‹ Essais de Theorie et d'Histoire LitteraireChapitre 8 sur 38 · GG · texte numérisé non relu

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par Minerve, et l'on comprendrait qu'ils fussent exclusifs. Cependant où vont-ils puiser les sujets de leurs drames? Dans les traditions athéniennes? Pas le moins du inonde. Sans oublier Athènes, qui apparaît de temps en temps dans leurs œuvres, ils demandent partout leurs inspirations aux traditions de la race. Ils illustrent par leur génie, non ce qui est athénien, mais ce qui est grec. Aussi les vers d'Euripide, récités en Sicile par les Athéniens prisonniers, firent plus pour les sauver que n’eût fait peut-être une victoire. Aussi, lorsque le sort d’Athènes vaincue fut mis en délibération parles chefs du Péloponèse, il suffit, selon Plutarque, pour émouvoir les cœurs et lui conserver l’existence, de quelques vers de l 'Electre d'Euripide jetés au milieu d’un festin, du souvenir de son hellénisme littéraire habilement ou spontanément évoqué par un chanteur à gages.

A ces influences générales il s’en joint d’autres plus particulières. Suivant le régime politique de la cité, démocratique, aristocratique ou despotique, suivant même sa position continentale ou insulaire, l'invention originale y change de nature et de caractère, parfois même est ou n'est pas. Il suffit ici d'une indication rapide.

Tandis que la république aristocratique de Sparte, vouée à l'immobilité par les institutions de Lycurgue , ne produit et ne peut produire que des hommes de guerre ou des hommes d’Etat, la république démocratique d’Athènes, toujours en mouvement, est féconde, non pas seulement en guerriers et en politiques, mais en orateurs, en artistes, en poètes, et attire à elle presque toute la vie intellectuelle de la Grèce. A Sparte, on redoute les lettres, parce qu’elles remuent des idées, la parole, parce qu'elle a des ailes, les arts, parce qu’en flattant l’imagination ils amollissent les

caractères, et de peur d’imprimer la moindre secousse à cette machine laeédéinoniennc organisée, selon l’inspiration propre du génie dorien, pour la domination et la conquête, on y réduit l’individu à une mâle et énergique mais ignorante et grossière pauvreté, on y écrase l'homme sous le citoyen, on ne montre à chacun que la cité et on lui cache le monde. Qu’on ne cherche donc pas d’invention poétique dans un pareil état social ; elle détournerait vers l’idéal quelque chose de cette activité qui doit se renfermer tout entière dans les limites de l’action positive.

Pourdes causes analogues, les autres cités aristocratiques de la Grèce n’ont rien ou presque rien produit en poésie. Le pouvoir, une fois tombé aux mains d’une oligarchie, comme dans Argos, comme dans Corinthe, au moins pendant un temps, ne pouvait y subsister avec l’impérissable liberté de la pensée qui s’exprime. La muse, même assujettie, affranchit encore lésâmes. Aussi les oligarchies ne se contentent pas de l’enchaîner, elles la tuent. Lacédémone n’a qu’un poète dans son histoire, et c’est sa rivale, Athènes, qui le lui prête. Corinthe, enrichie par son commerce, a des courtisanes célèbres, et pas un poète. Si par hasard nous pouvons surprendre, dans l’une ou l’autre de ces villes bien ou mal gouvernées par une aristocratie jalouse, quelques reflets du génie poétique, soyons sûrs qu’il revêtira la forme lyrique, la plus personnelle de toutes. Mc pouvant, ou ne voulant, ou n’osant rien chanter de ce qui passionne et remue les hommes, on se chante soi-même, on chante ses amours et ses plaisirs.

