PATRIARCHE DES CÉNOBITES
I. Saint Antoine n'a pas été comme saint Ambroise le conseiller des princes , il n'a pas eu à soutenir comme saint Athanase une lutte acharnée contre les ennemis de la foi , il n'est pas du nombre de ces hommes célèbres qui ont illustré l'Église par leurs écrits, et cependant combien son nom est grand et populaire! C'est en eflet que saint Antoine est aux yeux des fidèles le vrai symbole du triomphe de la vertu chrétienne sur les mauvaises passions inhérentes à l'humanité ; c'est le disciple du Christ repoussant par les armes de la foi et de la persévérance le lion dévorant qui tourne sans cesse autour de lui, c'est le chrétien
combattant sans relAcho sous les yeux de son divin mettre, qui n'a sans doute permis à Tcsprit du mal de l'obséder de ses tentations que pour nous le proposer comme exemple, et nous montrer que Tftme résolue à soutenir une lutte sérieuse est sûre d'arance de la victoire. vous! gens du siècle, qui souriez au récit des événements surnaturels dont l'histoire de saint Antoine est remplie, songez que ces événements ont pour garant le témoignage de saint Athanase, et qu'ils ont été admis comme authentiques par saint Jean Ghrysostome et par saint Augustin, qui, pas plus que saint Athanase, fie manquaient ni d'esprit , ni de capacité, ni de critique. Ce fut Athanase qui, pressé par des solitaires habitant ad delà de l'Egypte, de les instruire de ce qu'il savait de saint Antoine, écrivit pour eux , vers l'an 305, pendant l'un des courts intervalles que lui laissaient les persécutions de l'arianisme , la vie de cet illustre père du désert, dans laquelle il raconte ce quMl avait vu de ses propres yeux et ce qu'il avait appris d'un des disciples mêmes de saint Antoine. Jamais document historique n'a oflert plus de garantie de certitude et d'authenticité. Aussi a-t-il été constamment traduit ou paraphrasé par tous ceux qui ont écrit
fl6 SAINT ANTOINE.
toute 9a maison , mais rien ne put le distraire des bonnes habitudes qu'il avait contractées dès TenfancOi et il continua de suivre le service divin avec la plus grande eiactitude« Un matin^ qu'en se rendant h l'église , il n'avait cessé de réfléchir, chemin faisant^ ft la conduite des apôtres qui avaient tout quitté pour suivre Jésus-Christ^ et h celle des premiers fidèles qui vendaient tous leurs biens pour en distribuer le prii aui pauvres avec Tes^ poir d'en obtenir dans le ciel une récompense éternelle^ il arriva que^ juste au moment où il en^ trait dans le sanctuaire, le prêtre lisait ce passage de l'Évangile dans lequel Jésus^Christ, s'adressant au jeune riche, lui dit ces paroles : « Si vous voif- » lez être parfait, allez , vendez tout ce que vons » avez, donnez-le aux pauvres, puis venez et me » suivez, et vous aurez un trésor dans le ciel'.* Antoine , frappé de cette coïncidence , regarda la pensée qu'il avait eue en chemin comme une inspiration divine. Il se hâta de rentrer chez lui, distribua immédiatement entre ses voisins trois cents pièces de terre très-fertiles qui lui opportrnaicnt, et vendit tout son mobilier, dont il tirn une somme considérable qu'il distribua aui pau-
* MatUi., xfx, if.
SAINT ANTOINE. il7
vres presque tout entière, n'en réservant qu'une faible portion pour pourvoir aux besoins de la jeune sœur dont il était chargé. Mais ce sacrifice, quelque considérable qu'il fût, ne tarda pas h lui paraître insuffisant ; frappé de nouveau de ces paroles de r Évangile dans lequel Jésus-Christ nous défend de nous inquiéter du lendemain ', et persuadé que c'était une condamnation tacite du peu de confiance qu il semblait avoir en Dieu, il s'empressa de distribuer aux pauvres tout ce qu'il avait réservé, remit sa jeune sœur entre les mains de saintes femmes qui se chargèrent de l'élever ; et dégagé de tout lien terrestre, il entra résolument dans l'ftpre et difficile carrière qu'il voulait parcourir.
IV. A cette époque, il n'existait que bien peu de monastères en Egypte, et personne encore n'avait songé à pénétrer dans les profondeurs de la solitude. Celui qui voulait se consacrer exclusivement au service du Christ se retirait à l'écart, non loin de son village natal. Or il y avait alors près de Côme un vieillard qui , depuis sa première jeunesse, s'était voué à la vie solitaire. Ce fut
Mattb., VI, 3i.
248 SAlNt ANTOINE.
attprès de li (yi^' Aotoiiie ^lla cbejçclier m. es^ein^ et des conseils* Il se mi^ ensuite à visitée d'outrt^ ero^ites des environs, insistant avec pecsévérancc pour les voir et pour les ei^endre , pui^ cetoarnaAt h son logis, semblable, conune dit saint Atbaijiase, à U abeille pr^voy^nte, e^ touli cbarg^ ^ miel die leui:s. bons avis« Anjloine, dws sa r^t^r^ite^ s eflb^çajit die réuujç en lui l'ensemble de touites 1^^ veitus dont il avait vu djUTéiççuts ex^mpl^es; ^t pour y parvenir et oueux dompter ^a cbai^, il ^i^e se laj^ sait point aller à l'oisiveté ni à une dévotipu^ p^ceo^nit conteioplative. Obéissant h ces paroles de l'Ap^^trç. : (f. Celui q/À ue tra,X9ilie pas, m doit pf^i^ïa^^ger', » il travaillait de ses^WMias, et, après avoir prélevé sur le prix de son travail de quoi se propuiiec uffk peu de pain, et rien autre chose , il di^Mlibu^it tout le reste aux pauvres. Tout en traxaillapt, il ne cessait de prier et d'élever son ime \e^ pieu par une méditation continuelle des saintes Écritures qu'il savait par cœur, car sa mémoire hii tenait lieu de livres. (Jne vie si sainte lui acquit bientôt dans le voisinage une grande réputiitioa de piété ; et en même temps sa charité et la
* 2 Tlic$8.,3, 10.
