CHAPITRE PREMIER
Antiquité.
Si la religion en Grèce était restée entre les mains d'une caste sacerdotale fortement organisée, comme en Egypte et dans l’Inde, le dogme, perpétué par les initiations, ne fût pas sorti de l'enceinte du temple ou no se serait traduit au dehors que par des hiéroglyphes, par des symboles obscurs, dépourvus de grâce et de beauté, manifestations purement intellectuelles d’idées impénétrables. Il y aurait eu peut-être une poésie consacrée, traditionnelle, emprisonnée dans des formules obligatoires, raide enfin, glaciale, immuable; mais la poésie véritable, celle qui part du cœur de l’homme pour y revenir, ou ne serait pas née, ou, si elle avait pu naître, ne se serait jamais développée. Elle eût péri toi ou tard
écrasée par le symbolisme sacerdotal. Heureusement, le génie grec, qui avait pour mission d'initier les autres, mais au grand jour, par l’art, par la poésie, par la science, non de s'enfermer lui-même dans les langes étroites des initiations particulières, se hâta d’échapper à ces entraves et se répandit, libre et lier, dans toutes les voies ouvertes à l'intelligence humaine. Sa pensée religieuse, dont les racines plongeaient au cœur des antiques mystères , poussa d’innombrables jets, se déploya en innombrables rameaux, et porta pour fruit celte profusion de fables ingénieuses ou profondes, mais toujours brillantes, qui, après avoir nourri si longtemps l'imagination païenne, fournirent encore des aliments à toute l’Europe de la Renaissance. Chaque idée eut une figure, chaque sentiment une image, et celte figure fut celle de l’homme, cette image fut empruntée à la nature vivante. Ces dieux immortels qui habitaient l’Olympe, plus grands, plus puissants, plus heureux, au fond les mêmes que ces autres dieux mortels qui rampaient sur la terre, n’étaient guère que des personnifications d'idées abstraites ou de forces naturelles, insuffisantes sans doute au point de vue religieux, mais admirables au point de vue de l’art.
Je ne veux pas redire, après tant d'autres, tout ce que cet anthropomorphisme de la mythologie païenne prêta d'éclat, de variété surtout, aux inventions poétiques des Grecs et des Romains , quelle idéale beauté la ligure de l'homme revêtit sous les mains de ces divins artistes. Ce qu’il faut dire, c’est que si le culte païen, ne nous montrant jamais Dieu qu'à travers la forme humaine, n’inspire pas à ses poètes et à scs artistes ce sentiment profond qui se révèle dans la poésie chrétienne, il eut cependant pour expression solennelle l'enthousiasme de ces chœurs cycliques, dilhy-
rambiqucs et autres, dont le souffle puissant se fait sentir encore pour nous, à la distance où nous sommes, dans les chœurs des tragiques, dans quelques parties de ceux d’Aristophane , et dans les odes de Pindarc , bien que les plus religieuses soient aujourd'hui perdues.
On aurait tort toutefois de ne voir l’influence du culte sur le genre lyrique que dans les poèmes qui semblent en être une émanation directe, comme l’hymne et le dithyrambe. Celte influence se trahit partout. Ainsi, ces belles cérémonies, ces jeux, ces spectacles, toutes ces pompes en plein air, en plein soleil , tous ces hommes rassemblés à qui la religion ne demande que de jouir et d’être heureux, exaltent l’imagination des poètes, la remplissent d’harmonie, de parfums et d’images, et mêlent à leurs inspirations les plus personnelles , je dirais presque les plus petites, quelque chose de ce vaste et solennel esprit qui anime les foules et comme un reflet mystérieux de l’universelle nature. D'un autre côté, la morale païenne n’a ni règles fixes ni sanction religieuse. On ne la trouve pas écrite dans des livres sacrés ou dans les prescriptions d’une église souveraine des âmes. Elle dérive de la tradition et de la conscience de chaque homme. Pour lui trouver des formules, il faut les chercher dans les œuvres des philosophes et des poètes, surtout des lyriques. De là cette i ichesse de pensées morales, si remarquable dans Pindare; de là aussi cette liberté du poète dans la peinture de ses émotions et de scs mœurs, et cette sensualité trop habituelle, qui se croit toujours légitime, pourvu qu’elle s’exprime avec élégance. C’est qu’en effet chez cette nation d’artistes les fautes de goût étaient celles qu’on redoutait le plus.