Ce que produit la contrainte dans ces états aristocratiques, l’isolement et le repos le produisent également dans les cités insulaires. Les âmes, repliées sur elles-mêmes,

n'ayant pas pour aliment le spectacle des grandes choses et le mouvement des grandes affaires, ou s’assoupissent dans un demi-sommeil, ou s'échappent en effusions lyriques , tantôt plus molles, tantôt plus vigoureuses, mais toujours empreintes d’un fort sentiment d’individualité. La seule île de Lesbos compte parmi ses poètes lyriques Arion, Terpandre, Alcée, Sapho, énergiques ou douces voix qui, lorsqu'elles n’avaient pas de tyrans à maudire, ne trouvaient à célébrer que l'amour sur ces heureux rivages.

Il en est de même des villes dont l’action politique est nulle ou faible. Deux cités qui n’eurent qu’un éclat passager, Argos au temps de la guerre de Troie, Thèbes au temps d’Epaminondas, ont vu naître, la première Télosillc, la seconde Corinne et Pindare. Il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer combien on rencontre de noms de femmes parmi les noms fameux qu’illustra la lyre. Peu faites pour agir, elles chantent ; elles sont lyriques au même titre que les cités oisives.

La démocratique Athènes, au contraire, la ville de l’action par excellence, est avant tout dramatique. Lyrique, elle ne l’est guère, si ce n’est dans les chœurs, c’est à dire sans rêverie et sans personnalité. Une fois cependant il lui naît un poète exclusivement lyrique ; mais c’est pendant la période aristocratique de son histoire, et ce poète encore, ce Tyrtée, qui fit vaincre Sparte, se signale par la mâle ardeur de son inspiration guerrière.

La Sicile a un tout autre caractère. Elle semble avoir le génie de l’invention proprement dite. Elle n’a rien développé, rien achevé ; ce rôle était réservé au génie progressif d’Athènes ; mais elle a eu le rare privilège d’innover dans presque tous les genres. Stésichore, qui inventa l’épode,

était d’Ilimère; Epicharmc, qui inventa la comédie, celle du moins que perfectionna Ménandre, vécut à Syracuse; Empédocle, qui inventa, dit-on, la rhétorique, était d’Agrigente ; Théocrite, de Syracuse; Archimède, de Syracuse. Par un singulier hasard, ce fut encore en Sicile, à la cour de Frédéric II, que débuta la poésie italienne avant la Divine Comédie. A quelles causes attribuer cette fécondité inventive? A la race? Mais les Siciliens étaient des Grecs comme tous les autres. A la position insulaire? Mais la Sicile avait un grand mouvement commercial et une certaine importance politique. Je ne vois qu’une seule cause à ce fuit, qu’on ne saurait nier : c'est la nature des gouvernements siciliens. Ils furent presque tous, sauf de rares intervalles , tyranniques, c'est à dire livrés au caprice d’un seul. Or, si cetyrau s'appelait Hiéron ou I)enys, s’il remportait des victoires aux jeux olympiques, comme le premier, ou des couronnes dramatiques à Athènes, comme le second, le poète était sur de trouver en ce tyran un protecteur, et, pourvu qu’il ne prît pas de trop grandes libertés, il pouvait échapper aux carrières. Mais les carrières étaient toujours là, prêtes à s’ouvrir. Il en résultait une lutte constante entre le génie poétique, qui, loin d'être proscrit, était encouragé, honoré, payé, et la nécessité de ne point heurter une tyrannie ombrageuse. Ne pouvant s’étendre en tous sens, on se concentrait sur un point; n'osant toucher au fond, on se prenait à la forme ; et c'est ainsi qu’on inventait, faute de pouvoir pleinement et librement développer cette noble science des hommes et des choses dont se nourrit la vraie poésie. D’ailleurs les tyrans passaient vite, et ce que la fantaisie de ( un avait laissé naître, la fantaisie d'un autre l’empêchait de croître.

Des causes à peu près semblables amenèrent dans Athènes la transformation de la comédie. Quand l'Etat perdit sa liberté, la comédie perdit la sienne. De la satire personnelle elle aboutit par une série de métamorphoses à l’observation purement humaine. Alors parut Ménandre. Mais cette question se lie à une autre que je n’ai pas encore abordée, l’influence exercée par les grands événements sur le caractère de l’invention originale chez les Grecs.

