Chapitre II
a neuvième clef du Tarot ouvre à l'intelligence affranchie les mystères de la solitude.
Un ermite à barbe inculte, la main gauche appuyée sur sa canne, se guide aux clartés d'une lanterne qu'il soulève de la droite et dissimule un peu sous les plis de son large manteau. — Voilà l'emblème.
Le sens en est multiple, comme celui de tous les hiéroglyphes. Nous nous attacherons à la signification moyenne, celle qui se propose naturellement à l'esprit. Néanmoins, dans la sphère môme où notre interprétation se limite, le pentacle peut s'éclairer de deux jours très différents, selon qu'on l'envisage de deux points de vue opposés.
L'ermite symbolisera toujours le solitaire ; mais cet ermite peut être un sage, — ou un fou. Sage, il s'isole dans sa science et sa pureté ; drapé de
la bure de sa vertu sereine, il brave toutes les contagions du dehors. Mais plein de sollicitude envers ce monde imparfait d'où il s'exile, et par égard pour les yeux faibles qu'aveuglerait une trop éblouissante lumière, il cache aux trois quarts le flambeau du Vrai sous son manteau de prêtre, qui n'en laisse prudemment filtrer que des rayons affaiblis. Son bâton à sept nœuds, — emblème du critérium infaillible que confère à l'initié l'intelligence du Grand Arcane, — son bâton représente la verge de Moïse, la baguette des miracles, la crosse du parfait épiscope : c'est le sceptre de l'unité-synthèse.
Autre version : le fou protège à grand peine la flamme vacillante de sa pauvre lanterne, lumière illusoire et décevante, qu'éteindrait le moindre souffle de cet instinct collectif des foules, qui a nom le sens commun. C'est que l'insensé a peuplé sa solitude d'hallucinations fugitives comme le rêve, et de mensongères créatures, auxquelles son vouloir peut seul prêter un semblant d'existence, son obstination une apparence de durée... Il végète ainsi, cloitré dans un séminaire de formes vaines et vides, qu'il prend pour la réalité ; se fiant au faux jour de son système à priori, dont la lanterne est le symbole. La canne ? ne figure-t-elle point sa logique de maniaque, puissante encore que dévoyée; sa déraison toujours systématique, et les artifices où son imagination se dépense, sans s'épuiser jamais, pour prolonger l'illusion et pouvoir se mentir à elle-même avec une conviction de jour en jour plus affermie?...
Parlons du fou d'abord, nous voulons dire— du sorcier.
Cet homme vit seul d'habitude. Redouté des uns, bafoué des autres, odieux à tous, la vie commune lui est un supplice ; il s'en affranchit le plus qu'il peut.
Mais l'état de société étant pour l'homme une condition normale, organique, presque absolue de l'existence, le sorcier ne fuit guère sés voisins, parmi lesquels il serait une exception monstrueuse, que pour se créer à l'écart une compagnie d'êtres décriés, suspects et hideux comme lui.
Là se révèle la raison majeure de ces assemblées toujours excentriques, parfois criminelles, que nous avons dépeintes d'après la légende (t).
On ne saurait mettre en doute l'effective réalité de ces nocturnes réunions de malfaiteurs et de nigromans; maintes fois la sorcellerie y servait de prétexte et de couverture à des forfaits moins pittoresques, ainsi qu'ailleurs nous l'avons noté (2). Mais les adeptes qui ne pouvaient se rendre en corps à la synagogue y allaient en esprit : tel sorcier fréquentait communément les sabbats, sans quitter son lit ou son fauteuil.
A l'appui de cette opinion, le philosophe Gassendi nous a conservé le souvenir d'une aventure bien remarquable (3) et dont la portée n'échappera sans doute à personne.
Comme il se promenait par la campagne, il aperçut un
(1) Le Serpent de la Genèse, t. I, le Temple de Satan, p. 151-166.
(2) Au Seuil du Mystère, p. 49-50.
(3) Cf. Gassendi (Physique, liv. Vllf , ch. vm) cité par Debay, Histoire des sciences occultes, Paris, 1883, in-18 (pages 422-426).
groupe de manants furieux qui traînaient brutalement un malheureux berger, ligotté dans d'étroites courroies. Gassendi s'en émut et s'informa. — C'est un sorcier, lui dit-on, redouté de tous pour les maléfices qu'il exerce sur les hommes et sur les troupeaux. Nous l'avons surpris en flagrant délit de sortilège ; de ce pas nous Talions livrer au magistrat.
L'homme de science les en dissuada vivement : — Conduisez le gaillard chez moi : je veux voir... je veux l'interroger seul à seul.
Les paysans vénéraient Gassendi, connu pour ses bienfaits dans tout le pays d'alentour. Ils n'eurent garde de rien objecter à cet ordre, et quand ils se furent retirés :
— Fais ton choix, dit Gassendi : tu vas tout avouer et je te baille la clef des champs. Si tu refuses, la justice aura son cours...
L'homme, tout tremblant d'une si chaude alerte, ne témoigna nul goût à lier connaissance avec Nosseigneurs du Parlement: on brûlait encore, à cette époque-là, pour crime de sorcellerie. Il commença donc, sans hésiter, la plus étrange confession.
— Je suis sorcier depuis trois ans, Monsieur, et deux fois la semaine je me rends au Sabbat... C'est affaire d'avaler si peu que rien d'un extrait balsamique. Vers minuit, parait le Malin, sous l'apparence d'un bouc monstrueux ou d'un chat géant aux ailes de ténèbres; il s'envole par la cheminée, après vous avoir chargé sur ses épaules...
— Tu me donneras de ce baume, répliqua Gassendi sans s'émouvoir. L'expérience parait originale ; j'en veux
courir la chance... bref, je compte te suivre au Sabbat.
— Qu a cela ne tienne, mon maître ! J'y dois aller ce soir même ; nous cheminerons de compagnie.
