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CHAPITRE II

Du génie de la France e! du géuie de l'Italie.

I.a loi qui préside au développement delà Fiance, connue de tous les êtres forts , c’est l’unité. Tous scs mouvements tendent vers l’unité ; toutes ses secousses intérieures ou extérieures, toutes ses révolutions, même les plus irréfléchies en apparence, s’accomplissent au profil de l’unité. On peut se représenter le peuple français sous les traits d’un homme qui marche, à travers le tumulte de scs passions et la divergence de ses propres idées , à cette concentration des facultés, des sentiments et des forces , qui constitue la virilité suprême. La diversité qui est en lui et au dehors de lui no l’efTraie ni ne l’arrête; il est un , il se sent un , et il sait qu’il n'entrera en possession de toute sa puissance que le jour où cette unité éclatera tout à la fois dans scs prin-

cipeset dans scs actes. Ainsi fait le peuple français. 11 se dégage lentement, mais sûrement , de l'anarchie féodale du moyen-âge, de ces longues guerres arec les Anglais, encore plus féodales peut-être qu'étrangères, des déchirements religieux et civils du XVI" siècle, des insurrections aristocratiques du XVII", et aboutit, dans la politique comme dans l'art, à l’éclat du siècle de Louis XIV. Mais ce n'est là qu’une première halte et une première conquête. Il a l'unité d’action et de pouvoir; il voudra bientôt une autre unité, plus générale et plus profonde, l’unité des droits et des devoirs, qui se nomme l’égalité.

Cette tendance irrésistible, qui le gouverne et l’entraîne, a pour résultat de lui inspirer de bonne heure des principes, non point sans doute raisonnés et précis, à la manière des individus , mais indéterminés et instinctifs , à la manière des nations. On en peut trouver la preuve dans les écrivains politiques, plus sujets que tous les autres aux entraînements des circonstances, et portés, en tous pays, à incliner la règle sous les faits. Or , chez nous , dès le commencement , ceux qui exposent dans leurs écrits des idées politiques, soit comme historiens, soit comme théoriciens, sont dirigés, souvent même à leur insu, par des principes, et, à leur défaut, par la droiture du sens moral qui en tient lieu. Contmines lui-même, bien que séduit et presque charmé par les infinies ressources que déploie Louis XI dans sa politique astucieuse, et d’ailleurs engagé de sa personne dans ces luttes sanglantes, mêlées d’intrigues et de trahisons , où se débat son siècle , a cependant plus d’un retour vers les saines notions de vérité et de justice, et quand il s’agit de juger ce maître admiré, il nous montre a son lit de mort la Providence qui veille , souveraine vengeresse

de l'humanité et de la religion méconnues ; si bien qu’on croirait entendre, non plus la parole facile d’un chroniqueur, mais la voix sévère d'un orateur chrétien. Faudra-t-il s’étonner plus tard que La Boétie proteste , au nom de la liberté et do l'égalité , conta* la servitude volontaire ; que Bossuet voie partout le doigt de Dieu dans les grands événements de l'histoire ; que Fénelon donne aux gouvernements, pour unique base , la justice , pour unique but , le bonheur des peuples ; que Montesquieu aille chercher dans la nature de l’homme et la tradition du genre humain le fondement des lois et l'équilibre politique des sociétés ; que Voltaire prêche, avec une ardeur infatigable, le dogme philosophique de l'humanité et de la tolérance ; que J.-J. Rousseau remonte à la source même de la souveraineté et s’efforce d'expliquer le contrat primitif qui relie entre eux les hommes? non; car tous ces écrivains, quelques différences ou contradictions qui les séparent, qu’ils soient prêtres, magistrats ou philosophes, partisans du pouvoir absolu, de la monarchie représentative ou de la république, sont d’accord pour reconnaître des principes supérieurs aux intérêts particuliers des gouvernements et pour mettre les intérêts de tous sous la sauvegarde des lois.