Les grands événements agissent toujours, soit en bien, soit en mal, sur le développement poétique d’une époque ou d’un peuple. Ils excitent l’imagination ou ils l’éteignent, et dans tous les cas, ils la modifient profondément.

La guerre de Troie eut en Grèce une puissante initiative. Elle mit en contact les diverses branches delà famille hellénique, les unit dans une communauté de dangers et de gloire, et, par le caractère héroïque des actes plus peut-être que par l’importance du résultat, produisit sur les esprits une impression forte et durable, qui eut pour expression nécessaire une grande période épique. Les guerres médiques , plus sérieuses et plus terribles , revanche de l’Asie contre l’Europe, marquent la virilité du génie grec. Lcpoque qui les suit est dramatique; cela est dans l’ordre. Pour tout résumer en un mot, les guerres médiques enfantent le siècle de Périclès.

A ces luttes fécondes contre l’étranger succèdent les luttes fatales entre Sparte et Athènes, cette guerre intestine du Péloponèse, qui prépare la domination macédonienne et les conquêtes d’Alexandre. L'Asie conquise, la Grèce n’est pas plus forte, elle est moins libre. La poésie ne meurt pas, mais elle se transforme. Je ne sais quel souffle venu de l'Asie a passé sur elle, qui la détrempe et l’amollit. La tra-

gédie se lait ou s'amoindrit chaque jour, n’ayant plus rien à dire de grand à des caractères énervés, à des âmes trop petites désormais pour ses nobles et patriotiques inspirations. La verve lyrique se traduit en élégies, charmantes de forme, chefs-d'œuvre de grâce et d’art, mais dangereuses par les sentiments qu’elles expriment. L’ancienne comédie, rude et brutale fille de la démocratie , qui ne riait qu’en mordant, mais dont les âpres colères avaient cela de bon du moins quelles ne permettaient à aucun citoyen de s’endormir dans ses vices, avait depuis longtemps fait place à une sorte de comédie dégénérée et bâtarde, qu’on a nommée la comédie moyenne, faute de pouvoir lui trouver une désignation plus positive. Enfin, une nouvelle poésie se montrait de toutes parts, née de l’alTaihlissement des mœurs, de la décadence des institutions et des caractères, peut-être aussi de l’épuisement des anciennes formes poétiques. Ce n'était pas encore un genre qui se produisait , c'était un esprit nouveau, une disposition morale, inconnue jusque-là, qui s’infiltrait peu à peu dans tous les genres; c’était l’élément romanesque qui apparaissait pour la première fois dans la poésie simple, forte et saine de l’antiquité.

La comédie de Ménandre, comme l'a fait observer avec tant de raison M. Villemain dans son beau travail sur les romans grecs, louchait de fort près au roman moral. On pourrait aller plus loin et affirmer que cette comédie n'était, au temps de Ménandre, comme elle l’a été depuis chez les Romains et chez les peuples modernes, qu’une des formes du roman, qui est tour à tour lyrique, épique, dramatique. C’est la fiction , soustraite aux traditions héroïques ou tnythologiqiiRs et introduite dans le cercle de la \ic de chaque jour. Théocrite, qui vient après Ménandre, fait-il autre chose

que du roman? Ce b mœurs pastorales, qu'il peint avec tant de charme et de vigueur, ne sont-elles pas fictives? Et ces tableaux de la nature, d’une couleur pourtant si riche et si belle, d’un dessin si achevé et si pur, n’ouvrent-ils pas déjà par quelque coin ces perspectives infinies où se complaît l’imagination romanesque des poètes chrétiens?

