exister pas!) Sont-ce point là autant de mystères, révulsant la logique et l'entendement humains Ne nous hâtons jamais trop, en matière phénoménale, de crier à l'impossible, à l'absurde. L'impossible nous assiège, l'absurde nous étreint; et la raison de l'homme, lorsqu'elle veut tout contrôler par A-f B, est alors plus cruellement victime de l'inexplicable; car l'absurde l'investissait naguère, et maintenant il est en elle.
L'apport magique peut s'effectuer visiblement aussi, soit par extériorisation partielle du corps astral, soit par 1 l'office des Élémentaux.
Fabre d'Olivet, chez qui la science était doublée d'un entraînement magique considérable, affectionnait ce genre d'expériences. L empereur Napoléon, son ennemi personnel, avait pourvu à ce que nul message de la part du théosophe n'arrivât jusqu'à son cabinet des Tuileries. L'auteur des Vers dorés de Pythagore ayant intérêt, lors de la publication de ce chef-d'œuvre, à forcer le blocus, fut lui-même, en corps astral, porter une lettre à TEmpereur. Napoléon crut qu'on avait violé la consigne et s'en irrita fort ; mais il ne put jamais découvrir le coupable. On trouve une allusion à ce fait curieux, dans le deuxième tirage des Notions sur le sens de l'ouïe (1 i (1819, in- 8°). — Cet opuscule, publié d'abord en 1811, sous ce titre : Guérison de Rodolphe Grivel, relate et commente six cures de sourds et muets de naissance, opérées par l'auteur, d'après les procédés des mages de l'Egypte, dont Moïse a condensé la science aux dix chapitres du Sépher. Toutes les pièces à conviction désirables font suite au texte principal : elles ne peuvent laisser aucun doute sur la réalité de ces guérisons magiques. D'Olivet les avait entreprises sur le défi de M. de Montalivet, alors ministre de l'Empire, qui avait mis le magiste en demeure de justifier, par quelque phénomène décisif,
( 1 ) « Mais ce n'était pas tout de l'avoir écrit (ce livre des Vers dorés), il fallait le faire imprimer, et Napoléon y consentirail-il ? Je le sondai par une lettre flatteuse, qui, malgré les obstacles qu'il opposait à ce que rien do moi lui pût parvenir, lui arriva néanmoins par une rouie tout extraordinaire, et faite pour piquer sa curiosité. Il jeta ma lettre au feu après l'avoir lue ; et, quoique je le priasse instamment de me répondre oui ou non, il ne me répondit ni l'un ni l'autre. » (Notions sur le sens de l'oufe, pages 20-21 J.
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de la science qu'il prétendait incluse au seul Berœshith. L'impression, aux frais de l'État, du grand ouvrage qui ne vit le jour qu'en 1815, la Langue hébraïque restituée, devait être le trophée de la victoire. Une préface ajoutée à l'édition de 1819, Notions sur le sens de Vouïe, relate les détails de cette piquante aventure. — Nous lisons d'autre part, dans la Notice biographique la plus complète que nous connaissions sur Fabre d'Olivet, ces lignes significatives : « Il attachait une si grande foi au pouvoir de la Volonté, qu'il assurait avoir souvent fait sortir un volume de sa bibliothèque en se plaçant en face, et cri s'imaginant fortement qu'il avait l'auteur devant les yeux. Cela, dit-il, lui arriva souvent avec Diderot (1). » Nous citons sans commentaires cette allégation, certainement vraie pour le fond des choses, bien que sans doute incorrecte dans les termes que nous avons transcrits...
La lévitation, ou déplacement visible et suspension aérienne des objets, par l'acte de neutraliser leur pesanteur, s'obtient en réfrénant Hereb, le principe de la force centripète.
On connaît les expériences célèbres de Daniel Dunglas Home, s'élevant sans appui jusqu'au plafond de la salle où il donnait ses séances. Le médium Eglington renouvelait naguère (1887), à la cour de Russie, le même prodige, entre beaucoup d'autres. Nous empruntons quel-
(I) Dictionnaire de la conversation et de la lecture. Paris, 1837, in-8* (Tome XLi, page 16). La notice concernant Fabre d'Olivet a paru sous la signature <le M. Charles <hi Rozoir.
ques lignes au récit très circonstancié et certainement sincère que lui-même en publiait à cette époque.
« 1/1 mpératrice prit place à ma gauche. la Grande-Duchesse d'Oldenbourg à ma droite. A gauche de l'impératrice, le Grand- Duc d'Oldenbourg, puis le Czar, la Grande-Duchesse Serge, le Grand-Duc Vladimir, le Général Richter, le Prince Alexandre d'Oldenbourg et le Grand-Duc Serge. Nous joignîmes nos mains, l'Impératrice saisit fortement la mienne, puis les lumières furent éteintes. Aussitôt, les manifestations commencèrent ; la plus frappante fut une voix qui s'adressa à l'Impératrice, et avec qui elle s'entretint pendant quelques minutes. . . Une forme de femme se matérialisa entre le Grand-Duc Ser^e et la Princesse d'Oldenbourg, mais elle ne resta qu'un instant et disparut. Je ne menlionne pas les phénomènes moins importants, si familiers aux spiritualisles;je dirai seulement qu'une énorme boîte à musique, pesant au moins 40 livres, fut transportée autour du cercle, jusqu'à ce qu'elle se posât sur la main de l'Empereur, qui demanda alors qu'on l'enlevât, ce qui fut fait de suite. Pendant ce temps, les nombreuses bagues qui couvraient les doigts de l'Impératrice s'enfonçaient dans ma chair, si bien que je dus la prier de ne pas serrer si fort nia main. Je commençai à m'èlever en l'air; l'Impératrice et la Princesse d'Oldenbourg me suivirent. La confusion devint indescriptible, à mesure que je m'élevai plus haut et plus haut, et que mes voisins grimpaient comme ils pouvaient sur des chaises. II n'était guère favorable à l'équilibre mental du médium de savoir qu'une Impératrice se livrait à une gymnastique si insensée et qu'elle pourrait se blesser ; et je ne cessai de demander, tout en m'élevant en l'air, que l'on me permît de mettre fin à la séance. C'était en vain, et je continuai à m'élever jusqu'à ce qu'à la fin, mes pieds se trouvassent en contact avec deux épaules sur lesquelles je restai, et qui se trouvèrent être celles de l'Empereur et du Grand-Duc d'Oldenbourg. Comme une personne le fit remarquer malicieusement après: « ("était la première fois que l'Empereur de Russie se trouvait sous les pieds de quelqu'un ! » Lorsque je descendis, la séance prit lin...