Ce besoin d’unité et de simplification logique, nous le retrouvons partout comme la condition même du génio national : dans la philosophie, que Descartes appuie fortement sur la plus invincible de toutes les unités, celle de la con science individuelle ; dans la religion , qui échappe en France, dès l'époque de saint Louis, aux étreintes formidables de la théocratie. Indépendante et respectée dans sa sphère, chez nous l’Eglise s'associe au pouvoir civil, qu’ailleurs elle domine ou entrave, et. sans rompre ses liens na-

turcls avec Rome, elle ose et peut à bon droit s'appeler l’Eglise gallicane.

Quel sera donc le génie littéraire d’un tel peuple? Dépendra-t-il d’une puissante impulsion reçue au commencement et qui se prolongera à travers les siècles , comme en Grèce, à partir d’Homère, comme en Italie, à partir de Dante, comme en Angleterre, à partir de Shakspearc? non, car son génie véritable, c'est l’unité , et l'unité ne se forme pas en un jour, mais en une longue suite d'années ; elle est le produit de l'inspiration commune , non d’une inspiration isolée, si énergique qu'on la suppose. Homère, Dante, Shakspeare, par un privilège tout à fait exceptionnel, résument le génie de toute une race, avant que cette race en ait pleinement conscience elle-même , et ce génie n’aura peut-être jamais d’unité réelle que dans ces premiers monuments, d'où s’écoulent, comme d’une source inépuisable, toute une langue et toute une littérature. Le génie littéraire de la France, au contraire, qui va de la diversité à l’unité, se forme progressivement par une série non interrompue d’essais, naïfs d’abord, puis raieonnés, d’imitations, la plupart utiles et fécondes, même dans leurs excès, et aboutit à ce merveilleux ensemble de chefs-d’œuvre où la communauté d’instincts et de tendances n'exclut pas les différences de sentiments et d'idées, où la prédominance d’un type unique n’empêche pas la mobile variété des physionomies. Dans la littérature d'une nation ainsi organisée il y aura donc, non pas épanouissement énergique et rapide, mais progrès lent et coulinu ; elle subira l'influence des littératures étrangères, plus précoces ou plus hâtives, et semblera s'en éprendre josqu a s’abdiquer elle-même ; mais ces influences du dehors ne la troubleront jamais qu’en passant ; le calme une fois

revenu , elle reprendra sa marche un instant suspendue , plus ferme qu’auparavant et plus semblable à elle-même fieut-être ; car, suivant son génie personnel, de toutes ses acquisitions elle aura fait sa propre substance.

Il est clair que la France, avec ces dispositions caractéristiques, ne devait avoir son grand siècle littéraire qu’après l'Italie et l’Espagne. Elle avait besoin d’amasser toutes ses forces intellectuelles, morales et même politiques, pour exprimer sa pensée avec une autorité digne de son génie et du rôle qu’elle était appelée à jouer dans le monde. Cette pensée d’ailleurs, c’était moins la sienne que celle de tous. Elle ne se tourmentait pas pour la rendre originale; il lui suffisait qu'elle fût vraie. Dès les premiers temps elle était même portée à confondre presque ce qu’on nomme prose et ce qu’on nomme poésie, au rebours des autres nations qui, sans le vouloir , ont mis tant de différence entre le langage des vers et le langage ordinaire. A quoi bon une ligne de démarcation si tranchée , puisque l’une de ces deux formes n’avait à exprimer , comme l’autre, que les données générales du sens commun? On marchait donc facilement d’accord, poètes et prosateurs , et l’on avançait lentement vers l'époque de la maturité , qui , nelant pas chez nous trop précoce, devait être forte, sensée et féconde. Qu’il y eût, à l'origine , dans l’esprit français , si sage toujours , même dans l’intempérance , une verve de causticité maligne et de gaîté railleuse, une sorte de philosophie aiguisée de bon sens, de finesse et de franchise, cela n’a pas lieu d'étonner ; sa gaîté était l'arme naturelle de sa raison , et sa grâce facile le témoignage de sa force. 11 n'appartient qu’aux êtres doués d'une organisation vigoureuse, et de cet équilibre à la fois moral et physique que produit l'unilc, de se mou-

voir avec cette aisance, d’accomplir a\cc celte souplesse gracieuse les actes qui réclament le plus d’énergie. Tel est en effet le caractère habituel de notre littérature que l'effort ne s’y fait pas sentir, quelle met tout son art à être simple, même lorsqu’elle manque encore de force , et ne cesse pas detre ingénieuse , môme lorsqu’elle est maîtresse de tous ses moyens.

