V. — Les Mauvais Daïmones enfin, les plus redouta
Lies auxiliaires que puisse évoquer le magicien noir, sont <Jes aines irrémédiablement vicieuses et perverses ( 1 ), dont I étincelle divine est à jamais disparue. Ce même élément igné, qui sert de purgatoire aux Élémentaires, devient l'enfer pour de telles âmes, — l'Esprit pur, leur céleste Époux, étant remonté à sa patrie d'En-haut. Ce divorce a eu pour prime conséquence de ravir à ces âmes perdues Tliéritage d'immortalité; mais animées parfois d'une volonté intense pour le mal et d'un âpre désir de vivre, elles ont encore, bien que périssables en définitive, une longue et sinistre carrière à fournir. Le téméraire qui les évoquecourt grand risqued'ètre englouti dans leurs ténébreux remous : dès lors, un destin similaire l'attend, qui aboutit au Maëlstrom de la perdition totale.
Mirages, Élémentaux, Élémentaires, Ombres et Démons, — telles se dénombrent les principales espèces indigènes de l'Astral, auxquelles on doit ajouter diverses sortes d'êtres, produits de création humaine, évolués sur ce même plan, savoir: — 1° les Concepts vitalisés (2) dont nous avons parlé plus haut ; — 2° les Puissances collectives f'usionnelles, dont nous détaillerons au chapitre III les modes de naissance et d'activité ; — 3° enfin, les
(1) Ces Mauvais Daimones ne sont point mauvais absolument, cruels et perfides à tous égards, comme le vulgaire se ligure les diables. Ce sont des âmes que des vices invétérés, des passions sans frein désormais, possèdent et déchirent; mais tous leurs sentiments, comme aussi tous leurs actes, ne sont pas nécessairement détestables.
(2) Ayant à traiter de matières assoz neuves, nous ne trouvons pas toujours de termes consacrés, pour traduire ce que nous avons vu : force nous est alors d'en improviser. Nous prions, une fois pour toutes, qu'on veuille bien nous pardonner ces barbarismes nécessaires.
Dominations Ihwrgiques, divinités réelles, engendrées et développées dans les grands courants de foi, de confiance religieuse et d'amour ; et qui sont en quelque sorte, à leur origine, les concepts vilalisés non plus d'un solitaire, mais d'une multitude unanime en son fanatisme créateur. Il n'en est pas longtemps ainsi, car ces Dieux ne tardent point à réagir sur les fidèles de leur culte, et s'amalgamant avec l'àme unifiée des foules, ils dégénèrent assez vite en Puissances collectives fusionnelles.
Nous ne rappellerons que pour mémoire la présence, dans l'Astral terrestre, des êtres qui n'y séjournent qu'à titre passager, comme les âmes humaines emportées au torrent des générations, ou même à titre exceptionnel, comme les âmes glorifiées et les Anges missionnaires. Tels sont les « exotiques » de l'Astral, par opposition avec ses « indigènes ».
Les rites et les procédés évocatoires varient, selon la nature de l'Invisible que le magicien veut rendre présent et propice. Le Cérémonial, riche en violents contrastes, voue l'opérateur, — pieux ou sacrilège, — à des œuvres étrangement disparates : depuis l'explosion des paroles de blasphème dans la tiède vapeur du sang répandu, jusqu'aux harmonies des suintes hymnes, flottantes parmi les volutes de mvrrhe, de cinnamome et d'encens.
Ces mystères de l'Astral sont malheureusement moins exploités par le mystique des sublimes Écoles que par le mauvais solitaire, l'adepte de la magie noire.
Nous avons un peu négligé le bon solitaire, qui volon-
LES MYSTÈRES DE LA SOLITUDE 20iï
tiers vise plus haut qu'à un commerce avec les Esprits, même des plus glorieuses hiérarchies. Préférant en général la pratique de V Extase à colle des Magies cérémonials, il ne s'attarde guère aux rites évocatoires que dans ses périodes d'expériences. On cite néanmoins d'illustres exceptions; mais la voie n'est pas sans péril...
Réintégration, dès ici-bas, du sous-multiple humain dans l'Unité divine, voilà l'œuvre majeure de l'adeptat. C'est là l'ambition du bon solitaire.
En quoi consiste cette Réintégration ?
Nous en connaissons deux : la passive et Y active. L'une et l'autre comportent plusieurs degrés.
L'on parvient à la première par la sainteté ou l'austère épuration de son essence animiquc, unie d'amour au pur Esprit des Cieux ; — à la seconde, par l'apothéose de la Volonté libre et consciente, ou la réalisation du pentagramme mystique.
La première (réintégration en mode passif) nécessite une abdication du Moi, qui se fond, sans réserve ni esprit de retour, dans le Soi divin. On n'agit plus par soimême; c'est Dieu qui agit par vous. Ce qui a fait dire à l'apôtre : « et déjà ce n'est plus moi qui vis ; c'est Christ qui vit en moi. »
Li seconde (réintégration en mode actif) équivaut à une conquête positive du Ciel, à un viol de l'Élément céleste, et de son Esprit collectif: Houàch llascliamuini.
Toutes deux, à leur plus haut degré, rendent à l'aine l'état primordial d'Éden, la jouissance dWdamuli, l'Élénient pur, où se réfléchit l'Aor Mn-Sôpli. — Mais la
passive implique une renonciation des volontés individuelles, et le dédain de toute science qui n'est pas l'Amour : — « Heureux, a dit Christ, les pauvres en esprit: à eux le Royaume du Ciel. » — L'active, au contraire, permet dans certains cas, ici-bas même, l'exercice d'une toute-puissance relative, délégation de la puissance de Dieu. Elle met en main l';Esch glaive flamboyant de Ihôah /Elohîin. C'est la prise de possession, par droit de conquête, du Ciel mystique dont Christ a dit que les Esprits violents le prennent de force : « violenti rapiunt illud. »
L'ineffable charité de N. -S. Jésus-Christ ne l'a induit a revendiquer que la réintégration passive, et il est mort sur la croix, en doutant de Lui-même et de son Père : — « Eli, EU f lamma sabachtani ! ... (1). »
L'audace de Moïse lui a fait préférer les privilèges de la réintégration active : aussi, après avoir exercé sur terre l'omnipotence céleste, en maniant d'une main ferme le glaive igné du Kéroub, Moïse est-il monté vers Dieu, (comme après lui devait faire Élie), vierge du baiser de la Mort (w2), laissant à son peuple le nom de peuple du
H) Assurément n'était-ce que le cri de la chair, défaillante aux affres dune suprême épreuve; mais l'évocation de ce cri de doute nous a toujours épouvanté t
12) Est-ce mourir, en vérité, que délier volontairement ses entraves, à l'heure et au lieu choisis, cl, rayant d'un vol de flamme le purgatoire tic l'Astral, prendre son essor vers le séjour solaire des âmes glorifiées : tandis que sa dépouille charnelle repose en quelque crypte ignorée et inaccessible ? « Tous les initiés antiques parvenus au grade de Moïse, écrit Saint-Yves d'Alvcydre, sont morts sans que leur corps ait laissé plus de traces que lo sien. Jusqu'à Pythagore, jusqu'à Apollonius de Tyane, jusqu'à Jésus-Christ, nous verrons se reproduire le même fait mystérieux. » (Mission des Juifs, page 476).
