CHAPITRE II
Genre romanesque.
ROMAN ÉNQCB, ROMAN PA3TOR.lL, NOUVELLE.
Je réunis sous un même titre ces trois genres, ordinairement distincts, parce qu’ils ne sont au fond qu’une seule et même chose sous des aspects divers. Nous les trouvons dominants dans la seconde période de l’influence italienne, comme nous avons vu les nombreuses variétés du genre lyrique dominer dans la première.
Le roman repose sur deux sentiments essentiels de lame humaine : d'une part, l’amour du merveilleux ou de l’inconnu, de l’autre, l’intérêt qui nous attache au récit de faits étrangers à notre personne ; le premier nous attirant hors des bornes de la vie terrestre vers l'infini, le second nous liant à nos semblables par une douce ou énergique sympathie. Ce n’est à vrai dire que la poésie elle-même , en tant
quelle n'est pas purement subjective ou lyrique. Le roman est donc en germe, à l'origine, au fond de tous les genres, et ne s'en dégage qu’à certaines époques de dissolution sociale, où toutes les lois, toutes les règles, toutes les limites se trouvent ébranlées ou détruites, et où par conséquent reparaissent à la surface les instincts primitifs de notre nature. I)’un autre côté, le christianisme ayant surtout développé dans l'homme le sentiment de l’infini, on voit la tendance vers le roman poindre de bonne heure et s'accroître incessamment chez les nations modernes. L'élasticité illimitée de ce cadre facile, lui permettant d'ailleurs de tout admettre , le rend également propre à l’élégie et à la satire, à l’analyse psychologique et à la narration dramatique.
Il y a du roman dans les poèmes d'Uomèrc, plus toutefois dans \' Odyssée que dans l'Iliade, car celle-ci tient essentiellement à la tradition, à l’histoire, à la nationalité, tandis que celle-là n’est qu’un récit d’événements individuels. Brisez le lien qui rattache l'Odyssée à la guerre de Troie, et séparez-la, par la pensée, de la tradition .historique, vous n’avez plus que les voyages merveilleux d'un aventurier nommé Ulysse, c’est à dire un roman intéressant au lieu d'une solennelle épopée. Tant que la tradition règne dans la tragédie grecque , le roman ne s’y fait pas sentir. Eschyle et Sophocle sont épiques, parce qu'ils sont dans la tradition et donnent à leurs œuvres dramatiques la couleur fortement religieuse de l’antique héroïsme. Le roman se montre avec Euripide, qui combat la tradition, raille les héros et les dieux et fait régner sur le théâtre la passion purement humaine; il est complet dans Ménandre, qui rompt définitivement avec les données traditionnelles, ne peint plus que l'homme dans les divers accidents de sa
vie de chaque jour, el prend pour ressort de ses comédies l’élément permanent et sympathique de notre âme, l'amour Ainsi fait bientôt Théocrite, en cherchant dans la peinture poétisée des mœurs champêtres un nouvel idéal, un nouveau merveilleux, un nouvel inconnu, si l'on veut, le plus saisissant de tous peut-être dans une époque de corruption et de décadence universelle. Ce qui prouve le lien étroit qui existe entre cette poésie pastorale et le roman, c’est qu’elle aboutit, dans l'antiquité même, à des fictions développées, d’un caractère entièrement romanesque, telles que le chefd’œuvre de Longus, Daphnis et Chloê, comme la comédie de Ménandre aboutit, de son côté, à de longs récits, tels que les aventures de Théagène et Chariclée.
Il importait de bien marquer au début l'origine du roman, et le point où il se sépare de l’épopée. L'épopée est historique ou traditionnelle; on y croit ou l’on peut y croire : Thucydide nous en donne la preuve, dans les premières pages de son livre , en s’appuyant sur l'autorité d’Homère. Le roman au contraire n’a plus rien d’historique ni de sacré; il est encore humain, même quand il est merveilleux, et commence où la tradition finit. Son merveilleux en effet n’oblige plus ; il n’est, tout le monde le sait, qu’un jeu de l'imagination, et c’est à l’imagination, non à la foi, qu’il s’adresse.