Tout ce que je viens de dire du génie littéraire de la France peut se dire également de sa langue. Elle n’a pas son unité première dans les ouvrages d’un Homère ou d'un Dante ; elle est formée par tous et pour tous. Elle se développe donc simultanément avec l’esprit français , dont elle est l’image extérieure et la fidèle interprète. Si elle n’éclate pas tout à coup dans les pages d’un poème inspiré, elle se fortifie peu à peu avec la nation qui la parle, échappe aux langueurs intermittentes qui suivent une croissance prématurée, et n'acquiert toute sa valeur qu’au moment où la nation a toute la sienne. Elle parcourt donc successivement toutes ses phases naturelles jusqu’à l’heure de sa pleine et entière virilité, et garde toutes ses ressources pour l’époque où la France aura besoin d'une expression noble et mâle pour une pensée sévère. Elle échappe aussi aux dangers du morcellement et à la rivalité des dialectes provinciaux, tués chez nous, au moins comme langues littéraires, par la prépondérance de Paris cl l’influence croissante de la cour.

J’ai fait remarquer plus haut qu'il n’y eut pas, à proprement parler, en France, grâce à cette unité qui est la loi de notre développement national, une langue spéciale pour la poésie. C’est que cette langue commune, remarquable surtout par son élégante précision cl sa clarté logique, eût perdu scs caractères essentiels en admettant, soit ces hardiesses

d'usage, soil ces audaces de l'inspiration personnelle qu’aucune autre nation de l’Europe n’interdit à ses poètes. Cette langue d’ailleurs est si bien faite pour l’unité que ses éléments matériels eux-mêmes semblent combinés tout exprès pour exclure les formes de style trop individuelles et favoriser l’emploi des formes plus générales. Elle n'a ni assez d’éclat dans les sons ni assez de liberté dans les inversions pour ne pas attacher beaucoup plus d’importance au dessin qu’à la couleur, à la pensée qu a l’image qui la représente, à l’harmonie idéale de l’ensemble qu’à l’harmonie positive des mots et des syllabes sonores. Fille du latin, elle l’abrège dans ses mots et le simplifie dans ses tours. Tantôt elle contracte les terminaisons, tantôt elle les transforme en syllabes muettes, venant ainsi en aide à la rapidité de prononciation inévitable chez un peuple aussi vif que nous le sommes. Dépourvu , ou à peu près, d’accent tonique, elle coule la phrase d’un jet, au lieu de la scander, comme l’italien par exemple, au profit de la mélodie, mais au préjudice de la gravité , et donne ainsi à l’expression de l’idée toute clarté, toute netteté , toute puissance, en privant, il faut l’avouer , la poésie des ressources musicales que possèdent la plupart des autres langues de l’Europe.

Une telle littérature, servie par une telle langue, devra évidemment avoir pour but constant et nécessaire, non l'invention de nouvelles formes poétiques, mais la production de la pensée. Ce n’est pas l'imagination qui s’y montrera dominante, c’est la raison; et cela se conçoit, car l’imagination, livrée à toutes les influences extérieures do climat, de race, d’institutions, de mœurs, est un instrurtient de séparation et de diversité, tandis que la raison, dont le caractère fondamental est d 'être humaine ou universelle, s’élève

au-dessus des phénomènes variables , des influences purement physiques , et réunit par conséquent ce que l’imagination sépare. En France, d’ailleurs, tout s'est trouvé d’accord pour aller à l’unité, disons mieux, à l’universalité; si bien qu’on peut dire de notre nation, si souvent accusée de légèreté et d’inconséquence, quelle a été gouvernée plus qu’aucune autre par des instincts et des tendances toujours les mêmes, et que la plupart de ses erreurs ou de scs fautes viennent de son penchant à placer son but dans la large sphère des vérités humaines , au lieu de le maintenir dans le cercle étroit des passions égoïstes et des intérêts vulgaires.