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(Suit la narration d'autres phénomènes).
«... L'Empereur se leva de son siège, et me serrant fortetxient la main, il médit: - Tout cela est vraiment extraordi- <c uaire et je vous remercie d'avoir été l'occasion de me faire <* voir ces manifestations... » J'ajouterai qu'avant de quitter la. Russie, je reçus deux paires de solitaires en diamant et en saphir, que je porte en souvenir des événements que je viens de raconter, et à cause de l'honneur qui y est attaché... (1). »
Il n est pas rare d'assister dans l'Inde à des expériences analogues. Ces phénomènes que nos médiums réussissent quelquefois avec l'aide des Élémentaux, les Fakirs et les Voghis les réalisent, soit en s'assurant des mêmes auxiliaires, soit par l'action directe de h volonté sur l'Akasa. 11 est juste d'observer pourtant que plusieurs de ces thaumaturges hindous prétendent avoir recours à l'assistance des Pitris, ou des âmes de leurs ancêtres... Bien des voyageurs ont pu vérifier ce surprenant prodige de l'élévation sans support. M. Louis Jacolliot, qui a été longtemps magistrat dans nos possessions françaises de PInde, a publié un livre des plus curieux, où il relate, entre autres merveilles accomplies par les Fakirs, ce phénomène, si rare en Occident, de la soi-lévilation (2).
Nous aurions fort à faire, s'il nous fallait rechercher l'emploi magique de la Volonté partout où elle joue un rôle, puisqu'il n'est point d'œuvre, soit de lumière, soit de ténèbres, où elle n'intervienne : tantôt pour exercer son empire (ainsi procèdent les adeptes), et tantôt pour
(1) Le Spiritualisme en Russie, par W. Eglington [V Aurore du i\\ juillet 1887, pages 432-434, passim).
(2) Le Spiritisme dans h monde. L'Initiation et les Scienres accu t tes dans l'Inde ; Paris, Larroix. 1871». in-8 (pages 287-288 et 307-308).
l'abdiquer au profit des Larves et des lémures (dont le sorcier devient finalement l'esclave).
D'autre part, notre intention n'est aucunement de disséquer par le menu les œuvres mauvaises, ni d'enrichir de gloses le Rituel du Mal, en sorte de rendre sa pratique ou plus facile, ou moins dangereuse. Si Ton trouve en ee tome, comme au précédent, l'analyse de certains maléfices, nous ne la proposons que pour exemple des lois occultes, saisies sur le vif de leur application ; non point à titre de commentaire cérémonial, offrant des armes au service des passions coupables ou des mauvaises curiosités.
La Justice immanente des choses édicté et exécute, dès ici-bas, la sentence du maléficiant. La norme du choc en retour, presque impossible à éluder pour lui, le frappera sur cette terre, — sans préjudice des abominables horizons karmiques dont il s'ouvre le cycle posthume. Le sorcier ne l'ignore point : assurance d'un présent misérable et pressentiment d'un sinistre futur, — il y a là un frein salutaire. Dieu nous garde de l'affaiblir!
Celui-là serait déçu, qui demanderait à notre Clef de la Magie Noire des moyens pratiques de nuire au prochain, tout en réduisant pour soi les risques au minimum. Ceux qui savent nous rendront ce témoignage, que dans le détail des plus perverses opérations, mentionnées | en ce livre, nous primes soin, — sans rien omettre du nécessaire à l'intelligence doctrinale, — de négliger toujours l'indication de quelque procédé pratique, de nature soit à garantir le succès expérimental, soit à en supprimer le péril, au prolit de l'opérateur.
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Chez le commun des hommes, les passions animiques sont assez intenses pour réactionner la volonté et la rendre magiquement efficace. Rien n'est plus fréquent, d'un individu à l'autre, ou d'un groupe humain à une communauté soit amie, soit rivale, que les volitions bienveillantes ou hostiles, exprimées ou tacites, sous la forme de bénédictions, d'anathèmes, de souhaits, d'imprécations, le « • «
S'il suffisait de lever le doigt au ciel pour frapper son ennemi à distance, on verrait bien des morts soudaines. On n'a pas oublié l'hypothèse fantasque d'un philosophe du siècle dernier, peut être Jean-Jacques : il suppose qu'un simple geste, exécuté par Paul, toutes portes closes, au fond de son cabinet, ait la vertu de faire mourir aux antipodes un très riche mandarin, dont l'héritage soit acquis à Paul, sans que nul puisse jamais soupçonner la cause de cette mort(l). Combien de civilisés, conclut le sophiste, répudieraient pareille tentation? Qui oserait, en semblable occurence, répondre de sa prud'homie?...
( i ) Voici la phrase attribuée à Jean-Jacques par Balzac et Protat : « S'il suffisait, pour devenir le riche héritier d'un hoiniiie qu'on n'aurait jamais vu, dont on n'aurait jamais entendu parler, et qui habiterait le fin fond de la Chine, de pousser un bouton pour le faire mourir, qui de nous ne pousserait ce bouton et ne tuerait ce mandarin? » C'est presque en termes identiques que Chateaubriand formule cette même hypothèse, qu'il semble présenter comme de lui (Génie du Christianisme. f« partie, vi, 2). D'autre part, M. Jules Claretie. faisant allusion a ce célèbre paradoxe, remarque avec raison que jamais on n'a su au juste qui l'avait inventé (Cf. Jean Montas, page 13). — Un fait constant, c'est que la locution * tuer le mandarin • est passée en proverbe, dans le sens de « commettre une mauvaiso action, avec la certitude de n'être jamais soupçonné. »
Nous avons de la majorité des humains une opinion meilleure. Mais à écarter ce mobile ignoble de la cupidité motivant un lâche assassinat, — resteraient la liaine, l'envie, la colère, la jalousie d'amour, toutes passions très capables d'égarer la Volonté jusqu'au crime, ainsi qu'on le voit tous les jours. Un froid calcul déciderait les natures mauvaises à se venger ainsi sans risques; quelques natures généreuses même subiraient l'entrainement au crime, dans un premier mouvement d'indignation, de fureur ou de dépit.