De Ménandre nous ne savons presque rien, si ce n’est par Tércnce et les anciens critiques, unanimes pour vanter la douceur passionnée de son style, et, si je puis m’exprimer ainsi, la couleur érotique de ses comédies; mais Théocri te, nous le possédons, et il nous est permis d’en juger par nous-mêmes. L’amour est au fond de tous ses poèmes, non pas tendre et doux, mais ardent et souvent terrible. Il brûle les cœurs, il consume les corps, il éteint ou dessèche les âmes. C'est l'amour qu’allume un climat dévorant dans un sang qui fermente; c'est l’amour exalté jusqu’au délire par l’oisiveté de la vie pastorale et les loisirs funestes que la tyrannie impose aux âmes les plus actives. L’amour d'Anacréon, c’était la volupté; celui de Théocrile, c’est la mort. Il tue Daphnis et fait de Simethe une empoisonneuse. Tel qu’il est, cet amour est le seul qui convînt à la cour des Ptolémées, ces pâles héritiers d’Alexandre.

A Théocrite succède, sur cette même terre d’Egypte, Apollonius de Rhodes ; à Daphnis, à Simèthe, Médée ; à des amours terribles, un amour plus terrible encore. Et cependant, à certains accents qui annoncent Virgile et préparent Didon, on sont que la femme va prendre ce caractère nouveau, ce rôle tout spécial qui lui appartient à la fin des sociétés. Tandis que l’homme, à ces époques, abandonnant l'austère discipline et les mâles vertus, se livre de plus en plus aux passions dissolvantes, la femme, toujours forte par

la passion, soit pour le bien, soit pour le mal, regagne silice terrain une sorte d’égalité, en dépit des mœurs et des lois qui la rabaissent, apparaît plus énergique et plus puissante, sinon plus grande, et, grâce peut-être à la communauté des souffrances, se fait mieux étudier et mieux comprendre.

L’heure de la déchéance a sonné pour le monde grec. Voici venir ce fils dégénéré des vainqueurs de Salamine et de Platée, qui n’a gardé de l'esprit national que la subtilité et la ruse, ce Grœculus enfin, si souple, si intrigant, si fourbe, si dégagé de tout principe moral, qui monterait au ciel, nous dit Juvénal, si on le lui commandait, pour peu qu’il eût faim.

Le dernier grand événement de celte période est la conquête romaine. Devenue la proie de Rome, après avoir subi déjà le joug macédonien, et façonnée d’avance à l’esclavage, la Grèce n’invente plus, elle se répète. Elle est toujours fine, intelligente, habile dans la pratique de tous les arts ; niais elle a perdu avec l’antique liberté et les antiques mœurs son admirable faculté de création originale. Je me trompe, avant de s’éteindre elle crée une dernière œuvre, la littérature latine. C’est un feu qui a consumé tous ses aliments, mais qui a conservé assez de force pour enflammer de nouvelles matières, et allumer un autre foyer presque aussi rayonnant que le premier. Epuisée sous sa forme naturelle, la poésie grecque reparaît sous une forme étrangère ; elle se redit sur un autre ton et dans une autre langue. Rome, habituée à la conquête, fait main-basse sur les trésors intellectuels de la Grèce, rapporte la poésie dans ses bagages parmi les dépouilles des vaincus, et, en se l’appro-

priant , la marque d'un caractère ineffaçable. Aussi cette poésie, qui, sur le sol natal, était la vie même d’une nation, n’est plus chez l’autre qu’une chose de luxe dont se pare une aristocratie orgueilleuse, mais que le peuple dédaigne ou ne comprend pas. Ne lui demandez pas de créer ; n’ayant pas pour se retremper les sources vivantes de l’imagination populaire, elle ne vit et ne peut vivre que d'emprunts. Elle est donc personnelle, et son génie propre, c’est le génie de l’expression, c’est à dire le style. Là elle triomphe, là elle crée, là elle invente, là elle est originale.