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Seigneur et la libre entrée de la terre de Chanaan, dont les Juifs ne sont sortis qu'en apparence, mais où ils régnent plus que jamais (1).
La réintégration passive est plus divine peut-être, plus absolument méritoire; c'est celle des Saints et des Messies. — La réintégration active est à coup sûr plus avantageuse, plus riche en prérogatives : c'est celle des Mages et des Titans.
C'est la seule à quoi doivent prétendre les hommes qui, n'ayant pas dit un définitif adieu à la vie et aux joies de ce monde, se sentent encore le désir de récolter ce qu'il peut y avoir de bon dans ses illusions et ses mirages.
La vie éternelle est si longue ! Même décidés à toujours ascendre, sans dévier de la route qui ramène au Père, il ne nous serait pas permis de faire des stations? Dieu, qui est si bon, n'a créé (ou plutôt laissé créer) (2) que pour cela, — dans cette nature même de la déchéance et sur cette terre de l'épreuve, — l'herbe moelleuse et l'ombre propice des Illusions...
(1) Chanaan au sens le plus matériel, veut dire homme de spéculation et de négoce. La terre de Chanaan des juifs modernes, c'est l'Usure, c'est l'Agio, c'est la Hausse et la Baisse des valeurs.
(2) Le monde physique, conséquence de la chute d'Adam, n'a pas été créé tel par Ihôah /Elohim. — On peut méditer deux aphorismes kabbalistiques, péremptoires sur ce point, pour qui sait les comprendre. Ils sont extraits des dogmes recueillis par le Père Angélus de Burgonovo. l'un des auteurs compilés par l'érudit Pistorius. Voici la traduction de ces formules, d'un profond ésotérisme :
— Le Péché d'Adam, c'est ta mutilation de Malkouth, détaché de l'arbre séphirothique.
— C'est avec l'arbre du Péché que Dieuacréé l'Ordre temporel.
Le plaisir bien compris et accepté dans l'expansion normale d'un cœur honnête, est-il autre chose, en somme, que la modalisation et l'adaptation au milieu terrestre et transitoire, de la joie éternelle des Élus? Puisque nous sommes descendus en ce monde inférieur, n'est-il pas naturel et conforme à la logique, que nos consolations, nos satisfactions et nos joies temporelles, forcément proportionnées à notre nature déchue (c'est-à-dire moins parfaite), soient elles-mêmes moins parfaites et moins angéliques? Homo sum} disait Caton, l'un des saints du paganisme sloique, et humant nil à me alienum puto(i).
L'on ne saurait mieux dire, et Pascal semblait lui-même commenter cette belle parole de Caton, lorsqu'il écrivait en ses Pensées (pie l'homme n'est ni ange ni bêle, et le reste.... 11 est probable que Caton et Pascal lui-même, s'ils eussent été initiés et qu'il fût dans leur destin de choisir entre la réintégration passive des saints et la réintégration active des Titans, auraient préféré cette dernière.
D'ailleurs, il n'y a pas même le choix, lorsqu'on aspire à la royauté kabbalislique du G.-. A.*., ou seulement à la pénétration des mystères de l'au-delà, sans vouloir quitter le monde pour s'enfermer dans un cloître, au propre ou au figuré. La réintégration en mode d'activité est la seule qui souffre le relatif.
L\ est la raison profon.le du péril des cloîtres, pour certaines aines qui ne sont pus prêtes au sacrifice inté-
(1) Le vers est de Tèrence, mais la pensée est de Caton.
gral, sans restriction ni limites, d'elles-mêmes et de leur volonté. — Elles se sont données en mode passif: tàchent-elles de biaiser? font-elles quelque effort pour se reprendre? L'Époux les lâche (car, en mode passif, elles se laissent posséder, mais ne possèdent point), et elles tombent au pouvoir de r Adversaire. La perdition est au terme de leur vocation réticente.
Aussi ne faut-il jamais hésiter, sous prétexte de respect du libre-arbitre, k traverser de mondaines épreuves la vocation des religieux en général, mais surtout des jeunes filles qui croient se sentir appelées à la vie contemplative. Si leur vocation est véritable, elle sortira victorieuse desdites épreuves, indemne desdites traverses ; toute difficulté suscitée n'aboutira qu'à une confirmation nouvelle de leur premier vouloir.
S'agil-il de jeunes filles du monde, par exemple? — Nous estimons criminel pour leurs parents de leur laisser prendre le voile, sans les avoir conduites d'autorité dans le monde, et pas seulement en soirée, — au bal... Si Tappel de ces âmes se fait toujours entendre après cette diversion, si leur goût de la vie religieuse résiste à ce dissolvant, c'est qu'elles sont d'un métal incorruptible aux acides temporels, et nul autre Alkahest, — - fût-ce celui de Paracelse et de Van Helrnont, — nul autre dissolvant, si corrosif soit-il, n'y pourra rien. Si, au contraire, quelque levain terrestre, quelque ferment mondain est latent aux profondeurs les plus inavouées de leur Moi inconscient, elles seront entamées, et nul doute que l'espiègle Érôs ne les chatouille de sa flèche, virtuellement,
en possibilité, si tant est qu'il ne les pique pas en fait.