Ce que l’épopée doit à la mythologie pour tout ce qui
lient au merveilleux, il est à peine nécessaire de l’indiquer. Ces divinités presque humaines , si variées et en même temps si précises de formes et d’attributs, pour bien apprécier leur importance poétique, il suflil de les voir à l’œuvre dans les poèmes d’Homère. Dans ces symboles que pénètre partout la lumière, quelle riche matière à l'invention I quelle source inépuisable de clarté, de mouvement, do vie I Ce merveilleux cependant , malgré sa beauté , n’est pas le plus grand bienfait que l’épopée grecque doive à la mythologie. Créer des dieux, c’est bien ; créer des hommes, c’est mieux encore. Or, ce culte païen, qui, au lieu d’envelopper ses idées dans de monstrueuses ou inintelligibles allégories, comme les religions de l'ancien Orient, tendait sans cesse à les revêtir de formes claires, palpables, réelles autant qu’idéales, poussait irrésistiblement les poètes et les artistes à étudier la figure humaine, à la détacher de tout ce qui n’était pas elle, à la reproduire en traits simples et vigoureux, et leur apprenait à se maintenir dans un milieu nécessaire entre la nature et Dieu, ces deux infinis qui nous attirent et menacent également de nous absorber.
Les personnages d’Homère sont des êtres comme nous. Tout est vrai en eux , leurs passions et leurs caractères. Aussi leurs actions nous frappent, leurs sentiments nous remuent; nous rions de leur gaîté, nous pleurons de leur douleur. Qu’ils sentent, qu'ils pensent, qu’ils parlent, qu’ils agissent, en eux nous reconnaissons des frères, et que ce soit Andromaque aux bras d’Hector ou Priam aux pieds d'Achille, nous n’oublions rien, car ces êtres fictifs ont traversé nos cœurs avant de se graver dans nos mémoires. La nature, dans ces immenses tableaux , est retracée avec la même précision, la même vérité et la même énergie de rou-
leur. Elle ne nous apparaît pas comme transfigurée à travers les impressions du poète; nous la voyons telle qu’il la voit, dans toute sa majesté et dans tout son charme, mais aussi dans toute sa réalité.
La poésie dramatique en Grèce sortit du sein des fêles religieuses. Liée aux cérémonies du culte, dont elle fut l’inséparable ornement, elle en reçut une grandeur et un éclat que nous y chercherions vainement chez les peuples où le théâtre n'eut d’autre caractère que celui d’un amusement public. Le chœur seul, conservant la trace de son origine, eut suffi pour élever le ton de la tragédie. D’autre part, ce que je viens de dire de l’épopée , je le dis également du draine. Il put comme elle entrer jusqu’au vif dans la personnalité humaine, la pénétrer partout, la sonder dans ses profondeurs, et quand il voulut, ainsi qu’Eschyle, faire agir et parler même les dieux, il n’eut qu’à demander à la tradition les images d’avance tracées de ses divins héros.
Si de ces influences religieuses je passe aux influence» sociales et politiques, ce n’est plus la poésie lyrique que je rencontre tout d’abord, c’est l’épopée.
