‹ Essais de Theorie et d'Histoire LitteraireChapitre 11 sur 38 · HO · texte numérisé non relu

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romantique.'. Ce qui domine dans les deux littératures, ainsi que dans les deux nations, c'est l'esprit individuel et l'isolement de la personnalité. Toutes deux encore à demi féodales, l’une avec des institutions libres, l'autre avec une nationalité morcelée en une multitude d’Etats, elles sont de plus, au moins en grande partie, protestantes, unissant ainsi le principe de division et d’inégalité sociale du movenàge au principe d'individualité et d'indépendance personnelle qui tend à prévaloir aux temps modernes. Toutefois, de notables différences les séparent dans le monde de la poésie aussi bien que dans le domaine de l’activité nationale.

L'Anglais, habitué de bonne heure à la pratique de la liberté, entraîné d'ailleurs vers l’action par la nature de son génie, met enjeu avec force les passions, peint avec profondeur les caractères particuliers des hommes, et rencontre souvent, en se repliant sur lui-même, la vérité universelle dans la vérité locale. L’Allemand, libre dans la conscient», mais non dans l'action, relégué au fond de la solitude do sa pensée, loin de toute activité politique, oublie parfois qu'il vit sur la terre et montre un penchant décidé à se perdre dans un vague idéalisme. Ils sont humoristes l'un cl l'autre, et ne le sont pas de la même façon. L’Anglais applique aux choses, aux hommes, aux faits, aux sentiments, aux idées, les fantaisies de sa capricieuse imagination, et pense toujours, même lorsqu'il rêve ; l’Allemand transforme les choses, les hommes, les faits, les sentiments, les idées, en créations fantastiques, et semble toujours un peu rêver, même lorsqu'il pense le plus.

Le génie de T Angleterre pst lyrique, parce qu’il est personnel. Sombre, mélancolique, enclin, lorsqu'il n'agit pas, a la méditation solitaire, il s’exalte facilement dans la ron-

templation des mystères de la vie et de la mort. La Bible, qui l'inspire, lui prête ses images orientales et ses hardies métaphores, nou moins que ses vues profondes sur la destinée de l'homme. Il u’est pas besoin, quand on cherche le lyrisme anglais, de le demander aux poètes spécialement lyriques; il est partout, dans l’épopée, dans le drame, dans le poème descriptif ou didactique; il est partout, car le poète anglais, même en observant, ce qu’il fait presque toujours, les êtres qui vivent au dehors de lui, ne cesse jamais cependant de les voir en lui et de les individualiser comme lui . Il n'en peut cire autrement dans un pays aristocratique où le double orgueil du patricien et de l’homme, combiné avec l’indépendance de l’esprit protestant et l'habitude de l’action politique ou industrielle, constitue nécessairement d'énergiques individualités.

Ce caractère d’originalité forte est surtout empreint dans l’épopée anglaise, c’est à dire dans Milton. Son œuvre, avant Cromwell, serait incompréhensible. Le génie de la liberté politique et religieuse y éclate de toutes parts. C'est l'énergique commentaire de l’époque, et les orages révolutionnaires y ont laissé une trace aussi profonde que le sillon creusé par la foudre de l'Eternel sur le front de Satan. On y sent partout le souffle biblique, tantôt douloureux et terrible avec les anges tombés, tantôt doux et suave avec les habitants , hélas ! trop vite déchus de l’Eden , toujours animé, vivant, et par-dessus tout lyrique. Milton se sert des livres saints comme d’un texte qu’il développe, faisant sortir de ces données un peu vagues dans leur simplicité toute primitive, des personnages distincts, des caractères précis, des tableaux sombres on gracieux, mais d’une couleur franche et vigoureuse.

Dans l'invention dramatique le poète anglais est encore le même. Qu'il rie ou qu’il pleure, il peint des hommes, non, comme Racine et Molière, par leur côté universel et humain, mais par leur côté exceptionnel et local. Passion, caractère, sentiment, tout s’incarne dans un être particulier, et fait si bien corps avec lui qu’il devient impossible de concevoir l'un sans l'autre. Sur le théâtre anglais, l’avare s'appelle Shylock, le jaloux Othello, l’ambitieux Macbeth, ou mieux, Shylock est avare, Othello jaloux, Macbeth ambitieux. Ce sont des individus avant d’être des types. Une chose à remarquer, c'est que ces poètes observateurs, qui font si bien ressortir les traits les plus minutieux de la physionomie individuelle, ne s’oublient jamais eux-mêmes. Vous les retrouverez toujours cachés dans quelque coin de leur œuvre, et, à défaut d’un personnage spécial, vous êtes sûr de les reconnaître, soit dans le lyrisme général du drame, soit dans l’esprit humoristique dont ils douent ordinairement leurs héros comiques.