Héritage et impunité à part, le maléfice peut faire une réalité terrible de la folle hypothèse du mandarin. — Voilà encore une de ces choses qu'ignoraient profondément, avec Rousseau, tous ces « génies universels du xvnie siècle », badineurs des superficies philosophiques et morales, à qui le bel esprit, l'ironie facile ou le paradoxe éloquent tinrent lieu si souvent de science et de conscience.
Supposons la possibilité du maléfice universellement admise, comme elle le sera peut-être à la fin du xxe siècle. De cette conviction à l'essai curieux, puis à l'essai profitable, sans doute pour le plus grand nombre n'y aurait-il pas très loin. Spontauée ou préméditée, l'intention ne manquerait pas; c'est le détail pratique, le procédé immédiat qui feraient défaut à beaucoup d'hommes, pour exercer la magie noire.
Non qu'il y faille grande science : quand bien même de dangereuses recettes ne traîneraient pas dans les grimoires populaires, à la portée de chacun, — la malice humaine, l'intuition perverse, l'ingéniosité de la haine et de l'envie suffiraient à y suppléer. Malheureusement au
gré des mauvais, pour eux la mêlée occulte n'est pas sari s risque à courir : c est donc du bouclier qu'i ls seraient en peine, bien plus que de la lance ou du poignard. Le privilège de l'impunité immédiate, le moyen pratique et sûrement eftieace de conjurer le péril, voilà ce que les grimoires ne fournissent guère, et ce que les adeptes de la. science pourraient seuls garantir au maléficiant. Mais eeux-ci ne parleront pas. Que la loi formidable du choc en retour demeure suspendue sur qui veut mal faire, comme le glaive sur Damoclès !
Quant à la théorie générale, elle est la même pour l'œuvre à accomplir par le mage, le sorcier ou le thaumaturge sacerdotal. L'intention seule varie, et le décor, et les accessoires prescrits; mais le fond des choses ne saurait changer. En toute opération magique, la volonté de l'homme, exprimée par un signe qui lui sert à la fois de formule et d'appui, agit sur les fluides impondérables ou sur les Invisibles, à la faveur du médiateur plastique ou corps astral.
La Volonté dans le Bien s'exerce presque toujours collective, parce que la division, l'isolement, la limite, constituent en quelque sorte l'essence même du Mal; ce qui revient à dire, les qualités susdites étant privatives, que le Mal est dépourvu de réelle essence.
Dans le Mal, souvent le Vouloir individuel tente d'agir isolé; mais ce Vouloir s'exerce aussi collectivement.
Alors il faut compter sur TÉgrégore, ainsi que nous l'avons expliqué au chapitre précédent. L'Êgrégore a une volonté propre; il exploite et utilise, sans les consul-
MO
LA CLEF DE LA MAGIE NolîlK
ter, les individualités de son groupement; il se joue de leurs douleurs ou de leurs joies, et jongle à son caprice avec leurs existences; mais en retour, ces infimes vouloirs individuels peuvent évoquer l'Égrégore et s'en servir. — Solidarité et réversibilité magiques.
Est-il besoin de revenir sur nos enseignements antérieurs? — Rappelons alors que les grands courants de vertu ou de perversité, de fanatisme ou de foi, dont une chaîne magique plus ou moins artistement tendue est toujours la pile génératrice, sont régis par les Dominations collectives de l'Invisible, ces anges du Ciel humain.
De ces arcanes relève la création des grandes religions, comme la genèse des associations ténébreuses.
Les verbes créateurs : bénédictions, anathèmes, puisent là leur force et leur efficacité. On ne bénit, on ne réprouve qu'au nom de quelque Principe, et conséquemment de quelque Puissance, traduction vivante du Principe abstrait. Par ces actes solennels, enfin, l'on attache à celui qui en est l'objet la protection ou la vengeance de l'Égrégorc, recteur de la Collectivité au nom de laquelle on prononce.
L'excommunication est, à la lettre, l'acte d'expulser un homme du groupe vivant auquel il participait jusqu'alors : communion des saints ou communion des pervers. C'est l'élimination d'une cellule animée, hors de l'organisme à quoi elle se rattachait. L'analogie est exacte; car, si les Églises et les Associations occultes possédaient encore la sève et la virtualité de leur prime jeunesse; si TÉgrégore qui constitue leur âme ne s'abâtardissait ou ne se civilisait à la longue, tandis que leur corps social
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se débilite à sommeiller dans la nécropole de la lettre morte, — l'excommunication serait encore, comme elle Ta été, une sentence capitale, à délai plus ou moins bref.
Que d'exemples on pourrait citer, qu'il vaut mieux taire!...
L'excommunié d'une collectivité quelconque, soucieux de conjurer le verbe de réprobation qui pèse sur lui, ne doit point rester dans l'isolement. Il convient, ou qu'il se réconcilie de suite avec ses frères, si tant est qu'on l'admette à résipiscence; au cas contraire, ou encore lorsqu'en son for intérieur, il juge néfaste l'œuvre à laquelle il avait cru devoir collaborer jusque-là, il devient urgent qu'il s'attilie, de fait ou d'intention, dans un groupe sinon positivement hostile au premier, du moins autre.
L'individu qui brave, isolé, une Puissance collective adverse, sera fatalement brisé, — ou converti, — en un mot, vaincu.
C'est pour le soustraire aux courants des volontés adverses, et lui permettre de délier le pouvoir des Collectifs qui les gouvernent, que la Magie ordonncà l'opérateur de s'enclore dans un cercle, avec les hiéroglyphes de sa religion gravés au pourtour. Ces cercles, véritables forteresses pentaculaires, symbolisent la communion spirituelle dont il fait partie, et la protection ctîicace que lui vaut son adhésion au verbe collectif. Toujours le signe d'appui de la Volonté! S'il sait bien en tirer parti, l'occultiste centuple sa force en la multipliant par celle de tous ses adelphes vivants; et même, comme nous l'avons énoncé ci-dessus, il peut évoquer l'Égrégore qui régit la collectivité, et se couvrir de son égide.