Mais, fermant cette parenthèse, il convient de revenir aux modes de la réintégration, pendant cette vie.
Nous appelons réintégré (Yoghi de l'école mystique orthodoxe, aux Indes) celui qui peut, toutes les fois qu'il le désire, maîtriser entièrement son Moi sensible extérieur, pour s'abstraire en esprit et plonger, par l'orifice du Moi intelligible interne, dans l'océan du Soi collectif divin, où il reprend conscience des arcanes complémentaires de l'Éternelle Nature et de la Divinité.
Nous appelons deux fois né (Dwidja de l'école mystique hindoue) celui qui peut quitter son effigie terrestre, et revêtu de son corps astral ou éthéré, aller puiser dans l'océan astral la solution des mystères qu'il recèle.
La réintégration spirituelle interne peut prendre le nom d'Extase active. — On est convenu de donner, à la projection de la forme sidérale, celui de sortie en corps fluidique (1)...
L'extase active a deux degrés. — Au premier, l'adepte pénètre l'essence de la Nature providentielle, naturante, qui lui communique directement, sans symbole, la Véritélumière. — Au deuxième degré, il peut communiquer même avec l'Esprit pur, qui le ravit au Ciel ineffable des Archétypes divins: dans ce cas, il y a transfusion de la Divinité-pensée qui se fait humanité-pensante en l'intelligence de l'adepte, par l'effet d'une intime alchimie, d'une transmutation formidable et inexpliquée.
La sortie en corps astral diffère de l'extase active ; car
(1) Voyez plus haut, pages 165, 171-179.
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le corps physique semble alors en catalepsie, actionné par une vitalité presque imperceptible ; cependant que le corps astral ou médiateur plastique (enveloppe ambulatoire de l'âme spirituelle) flotte dans l'immensité de 1 ether sidéral ou lumière universelle, et se dirige où il veut, rattaché qu'il est au corps matériel par une manière d ombilication fluidique. Nous l'avons déjà expliqué.
Ainsi, la personnalité consciente vogue en forme astrale où bon lui semble, et va d'elle-même prendre connaissance des réalités lointaines qui peuvent l'intéresser (1).
(1) Exemples, rapportés de Cornélius Agrippa : « C'est ainsi que nous lisons qu'Hermès, Socrate, Xénocrate, Platon, IMotin, Heraclite, Pythagore et Zoroastre étaient coutumiércinent ravis hors de leur chair, et qu'ils acquéraient de la sorte la science de bien des choses. Nous lisons de mt'medans Hérodote, qu'il y avait autrefois dans l'ile Proconèse un philosophe d'un savoir merveilleux, du nom d'Alheus, et que son àmc sortait quelquefois do son corps : après de longs voyages , elle y rentrait plus savante qu'auparavant. Pline nous rapporte que lame d'Hermotime de Clazomène avait coutume de pareillos sorties ; que délaissant son corps, elle voyageait cà et là, et rapportait ainsi de loin des nouvelles exactes. Et il y a encore de nos jours, chez les Norvégiens et les Lapons, nombre de gens qui quittent leur corps trois jours durant, et racontent à leur retour bien des choses des pays éloignés. Cependant qu'ils voyagent de la sorte, il faut garder leurs corps, et veiller à ce que nul animal vivant ne passe dessus ou ne les touche : autrement, on dit que ces âmes ne pourraient y rentrer » (de Occultà philosophià, 111, 50).
De quels « animaux vivants t l'occultiste en phase de bilocation doit-il redouter l'abord, pour sa dépouille corporelle : c'est ce que nous laisserons à la subtilité du Lecteur le soin de discerner. Qu'il n'oublie pas qu'Agrippa nous enjoint formellement de lire entre les lignes de son livre : * Que nul ne s'irrite contre nous, si nous avons caché la vérité de cette science sous l'ambigu des énigmes, et si nous l'avons dispersée en divers endroits de ce traité. Car ce n'est point aux sages que nous l'avons cachée ; c'est aux pervers et aux méchants : et nous l avons enseignée d'un tel style, que nécessairement le profane n'y voit goutte, mais que le sage n'aura point de peine à y parvenir. » Telles sont les dernières phrases du traité de la Philosophie occulte.
Mais alors, — si ce sont des notions d'ordre intelligible qu'elle prétend acquérir, — ces notions ne lui sont que symboliquement transmises, par l'intermédiaire de la lumière astrale» qui, avant tout configurative, ne parle qu'en offrant à la sagacité de l'esprit une série d'images, que celui-ci doit traduire ensuite, comme des hiéroglyphes de l'Invisible. Ce langage concret et tissu d'emblèmes est donc le seul dont la Vérité se puisse servir, pour s'exprimer par l'intermédiaire de l'Astral.
En mode passif, la haute Extase comporte aussi deux degrés: — 1° Communication avec la Nature-essence, dans la Lumière de gloire; — 2° avec l'Esprit pur.
Quant à l'extase passive astrale ou inférieure, elle n'est autre que la lucidité, soit naturelle, soit magnétique. Devant le diaphane du sujet visionnaire, se succèdent les images, les formes, les reflets, les fantômes que roule le torrent fluidique ; mais la science occulte peut seule apprendre à distinguer l'irradiation essentielle du reflet illusoire, en sorte qu'on sache éliminer celui-ci, pour retenir celle-là. Le péril est d'évoquer à son insu des mirages errants adéquats à ses pensées coutumières, et de trouver par suile, dans une vision estimée céleste, l'éloquente confirmation, — disons mieux : la traduction fidèle — du verbe intérieur de sa foi ou de ses désirs. L'extase passive inférieure a fait bien des dupes et des victimes; la plupart des visions béatifiques lui sont expressément attribuables.
Ce qui importe avant tout à l'adepte, c'est de parvenir
à se mettre en communication spirituelle avec l'Unité divine ; c'est de cultiver l'un des degrés de l'Extase active, et d'apprendre à faire parler au dedans de soi, vil atôme, la voix révélatrice de l'Universel, de l'Absolu...