De l'esprit contemplateur du nord, de l’indépendance religieuse du chrétien, de la liberté personnelle du citoyen, sc forme, dans le roman comme dans le drame, le caractère de l'invention originale en Angleterre. Roman de mœurs dans Tom Jones et dans Clarisse Harlowe, roman moral dans llobinson, roman satirique dans Gulliver, roman intime dans Simple histoire et le Vicaire de Wackefield, roman de fantaisie et d'humeur dans T ris tram Shandy, roman historique dans Waterley ou les Puritains, je vois partout les mêmes procédés et les mêmes tendances: observation pénétrante de la vie. analyse minutieuse des rarac tères, amour de la réalité, recherche du détail , art d'intéresser par le récit animé des faits cl l’heureux emploi des

situations dramatiques. Il faut noter dans le roman anglais un dernier trait qui le distingue du roman français du dixhuitième siècle : il est rarement immoral. Pourquoi le seraitil? Il a toujours été libre

Les grands événements qui ont signalé en France et en Europe la fin du dernier siècle et le commencement du nôtre, ont eu en Angleterre leur contre-coup dans les esprits et leur écho dans les chants des poètes. Bvron, génie original, procédant tout à la fois de Rousseau et de Voltaire, les a ressentis plus vilement et plus énergiquement reproduits qu’aucun autre. Obéissant au mouvement qui emporte notre époque, il s’est dit et chanté dans des poèmes romanesques, empreints d'abord d’un lyrisme sombre, exalté, souvent même farouche, puis bientôt d’une froide et désespérante ironie. Au fond de tontes ses œuvres, il n’y a que sa personnalité orgueilleuse, où viennent aboutir toutes ces souffrances lentement accumulées qui éclatèrent enfin dans les déchirements de la révolution française. Le dédain aristocratique se mêle chez lui, comme une saveur de plus, au sarcasme philosophique. Fils privilégié de l’ancienne société, il lui porte des coups d’autant plus funestes qu’il n'a peut-être aucune envie de la détruire. Plus sa misanthropie est vague, plus sa poésie coule, abondante et facile, de la source intarissable de scs égoïstes douleurs, plus il devait exercer d’influence sur une époque secouée par tant de bouleversements, en proie à tant de doutes et d’angoisses. Nul d'ailleurs avant lui n’avait jeté avec tant do puissance un cri de malédiction contre la réalité, n’avait déployé vers l’idéal des aîlas en même temps plus ardentes et plus fatiguées.

Byron a eu sur notre littérature contemporaine une immense action, tout à la fois inspiratrice et dissolvante

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comme celle de toute conquête. Il est, en effet, l’un des plus grands entre ces conquérants poétiques qui envahirent la France à la chute de l'empire, et l’un des premiers qui saluèrent de leurs chants la grande ligure de l'empereur déchu. L'originalité de Bvron est celle de son siècle, pas autre chose; mais il l'a tout entière. Tout prend sous sa plume la forme et les tendances du roman, et sa personnalité trouve pour s'exprimer une veine de lyrisme inépuisable. Goethe, comme toujours, a bien vu quand il a fait de lui dans son Second Faust l’emblème du génie moderne.

Si l’Anglais est lyrique, l’Allemand l’est bien plus encore. Le sentiment personnel, aussi profond au-delà du Rhin que de l’autre côte de la Manche, y est moins énergique et plus naïf. Il se traduit aisément par des effusions poétiques, extrêmement simples d’invention, sans autre loi ni règle que le caprice de l’inspiration individuelle. L’Allemagne est lyrique par sa nature, sa position, ses traditions, aussi bien que par l'action de ses institutions politiques cl religieuses. Gomme les cités insulaires de la Grèce, elle reste repliée, et pour ainsi dire, endormie sur elle-même dans le repos de ses innombrables principautés. L'isolemen* enfante le lyrisme. D’un autre côté, protestante ou catho! que. dans le nord ou dans le midi, elle est avant tout allen1 .nde, et, sous la loi du Christ, se souvient encore d'Odin et do tous les mystérieux héros de la tradition germanique ou Scandinave. Hier du moins, il en était ainsi. Ce qui sera demain, nous pouvons à peine l’entrevoir. Cependant, quand l'Allemagne, mise par ses propres efforts en possession de la liberté politique, sera forcée, comme elle l'est déjà, de s’occuper journellement de ses propres affaires, il e>t pro-