En attendant l'heure fatidique de la médianoche, le berger, plus à son aise, fit au savant la description circonstanciée des lieux incultes où Satanas convoquait ses féaux ; il avoua les plus innommables débauches, peignit d'ignobles accouplements et de sauvages agapes. Nous ferons grâce au Lecteur des détails qu'il a pu lire au chapitre II du Temple de Satan : une réédition de ce genre parait inopportune ; c'est vraiment assez d'une fois. Au sabbat, — et surtout dans l'imagination polluée de ceux qui s'y rendent, de fait ou en esprit,— l'obscène le dispute au grotesque et l'horrible au pitoyable.
A l'heure dite, le sagace philosophe reçut sans broncher sa part du balsamique électuaire, qu'il fit mine de prendre, au même instant qu'il l'escamotait. Son compagnon absorba la sienne en conscience, et tous deux s'étendirent à terre, auprès de la cheminée. Le berger ne tarda point à s'endormir d'un sommeil rauque et fort agité. Sa face se congestionna vivement, d'incompréhensibles paroles s'exhalèrent de ses lèvres, entrecoupant par saccades sa respiration sifflante et pénible. Entre temps, des soubresauts convulsifs marquaient l'intention bien nette de s'élancer par les airs... Gassendi observait et notait à mesure.
Au réveil, le pauvre hère félicita celui que désormais il saluait son complice, et l'interpellant avec une volubilité comique: — N'êtes-vous point ravi de l'accueil du bouc Léonard ? Il faut qu'il vous ait de suite reconnu
grand clerc, pour vous avoir, dès la première fois, concédé l'insigne honneur de lui baiser le derrière...
Dans le cas précité, le sorcier avale un électuaire ; le plus souvent, avons-nous dit, il se frotte le corps d'un onguent (1 ).
(1) Jean de Nynauld, médecin et démonographe sous Henri IV et Louis XIII, est fort curieux à consulter sur le chapitre des compositions diaboliques en général et des pommades hallucinatoires en particulier. Son traité De la Lycanthropie \ transformation et extase des sorciers (Paris, 1615, in-8) est sans contredit l'ouvrage ancien où nous ayons lu les plus piquantes anecdotes à cet égard, et aussi les renseignements les plus précis et circonstanciés (Voir au Catalogue le titre exact).
• Entre tous les simples (dit Nynauld), desquels le Diable se sert pour troubler les sens de ses Esclaves, les suiuans semblent tenir le premier rang, desquels aucuns ont vertu d'endormir profondement, les autres légèrement, ou point ; mais qui troublent et trompent les sens par diuerses figures et représentations, tant en veillant, qu'en dormant, comme pouroit faire la racine de Belladona, Morelle furieuse, sang de Chauve-souris, d'huppe, l'Aconit, la Berleja Morelle endormante, VAche, la Suye, le Pentaphylon, feuilles du Peuplier, l'Opium, l'Hyoscyame, Cygué, les espèces de Pavot, VHyuroye, le Synochytides qui fait voiries ombres des enfers, c'est-à-dire les mauvais esprits, comme au contraire Y A nachitides Met apparoir les images des saincts anges, ains... il persuade et induit les Sorciers à rauir des petits enfans, pour d'iceux extraire la gresse.et faire vn consommé pour moslerdans leurs onguens (n'oubliant en cesto composition l'inuocation particulière de leurs Démons, et cérémonies magiques instituées par iceux), ils s'en oignent toutes les parties du corps, après les auoir frottées iusques à rougir, afin que les pores estans ouuerts et relaiez, l'huyle ou onguent pénètre plus fort » (pages 24-26, passim).
Nynauld distingue trois sortes de pommades magiques : le premier onguent, à base de sued'ache, d'aconit, de quinte feuille et de suie, etc., toutes substances incorporées avec de la graisse d'enfant, a pour effet de provoquer la seconde vue, l'extase, le sabbat en imagination, et tous les rêves lucides ou non, cependant que le corps endormi ne bouge point.
La formule du second onguent est plus étrange, comme aussi son effet : il n'y entre point « de simples narcotiques, mais seulement qui ont vertu de troubler les sens en les aliénant, comme pour exemple,
II est probable que notre philosophe, mis en goût par cette expérience tout improvisée, fut curieux de tenter
le vin pris démesurément, la belle done, la ceruelle de chat et autres choses que ie tairay, de peur de donner occasion aux meschansde faire mal ; de sorte que ce transport no se fait pas simplement par illusion «tant endormy profondément..., mais aussi réellement, non pas en Tcrtu de cest onguent, mais par l'ayde du Diablo qui les emporte veillants où bon luy semble, tout ainsy qu'il faiet les Magiciens par l'air, comme cela n'est que trop commun » (pages 37-38). Le Tentateur n'at-il pas transporté Jésus Christ sur le pinacle du temple? Les saints Livres l'attestent ; c'est donc un fait incontestable, sur quoi le bon Nynauld étaic sa théorie du transport réel, en chair et en os. 11 y joint, a titre d'exemples, le récit de plusieurs faits contemporains dont il se porte garant. — Tout en laissant à notre auteur la responsabilité de cette opinion, peu congruente à l'esprit positiviste de nos jours, nous ne ^aurions nous défendre de marquer en passant quo les expérimentateurs de phénomènes psycho-fluidiques n'en sont plus à compter les cas avérés de lévitation et d'apport. L'hypothèse du transport réel semble même une des moins invraisemblables qu'on puisse olTrir, pour justifier l'apparition parfaitement réelle et positive du Katie King dans le laboratoire du savant chimiste William Crookes (voy. plus bas, p. 1<>6).