SAINT ANTOlNt. Il9
dhyftceter de sort câraclèine lui gagnèrent le cœûr àé tous les tAoines ses voisins, qaM visftait souvent et qui le traitaient tes nns comme un fih, les alitVes comme un frèi'e. Le jeune Antoine se trouvait heureux i*é son n^oiiveàti gente de vie et il ihaVctiait paisiblement dans la Voie dn Seigneur. Itfais Dieu voulait pour un tel athlète un triomphe plus éclatant. Il permit donc au malin esprit d'essayer sa puissance sur le jeune néophyte, et ce fut alors que commença pour saint Antoine celte vie d'épreuves dont il devait sortir couronné de l'atiréole életiieWe.
V. Le démon essaya d'abord de réveiller dans l'Ame de saint Antoine l'ambition et les sentiMénls mondait^s. 11 déroula sous ses yeux le labtéàùtle ce qu'il durait pu entreprendre et accoiï^plir, aidé de sa jeunesse , dé sa fortune et de son crédit. ïl lui itiontra en parallèle la vie inutile du désert , vie stérile et pleine d'oubli; enfin il essaya de faire naître dans son esprit des scrupules sur l'abandon de cette jeune sCèMt que ses parents lui avaient confiée à leur lit de mort et qu'il avait laissée en des mains étrangères. Saint Antoine trouvait par moments que le démon n'avait pas tort. Mais il eut
recours h de ferventes prières et il se débarrassa sans beaucoup de peine de cette première tentation . L'esprit du mal, baliu de ce côté, essaya d'un autre genre de séduction. 11 attaqua saint Antoine par l'entraînement des sens; prenant une forme visible, il lui apparut sous des images féminines pleines de volupté, et mit tout en œuvre pour enflammer l'imagination du jeune solitaire. Cette épreuve fut terrible. Saint Antoine était poursuivi sans cesse par des visions qu'il se reprochait, malgré son innocence , et qui le désespéraient. Kilos ne lui laissaient pas un instant de repos. Ses prières restaient sans eflet, et il passait des jours et des nuits comme anéanti, sans dormir et sans prendre aucune nourriture. Mais enfin s'étant fortiCé par la grandeur de sa foi, par T ardeur de ses prières, par ses veilles et par ses austérités redoublées , il sentit qu'il commençait à prendre quelque avantage sur le tentateur. Ce fut alors que, se croyant trop près des villes et distrait par ceux qui vivaient dans son voisinage, il prit le parti de se retirer au loin et choisit pour sa demeure un sépulcre abandonné. Un seul de ses amis à qui il confia le secret de sa nouvelle retraite venait de temps en temps lui apporter un peu de pain. Mais le démon ne son-
geait pas encore à abandonner celui dont il croyait faire sa proie. Les tentations recommencèrent pour saint Antoine dans ce triste séjour. Il en sortit, il y revint; et les dix plus belles années de sa vie se passèrent dans cet état de martyre continu. Enfin il triompha ; à force d'austérité et de mortifications, il parvint à briser tous les aiguillons de la chair et ù chasser complètement de son esprit les images impures qui Tobsédaient depuis si longtemps. Furieux de sa défaite , l'esprit du mal essaya alors de dompter saint Antoine par la douleur physique : il roua de coups le pieux solitaire , et après l'avoir laissé presque mourant, en proie aux plus horribles souiTrances, il crut pouvoir l'effrayer en remplissant l'air de tumulte et en faisant passer sous ses yeux tout un monde de spectres hideux , tristes efforts dont saint Antoine ne fit que rire et qu'il eut bientôt dissipés par un signe de croix.
YI. Les épreuves de saint Antoine avaient duré bien longtemps, mais elles étaient enfin terminées, et il en était sorti vainqueur à la gloire de son divin Maître. Il avait alors trente-cinq ans et sa réputation de sainteté augmentait de jour en jour. Ce fut probablement ce qui le détermina à s'enfon-
m SAINÏ ANTOINE.