Les mêmes faits se reproduisent au moyen-âge. Les épopées traditionnelles de Charlemagne et d’Arthur aboutissent, par une série de transformations, aux fictions purement imaginaires des Amadis. Elles traversent, pour arriver là, les allégories religieuses, politiques, philosophiques, satiriques, de la Divine Comédie , du Roman de la Rose,
du Roman du Renard, qui, à les considérer seulement
par ce côté, ne sont qu’une transition entre la naïveté majestueuse de l'épopée et le parti pris du roman chevaleresque. On avait cru aux aventures de Charlemagne et de ses pairs, de Roland, le héros de Roncevaux, des Chevaliers de la Table-Ronde; il fallait être fou comme Don Qui chottc pour croire à la réalité des Esplandian, des Bélianis, des Palmerin, et pour tout dire, des Amadis. C'est en Italie principalement que nous voyons cette altération de l’épopée s’opérer avec une sorte de magnificence littéraire, qui la signale au regard et lui donne une autorité dont nous devontenir compte ici par-dessus tout, puisqu'elle s'impose à notre littérature.
Boccace est, à lui seul, la source du roman moderne Dans ses œuvres on trouve toutes les formes qui auront crédit sur les imaginations pendant toute la période de la Renaissance jusqu’au XVII' siècle. Ces formes, que Boccace a le premier plus qu ébauchées , auxquelles , pour mieux dire, il a donné le premier des qualités de composi lion et de style qui font de lui un inventeur, sont au nombre de trois : le roman chevaleresque, le roman pastoral, le conte ou la nouvelle. De tout cela il n’a rien créé au fond; il s’est contenté d’y mettre une certaine perfection relative, admirable assurément, si l’on songe qu’il écrivait ainsi avant tout autre dans une langue moderne, et il a forcé tous ceux qui ont voulu cultiver les mêmes genres à sc tourner vers lui, quelle que fût leur nation, et à commencer par l imiter. L’anglais Chauccr le traduit , aussi bien que les romanciers espagnols et français, et Boccace accom plit ainsi, sous des formes en apparence légères, une des plus grandes et des plus importantes destinées littéraires qu’il ail été donné à un écrivain de remplir.
Boccace a composé deux romans en vers : la Tltéséide, traduite par Chaucer sous le litre de Palamon and Arcite\ le Philostrate, qui a inspiré au même Chaucer un pocme en cinq chants, et à Shakspeare le sujet d'un drame : Troile et Cressida Ce sont de véritables romans de chevalerie, dans lesquels Boccace a tenté de concilier, par des moyens souvent fort bizarres, mais fort caractéristiques à cause de leur singularité même, son amour pour l’antiquité et les goûts du moyen-âge dont son imagination est encore fortement empreinte. Il a écrit un autre roman , en prose cette fois, traduit et imité fréquemment par nos auteurs de la Renaissance, et emprunté par Boccace lui-même aux récits de l’épopée chevaleresque. Là, tout en racontant les amours de Florio et de Blanchefleur, il appelle le pape le vicaire de Junon, qui lui envoie sa messagère Iris, ainsi qu'il avait nommé, dans le Philostrate , Calchas évêque de Troie. Voilà certes une étrange manière de marier l’antiquité cl le moyen-âge, la mythologie et le christianisme; et l'on se demande s’il n’v a pas là-dessous quelque ironie cachée , car Boccace est trop éclairé pour dire avec simplicité de pareilles choses. Je suis fort tenté de croire qu'il est tout bonnement en ce point le prédécesseur et le premier modèle du Pulci, du Bo'iardo, de l'Arioste, qui emploient, eux aussi, en plaisantant les formules naïvement dévotes par lesquelles les rhapsodes populaires provoquaient l’attention de leurs auditeurs, et sans doute en même temps leur croyance, lorsqu’ils leur chantaient les merveilles de la véritable épopée chevaleresque.