Ces caractères du génie français existaient dès le commencement du XVIe siècle , et même auparavant , c’est à dire à l'époque où se fait sentir en France l’action de la littérature italienne. S’il n’était pas encore développé sur tous les points, il s’annoncait déjà tel qu’il devait être ; ses prédilections et ses répugnances étaient partout visibles , et il n’a fait plus tard que suivre la voie qu’il s’était d’abord tracée.

Que pouvait l’Italie pour le bien ou le mal en agissant sur des esprits ainsi disposés? C’est ce que je tenterai de dire , après avoir mis en regard de celte esquisse sommaire l’idée que je me suis faite du génie italien , entièrement achevé ou du moins facile à déterminer dès le XIVe siècle.

Celte unité que la France accomplit à travers tous les obs tacles, par le seul exercice de ses aptitudes naturelles, l’Italie la rêve toujours et ne l’accomplit jamais. Elle n'a pas seulement, comme la France, pour l’entraver dans son développement, des grands vassaux avec leurs prétentions do jour en jour plus restreintes, avec lenrs résistances de jour

en jour plus molles, mais des peuples organisés séparément sous des régimes très divers, des associations différentes de vues, de tendances, de mœurs, surtout de passions et d’intérêts. Ses provinces sont des états souverains qui s’appellent Rome, Naples, Milan, Venise, Gênes , Florence, Pise, Ferrare, etc. La période brillante de son existence est au moyen-âge, et elle y reste attachée et comme enchaînée, malgré tous ses efforts pour en sortir. Au moyen-âge, elle est puissante en Europe par la suprématie morale de la papauté, et développe son activité par le mouvement politique et commercial doses républiques. Mais cette activité même, en donnant plus de vigueur à l’esprit local et d’ascendant aux intérêts municipaux, entretient la rivalité des villes, et, avec la rivalité, la division qui en est la suite. Rome d’ailleurs, qui conserve l'unité religieuse par son autorité spirituelle, est en même temps, par son pouvoir temporel, une cause permanente de troubles dans l’ordre civil et politique. Trop faible, par ses ressources matérielles et la courte durée du règne de ses pontifes, pour réunir à son profil les tronçons séparés de la nationalité italienne, elle est trop forte et trop bien protégée par le respect quelle inspire , comme puissance religieuse, pour être entraînée elle-même dans un mouvement quelconque d’unité monarchique ou républicaine. Placée au centre de l’Italie, qu'elle coupe en deux parties presque égales , son intérêt de tous les jours est de diviser en politique ceux qu’elle réunit en religion. Aussi tous les grands esprits qui cherchent ou rêvent l'unité de l'Italie se tournent-ils vers elle pour lui demander compte de sa conduite politique, et la rendent-ils responsable de tous les maux de leur pays , Dante et Machiavel surtout, dont on connaît assez les énergiques réclamations.

Qu'arrive-t-il de là? C’est que peu à peu la liberté succombe en Italie, avec ses orages sans doute et ses luttes journalières, mais aussi avec ses vives impulsions et ses rivalités fécondes, que ne peut remplacer le despotisme mesquin, quoique souvent très éclairé et assez doux, des petites cours qui partout lui succèdent, lin despotisme général et unique, fut-ce celui des empereurs, fût-ce celui des papes, eût appris du moins à l’Italie, tout entière régie par une seule autorité, à vivre de la même vie, à agir en vue des mêmes intérêts, et eût compensé largement par le bienfait de l’unité le malheur d’une oppression nécessairement passagère.