bable qu’elle perdra vite le goût des légendes merveilleuses, des ballades fantastiques , et même , hélas I de ces naïves et charmantes compositions lyriques où s’épanchait naguère la verve sentimentale de ses poètes. Peut-être aussi, ramenée par la réalité à la précision de l'idée , oubliera-t-elle peu à peu l’instinct qui la pousse au panthéisme , et songera-t-elle davantage à la société en songeant un peu moins à la nature. Quoiqu'il en soit, jusqu'à présent l'Allemagne a été toute lyrique , et ses deux grands poètes , Goethe et Schiller, ont pendant toute leur vie, remplie par d’autres travaux, laissé couler cette source intérieure qui jaillit, vive et pure , des profondeurs de la personnalité humaine.

Le mérite le plus clair et le plus positif de la Mcssiade, ou de l’épopée allemande, c'est encore , à ce qu'il semble, son inspiration lyrique. Elle n'a ni la force dramatique, ni la puissance de pensée, ni la vigueur de coloris du Paradis perdu ; elle a moins encore le brillant éclat de la Jérusalem délivrée-, mais on y respire le sentiment religieux de l’Allemagne , qui s’y traduit par l’expansion continue, mais un peu vaporeuse, du souille poétique. C’est toujours Klopstock qui aime, qui chante, qui prie. La Messiade est une épopée protestante inspirée par l'Evangile , de même que le Paradis perdu par la Genèse; le premier de ces poèmes, mystique comme le génie allemand ; le second, puritain comme le génie anglais.

Au fond , je crois l'Allemagne peu disposée à créer de larges et belles épopées, pas plus , au reste , qu'une vraie poésie dramatique. Ce qui me semble lui appartenir en propre, c’est le poème intime , tout égayé des détails parfois un peu vulgaires de la vie intérieure, c’est l'idylle, non factice et faussement naturelle comme ce que les modernes

ont nommé pastorale, mais vraie, simple, familière, comme la Louise de Voss , comme Hermann et Dorothée de Goethe, l’idylle enfin de tous les temps et de tous les lieux, parce que dans tous les temps et dans tous les lieux il y a un foyer domestique à chanter, une nature à peindre, des mœurs vivantes à reproduire. Un certain lyrisme, calme et doux, peut se répandre dans ces scènes de famille, animées déjà de la chaleur du sentiment, et la franche gaîté s’y faire jour par instants sans éclater.

Ce lyrisme , je le retrouve dans le drame allemand, non pas toujours direct, non pas toujours déterminé, mais toujours visible, même quand il se dissimule. Goethe lui-même dans son théâtre , malgré son amour de la réalité, malgré sa science profonde des hommes et des choses, semble faire partout des efforts pour comprimer l’élan de sa nature germanique, qu'il satisfait du moins et révèle par la hauteur idéale où il se place avec certains de ses personnages. Quant à Schiller, naïf et grand poète , qu’il est impossible de ne pas aimer, même quand on cesse de l’admirer, toiit en étudiant l'histoire et en voulant de la meilleure foi du monde la traduire exactement sur la scène , il s’identifie à tel point avec ses créations qu’il leur prête à chaque instant son langage, trop souvent défiguré par l’emphase et invraisemblable à force d'exubérance lyrique. L'idéalisme déborde chez lui, comme dans toute la littérature allemande, soit philosophique , soit poétique, et l’on dirait, à le voir se gonfler sans cesse , qu’il cherche à briser ou tout au moins à soulever l’enveloppe trop étroite des réalités humaines. Quoi qu’on ail dit du peu de respect de notre tragédie classique pour l’histoire , je ne m’aperçois pas , je dois le déclarer, que les drames historiques de Schiller , sa

Jeanne d'Arc, par exemple, soient beaucoup moins allemands que les tragédies de Corneille et de Racine ne sont françaises. La vérité historique au théâtre est dans les sentiments et les caractères , non dans le costume. Bon gré malgré on est de son pays , et si nos grands écrivains dramatiques endossent sans scrupule l’habit français, les poètes allemands recouvrent leur science , incontestablement plus minutieuse , d’une couleur tellement germanique , ou , si l’on veut, tellement personnelle, qu’on ne peut s’empêcher d’être choqué d’un désaccord presque perpétuel et comme d’une dissonance entre le fond et la forme.

