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CHAPITRE PREMIER

L'homme pense, et il parle, parce qu’il pense. Le langage est à la pensée ce que le corps est à l’âme, une forme obligée et une limite nécessaire. Supprimez le langage, non seulement la pensée ne peut plus se manifester au dehors, elle ne peut plus même se manifester à l’intelligence ; ce n’est plus qu’une puissance vague, aveugle, indéfinie, une simple possibilité d’être, et non pas l’être. Aussi le langage est-il soumis à des lois naturelles, logiques, permanentes, invariables, faciles à reconnaître sous la variété des idiomes, comme les lois physiques sous la diversité des races.

Ce que les races et les nations sont à l’humanité, les langues, prises soit isolément, soit par familles, le sont au langage. Sans s’écarter des lois générales et immuables, sans lesquelles elles ne seraient pas, elles portent certains caractères spéciaux, elles se produisent sous certaines formes

particulières, elles expriment certaines aptitudes, certaines tendances, elles sont le résultat de certains faits historiques ; elles se développent donc avec l’histoire; elles naissent, elles croissent, elles meurent, pour renaître et se renouveler sans fin. Le langage humain, au contraire, considéré dans ses lois fondamentales, ne peut mourir qu’avec l’homme.

Ni le langage ni la langue ne sont le style. Le langage impose au style ses lois, les mêmes au fond que celles de la raison ; la langue lui donne ses bases traditionnelles , ses formules consacrées ; le premier représente l’humanité, la secondo la nationalité, l’un le genre, l’autre l'espèce. Reste l’individu. Ce qu’il apporte au fonds commun s’appelle proprement le style. Semblable à ces seigneurs du moyen-âge qui avaient le droit de battre monnaie, il marque de son effigie ce métal qui appartenait déjà, comme monnaie, à la société, comme métal, à la nature. L’or est toujours de l’or, l'argent toujours de l’argent, le cuivre toujours du cuivre, c’est à dire des produits naturels ; la monnaie est toujours de la monnaie, c’est à dire le résultat des conventions sociales à telle époque et dans tel pays. Qu’a donc fait le seigneur féodal ? Sur ces métaux il a mis son empreinte, c’est à dire un signe de propriété et d'individualité.

Le style appartient donc à l’individu, comme la langue à la nation, comme le langage à l’humanité. C’est en ce sens, mais en ce sens seulement, qu’il faut entendre la fameuse définition de Buffon : le style, c'est l’homme même. Autrement on risquerait de ne pas arriver à la vérité ou de n’arriver qu’à une vérité incomplète. BufTon lui-même ne voyait dans les termes de cette définition qu'une distinction nécessaire entre le fond, qui s’altère, se modifie, perd avec le temps de sa valeur, gagne même, comme il dit, à être mis en œuvre

par des mains plus habiles, et la forme ou le style, qui demeure le partage exclusif de son auteur 1 Il . 11 faut donc, mettant de côté les accroissements du fonds scientifique, le seul d'ailleurs qui préoccupait Buffon quand il écrivait sa formule, considérer l’individu dans l’ensemble indestruclible de ses facultés naturelles et de ses facultés acquises, ne le séparer jamais du milieu où il vit, du genre d’écrire qu’il a choisi ou peut-être accepté, le prendre enfin, non-seulement tel que Dieu l'a créé, mais tel que l’ont fait les circonstances et les hommes. Toutes ces choses en effet concourent au style ; le style se forme de tous ces éléments divers , non toutefois disparates ou contradictoires. L’écrivain reçoit de la nature les lois du langage; de son pays, parfois même de sa propre volonté, la langue qu’il emploie, mais qu’il ne crée pas ; tout le reste, il le tire de lui-même, de cet être complexe et un cependant, qui doit se traduire au dehors tout à la fois dans sa complexité et dans son unité.