Est-il donc possible au Relatif de comprendre l'Absolu? — Non, sans doute ; mais d'y assentir, en Munissant à Lui... Un fragment de miroir convexe ne reflète-t-il point tout le Ciel ? Toute la grande voix de POcéan ne chantet-elle pas au creux du plus humble coquillage, qui a eu la fortune (dit la Légende) d'essuyer, fût-ce une heure, son immense et sonore baiser ?
Ainsi l'Extase laisse à l'âme extasiée (ne fût-ce qu'une heure) l'imprégnation de l'Infini, la notion vécue de l'Absolu, — le murmure intarissable du Soi révélateur, qui contient tous les Moi sans être contenu d'aucun. Quelles jouissances ! Retremper sa vie individuelle à l'océan collectif de la Vie inconditionnée, ou aspirer la sève spirituelle à même l'Esprit pur — et s'en nourrir ! C'est une décisive initiation : une fenêtre ouverte sur l'immensité de la Lumière intelligible et de l'Amour divin, de la Vérité céleste et du Beau typique.
Retrouver le chemin du primitif Éden !... Beaucoup pussent à côté de la porte qui commande ce sentier, sans même apercevoir cette porte ; ou, la voyant, dédaignent d'y frapper. Peut-être même tel curieux y frappe-t-il, qui ne sait point faire résonner le seuil des trois coups mystiques : il heurte en profane, et il ne lui sera pas ouvert.
Le Christ a dit: — Petite et accipietis ; pulsate et aperietur vobis ; mais il a dit aussi : Multi vocati, pauci veto
electi. — Comment concilier ces deux textes? Ah! c'est que parfois ceux-là frappent à la porte, qui ne sont point appelés encore ; souvent ceux qui sont appelés n'y frappent pas, ou plus souvent, y frappent mal.
Si donc tu aspires à devenir un adepte, évoque le Révélateur qui réside au dernier tabernacle de tout être ; impose au Moi le plus religieux silence, afin que le Soi se puisse faire entendre, — et alors, te réfugiant au plus profond de ton Intelligence, écoute parler l'Universel, l'Impersonnel, ce que les gnostiques appellent Y Abîme...
Mais il faut être préparé, — et c'est le rôle de l'initiateur humain de surveiller ces préliminaires, — à défaut de quoi l'Abîme n'a qu'une voix pour celui qui l'évoque étourdiment, voix terrible qui a nom le Vertige.
Au résumé, c'est un grand et sublime arcane que celui-ci : Nul ne peut parfaire son initiation, que par la révélation directe de F Esprit universel, qui est la voix qui parle à l'intérieur.
Il est le Maitrc unique, l'indispensable Gourou des suprêmes initiations. Nous connaissons les diverses manières d'entrer en rapport avec Lui: de L'aller chercher, — de Le faire venir, — de Le laisser venir — de se donner à Lui, — ou de prendre part à Sa souveraineté (1).
On sait de quelle sorte ambiguë certains ouvrages de
(1) A un autre point de vue, les Rosç-Croix ont classé les divers modes de l'extase en quatre catégories, selon les caractères qu'elle affecte et les résultats qu'elle donne : 1° Y Extase musicale, 2° Y Extase mystique, 3° Y Extase sybilline, 4° Y Extase d'amour. Dans l'Appendice de la troi sième édition d Au seuil du Mystère, nous avons commenté et éclairci la tradition reçue sur co point (voy. ce livre, pages 218-224).
haute science déguisent les Mystères, — à telles enseignes que ces ouvrages, souvent très profonds, semblent à la première lecture des libelles de honteuse superstition. Sous quel voile donc les auteurs ont-ils enseigné cet insigne arcane, dont nous avons entrouvert ci-dessus le tabernacle mystique?
Sous quel voile ? — Voilà qui est supérieurement curieux. Car c'est pour avoir confondu «la Letlre qui tue» avec T « Esprit qui vivifie », que tant d étudiants en occultisme donnent à cette heure dans le spiritisme pur et simple.
D'une plume presque unanime, les hiérographes notifient qu'il faut évoquer les Intelligences célestes, comme seules susceptibles d'enseigner au théosophe les derniers mystères. Moïse sur le Sinai, N.-S. Jésus-Christ au jardin des Olives, visités par des Anges ; — Socrate et Plotin, consultant leur génie ; — Paracelse et son démon familier inclus au pommeau de sa dague; — Zanoni et Mejnour interrogeant Adonai, etc Toutes ces légendes, selon leur plus haute signification, symbolisent ce qui présentement nous est connu.
Non pas que nous contestions la possibilité ni l'utilité de se mettre en rapport avec les Intelligences supérieures, avec les âmes glorifiées ; mais tout cela n'est que Magie secondaire, initiation au deuxième degré.
Au troisième degré, les esprits disparaissent... l'Esprit demeure seul, irradiant, impersonnel, bouillonnant à travers les éternelles profondeurs d'un Infini qui n'est pas l'Espace; débordant d'Amour divin, de Vie, de Joie, de Lumière, d'Espérance et de Beauté divines ; gorgeant
l'àme d'une ineffable omniscience qui l'enivre, sans qu'elle s'en puisse jamais saouler.
La personnalité égoïste se fond, disparait, s'éteint à l'horizon du fini que l'âme a déserté. En Dieu, comme dans la Nature (l'Éternelle Nature de Bœhme), tout est bt?au, doux, évident, sublime — et formidable comme un baiser dont on se sentirait mourir, noyé dans la vie!...
Voyez comment Abraham le Juif décrit, sous l'emblème que nous avons dénoncé captieux, l'accomplissement de ce mystère : — « Tu verras alors que tu as bien employé les mois passés, car, si tu as cherché la véritable Sagesse du Seigneur, ton ange gardien, l'Élu du Seigneur paroitra devant toy, et te parlera des paroles si douces et si amicales, que nulle langue humaine n'en pourra jamais exprimer la douceur (I). »
Au cours de ces notes sur l'Extase, nous nous sommes élevés presque constamment dans une atmosphère plus pure que celle de la zone astrale; il est temps d'y redescendre, car tout n'est point dit encore du vieil er-
(1) La sagesse divine d'Abraham le juif, dédiée à son fils Lamech (Mss. xvm* siècle, traduit do l'allemand [1432], 2 vol., pet in-8, tome II. page 76).