Le troisième onguent magique de Nynauld so compose «de certaines choses prises d'en Crapaud, d'vn Serpent, d'vn Hérisson, d'en Loup,
d" en Renard et du sang humain, etc meslees auec herbes, racines et
autres choses semblables qui ont vertu de troubler et deceuoir l'ymagiiialiue» (page 49). Les sorciers qui s'en oignent se croient transformés en loups, en chats ou en quelque autre animal, et courent la campagne ou la forêt sous cette apparence, attaquant les passants, égorgeant et dévorant les «jeunesses» qu'ils parviennent à saisir. Mais le loup-garou n'apparaît tel, au sentiment de Nynauld, que par l'elTet d'une illusion magique : « quant à la réalité de ceste métamorphose d'hommes en bestes, i'ay assez suftisamment prouué cy-dessus, qu'elle ne potiuoit estre réellement faicte par aucunes choses naturelles, ny inesme par le Diable, iaçoit qu'il y employast toutes ses forces, attendu qu'il ne s<;auroit seulement faire une mouschc. Cela donc appartient à vn seul Dieu, Créateur ot Conseruateur de tout ce qui a estre et mouvement» (pages 53 -o4). l*lus loin, il insiste encore sur le caractère illusoire de la Lycanthropie : « ... d'autant que les Diables ne peuuent créer les natures : mais seulement peuvent l'aire qu'vnc chose semble estre ce qu'elle n'est pas » (page 62).
Le livre de la Lycanthropie de Nvnauld, dont nous avons tiré ces ex-
une autre épreuve, en substituant cette fois un liniment à la pilule, et l'usage externe de la drogue magique à son usage intérieur. En effet, s'il en faut croire Eusèbe Salverte, qui relate le fait dans son livre des Sciences occultes, Gassendi, ayant préparé une pommade à base d'opium, « en oignit des paysans à qui il persuada que cette cérémonie les ferait assister au Sabbat. Après un long sommeil, ils se réveillèrent, bien convaincus que le procédé magique avait produit son effet ; ils firent un récit détaillé de ce qu'ils avaient vu au Sabbat, et des plaisirs qu'ils y avaient goûtés; récit où l'action de l'opium était signalée par des sensations voluptueuses (l). »
Salverte cite encore une expérience analogue, réussie par un savant du xvi° siècle : « En 1545, dit-il, on trouva chez un sorcier une pommade composée de drogues assoupissantes. Le médecin du pape Jules III, André Laguna, s'en servit pour oindre une femme attaquée de frénésie et d'insomnie. Elle dormit trente- six heures de suite, et lorsqu'on parvint à l'éveiller, elle se plaignit qu'on l'arrachait aux embrassements d'un jeune homme aimable et vigoureux... (2). »
traits, est le seul que nous ayons lu de cet auteur; mais les bibliographes en signalent un autre, publié par lui quatre ans plus lot, et qui, à en croire son titre, aurait plus directement encore trait aux compositions et aux pommades magiques : les limes et Tromperies du Diable, descouuerfes sur ce qu i/ prétend auoir enuers les corps et ames des sorciers : ensemble, la composition de leurs onguent, par 1. de Nynauld. — Paris. 1611, in-8 (Voir (iratlssc, liibliotheca magica et pneumatica, Leipsig, 1843. in-8, page 55).
(I l Kusèbe Salverte, Des Sciences occultes, 1859. in-8 (tome II, ch. xviii. page 11).
(2) A. Lnxui\a.,Commentairr sur Dioscoride, liv. LXXVI, chap. m. cité par Sa/ verte, ibid., 11, 12;.
Tous les bouquins de magie superstitieuse donnent des formules de pommades hallucinatoires. Le libellé n'en Tarie guère. C'est toujours une axonge plus ou moins diabolisée, pétrie d'extraits de plantes narcotiques et de poudres aphrodisiaques (l). L'absorption cutanée de cette drogue procure un profond sommeil, traversé de visions luxurieuses qui vont jusqu'à la folie, de sensations exaspérées qui simulent tous les contacts.
Autant d'hallucinations, provoquées sans doute par le toxique, mais pourtant proportionnelles h la dépravation mentale du patient. D'inconscientes auto-suggestions déterminent la direction de ces rêves impurs.
Il faut songer que, jusqu'au dernier siècle, la tradition classique des rites du Sabbat fixait assez, dans l'imagination populaire, les diverses phases de ces convcnticulcs
(I) Los suppositoires de jusquiame jouaient un grand rôle : YHyosciamiis niger passant, à tort ou à raison, pour cumuler toutes les vertus précieuses au nécroruan (utile dulci suaviter miscendo).
Quant à la drogue d'usage interne, nous produirons, à titre de curiosité, une formule dont nous sommes sûr, d'un effet prompt et véritablement prodigieux. Mais nous ne conseillerions à personne d'en faire L'essai. . Et d'abord, en précisant les proportions, nous n'aurons garde d'indiquer la dose.
% (Lima derrescente) :
Suce ^nanth. Crocat Extract. Opii Srnyrn.
Extract, nucis Belhel Extract Pentaphyll.
Extract Belladonm.
Extract. Ilvosciami
Pour X
prises.
Extract, pingue Cannabis indic. . . S.'iO Extract Cantharid 5
rat! | aa Q-S'
orgiaques, pour que le cerveau du somnambule les traduisît en un enchaînement d'images dont il reflétait la suite, à la façon d'une glace devant laquelle se déroulerait la scène entière.
Dans le sommeil, toute idée précise évoque aussitôt la forme qui lui est adéquate en morphologie analogique. C'est un fait connu...
Le mot imagination, pitoyablement travesti, détourné de son sens initial, semble avoir été créé par un adepte. L'imagination, qu'en haute Magie on nomme encore le translucide ou diaphane, c'est le miroir où viennent s'imaginer, se réfléchir en images, les formes flottantes dans la lumière astrale. V intuition est l'art de contempler (intueri), à travers ces images évoquées dans le diaphane, les vérités d'ordre intelligible dont elles peuvent être expressives.