Ces qualités du style, qu’on nomme générales , et qu’on eût tout aussi bien fait de nommer essentielles , puisque sans leur téunion il n’y a réellement pas de style complet : la clarté, la pureté , la précision , la propriété , le naturel , l'harmonie , ne sont en quelque façon que des qualités in-

1 « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté mémo des découvertes no sont pas de sûrs garants de l’immortalité: si les ouvrages qui les contiennent no roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans godt, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même h être mis en œuvre par des mains plus habiles, f.es choses sont hors de l’homme, le style est l'homme même. » — (Bi pfon, Discours de réception à l'Académie française.'

dividuelles. On |»eut les acquérir sans doute , le fait habituel de notre éducation le prouve ; mais c’est à condition d'en avoir auparavant les germes, l’as de style clair, si la pensée n'est pas claire ; pas de style propre ou précis , si l'esprit n’est pas juste ; pas de naturel, si le développement excessif de la personnalité pousse à la recherche, à la prétention et à l'emphase; pas d harmonie, si l’oreille est fausse ou sans délicatesse. Autant vaut l'individu sur tous ces points, autant vaut le style.

Quant à ces qualités qu’on nomme particulières, la simplicité, la naïveté, la finesse, l'élégance, la richesse, l’énergie, la véhémence, etc., il est évident quelles tiennent à la nature de l’écrivain, à ce qu’il y a en lui tout à la fois de plus spontané et de plus profond, et que, lors même qu'on les regarde comme des conditions propres au sujet traité, il faut encore en chercher la source dans l’âme de celui qui le traite. C'est bien le sujet ou la matière de l’œuvre qui doit régler l’emploi et l’économie de ces dons naturels; mais le choix heureux du sujet n’cst-il pas déjà chez l’ouvrier une preuve, ou plutôt une conséquence de ses prédispositions intellectuelles et morales? Les écrivains médiocres paraissent s’y tromper, parce qu'ils portent leur médiocrité dans tous les sujets dont ils s’emparent; les écrivains supérieurs ne s’y trompent jamais , du moins en ce qui touche aux tendances caractéristiques de leur génie. C'est la condition même de leur supériorité. Quelques erreurs partielles de vocation , quelques défaillances de volonté, qu’il serait facile de citer chez de grands écrivains, un moment égarés, n’infirment en rien celte loi générale.

Le style est donc le résultat, l’expression et la marque de l’individualité.

Comment se fait-ii alors, m’objectera-t-on peut-être , si le style est tellement lié à la personnalité de l’écrivain qu'on ne puisse l’en détacher, même par la pensée , qu’il ait été possible de dire : le style de telle ou telle époque , le style de telle ou telle école?

La réponse est fort simple.

Ce qu’on appelle le style d’une époque tient en partie à l'état de la langue, que l'individu subit presque toujours et modifie rarement, en partie à ces mille influences que j’ai signalées comme concourant à former l'individualité de l’écrivain , et dont la plupart sont communes à tous ceux qui écrivent dans un même temps.

Ce qu’on appelle le style d’une école, soit dans la littérature, soit dans les arts, ri’est que la généralisation accidentelle et restreinte de certains procédés, de certains enseignements, de certaines traditions, de certains systèmes, et par conséquent l'application encore du principe d'individualité. L'école d'ailleurs , si tyrannique qu’on la suppose , n'absorbe jamais qu'une part de l’inspiration personnelle.

Ainsi, quand on parle du style d’une époque ou d’une école , on considère seulement les caractères généraux qui rattachent entre eux les écrivains de celte époque ou de cette école, et l’on néglige les caractères particuliers qui les séparent ; on est frappé de ressemblances souvent très vagues, et l’on voit moins des différences souvent profondes qui constituent l’originalité, propre de chacun; enfin l’on ne. fait pas rentrer les diverses influences d’époque ou de système dans la personnalité de l’écrivain , ce qu'il faudrait faire cependant pour juger sainement. Il n'y a donc rien là qui contredise ma définition ou qui tende à l'amoindrir. Le style est bien l'expression de l’individu.

Reste à en décomposer les éléments.

J’en reconnais cinq principaux : le Son, la Couleur, le Dessin, le Mouvement et le Ton.

Tous les autres y sont subordonnés ou n'en sont que des conséquences.

Le son et le ton correspondent à la musique; la couleur et le dessin aux arts plastiques, la peinture, la sculpture , l’architecture; le mouvement aux arts mimiques, qui représentent les sentiments et les passions par le geste et l’expression animée de la physionomie.

Ces diverses manifestations des facultés de l’homme, le style les réunit toutes , parce qu’il doit exprimer tout l’homme ; mais celle qui lui appartient en propre , c’est la manifestation de la pensée. Aussi le style repose-t-il principalement sur nos deux sens les plus intellectuels : l’Ouïe et la Vue.

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