En publiant naguère, sous la rubrique de Xotes sur l'Extase, un fragment du présent chapitre, nous avions transcrit cette même phrase d'Abraham le Juif.où nous avions cru lire ces mots : c l'Élu du Seigneur apparaîtra dedans toy. * Nous les avions même soulignés, tant ils nous avaient paru significatifs et profonds. Par malheur, en examinant le manuscrit de plus près, nous avons constaté qu'une surcharge, très habilement faite, nous avait induit en erreur. Il est fâcheux d'avoir à modifier la phraso dans un sens do banalité ; mais le texte original portant « devant toy », il a bien fallu rétablir la citation en conséquence.
mile pentaculaire, ni des conséquences de son isolement, sur le plan des fluides hyperphysiques.
Nous devons, pour clore ce chapitre, toucher un mot des Incubes et des Succubes. Le lecteur ne saurait s'en étonner, car ces spectres sont les légitimes enfants de la solitude sexuelle.
On peut paraitre se jouer des lois de la Nature ; mais qui la violente s'expose à des représailles d'ordre souvent inattendu, avec accompagnement d'humiliations
étranges Derrière ces humiliations même, la Mère
Céleste, toujours indulgente, s'ingénie à glisser quelque salutaire leçon pour ceux qu'elle juge capables de s'amender, ou un grain d'ellébore en faveur des monomanes encore curables.
N'est-il point des orgueilleux de la vertu, comme il est des austères du vice?.. Que de simples mortels, alléchés et déçus par une vanité un peu naïve, se flattent, en gardant toute leur vie une rigoureuse continence, d'éluder la norme sexuelle !
Le traducteur autorisé de Moïse fait bien dire au Créateur du monde : — Croissez et multipliez {Genèse, I, 28); — l'homme se joindra à la femme et ils seront une même chair {Genèse, 11,24). Mais qu'importe aux mystiques de la continence ? Cet avis et ces prescriptions ne sauraient être pour eux, les purs, les saints, les privilégiés!... Eh bien, qu'ils ne l'ignorent plus, ces présomptueux d'une vertu scandaleuse, puisqu'elle est anormale : en reniant la loi des sexes, en se refusant à l'amour d'un époux, en se dérobant au baiser d'un être comme eux de chair et
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d'os, ils se sont désignés aux dégradantes promiscuités de l'Invisible et voués d'eux-mêmes aux stériles embrasscments des fantômes.
Sans doute, il est des cas où la continence absolue se légitime logiquement ; mais nous verrons tout à l'heure à quelle quotité négligeable ils se réduisent.
Si l'on excepte d'ailleurs les exemples assez fréquents d'atrophie par non-usage des organes physiques, — à quoi correspondent parallèlement la dégénérescence de certaines fonctions du cerveau, et quelque altération, au moins partielle, du sens moral : a part ces cas pathologiques d'une castration sans chirurgien ni scalpel, il est certain qu'en sevrant leur cœuret leurs sens de toute satisfaction, ces fidèles d'un inflexible célibat n'ont pu abolir en eux ni la virtualité de l'amour sentimental, ni l'appétence au plaisir physique, — et schismatiques désorientés du sentiment comme de la sensation, ils aiment sans but, ils désirent sans objet. Leur verbe intérieur s'empare dès lors de ces préoccupations, pour les formuler.
Or, tous les verbes sont créateurs. — Comme le verbe impératif objective ce qu'il veut, comme le verbe dogmatique réalise ce qu'il affirme, ainsi le verbe appétent évoque et suscite ce qu'il convoite.
Ici, pour éviter les redites, nous renvoyons le Lecteur à notre théorie des Larves et des Concepts vitalisés ; il y trouvera l'explication du choc en retour que ces fantômes exercent sur les auteurs de leur existence.
Ce qui est vrai pour les individus ne Test pas moins pour les collectivités humaines, — et la potentialité créa-
trice des communs vouloirs se développe et s'accroît en progression géométrique, et en raison directe du nombre des êtres rassemblés sous une mêmeoriflamme, tous épris d'une chimère identique ou fervents d'un même idéal.
Là sans doute réside la force des plus sublimes religions, comme des sectes les plus excentriques et des communautés même les moins respectables. — Le consensus des sorciers crée le sabbat en Astral ; ainsi le consensus du fanatisme musulman crée à la lettre pour ses fidèles le paradis rêvé par Mahomet ; ainsi le consensus de certains mystiques rompt l'équilibre du monde hyperphysique, en y créant des tourbillons de folle et contagieuse extase... — Mystères de la multitude : voilà qui va faiie, en partie, l'objet de notre troisième chapitre intitulé : la Roue du Devenir.
Mais revenons à V Incube ei au Succube proprement dits, où plusieurs ne veulent voir que l'expression d'un mythe suranné, les figures personnifiées et purement poétiques d'une chose qui ne l'est guère : la Pollution nocturne. Ceux-là, pour accuser avec décence ce petit désagrément intime et assez ridicule en soi, disent simplement : fui rêvé
Mais les anciens, — estimant que les diverses angoisses du sommeil sont dues à la malice de certains êtres fantastiques (i), pernicieux démons qui se plaisent à
(I) Ces deux opinions sont un peu extrêmes. Toutes deux, dans la moyenne des cas, expriment une part delà vérité. C'est la m»>me question, envisagée sous deux faces différentes. On trouvera dans notre théorie des Larvos, le moyen de concilier ces deux appréciations d'apparence inconciliable.
molester, étouffer et tourmenter le dormeur, en pesant sur lui de tout leur effort malveillant ou libidineux, — les anciens confondaient volontiers les idées de pollution nocturne et de cauchemar.
Les grecs ont synthétisé les deux, en les personnifiant sous l'appellation assez vague (XEphialle (racine cytâ).)», je m'élance sur); le mot latin Insultor (racine : insulto, je saute sur) témoigne par son étymologie que celte conception n'avait pas varié, en passant de Grèce à Rome.
Le vocable iytà)™;, qu'on a traduit par cauchemar, offrait donc un double sens. « L'Éphialte, dit le bon Pierre Le Loyer, estoit vne maladie populaire et épidémiale »... et il ajoute : « le croiray qu'il y auoit quelque chose d'extraordinaire, voire supernaturel en l'Éphialte de Rome (1). »
Ne haussons pas les épaules à la légère : cette opinion du Conseiller au siège présidial d'Angers est très remarquable. Notons bien qu'il dit épidémiale et non point contagieuse.