Nous assistons donc à la transformation du récit épique en récit romanesque , et l’on y procède , comme cela élait naturel, par l’ironie. Le poète ne croit plus à ce qu’il ra-
conte, et il serait désolé qu’on put un seul instant le supposer de bonne foi. Son œuvre n’est au fond qu’une protestation du scepticisme présent contre la foi du passé. Il se joue, spirituel et railleur, à travers cos fictions qu'il entremêle et débrouille avec plus ou moins d’art, mais sans plus s’astreindre aux lois sévères de la composition poétique qu'il ne se soucie des lois de la vraisemblance. L'épopée est morte ; le roman a pris sa place. Elle est si bien morte que lo Tasse, quand il voudra la ressusciter, ne pourra se débarrasser ni de la magie, ni des enchantements , ni des amazones, ni des descriptions redondantes ou même purement imaginaires, ni de ces sentiments faux ou exagérés, de ces pointes souvent froides, de ce décousu dans le récit, mis à la mode par ses prédécesseurs , ni en un mol de toutes ces inventions romanesques , naïves au moyen-âge dans les œuvres des troubadours ou des trouvères , charmantes à la Renaissance dans les œuvres de l'Arioste, mais dépouillées alors, grâce à leur charme par trop littéraire, de celte première (leur de l'héroïsme dont la musc épique ne peut se passer. La Jérusalem délivrée ne fut donc, malgré les efforts d'un vrai génie, que la continuation, plus sérieuse d’intention que de fait, du roman chevaleresque, tel que Boccace l’avait recomposé, tel que l’Arioste l’avait achevé, et en agissant, par la puissance de son succès européen, sur notre littérature, cllo ne lui apporta forcément que ce qu elle contenait elle-même, c’est à dire une impulsion artificiellement romanesque, non une inspiration fortement épique. L’est la première cause de la stérilité de ces nombreuses tentatives d’épopée qui se produisirent presque simultanément, à la suite du Tasse, en Espagne et en France, en Espagne surtout, où l’on en compte plus de cent en moins
d'un siècle. Quant au poème héroï-comique, je ne crois pas qu’il soit necessaire de m’en occuper, car il n’est en quelque sorte, comme le dit justement Salfi, qu'une exagération du poème romanesque.
Pour en revenir à Boccace, on ne conçoit guère, au premier abord, que lui , admirateur passionné de Dante, soit déjà si loin du maître , tout à la fois par les sujets qu'il traite, le genre de son style, et plus encore par la morale. Il semble n’y avoir pour Boccace qu'un thème unique à développer, l'amour, et cela non-seulement dans son Décaméron, mais dans ses romans chevaleresques et ses essais du genre pastoral. Ainsi, pour l’éducation de Florio et de Blanchcfleur, il met entre les mains des deux enfants, non la Bible ou tout au moins l’Evangile — il s’en garde bien, et pour plus d’un motif, — mais « le saint livre d’Ovide, où ce grand poète enseigne par quels soins on doit allumer dans les cœurs les plus froids les saintes flammes de Vénus.» Voilà, si je ne me trompe, le commentaire le plus expressif des amoureuses poésies de Pétrarque, cet idéal ami du sensuel Boccace. Toutefois ne nous étonnons pas ; c’est le génie de l’Italie qui se développe suivant ses véritables tendances; c’est en même temps le génie du roman qui se dégage, chaque jour plus énergique et plus précis, et se nourrit de tous les aliments que lui fournissent, en s’unissant, l’antiquité renaissante et le moyen-âge expirant.
N'est-il pas remarquable que la poésie pastorale prenne en Italie, dès son apparition , le caractère, la forme et les dimensions du roman? N’y a-t-il pas là une preuve de cette union fondamentale que j’ai signalée entre le roman proprement dit et le prétendu genre pastoral ? Dès que Boccace, à l’imitation des anciens , veut l’essayer , il est entraîné à
réunir ses idylles dans un cadre commun, à les joindre entre elles par des récits en prose. C’est le même procédé qu'il suit pour la composition de son Décaméron. Tout, dans son esprit comme dans les habitudes et les goûts de son temps, se présente sous la forme d’un vaste ensemble romanesque; et ce qui était, chez les anciens, une œuvre à part ayant son unité propre, n’est plus, entre ses mains, qu’un mince et léger épisode dans une œuvre plus vaste. Tel est YAmeto, imité ensuite par Sannazar, dans son Arcadie , et qui devint le modèle primitif de tous ces longs romans si fort à la mode en Europe au XVI" siècle et au XVII* , la Diane de Montemayor, la Galale'e de Cervantes, Y A tirée de d’Urfé, etc. Boccacc a laissé encore un autre ouvrage pastoral , conçu cette fois sur un plan unique , le Nimfale Fiesolano ; mais la tendance romanesque est chez lui si puissante que l’idylle s’étend sous sa plume et ne s’arrête qu’après avoir atteint le chiffre de quatre mille vers.