La Grèce était composée de peuples différents vivant sous des lois particulières, mais formant par la race une seule nation. En temps ordinaires, ces peuples sont divisés, les cités rivalisent, elles luttent, elles combattent. En deux circonstances seulement nous les voyons d’accord pour une action commune, aux temps héroïques, contre llion, aux temps historiques, contre les Perses, toujours l'Europe contre l'Asie. L’historien de la guerre de Troie est Homère, comme le poète des guerres médiques est Hérodote. Do tous ces intérêts divers un instant réunis, de tous ces amourspropres accrus et dominés par l’émulation , de toutes ces
passions comprimées par le sentiment national, Homère a composé ses merveilleux ouvrages. Qu’on suppose la Grèce ne formant qu’un grand tout de parties fortement rattachées entre elles par le lien politique, il y aura dans la guerre de Troie un acte politique, accompli avec plus ou moins d’énergie, il n’y aura plus cet élan d’enthousiasme qui emporte vers le même but des hommes libres d’agir autrement ou de ne point agir, cette sympathie toute puissante entre des volontés ordinairement rebelles. Aussi Homère n’est-il point athénien, lacédémonien, argien , lhessalien, thébain, il est grec. Tous les peuples, toutes les cités, toutes les familles de la grande race hellénique ont des représentants dans ces majestueuses annales ; mais nul, si puissantqu’il soit devenu dans la suite des siècles , n’y domine à l’exclusion des autres. Monument impérissable d'une époque héroïque où, pour la première fois, toute une nation sent et agit en commun, l'Iliade et l’Odyssée traversent solennellement les âges, portant «au front ce double caractère d'unité et de de diversité, de nationalité et d’individualité, infaillible marque à laquelle on reconnaît l’invention dans toute sa force originale.
Au reste, ce caractère existe, également beau, également complet dans la poésie lyrique et dans la poésie tragique des Grecs, dans I'indaro comme dans Eschyle, Sophocle et Euripide. Aux jeux olympiques, ou pvthiques, ou isthmiques, ou néméens, institutions nationales, c'est à dire tout à la fois religieuses et politiques, accourent, poussés parles mêmes instincts et les mêmes besoins, tous ces enfants d une même race, exempts pour quelques jours des préjugés, des passions, des intérêts qui les séparent. On rivalise bien encore, mais seulement pour la gloire; et si les vainqueurs
couronnés aux applaudissements de tous honorent leur cité et leur famille, ils sont avant tout l’honneur de la patrie commune. Tel est le sentiment qui anime I’indare, le poète inspiré de ces fêtes, l'expression vivante de ces brillantes institutions. Dans ses odes, lyriques par le ton, épiques par le sujet, dramatiques par la forme, nous voyons passer tour à tour toutes les traditions héroïques et mythologiques, pour mieux dire, tout le passé glorieux de la Grèce : l’histoire des familles aristocratiques, les expéditions fameuses, les aventures des dieux ; et si Pindare se souvient parfois qu'il est thébain, c’est parce que Thèbes est une ville grecque. Pour le dire en passant, ces digressions qu’on lui a 3i souvent reprochées, outre qu’en élevant ses sujets elles agrandissent son inspiration , étaient certainement la partie de ses poèmes la mieux accueillie de ses compatriotes, car elle était la plus nationale ; et il est permis de croire qu’il dut, non-seulement l'éclat, mais aussi la perpétuité de ses succès, au caractère d’intérêt général qu'il sut donner à des œuvres dont la destination était nécessairement individuelle.
Pour la tragédie, même remarque. C’est dans Athènes qu’elle brille, dans cette ville où se trouvaient réunis tous les trésors de la pensée humaine, où toutes les idées prenaient un corps et passaient rapidement du monde de l'esprit dans celui des faits, dans cette ville où tous les cerveaux pensaient, où tous les bras agissaient, soit pour les arts, soit pour le commerce, soit pour la guerre. Ailleurs, ou elle n'existe pas, ou elle s’éteint dans l’oubli. Athènes, seule peut-être entre les cités de la Grèce, est tout à la fois assez riche et assez amie de la gloire littéraire pour faire les frais de ces dispendieuses représentations dramatiques. Les poètes athéniens ont bien le droit d’être fiers de leur cité protégée