cer pbs avant dans la solitude. 11 traversa donc le iNil et fut s^établir dans un vieux chftteau ruiné , situé sur la rive orientale de ce fleuve , du côté d'Hératléé. Antoine vécut près de vingt ans dans cette retraite, consacrant à Dieu toutes ses Facultés spirituelle^ et ne s'occupant de son corps que lôut juste ce qu'il Tallait pour T empêcher de périr, Se bbntétitabt poilh subsister d'une sorte de piiih qtt'bn lui aj^portait de la Thébaîde tous les six h)t)is. Malgré les eflbfts de saint Antoine pdtir rester ighoré, la réputation de sa vertu se rét)Ëhdit dans toute TÉgypte, et bientôt, malgré l'éloignément, et la difiictllté du chemin, de nombreux visiteurs Viurebt pôUf cohlempler le pieux solitaire, et plusieurs même résolurent de l'imiter, u Ce Tut alors, ditsàiht Athanase, que Dieu qui avait des vues particulières sur son serviteur, le rendit puissant en œuvres et en paroles pour guérir toute sorte de maladies corporelles et spirituelles, chasser les démons aussi bien des corps que des âmes , se faire obéir par les animaux les plus féroces et mat- Iriser jusqu'aux éléments. Il joignit à ces dons surnaturels une grâce toute divine qu'il lui accorda pour parler aux cœurs et les toucher , poUr réunir les esprits les plus irréconciliables , pour relever
SAINT ANTOINE. iÎ3
ceux qui étaient dans 1 accablement et le clésesjpoir, pour inspirer le mépris de toutes les cho.ses dé ta terre qui passent, et donner le goÛt des choses du ciel qui rie doivéht point finir. »
YII. Saint Âfcitoine se Vit donc bientôt entouré de nombreux prosélytes qui lui demandèrent la permission de se fixer auprès de lui et de coristfUire des cellules autour de la montagne, jusqu'au rivage du Nil. Ils le isupplièbent en même temps de vottlôlt* bien être leur directeur. Antoine, cohVainbu quMl ne faisait qu^ obéir à kvoix de Dieu, y consentit; et bientôt le nombre de ces saintes demeures devint si grand que le désert partit aussi peuplé que des villes et fut regardé comme le séjour des bienheureux sur la terre. Saint Antoine s'unit à ses disciples dans leurs travaux ; il s'ocbupa activettient de régleb et de diriger ledf Vie , fet il prit même tant de plai:ir à cettç nouvelle existence^ quil croyait quelquefois devoir s'en pu* nir par dës pëtiitënces et des mortifiefttibHs . Chaque jour il visitait ses disciples , et il leur donnait ses instructions tantôt en particulier^ tantôt en commun ^ voulant que tous reçussent de sa bouche bâ règles saiuteâ de Id coilduité ^ii'il^
22i SAINT ANTOINE.
devaient tenir pour suivre Jésus-Christ. Le texte de Tinstruction que saint Antoine avait composée pour ses disciples nous a été conservé par saiut Athanase. Gomme c'est là son œuvre capitale et que rien n'est plus propre à faire connaître la bonté de sa nature et la simplicité pleine de finesse de son esprit, voici la traduction abrégée de ce document remarquable.
« L'Écriture sainte doit suflSre pour l'instruction des chrétiens ; il est cependant louable de s'exciter les uns les autres à la foi, et de s'exercer à des discours qui servent à la nourrir. Ainsi , puisque vous êtes comme mes enfants, vous me rendrez compte des connaissances que vous aurez acquises en piété ; et moi , comme le plus vieux , je vous dirai ce que je sais par mon expérience.
ù La chose principale pour nous, c'est de n'avoir tous ensemble que le même dessein , et de ne nous relâcher jamais de la résolution que nous avons prise de vivre en cénobites. Plus notre vie sera longue , plus nous devons de jour en jour augmenter notre ferveur, et ne pas trouver lourd et traînant le temps ainsi employé. Notre vie, comparée aux siècles à venir, est tellement courte, que nous ne devons la considérer que comme néant en comparaison de l'éternité. Dans le monde , toute chose se vend à juste prix ; les échanges se font entre objets de valeur égale. La vie éternelle s'achète à vil prix ; car il est écrit que la vie ordinaire des hommes est de soixantedix ans, celle des plus robustes, quatre-vingt-dix; et si l'on passe ce terme , ce n'est plus que misère. C'est peu
pour servir Dieu dans la solitude! Mais le temps où nous régnerons près de lui dans le ciel ne«cra pas ainsi borné.
» Ne vous persuadez jamais que vous ayez beaucoup perdu en quittant ce que vous possédiez; car celui qui aurait toute la terre et qui la donnerait pour obtenir le ciel, renoncerait à peu de chose, compare à ce qu*il gagnerait.
» Celui qui ne veut pas abandonner les choses de la terre, môme par un sentiment de vertu, perdra ces choses par la mort , et ces biens tant regrettés iront peut être, comme il arrive souvent, chez ceux que le mort ne voulait surtout pas enrichir. Quel plaisir y a-t-il donc dans la possession d'objets qu*on ne peut emporter avec soi, et à quoi servent-ils? Ne vaut-il pas mieux tâcher d*en acquérir d*autres qui nous suivront dans le tombeau, comme la justice, la charité et Thospiiaiité? Nous devons toujours travailler dans la sainte manière de vivre que nous avons choisie, sans nous décourager un seul jour, ainsi que le fit Judas ^ qui, par Tinfidéliié d*une seule nuit, perdit le fruit de ses travaux passés.
» Afin de ne pas se négliger, il faut méditer les paroles de l'Apôtre : Je meurs tous les jours ; car, en vivant toujours comme si on allait mourir tout à Theure, on ne tomberait pas dans le péché. Notre vie est incertaine, et la providence de Dieu tient un compte exact de nos actions. Vivons dans cette pensée, et ne désirons rien. Ne nous fâchons contre personne; ne soyons pas portés à Tamour des femmes ni h d'aqtres voluptés criminelles, alors nous mépriserons ces jours passagers et fugitifs en songeant avec terreur au jugement dernier. Soyez certains que la crainte d'un supplice élerni-1 est
an excellent préservatif comre le péché ; conlinaez donc h marcher au but proposé sans regarder derrière vous ; car regarder derrière soi n*est autre chose que se rc* pentir de ce qu*on a entrepris.