Nous sommes loin, on le voit, des églogues de Théocrite et de Virgile , si sévèrement artistes dans la conception de ces courts poèmes et si sobres de développements. Toutefois on se rapproche bien plus de Virgile que de Théocrite, de Virgile que l’Italie semble , en ces beaux siècles de >a littérature, contempler toujours avec ivresse. Par une première dérogation au caractère de l'idylle grecque , ou , si l’on aime mieux, par une application logique des principes qu’elle contenait, Virgile avait mis l'allégorie dans ses Bucoliques, déjà plus élégantes que naïves ; Boccace, et après lui tous ses imitateurs , s'éloignant de plus en plus de la nature, semblèrent ne voir dans la poésie pastorale qu'un cadre tout prêt à recevoir l'allégorie, qui était trop dans les goûts du moyen-àgc et trop intimement liée à l’esscnre
même du roman pour ne pas envahir un genre si factice, et partant si commode. On ne vit donc plus que de prétendus bergers exprimer sous des couleurs artificiellement champêtres les sentiments, les mœurs, les idées, non seulement des villes, mais des cours, c’est à dire ce qu’il y a de plus raffiné et de moins naturel. Mais tandis que les narrations en prose, dont on s'était servi d’abord comme d’un lien entre les chants poétiques de ces pasteurs d’emprunt, devenaient le point de départ des romans que j’ai cités plus haut, ces chants eux-mêmes, souvent disposés en dialogues, à la manière antique, faisaient naître le drame pastoral , avec f Orphée de Politien, suivi, un siècle plus tard, de l’ Aminte du Tasse et du Paslor Fido de Guarini. Quand je dis drame, c’est pour me conformer à l’usage, car il n’y a pas là trace de la vraie poésie dramatique. C’est le roman qui prend une nouvelle forme et s’y développe largement avec son cortège obligé de fadeurs , de raffinements, de détails gracieux ou pittoresques, de sentiments amoureux, de galanterie quintessenciée, comme s’il était impossible que l’Italie, et à sa suite toute l’Europe de la Renaissance, conçût autre chose que la poésie lyrique et la poésie romanesque, penchant tantôt vers l’une, tantôt vers l’autre, et le plus souvent les unissant l’une à l’autre par leurs côtés essentiellement sympathiques.
Quant aux nouvelles ou contes de Boccace, réunis sous le nom de Décaméron dans un cadre ingénieux et vraiment romanesque, il est à peu près superflu de dire quel retentissement ils ont eu chez toutes les nations européennes, et surtout en France où les imitations et les traductions semblent se multiplier sans mesure durant trois siècles, du XIV au XVII*. N ’csl-cc pas Boccace qui a fourni , en der-
nier lieu, à La Fonlainc la plupart de ses chefs-d'œuvre de narration , sinon de moralité, qui se rencontrent si abondamment dans le recueil de ses contes? Tour la question d’originalité, ou plutôt d’origine, elle importe assez peu. Nous ne serions guère plus avancés quand nous prouverions notre droit d’antériorité sur un certain nombre de ces légers récits , dont le fond n’est rien ou à peu près rien , dont la forme et le style font tout le mérite. C’est par le style en effet que toute cette littérature se recommande ; c’est par le style que Boccace agit puissamment sur l’esprit français ; c’est par les modèles de style qu'il a mis en circulation qu’il a rendu utile, je dis plus, nécessaire l'influence d'un genre si futile et en apparence si vide. Quand on songe quelle variété de tours, d’inflexions, de formes de langage, Boccace a répandue dans ces cent nouvelles, les unes gaies, les autres sérieuses ou tristes, presque toutes caustiques ou satiriques, on no s'étonne plus de la large place qu’il occupe dans l’histoire littéraire de la Renaissance. 11 donne du nombre , de l’harmonie et une véritable élégance à la prose moderne, faisant courir ses enseignements involontaires, et par cela même plus puissants, sous col habit aux couleurs changeantes, qu'on serait tenté parfois de prendre pour celui d’un bouffon , mais où l’on ne tarde pas à reconnaître un goût délicat et sûr qui rappelle le goûl antique. Quelle forme littéraire lui eût permis de se déployer avec autant d’aisance et d'employer tour à tour , ainsi qu’il convenait, tous les tons et tous les styles ? Aucune assurément, car il n’y en avait aucune qui pût être aussi libre. Ni le genre historique ni le genre oratoire n’eussent pu se substituer sans désavantage à cette forme romanesque, qui faisait successivement, et quelquefois simultanément, du
récit comme l'histoire, de l’éloquence comme la tribune ou la chaire, et mêlait à tout cela quelque chose du dialogue dramatique. Il n’y avait pas là d'ailleurs une gravité d'état, une solennité obligée, si je puis ainsi dire, qui fût à chaque moment une gêne ou une entrave. L'écrivain s’adressait à tout le monde, aux femmes encore plus qu’aux hommes, insinuant l'harmonie , l’élégance et la grâce où l’histoire et l’éloquence , ces sœurs un peu sérieuses du roman , ne les eussent jamais fait pénétrer. Ne relevant que de lui-même, il pouvait admettre toutes les locutions familières, celte richesse du style narratif, tous les proverbes populaires , toutes les ressources enfin de la langue parlée, certain de se glisser partout à la faveur de ces contes amusants , et libre de se dépêtrer, quand il le voudrait, de l’ample loge cicéronienne.