Le baron de Gleichen, dont les Souveyiirs posthumes sont si précieux pour l'histoire de l'Ésotérisme au xvme siècle, raconle un fait des plus significatifs, qu'on sera bien aise de nous voir enregistrer à l'appui de nos dires. Il en tient le récit de la bouche du sieur de la Chevallerie, le personnage même de l'aventure. Les lecteurs du livre très documenté de Papus sur Pllluîninisme en France(\) n'ignorent point comment Martinès de Pasqually prescrivait à ses disciples de disposer le local de leurs évocations. Rappelons, en deux mots, que chaque néophyte « travaillait » seul, dans un segment ou quart de cercle tracé à l'Orient, avec de mystérieux monogrammes inscrits et des cierges allumés aux angles. A l'opposite occidentale, se trouvait un cercle plus grand, dit Cercle de retraite, qui symbolisait le Maitre absent et la Puissance suprême de la chose (2). . Les œuvres magiques de l'Ordre consistaient surtout en d'opiniâtres luttes contre les forces inversives des cercles mauvais. Ces batailles se livraient aux solstices et aux équinoxes (3). Or, il advint qu'un
(i) L'/ffuminisme en France, Martinès de Pasquatly. etc.. (pages XO-82).
{i) Les disciples de Martinès désignaient sous cette énigmatique appellation le Collectif invisible de l'Ordre, et généralement tout principe des manifestations occultes : « la Chose veut (disaient-ils volontiers), la Chose permet, la Chose a défendu..., Obéissons à la Chose.
etc. »
(3) « Les travaux magiques de ces Messieurs ont pour objet surtout de combattre les démons et leurs satellites, sans cesse occupés à répandre les maux physiques et spirituels sur toute la nature par leur magie noire. Les combats se font particulièrement aux solstices et aux équinoxes, de part et «l'autre. Ils travaillent sur des tapis crayonués, sur lesquels ils établissent leurs citadelles, qui consistent en un grand cercle au milieu pour le grand maître, et deux ou trois plus petits pour
jour, la Chevallerie, contrevenant aux prescriptions de FÉcole, voulut accomplir les saints rites en dépit d'une souillure récemment contractée. C'était une imprudence;
ses assistants. Le chef, quoique absent, voit toutes les opérations de ses disciples, quand ils travaillent seuls, et les soutient. » (Souvenirsdé Charles- Henri, Baron de Gteichen ; Paris, Techenor, 1868, in-8, page 152.)
Quelques détails diffèrent, si l'on compare les renseignements fournis par Gleichen et ceux que donne Papus. Mais ce ne sont pas des contradictions. La place assignée au grand cercle variait certainement, d'après le grade de l'affilié et la nature des opérations : il n'y a donc rien d'étonnant à ce que l'un de ces auteurs le localise au centre, et l'autre à l'occident Quant aux petits cercles mentionnés par Gleichen, ils correspondent certainement aux quarts fie cercle, ou segments, de la correspondance de Martinès, éditée en substance par les soins de Papus. U est d'ailleurs vraisemblable, et c'est l'hypothèse que nous avons admise, qu'un petit cercle était inscrit dans chaque segment, et devenait ainsi la citadelle du néophyte. De la sorte, tout est concilié.
Les œuvres magique* des disciples de Martinès ne variaient pas seulement d'après le grade, mais aussi selon l'idiosyncrasie occulte de chaque disciple. Quelques-uns pratiquaient la Sortie en corps astral, comme nous le témoigne la correspondance de Saint-Martin avec Liebis* torff. Le Bernois écrit à son maître, à la date du 25 juillet 1792 : « L'Ecole par laquelle vous avez passé pendant votre jeunesse me rappelle une conversation que j'ai eue, il y a deux ans, avec une personne qui venoit d'Angleterre et qui avoit eu des relations avec un franeois habitant ce pays, nommé M. d'Hauterive. Ce M. d'Ilauterive, d'après ce qu'elle me disoit, jouissoit de la connoissance physique de la Cause active et intelligente; qu'il y parvenoit à la suite de plusieurs opérations préparatoires, et cela pendant les équinoxes, moyennant une sorte de désorganisation dans laquelle il voyoit son propre corps sans mouvement, comme détaché de son àme ; mais que eette désorganisation étoit dangereuse, à cause des visions qui ont alors plus de pouvoir sur lame ainsi séparée de son enveloppe, qui lui servoit de bouclier contre leurs actions, etc... » ( Cor resp., page 19). — Saint-Martin répond, à la date du 25 août: <« M. de Hauterive, qui a eu le mémo maître que moi, s'est donné plus que moi à cette partie opérative, et quoiqu'il enaitreru plus de fruits que plusieurs de nous, je vous avoue cependant que je n'en ai pas vu de sa façon qui m'aient engagé à changer d'idées. U a assez d'autres mérites à mes yeux. » (Ibid., page 30). — Dans une lettre ultérieure, du 6 septembre, Saint-Martin explique
Ui LA CLEF DE LA MAGIE NOIRE
il ne tarda guère à s'en repentir. A peine avait-il engagé le combat, dans son quart de cercle, qu'il sentit la vie refluer de son cœur, et une mortelle angoisse l'envahir et 1 etreindre. La force de ses adversaires l'accablait, il était près de succomber. Soudain, une brusque inspiration se lit jour en lui, et il trouva la force de s'élancer dans le cercle de retraite. Dès qu'il y fut, une réaction s'opéra, salutaire : son cœur se remit à battre, la conscience lui fut rendue avec la vie. En même temps, une délicieuse sensation de tiédeur moite et parfumée l'enveloppa comme un bain... Le péril était passé... A quelques jours de là,Martinès écrivit à son disciple qu'il veillait sur lui de loin, et l'avait assisté dans sa détresse, en lui suggérant de se jeter ainsi « dans le grand cercle de la Puissance Suprême (l) ».
L'emploi du cercle magique est indiqué, toutes les fois qu'on affronte des colères ou des haines collectives, et qu'on s'expose en butte à la réprobation d'une Puissance constituée (2).
L'aphorisme bourgeois qu'/7 ne faut pas braver Vopi-
que la séparation du corps et de l'àrue ne saurait être absolue qu'à la mort, et qu'ainsi « il y a quelque chose d'exagéré » à soutenir que M. de Hauterive se dépouillait de son enveloppe corporelle : « l'âme ne sort du corps qu'à la mort; mais pendant la vie, les facultés peuvent s étendre hors do lui et communiquer à leurs correspondants extérieurs sans cesser d'être unies à leur centre, etc.. » (Ibid., page 38). ïci, Saint- Martin est au-dessous de la vérité, et l'on voit bien qu'il ne connait que par ouï-dire le phénomène dont il parle.