Or, qu'est-ce qu'une épidémie? — C'est un agent morbide, extérieur au malade, et qui, répandant l'infection dans une zone parfaitement déterminable et circonscrite, frappe d'un même mal un grand nombre des êtres vivants qui s'y trouvent inclus. La zone dangereuse s'étendelle ? On dit: l'épidémie a gagné; elle est ici, elle s'arrête là... Il s'agit donc bien d'une cause réelle, objective, en dehors des êtres qui en éprouvent les effets.
C'est en revenir à la thèse des Loca infesta du Père
(1) Tome I de l'Histoire des Spectres (Paris, Buon, 1605, in-4, p. 97).
Thyrée, dont le livre appuie sur de nombreux exemples la vieille idée traditionnelle des lieux hantés.
Parmi ceux-ci, les cloîtres ont toujours tenu le premier rang. Cela devait être, puisqu'à tous égards ils constituent un terrain remarquablement propre à la production comme au développement des Larves en général, et plus particulièrement de V Incube et du Succube. L'histoire ecclésiastique le constate ; les dossiers de sorcellerie en présentent la preuve officielle, revêtue d'une sanction juridique ; enfin l'unanimité des traditions populaires, locales, viendrait, pour peu qu'il parût nécessaire, en fournir l'éloquente confirmation.
D'ailleurs, tout le moyen âge, — l'ascétique moyen âge, avec son fanatisme d'austérité fiévreuse et chagrine, — a vécu, si l'on peut dire, en concubinage réglé avec les Invisibles.
Voulons-nous des faits modernes? Les livres de médecine en foisonnent, et c'est au docteur Calmeil, pensons-nous, que revient l'honneur d'avoir introduit dans le vocabulaire médical le terme assez piquant (1) d'Hystérode'monopathie. — D'autre part, les missionnaires catholiques en Chine sont là, pour nous garantir le caractère également épidémique et meurtrier qu'affecte en Extrême-Orient ce mal étrange (2), sous l'étreinte du-
(1) N'implique-t-il pas un aveu (acite et peut-être inconscient?
M. Gougcnot «les Mousscaux cite, entre autres, les RR. PP. Desjucques et Leraaitre, comme particulièrement édifiés sur le chapitre de ces incroyables épidémies. Les indigènes qui en sont atteints, meurent à l'échéance de quatre à cinq ans, dans la consomption et le marasme.
Un troisième missionnaire écrit : « C est une maladie presque endé-
quel succombent des populations entières, et que les indigènes qualifient de commerce d'amour avec les Esprits. Il ne s'agit plus d'un coït en astral, pendant le sommeil ou la crise somnambulique, mais bien de véritables relations charnelles, consommées, le plus souvent à l'état de veille, avec des spectres objectivés (t).
Dans certaines conditions d'ailleurs exceptionnelles, nous ne nions pas la possibilité de copulation d'un être humain avec un Êlémental(i) ou un Élémentaire con-
inique do certaines provinces de la Chine que nous avons explorées ; nous l'appelons la maladie du Diable ». Consulter les Hauts Phénomènes delà Magie, (Paris, Pion, 1864, in-8, pages 392-393).
(1) Quant à la possibilité du coït dans ces conditions, et sans engager une discussion scabreuse sur les difficultés qu'on pourrait soulever ii cet égard, — il suffira de dire que les objections s'évanouissent au gré de ceux-là qui ont vu et touché les phénomènes de matérialisation, totale ou partielle, éphémère ou durable, qui s'opèrent par l'entremise de quelques médiums.
(2) Un théologien catholique du xvu* siècle, le R. P. Sinistrari d'Ameno, capucin (1622-170i)a très curieusement examiné ce problème, au double point de vue des faits observés et de la doctrine théologique. Son ouvrage latin, resté deux cents ans manuscrit, n'a été traduit et publié qu'en 1875, par les soins de l'éditeur Liseux. Son titre est significatif : DE LA DÉMONIALITÏ ET DES ANIMAUX INCUBES ET SUCCUBES, OÙ l'on
prouve qu'il existe sur terre des créatures raisonnables autres que l'homme, ayant comme lui un corps et une âme. naissant et mourant comme lui, rachetées par S.-S. Jesus-Christ et capables de salut et de damnation (Paris, Liseux, 1873, in-8).
Le P. Sinistrari d'Ameno décrit la nature des Esprits élémentaires et leurs relations avec l'homme, en des termes assez souvent corrects, au point de vue de la Science occulte. On dirait d'un Paracelse devenu casuiste et controversiste romain, mais ne rétractant que le moins possible de ses théories hermétiques.
Les Incubes et les Succubes ne seraient point, selon lui, des démons d'enfer Ces créatures ■ seraient des animaux raisonnables, munis de sens et d'organes corporels, ainsi que l'homme; toutefois elles différeraient de l'homme, non seulement par la nature plus subtile de leur corps, mais par la matière. Ea elTet, l'homme a été formé, comme le
denses, ni celle du viol accompli par le magicien noir en sortie de corps astral.... Mais sur le mode de perpétration d'un tel acte, il convient de laisser un voile impénétrable : tout commentaire serait lui-même criminel.
Pour en finir avec l'Incube et ses équivalents, il faut bien toucher un mot, aussi prudent que possible, du plus secret arcane de la théurgie pratique; effleurer ce que
constate l'Écriture, de la partie la plus épaisse de tous les éléments, c'est-à-dire de boue, mélange épais d'eau et de terre : ces créatures, au contraire, seraient formées de la matière la plus subtile de tous les éléments, ou de l'un d'eux ; ainsi les unes tiendraient de la terre, les autres de l'eau, ou de l'air, ou du feu... » (page 79). Le père Sinistrari ajoute, quelques feuillets plus loin : « Nous admettrons encore que ces ♦•1res naissent et qu'ils meurent ; qu'ils se divisent en mâles et femelles ; qu'ils ont, comme les hommes, des sens cl des passions : que leur corps se nourrit et se dé%*eloppe : toutefois, leur nourriture ne doit pas être grossière comme celle qu'exige le corps humain, mais une substance délicate et vaporeuse, émanant, par cllluves spiritueux, de tout ce qui, dans la nature, abonde en corpuscules très volatils, etc.. » (page 83).