Elle n'est point lyrique, du moins à la manière de Pindare, ce héraut public de tout un peuple; elle l'est parfois avec Catulle, Properce, Tibulle, Ovide, sous la forme de l'élégie, fine et gracieuse peinture d’émotions sensuelles. Tout au plus essaie-t-elle avec Horace d’aborder les hautes régions du lyrisme ; mais, privée de l’inspiration religieuse et du sentiment patriotique, elle est purement artificielle et n’aboutit qu’à de brillantes études de style ; si bien que, pour retrouver le véritable Horace, il faut lire ses épîtres, ses satires et ces petites odes charmantes où il épanche en liberté sa verve épicurienne.

Si la poésie romaine n'est pas lyrique, elle n’est pas non plus dramatique. Le théâtre latin, tout grec par lesujetdes pièces et par le fond des mœurs, pouvait amuser les loisirs des patriciens, gens bien élevés et de bonne heure imbus des lettres grecques ; il n’eut jamais les sympathies populaires, seule chose qui fasse vivre le drame. Comment supposer un véritable développement dramatique chez un peuple qui remplaçait avantageusement la comédie par des animaux savants et la tragédie par des combats de gladiateurs ? Plaute et Tércnce, peintres nécessaires d’un certain côté

des mœurs locales, si l'on excepte cette nécessité qui est la même dans tous les siècles et chez tous les peuples, ne sont guère romains que par le style, Térence surtout, l’élégant ami de Scipion et de Lélius. Quant à Plante, Horace n’en fait pas grand cas. A vrai dire, il semble assez dédaigner le théâtre. Il hait trop le vulgaire pour aimer beaucoup un genre qui ne peut se passer de l’approbation du vulgaire; il est trop délicat artiste pour estimer le gros sel comique et des plaisanteries qui visent plus à la force, fût-elle grossière, qu’à la finesse du trait. Puis l’empereur, ombrageux comme tout pouvoir nouveau, redoute les allusions, inévitables à la scène, et d’autant plus dangereuses qu’elles sont le plus souvent involontaires. Excellente raison pourqu’Horace ne revienne pas de ses préventions. Si j’insiste sur cette répulsion d’Horace pour le genre dramatique, c’est que, sauf quelques cas isolés, elle semble être commune aux plus grands esprits du siècle d’Auguste, et caractérise d’ailleurs ce génie latin entraîné par nécessité comme par goût vers la perfection du style, dont le théâtre, seul entre tous les genres, n’a pas besoin pour atteindre au succès. Je ne parle pas en ce moment de Sénèque ; j’y reviendrai.

Ainsi, à Rome, point de véritable poésie lyrique : la seule qui s’y montre est toute personnelle et ne vit que par l’expression ; point non plus de vraie poésie dramatique : celle qui s’y produit sur la scène n’est qu’une imitation, souvent même une traduction. C’est que la religion romaine, n’étant qu'un instrument politique aux mains de l'aristocratie, peut bien en certaines circonstances déterminer des actes, mais non pas inspirer des poètes ; c'est que d’autre paît le polythéisme, usé déjà sous sa forme plastique par l’imagination grecque, a perdu aux beaux temps de Home presque toute

sa puissance et sa sève. Home d'ailleurs est toute politique, et sa mission, ce n’est pas de produire des artistes et des poètes, c'est de dompter les nations et de leur donner des lois.

Mais si Rome n’a par elle-même ni poésie lyrique ni poésie dramatique, a-t-elle au moins une épopée qui lui soit propre? Elle, qui a fait tant de grandes choses, ne saura-t-elle les chanter? Cette question vaut la peine qu’on s’y arrête.

