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TEMPS MODERNES

Renaissance.

En appréciant le caractère de l’invention originale au moyen-âge, j’ai dû me borner à des vues d’ensemble, aucune nationalité, aucune individualité, si ce n’est vers la fin, en Italie, celles de Dante et de Pétrarque, ne se détachant nettement de ces masses confuses, remuées par d’infinis désirs et d'impérieux besoins de changement, mais retenues dans l'obéissance par la suprématie théocraliquc de Rome. Aussi la poésie par toutes ses faces nous renvoyait-elle l’image de l’Eglise. Immensité dans les plans, soit des poèmes, soit

des basiliques, inépuisable fécondité dans les détails, tel était le caractère le plus saillant des arts. Ce n’était jamais un seul peuple qui nous apparaissait dans une œuvre quelconque réalisée par la parole ou par la pierre, c'étaient vingt peuples confondus en une seule physionomie, en même temps religieuse et féodale. A la Renaissance tout change. Des nations se sont constituées séparément, selon leurs tendances propres, sur la base solide du pouvoir civil; des langues se sont formées, expressions diverses de génies divers; des littératures naissent, distinctes cette fois, et réclamant chacune une étude particulière, parce quelles ont toutes une physionomie particulière.

L'antiquité, qu’on aurait pu croire morte au moyen-âge, se réveille tout à coup vers le milieu du quinzième siècle, et cette résurrection est saluée par toute l’Europe d’un long cri d’admiration et d’amour. Des mouvements fébriles agitaient toutes les nations, avides de liberté intellectuelle et de beauté plastique. Rome, seule puissance vraiment légitime durant des siècles de barbarie, avait arrêté la libre expansion des esprits, et l’art chrétien, si sublime parfois dans ses manifestations collectives, avait négligé la forme pour le sentiment, le corps pour lame. La philosophie antique et la beauté antique reparaissant en même temps, c 'était un de ces événements qui montrent, au début d’une ère nouvelle, la main toujours active, sinon toujours visible, de laProvidence. Si cette Renaissance fût venue plus tôt, ou elle eût avorté sous la toute-puissance de l’autorité spirituelle, ou elle eût compromis, en réussissant, les grandes vérités que le christianisme avait apportées dans le monde. Au quinzième siècle, ces vérités avaient poussé dans le sol des racines trop profondes pour que rien désormais les empêchât de croître.

L’aniiqiiilé pouvait donc renaître sans danger, le moyenâge avait accompli son œuvre. Cela est si vrai, et tel était l’irrésistible entrainement de l’époque, qu’un pape, à bon droit illustre comme protecteur des arts et des lettres, tout préoccupé d'élever au Dieu des chrétiens un temple d’inspiration païenne, et peut-être d’écouter pour son plaisir les licencieuses comédias de Machiavel, s’apcrcevaità peine que le vieil édifice de Saint-Pierre tombait en ruines et qu'une moitié de l’Europe se détachait violemment de Rome.

le n’ai point à juger ici la Réforme au point de vue religieux, social et politique ; ma tâche se borne à en rechercher les conséquences littéraires. Or, le premier fait à signaler, c’est l'émancipation de la conscience individuelle par la liberté d’examen, d’où résultent en général, chez les poètes des nations protestantes, une observation pénétrante des caractères humains, la peinture habituelle de la vie intérieure, l’indépendance de toute autorité dans le domaine de l’art comme dans celui de la religion, le libre développement, de l’imagination et de la fantaisie. Le second fait, c'est la résurrection de la Bible. Traduite en allemand par Luther, elle devient le cri de guerre de la révolution qui s'accomplit au sein de l'Eglise et ouvre un nouveau champ, non moins vaste que l’autre, à l’invention des poètes. La Bible et Homère, ces deux sources antiques, recommencent en même temps à couler, se répandant toutefois de préférence, la première chez les nations protestantes, la seconde chez les nations catholiques, l'une au nord, l’autre au midi. C’est l’humanité qui rentre en possession de toutes ses richesses, qui renoue le fil longtemps interrompu doses idées et do ses rêves poétiques, et qui n'a pas trop de toutes ses

forces réunies pour la réalisali un do ses destinées nouvelles, comme elle a besoin de toutes ses créations antérieures , païennes et chrétiennes, pour en composer l’originalité des créations modernes.

Ainsi l'esprit chrétien et l'esprit antique , la forme du moyen-âge et la forme grecque ou latine, s’unissant dans des proportions diverses , engendrent les littératures de notre époque, qui peuvent se diviser en deux groupes principaux , les unes classiques , les autres romantiques , suivant que l'antiquité ou le moyen-âge y domine.

Avant d'aller plus loin, je crois devoir indiquer deux faits qui donnent au mouvement littéraire delà Renaissance une ressemblance étrange , par certains côtés du moins, avec les époques do décadence. Je ne veux pas parler de l’crudition, trop naturelle à ce moment pour qu’elle puisse étonner, mais du développement extraordinaire que prennent au seizième siècle, surtout en Italie, en Espagne et en France, le genre romanesque et le genre prétendu pastoral. A vrai dire , ces deux faits se confondent en un seul. Ils viennent de la même source, l’amour du merveilleux, si général dans l'époque précédente. Le moyen-âge se continue malgré l'invasion des formes grecques et latines , et tend partout à s’assimiler celles de ces formes qui lui sont le plus sympathiques. Or, l’églogue ou idylle, représentée par Virgile, l’une des idoles de la Renaissance, offrait précisément à l’imagination des modernes ce genre de merveilleux qui consiste, non pas dans des créations fantastiques, mais dans des situations, des sentiments et un langage pris en dehors de la vie commune. Ce notait donc pas le naturel qu’on cherchait dans l'imitation de ces poèmes, destinés primitivement à {teindre la nature; c'était le factice , et re

qu’on y admirait le plu», ce n était pas ce qu'ils avaient de vrai, mais ce qu’ils avaient de faux. Aussi ces courtes scènes et ces courts tableaux deviennent-ils en peu de temps de longs drames et d’interminables romans : en Italie, le Aâmfale d'A me to, de Boccace , Y A rcadie, de Sannazar, l’Orphée, dcPolitien, YAminle, du Tasse, le Pastor Fido, de Guarini ; en Espagne, la Diane, de Montemayor, la Galalee, de Cervantes ; en France, YAstrée, du provençal d’L'rfé, et sa nombreuse descendance. I)’un autre côté, depuis l’apparition du Deeamcron, le conte, la nouvelle, le roman, sous toutes ses formes, pastorale, chevaleresque, satirique et autres, inondent les littératures modernes, irrécusable témoignage de la vitalité du moyen-âge, qui se perpétue encore dans la fiction, alors même qu’il se relire de plus en plus de la réalité, et prête à une période qui commence les apparences à la fois vraies et menteuses d'une période qui finit. La littérature anglaise elle-même débute avec Chauccr par des contes.

C’est, je le crois du moins, à cette tendance générale de son époque, à laquelle il est venu en aide, qu’un écrivain français du seizième siècle, Amyot , doit d'avoir été placé plus haut dans l’histoire littéraire que ne semblait le lui promettre son modeste rôle de traducteur. On a bien vu et bien apprécié en lui les qualités assurément fort remarquables de son style et l'influence qu’il a exercée sur le développement de notre prose; mais on a trop oublié peutêtre qu’en traduisant, outre les romans grecs de Longus cl d’Héliodore, les Vies de Plutarque, espèces de romans vrais, il avait donné un sain et solide alimenta cet invincible besoin qu’éprouvent les poètes modernes de pénétrer, plus que ne l’avaient fait les anciens , soit dans les détails de la

vie intérieure , soit dans le caractère personnel des héros historiques. Grâce à lui peut-être, tandis que les autres nations européennes puisent largement aux sources purement romanesques, nous voyons nos premiers dramaturges et nos premiers romanciers, fidèles, même dans leurs plus grands écarts, à cet instinct de vérité qui caractérise toute notre littérature classique, se tourner de préférence vers Plutarque, où ils trouvent des réalités plus attrayantes que le mensonge. Plutarque fournit donc des sujets, non pas seulement à Jodelle et à Garnier, mais à La Calprcnède et à M"° de Scudéry. On dira peut-être qu’il vaut mieux, quand on veut délirer, jouer avec les Amadis que défigurer l’histoire avec Cicopàire ou Clc'lie. Je ne suis pas tout à fait de cet avis. Les œuvres, qui sont mauvaises , passent; la tendance, qui est bonne, reste. Après les Amadis, et malgré le Don Quichotte, l’Espagne s’enfonce de plus en plus dans la fiction; après les fausses imitations de Plutarque, la France marche droit au grand siècle de Louis XIV.