Vers l'époque où le Père d'Ameno écrivait ce traité, l'abbé de Yillars publiait son Comte de Gabalis, 1680, in 12, qui traite également des Esprits élémentaires et de leurs rapports avec les hommes. Mais l'abbé de Villars, interprétant au pied de la lettre les allégories des Kabbalistes (Voy. Au seuil du mystère, pages 214-210 de la 3* édition), ne reconnaît à l'Élémental qu'une àme périssable, et l'exclut de la Rédemption chrétienne; à moins qu'une créature humaine du sexe opposé ne l'immortalise, en s'unissant à lui par les liens de l'amour. Les deux volumes, tous deux écrits d'un style agréablo, sont des plus curieux à rapprocher.
Cf. également les opinions de François Hédelin (plus tard l'abbé d'Aubignac), qui publiait, environ 50 ans avant lu Père d'Ameno, un livre fort piquant, où il soutient la thèse en quelque sorte opposée à la sienne : Des satyres brutes, monstres et démons, contre l'opinion de ceu*r qui ont estimé les Satyres estre une espèce d'hommes distincts et séparez des Adamia/ues (Paris, Buon, 1027, in-8). — L'éditeur Liseux a réimprimé ce livre, qui n'est pas commun.
certains Pères de la primitive Église ont flétri de ces noms: mystère d'abomination, abîme d'iniquité, houle du sanctuaire, éternel opprobre des hommes et des dieux, — tandis que les hiérophantes des nations y voyaient la communion céleste et la chai.ie de vie.
Écoutons d'abord Quantius Àucler, ce fou si paradoxal et souvent sensé, ce païen mystique du xviue siècle, qui prêchait aux sans-culottes le culte de Cérès et de la Grande Nuit :
« (le n'est pas ici le lieu de vous dire comment une femme peut penser que l'image des Forces de la Nature répandue dans sa personne ; Tordre de tous ses membres; la modestie, l'innocence et toules les vertus dont sa taille, sa démarche et son visage sont l'excellent tableau, puissent plaire à une Intelligence supérieure, et lui faire désirer de s'y mêler et d'en jouir: c'est ainsi (pie saint Paul prescrit que toutes les femmes soient voilées dans les temples, de peur que leur beauté ne cause des distractions aux Intelligences supérieures qui assistent aux sacrés mystères.... Vous aurez peine à comprendre comment les dieux peuvent être épris de la beauté mortelle d'une femme, et désirer de posséder les signes que la beauté intellectuelle répand sur la forme extérieure : vous connaissez peu l'amour!... Encore moins, comment une Déesse peut s'a lapter au corps solide, et désirer de recevoir en son sein le symbole des forces et des vertus d'un héros, ou de celles d'un sage puissant (I)... »»
En transcrivant ces lignes embarrassées d'Aucler, nous ne prétendons ni les expliquer, ni moins encore entreprendre la justification de l'idée qu'elles trahissent...
(4) La Thrëïcie, seule voie des sciences divines et humaines, pages 192 193 et 285-2X6, passim.
Cela dit, rappellerons- nous pour mémoire l'alcôve nuptiale et sacrée, tendue au sommet de la huitième des tours superposées, qui dominaient à Babylone la muraille du Septentrion ? Là couchait, certaines nuits, la femme choisie paries mages pour les embrasscments du dieu Bélus.
Ce rite était commun à tous les peuples de l'antiquité païenne.
Les sceptiques, toujours prompts à fournir une explication superficielle et piquante des usages dont ils ne soupçonnent pas toujours la portée, ne manqueront point de produire à ce propos l'anecdote de Pauline, la prude et chaste matrone, vendue au libertin Mundus par les prêtres d'Anubis (1), — et d'insinuer que les choses se passaient en tous lieux comme à Rome, en tout temps comme sous Tibère, les ministres du culte jouant assez volontiers, dans les cas analogues, le rôle du Dieu (2)... Loin de nous la prétention de nier qu'il en fut parfois ainsi. Mais de la constatation d'une fraude éventuelle, conclure à la permanence, à l'ubiquité de l'imposture, ce serait raisonner d'une sorte déraisonnable.
(4) Nous avons conté en détail cette aventure, au tome premier du Serpent de la Genèse (le Temple de Satan, pages 75-77).
(2) Il s'agit d'une question de fait, non pas d'un problème de droit moral ou sacerdotal. — Aussi ne discuterons nous pas la thèse des défenseurs des vieux âges, prompts à imputer tout ce qui, dans l'Antiquité sacrée, choque l'esprit contemporain, à la corruption des rites et à la dégénération des mystères. D'ailleurs, rien n'est plus certain que le profond contraste qu'offrent les temps lointains comparés au nôtre, relativement à la manière de comprendre le Juste et l'Injuste, le Moral et l'Immoral surtout.
De pareils rites existaient-ils, oui ou non, dans la plupart des sanctuaires du vieux monde (1) ?
Qu'était-ce que Y Autopsie des anciens mystères? — Qu'appelait-on Y état pneumatique des Élus, au cours de la neuvième nuit des Éleusincs ? — En quoi consistait proprement la Télétie, ou possession extatique des dieux de l'Hadès ?
Qu'est-ce que certains Kabbalistes appellent encore le baiser du serpent de feu? Qu'entendaient-ils, — en magie cérémonials — par Shéekinah nJOW, la Présence réelle de la Divinité ?
A quel arcane enfin fait allusion Moïse, au IVe chapitre de la Genèse :
rama OT»n nin-n* D>nb**n >» inn : nm iw Sdd dw dhS inpn ron
Abstraction faite du sens hiéroglyphique pur, quelle signification positive attribuer à ce jfr. H, ainsi rendu par Fabre d'Olivet : — Et-ils-considérèrent, les-fils de- Luiles-Dieux, ces-filles (F- Adam, que-bonnes elles-étaient : et-ils-prirent pour-eux des-épouses-corporelles de-toutes celles qu 'ils-chérirent-le-plus (1)?