On le voit donc, le fond des choses importait assez peu, puisqu'il s’agissait avant tout, pour les littératures naissantes, do bon style et de bonne prose plus que de tout le reste ; et si malheureusement la morale , dans les œuvres de Boccace, reçoit plus d'une insulte, il faut le reprocher moins à l’auteur qu’à celle corruption des institutions et des mœurs, qui allait bientôt provoquer la réforme, et qui était plus intense peut-être en Italie qu’en aucun autre pays de l’Europe. Il n'est pas nécessaire, pour le but que je me propose, de parler ici des autres conteurs de l’Italie, bien qu’ils soient en grand nombre, et la plupart hommes d’esprit et de talent : ils n’ont fait que continuer et surtout populariser l’œuvre de Boccace en répandant de tous côtés son genre, ses procédés de narration, sa méthode de langue et de style.
Quelle a été l'influence de cette littérature romanesque de l'Italie sur la littérature française du XVI0 et du XVIIe
siècle? Question importante et qui a besoin d’être traitée avec trop de détails pour que je ne m'y arrête pas un peu longuement.
L'Ariostc était en pleine réputation dès le premier tiers du XVIe siècle; nous ne voyons cependant pas que l’épopée romanesque de l’Italie ait inspiré en France de semblables tentatives. On traduit le Roland furieux, on l’imite, surtout par fragments et par épisodes, comme on le ferait d’un recueil de contes, ce que le procédé décomposition du poète rend très naturel; mais on n’essaie pas encore de le reproduire dans une œuvre nouvelle. Peut-être y a-t-il là une preuve de plus de notre penchant à composer avec méthode, et à préférer la marche régulière de la raison qui combine à la hardiesse vagabonde de l'imagination qui se promène, libre de tout frein , dans les immenses domaines de la fan laisie. Toujours est-il qu'on ne peut citer , au XVI* siècle, que deux essais notables dans le genre épique , la Franciade, de Ronsard, plus latine ou grecque qu’italienne, au moins d’intention, et la Semaine, de Du Bartas, qui relève avant tout de la Bible et de l’esprit protestant, poème étrange auquel on ne pourrait rien trouver d’analogue en Italie sans remonter jusqu’à la Divine Comédie , et qui a eu la gloire, si gloire il y a, d’inspirer au Tasse son poème des Sept Journées. Je suis loin de prétendre, on peut le croire, que l’œuvre de Dante ait été directement pour quelque chose dans l’entreprise demi-épique, demi-didactique ou descriptive, et avant tout encyclopédique de Du Bartas ; mais, pour me servir d’une observation très fine et très juste de M. Sainte- Beuve , n’csl-il pas remarquable que Grangicr , dans les dernières années du siècle, s'avise de traduire et de commenter la Divine Comédie , comme excité et rnis en goût
par le succès de la Semaine, et sans doute aussi par la conformité de genre, sinon de génie, qui existe entre les deux poèmes? Il ne serait pas impossible, après tout, que Du Bartas, homme du Midi, eût connu l’œuvre du poète florentin, ou qu’il en fût arrivé jusqu’à lui dans sa Gascogne, à travers la Provence et le Languedoc , comme un vague écho et un souffle affaibli , bien qu’assez puissant encore pour l’inspirer. Toutefois je ne pense pas, avec le savant et ingénieux critique, que les Scudéry, les Sl-Amant, les Desmarcts, les Chapelain, les Le Moine, soient la vraie postérité de Du Bartas. Celui-ci est né tout entier du mouvement protestant du XVI” siècle; ceux-là, au contraire, procèdent de l’épopée catholique et chevaleresque de l’Arioste et du Tasse. Si Du Bartas a eu quelques continuateurs, ce n'est pas dans celte lignée d’écrivains qu’il convient de les chercher, et s’il'a succombé si vite en France sous le poids du dédain et de l’oubli, ce n’est pas seulement dans ses fautes de goût qu’on en doit voir la cause, mais dans la défaite du protestantisme. Il y avait dans son poème une inspiration religieuse assez sincère et une couleur biblique assez éclatante , si elle n'était pas toujours bien délicate ni bien pure, pour lui conserver chez nous, à défaut de l'admiration première, une sorte de respect filial et traditionnel, pour peu que les générations suivantes eussent adopté de plus en plus les doctrines de Calvin. Son malheur a été de naître , poète calviniste, chez une nation catholique, poète sans goût mais non sans imagination, chez une nation spirituelle et railleuse, au lieu de naître, parexomple, en Angleterre ou en Allemagne, où il eût été protégé contre le ridicule tout à la fois par sa croyance et par le goût moins sévère des littératures germaniques.