Rome est fondée comme un asile, où viennent se réfugier des hommes de toute origine, unis entre eux par un seul lien, la nécessité de vivre. Ce n’est pas une nation, c’est un peuple. Il n’y a donc pas chez les Romains, comme chez les Grecs , cette unité qui résulte de la communauté de race, et par conséquent de mœurs, de caractères, de tendances; il y a l’unité d’intérêt, l’unité politique. Or, cetteunité réside dans la persistance des idées et la continuité des faits. Rome n’est qu’un point qui va croissant toujours.il n’y a pas dans son histoire un seul moment où Rome soit tout entière. Celle histoire est un grand drame dont toutes les parties sont étroitement liées. En détacher une, comme l’a fait Homère pour la Grèce, toute réunie devant Troie, est chose impossible. Tout se tient, tout s’enchaîne; Rome est partout, mais on ne peut la saisir nulle part. Aussi, tandis que le Grec, doué du génie de l’invention poétique, s’empare d’un fait national pour en composer un vaste poème, résumé puissant de l’unité grecque, le Romain, sous prétexte de poésie, fait de l’histoire, parce que l’histoire marche avec le temps, parce que l’histoire, c'est la politique, c'est à dire les faits et les idées qui les inspirent.

Voyons Ennius, l’Homèro latin. Il était bien placé, ni

trop près ni trop loin des temps primitifs de Rome ; et si ces premiers faits racontés par Tile-Live n’eussent été que des traditions ou des mythes, comme le veut certain système historique, rien n’était plus facile à Ennius que de les réunir et de s’en emparer. Ennius connaît Homère; lui-même est grec d’origine; il traduit les poètes tragiques et comiques d’Athènes ; pourquoi n’emprunte-t-il pas à Homère ses procédés de composition? C'est qu’en détachant une partie de l'histoire de Rome il néglige la suite des événements, leur enchaînement, leurs conséquences. Le berceau deRome est celui d’un empire qui doit un jour embrasser le monde. Ce n’est donc pas dans un point donné de son existence, c’est dans son développement tout entier qu’il faut le prendre. Le besoin de satisfaire aux traditions connues de l’art épique a sur Ennius moins d’influence que le désir de montrer Rome telle qu’elle est, c’est «à dire dans sa politique, qui est sa vie. Voilà pourquoi Ennius, tout en admirant Homère, ne l’imite pas ; voilà pourquoi il écrit des A nnales, non une Iliade.

Cette tendance vers l’histoire se montre partout dans la poésie latine. Lucain chante les guerres civiles, Silius Italicus les guerres puniques, ou, pour mieux dire, l’un et l'autre ils racontent, historiens au fond plus que poètes. Ovide ne compose pas, du moins à la manière large du génie grec. S’il invente d’ingénieux détails et arrange habilement des tableaux, il semble ignorer la grande harmonie de l'unité; il n’est au fond que le brillant narrateur des Faites et des Métamorphoses. Virgile lui-même, dont le double but en écrivant l 'Enéide semble avoir été de flatter Auguste et de se placer plus à portée des sources homériques, fait

des efforts évidents pour donner un caractère historique à son héros comine à son récit, dont la forme générale, surtout dans les six derniers livres, est en effet plus historique que poétique.

Le Romain se retrouve toujours. S’il s’agit de poèmes, comme s’il s’agit de conquêtes, il aime les longues entreprises, et de même qu’en politique il se contente d’imprimer sa propre marque à ce dont il s'empare, en poésie il croit avoir assez fait quand il a revêtu la réalité ou les fictions d'autrui de ce style profond qui n’appartient qu’à lui, sûr dans l'un et l’autre cas de donner à ses œuvres la durée de la ville éternelle.

Ainsi Rome, politique et guerrière, a eu des poèmes historiques; elle n'a pas eu d’épopée héroïque, si ce n’est sa merveilleuse histoire, la plus colossale des épopées. Mais, à défaut d’un Homère, elle a un Lucrèce; à défaut d’un immense récit épique, une magnifique exposition d’idées. Sans doute le Poème de la Nature, né au milieu des guerres civiles, était le résumé des fatales doctrines qui allaient hâter la décomposition de l’ancienne société romaine; sans doute l’épicuréisme sapait à la fois la religion de l’Etat en reléguant les dieux, inactifs, impuissants, dans le vide du ciel, et la base de la morale publique en substituant un relâchement funeste à l’antique sévérité des mœurs ; mais ces doctrines n'élaient dans la pensée du poète qu’une arme pour battre en brèche les superstitions païennes , pour déraciner un culte désormais sans utilité, parce qu’il était sans force, et il les exprima dans des vers énergiques et simples, dans un style digne d'Homère par son ampleur et tout romain par sa mâle rudesse. On ne peut d’ailleurs méconnaître en lui, à côté de son inspiration poétique, et comme l’un des élé-