Ces observations faites , j’aborde mon sujet.

Italie. — Espagne.

A ce moment solennel de la Renaissance, tonies les nations européennes accomplissent une tâche conforme à leur génie; toutes agissent, toutes aspirent vers un avenir qui déjà sur plusieurs points peut être pressenti.

L’Allemagne et l’Angleterre s’agitent pour la réforme religieuse, inclinant dès lors , la première vers l’activité philosophique, la seconde vers l’activité pratique ; la France prépare, en restant catholique et monarchique, sa toutepuissante unité politique , foyer brûlant d’où toutes les libertés vont bientôt rayonner sur le monde; l’Espagne et le Portugal , défendus par l’Inquisition contre les idées nouvelles, dépensent leur besoin d’agir dans les voyages de découvertes et les expéditions lointaines ; l'Italie , elle , est artiste; elle n’est pas, elle ne peut pas être autre chose. L’art est sa vocation, l’art est sa gloire, l’art est sa vertu.

« Les Italiens, dit Voltaire au début du Siècle de Louis XIV, honorèrent les beaux-arts du nom de vertu, comme les Grecs les avaient caractérisés du nom de sagesse. »

D’autres vertus, ils n'en pouvaient guère avoir, de celles du moins qui n'appartiennent pas à un individu , mais à un peuple. Pointde nationalité, par conséquent point d’inspi ration patriotique, si ce n’est parfois un cri isolé de douleur et de désespoir. Point de liberté politique; seulement quelques petits despotes, protecteurs jaloux des artistes et des poètes, les Médicis à Florence, les d’Este à Ferrare, les Gonzague à Mantoue; assez pour les formes; rien ou presque rien pour le fond des choses. Point do liberté religieuse; mais aussi plus de religion. Il est permis d'être impie, non d’être philosophe. Galilée et Campanella sont jetés au fond d’un cachot; Snvonarole et Jordano Bruno sont brûlés vifs. En revanche, Pulci commence impunément son poèmedu Morganle Maggiore par une audacieuse parodie de l’Evangile ; Machiavel fait jouer la Mandragore devant Léon X; l’Arétin vit simultanément de poésies obscènes et d’ouvrages de piété; les princes de l’Eglise ne croient plus qu'à l'ambition et au plaisir, cl l'incrédulité s’asseoit plus d’une fois pendant ces temps sur le trône de Saint-Pierre.

N'ayant donc pas ces muses inspiratrices , la religion, la patrie, la liberté, ou n’ayant de ces grandes choses tout au plus que l’ombre, on s’éprit de la beauté plastique, on s'enivra de la forme, on demanda à l'art pur scs ravissantes excitations, ou lit de l’art pour l'art enfin; maison se contenta de la chose, on n’inventa pas le mot. Toutefois il faut prendre garde de s’y tromper et de confondre des époques bien dillérontes. Faire de l'art pour l'art était alors un sa-

cerdoce, le plus utile de tous peut-être. Il s’agissait de ramener les nations nouvelles sur les traces longtemps abandonnées des anciens, de ressusciter l’art grec en l'idéalisant par la profondeur du sentiment chrétien , d’apprendre aux fils encore à demi barbares des hommes du nord comment on décuple la puissance de l'idée en l’enchâssant dans un moule impérissable, en un mot, par toutes les voies ouvertes au génie, par le dessin architectural , par lo marbre ou le bronze, par la couleur, par les divers genres d’imagination poétique, réaliser l’union féconde de l'esprit moderne et de la beauté antique. Je laisse à de plus habiles que moi le soin de parler dignement des arts plastiques, qui ne rentrent pas d’ailleurs dans mon sujet, et je me contenterai de faire observer que la peinture, par exemple, toute chrétienne avec Cimabuc et Giotto , n’atteignit sa suprême perfection que lorsqu’elle fut devenue presque païenne avec Titien, Raphaël et Michel-Ange.

J’ai à examiner ici, comme je l’ai fait plus haut, comme je le ferai plus tard, les trois formes principales de la poésie, lyrique, épique, dramatique, en y joignant le roman, cette forme mixte qui admet toutes les autres , et qui semble à certains moments destinée à les remplacer.

Tous les successeurs de Pétrarque, grands et petits, cultivent après lui la canzone et le sonnet et couvrent l’ilalie de leurs productions lyriques. Le fond est le même; l'expression ne change guère. C’est toujours l’amour, qui ne manque jamais quand tous les autres sujets manquent, seulement do plus en plus sensuel , de plus en plus dépouillé de ce voile idéal et mystique dont il s’enveloppait dans Pétrarque. Le matérialisme, qui, à celte époque, corrompt les mœurs et amollit les âmes, se. traduit naturellement dans

ces courts poèmes, inspires à toute heure par les mille hasards et les mille ratlincments de la galanterie méridionale. Aussi l'affectation, le faux goût, le style tourmenté, se substituent peu à peu à la délicatesse ingénieuse , à la pureté , à la grâce, et l'on aboutit vers le dix-septième siècle au Marini et à Chiabrera, c’est à dire, avec le premier à la prétention et à la manière, avec le second à l’imitation tout artificielle de Pindare et d’Horace. 11 faudra venir à notre époque pour retrouver dans quelques poètes lyriques, comme Manzoni et Léopardi, le souffle religieux et le sentiment patriotique, tout ce qui suscite et nourrit les mâles inspirations. Toutefois l’étude constante de la forme, même lorsqu'elle est vide, l’élégance habituelle du style, même lorsqu’il est recherché, l’abondance des images, empruntées les unes à la nature, les autres à la mythologie païenne, toutes ces qualités extérieures, précieuses au temps de la Renaissance, ont donné à la poésie lyrique italienne une influence très grande et très méritée sur le développement du style poétique dans toute l'Europe , particulièrement en Espagne et en France.

L’épopée italienne est célèbre, et c’est justice. Mais là encore c’est la forme qui domine et emporte le fond. Les poèmes romanesques du Boïardo, du Pulci, de l'Arioste, ne sont pas sérieux. Des fables, rien de plus. Le poète raille sa propre inspiration et rit le premier de scs personnages. Ces grands coups d’épée , ces fantastiques aventures , le poète du moyen-âge y croyait ; celui de la Renaissance nonseulement n’y croit pas , il ne veut pas que les autres y croient. Il proteste à sa façon contre, le passé et se fait le narrateur païen de traditions exclusivement chrétiennes. De la haine, point ; il y a pour cela trop peu de foi de

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part et d'autre. Il s'agit simplement de s'amuser soi-même en amusant le prince et sa cour, gens sceptiques, élégants, heureux de vivre, et d’ailleurs passionnés admirateurs de l'antiquité, qui riraient bien du poète s’il s’avisait de prendre au sérieux autre chose que son style. Ne lui demandez donc pas de peindre l’homme dans scs éternelles passions et la variété de ses caractères, d'exprimer de hautes pensées ou de profonds sentiments : demandez-lui de longs récits artistemenl tissus, des tableaux riants, des images brillantes , de gracieuses ou splendides descriptions , de fraîches couleurs, une fine et spirituelle ironie; demandezlui surtout ce talent merveilleux du style, celte forme souple, d'un mouvement si rapide et si vif, d'une harmonie si pleine et si pure, toutes ces perfections enfin dont se compose la poésie de celui que les Italiens, ces amants de la beauté, ont à bon droit surnommé le Divin! Tel est en effet l'auteur du Duland furieux. Inimitable artiste, âme bienveillante cl douce, peut-être en d’autres temps eût-il mis son génie au service de quelque grande idée ou de quelque forte croyance ; dans son époque il n'a pu que couvrir de fleurs les ruines de la patrie et de la liberté. Que lui faut-il après tout? Un toit paisible qui l'abrite, un rayon de soleil qui lui permette de chanter et d'aimer. Cependant il est moins insouciant qu’il ne le paraît, et l'on surprend dans ses œuvres plus d’une trace de souffrance.