(!) Cf. Souvenir* du Baron de Gleichen (pages 152-153).
[i) On entend bien que nous parlons occultisme, et qu'il ne s'agit point d'enfermer dans un cercle un gros propriétaire en bisbille avec le Conseil municipal de ça commune, ni un braconnier rebelle au garde-champétre.
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nion, n'est point aussi ridicule qu'on serait tenté de le croire. La Volonté active détermine sur le plan astral des courants fluidiques évaluables, si Ton peut dire, en Toits et en ampères : aussi, — magiquement parlant, — un vouloir isolé, si énergique soit-il, ne brave pas sans risques un faisceau de vouloirs hostiles, groupés avec intelligence et dirigés selon la norme dont nous avons dit la formule. La volonté humaine est une puissance formidable; mais il est dans sa nature de se diviser aisément : alors elle s'oppose volontiers à elle-même, cependant qu'elle croit encore agir dans une direction unique. C'est ce qui arrive quelquefois dans les ententes pour le bien, toujours et presque aussitôt dans les coalitions pour le mal.
Voilà qui nous ramène de nouveau, ainsi que le Lecteur Ta sans doute compris, au mysière de la chaîne sympathique. Lorsqu'un concours de Volontés unanimes ne produit que de faibles résultats, et n'a point raison d'un Vouloir isolé, c'est que les éléments de la batterie humaine sont anormalement disposés. La chaîne est mal tendue : c'est comme si, en amorçant des piles électriques de Daniel, le garçon de laboratoire reliait les zincs aux zincs et les cuivres aux cuivres, au lieu d'alterner, suivant la règle. Dans ce cas, les courants se neutralisant, le résultat est nul.
Quand, à l'inverse, les multiples Vouloirs, correctement agencés en chaîne d'influx, réalisent leur maximum de rendement, l'être isolé qui veut leur tenir tète n'a d'autre ressource que d'entrer virtuellement dans une autre chaîne : soit qu'il s'enferme, s'il veut combattre,
dans une citadelle occulte (le cercle); soit en mode passif, et s'il lui suffit de se garantir, qu'il se fie à la vertu d'autres signes, également expressifs des Puissance collectives amies, tels quepentacles, talismans, rites sacramentaux, etc..
L'excommunication majeure, telle qu'on la prononce dans le catholicisme, ressemble fort à un maléfice sacré, avec les anathèmes imprécatoires et le lugubre cérémonial dont on l'accompagne.
Il n'était point rare, aux époques de foi militante et d'intransigeance religieuse, de voir le malheureux que l'Église avait frappé de ses foudres (c'est le terme reçu) dépérir en des maladies singulières et terrifiantes, où la vengeance du Ciel semblait s'inscrire et transparaître. On cite des cas de mort soudaine : d'autres fois, c'est la lèpre qui ronge le réprouvé, ou des vers qui le dévorent tout vif.
Combien l'histoire ecclésiastique n'enregistre-t-elle point de cas analogues! Bien avant la consolidation du Pouvoir pontifical, les premiers Pères relatent plusieurs exemples des anathèmes d'un thaumaturge, sentences immédiatement exécutoires et traduites en mortelles catastrophes; et sans sortir du Nouveau Testament (ni redescendre à l'ancien, où les épisodes similaires abondent), les Actes des Apôtres nous montrent Ananias el Saphira foudroyés, dans l'instant que Saint Pierre leur signifie la sentence du Ciel.
M. Joséphin Péladan, ce grand artiste excentrique de qui les œuvres, inégales et de rédaction trop hâtive,
FORCE DE LA VOLONTÉ
étincellent d'étranges et captivantes beautés, propose dans Istar un procédé de chaîne monastique bissexueile, pour l'extermination des ennemis de l'Église, — conception moins paradoxale qu'il n'y parait à l'abord. On nous permettra de transcrire, à titre de curiosité, ces lignes assurément peu banales.
DBS CONDAMNATIONS CAPITALES
<f Lorsqu'il sera nécessairede frapper un ennemi de l'Eglise, — et pour cela il faudra le double assentiment du Sacré-Collège cardinalice et du collège gnostique des vingt-deux, — on réunira deux cents moines et nonnes, cent de chaque sexe ; ils se tiendront tous par la main ; au moment où le prêtre élève l'hostie, ils s'uniront de volonté avec Pofliciant : celuici alors élèvera l'hostie contre le condamné, — qui tombera roide mort en n'importe quel lieu du monde où il sera.
« Attendu que la somme de force nerveuse de cent volontés bissexuelles représente un mouvement électrique d'une force déterminable, et que l'officiant est à la fois le point convergent •H l'excitateur électrique, il projettera un courantd'une vitesse énorme et de la puissance d'étincelle d'une pile excitable à vingt mètres.
c Ceci est de la physique pure : en hyperphysique, il y a bien autre chose (I). »
Cette ébauche de magie sacerdotale (2) donnerait à
(1) Istar, Paris, 1888, 2 vol. in- 8 (page 130).
La théorie apparaît claire et correcte, en dépit de quelque inexactitude dans l'expression scientifique. Ce qui parait plus critiquable, c'est l'emploi de l'hostie rédemptrice comme arme de mort.
(2) Une autre théorie d'envoûtement sacré so peut lire dans l'ouvrage d'un initié, d'ailleurs sujet à caution, M. Adolphe Bcrtet, qui a cru trouver dans Y Apocalypse de Saint Jean le rituel complet de cette œuvre de colère.
Cette page, dont chacun peut penser ce qu'il veut, est incontestable-
rêver de quelque Grégoire VII, dont Técusson portât en sautoir les clefs d'Hermès croisées avec celles de Saint- Pierre. Mais quand un politique doublé d'un adepte s'as-
ment très curieuse, et comme le volume est fort difficile à trouver, nous la reproduirons sous toutes réserves. Il est bon de prévenir qu*» l'auteur commente le vin« chapitre de l'Apocalypse, et que par * U- Microcosme », il entend le Mage officiant, vicaire du Christ...