ments de son génie, cette grave et majestueuse tristesse, qui donne à sa figure un caractère tout particulier d’originalité eide grandeur. Placé à la limite de deux mondes, Lucrèce s'élève assez haut pour voir du rivage, avec le calme laborieusement conquis et la courageuse sérénité du philosophe, le naufrage prochain d’une société battue par la tempête; mais son regard ne peut s’étendre assez loin pour deviner, au-delà des flots tourmentés, les premiers rayons de ce soleil de l’avenir qui dort encore au sein de la vaste mer. De là vient sa mélancolie ; et si dans Sylla, si dans César le mépris des dieux ne semble que venir en aide au mépris des hommes , ce triste auxiliir — de toute ambition conquérante, dans Lucrèce il n’est qu’une souffrance et une protestation.

Quoi qu’il en soit, là encore le fond appartient à la Grèce, la forme seule est latine avec le sentiment puissant qui l'inspire. Ce qui est bien latin, fond et forme, c’est la satire. Mais ici l’influence des institutions politiques se confond avec celle des grands événements, que je viens seulement d’indiquer, et il serait impossible de comprendre Juvénal, aussi bien, au reste, que Sénèque, Lucain et Tacite, si on essayait de les juger en dehors de leur époque.

Après l'ébranlement des guerres civiles, après tant de secousses, tant de proscriptions, tant de crimes, Rome se mit à respirer sous Auguste, heureuse de se sentir encore vivante. Ce n’était qu'une halte avant la décadence; mais elle fut assez longue pour que le génie romain pût s’y déployer à l’aise dans la voie qui était la sienne, celle de l’observation personnelle, du sentiment personnel et conséquemment du style. D’ailleurs ces violentes agitations, qui avaient tué la liberté dans Rome, y avaient produit et déve-

loppé de ces grandes individualités, toujours puissantes sur les imaginations. La conquête avait fini sa période brillante ; c'était maintenant à la poésie, pour achever l’œuvre de la civilisation romaine, d’extraire le sens, et pour ainsi dire , le suc des faits précédemment accomplis. Cette tâche fut noblement remplie sous Auguste par tant de grands écrivains, trop bien connus et trop souvent appréciés pour que je puisse y revenir sans risquer de tomber dans l'ennui des redites ou la banalité du lieu commun. Ce fut un moment très lumineux et très court. Ces belles moissons littéraires, éclatant résultat des travaux de nombreuses générations éteintes, précèdent toujours et annoncent la dissolution prochaine de la société qui les a fait naître. Auguste disparu, les germes de mort, momentanément assoupis, s’accrurent avec une effrayante rapidité. Le despotisme porta ses fruits naturels, la corruption des mœurs et l’avilissement des caractères.

La République perdue, le sénat chaque jour plus faible et plus déconsidéré, le pouvoir arbitraired'un seul substitué à la lutte normale des patriciens et des plébéiens, l'invasion de Rome par les étrangers, Grecs, Gaulois, Espagnols, Africains, Asiatiques, telles sont les causes politiques, tels sont les graves événements qui expliquent le caractère de la poésie latine dans cette période littéraire qu’on nomme la décadence. Sénèque, Perse, Lucain, Martial, Juvénal et Tacite, le plus poète de tous peut-être, ce ne sont là que des expressions diverses d’une même situation politique et morale. L’écrivain romain n’a pas changé de nature en changeant de gouvernement. Des cadres, des fictions, il n'en invente pas davantage ; il en emprunte moins. Il peint, ainsi que ses devanciers, ce qu'il voit et ce qu’il sent ; mais