Le Tasse, tout en suivant la voie frayée du poème chevaleresque , fait un vigoureux effort pour remonter aux sources de l’héroïsme chrétien ; aussi passe-t-il un jour pour fou, et peut-être le devient-il. Par le côté profond et vraiment inspiré de son œuvre, il était en désaccord avec son siècle; il dut être en proie à ces déchirements inlé-

rieurs (|iii conduisent trop souvent le génie jusqu’à la fulie. Son ùmc, d'ailleurs, notait pas assez fortement trempée pour y résister. C'était presque par hasard qu’il avait pénétré dans l’esprit religieux do son sujet. Trop jeune, lors qu’il le conçut, pour le maîtriser et lui imprimer cet indestructible caractère d’unité personnelle qui éclate dans I Iliade et dans la Divine Comédie , il flotta entre l’imitation énervante de l'épopée romanesque cl l’inspiration plus énergique et plus saine de la muse antique. Lui-mêine avait conscience de sa faiblesse. Il se plaint quelque part d'avoir connu les livres avant la vie. Boileau n’était donc pas si injuste quand il parlait du clinquant du Tasse. Avec ce bon sens supérieur qui, chez lui, va bien près du génie, il avait senti dans la Jérusalem délivrée ce défaut d’harmonie et d'équilibre , en partie voilé aux yeux des contemporains et de la postérité par les éclatantes beautés du style. Le Tasse est encore un artiste comme l’Arioste, et c’est par là que s’explique son succès en Italie, contesté cependant au début , de même que son succès au dehors s’explique par le caractère éminemment chrétien de son su jet et ce désintéressement, hélas I trop facile à un Italien, qui lui a fait choisir pour héros Godefroy de Bouillon , un homme également étranger à sa race et à son pays. On m’objectera Renaud ; mais Renaud , imité du Roger de l'Ariosle, n’est que le héros romanesque, le fil par lequel la Jérusalem délivrée se rattache le plus directement au Iloland Furieux.

Ainsi, même dans ce majestueux sujet des Croisades, digne du génie d’Homère et de Dante, et dont le génie du Tasse n’était pas indigne, on retrouve l’empreinte fatale d’une époque sans foi religieuse ou politique, d’un pays

qui n'a plus el n’a jamais pu peut-être ni nationalité ni véritable liberté, d'un peuple dont toutes les aspirations sont tournées vers le plaisir ou vers l’art , autre espèce de plaisir, d’une essence seulement plus délicate et plus pure. Si grand artiste que l'on soit, et le Tasse est grand artiste, on n’est pas impunément l’esclave harmonieux d’un petit despote de Ferrarc. Au reste, suivant une pente naturelle, le poème épique en Italie se dégrade comme la poésie lyrique. On avilit commencé par admirer l’Arioste et le Tasse , on s’enthousiasma bientôt pour Marini, qui prouvait incontestablement sa supériorité, puisqu’il chantait en quarante mille vers les amours de Vénus et d’Adonis !

Les mêmes causes qui ont donné à l'Italie le poème romanesque l'ont empêchée d'avoir un théâtre original. Au poème dramatique la forme ne suffit pas ; il lui faut la continuité de la tradition et l’unité du génie national. Eschyle, Sophocle, Euripide reflètent la Grèce; Shakspeare, l’Angleterre ; Lope de Vega et Laideron , l’Espagne ; Corneille , Racine et Molière, la France. L'Italie, morcelée en petits états, soumise d'ailleurs aux caprices divergents de ses princes, n’a ni un fonds d’idées communes, ni des tendances uniformes, ni ce centre d'activité intellectuelle et morale qu’on nomme une capitale, toutes conditions sans lesquelles il n’y a pas de théâtre possible. Ce n’est pas du premier coup qu’une nation arrive à former un Sophocle, tin Shakspeare, un Molière. Il est besoin, pour atteindre ce résultat, des efforts successifs de plusieurs générations, d'un enseignement pratique non interrompu, d'une série de tentatives dans la même direction et vers le même but, enfin de cette sagace observation de la vie , unie à cette soudaineté de

mouvements dont le vrai génie dramatique ne peut se pas-

ser, et qu'il ne rencontre nulle part, si ce n’est dans le tumulte de ces grandes cités oii s’élaborent les destinées du inonde.

L’Italie, à proprement parler, n’a donc pas de théâtre: elle n’a même pas des poètes dramatiques, mais seulement des écrivains qui composent des tragédies et des comédies, pour la plupart imitées des anciens, comme Machiavel, l’Arioste, l’Arétin, le Trissin et beaucoup d’autres. En un mot, elle confond, dès l’origine, la forme dramatique avec la poésie dramatique, ce qui prouve manifestement que son génie ne l’entraîne pas de ce côté.

Je ne pense pas qu’on puisse m’opposer Alfieri, dont les tragédies raides, monotones, rectilignes, géométriques, pour ainsi dire, me semblent, malgré d’incontestables beautés de sentiment et de pensée, n’avoir de véiitable originalité que l’énergique concision du style ; encore moins le vénitien Goldoni, fécond et médiocre imitateur de la comédie française, non plus que Carlo Gozzi, cet autre vénitien qui eut l’esprit pourtant de mettre à la scène les contes des Mille ti une Nuits, seul genre de spectacle réellement approprié aux goûts et aux mœurs de sa république dégénérée. Le seul dramaturge italien , c’est le poète impérial Métastase Celui-là sut trouver la veine nationale. Rien de fort, rien de profond , rien de vrai , rien de large dans la peinture des passions et des caractères ; mais des cadres ingénieux . des vers élégants, un style d’une harmonie parfois ravissante, appelant la musique qu’au besoin il pourrait suppléer, voi là ce qui devait charmer et charma en efTet les Italiens du dix-huitième siècle. L’opéra est le dernier mot de la poésie dramatique en Italie. De la musique pour exalter les sensel engourdir les âmes, — car la musique , livrée à elle-même

cl cultivée pour elle-même, ne produit pas d'antre effet — cela convient également aux oppresseurs et aux opprimés , aux tyrans et aux esclaves.

Quant au roman, tel il débute avecBoccace, tel il se prolonge jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Sous la forme du conte on de la nouvelle , tantôt gai , railleur , égrillard, satirique même, tantôt intéressant et pathétique , il met en circulation une quantité prodigieuse de faits réels ou fictifs, et défraie d'ingénieuses inventions tous les conteurs et la plupart des dramaturges de l'Europe. Il a un autre mérite, c'est d’avoir puissamment contribué, par le Décaméron, à développer les formes si larges et si belles de la prose italienne, et conséquemment d'avoir influé sur les progrès de la prose espagnole et française.

Ainsi, toujours et partout, on voit l'Italie remplir le même rôle , s'acquitter à merveille de la mission qu’elle a reçue. Elle initie les nations modernes à l'amour et à la connaissance du beau , elle leur fournit des modèles dans tous les genres, elle invente ou répand à leur profit des fables, des cadres de poèmes ou des formes de style. Si donc parfois on se prend à regretter qu'elle soit trop artiste, trop éprise de la beauté pure, trop peu soucieuse de la vérité inaltérable et profonde, on n'a qu'à songer aux talents qu’elle a déployés, aux services qu’elle a rendus , pour n’éprouver plus aussitôt qu’un vif sentiment d'admiration et de reconnaissance.