L’Italie resta donc divisée, en proie aux dissensions intestines et aux entreprises de l'étranger, et son déclin comme nation commença tout juste à celte heure si éclatante de la renaissance, où tous les autres pays de l’Europe, comprenant enfin leur propre génie, aspiraient hardiment à le développer dans toutes les directions. Elle ne conserva plus, des agitations anarchiques du moyen-âge, que le mépris des principes et de la morale en politique, et se débattit misérablement entre les intrigues des partis ou des princes, soit du dedans, soit du dehors, également impuissante à la paix et à la guerre, aussi incapable déporter le joug que de s'en affranchir. Dès le commencement du XIVe siècle, Dante, ce fier caractère, invoque l'appui de l’étranger, ne voyant plus de salut pour sa patrie que dans l'empereur, et se fait allemand pour être italien ; vers la fin du W", Machiavel, ce grand esprit, républicain convaincu, met indifféremment au service des tyrans, dans l’espoir peut-être d'en trouver un qui consomme à tout prix l’unité de l’Italie, les froides maximes d’un empirisme aussi impitoyable qu immoral

Toute l’histoire de l’Italie est dans ces deux dates et dans ces deux noms. Joignez à cela les scandales de la cour de Rome ou d’Avignon, si énergiquement peints par tant d’écrivains italiens, par Pétrarque et Boccace entre autres, les crimes des Borgia, les sanglantes et tortueuses pratiques des Médicis, à peine dissimulées aux yeux du monde par leur amour éclairé des lettres et des arts, et vous comprendrez ce que pouvait être ce génie littéraire de l'Italie, dont l’éclat illuminait l’Europe entière.

Ouc pouvait-il être, sinon le génie de l’art cultivé en luimême et pour lui-même, indépendamment de son but philosophique ou moral ? Tout poussait l’Italie dans cette voie, et ses propres tendances, et les circonstances au milieu desquelles elle se développait. Si elle avait à un haut degré le sentiment du beau et une merveilleuse aptitude pour l’exprimer dans toutes ses manifestations possibles, elle était sans cesse rejetée de la méditation sérieuse des choses vers la production sans cesse renouvelée des formes, soit dans les lettres, soit dans les arts proprement dits. Elle n’avait donc, à la Renaissance, ni une pensée commune à poursuivre et à réaliser, ni, à défaut de l’unité qui confond tout tin peuple dans les mêmes vues et dans les mêmes actes, cette liberté qui engendre le vrai et le bien par le choc des sentiments et des idées. Ses princes et ses chefs excitent et protègent le génie, mais dans la création purement pot-tique, qu’ils croient sans danger pour leur autorité, non dans letude des grandes questions politiques, religieuses ou morales, qui pourrait l’ébranler, qui l’ébranlerait à coup sûr. Ils lui demandent ce qui peut intéresser ou plaire, non ce qui peut instruire.

Puis ce génie italien s’éveille en plein moyen-âge, avec

Danle, et jusqu'au bout il sera condamné à s'inspirer du moyen-âge, qu'il hait et qu’il renie, et à n'emprunter au génie de l’antiquité, qu’il aime avec passion et propage avec ardeur, que des formes de poèmes, de tableaux, de statues. Que chante Pétrarque après Dante et sa Divine Comédie, si fortement empreinte des couleurs du moyen-âge? l’amour chevaleresque du moyen-âge, dans un style, il est vrai, de plus en plus élégant et souple. Que fait Boccace à son tour? il répète le moyen-âge, en y associant du mieux qu’il peut l'antiquité, beaucoup plus préoccupé des formes du langage que du fond des choses. L’Arioste et le Tasse lui-même chantent le moyen-âge, le premier avec une douce et fine ironie, le second avec une foi toute poétique, qui voudrait bien être réelle et profonde et n’y parvient pas. Machiavel étudie la politique dans les écrivains antiques, les yeux fixés sur son époque encombrée des faits, des passions, des intérêts, des doctrines du moyen-âge. Partout enfin non? voyons la même lutte entre le passé et l’avenir, nous assistons à cet étrange spectacle d’une nation qui a provoqué la Renaissance en Europe, et, seule peut-être entre toutes, n'a su en tirer que ses conséquences littéraires, sans pouvoir lui rien arracher d’essentiel dans l’ordre civil ou religieux.