• Il ne faut pas que le nom de la vertu nous suprenue et nous décourage ; la vertu est eu nous, et il est aisé d*en faire usage quand on le veut. Les Grecs traversent les mers pour aller apprendre les sciences ; nous, nous n'avons pas besoin de voyager pour acquérir le royaume du ciel, pâfsque te Seigneur a dit : « Le royaume de Dieu est en vous-même. » Avoir Time droite signifie conserver son ftme dans la pureté primitive. Si elle décline, c*est qu*clle se corrompt par de mauvaises pensées et de méchants projets. S*il fallait sortir hors do nous pour avoir la vertu, ce serait plus difficile; mais pul^iu^elle est en nous, tâchons de Tentreienir et de la con^tver comme un dépAt que Dieu nous confie.
» Il faut aussi surveiller notre esprit pour qtill ne se laisse pas surprendre par les démons, qui sont toujoora près de nous. L'air qu'on respire est plein de tentations diverses, car les démons sont différents les uns des autresv 11 y aurait des choses très-longues è dire sur eux, mais Je laisse cela à de plus habiles en parole. Je me contente de vous faire connaître lenrs ruses pour nous tromper et nous perdre.
» Les démons n*ont pas été créés tels qu'ils sont , car Dieu n'a rien fait de mauvais; mais les démons ont peràu par leur faute les perfections qui les rendaient heureux. Ils tes ont perdues, ayant préféré se mettre dans la fange. Ils ne haïssent rien tant que les chrétiens, et ils emploient leui*s artifices à les empêcher de gagner le ciel , contre» lequel ils se sont révoltés. C'est
pourquoi nous avons besoin des secours dm Sain^ËsprU, qui nous donne le moyen dç découvrir la nature de leurs pièges, car leur méchanceté est variée, je puis vous le dire , mes enfants , par l'expérience que j'en m k^ ! Les démons attaquent surtout les solitaires e4 jtiHfiUk sinr leur chemin les mauvaises pensées pour les fairç sortir de la bonne route qu'ils ont choisie. Il ne faut pas s'effrayer de ces attaques , puisque , par les jeûnes et h foi en Jésus-Cbi;ist,oq fait dîs^a$(re teurs fattiôines impurs qui s'évanouissent devant le sigqe die lacroiit d'uij^hommQ plein de conGance en ce signe. Les démons préfèrent tourmenter les solitaires nouveaux, à cause du mépris qu*ih viennent de témoigner des choses dHt monde auquel il»wili renoncé. Les jetmes solitaires doiyeiut se méfier de& Imx avertissements et des prédictions que les démons noua apportent la nuit : gardez- vous, mes frères, de chercher à savoir l'avenir; nous devons prier Die» non pour obtenir la science de prédire en récompeoae de iiotre \ia solitaire , mais pour nous assister dans qos combat^, ijn pense cependant qu'une âme sans tache , qui est restée dans l'innocence du baptême, est si chirvoyante, qu'elle peut découvrir, par la révélatioik qu'elle reçoit de Bieu, beaucoup plus de choses et des choses plus, pcofiondes que ne sauraient faire les autres âmes. Travaillez donc , mes enfants, à découvrir les erreurs répandues autour de vous, et prions Dieu tous ensemble et de tout notre cœur de nous n^aintenir patt sa grice , afin qu'ainsi qu'il est écrit , a nous ne nous laissions pas enipqrter à tous tes vents. »
Y III. C'est par de telles leçons que sau^ Antoine se plaisait à itistruire ses disciples, qui écoutaijsnl
avec admiralion ses excellents discours ; car il avait la parole entraînante et facile, et il trouvait toujours des choses utiles à dire : mais tout à coup, croyant sentir que la vanité le gagnait et qu'il se complaisait trop a diriger les autres, il se décida a quitter ses disciples et partit brusquement sans en avertir personne. Prenant son chemin par les bords du Nil, il se joignit à une caravane de marchands qui se dirigeaient vers lu mer Rouge. Après plusieurs jours de marche, la caravane atteignit le mont Colzim. Cette montagne, située au milieu du désort , à treize journées de marche de Nitrie et a douze lieues du Nil, plut à saint Antoine. Elle était toute remplie d'excavations, de cryptes et même de cavernes produites par les travaux qu'on y avait exécutés autrefois pour en extraire les pierres destinées à la construction des pyramides. Saint Antoine trouva donc là une demeure toute préparée et telle qu'il pouvait la souhaiter; il laissa partir la caravane et s'établit dans cette nouvelle retraite, la plus isolée, la plus cachée de toutes celles qu'il eût encore habitées. Ce fut là qu'il passa plusieurs mois ignoré de toute la terre, se livrant sans réserve à cette vie contemplative qui avait tant de charme pour lui. Tout entier a son