On serait tenté de croire, quand on s'en tient à la superficie, que l’Italie et l’Espagne, ces deux branches principales du génie méridional , qui semblent sorties du même tronc, ont poussé dans la même direction, porté les mêmes

fruits annoncés par les mêmes fleurs. Au fond rien de plus divers, je dirais presque rien de plus contraire que l'esprit de ces deux peuples , qui devaient se rencontrer toujours sans jamais se confondre. Dans l’un et dans l'autre on sent, il est vrai, circuler cette sève abondante qui anime et colore toutes les œuvres écloses sous le soleil du midi, cette chaude lumière qui donne un si puissant relief aux contours du paysage comme à la physionomie de l'homme: mais si on les observe avec attention, si on les suit surtout dans leur histoire, on voit jaillir de toutes parts les différences et les contrastes.

L’Italie, telle que je viens de la montrer, enthousiaste de la beauté, merveilleusement douée pour tout ce qui tient à la forme et au style, accomplit une œuvre nécessaire, c’est à dire universelle. L'Italie est classique ; en d'autres termes, l’Italie n’est pas seulement italienne, elle est humaine. L’Espagne est avant tout espagnole. L’esprit antique n’a fait que l’effleurer en passant ; elle a scs racines au cœur du moyenâge, et quand autour d’elle tout se passionne pour la poésie païenne et ses ingénieuses fictions , elle reste chrétienne dans sa littérature et dans ses arts , elle reste elle-même. Elle est romantique. Façonnée à la guerre, habituée à l’action par ses longues luttes contre les Maures, à peine les at elle chassés de son sol laborieusement reconquis, elle passe les mers, court découvrir un nouveau monde, va porter dans la jeune Amérique son esprit ardent , aventureux, épris de sa propre valeur et de sa propre gloire, et rapporte de ses courses lointaines des trésors qu’elle prodigue, et des chants brillants qu’elle sème à tous les échos.

On ne peut , certes , contester à la poésie de ce peuple une physionomie tranchée, un caractère original. Vive, fé-

coode, inépuisable, peu soucieuse des règles et de la sévère beauté des formes, la muse espagnole prend tous les tons, aborde tous les sujets, tour à tour douce, gaie, tendre, railleuse, énergique, grandiose, rarement profonde, et, même lorsqu’elle s'égare, ce qui lui arrive souvent, rencontrant encore d'heureux hasards tout en ne suivant d'autre loi que sa capricieuse fantaisie.

Si vous ignoriez tjue l’Espagne est exclusivement catholique et vit sous un gouvernement absolu , vous l'apprendriez bientôt en lisant ses poètes. L'inquisition, ce redoutable instrument du catholicisme espagnol et de la royauté espagnole, comprime l’essor de la pensée, détruit dans son germe toute velléité d'indépendance et ne permet qu'à l'imagination d étendre largement son vol Aussi abuse-t-elle souvent de la liberté qu’on lui laisse. Se sentant reine, elle se donne toute carrière et s'inquiète assez peu, pourvu qu'elle produise, de ce que nous nommons en France la vérité et la raison. Mais, si elle peut tout oser, c’est à la condition cependant de ne point franchir les limites où l'Inquisition la renferme, et de ne toucher ni à la royauté ni à l'Eglise. Le poète espagnol , que n'entrave aucun dogme poétique , est retenq dans la rigueur du dogme religieux comme dans un cercle de fer. Il ne discute pas, il croit. Hier encore, sous la cql|q d'armes du soldat, ne faisait-il pas aux Musulmans une guerre acharnée, W s’est développé eet héroïsme presque féroce dont il est apiiqé et dont il anime ses personnages? Ou puiserai t-il, je ne dis pas la liberté, mais le besoin de la controverse ou de la discussion? L’Evangile était naguère en face du Coran ; Rome est aujourd'hui en face de Luther. En de miles circonstances le symbole devient la chose principale. Ainsi, quand le sol de la patrie est envahi, on oublie toutes

les dissidences- pour se serrer autour du drapeau commun. Le drapeau de l'Espagne , c’est la croix. Il y aura donc en Espagne des fanatiques et des mystiques; des sceptiques ou des hérétiques , il n'y en aura pas. Peu d’hommes , même les plus distingués, se refuseront le plaisir d'assister, comme à un spectacle , à ces abominables auto-da-fé , où le peuple vient retremper dans le sang l'ardeur de sa farouche croyance. Aussi doit-on médiocrement s’étonner de voir les poètes espagnols déployer, dans la peinture de certaines passions et de certains caractères , une énergie sauvage, une inflexibilité, ou , pour mieux dire, une cruauté froide et sanguinaire, dont personne autour d'eux ne s’émeut ou ne se choque. L'Inquisition applaudit à des mœurs qui sont les siennes, et la royauté elle-même, la loi vivante, descend parfois de ses hauteurs pour venir à la fin d'un drame donner à un sujet ce terrible conseil qui termine le Médecin de son honneur.

J’ai parlé plus haut de la poésie du Romancero. C'est la vraie poésie lyrique de l’Espagne, car elle est populaire, et vient en droite ligne du moyen-âge , non pas toutefois de celui que j'ai essayé de peindre sous son caractère européen , mais du moyen-âge espagnol , dont le héros est ce Cid Campeador tant admiré chez nous, grâce à Corneille. Quant aux autres formes lyriques, les unes importées d’Italie, comme le sonnet et la caneton, les autres imitées des Grecs et des Latins, comme les combinaisons variées de l’ode proprement dite, elles ont encore pris la saveur du sol où elles ont germé, la couleur du ciel qui les a vues croître. Louis de Léon trouve le moyen d'être catholique en imitant Horace; Herrera, de rester espagnol en copiant la Bible. Les sujets mystiques que traite le premier, les

grands faits contemporains qui inspirent la second , vont également au génie de l'Espagne , tout à la fois dévot et guerrier, exalté et personnel.

Même caractère dans l'épopée. Elle est dévote ou guerrière, souvent l’une et l'autre, et toujours profondément espagnole. Pour rester nationale , elle oublie d’être chrétienne ; elle se condamne à n’être qu'un récit épique , non une épopée. Je ne connais qu’un seul poème moderne fondé sur un fait national, qui ait mérité à certains égards une renommée universelle. Ce n’est pas la .4raueana de Ercilla, trop particulièrement espagnole pour intéresser tout le monde, malgré ses beautés de style et l’allure parfois si noble et si fière de sa poésie ; ce sont les l.usiades, de Camoens. C’est une épopée historique, brodée de mythologie, ancienne et moderne, où l'on chercherait vainement le caractère original des grandes créations, le vivant tableau de la nature et l’énergique peinture de l’humanité , mais qui vint à son heure, au moment où le Portugal allait s'éteindre après un rapide éclat, ni trop tôt, car le poète n'eût pu célébrer ce qui n'existait pas encore, ni trop tard, car la sombre figure de Philippe II , maître de Lisbonne , eût suffi pour glacer en lui toute inspiration. Ce n'est pourtant pas, je crois, par son côté portugais que le poème des Lusiades s'est conquis une place honorable un peu au-dessous de la Jérusalem, délivrée ; c’est par son côté incontestablement européen, c’est à dire chrétien. Le premier des poètes modernes, Camoens chanta avec génie les. grands voyages de découvertes qui signalèrent la fin du quinzième siècle, brillantes entreprises de l’esprit méridional où le portugais Vasco de Gama, où le Portugal tout entier prit une large et glorieuse part.