Il doit nous suffire, pour cette fois, d'avoir attiré sur ces replis du serpent l'attention des esprits audacieux, investigateurs sans défaillance, que le respect humain n'a pas encore figés dans un entêtement de négation à priori. Ceux-là n'ont pas peur d'encourir l'excommunication
(1) Langue hébr. restit., tome II, page 177.
majeure du ridicule que le vulgaire attache à la recherche de ces arcanes troublants.
En somme, et sans revenir outre mesure sur les théories que nous avons développées assez au long en ce chapitre, ni sur des principes généraux dont il est loisible à chacun de tirer les conséquences détaillées et des adaptations spéciales au problème de TÉphialte, disons, pour conclure, qu'en règle générale il faut voir, dans les Incubes et les Succubes, des Larves de luxure, engendrées à foison partout où des humains se laissent rouler à la pente des concupiscentes rêveries, que leur suggère un célibat contraint.
Le célibat rigoureux est un outrage à la Mère-Nature. Tous les êtres, en effet, se manifestent en mode bissexué sur ce plan physique de la déchéance : ils ne peuvent être restitués dans leur plénitude ontologique, progressivement rendus à leur intégrale unité, que par la fusion des électricités complémentaires et la clôture du circuit qui va d'un pôle à l'autre. On sent bien que nous ne parlons pas seulement au physique, mais au moral surtout et à l'intellectuel. C'est ce qu'on pourra mieux saisir au prochain chapitre, où nous exposons la grande loi, généralement insoupçonnée, de la polarisation double et quaterne de l'Androgyne humain.
Telle est la règle. — Voici l'exception : en deux cas seulement, l'homme ou la femme peut logiquement s'abstraire :
1° En vue de l'acquisition de certaines facultés magiques, ainsi que nous comptons le détailler ailleurs ; 2° Pour la pratique d'un mysticisme particulier, tout
d'abnégation et de renoncement final, où tendent intuitivement ceux-là qu'une irrésistible vocation prédestine à la vie religieuse, dans le sein de telle communauté, des ordres dits contemplatifs.
Ces deux cas limitatifs mis à part, la solitude sexuelle n'a pas d'excuses, et quand elle se prolonge, — atrophie ou obsession — l'on sait à quoi s'exposent ses fervents...
Nous l'avons dit: les êtres constitutifs de l'Univers vivant sont comme lui androgynes ; ils se manifestent par le binaire, en mode d'antagonisme équilibré.
Ils ne peuvent se produire et se reproduire, dans le temps et Tétendue, qu'à la faveur d'une double polarité et d'un schisme en deux natures dont l'hostilité n'est qu'apparente : car les pôles ne s'opposent l'un à l'autre que pour être confondus. Le Vide appelle le Plein ; le Plein recherche le Vide : et ces deux termes complémentaires du grand arcane de la vie n'ont de valeur et de raison d'être que dans la loi de leur mutuelle pénétration ; isolés, ils ne sont. rien, et ne peuvent qu'efforts stériles, subversion, désordre...
Que serait le Père divin, sans la Mère céleste ? Que serait le Iod, sans le Hé ?
Dieu lui-même ne se manifeste que par l'entremise de son éternelle Épouse, la Nature naturante, dont le rôle est de fournir aux Principes qu'il déploie une substance plastique où s'informer et prendre vie. L'Esprit demeurerait incompréhensible sans la Vie, qui le réactionne en l'élaborant ; la Vie demeurerait un non-sens informe et chaotique, à défaut d'Esprit qui l'élaborât.
f ' LES MYSTERES DE LV SOLITUDE 220
Céleste el mutuel amour des deux facteurs de TUnivers- * essence : Esprit et Vie ! Le Verbe rayonne à jamais dans l'harmonie de leurs noces indissolubles.
Aussi le Kabbaliste fameux Rabbi Shiméon-ben-Iockaï, s'efforçant d'exprimer le Non-être initial, ou plutôt, (car il ny a pas eu de commencement au sens où Ton croit d'habitude), F inanité respective des deux Principes abstraits F un de F autre 9 dit-il :
« Non respiciebat faciès ad faciem... »
(SlPHRA D'ZENIHOUTHA, I, 2).
Il faut que les deux Faces d'En Haut**? regardent : c'est alors, — mais alors seulement, — que l'Éternel masculin et l'Éternel Féminin se révèlent l'un à l'autre, en un baiser d'où nait perpétuellement l'Être.
Ces principes sont d'ordre absolu ; ils portent en eux l'évidence de leur rectitude... Mais, puisque nous avons ouvert le Zohar, nous ne le refermerons pas sans en avoir transcrit un autre texte, où la mutualité créatrice des cé-
lestes Époux est rendue par une image étrange et sublime: — Le feu (lit-on dans les Commentaires) avait jailli du lod paternel de Dieu, comme un serpent, et sous son étreinte, lu terre allait périr dévorée, quand la Mère céleste, — que béni soit son nom ! — suscita les vagues marines, qui vinrent affluer, libératrices, sur la tête brûlante du Serpent.
L'arcane universel de la Vie réside en l'incessante réciprocité des Deux qui ne font qu'Un. L'isolement défini-
tif des facteurs complémentaires de l'Être ferait, en réalisant la suprême solitude, flamboyer sur le mur de la nuit, désormais sans aurore, une sentence qui serait la révélation soudaine de l'absurde et du néant : la formule d u grand arcane de la Mort éternelle.
^1 - \1 - VI— VI- 1< M v 1— Nl— >^ vi
La Poue de Fortune (dix) = Causalité = Vie collective = Devenir (La Roue du Devenir).
ne solide plate-forme, où siège le sphinx impas-
^Séc?^) Plus bas, une vaste roue, entée sur un axe mobile, que deux supports maintiennent à la hauteur voulue.
Deux monstres, — les Génies antagonistes du Mal et du Bien, — cramponnés à cette roue, de gauche et de droite : là descend un démon cornu, la tête en bas, la fourche au point sénestre ; il entortille au volant ses jambes incertaines et squammeuses. Ici, c'est un cynocéphale qui remonte ; sa tête est près d'atteindre à la plate-forme du sphinx, et sa droite lève un caducée...
Tel est l'admirable emblème que nous présente la dixième lame du Livre de Thoth.
(Section 10)