Le sentiment personnel domine aussi dans le roman et lui donne son caractère de fantaisie souvent bizarre. L’imagination allemande s'y promène à l’aise dans le monde merveilleux qui l’attire, et, faute de cet instinct dramatique si puissant en France et en Angleterre, s’éprend et s’enivre de ses propres rêves. Cette forme sans règles fixes , et, pour ainsi dire , sans limites , séduit facilement des esprits qui n'écoulent qu’eux-mêmes , et par là les entraîne dans des routes où le bon sens a quelquefois bien de la peine à les suivre. On peut, sur les pas d'Hoffmann, s’égarer avec une certaine jouissance maladive au milieu des hallucinations fantastiques ; mais si l’on s’y attarde , si l’on s'y complaît, on est exposé à la destinée de ce personnage de l’un de ses contes, qui avait perdu son reflet ; on risque de ne voir plus que le vide effrayant de l’inconnu au lieu de sa propre figure, telle que Dieu l'a faite.

Il ne faut pas oublier que l’Allemagne, outre sa situation politique et religieuse, outre son goût pour la solitude, qui poussent ses poètes à s’affranchir de toute règle et les soumettent aux caprices de l’imagination , a dans son génie

propre une autre cause de vague, d'obscurité et d'immodérée fantaisie : elle est savante! De là un penchant à poétiser ce qui n'est pas poétique , à revêtir d’une forme symbolique les abstractions ou les prosaïques réalités de la science; de là une foule d'allusions, soit à l'érudition des livres, soit à celle des idées , soit à celle des faits. Il est grand besoin d’être savant pour comprendre le Second Faust de Goethe, et beaucoup de patience est nécessaire, à mon avis du moins, pour suivre jusqu’au bout le Titan de Jean-Paul Au reste, il se produit là un phénomène unique dans l'histoire des littératures. L’Allemagne crée sa poésie dans un siècle de philosophie et de science, et, au lieu d’aboutir à la pauvreté inventive de ces époques scientifiques , elle applique au contraire à ces données peu poétiques sa verve encore jeune, son imagination toute neuve, faisant de ce singulier mélange la plus forte part de son originalité.

La révolution française, en Allemagne plus que partout ailleurs, a fait sentir sa toute puissante action. Au début, elle excite un vif enthousiasme pour les idées nouvelles; plus tard, après la conquête , une violente répulsion. Dans l’un et dans l'autre cas cette influence se traduit à la manière allemande , par des mouvements lyriques. On commence par chanter la liberté naissante , et l’on finit par pousser, avec Frédéric Rückert et Théodore Kœrner, de sublimes cris de guerre contre les oppresseurs. La révolution de 1 830 n’a pas non plus été sans résultats littéraires en Allemagne. Elle y a fait naître avec des idées politiques une poésie politique. Quand la France parle, l’Allemagne répond. Le Rhin, si large qu'il soit, ne les empêche pas de s'entendre.

Conclusion.

Il est une dernière question à laquelle je n’ai pas répondu jusqu’ici d’une manière formelle, bien quelle se trouve peut-être indirectement traitée en plusieurs parties de ce travail.

Quelle est, quant à l'invention originale, l'influence exercée par le progrès des sciences ?

Elle est de deux sortes, suivant qu’on l'examine au début ou à la fin d’une civilisation. Au début d’une civilisation, elle se confond avec les mille causes invisibles ou visibles qui concourent, sous la main de la Providence, à l'épanouissement du génie poétique. Alors elle n’arrêle pas l'inspiration, elle l'accélère; elle ne la refroidit pas, elle l’échauffe; elle ne la voile pas, elle l’éclaire. Ainsi, dans l’antiquité, le mouvement scientifique qui précédé le siècle de Pérjclès ; ainsi, dans les temps modernes, cet admirable élan de l’esprit humain qui se nomme la Renaissance A la