Le genre dramatique est de tous le plus fortement empreint de l'originalité propre au génie espagnol. Il n’est pas seulement resté populaire d'intention ou de volonté, il l’est de fait, il l’est d’origine. On essaie bien au seizième siècle, pour satisfaire à l’esprit du temps , quelque chose d'analogue à la tragédie classique, telle quelle s'ébauchait en Italie et en France ; mais Lope de Yega déclare bientôt, dans son Art nouveau de faire des Comédies, que pour composer il faut commencer par enfermer les règles sous un triple verrou, principe de liberté dramatique qu’il pratique lui-même avec conscience. Le mystère ou plutôt la moralité du moyen-âge se continue directement dans les autos sacr amentales, et la nouvelle de la Renaissance s’installe dans la comédie, quelle domine en lui prêtant ses sujets, ses personnages, ses intrigues et ses aventures, tandis que la romance lui donne son langage et ses formes poétiques.

Si l’écrivain touche à l’histoire , et il y louche souvent, surtout ù celle de son pays, ne craignez rien pour sa liberté. L'histoire ne le gêne pas. Elle devient entre ses mains un je ne sais quoi sans nom où ne se montre clairement qu’une chose, l'Espagne avec tous ses préjugés et toutes scs passions. De la vérité historique, qui s’en soucie en Espagne? Des intérêts de la royauté et du catholicisme, soit; du succès, qui ne s'obtient qu'en flattant les mœurs nationales, soit encore ; mais le dramaturge espagnol a bien autre chose à voir dans l’histoire que l’histoire elle-même et l’humanité qui s’y reflète : il y voit sa personne.

Cervantes avait donné au drame une couleur épique, trop sérieuse peut-être et trop grave pour être imitée . mais qui ouvrait à la scène espagnole un large horison. Il échoua. I.ope de Vega aima mieux le roman, qui est d’un abord plus

facile, et Calderon lit entrer dans ses pièces toute la foi religieuse, quelquefois même tout le fanatisme de son pays. Avec un tel système on est spirituel et fécond, comme le premier, idéal et catholique, comme le second ; mais on n'est jamais humain comme Sophocle, Shakspcare ou Molière.

L’Eglise en Espagne se conduisit envers le théâtre comme elle l'avait fait partout au moyen-âge; loin de le proscrire, elle s'en empara. L’un des premiers dramaturges espagnols, Lope de Rueda, un simple artisan, acteur de plus, fut enterré dans la cathédrale de Cordoue. Qui ne reconnaîtrait là l'Eglise, mettant dès le début la main sur le drame, et inhumant en pompe la liberté de penser avec les restes du pauvre batteur d’or?

Lope de Vega et Calderon appartiennent à l'Eglise , l’un d’eux même à l’Inquisition. Il en est ainsi de la plupart des autres. Pour être plus sûre d’eux, l’Inquisition les attire, leur offre honneurs et dignités, leur insuffle son esprit, et leur permet alors de dire tout ce qu’ils veulent, car ils no veulent maintenant que ce quelle veut. Cet empire de l’Eglise sur le drame se remarque dans les moindres choses. Les pastorales dramatiques n’y sont pas , comme en Italie, destinées à l’amusement des grands, des gens de cour, des oisifs; elles ont, presque toutes du moins, une destination spéciale, toute religieuse et populaire. Elles servent aux fêtes de Noël dans des spectacles pieux qui ont pour motif principal la naissance du Christ et l’adoration des Mages.

En résumé, où l’idée n’est pas libre, elle cède la place à I imagination ; où l’imagination ne s’appuie pas sur l’étude de la vérité, elle n’est que la fantaisie. Les cachots de l’Inquisition effarouchaient l'idée; les habitudes de l’esprit méridional repoussaient la méditation. Le drame espagnol,

ne pouvant être ni philosophique ni humain, fut espagnol. Telle est la cause principale des éternelles redites de ces poètes , en apparence si féconds , de cette tendance au procédé, naturelle sans doute à tous les théâtres , mais plus sensible peut-être dans le drame romantique de l’Espagne, condamné à reproduire la seule Espagne , qu’elle ne l'est sur la scène classique, plus renouvelée par la méditation, et sachant déguiser à force d’art l’imitation de soi-même et des autres.

Ayant parlé ailleurs de Cervantes, je dirai peu de chose du roman espagnol. Là, comme au théâtre et pour les mêmes causes, c’est la fantaisie qui domine. Chevaleresque , pastoral, humoristique, picaresque , sous toutes ses formes on aperçoit la fantaisie, cherchant plus, dans la composition, les aventures que les caractères , et dans les caractères , la singularité que la vérité. Au reste, le prodigieux développement de la littérature romanesque, si énergiquement bafouée dans le Don Quichotte , correspond au déclin de l’héroïsme en Espagne, et semble annoncer la période décroissante de cette puissance, qui parut un instant si redoutable et s'affaissa si vite. Cervantes n’a pas, comme on la dit, tué l'héroïsme espagnol; il n'en a ridiculisé que l’ombre. Il était lui-même d’une nature trop héroïque pour s’y méprendre.

Quoi qu’il en soit, le despotisme inquisitorial et royal produisit son effet. La nation , privée d’idées , saturée de romans et de comédies, à force de lire et de voir représenter des choses impossibles, finit par n’en plus savoir faire de grandes. Riche de l’or du Nouveau-Monde , elle oublia que le travail seul, chez les peuples comme chez les individus, combat victorieusement la pauvreté. Quand on n à

pas l’art, comme l'Italie, quand on n’a pas la pensée, comme la France, ou l’aclivité persistante, comme l’Angleterre, on peut avoir dans le monde des intelligences et dans celui des faits une prépondérance passagère; on ne fondera jamais rien de durable. Or, l’Espagne n’a pas d’idées; elle n’a que des passions. Voilà pourquoi son influence, en littérature comme en politique, a disparu si promptement.

France.

La Fiance, avant 1789, est catholique et monarchique comme l’Espagne; mais elle l'est d'une autre manière. Aussi y a-t-il autant de différence entre le génie des deux littératures qu'il y en a entre le Parlement et l'Inquisition, entre Louis XIV et Philippe II. Au rebours de la poésie espagnole, la poésie française repousse, dès le seizième siècle, l'esprit du moyen-âge pour respirer le souffle vivifiant de l’antiquité. De ce passé plus récent, quelle oublie, elle ne garde que le sentiment chrétien, partout visible dans nos grands poètes, et partout dégagé de ce caractère exclusif qui, chez les poètes espagnols , le rétrécit en l’exaltant. C’est que le catholicisme de Bossuet, de Bourdaloue, de Fénélon, de Massillon, ne croit pas seulement, il pense. Sous l’impulsion de Descartes, ce Luther de la philosophie moderne, il cherche à concilier la raison et la foi, comme la poésie de

Boileau , de Molière el de Racine poursuit partout l'union harmonieuse de l’imagination et du bon sens. D'ailleurs , le protestantisme^ pénétré de bonne heure en France, où il est devenu un parti puissant. Il en est résulté une polémique ardente et des luttes terribles, qui n’ont pas été stériles, car ce choc d'idées a produit chez nous le plus précieux des biens, l’habitude d'avoir une pensée et de l'exprimer.

Pendant près d’un siècle, de 1598 à 1685, il y eut en France quelque chose qui ressemblait à la liberté de conscience, et la révocation de l'Edit de Nantes ne fut qu’une de ces violentes réactions qui perdent toujours la cause qu’on veut sauver. Il était trop tard pour ramener les espritsau joug théocratique, ce à quoi nul, après tout, ne songeait, pas même celui qui ordonnait ou permettait les dragonnades, ce roi trop dévot pour ne pas subir l’influence de son confesseur , mais trop jaloux de son autorité pour accepter celle de Rome.

