‹ Essais de traductionsChapitre 2 sur 25 · DE SALLUSTE · texte numérisé non relu

DE SALLUSTE

A CÉSAR

Salluste a écrit l'histoire en homme hbre, bien que souvent partial ; mais la noblesse de son caractère ne répondait point à l'élévation de son génie , ni ses actions à l'austérité de son langage.

Au commencement de la guerre civile, il devint la créature et le complice de César. Celui-ci lui rouvrit l'entrée du sénat, d'où ses mauvaises mœurs l'avaient fait exclure ; il le nomma préteur; et, plus tard, en lui confiant le gouvernement de la Numidie, il lui donna la facilité d'amasser des richesses immenses.

Salluste adressa à son protecteur deux Epîtres sur l'ordre à établir dans la république. Elles durent plaire à César : elles étaient propres à répandre, sur les actes de sa politique , un vernis de justice et de patriotisme.

La date de ces lettres n'est point une chose indifférente à l'intelligence du texte , ni même à l'intelligence de l'histoire. La seconde a suivi la victoire de Pharsale ; je conjecture qu'elle date de l'époque oii les débauches , les rapines , les concussions , les violences que se permettait publiquement Antoine en l'absence de César, lui attirèrent, de la part du dictateur, une disgrâce de quelque durée : tant les traits sous lesquels Salluste peint les hommes qui voulaient exploiter, au gré de leurs passions , la victoire de Pharsale, rappellent tout ce que racontent des forfaits d'Antoine , Cicéron et Plutarque.

Bureau de la Malle ( Œuvres de Salluste , tome II , p. 4i 3 ) , et M. Durozoir ( Œuvres de Salluste, traduction nouvelle, tome II, page i65 j, pensent que la première épître fut écrite un an environ avant que n'éclatât

Ja rupture de Pompée et de César , et lorsque celui-ci se bornait encore à demander un second consulat. Je ne puis partager leur opinion. Salluste parle avec la conviction qu'il suffira à César de vouloir, pour apporter, dans la constitution de l'Etat , les changements qu'il jugera convenables. Les choses n'en étaient pas arrivées à ce point , lorsque César combattait encore dans les Gaules, malgré la popularité que lui assuraient ses victoires sur les plus redoutables ennemis de Rome : Pompée et l'aristocratie sénatoriale conservaient encore trop de puissance. C'eût été d'ailleurs seconder mal la candidature de César que de le représenter comme prêt à opérer , dans l'exercice du consulat qu'il sollicitait , des réformes que ses antagonistes pouvaient , sans invraisemblance , assimiler à un dangereux bouleversement.

Suivant moi , la première épître fut publiée lorsque César eut pris la détermination de marcher sur Rome , pour rassurer les es- [)rits des citoyens, justement alarmés de l'approche d'un chef qui, en pleine paix, et sans aucune provocation, arborait le drapeau de la guerre civile.

Une différence sensible de ton et d'idées dans les deux é]3Îtres rappelle la différence des prétentions qu'afficha César avant et après la victoire : différence si bien marquée par le désir qu'il témoigna d'abord de s'étayer du crédit de Cicéron , et par la nullité à laquelle il s'efforça ensuite de réduire ce grand homme. Dans la première épître, Salluste provoque une véritable reconstitution de la république : les moyens qu'il indique sont peut-être insidieux , mais l'intention apparente n'est point équivoque. Dans la seconde , quoique César eût fait concevoir aux Romains quelque espérance du rétablissement de la liberté (i), Salluste ne lui propose que des réformes très-compatibles avec l'affermissement de la domination d'un seul (2).

Ce qu'il dit de Sylla , dans la première épître, semble d'autant plus extraordinaire,

(i) Cicer. Epist. aclfamil., lib. XIII, epist. 68.

(2) Nous remarquerons que, vers la même époque, Cicéron , pressé par Atlicus de composer un ouvrage qu'il pût adresser à César , choisit un sujet analogue à celui qui avait occupé Salluste. Les amis de César , à qui il communiqua sa lettre , trouvèrent qu'il y régnait un ti'op grand esprit de liberté. Cicéron , qui s'accusait d'un excès contraire , la supprima. ( Cicer. ad Âttic. , XII , 5r; XIII, 27, 28, 30-

que César , parent de Marius , et presque proscrit lui-même par le dictateur, ne devait pas être flatté d'entendre affaiblir l'horreur due à ses crimes. Mais il importait davantage de flétrir toute la faction patricienne ; et d'ailleurs, c'était flatter Tlioinme qui voulait arriver au pouvoir de S} lia , que de faire envisager une telle domination connue moins funeste et moins sanguinaire que celle des sénateurs.

Salluste tient un tout autre langage dans la seconde épître , où , comparant à Sylla , Pompée qui le servit, il cherche à inspirer pour les forfaits de l'un et de l'autre , lindignation la plus profonde. C'est qu'à cette époque on avait combattu , non pour la patrie, mais pour l'élévation de Pompée ou de César. César était vainqueur ; il fallait rendre odieux Sylla, et surtout Pompée. Rappeler aux Romains ce qu'ils avaient souffert de l'un, ce qu'ils auraient eu à souffrir de l'autre (i) , n'était-ce pas leur apprendre à bénir, à adorer la clémence de César victorieux ?