fin d’une civilisation, au contraire, la science, au lieu de venir en aide à la poésie, comme un nouvel instrument de création donné par Dieu même, tend à prendre sa place et à s’en faire une esclave. C’est à ces époques que domine la poésie didactique ou descriptive, non plus forte ou naïve comme aux belles époques de l'invention originale, mais froide et puérile, sinon toujours sans élégance, du moins sans couleur et sans nerf, comme au temps de l’extrême décadence grecque et romaine, comme à la fin de notre dixhuitième siècle. Tout sert à embellir la jeunesse des littératures aussi bien que celle des hommes, et la science n’est alors qu’un ornement et une grâce de plus; rien ne peut déguiser l’épuisement de la vieillesse, pas même cette fausse poésie dont la science essaie en vain de se farder.

En résumé, dans les premiers âges des peuples, les créations du génie inventif sont en général simples, naïves, en même temps merveilleuses et parfois gigantesques. On mot les Titans en lutte avec les dieux, on bâtit les murs cyclopéens, on construit des colosses. Ainsi le jeune homme, dans ses aspirations vers l’avenir, se hâte d’élever une idole dont il cache la tête dans les cieux, sans se demander seur lement si les pieds touchent le sol. A ces époques d’imagination surabondante et d’inspiration enthousiaste, on conçoit l’idéal avant le réel, sauf à n’aboutir le plus souvent qu’à des compositions monstrueuses.

Aux époques de virilité ou de pleine civilisation, c’ost le contraire qui a lieu ; on traverse le réel pour arriver à l’idéal. Ce ne sont plus des géants que l’on crée, ce sont des hommes ; on ne recherche pas l’énormité des formes, mais leur beauté ; or\ place la grandeur dans l’unité, la force dans l’harmonie, et quand on peint des dieux , on ne croit pas les rendre

moins divins en leur donnant les proportions humaines. 11 y a équilibre entre l’imagination, l'art et l’inspiration, entre le fond et la forme. Alors se produisent ces siècles tant vantés de perfection littéraire, qui portent le nom de Périclès, d'Auguste, de Léon X, de Louis XIV.

Au troisième âge, l'équilibre est rompu. L'idée monte encore peut-être; mais la faculté inventive s’abaisse; le poète sait plus et sent moins. La nation, comme le vieillard, a trop pensé, trop senti, trop vécu, trop appris, pour conserver la fraîcheur d'imagination et la naïveté de sentiment des premières années, ou la calme et sereine inspiration de iage viril. Jeune, elle sc chantait avec bonheur; plus tard, dans la plénitude de sa vigueur, elle disait noblement ses pensées, patrimoine du genre humain; vieille, elle se répète, ou, pour échapper à ses souvenirs, cherche la nouveauté dans la bizarrerie.

line étude intéressante et qui mettrait vivement en relief toutes ces différences d’époque, d'institutions religieuses et politiques, ce serait de comparer, d'une part, le Lucifer de Dante, le Satan de Milton, le Méphistophélès de Goethe; d’autre part, de suivre le personnage de Chimène depuis la Chronique du Cid jusqu’à Corneille. On aurait ainsi la preuve de l’inaltérable fécondité du génie poétique. Le Lucifer du poète italien, véritable création du moyen-âge, n'est qu'une monstrueuse allégorie ; le Satan du poète anglais, fils du protestantisme puritain, est une fière et puissante. individualité ; le Méphistophélès du poète allemand, enfant du dix-huitième siècle, a lu son Voltaire, et fait tout ce qu’il peut pour avoir aiilantd’esprit que lui. C’est Icmêine héros, un quant au fond, divers quant à la physionomie, qui se métamorphose suivant les temps, les pays, les idées

et les mœurs. Celte Chimènc, si louchante et si belle dans Corneille, voyez-la dans la Chronique du Cid et dans les plus anciennes îomances, elle n’est qu’une fille à demi barbare venant réclamer à grands cris la main du meurtrier de son père, en réparation du dommage qu'il lui a causé. Plus tard, elle demandera la punition de Rodrigue, sans l’aimer, et il faudra toute la civilisation du dix-septième siècle pour quelle aime et sacrifie son amour à son devoir.

Ainsi, l'invention originale est inépuisable. Dieu la fait sortir en jets incessants du fond de l ame humaine. Chaque époque, chaque siècle, chaque peuple, chaque poète, chaque artiste féconde à son tour l’héritage commun, y dépose son empreinte et y grave son nom.

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