Au reste, ce caractère tout plastique du génie de l’Italie ne dépend pas seulement des causes que je viens d’énumérer. Il en est une autre, indiquée plus haut, qui a, selon moi, une grande importance : c'est la date même do son avènement. Toutes les autres nations de l’Europe, quand elles ont commencé à briller dans les lettres, outre les grand* modèles de l’antiquité qui reparaissaient de toutes parts, avaient sous les yeux les chefs-d’œuvre de l'Italie ; l'Italie, elle, n’avait pour modèles que les troubadours et les trou-

vères, et pour guide que son propre génie. Or, il n'est pas indifférent d’imiter de soi-même, et sans direction, ces monuments inspirateurs, ou de savoir auparavant, par l’exemple des autres, comment on imite avec fruit. Dans le premier cas, on prend facilement la forme pour le fond, et plus on a le sentiment de l’art, plus certainement on est porté à s'enivrer d’enthousiasme pour ces oeuvres antiques, d’un art si achevé et si pur. On est pris alors d’une sorte de vertige ; on n’a pas la force de se soustraire à la tyrannie de ces formes qui vous apparaissent avec tant d’éclat, de puissance et de beauté, et l’on se croit, avec raison peut-être, assez original pour les avoir reproduites avec bonheur dans ses propres ouvrages.

Telle a été, à peu de chose près, la situation de l’Italie à la Renaissance. Cette primauté dans l’imitation, compliquée d’autres circonstances non moins impérieuses, pour ne pas dire fatales, a tourné avant tout son génie vers l’invention des formes, et a borné là son originalité, qui était alors la seule possible, et qui est demeurée respectable autant que brillante, parce qu’elle était nécessaire. Aussi est-ce dans les arts proprement dits, dans l’architecture, dans la peinture, dans la sculpture, dans la musique, et dans cette partie de la création poétique qui touche plus spécialement à l’art, que l’Ilalie, d’ailleurs soutenue par ses éminentes facultés naturelles, s’est développée avec une incontestable supériorité. Les beaux-arts en effet se passent bien plus aisément de la pensée, j’entends de la pensée qui s’exprime directement et sans voile, que la poésie et en général que la littérature, au moins dans ce que celles-ci ont de sérieux, de profond, de hardi ; ils ont pour but idéal, non le vrai, mai-; le beau, dont la manifestation est plus indépendante des

circonstances politiques; ou, pour mieux dire, ils n’atteignent le vrai que dans la réalisation du beau. Il n’y a donc pas à s’étonner que les arts aient été plus particulièrement encouragés par les gouvernements italiens, qui trouvaient, non sans motif, le sentiment du beau moins dangereux pour leur autorité que le sentiment du juste.

Ces caractères de la littérature italienne, la langue italienne les reproduit exactement, par une loi de conformité nécessaire, que j’ai signalée en parlant de notre littérature et de notre langue. Tout dans l’italien, ses qualités comme ses défauts, concourt également à l’expression de cette beauté extérieure, trop souvent sensuelle et purement physique. Accentuée et sonore, elle se prête avec trop de facilité à l’harmonie toute musicale du style, pour prendre au besoin l’allure ferme et grave que réclame une pensée profonde on seulement sérieuse. Aussi est-elle mieux faite pour la poésie que pour la prose. Dans la prose, elle reste fatalement vouée à la reproduction des formes cicéroniennes, comme elle est tentée, dans les vers, de s’en tenir à la perfection mélodieuse de la poésie virgilienne. Cicéron et Virgile, en effet, voilà scs dieux; et il n’en pouvait être autrement, car jamais la langue des vers et celle de la prose n’ont atteint un plus haut degré d’harmonie que dans les ouvrages de ces doux grands écrivains. L’Italie devait aller à eux d’abord, et parce que son génie la poussait vers l’étude passionnée de ht forme, et parce qu’elle était la première à imiter l’antiquité. C’est donc Virgile que suit Dante au début de la nouvelle ère poétique, et que suivront de plus en plus Pétrarque, l’Arioste, le Tasse ; c’est Cicéron qui façonne la prose italienne avec Boccace, et l’achève avec Bernbo, son fanatique adorateur. Si Machiavel échappe plus qu’un autre à celle

tyrannie des phrases oratoires, aux formes amples et flottantes, il le doit surtout à la vigueur de sa pensée, toujours à la recherche du fond solide et positif, et cet exemple, à ne l’envisager qu’au point de vue de la langue et du style, nous montre ce que l'Italie, douée comme elle lctait, eût pu faire en des circonstances plus heureuses.