C'est par une suite de la même intention

(i) «Pompée brûle d'imiter Sjlla. I/a SuUalunt uniinu.s rjits, » écrivait Cicéroii à Allicus (F/iisf. lib. IX, Episl. io\

que, de toutes les victimes immolées dans le cours de la première guerre civile , Salluste ne nomme que Domitius, Brutus et Carbon. Ces trois partisans de Mari us avaient péri par l'ordre de Pompée; et après le passage du Rubicon , le bruit courut que César, parent de Marius, annonçait lui-même qu'il venait venger Cn. Carbon et M. Brutus (i). Mais le reproche de leur mort est calomnieux, quand Salluste l'adresse à l'universalité des patriciens. Presque tous furent étrangers à ces violences : et dans les derniers temps , ils s'opposaient à l'usurpation de César plutôt qu'ils ne secondaient celle de Pompée. On n'a pas laissé perdre, depuis le temps où Salluste écrivait , cet art de flétrir un grand nombre de personnes , en les enveloppant toutes , sous une dénomination commune, dans une accusation méritée seulement par quelques-unes d'entre elles.

Je ne comprends pas comment Bureau de la Malle a sup23osé que le passage de la première épître, oii sont rappelés ces assassinats ,

(i) " Atqui eiim loqui quidam narrabant , Cn. Carbonis et M. « Bruti poenas se persequi. » Cicer. Epist. nd Jttiatm, lib. IX, Epist. 14.

fait allusion au troisième consulat de Pompée et à la censure d'Appius {OEuvrcs de Sallustc, tome II, pages 453 — 454); époque à laquelle ne fut assurément point versé le sang de quarante sénateurs. Ce que dit l'auleur sur le même sujet, dans la seconde épître [Donii.tiiun , Carhonem , Brutuni ., item alios, etc.), prouve qu'il n'a pensé qu'aux atrocités que commit Pompée, lorsque, secondant Sylla, il écrasa les derniers restes du parti de Marins , et rivalisa de cruauté avec le dictateur. Ces crimes imprimèrent à son nom une tache durable; le souvenir en subsista parmi les Romains; Pompée en fit l'épreuve au plus haut point de sa grandeur : pour défendre un accusé, il attaquait l'accusateur; et reprochant à celui-ci son grand âge , il lui dit qu'il revenait des enfers pour troubler la paix des vivailts. « Oui , répliqua le vieillard ; oui , Pom- « pée, je reviens des enfers , et j'y ai vu , ence core dégouttants de sang, tous les citoyens (c dont tu as été le bourreau, Domitius, Brutus a et Carbon , l'appui , le soutien de ton en- « fance! (0- ^^

(1) y (lier. Maxim., lib. VI, cap. 2, Ex. 2. — J'ai tlù ahiTgcr «elle icpoiisi' qui, clans le texte la lin, est beaucoup plus élcnclue.

lo PREFACE.

Quels que fussent les motifs qui guidaient la plume de Salluste, les conjonctures qu'il a eues en vue, les idées cju'il a développées, et la manière dont elles sont traitées , rendront toujours ses épîtres intéressantes pour le politique, l'historien et le littérateur. On trouve chez d'autres écrivains le détail des révolutions qui renversèrent la grande république : on démêle, dans les épîtres de Salluste, les causes principales de ces révolutions , la manière dont elles s'opérèrent , et le jugement qu'en portait l'un des contemporains les plus éclairés.

On y reconnaît aussi , à la vivacité et à l'énergie des tableaux , le génie et la touche vigoureuse de l'auteur. On y remarque, plus encore que dans ses ouvrages historiques , cette concision qui force de le lire si attentivement. Salluste supprime presque toutes les idées intermédiaires ; en sorte qu'il ne faut pas le perdre un instant de vue , pour saisir le fil des idées principales. Mais aussi Salluste s'adressait à César : le plus profond des écrivains au plus pénétrant des hommes.

Deux commentateurs, Cortius et Carriojv, ont mis néainnoins en doute si ces é[)îtres

étaient réellement de Sali liste. Le premier, loin d'étayer de preuves son opinion, a fait le travail le plus propre à la renverser. Il a extrait des écrits reconnus pour être de Salluste , les passages nombreux qui établissent une parfaite identité entre le style de ces ouvrages et celui des deux épîtres.

Carrion fonde ses soupçons sur ce qu'aucun grammairien n'a cité les épîtres de Salluste. Ce fait indiquerait tout au plus qu'elles n'eurent qu'une publicité passagère, mais il ne prouve rien contre leur authenticité. Aucun auteur ancien n'a cité les fables de Phèdre ; Sénèque, postérieur à Phèdre , va jusqu'à dire que les écrivains romains ne se sont jamais essayés dans le genre delà fable (i): personne pourtant ne regarde le recueil de Phèdre comme un ouvrage pseudonyme.

C'est en l'an VI (1797 — 1798) que, pour la première fois, j'ai publié la traduction des Épîtres de Salluste. Je l'avais écrite en entier, lorsque je lus l'imitation assez libre que Debrosses en a insérée dans le IIP volume de sa

(i) « Fabcllas quoque et AEsopeos logos, inteniatiim ioiikiiiis « ingeniis opiis , etc.» {De consolât. <id Polyh., cap. •>-.) L'iiullniili^ rite df cft ouvrafre est conleslée.

République romaine, et la traduction que Beauzée publia en 1^76 : les travaux de ces deux savants m'éclairèrent sans me décourager. Plus d'un traducteur est depuis entré dans la lice. Le plus récent et l'un des plus heureux est M. Durozoir, qui m'a fait l'honneur de me citer quelquefois dans ses notes : je me suis cru permis de profiter à mon tour des lumières nouvelles qui s'offraient à moi, pour me rapprocher du but que, comme mes émules, je me suis efforcé d'atteindre.

Nota. J'ai cru devoir m'affranchir de la division du texte en chapitres : elle m'a paru presque toujours arbitraire , et souvent opposée à la liaison des idées et au sens véritable.

EPISTOLAE SALLUSTII CRISPI

Page 1