doux loisir, la prière, absorbant toutes ses facultés en des méditations continues sur la grandeur de Dieu et sa bonté infinie , il était souvent rayi en extase, et à mesure qu'il se détachait de toute pensée humaine, il se sentait fortiâé et consolé. Cependant ses disciples, qui n'avaient cessé de le chercher avec ardeur par toute TÉgypte , 6nirent par découvrir sa retraite , et plusieurs se rendirent auprès de lui pour le supplier de revenir au milieu d'eux. Saint Antoine résista d'abord ù toutes leurs prières et manifesta sa résolution de continuer à vivre dans la solitude la plus complète. Mais quelques-uns étant tombés malades, il pensa que la charité devait passer avant ses inclinations particulières; il les soigna et leur procura un prompt rétablissement , car Dieu avait mis en lui le don de guérir à la fois les maladies du corps et celles de l'ftme. Ceux qui lui devaient la vie et la santé ne manquèrent pas de publier partout leur guérison miraculeuse ; et bientôt le bruit se répandit dans toute l'Egypte que sur le mont Goizim habitait un saint solitaire dont l'intercession était puissante auprès de Dieu et qui par ses pfières rendait aux hommes la santé , ce bien le plus précieux de tous ceux dont ils peuvent jouir ici-bas. Cette
93^ SAINT Àt^TOJN^
r^ut^OA De B»an%ua pa3 d' attirai: à mttt Antoine die Qombreux visiteurs^ et navigué Vélaigo^- QMnk» et Les difficDlkés de h route , oa venait de toutes les poxties de TÉgypte pour le consultée. Ces décattgemeuts coatiuuels étaient tout k bit opposés aux goûts et aux idées du saint aMcborète, iiéauiii(9ins il ue repoussa personne, et^ se regardant cooune uui instrument dont la «lisécveorde di- Vi^ daignait se servir^ il guérissait les malades tout eu. & occupant de leuii àme euceire plus que de leur corps ; car Dieu lui avait octroyé ce discec* neooent de T esprit^ ce boa seu3< ealme et réfléchi^ qui lui taisait trouven le reiaède nécessaire pour guérir cbacua de ses passions, et de ses déGsuU. Les conversations de saint Antoiius a^veq ses malades ne taiîdèrent pas à lui valoir une réputiilioa de sagesse et d'éloqutsnce égale à. sa réputatiou de sainteté, tellement que plusieurs philosophes païens, attirés pai; la renommée du pieux solitaire , ou plul^b par un sentiment de vanité j, ue* craignirent point de traverser le désert pour veuic discuter avec lui, espécant sans doute quiLleur serait facile de mettre en défaut un homme simple , qfû avait passé sa vie entière en dehors de toute socii&té et qui n'avait aucune cultuce diss lettres. Mai^ ih se
SAÏNt XNTOlKfi. m
trompèrent étrangemetit dans tetir taïctrt ) <}ùoiqt!re ennemi de toute parole inutile, saint Antoine leut* accorda volontiers la conféreoce qu'ils deoMmdaieBt et dont ils furent loin de sortir va'i'mjvreilnrs. On w pourra juger par le discours qu'il leur adressa, et dont voici la substance telle que aaiot Athanase nous Ta conservée :
« Si vous êtes venus vers moi par pure cuiios^é, me croyant insensé, vous avez pris uùe peiné mutile. Si vous me visitez en qualité de sage, il Vous faudra faire ce que vous me voyez Taire; car si moij*avals été vous chercher, ce serait pour m*instruire et vous prendre poUf* )àodèle. Puisque c'est vous qui êtes venus, tâcheî dé m^iïniler. Or, je suis chrétien.
» Vous riez de moi, sans doute, parce que je ù^ai pas, comme vous, étudié les choses savantes; mats je VoUà demanderai ce que vous placez au ptemier rang dé féSpril OU du savoir, et lequel des deux vous paratt être la Cause de Tautre? Il est évident à mes yeux que Teaprlt mené h la science, puisqu'il en est l'invenieur. Le savoir d'érudition n'est donc pas nécessaire à l'homme qui est pourvu d'intelligence.
» Lequel est le plus raisonnable de vénéf er une croix, ou bien d'adorer des dieux adultères? Notte croix est le symbole de la générosité et du courage î t'e«t le ttVépris de la mort qu'elle représente. Lequel est le plus beau d'avoir la croyance que le Verbe de Dieu a piis un corps humain pour faire le bonheur de rbumaoité , ou bien de croire à des brutes, à des serpents, à des idoles qui de-
mandent de la fiande et de la farine tous les matins? Pourquoi riez-vous de nous qui pensons que Jésus-Chrisl a paru sur la terre comme un homme, éiant Dieu, vous qui croyez que vos ftmcs iront après la mort de votre corps animer celui de quelque animal 7 Le chrétien se confie à la Providence, h son amour pour les hommes dont Tâme est immortelle ; vous, vous la croyez sujette à divers changcmonis, cette âme que vous faites pareille à vos dieux imaginaires, auxquels vous attribuez tous les vices et toutes les faiblesses de Thumanité. Comparez cela à Jésus- Christ qui, étant attaqué par les méchants et mis à mort, a souffert sur cette croix sans que son esprit ait pu être troublé dans ce terrible moment. Lisez donc nos Écritures, ô savants philosophes! vous y verrez comment Jésus- Christ est venu au monde pour le salut des hommes I Vous adorez Yulcain comme représentant le feu; Neptune, IVau; Apollon, le soleil; mais, au lieu dVnner ces allégories , adorez donc celui qui a créé toutes ces belles choses de Tunivers! Vous admirez un palais, et vous oubliez le divin architecte ^
» La connaissance de Dieu se peut mieux acquérir par la foi que par la démonstration, parce que la foi vient de Dieu et que le raisonnement ne uent que de Tart, chose inventée par les hommes. Les raisons sont Inutiles h ceux qui ont la foi, et la foi est plus forte que tous les arguments. Nous pouvons juger par la grandeur et la beauté de tout ce que Dieu a fait quelle est sa providence en toutes choses.