Le sorcier qui dort du sommeil satanique peut assister au Sabbat sous deux modes très distincts : il peut faire venir le Sabbat, en évoquer les scènes ; mais il peut // aller aussi, en corps astral. Il peut même, s'il s'agit d'une assemblée réelle de personnages en chair et en os, y manifester sa présence, y être vu et même touché...
Car, indépendamment des phénomènes subjectifs, de beaucoup les plus fréquents en sorcellerie, il en est parfois qui présentent une certaine objectivité : tels, les faits de bilocation, dont nous avons signalé plusieurs (1).
(1) Au Seuil du Mystère, pages 216-218 ; et le Temple de Satan, passim.
LES MYSTÈRES DE LA SOLITUDE Km
Ceux qui ont lu nos précédents Essais de Sciences Maudites sont familiers avec ces choses étranges de l'Astral ; d'ailleurs, le chapitre I du présent ouvrage * donne une suite aux renseignements antérieurement produits, et les complète... Sans revenir sur des généralités qui se trouvent partout, rappelons aux curieux que le Médiateur plastique de l'homme, ou corps astral, — ce substratum éthéré du corps physique, en un mot le Périsprit des Docteurs du Spiritisme, — peut être projeté méthodiquement au dehors : il n'y faut qu'une vo- ' lonté ferme et beaucoup d'entraînement.
A l'état normal, ce corps fluidique est invisible; mais il peut, en s'objectivant, se compacter dans une mesure plus ou moins accessible aux sens : soit qu'il obéisse à l'efficace volonté de l'adepte, ou qu'il se trouve dans certaines conditions peu fréquentes, que déterminent les variations de l'atmosphère hyperphysique dont notre planète est enveloppée. Il devient visible alors, et présente même une incroyable résistance au toucher. Sa compaction offre parfois l'apparence parfaite de stabilité et de cohésion, qui est propre au corps matériel : tous les sens de l'observateur sont correctement impressionnés.... Et qu'on ne fasse point intervenir cette fameuse théorie de l'hallucination collective et concomitante de tous les spectateurs présents. C'est une hypothèse recevable, nous l'admettons, en présence de certaines productions fallacieuses de nos médiums, quand telle personne distingue une forme précise, que telle autre voit un petit nuage gris ou blanchâtre, cette dernière absolument rien. — - Mais en regard de faits comme ceux que
nous allons rappeler pour mémoire, une pareille hypothèse ne mérite qu'un succès de fou-rire.
Voulez-vous que nous prenions l'exemple de Katy King? Nul n'est sans avoir ouï narrer l'apparition de ce fantôme, sa matérialisation positive, obtenue plusieurs fois la semaine, des années durant, non pas sur un théâtre par un barnum, mais dans un laboratoire de chimie et par l'un des plus illustres savants que revendique l'Europe intellectuelle du xixc siècle, Sir William Crookes? Les universitaires presque en masse ont vilipendé ce génie : d'aucuns môme ont insinué qu'il était le compère de la fillette qui servit de médium.
Les faits scientifiquement observés, enregistrés et classés par M. Crookes dans l'ouvrage qu'il a mis au jour il y a quelque vingt ans, Recherches sur les phénomènes du spiritualisme (1), fracassent à tel point toutes les catégories mentales de nos pauvres pédants de la matière, et bouleversent si bien de fond en comble leur petite chapelle scientifique, en trahissant à la fois l'insuffisance de leur méthode et le mal fondé de leurs critères, que les collègues de M. Crookes à la Société Royale de Londres ont poussé l'affolement jusqu'à se couvrir d'un ridicule éternel ! jusqu'à mettre en doute la loyauté et même suspecter l'état mental de l'inventeur qui, — en dehors de ses découvertes psychiques, — a conquis à la science tant et de si merveilleuses certitudes !
(i) C'est un recueil de divers mémoires publiés, de 1870 à 1874, dans le Quaterly Journal of Science et autres revues. Nous n'avons sous les yeux que la version française de ce livre, traduction Alidel, Paris, S. D.. in-12, iig.
Quelques-uns à peine, (conviés à la vérification scientifique des phénomènes, ceux-là avaient vu, touché, expérimenté... et même photographié l'apparition î) quelques rares, — sont-ce les plus courageux ou les plus lâches? — ont louvoyé quand il s'est agi pour eux de déposer à la barre de l'opinion : ils réservaient leur jugement et déclinaient l'honneur de se prononcer.
Et le grand chimiste, qu'a-t-il répliqué, lui, aux insulieurs et aux incrédules? — Ah ! je suis halluciné... Et mes balances, et mes appareils photographiques, et mes enregistreurs, sont-ils hallucinés, eux aussi?...
Mais, sans pudeur de couvrir sa défaite, sans un mot de réponse à cette décisive objection, la logique de M. Prud homme a rendu sa sentence en ces termes : ou cet homme est un imposteur, ou c'est une dupe, ou c'est un fou !
Voilà donc votre salaire, la paye obligatoire qui vous attend tous, tant que vous êtes, boucs-émissaires de la Vérité sainte, prophètes de la Lumière nouvelle qui blanchit l'horizon î expérimentateurs hardis, profonds penseurs, qui, appliquant au monde hyperphysique les procédés mêmes de la science positive, avez établi l'inébranlable base d'un monument synthétique des connaissances humaines, et posé la première pierre du temple auguste où se célébrera, — l'heure est proche î — la solennelle réconciliation des sœurs ennemies, la Science et la Foi !.. .
En effet, depuis une quinzaine d'années, l'horizon des esprits n'est plus le même ; le glas sonne du matérialisme agonisant, l'évolution mystique s'accentue de jour en jour.