En religion, Bossuet, interprète de l'Eglise de France, plaçait le concile au-dessus du pape; en philosophie, Des cartes prenait pour base la conscience; en poésie, Boileau demandait aux anciens la règle du beau et lui donnait la forme souveraine du sens commun. A notre point de vue, ces trois faits, en apparence si différents, ont la même valeur el la même portée. Ils accusent la prédominance du général sur le particulier, de l’impérissable sur le transitoire, de la tradition humaine sur l’imagination locale. I.e concile, ce n’est plus l'autorité infaillible d'un seul, c'est la suprématie de tous en matière religieuse; la conscience, ce n’est plus l’homme de tel temps , de tel pays , de telle caste, de tel culte; c'est l'homme de tons les temps, de tons

les pays, de toutes les castes, de tous les cultes ; l'antiquité reconnue comme maîtresse dans le domaine de la poésie, ce n'est plus le goût d'une nation qui n'écoute, n'aime, ne chante que soi ; c'est l’art substitué au caprice , c’est , pour mieux dire, l’esprit humain retrouvant ses trésors longtemps enfouis et leur imprimant une nouvelle puissance avec une nouvelle forme.

Ainsi , tout concourt à faire de l'universalité et de la profondeur dans la peinture de l'homme le caractère principal de l'originalité française, et si le catholicisme par lui-même n'y a pas une part très active, du moins il n’y met pas d'entraves, tant il a reçu, comme tout le reste, l’empreinte de l'esprit français.

Un autre caractère de l’invention originale en France, c’est l’unité. Celui-là, elle le doit en partie aux institutions politiques, c’est à dire à la royauté, qui finit chez nous par tout absorber.

Cette unité, si forte en littérature aussi bien qu’en politique, on la trouve partout dans les œuvres de nos poètes et de nos prosateurs. Que ce soit une comédie de Molière, une tragédie de Racine ou une fable de La Fontaine, il n'y a pas à s’y tromper, elle est une, une et simple comme les * ouvrages les plus parfaits de la nature. C'est de l’art à sa plus haute puissance, mais de l’art pour le moins aussi instinctif qu’appris ou cherché. Tous ces grands hommes connaissent les modèles antiques et les imitent ; ils le peuvent; ils ont commencé par étudier l'homme et par se savoir eux-mêmes. Unité dans la conception, unité dans le dessin, unité dans la couleur, ces trois choses ne se rencontrent pas seulement dans chaque œuvre et dans chaque poète, mais dans tout l’ensemble de notre poésie et même de notre

littérature. Que ce soit là un instinct propre à notre nation , rien de moins contestable ; mais on ne peut y méconnaître l'action de la royauté , surtout au dix-septième siècle, où elle a pour représentants Richelieu et Louis XIV, deux hommes également avides, chacun dans sa sphère, de l’éclat du pouvoir autant que de sa réalité. Tous les deux, l'un en faisant tomber les dernières têtes féodales, l'autre en absorbant la noblesse dans les splendeurs de sa cour, accomplissaient l'unité de l’esprit français non moins que l'unité de la monarchie. Tuer ou effacer en politique des individualités trop puissantes , cela n'équivaul-i) pas , en poésie, à faire disparaître ou du moins à amoindrir les originalités trop tranchées? Il y a, du reste, dans le pouvoir souverain, quand il brille solitaire et incontesté, une sorte d’attraction qui fascine les plus grands esprits ou agit sur eux à leur insu. On ne trouverait nulle part ni la dignité soutenue, ni les formes polies de notre littérature monarchique , ni surtout cet idéal particulier de majesté et de grandeur, qui n'est pas seulement chez Corneille ou Racine, mais chez Voltaire lui-même, dont les yeux perçants n'apercevaient plus cependant que l’ombre avilie du grand siècle.

Il est bon d'observer qu'en France la pensée jouit dans tons les temps d'une sorte de liberté relative. (Irâce aux habitudes d’une société élégante, et peut-être à un reste d’indépendance aristocratique, il fut toujours à peu près possible de tout dire, pourvu qu'on y mît de l'esprit, qu'on sût ménager certains points trop susceptibles et au besoin flatter habilement certains préjugés. De même qu'au moyenâge l'extrême grossièreté favorisait la licence et laissait passer la hardiesse impunie, au dix-septième siècle, et surtout

au dix-huitième, l'extrême politesse , fruit des mœurs monarchiques, devint le utile transparent et commode d'une atidace de pensée qui, aux approches de la Révolution, ne connaissait plus de homes. L'idée enfin, et l'art, qui lui sert de vêlement, en dépit d’un gouvernement despotique et d’une religion d’Etat, régnèrent ensemble sur la poésie française , indissolublement unis chez nos grands poètes , parfois séparés chez les autres , et lui assurèrent à elle-même l'empire intellectuel du monde.

La France n'a pas, ou du moins elle n’avait pas avant notre époque la haute inspiration lyrique. Son génie propre, dont la marque caractéristique est un ferme bon sens, peu favorable aux effusions de la sensibilité personnelle , y est pour beaucoup sans doute; mais les institutions religieuses et politiques n'y sont-elles pas pour quelque chose?

L’Eglise gardait pour elle seule la poésie des croyances. Les poètes quelle produisait ou quelle attirait à elle, abl»é> de cour pour la plupart, chantaient avec bien plus de succès l’amour des sens que l'amour divin, et Malherbe, san« être trop injuste , pouvait préférer la soupe de Desportes à ses psaumes. Malherbe lui-même était-il bien inspiré par le sentiment religieux quand il traduisait ou imitait la Bi ble? Non, il cherchait un prétexte pour combiner des strophes harmonieusement régulières, et on l'eût bien étonné si on lui eût demandé davantage. C'est aussi tout ce que voulait J. -B Rousseau, dont les Gloria l'air i sont restés justement célébras comme le correctif et l'explication nécessaire de ces odes prétendues religieuses et qui ne sont guère que froidement élégantes. Les chœurs tant cités à'Esther et iVAthalie, si beaux qu'ils soient, nie frappent bien pins, je dois l’avouer, par leur coté dramatique que par leur côté

lyrique, et il leur manque, à ce qu'il me semble, cette inspiration profondément personnelle sans laquelle il n’y a pas de véritable lyrisme. Encore une fois, je pense que l’esprit national a la plus grande part dans ce fait ; mais je ne puis m’empêcher de croire que la prudence habituelle de l'Eglise catholique n’y est pas étrangère. J'en dis autant de l'esprit monarchique, il ne peut avoir par lui-même aucune action salutaire sur le développement du génie lyrique. Quelques odes de circonstance, quelques sonnets tlalteurs, voilà tout au plus ce qu'inspire la royauté; œuvres sans portée et sans puissance, parce qu’elles n’ont pas leurs racines au fond des cœurs. Ce qu'il faut pour mettre en mouvement les plus nobles fibres de l'âme, c'est la religion, c’est la patrie, c’est la liberté, c'est l'amour, sentiments toujours jeunes, les seuls qui vibrent en noies éclatantes ou profondes sur les cordes de la lyre.

I ne cause encore qui empêcha en France cet élan spontané de la poésie qu’on appelle lyrisme, c’est la discipline des intelligences, l’obéissance à la règle, qu’il fallut bien accepter dans une société sans liberté politique ni religieuse, qui cependant ne voulait pas abdiquer le droit de penser. Or, l’inspiration lyrique a besoin d’indépendance plus encore peut-être que de liberté. En s’enchaînant soi-même au joug des convenances , on s’interdisait le libre essor de l'âme. Ce que rien ne pouvait glacer, ce que rien ne pouvait tarir, ni la sévérité du dogme, ni le despotisme de la royauté, c'était cette veine de poésie douce, vive, simple, gracieuse, qni traverse, toujours abondante et toujours fraîche, les di vers siècles de notre littérature, depuis Charles d'Orléans et Villon jusqu’à nous, et qui semble une des plus pures émanations du génie grec.