' Saint Athanase , saint Aml)roi80 et Fi^ndon ont imité co beau paBiago. « C'est Dieu, dit Fi^nelon, qui donne tout, c'est par lui » qu'on ponso, (pi'on roipiro, ({u'on Jouit dos plaisirs, et on oublie » celui qui a donné cos belles choses qu'on admire. »
» Notre croyance se répand parloul, ei vos sysi^iucs comnioncont h décliner. Cependant personne ne vous porsocule, vous n'ôles point poursuivis, vous Oies les maîtres des villes, vous avez pour vous la force, et vous vous aiïaihiissez I
» Les chrétiens, au contraire, tourmentés, chassés, poursuivis sans relâche, voient chaque jour leur nombre augmenter, et le témoignage de leurs martyrs aussi bien que leurs vertus font assez connaître que la foi en Jésus- Christ est la seule véritable. Voici quelques personnes autour de nous qui sont tourmentées du démon. £h bien ! tûchez de les guérir, ô philosophes! de les consoler pnr le moyen de vos syllogismes ou do quelques autres paroles sa\antes. Votre science est incapable do rien guérir. Vous n*avez jamais fait de miracles, tandis que vous en voyez tous les jours qui s*opèrent au nom de Jésus-Christ. »
On ignore ce que les philosophes ont pu répondre à ces arguments pleins de clarté et de logique, oi"^ Ton trouve à la fois la conviction la plus ferme et cette fine raillerie qui caractérise saint Antoine. Saint Âthanase nous a également conservé la substance des conseils qu'il donnait d'ordinaire aux malheureux et aux malades qui venaient le consulter.
« Ayez, leur disait-il, une foi ferme en Jésus- Christ. Conservez votre esprit pur do mauvaises pensées et votre corps net de souillure. Ne vous laissez pas en-
Î3t SAINT ANTOINE.
Tahir par h gounnindise, et âyei horreur de b Yiaité. Priez et ji ûnez, duntei des pnomes et tnfuDeL Sachei les préceptes de TÉcritore, et miditei sur les actions des saints. Répétez les paroles de saint Paul : « Qne le soleil ne se couche pas sur ¥Olre colère, » car il ne dut pas que le soleil ni la lune soient témoins d'une faute non réparée. Chassez donc les pensées coupables qui mènent à commettre des péch^ « Joget-Tous tousmêmes. » Si tous arei péché, abstenes-Tous de prêcher les autres. Si tous atez résisté ï quelques séductions, continuez à faire de même sans mépriser Totre voisin plus faible. Personne ne sait les choses cachées, et il ne faut pas porter un jugement avec légèreté, car les hommes se trompent et ils ignorent souvent leurs propres fautes; Dieu seul les connaît. Voilà pourquoi il faut endurer les imperfections de son prochain et avoir grande pitié des malheurs d*autrul II faudrait tenir registre de M pensées ainsi que de ses actions. Il faudrait les écrire comme si on devait les faire lire à qdelqtt*un. Youdriet-vous commettre un péché avec une femme devant témoin? Non. £h bien , l'idée de montrer ses péchés en public peut empêcher de s'y laisser aller. On peut chasser ses mauvais défauts par Rembarras de les publier, et devenir ainsi vertueux par le soin de sa conscience. Vous qui êtes malades et vieux, vous qui souffrez, ayez patience et conGance ; reconnaissez tous que c'est Dieu seul qui peut vous guérir. Si je parviens à vous soulager, croyez que cela ne dépend pas de moi, mais de lui. »
IX. La douceur et la charité étaient le fond du caractère de saint Antoine , mais ces qualités n'en excluaient point une grande énergie. Il en avait
SAINT ANTOtKE. Î3I5
déjà dotitié la preuve en 311, au plus fort de la persécution suscitée par Maxikniu, lorsqu'il &vaii quitté volontairement le calUie de ta solitude pour aller soutenir par sa présence et par ses exhor* tations les nombreux t^hréttlsns lirrés aUx supplices. Il se décida , en 355 , à quitter le moAt Gôlzim et à faire de nouveau le voyage d'Alexandrie pour aller soutenir Saint Athauase dans sa lutte contre les ariens. Sa réputation l'avait précédé dans cette ville, et sa présence y eicita la plus vive curiosité. Chacun voulait le voir et l'entendre, et l'on était tout surpris de tfoUvér dans ce pieux solitaire, vieilli dans le jeûhe , les austérités et les privations de toute nature, un hoihme doux, poli et dont la conversation était pleine d6 charmé et de variété. A ceux qui s'émerveillaient et qui lui demandaient comment il pouvait savoir tant de choses sans fré« quenter les savants et sans llvreâ , il répondait Ces simples paroles : « La nature est mon livre, j'y trouve tout ce que les autres livres renferment et il m'en tient lieu. »
Malgré Ténergie avec laquelle saint Antoine soutint les catholiques contre les ariens | aucun de ces sectaires n'osa s'en prendre à sa personne^ et lôs
catholiques Ûtmt auprès de lui les plus vives In-»