« Ici (dit M. Bertet), comme nous allons le voir, il ne s'agit pas d'une œuvre de miséricorde. Il faut, au contraire, rompre l'équilibre de la balance qui est entre les mains de Dieu, forcer le plateau qui représente la miséricorde à céder à celui qui représente la justice, qui est chargé de tous les crimes qui ont lassé la patience des saints.
« Pour déterminer l'œuvre magique de justice et de vengeance, le Microcosme réunit dans son encensoir tout le feu qui est resté dans la cassolette sur l'autel des parfums ; puis il le répand sur la terre, en dehors du cercle magique dont il a eu soin de s'entourer, en invoquant le bras ou l'appui du Très-Haut pour le châtiment des coupable*. (Echesiel, chapitre x, verset 2; ch. wiv, v. 3 et suivants; chap iv. v. 3).
« Le cercle doit servir à graver dans le souvenir des anges chargés de l'exécution de la vengeance, qu'en frappant les hommes, ils doivent épargner tous ceux qui sont marqués au front du signe de la rédemption, et qui sont mentalement censés placés dans le cercle, sous l'égide et la protection immédiate du Microcosme: c'est là l'égide ou le bouclier du Seigneur, qui doit préserver toute sa milice sainte sur la terre des atteintes de l'armée de Satan. C'est là une opération analogue a celle que Jésus enseigne à ses apôtres, lorsqu'il leur dit de secouer, en signe de malédiction, la poussière de leurs souliers contre ceux qui les rebuteront (Matthieu, chap. \, v. 14).
.( C'est là la plus redoutable et la plus périlleuse des opérations ma ffiques: elle est analogue à celles par lesquelles nous avons vu précédemment Élie attirer le feu du ciel sur l'autel, et faire tomber la foudre sur deux compagnies de cinquante hommes chacune; Jésus sécher le figuier, et les apôtres demander à Jésus la permission de foudroyer ceux qui refusaient de les recevoir, lorsqu'il les gourmanda vertement sur l'abus qu'ils se préparaient à faire de cette vertu ou puissance [Luc, chap. i\, v. ,'i;i).
« Si la prière est agréée par la justice de Dieu, des signes se manifesteront à l'instant dans le ciel : les éclairs sillonnent les nues ; la foudre éclate ; les vents soufflent avec impétuosité îles quatre points
FORCE DE LA VOLONTK
seoira-t-il sur le trône du Prince des Apôtres ? La chose serait-elle heureuse et désirable, à tout prendre? Ce rôle de théocrate agressif apparaitrait-il congruent au caractère d'un pontife romain?... Le césarisme et l'agression ne furent point, sans doute, incompatibles avec la tiare : l'histoire est là pour en témoigner. Toutefoisla question semble de droit strict, nullement de coutume reçue...
Nous ne disputerons point si l'essence du Christianisme comporte le despotisme théocratique tel que Moïse l'instaura, ou même si elle le tolère sous un mode plus adouci, Il y a deux points de vue à prendre en considération : celui de l'absolutisme divin et celui des possibilités humaines... « Quiconque frappera du glaive (a dit le grand Maître) périra par le glaive; — Si l'on te donne un soufflet sur la joue droite, présente l'autre joue... » Ces maximes se passent de commentaires. Il n'est pas moins évident d'ailleurs, qu'à considérer les choses de moins haut, tout gouvernement a le droit et le devoir de se défendre. Or, en fait, la hiérarchie romaine est couronnée par un Pouvoir centralisateur, qui est un gouvernement au premier chef. Et si les armes mystiques sont jamais
cardinaux ; un grand tremblement de terre semble annoncer la fin du monde (Luc, ch. xxi. v. 25)...
« Si, au contraire, la prière est rejetée, comme téméraire, le châtiment retombe sur celui qui a vainement invoqué le nom cl le courroux du Très-Haut, suivant ce précepte du Décalogue : a Dieu en vain tu ne jureras ou conjureras... »
(Apocalypse du Bienheureux Jean. .., dévoilée, par Adolphe Bertet, Docteur en droit civil et en droit canonique, avocat près la Cour d'Appel de Chambéry. — Paris, Arnauld do Yresse, 1861, in-8, chap. vin. v. 5 et suiv., pages 170-172).
légitimes, c'est assurément au service d'une théocratie. Telles semblent se balancer les raisons , pour et contre.
L'ancien monde a vu plus d'une fois l'épée flamboyante de Michaël dans la main du pontife ou du prophète thaumaturges. L'antinomie ne s'accusait pas plus alors entre l'Ésotérisme et la Religion, que l'antagonisme entre la loi humaine et le droit divin : toutes ces choses n'en faisaient qu'une, — la Vérité, — dont l'arche était le tabernacle. L'hiérophante cumulait dès lors tous les droits du prêtre qui officie, du Docteur qui enseigne, du juge qui statue et du monarque spirituel qui gouverne les intelligences... Toute la question est de savoir si le Droit sacerdotal s'est périmé à Pavènement du Fils de l'homme, et si leglaive magique est fait pour le bras du Serviteur des Serviteurs. Ce problème, un pape initié pourrait le résoudre, avec l'aide d'un Sacré-Collège qui prit sa part delà responsabilité qui découlerait d'une solution, promulguée dans un sens ou dans l'autre.
La solution positive ne semblerait acceptable qu'à la condition qu'on fit voir, à la lumière supérieure de l'Ésotérisme, (dont l'Église transfigurée se réserverait le flambeau), l'accord non seulement possible, mais nécessaire, entre la Science et la Foi. Leurs enseignements de la veille, trop analytiques d'une part, et de l'autre enveloppés de symboles à l'usage des peuples adolescents, trouveraient leur harmonieuse synthèse dans l'initiation progressive, désormais offerte aux hommes de race adulte. Tous seraient appelés, et non plus, comme aux siècles antiques, quelques-uns. Ainsi se trouverait
FORCE DE LA VOLONTÉ
rétablie, et resplendirait après une longue éclipse, l' Unité Doctrinale, qui est la sanction lumineuse et le sceau divin de la Vérité. Alors seulement le pape, vivant sommet de la hiérarchie spirituelle, exercerait l'empire légitime sur les intelligences : bien plus, la souveraineté dans sa plénitude impliquant droit de vie et de mort, ne deviendrait-il pas juste que le Pontife se pût servir, contre les irréconciliables adversaires de la Vérité, des armes que la Vérité môme place entre ses mains ?