Tout le monde sait que les Français n'ont pas la tète épique. C’est là une vérité devenue banale et que je ne veux pas trop contredire. Je ferai cependant une observation. On oublie, il me semble, les épopées chevaleresques du moyenàge, qui ne sont pas plus loin certainement de notre dixseptième siècle que les poèmes d'Homère ne l'étaient du siècle de Périclès. Or, Athènes, qui avait un Eschyle, n'eûtçlle pas pu avoir un Homère? Autre temps, autre poésie. Ce n’était pas Homère qui manquait; il avait un autre nom, il s’appelait Eschyle , comme Eschyle, quatre siècles plus tôt, se fût appelé Homère. Je no sais si je me fais illusion, mais je me ligure que Corneille et Racine, dans une autre époque plus héroïque et plus naïve, n'eussent pas eu beaucoup plus de peine à construire une vaste composition épique qu'ils n’en ont eu à créer leurs chefs-d'œuvre dramatiques. Question de temps, non de génie ; je pourrais ajouter aussi : question religieuse et politique.

Si le mouvement protestant eût triomphé en France comme il a triomphé en Angleterre et en Allemagne, nous aurions eu peut-être, comme l'Angleterre et l'Allemagne, une épopée biblique, un Paradis perdu ou une Messiade, un Milton ou un klopslock. Au lieu de cela nous avons une Henriade, fondée sur un fait exclusivement français, c’est à dire d’une unité restreinte et locale, non de cette majestueuse unité qui embrasse toute la pensée chrétienne. Au reste, quelque pauvres qu’aient été nos tentatives épiques, elles trahissent avec évidence le double mouvement des idées catholiques et des idées protestantes. Ici du Bartas cl sa Semaine, qui annonçaient .Milton et le Paradis perdu, Coras et ses ridicules poèmes empruntés à la Bible, Jonas. David, etc. ; là, une longue série de poèmes tout à la fois

monarchiques et catholiques, le Claris, de Desmarest, l'Alarir, de Scudéry, la Purclle, de Chapelain, le Saintl.ouis, du père Lemoine, et d’autres encore, justement frappés par Boileau, puisqu'ils manquaient de génie, tous remarquables par l'imitation de la Jérusalem délivrée, dont le succès les rendait inutiles oti impossibles, et par le choix décevant, mais fatal, d'un sujet purement national. Après les poèmes catholiques de Dante et du Tasse, il n’y avait plus rien à tenter en ce genre; la Bible seule, interrogée avec passion par une foi nouvelle, pouvait de ses sources profondes faire jaillir une inspiration assez forte pour soutenir ie fardeau d'une épopée. Ainsi, en France, l'épopée avorta, non, je le crois, parce que les Français n'ont pas la tète épique, mais parce que les conditions de leur existence politique et religieuse les poussaient dans une autre voie, ou, pour mieux dire, détournaient vers la forme dramatique tout ce qu’il y avait en eux de qualités vraiment épiques.

Notre tragédie, en effet, tient beaucoup de l’épopée. Cette manière large de poser les caractères, cette étude vigoureuse des passions, cette vérité idéale, qui distinguent nos grands tragiques, tout cela vient en droite ligne d’Homère, en passant toutefois par Sophocle et Euripide. Je ne puis m'empêcher de voir dans les beaux drames de Corneille et deHacine les chants isolés et sans lien apparent d’immenses poèmes, dignes par la grandeur majestueuse du style et la peinture générale de l’humanité de prendre place à côté de Y Iliade et de Y Odyssée. Si elles sont françaises de vêtement, pour le fond elles sont largement humaines et remplissent la plupart des conditions d’universalité que l'épo|>ée réclame.

Dans les qualités réelles de la tragédie française, comme dans ce qui lui manque, on peut soupçonner, sinon toujours définir l'influence exercée par les institutions politiques et religieuses. L’unité de la composition, l'ordre et la régularité des parties, la noblesse souvent un peu raide des personnages, l'élégance soutenue du style, l’absence absolue du peuple et des sentiments populaires, voilà en quelques mots, si je ne me trompe, la part de la royauté. Si l'on veut savoir celle de la religion, il faut, après avoir lu la Dévotion à la Croix ou quelque draine analogue de Laideron, lire le Polyeucte de Corneille. Pour n 'être pas révolté par le premier de ces deux drames, il est indispensable d’être ne à Madrid ou à Séville ; pour comprendre et admi rer le second, il suffit d’être homme et de croire à la puissance du sacrifice. Là, le sentiment religieux disparaît presque tout entier, absorbé dans un lugubre fanatisme; ici, il s'élève à une hauteur où, quelle que soit la croyance particulière, on ne peut plus apercevoir que la sublimité du martyre. Sans parler d'Eslherel d ’Athahe, où la poésie biblique se montre à nous si claire et si pure, Voltaire lui-même, peu croyant, comme chacun sait, a trouvé dans plusieurs de ses tragédies des accents admirablement religieux, qui vont à tous les cœurs, parce qu'ils conviennent à toutes les consciences. Ne serait-ce pas qu’il y a dans le christianisme de Corneille et de Racine plus de philosophie qu’ils ne s'en doutent eux-mêmes, et dans la philosophie sceptique de Voltaire plus de christianisme qu'on n’est en général tenté de lui en croire.

Quant à la comédie, elle put, avec Molière, frapper la fausse science dans les médecins, la fausse noblesse dans les marquis, la fausse dévotion dans Tartuffe. Elle fit la

guerre au profit de la royauté contre l'aristocratie , et la royauté la paya momentanément en indépendance. Toutefois, hors cette exception, elle dut se borner à peindre les mœurs, à ridiculiser les vices, à esquisser des raractères, sauf à prendre sa revanche dans les allusions, genre de combat très meurtrier chez un peuple qui sait, comine le peuple français, tout comprendre à demi-mot. Mais pour juger clairement de l’œuvre qui s'accomplissait au théâtre aussi bien que dans la société, il faut passer sans transition de Molière à Beaumarchais. A l’un la monarchie lâchait un peu les rênes, sûre de sa force encore intacte; l’autre la contraignait insolemment à se laisser bafouer par lui. L’heure était venue où toutes les vieilles institutions allaient disparaître Jusque là elles avaient imposé au théâtre une réserve rarement démentie, et l’avaient maintenu dans l’observation générale des travers sociaux, en lui interdisant les questions spécialement religieuses et politiques. Désormais il échappait à leur puissance. .Ni la royauté ni l’Eglise ne pouvaient plus, a la fin du dix-huitième siècle, se protéger contre des poètes qui daignaient à peine couvrir leurs attaques les plus audacieuses d'un voile à chaque instant déchiré de leurs propres mains.

Le roman est soumis aux mêmes influences que le théâtre, ot les causes qui agissent sur l'un agissent aussi sur l’autre. Plus libre seulement du joug des convenances, sans l'être davantage de l’autorité qui surveille toutes les expressions de la pensée dans un état despotique, le roman aboutit plus aisément que le théâtre à la licence, même la plus effrénée. Il échapfie à la réprobation dont les hommes assemblés ne manquent presque jamais de flétrir un outrage direct à la morale. S’il ne peut être à son grc satirique, il

devient, à la faveur même du despotisme, tout à la fois corrompu et corrupteur, et, comme il lui est aisé de se glisser furtivement dans la solitude, il trouve l'âme trop souvent sans défense contre ses poisons.

Telle est en peu de mots l'histoire du roman français jusqu à la révolution. Il avait montré, dès le début, ses véritables tendances avec Rabelais, cet admirable inventeur des formes de style les plus savantes et des fantaisies les plus profondes. Il était né pour fronder et pour détruire Sa grossièreté n'était qu’un passeport. Le masque du bouffon couvrait le visage d’un philosophe el d’un novateur.