Au firmament intellectuel scintille une magnifique
pléiade: liix erit! Que de savants du premier ordre, convertis à la vérité spiritualiste (ou du moins à la conscience d'un au-delà) par la logique de leurs mémorables expériences : Aksakoff en Russie, Crookes, Russel Wallace et de Morgan en Angleterre, Cari du Prel et Zœllner en Allemagne, Edland et Tornebon en Suède, Lombroso et Chiaïa en Italie !... En France, réminent colonel de Rochas veut être salué d'abord : ses découvertes de physiologie occulte balancent celles même du grand chimiste anglais; nommons en outre M. le Dr Gibier, M. le Dr Baraduc, MM. Charles Richet et Marillier,et nous n'aurons mentionné qu'un petit nombre des plus notables d'entre eux.
Mais quand William Crookes publia d'une plume intrépide le résultat de ses recherches, c'était encore, — en Europe du moins, — chose inouïe et scandale sans précédent, qu'une célébrité scientifique telle que lui donnât dans l'étude des forces occultes et s'avisât d'expérimenter sur les spectres et les « Esprits » (I). Ce fut un toile. Le savant ne broncha point. Il confirma ses dires.
(1) Pourtant, dès 1869, une Société dialectique, qui comptait parmi ses membres actifs des notabilités de la science anglaise, avait nomme une commission de 33 enquêteurs, pour 1 étude des phénomènes « soidisant spiritualistes ». Il était temps d'en finir avec cette billevesée à la mode; ces Messieurs comptaient sur un rapport écrasant! Mais à l'issue d'une longue et minutieuse enquête, la commission avait conclu à l'incontestable réalité des phénomènes.
Rien n'avait pu faire prévoir pareil résultat. La Société dialectique en fut attérée. Elle refusa de prendre la responsabilité du rapport de ses 33 membres délégués pour l'enquête, les laissant libres de publier leurs conclusions, mais à leurs risques et périls î... Et pourtant il ne s'agissait que de phénomènes assez anodins, au regard des condensations fantômales. La commission n'avait observé et contrôlé, du moins par elle-même, que la production de bruits sans cause appréciable, des dé.
— Pour me bien assurer que c'était une vraie femme, insiste M. Crookes, une femme en chair et en os, j'ai obtenu de Katy King de la prendre dans mes bras !...
Cependant, toujours indulgente et propice à tous les contrôles, cette Katy King se matérialisait de toutes pièces aux yeux de Crookes, et causait familièrement avec lui et les visiteurs qu'il admettait en son laboratoire : elle se compactait instantanément, tandis que son médium, dans un état d'absolue catalepsie, gisait sur un tapis ou sur un canapé.
Dans le Fakirisme Occidental (l), très curieux et très courageux livre, hardiment pensé, délicatement écrit, le Dr Gibier donne la reproduction phototypique des clichés obtenus par William Crookes. L'une des épreuves nous montre groupés, — tous trois parfaitement distincts ! — le savant, le fantôme et le médium. D'ailleurs le médium était une enfant brune, assez délicate et de taille moyenne (M110 Cook), et Katy, beaucoup plus forte et plus grande,
placements d'objets sans contact, des faits de télégraphie psychique et autres du même genre.
Voilà où en étaient les choses, quand Crookes commença ses investigations, et qu'on le vit publier successivement ses oxpériences si concluantes avec le concours de D. Dunglas Home, puis la série des décisives épreuves auxquelles Katy King et M11* Cook son médium se soumirent de si bonne grâce.
(1) Le Spiritisme (Fakirisme occidental), Paris, Doin, 1887, in-18, hg. — Le Dr Paul Gibier, aide-naturaliste au Muséum, eut également l'honneur d'encourir l'excommunication majeure des savants officiels ; mais les foudres universitaires ne l'ont pas pulvérisé... Il a publié depuis, sous ce titre, Analyse des choses (Paris, 1890, in-12), un essai de synthèse philosophique et scientifique, dont les conclusions sont en concordance avec celles de l'occultisme. Il est arrivé, par l'induction d'une part, et l'intuition de l'autre, à reconstruire de lui-même le plan de l'édifice traditionnel.
avait les cheveux « châtain doré ». Oookes en a coupé une mèche, qu'il garde, comme une pièce à conviction assez éloquente et une preuve péremptoire de ces matérialisations. Voici textuellement ce qu en écrit le grand chimiste : « une boucle des cheveux de Katy, qui est là sous mes yeux et qu elle m'a permis de couper au milieu de ses tresses luxuriantes, après l'avoir suivie de mes propres doigts jusque sur le haut de ma tète et m ètre assuré qu'elle y avait bien poussé, est d'un riche châtain doré » (l).
Non, l'illustre inventeur de Y État radiant n'est ni un imposteur, ni un halluciné.
Reste l'hypothèse de la supercherie dont le Maître aurait été la dupe... Nous le demandons, est-il un instant admissible qu'un homme du poids de M. Crookes, un investigateur scientifique de cette expérience, un savant de cette compétence en physique et en chimie, se soit laissé jouer, berner, bafouer par une naïve miss, une timide enfant de quinze ans ? Et jouer plusieurs fois la semaine, des années durant, presque toujours dans son propre laboratoire, au milieu de ses instruments de contrôle expérimental qui n'ont dénoncé aucune fraude ; en présence d'amis également compétents, inaccessibles à toute illusion des sens et qui ont vu comme lui !
Nous croyons, pour notre part, à la réalité de ces phénomènes, comme si nous en eussions été témoin ; nous les estimons scientifiquement vérifiés. Mais attendu que
(1) Recherches sur te spiritualisme (traduction Alidel, p. 9 de l'Appendice, intitulé : Médiumnitè de M* Cook).
jamais faits analogues ne se sont encore produits sous nos yeux, nous nous réservons d'en fournir ultérieurement la théorie occulte. — Que peut-elle être au demeurant, cette théorie, sinon le développement logique et la déduction jusqu'aux plus extrêmes conséquences, de celle qui nous a servi et nous doit servir encore à expliquer les phénomènes dits fluidiques, — bilocations, dédoublements, apports, objectivations incomplètes, — tels que nous-mème en avons vu et étudié plusieurs ?