Stances pour le retenir au milieu d'eux. Mais saint Antoine s'y refusa; il lui tardait de regagner sa montagne et d'y reprendre ses saintes habitudes. Cependant il s'en éloigna encore' deux fois avant de mourir, l'une pour aller visiter au fond du désert Termite saint Paul qui avait passé près d'un siècle dans la solitude, et qui mourut, Agé de 113 ans, le lendemain même de leur entrevue; l'autre pour faire une visite aux nombreux monas«> tères qui s'étaient élevés dans la Thébaïde et pour donner à ses disciples quelques derniers conseils. Âpres leur avoir annoncé dans cette entrevue qu'il avait la prévision de la décadence future de l'état monastique, et qu'il adviendrait un jour où les religieux construiraient pour eux-mêmes de superbes monuments dans les villes , qu'ils y prendraient le goût de la bonne chère et ne se distingueraient plus des mondains que par Thabit :
« Quant à vous, mes enfants, ajouta-l-il, voici la dernière visite que je vous ferai, car mon âme sortira bientôt de mon corps qu'elle iiabite depuis plus de cent ans. Je vous recommande de vivre toujours comme si vous alliez quitter la vie. Travaillez à garder votre pureté , chassez les mauvaises pensées par des ex(*rcices nombreux; tâchez d'imiter les saints pour qu'ils vous reçoivent et vous protègent comme d'anciens amis après votre mort
N*ayez pas de vaincs tristesses, et surtout ifuyiz aucune communication avec les hérétiques , dont vous n'ignorez pas la méchanceté et les actions détestables. Cordez la tradition des saintes Écritures que je vous ai si souvent remises devant les yeux, et travaillez ainsi chaque jour à votre salut. Croyez bien que personne ne sera condamné parce qu*il aura été illettré ou ignorant , et que nul n*aura de vie bienheureuse parce qu'il aura été trèS'Savant. Soyez exempts de vanité, et répondez , avec r Évangile , à ceux qui se vantent de faire des miracles : « Je ne vous connais point. »
Les disciples de saint Antoine firent tout au monde pour le retenir. Ils lui représentèrent vainement son grand âge, le dépérissement de ses forces, la nécessité pour lui de s'entourer de leurs soins; saint Antoine résista à toutes leurs prières, et il repartit accompagné de deux d'entre eux seulement, Macaire et Âmathus, pour lesquels il avait une aflection toute particulière. Sentant sa fin approcher, il vit avec joie arriver le moment d'atteindre le but vers lequel il avait marché toute sa vie. Il exigea de ses deux amis qu'ils garderaient le plus profond silence sur le lieu de sa sépulture, afin d'éviter la vanité d'un embaumement; il les chargea de porter à saint Âthanase sa meilleure peau de mouton comme gage de son dernier souvenir , ou plutôt comme preuve que ,
i38 SAINT ANTOINE.
malgré les décisious de prétendus concBes, il n*avait jamais douté de Torthodoiie du saint évéque d'Alexandrie ; il légua son autre peau de mouton à Sérapion, évéque de Thmonisdans la basse Egypte, et il leur légua à eux-mêmes son cilice ; puis après avoir reçu leurs derniers embrassements, il s'étendit sur sa couche ct^ le visage serein comme s'il eût vu venir au-devant de lui des amis attendus depuis longtemps , il rendit paisiblement son &me à Dieu le dix-septième jour de janvier de Tan 356. Ses deux disciples exécutèrent ponctuellement ses ordres : cependant, malgré le soin «qu'ils mirent à cacher le lieu de sa sépulture , son corps fet décomiert en 56 i, et transféré avec beaucoup de solennité à Alexandrie; plus tard, vers l'an 635, on le porta à Gonstantinople , et de cette ville dans le diocèse de Vienne en Dauphiné, vers l'an 980. Enfin , après diverses translations, les saintes reliques furent déposées dans l'église de Saint- Julien de la ville d'Arles en Provence, où elles sont encore de nos jours.
X. Ecrits de saint Antoine. — Saint Antoine parlait, mais il n'écrivait guère. Son allocQtioD à ses disciples , sa discussion avec les philosophes
SAINT ANTOINB. 239
noua ottt été coaseivéesfm ses biatocieus. Les seuls de ses écrits dont le teite soit parvena jttS4}i»'à Dous sont sept lettres adressées aax habitants d'Ârsiaoé et à des- uonastèr es d'Egypte. On coo* serve eneore a»jo«rd'httt daas cpel(}iie»-iuis de ces monastères tes lettres originales àe saint Antoine écrites ea langue ^yptienne. Traduites dé Tégyptient en grée et du gvec en kti», ette» ont iiiaJib«jykreusement beanconp perdti, dons ces diterses trans* formations, de Teur caractère primitif. Cependant on y trouve eacoce cyaeliyie chose de la verve àm smni et de Fovigimiiiié à» so» style, et ee i|aî vaut mieux , dies règles de conduite d'une sagesse adxnicable^.
Je veui leFwmv €ette éfaid» suc saiAt Aatoioe par quelcpie» réfleiiens d'un historien anglde ée ces derniers temps. La citation pourra paraître longue; je n'en ai pas^jjig(6 aiusi :
c<ti*^mour extraordinaire d!e saint Antoine pour lareti*aita> Imi itfrîfa le^ don de la prière et dfe la contempla*tlooi daos le plus sablioiQ degré. Ces saints exercices avaient pour lui tant de charmes, qu'il y consacrait les nuits entières, encore lui paraissaient-elles trop courtes. Une union avec DieU) aussi Intime et aussi continue, sup^ posait nécessairement dans notre saint unie pur.eté incom*parable, un détachement sans bornes, une humilité pro*
2i0 SAINT ANTOINE.