I.e dix-septième siècle oublie Rabelais pour VAstre'e. L'est le temps où la royauté triomphante décourage les contradicteurs et laisse au romancier tout loisir pour raffinerie sentiment et quintessencier l’amour. La galanterie régne, élégante et line, dans le roman comme dans la société. Le dix-huitième siècle arrive, le roman reparaît sous ses véritables traits. La première partie du Gil lilas est publiée l’année même de lu mort de Louis XIV. Dès lors les pouvoirs publics, comme dans l’enivrement du vertige, permettent au roman la corruption, fût-elle aiguisée de hardiesse philosophique Ils jouent avec l’arme qui va les tuer. Nous viendrons bientôt à Candide en traversant les Lettres persanes, et les romans impudiques de Crébillon fils auront pour lecteurs empressés des grands seigneurs et des abbés, soutiens dégradés de deux institutions qui s'écroulent, la monarchie et l’Eglise de France. Supposez la liberté politique et la liberté de conscience, vous aurez encore des écarts d'imagination , — il y en a toujours — mais vous ne verrez pas ce débordement de productions cyniques, et ce parti pris d immoralité auquel n'échappent pas même les

plus grands esprits de l’époque. Certes, dans une France libre, Voltaire n'eût pas écrit la Pucelle. Au reste, dès le milieu du dix-huitième siècle, une autre tendance commençait à se manifester. La Nouvelle Héloïse rappelait le roman dans la voie du spiritualisme, que devaient suivre bientôt après elle Paul et Virginie, Alala , lié né, Obermann.

Mais les temps sont changés ; de grands événements se sont accomplis ; la vieille société est morte, et tout le génie d’un grand homme qui voudrait la ressusciter à son profit, n'aboutit en définitive, malgré la toute-puissance de la gloire, qu’à donner par la législation une forme précise et une base durable aux libres institutions d'uue société rajeunie. Pendant vingt ans nos armées parcourent l'Europe, semant partout les idées françaises sur leur passage, et recueillant à leur tour, pour prix de leurs victoires et même de leurs défaites, de nouvelles idées, de nouveaux sentiments, de nouvelles images, dans ces sillons où elles ne croyaient voir peut-être que du sang ; et lorsqu’au jour de nos désastres les peuples étrangers passent sur notre territoire, ils y déposent des germes qui ne tardent pas à se développer. De ce grand choc de peuples, de celte lutte acharnée, qui semblait devoir être mortelle, il sort une harmonie plus large, plus sûre, plus belle, et la guerre qu’on accuse, hélas ! trop justement d’être stérile, cette fois du moins a été féconde, pour la philosophie, pour la littérature et pour les arts.

Ici il est impossible de méconnaître l’influence des événements sur le caractère de l’invention originale. L'imagination française, remuée par ces profondes secousses, charmée par la grande figure d’un héros, affranchie tout à la foi' des

entraves littéraires et des entraves politiques, ramenée au sentiment religieux par la liberté, et peut-être aussi par les souffrances du doute, renouvelée d'ailleurs et comme rafraîchie par l'étude des littératures étrangères, se transforme tout à coup, se déploie et prend son élan vers des régions inexplorées. Tout n’est pas gain cependant, il faut le dire, dans ces brillantes conquêtes, et l’éclat des acquisitions ne compense pas toujours la valeur des pertes. Autant, aux siècles précédents, la poésie française était calme, raisonnable, claire et précise jusque dans ses hardiesses, maîtresse d’ellemèine jusque dans la passion, ennemie des excursions hasardeuses dans le domaine de la fantaisie, autant, au dixneuvième siècle, elle est disposée à se montrer vague, ardente, rêveuse, parfois même violente, à s’éprendre des courses sans billet des aventureuses tentatives. Sous la discipline du passé, les caractères individuels, sans jamais s’effacer, se fondaient en nuances dans la couleur générale de l'ensemble, étemel grief de ces critiques qui reprochent à noire poésie classique sa monotonie, sans lui tenir compte de lu nécessité des circonstances, sans vouloir comprendre surtout que ce que chaque écrivain s'ôtait à lui-même d’originalité trop vive accroissait d'autant la puissance intellectuelle de tous. Aujourd’hui, plus de discipline, plus de règle, plus de frein. Chacun ne reconnaît que sot, chacun ne combat que pour soi. On se croirait revenu aux temps de la chevalerie errante. Il n’v a que des soldats, il n’v a plus d’armée.

Les poètes du dix-septième siècle n’obéissaient pas à uu chef, mais à la loi, et cette loi était le bon sens. En la suivant toujours, ils étaient sûrs de se ressembler, sans secoufondre, et combattaient vaillamment, mais avec sécurité,

autour riu drapeau commun. Aussi pendant celle période souveraine y a-t-il peu de romans et encore moins de lyrisme. Le roman, je l’ai dit plus haut, se dé'ûloppe au dixbuitième siècle dans la dissolution de l’ancienne société, «|u’i! accélère, et vient s’épanouir à notre époque, qu’il semble devoir envahir. Il rencontre en son chemin le lyrisme, né tout à la fois de l'émancipation civile et religieuse, des souffrances inséparables de toute transformation sociale, de l'inspirai ion solitaire des peuples du Nord, devenus nos modèles, et enfin du sentiment profond de l'individualité, réintégrée par la révolution dans ses droits légitimes. Si l’on ajoule la tendance de plus en plus prononcée des femmes à prendre une part active au mouvement littéraire, où elles ne peuvent apporter que les facultés qui leur sont propres , l'amour instinctif du roman, le besoin des émotions passionnées, l'analyse délicate du cœur ou l’effusion lyrique de la personnalité, on conclura naturellement que ce qui caractérise l’originalité de la poésie contemporaine, c'est ce qu'il est permis, je crois, de nommer l'élément lyrico-romanesqne.

Je confonds à dessein ces deux mots, parce que je trouve les deux choses qu’ils représentent partout réunies dans les créations de l’imagination poétique au dix-neuvième siècle. Ne sont-elles pas d’ailleurs fort semblables au point de vue psychologique et moral? Le lyrisme et le goût du romanesque ne naissent-ils pas de ce besoin de nos âmes qui nous attire vers l’inconnu? Le premier est plus noble, soit ; mais le second n'a-t-il pas aussi sa légitimité? Aux époques iiaoes, le romanesque n’esl autre chose que le merveilleux ; aux époques de dissolution et de renouvellement, dans Ifs siècles où l’esprit philosophique fait disparaître les sym-

boles, oii la science, par sa lumière positive, éclipse les lueurs mystérieuses du monde invisible, le merveilleux à son tour n’est autre chose que le romanesque. Or , nous sommes dans une de ces périodes, et tout ce que nous concevons, tout ce que nous accomplissons dans les régions de l’art et de la poésie, prend naturellement et presque fatalement des teintes romanesques , s’échappe spontanément en aspirations lyriques. Je ne fais point pour cela le procès à notre poésie moderne; je constate un fait, rien de plus. La France n’a pas à rougir, que je sache, de son dix-neuvième siècle littéraire. S’il y a eu quelques emportements, inévitables peut-être dans une crise révolutionnaire, il ne faudrait pas s’en alarmer outre mesure. Les excès passent; les fautes s'oublient; le bien reste, car la nature du bien, c’est d’être vivace, c’est d’être immortel.

Angleterre. — Allemagne.

Jusqu'ici j’ai cherché à définir les caractères de l’invention originale chez les nations du midi, où le protestantisme a rencontré, d'invincibles obstacles. La France me servira de transition pour passer aux nations du Nord, où le protestantisme , au contraire , s’est pleinement développé. La France, en effet, n’est pas seulement placée géographiquement entre le midi et le nord, elle l’est intellectuellement et moralement. Elle a subi l'inlluence de la Réforme, changeant bientôt, suivant ses tendances propres, l’esprit de rénovation religieuse en esprit philosophique. Calvin l'a remuée, mais c’est Descartes qui l’a façonnée.

A la Renaissance, l’Italie et la France sont rentrées dans la tradition humaine, la première par l’art, la seconde par l idée; l’Espagne est restée enfoncée dans le moyen-âge, que l'Angleterre et l’Allemagne ont en partie repoussé, en partie gardé. L’Angleterre et l'Allemagne, comme l'Espagne, sont

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