Nous mentionnions tout à l'heure la faculté que chacun possède en puissance et peut réaliser et développer en soi par le double effort de sa persévérante volonté : savoir, d'opérer le dédoublement de l'homme interne et de l'homme extérieur, de l'être essentiel et de son vêtement terrestre. C'est ainsi que, sous l'impulsion du vouloir, le périspril ou double sidéral, enveloppe fluidique de l'âme, peut se projeter hors de l'organisme physique, diriger sa locomotion, se transférer aux lieux les plus lointains, et même se condenser au point d'affecter normalement les sens matériels ; tandis que le corps déserté reste en catalepsie, ou du moins n'est plus animé que d'une vie automatique et en quelque sorte végétative.
Dans certains cas, ce dernier offre même à l'examen les symptômes d'une mort récente : la chaleur baisse très sensiblement ; la respiration cesse et le cœur ne bat plus, ou c'est d'un si faible essor que ces deux fonctions deviennent imperceptibles à l'oreille la mieux exercée.
C'est là ce que les occultistes appellent une sortie en corps astral.
Si loin qu'il se soit envolé de sa prison de chair, le Périsprit reste toutefois lié à celle-ci par une chaîne sympathique d'une exquise ténuité; ce cordon ombilical est le seul lien qui rattache encore à sa matrice objectiv e l'âme humaine (dont le périsprit n'est que l'enveloppe fluidiqueet la partie la moins épurée). En resserrant soudain la chaîne, le corps fluidique peut réintégrer le corps matériel; mais si la chaîne vient à se rompre, la mort arrive instantanée, foudroyante, comme à la suite d'une rupture d'anévrisme.
Cette expérience est chose grave ; quelques précautions qu'on prenne, elle ne se tente jamais sans danger.
D'abord, le Périsprit en stase de condensation qui rencontre en chemin une pointe métallique est sérieusement menacé : pour peu que sa substance centrale soit entamée, le coagulât se dissout et la mort est certaine. Dans le cas où l'objet aigu se borne à en effleurer la périphérie, une part notable de sa vitalité est subitement soutirée par lui, comme l'électricité d'un nuage par la pointe d'un paratonnerre. Le corps astral court le même risque, de ce fait, que le corps matériel après une abondante hémorragie, — la syncope.
Mais d'autres dangers, d'un ordre plus étrange et plus mystérieux, menacent l'étourdi chercheur qui se hasarde à tenter une projection de sa sidèralité, sans s'être environné de toutes les garanties préalablement requises, pour mener à bien une aussi redoutable expérience...
Il faut bien convenir que, — mage ou sorcier, — - celui qui la réussit réalise en soi-même un chef-d'œuvre d'équilibre, ou plutôt résume en sa personne une antino-
raie sans pareille. Mort et vivant tout ensemble, il subit à la fois deux conditions detre contradictoires : l'objective ou terrestre, et la subjective ou posthume.
Pendant le sommeil, il est vrai, tout être mène simultanément ces deux existences ; le corps astral, épuisé par la dépense nerveuse subie durant la veille, s'extériorise au moins partiellement pour plonger à l'océan collectif astral, et faire provision de nouvelles forces. Mais outre qu'en ce cas quotidien, le corps astral ne s'éloigne guère de sa dépouille (1) et même ne la quitte point, — tel un baigneur timide se cramponne des mains aux branches du rivage, afin de braver sans péril la force du courant, — il faut noter que l'être abmatérialisé par le sommeil ne s'évertue pas à compacter au loin sa substance pour la rendre visible. Or le danger des sorties en astral réside sur toute chose dans cette phase de condensation, qui, nécessitant sur un point éloigné le concours et l'effort de toute la vitalité disponible, a pour prime conséquence d'en tarir complètement le corps physique, de vider ses dernières réserves de force nerveuse, et de réduire à la plus indigente ténuité le lien sympathique intermédiaire. Enfin l'être qui dort obéit à l'instinct commun, qui le guide infailliblement dans les routes aplanies de la nature : l'occultiste, au contraire, en phase de bilocation, prétend diriger sa tentative au gré
(1) Il peut s'en éloigner, même à d'énormes distances, comme nous l'avons dit au Seuil du Mystère, (pages 216-218) ; niais c'est là l'exception. Lo cauchemar vague et sans objet précis peut être le symptôme d'un éloignement anormal : le corps matériel souffre alors d'un malaise extrême, et l'aine dépaysée s'effraie
de son intelligence parfois inexpérimentée et de sa volonté souvent téméraire.
C'est donc de ce dernier qu'il est question pour l'instant. Il a sciemment dépouillé son vêtement de chair, et il s'élance, emporté vers un but préfix par le char subtil de son àme, dirait un disciple de Pythagore : car le grand philosophe nommait ainsi le corps lumineux, double éthéré du corps physique (l).
Nous dirons d'abord les périls qui s'adressent au corps astral dénudé. — Quels dangers (plus effrayants peutêtre) menacent le corps matériel laissé vide et inerte ? C'est-ce qu'ensuite nous exposerons.
Dès le sortir de l'enveloppe objective, le Périsprit se trouve entraîné à la dérive des ondes torrentielles qui encerclent la planète de leurs tourbillons : c'est le Maëlstrom lluidiquc (2) ; c'est le vortex où se love Nahàsh UHJ, le Serpent dWshiah ïTUÏ? ; c'est le véhicule grondant de tout le possible qui voudrait être, de toutes les virtualités subjectives avidesde s'objectiver, de toutes les âmes
des différentes hiérarchies impatientes de s'incarner
Si le corps astral ne parvient pas à franchir ce fleuve impétueux, ou du moins à s'y diriger, il est perdu.