virant dans un temps de petits hommes et de grands vices, s il nous montre le tableau des vices, sans le vouloir et sans le savoir il exagère les hommes; s’il retrace de grandes choses ou d'énergiques sentiments, il s’enfle, il se gonfle, comme Sénèque et Lucain; s’il s’indigne à l’aspect de crimes hideux et de mœurs infâmes, il déclame comme Juvénal, on s’obscurcit à dessein comme Perse, ou enfonce dans la plaie, comme Tacite, un fer brûlan». Dans tous les cas, l'image lui vient, vive, saisissante, /igoureuse, et parfois affreusement nue. Vers et prose s'aiguisent en traits, tou jours prêts à frapper. Le style ne s'épand plus avec largeur et avec calme ; il se concentre, se serre, se ramasse sur luimême ; il se charge de passions et d’idées. Soit directe, soit indirecte, la protestation est partout, non pas seulement dans Perse, dans Juvénal, dans Tacite, mais dans Lucain et dans Sénèque. Lucain est plus préoccupé déjà delà pensée et des faits que de la poésie ; ses vers ont la trempe de l'acier, la pointe du javelot. Dans les tragédies de Sénèque il faut voir autre chose que les sentiments outrés, l’exagération des caractères et l’enflure du style; on y doit reconnaître l’expression toujours énergique et parfois sublime de cette vertu stoïque, que révoltait le spectacle de tant de forfaits et de tant de turpitudes. Si dans ces déclamations souvent éloquentes nous n’apercevons plus ni la vérité ni la nature, ces deux muses inspiratrices de l’art tragique, nous y découvrons mieux l'auteur, et, il faut le dire, dans de telles époques , c’est l'auteur qui nous intéresse. Le goût gémit sans doute, et le sentiment poétique est froissé; mais on en comprend mieux un temps qui inspire à des âmes élevées de telles peintures et de tels accents.

Ces voiles dont Lucain el Sénèque sc couvrent encore, Juvénal et Tacite les repoussent loin d’eux. Nous voyons dans leurs œuvres la personne de l’écrivain aux prises avec la réalité qui l’entoure et le presse, ou avec les faits et les hommes d'un passé à peine disparu qui a laissé sa trace cuisante au fond des cœurs. C’est la satire sur tous les tons et sous toutes les faces; c’est plus encore, c’est le génie romain, dont presque toutes les œuvres poétiques depuis l’origine portent ce caractère d’obscrvalion morale , de spirituelle raillerie ou d'amère protestation. L’épigramme élégante et line de Martial n’est pas, à ce point de vue, moins instructive que luprc satire de Juvénal. Toute celle poésie négative atteste encore l’amour de l’homme pour l'idéal. S’il ne peut se livrer à l'enthousiasme qui conçoit et exécute les grandes œuvres, du moins il s’abandonne à la colère, qui est une autre espèce d’enthousiasme.

Facit indignatio versum.

Mais, hélas I on est toujours de son temps par quelque endroit. A force de voir l’impudeur d’autrui, on s'habitue soi-même à ne plus rougir, et la Némésis vengeresse prend aisément le langage et les allures deMessaline. Aussi bientôt l’indignation elle-même disparaît, et avec elle le génie.

La poésie romaine, originale d’expression et de style, je le répète, inventant dans le détail, faute de pouvoir inventer dans l’ensemble , sereine et calme avec Lucrèce, Horace et Virgile, agitée et turbulente avec. Lucain, Sénèque et Juvénal, mais belle encore, quoique d’une autre beauté, s'affaisse peu à peu avec le monde antique, qu'alta-

quent de toutes parts deux ennemis terribles, les barbares au dehors, le christianisme au dedans.

Les conséquences littéraires de ces deux grands faits ne se produisant pleinement que pendant le moyen-âge, c’est là seulement qu’il faut les étudier.

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