Quoi qu’il en soit, le XVIe siècle ne subit pas ou ne subit que faiblement l'influence de l'épopée romanesque, du roman épique de l’Italie, pour parler avec pins d'exactitude. On peut même dire que, malgré les hautes prétentions de l’école de Ronsard , si pompeusement proclamées dans le manifeste de Ou Bellay , et qui percent à chaque instant dans la préface de la Franciade , cette école se signala à peu près exclusivement dans la poésie lyrique et dans les genres qui en dépendent. Là elle était sur son terrain . là elle se mouvait à son aise , innovant librement dans les formes de la langue et du style , sans être gênée , ni par cette science de la composition , plus essentielle en celte matière qu’en toute autre, ni par ces masses de faits et de personnages qu’il faut nécessairement remuer pour construire un poème digne de ce nom. On ne manie pas à volonté ces vastes machines épiques , qui exigent , non pas même pour réussir, mais seulement pour ne point échouer honteusement, autre chose que des lieux communs descriptifs ou moraux, des tours de phrase élégants , de brillantes formules. Aussi Ronsard, à qui l’audace pourtant ne manquait pas, laissa-t-il son poème inachevé, l’ayant conçu plutôt, à ce qu'on en peut juger dans sa préface, comme un ensemble de formes poétiques , de détails pittoresques, de mouvements passionnés de style, d’énergiques et solennelles figures, que comme une large combinaison de faits, de sentiments et d'idées, c’est à dire plutôt en poète lyrique qu’en poète épique ; aussi Du Bartas n’acheva-t-il le sien, si imparfait qu'il fût, qu'en réunissant quelques-unes des sévères conditions de la véritable épopée , c’est à dire le choix d'un sujet universellement chrétien et l'ardeur vraie qu'inspirent de nouvelles croyances.
Au reste , s’il fallait absolument trouver des traces de l'influence italienne dans la Franciade , ce serait -dans la nature purement romanesque du sujet que je les irais chercher. « Or, imitant ces deux lumières de poésie, nous dit Ronsard en parlant d'Homère et de Virgile, fondé et appuyé sur nos vieilles annales, j’ai basti ma Franciade, sans me soucier si cela est vray ou non , ou si nos roys sont Troyens ou Germains, Scythes ou Arabes ; si Francus est venu en France ou non; car il y pouvait venir, me servant du possible et non de la vérité. » Certes quiconque a parcouru les quatre chants publiés du poème avouera que le poète a tenu sa parole. Il ne s’agit ni de la tradition ni de l’histoire, ni, ce qui est plus malheureux , du possible. Le roman seul a ici quelque chose à réclamer. Il est imité de Virgile et d'Homère, comme le Télémaque le sera plus tard, au lieu detre emprunté au Boîardo ouùl’Ariostc, voilà toute la différence. J'ajoute qu'il est sérieux, ce qui fait honneur à la naïveté et à la bonne volonté de l'auteur plus qu’à son bon sens.
C'est au XVII* siècle que nous trouvons l’épopée romanesque en pleine floraison sur notre sol gaulois. Tout y aidait, le génie de l’Arioste depuis longtemps admiré, le succès de la Jérusalem délivrée, qui fut plus rapide et plus prononcé en France qu’en Italie, et en dernier lieu la prodigieuse fortune de l'Adone et de son auteur le Marino. Il était prouvé désormais qu’on pouvait réussir dans ces immenses entreprises, et l’on crut facilement qu’il suffisait d’y apporter un certain talent de mise en œuvre. Le fond de ces poèmes était en effet assez peu solide et n’avait rien qui put décourager des esprits aventureux et médiocres , aidés ou excités par une imagination vulgaire. On n’oubliait qu’une