Henri Estienne, dans la Précellence du langage français, soutient avec raison que notre langue est plus grave que la langue italienne, et il raille Beinbo de sa prédilection pour certaines terminaisons plus agréables que fortes, sans en indiquer la cause, qui n’est autre, à mon avis, que cette tendance invincible de l'Italie à s’éprendre avant tout de la grâce des formes et de la musique du langage. Quant à la cause de notre supériorité sur ce point, le cardinal Du Perron l’a simplement, mais énergiquement exprimée : « C’est, dit-il, quelle est celle entre toutes qui représente le mieux les choses telles qu elles sont. » Représenter les choses telles qu’elles sont, c’est ce que la langue italienne ne pouvait faire au même degré que la nôtre, car il eût fallu auparavant que la nation pût les voir et les sentir ainsi, ce qui est toujours, chez les nations comme chez les individus, le résultat de l’équilibre, ou, en d autres termes, de l'unité. Or, l'Italie n’ayant point d’unité, puisqu'elle n’avait pas de nationalité véritable, l'idiome commun y était forcément morcelé, tiraillé, en butte à mille caprices d’imagination et d’usage; les dialectes devaient en conséquence s’y développer plus à l’aise et*y prendre plus d’autorité que chez nous, où la langue, suivant l’entraînement général qui nous poussait vers l’unité en toutes choses, tendait à se modeler sur un type uniforme, et trouvait même, au moment précis oii cela devenait nécessaire, un instrument de régularisa-

tion el de discipline dans l'Académie française. Ce n'est pas que l'Italie, nous précédant là comme ailleurs, n’ait tenté aussi d'organiser des corps littéraires, el n'en ait eu même de célèbres ; mais dominée par sa situation politique el le morcellement de son territoire, source incessante de rivalités et de luttes, elle n’aboutit qu'à créer des institutions locales dans chacune des villes qui aspiraient à se faire le centre du mouvement intellectuel. En un mot, l’Italie eut des académies, nous avons eu l'Académie.

Cette multiplicité de sociétés savantes fut certainement une cause d’exagération et de raffinement dans les formes de la langue et du style ; aussi les querelles purement grammaticales prirent-elles en ce pays une ardeur et une âpreté que nous n'avons guères connues. Notre langue eut sans doute un rude el impitoyable dictateur dans Malherbe; mais l’Italie subit tous les inconvénients de la liberté sans en avoir les avantages. Bref, cette langue italienne, si douce, si flexible, si colorée, si harmonieuse, fut habituellement claire sans précision, élégante sans noblesse, et sujette à s’amollir, bien qu’elle fût capable de vigueur. Elle rencontra fatalement toutes les influences qui devaient tourner sa douceur naturelle en faiblesse, el ne se raffermit que par exception entre des mains viriles, mais seulement après des siècles d’éuervement et de langueur, et quand depuis longtemps elle avait cessé d’agir sur les littératures émancipées.

Pour compléter ce parallèle et lui donner comme une base positive qui me permette d’enf mieux fixer les lignes, je vais rechercher quels étaient les caractères des deux génies au XIV' siècle, en le saisissant, pour ainsi dire, sur le fait et en action dans les deux monuments poétiques les plus considérables de cette époque, le lioman de la Rose

et la Divine Comédie. Les différences saillantes de ces deux œuvres contemporaines et leurs rapports moins apparents, mais non moins certains, me conduiront naturellement aux conclusions que je poursuis dans cet examen comparé du génie de la France et du génie de l'Italie. Si l’on s’étonne d’abord d’un rapprochement entre deux monuments littéraires dont l’un semble hors de toute proportion avec l’autre, on comprendra bientôt, je l'espère, que cette comparaison est fondée sur des motifs sérieux et que je prends ici la voie la plus sûre pour échapper au vague des généralités.

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