Qu'on ne s'y trompe point, du reste. Le Souverain Pontife n'exercerait un tel pouvoir qu'en des conjonctures exceptionnellement graves, dans l'hypothèse d'un péril collectif imminent. Un gouvernement fort ne suppose pas de toute nécessité une suite de mesures violentes, et les actes tyranniques sont souvent les indices d'un gouvernement faible. Nous ne concevons la théocratie, (ou, pour parler comme Saint-Yves,la Synarchie) qu'assurant aux individus la plus grande somme de liberté compatible avec la vie organique de l'État social. — Si nous allons plus loin dans l'ordre actuel des choses, (mettons le désordre, pour peu qu'il vous plaise) ; si, n'admettant d'autres bornes à la licence individuelle que le préjudice directement causé à autrui, nous revendiquons la liberté absolue, non pas seulement de parler et d'écrire, mais d'entreprendre, même contre les prérogatives de l'autorité, c'est que celle-ci nous apparaît dépourvue de sanction légitime; c'est que la plus large initiative laissée aux individus est la première condition qui permette à quelques-uns d'entre eux l'espoir de substituer un jour l'ordre absolu à l'ordre relatif; et l'au-
torité radicale et légitime à la pseudo-autorité légale et contingente.
Étant donnée la réalisation d'un État synarchique fondé sur les lois mêmes de l'Universelle Nature, on conçoit qu'un Souverain Pontife aurait le droit de brandir le glaive du Kéroub contre les ennemis de l'Ordre social...
Si jamais le siège apostolique était occupé de la sorte, nous ne doutons pas que les apôtres à redingote de quaker, les petits Jésus du Messianisme huguenot, — venimeux, au demeurant, comme pas un ! — ne qualifiassent un tel pape d'Antéchrist, et n'étiquetassent ses œuvres de légitime défense : lâche assassinat, opérations sataniques, envoûtement...
Ce dernier mot nous fait songer qu'à part l'analyse et le commentaire des sortilèges décrits et symbolisés tout ensemble par le * Philosophe inconnu », dans son épopée du Crocodile, nous avons omis de passer en revue les multiples efforts de la Volonté mauvaise. Nous ne le regrettons pas, n'ayant été précédemment que trop explicite à cet égard.
Néanmoins, entre les innombrables opérations que l'on peut cataloguer sous celte rubrique de la Volonté dans le Mal, nous retiendrons à l'étude un exemple, — l'Envoûtement, — dont il est traité assez au long déjà dans notre précédente Septaine.
L'Envoûtement constitue bien le maléfice. par excellence.
Multiforme comme le Mal même, variable de siècle eu siècle et de climats en climats, il se retrouve partout
FORCE DE LA VOLONTÉ
sous un mode ou sous l'autre. Le Temple de Satan en a fait connaître quelques-uns ; à les énumérer tous, il faudrait une patience de bénédictin glossateur et plusieurs rames de papier blanc.
On sait qu'un savant physicien français, le colonel Albert de Rochas, administrateur de l'École polytechnique, a scientifiquement contrôlé et reproduit ce phénomène, dont le nom seul faisait pouffer naguère les princes de la Science. A cette heure, ils secouent la tète d'un air pensif, mais ils ne rient plus, — ou c'est d'un rire qui sonne faux. Dans cinquante ans, peut-être, ils enseigneront gravement du haut des chaires officielles la possibilité de nuire à distance, par l'envoûtement. Rien ne manquera sur leurs lèvres à l'exposé de la vieille tradition magique ressuscitée par Rochas, sauf le nom de la chose, qu'on aura pris soin de changer, et le nom de l'inventeur, dont on escamotera plus soigneusement encore la mention.
Nous comptons transcrire, pour clore ce chapitre, quelques extraits d'une relation où M. de Rochas a consigné son étonnante découverte : c'est la démonstration du sortilège célèbre par le volt ou l'image de cire, tel qu'ailleurs nous l'avons détaillé (1). Mais il nous parait curieux d'esquisser auparavant quelques variétés pittoresques et moins connues de l'Envoûtement.
On mène grand bruit, aux environs de Naples, de la Jettatura, ou sort jeté par le regard ; c'est le mauvais
(!) Le Serpent de la Genèse, I. Le Temple de Satan (pages 185 et suîv.).
œil, également redouté en d'autres pays. Cette pratique peut constituer l'envoûtement par suggestion : mais elle ne sert d'habitude qu'à établir le contact, à créer le rapport, à tendre le lien fluidique entre le maléficiant et le maléficié.
Il résulte d'un rapport officiel, rédigé par ordre des autorités françaises en Annam, qu'un envoûtement fort étrange a fait nombre de victimes dans la province de Quangbinh. Le sorcier qui en est coutumier annonce à jour fixe, plusieurs mois d'avance, la mort de ceux qu'il va frapper. Il se promène toujours armé d'un sabre ou d'une lance indigène. Sous un prétexte quelconque, il engage la conversation, en plein soleil, avec sa future victime, que, durant l'entretien, il dévisage avec persistance ; puis, dès qu'elle tourne le dos pour s'éloigner, il fiche vivement son arme en terre, sur l'emplacement où se découpe encore l'ombre de son interlocuteur. Quelques paroles marmottées à voix basse accompagnent ce geste et en soulignent l'intention. Il est remarquable que ce n'est point alors que la victime se sent frappée; mais à l'heure précise où le magicien noir arrache du sol le fer qui a encloué V ombre : un jour, — un mois, — un an s'écoulent... Puis la mort subite du pauvre diable marque l'instant où l'enchanteur a repris son sabre ou sa lance (I).
L'ombre physique, antithèse négative du corps et mesure proportionnelle d'Hereb par rapport à lui, a cons-
(I) Extrait d'un rapport de M. C. D...d, vice-résident de France a Donghoï, à M. le Résident supérieur en Annam (12 mars 1892, pièce n<> 3); document transmis par M. de l'ouvourville.
tamment joué en Goëtie (naturelle Ou diabolique) un rôle trouble et néfaste. C'est ainsi qu'au dire d'Agrippa, t les sorciers observent que leur ombre couvre celui qu'ils veulent ensorceler ; c'est ainsi que l'hyène, par l'attouchement de son ombre, fait taire les chiens (1) ».