Il faut qu'il sache triompher de la succion d'Iônah, de l'accablement dl'lereb : résister aux deux forces centri-
(1) Le char subtil de Pythagore est plutôt le corps spirituel élaboré par l'épreuve et dynamisé par l'entraînement magique, que le Périsprit ou corps astral brut (Voir noschap. iv, v et vi). Cependant celui-ci peut élro ainsi nommé par extension, comme en ont coutume beaucoup d'occultistes de l'école même de Pythagorc.
(2) Ceque plusieurs voyants désignent sous ce nom : l'engrenage des grandes roues noires.
fuge et centripète ; manifestations des principes occultes de l'Espace éthéré, rayonnant > où s'exerce l'influx de la Vie, et du Temps dévorateur, ténébreux, qui gouverne le reflux de la Mort!
La Lumière astrale roule en ses ondes les mirages animés les plus repoussants, les plus terribles, les plus monstrueux : que la frayeur, la haine ou quelque passion vive envahisse soudain l'àme en sortie sidérale, le lien se rompt et l'àme ne peut plus rentrer.
Ce n'est pas tout. Dût-on nous accuser de folie, nous voulons tout dire.
Le véhicule du potentiel en instance d'objectivité regorge donc, — et nous y insistons, — de formes parfois hideuses, que le pinceau de Goya serait impuissant à rendre dans toute leur horreur. Ces spectres, dont nous reparlerons, — êtres obscurés ou luisant d'un vague instinct, semi-conscients et d'une intelligence limitée comme beaucoup d'Élémentaux et même d'Élémentaires, ou brutaux et inconscients comme les Larves proprement dites, — veulent à tout prix s'incarner : ce sont les Lémures de tout ordre.
Vous représentez-vous ce fleuve torrentiel de l'existence subjective (1)? Ces lémures y roulent, emportés pêlemêle avec les aines à naître... — Çà et là se forment
(1) Subjectif s'emploie en occultisme pour qualifier ce qui n'est que virtuel à l'état d'essence, par opposition à ce qui est manifeste à l'état de matière. Non point qu'il s'agisse d'une chose qui est néant en dehors de la pensée qui la conçoit, d'une illusion du sujet : les choses du plan subjectif deviennent objets pour tous ceux qui savent se maintenir sur ce plau, où s'épanouit la réalité intérieure de la Nature.
de petits vortex à l'aigu sifflement, prompts à se résoudre après un arrêt brusque. C'est un être qui vient de s objectiver en s'incarnant: il est passé de puissance en acte.
Comment? — Soit en animant l'ovule fécondé d'une femelle animale de sa race : le fantôme s'est fait embryon ; sa virtualité d'extériorisation progressive s'y exerce an gré des normes, et détermine sa forme organique sur le patron de la faculté plastique qui lui est propre : après une gestation plus ou moins longue, il nait, incarné sous une forme adéquate à sa nature, analogue et proportionnelle à son verbe intérieur. Telle est la règle poulies âmes de toute hiérarchie terrestre. — Soit en s'engouffrant dans une effigie matérielle, encore vivante, mais actuellement abandonnée et vide : les Larves, dénuées, comme nous le dirons, de principe morphique cl d'essence individuelle, (incapables en conséquence de se bâtir en corps), usent surtout de ce mode d'incarnation par surprise...
Conçoit-on la portée de cette éventuelle abomination ? L'expérimentateur téméraire, quand il veut réintégrer son corps, peut le trouver occupé par une Larve, qui s'y est installée, a pris possession des organes, s'y est fortifiée pour ainsi dire.
Alors, de quatre choses, l'une :
Ou bien l'occultiste parvient à chasser l'ennemi et reprend la place d'assaut ; c'est V unique chance de salut.
Ou bien, après avoir délogé l'intrus, la fatigue de la lutte ne lui laisse plus la force de réintégrer son organisme ; et c'est la mort.
Ou bien, il rentre sans avoir pu expulser le fantôme ; ' il doit se résoudre à vivre en partage avec lui ; d'où la folie, la monomanie, ou tout au moins la possession. Ou bien, c'est la Larve qui demeure maitresse du ; champ de bataille ; elle va désormais végéter en ce corps, i et c'est V idiotisme (l).
Si vous êtes sage, Lecteur ami, vous pouvez prendre ces quelques lignes pour le récit d'un cauchemar: vous aurez même raison de hausser les épaules aux révélations qu'elles contiennent ; car elles n'expriment plus une réalité que pour les téméraires qui tentent Dieu et bravent la Nature, jusqu'à ambitionner de descendre vivants au Royaume de la Mort, puis de rentrer dans la vie terrestre, après avoir bu dans une coupe mortelle l'eau dormante du Styx, mêlée aux flammes liquides du Wilégéton.
Dans les sanctuaires de l'antique magie, derrière l'au-
U ) Cette invasion de l'effigie humaine par une Larve est un cas moins ^ qu'on ne se l'imagine; ilest loin de se produire uniquement dans le cas de bilocation magique. Nombre de praticiens, spécialistes des Maladies mentales, en savent long sur ce sujet. Livrent-ils bien leur pensée tout entière, lorsqu'ils épiloguent et raffinent à l'envi sur les ^nations de la personnalité ? Peut-être la seule crainte d'égayer les rimoeurs de profession leur interdit-elle de paraitre pluj explicites. Quoi ^ il en soit, le créateur du vocable aliénation peut se flatter, ou d'une taureuse rencontre d'expression, ou d'un libre choix plus heureux encore (Cf. chap. X).