J.-A. Vaillant, quia si curieusement étudié les mœurs des Rômes ou Bohémiens de race pure, nous décrit un rite d'envoûtement en faveur parmi ces tribus demi-sauvages de devins-nés, pour qui, au sentiment du populaire, le monde occulte n'a plus de secrets. Avant que de relater cette bizarre cérémonie, notons au passage une superstition de plus, relative à l'ombre corporelle et aux maléfices dont on accuse les bohémiens à son sujet : « Si quelque jeune garçon passe assez près d'eux pour que son ombre se dessine sur la muraille au pied de laquelle ils sont assis, où toute une famille mange et repose au soleil : Au large, enfant, lui crie son pédagogue, ces Strigoï (vampires) vont prendre votre ombre, et votre âme ira danser avec eux le sabbat toute V éternité (2). » L'auteur des Contes fantastiques songeait peut-être à cette singulière tradition, lorsqu'il écrivit la légende de l'homme qui a perdu son ombre.
Voici maintenant comme, au récit de Vaillant, le Rôme vindicatif fait travailler la Data (sorcière), pour la ruine de l'impitoyable dame du château, qui a fait périr une
(1) Agrippa, Philosophie occulte, édition française de 1727 (tome I, page 125).
(2) Vaillant, les Rômes, Histoire des vrais bohémiens, Paris, 1857, in-8° (page 209).
4ofi
LA CLKF DK LA MAGIE NOIRE
jeune bohémienne qu'il adorait. C'est la nuit; Purvo frappe à la chaumière de la vieille.
Celle-ci « était alors occupée à distribuer par tas de trois, quatre et sept, quarante-deux grains de maïs, qui semblaient courir et sauter, comme malgré elle, sur un crible renversé.
— Que veux -tu? demande-t-elle à Purvo, en le voyant entrer.
— Je veux, lui répond Purvo, que tu enfonces le couteau : et si le sort me seconde, je te donne mes gages decetle année. A celte promesse, la Data se sent émue, laisse là son crible et ses grains, et le regardant : — Tu le veux ; eh ! bien, reste là, je reviens. Ce disant, elle éteint la chandelle et sort. A minuit précis, elle rentre, tenant en main un pot dans lequel elle a fait infuser trois simples dont elle ne dit pas le nom, s'approche du foyer, rapproche trois tisons, les allume, et quand la flamme s'en échappe, elle délie sa ceinture, dénoue ses cheveux, et, le couteau à la main, elle appelle Purvo. Purvo se lève et s'approche. Alors elle enfonce le couteau dansla terre et, posant le pied dessus : — Souffre-t-elle assez? demande-t-elle à Purvo. — Non, répond-il. — Et, appuyant le couteau : — Souiïre-t-elle assez? lui demande-t-elle encore.
— Non ! répond encore Purvo. — Et maintenant? s*écrie-t-elle en appuyant plus fort, es-tu content? — Non, daïa, non ! — Tu veux donc qu'elle meure ? — Tu Pas dit, elle et les siens, et si elle ne meurt pas, je la tue. En ce moment, un des tisons se détache, renverse le pot et roule hors de l'aire. — Malheur î s'écrie la data; cl à Purvo : — Va î tu rouleras comme ce tison ; le feu de la vengeance s'éteindra dans le sang, et le sang de la vie sera renversé. Ainsi dit le Sort (1) î »
Un mode d'envoûtement fort usité jadis, est le scopélistne. Il consistait dans l'acte de déposer une pierre dans Fenclos de son ennemi ; le maléficiant prenait soin
(1) les fiâmes, etc. (pages 408-409).
FORCE DE LA VOLONTE
«Ty joindre quelques paroles enchantées (I), afin de préciser son intention et d'inscrire en astral le verbe de sa haine, tendant soit à la ruine, soit à la maladie, soit à la mort de la victime désignée. Pour vouer toute une famille h la ténèbre occulte, il devait déposer, ou mieux planter en terre ennemie, autant de moellons rancuneux que la famille comptait de membres. — Le scopélisme ne se pratique plus guère ; à peine quelques vieux bergers ontils gardé souvenance de ce rite imprécatoire, dont bien des érudits ignorent jusqu'au nom. Et pourtant ce sortilège parait l'origine d'un dicton bien usuel. Que de fois, lorsqu'un causeur enveloppe dans renonciation d'une généralité, ou déguise, sous une phrase polie et souvent complimenteuse, quelque malice, — allusion mordante ou critique acérée, — l'interlocuteur témoigne qu'il n'est point dupe, en s'écriant : Ah! ceci est une pierre dans mon jardin !
Ce cliché peut faire le pendant de l'adage que nous avons signalé déjà: Qu'un tel se garde ! f ai une dent contre lui. L'une et l'autre locution, n'en déplaise à MM. de l'Académie, dérivent du grimoire en droite ligne.
Inutile de pousser plus loin la description des procédés d'envoûtement. On les peut varier à l'infini; car, nous ne saurions trop le redire, les rites extérieurs ne valent que comme signes d'expression et d'appui pour la Volonté ; et toute vertu magique (ainsi qu'on en verra
(1) Toujours la volonté exprimée et le siffne d'appui; c'est-à-dire la forme et la matière du maléfice, comme nous l'avons expliqué au tome précédent (le Temple de Satan, pages 172-174).
4o8 LA CLEF DE LA MAGIE NOIRE
encore une preuve tout à l'heure) réside au Verbe du magicien ou du sorcier, c'est-à-dire en son Vouloir, que le signe traduit et manifeste.
Les expériences de M. de Rochas, dont les conclusions paraissent applicables, à titre indirect, à toutes les formes du maléfice, ont trait plus immédiatement à certains procédés classiques d*envoûteinent,que nous avons décrits au tome premier de cet ouvrage. Cependant, nous avons promis de consigner ici les détails de sa mémorable découverte, tels que lui-même les a rédigés. Il est temps de tenir notre parole et de clore, avec cette relation d'un exceptionnel intérêt, le présent chapitre iv, allongé outre mesure par des digressions d'ailleurs indispensables à l'intelligence de nos doctrines.
Nous empruntons les extraits qui vont suivre à 17m/tiation (n° de novembre 1892).