Observons d'ailleurs qu'il convient, au cas présent, d'entendre le mot Larve dans son sens le plus étendu. Bien que d'ordinaire le mode violent de soudaine incarnation soit le fait de Larves proprement dites, d autres entités moins infimes du monde invisible le pratiquent aussi Aventure. Voir, plus bas, l'énumération des « indigènes de l'Astral ».
tel des Dieux immortels, les Mages, purifiés par de saintes ablutions et de rigides austérités, pouvaient, sous l'œil paternel de l'hiérophante, réaliser, presque sans péril, cette œuvre psychurgique. C'était même l'ultime épreuve de l'initiation aux mystères d'Isis : une sorte de mort suivie d'une résurrection miraculeuse, et le vainqueur de l'épreuve se nommait devant le peuple : celui qui vit malgré la mort. C'est encore, dans PInde, une des secrètes significations attribuées au titre de l'initié Dwidja, ou deux fois ne'.
Mais que de garanties accumulées autour du néophyte ! Souvent il ne partait pas seul ; mais un Mentor aeconipagnait et guidait ce Téiémaque du mystère, dans son voyage aux sombres bords. Puis, sept mages expérimentés (1) faisaient la chaîne sympathique autour du corps de l'absent; à tout moment, pour peu qu'un danger s'annonçât, ils pouvaient d'un effort rappeler cette àme à l'existence.
Le dragon de feu qui garde la porte des mondes au delà n'était évoqué qu'à bon escient : on savait modérer le choc de son abord et l'effroyable étreinte de son baiser.
Pour ce qui est des Larves (qui deviennent phosphorescentes aux yeux clairvoyants, quand les gagne le rut
(I) En dos cas moin* fréquents, lo nombre dos adoptes de la chaîne magique était port.'- à douce. Pourquoi sept et douce? Et quand douze plutôt que srpt ? Nous laisserons au chercheur le plaisir de résoudre ce fan le problème : les signification* symboliques du Septénaire des planètes et du Dm lunaire zniia<yal, c'est-à-dire du petit et du grand ryrle, ne laissent guère de latitude à l'imagination pour s'égarer en de fallacieuse* hypothèses.
d une imminente incarnation), l'on prenait soin de les disperser avec l'instrument requis (1), selon les rites.
D'ailleurs, enveloppé d'un vaste manteau de laine qu'on repliait trois fois sur lui, le corps cataleptisé reposait dans un état de salutaire isolement : en aucun cas, il ne risquait d'être envahi ou possédé (2).
L'on pense bien qu'à la suite de ces peintures, du reste assez peu engageantes, nous n'allons pas livrer la formule du Sésame, ouvre-toi, qui donne l'accès du monde astral.
Nous estimons en avoir dit assez.
Bornons-nous à signaler pour mémoire l'existence du vampire et du loup-garou, deux formes particulières de
il) Un de nos vieux amis, M. Léon Sorg, président du tribunal de Pondichéry, nous a rapporté 1 instrument sacré qui sert, au Tliibet, n dissoudre ces coagulations malfaisantes de la Lumière négative. Cette manière de lance en cuivre ciselé présente à l'admiration du dêchiflreur de pentacles toute une synthèse hiéroglyphique, révélatrice, et do la doctrine des fantômes astraux, et du mode de dispersion d'iceux. Nous en détaillerons ailleurs la forme symbolique et la signification occulte.
M. Augustin Chaboseau, le très distingué indianiste, a soigneusement examiné ce rare objet, l'un des plus sacrés, parait-il, aux yeux des prêtres thibétains, qui le nomment P'ur-b'u (lisez Phourboû). Il leur sert pour l'exorcisme et la mise en fuite des mauvais esprits. Cet instrument liturgique a dl être primitivement dérobé dans quelque couvent tliibétain, car les lamas initiés lui attribuent un caractère si auguste, qu'ils repousseraient, à l'égal d'un sacrilège, l'idée seule de le donner ou de le vendre à un profane. M. ^hibaseau, en 189i. n'avait encore eu l'heureuse chance de découvrir qu'un seul P'urb'u, dans les nombreuses collections étudiées par lui à cette époque; mais le nôtre serait, nous a-t-il assuré, le plus beau ries deux et le plus curieusement ciselé. (Voir la photogravure ci contre).
t2 Le célèbre miateau d'Apollonius n'était pas autrechose. Ce mystique linceul a été conservé, à titre de symbole, dans le rituel de l'initiation inartiniste.
la bilocation magique, ou Sortie en Corps astral. L'étude de ces phénomènes cadrera parfaitement aux Vl# et VIIe Chapitres, intitulés, l'un : la Mort et ses Arcanes , et l'autre : Magie des transmutations.
Il nous reste à effleurer d'autres mystères, plus logiquement attribuables au présent chapitre.
La solitude engendre tous les fantômes, et les amis des fantômes cultivent la solitude.
Ceux qui se cloitrent dans la retraite par haine de leur prochain, obéissent à cet égoïsme radical (reflet de Nahàsli), que les hindous désignent sous ce vocable : Tanha (1). C'est le principe de toute aberration et de toute perversité ; la perdition est au bout.
Le mage de lumière, lui aussi, recherche volontiers la solitude; mais c'est pour mieux la fuir.... Voilà qui a tout l'air d'un paradoxe ; il n'en est rien.
Quand le mage se résout à rompre ses attaches mondaines, c'est que pour lui la foule est un désert fait de multitude, et qu'il a statué de vivre dans la communion des saints, ou de s'élever, dans l'apothéose de l'Esprit, jusqu'à l'état sublime de sérénité omnisciente en Dieu, bien connu des hindous sous le nom, aussi calomnié qu'incompris en occident, de Mrvânâ.
Il n'y a pas de moyen-terme : on ne s'abstrait de l'humanité que pour vivre avec Dieu, — ou avec Satan.
Aussi les anciens Sages disaient-ils de la solitude que
(1) Tanha consiste proprement dans la soif de l'existence individuelle, isolée ; l'idolâtrie du moi en procède.