fonde, une roortification absolue des sens et de toutes les puissances de l*âine ; de là cette inaltérable tranquillité qui annonçait un homme accoutumé à maîtriser toutes SCS passions. Il ne faut pourtant pas s'imaginer qu'Antoine fût un de ces dévots sombres et farouches, qui n'ont rien que de rebutant. Nous apprenons le contraire de saint Athauase. La misanthropie n'approche point d'un cœur où régnent, avec la paix , la simplicité, la douceur et la charité. La vraie vertu, toujours inflexible lorsque le devoir parle, ne peut rendre intraitable celui qui la possède ; elle sait que le défaut d'aiïabilité et de complaisance pour le prochain a communément sa source dans l'orgueil, vice qui ternit l'éclat de toutes les vertus que l'on aurait d'ailleurs , et qui , en nous éloignant de cette ressemblance que nous devons avoir avec la nature divine, nous rend en quelque sorte participants de celle des démons. Nous apprenons encore de saint Athanase, que saint Antoine possédait la vertu de patience dans le plus héroïque degré : la paix de son âme paraissait sur son visage, par une douce sérénité et une grâce merveilleuse qui faisaient que ceux qui ne l'avaient jamais vu le reconnaissaient au premier abord , et le distinguaient aisément des autres frères, lorsqu'il était en leur compagnie. »
Et j'ajoute : heureuse la terre si les Antoine y abondaient! heureuse la société humaine ai la vertu de la croix opérait dans quiconque porte le nom chrétien T aimable transformation que nous admirons, sans rimiter, dans le grand patriarche des solitaires d'Egypte!
TERÏULLIEN.
ETUDE
SIR l'esprit et les ouvrages
I . TertuHien est de tons les auteurs ecclésiastiques celui dont on a dit le plus de mal et le plus de bien. Je ne parle pas des condamnations sévères que lui ont values ses erreurs et sa chute; mais même en faisant la part de son hérésie, même en ne le considérant que comme docteur et comme théologien, ceux qui sont venus après lui en ont porté les jugements les plus opposés. Saint Gyprien rappelait son muilre et ne passait pas un jour sans le lire. V incent de Lérins en Tait l'éloge le plus magniGque ; saint Jérôme admire la puissance de sa logique ; Tillemont, au contraire, est d* avis qu'il manque de solidité dans ses raisonnements, et Malebranche le traite de visionnaire^.
' Voyez sur le sens de ce mot dam la pensée de llalobrancbe, liechnclm de la vérité^ Hv, î, partie 3«.
m TEHTOMIKN,
Oliofin HTnnf^o. : on pnut trouver (Iflnin hm ou- \rani*n di? r|ijoi jijMli(ir;r i;t ri;» loijAng^fi et ce» criiu\\u*n ; de» pAfiKnK^ïfi fiiiblimefi i*t dcfi enriritillHjjfj^ ridicules; un finvoir profond pX pnrfow iino PAttt^m rr/ïdulil<i ; une riKidit^"; inltexiblc;, qui hilmtimcAti fond do f(on CArnctAro, et pflr moment» de.^i hitdeHKefi dont on rougit pre<i(|ue pour lui. Il eut im' piloy/dde pour <kn clioine» frivolefi^ et indulf(r!nt |»our de» eru/Miti"?» ; il pomm dofi cri» de Utrm contre Tufififte de porter de fiiux rJieveux, et fiark (fune mnnii'îre comirpie de certiiinfi viiritnblen jfk' eh/;». C'eut un eompo»/; de contrnfiteft qui le rfn« dent pnrtieulirrement didicile h juger. Ke/i pAiiégyriHle<« ftonl r<'tduit<« h dire qifil e^t ^ l/i fois grand (ïl [lelil, fort et f/iilile, rempli de tnelieff oi k gr/inde,H qualitf'^M. Tel e^t^ en eiïelf le r/rnultat ordinaire (fun tempérament fougueux (*X violent.
II. Ou n [leu de df'îlnilM Mur nu vie ; on «lait ni'Ulemenl qu'il naquit /i Oarlliage ver» Tan 100 ik J.-(!., d'une famille nirore païenne ; qu'il \tv,î(ï\i MOU pi^re de bonne heure f fut «'îlev/î par mi wh(*, (pii lui (it donner une brillante ^uUmû'um , et qu'il ne livra d<>.H nv.H première» aruK'îeH /i IV;tude t\M*r. iiri« ardiMir r'xtraordinain*. Il nou<t apprend lui mhut-
TERTULLIKN. 245
qae sa jeunesse fut aussi déréglée que studieuse : il s^accuse d'avoir aimé passionnément tous les plaisirs coupables , et déclare qu'il n'est au monde que pour pleurer ses fautes dans les austérités de la pénitence.
On reconnatt en lui , bien moins encore par ses aveux que par la lecture de ses ouvrages, une àme ardente» un caractère emporté, enthousiaste, extrême en tout, incapable de se renfermer dans les limites ordinaires , un de ces esprits brillants et malheureux que leur nature condamne à de perpétuelles agitations , et que Dieu produit pour faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal , et souvent l'un et l'autre à la fois.
Il se destinait au barreau : c'était alors le chemin des honneurs , et déjà son éloquence et son érudition le faisaient remarquer parmi les rhéteurs et les avocats de l'Afrique romaine, lorsque la vue de l'héroïsme des martyrs le jeta tout d'un coup dans le christianisme. Il y porta tout le feu de son imagination africaine, toute l'âpre énergie de son caractère. Chrétien, il voulut l'être entièrement, avec éclat, sans restriction et sans ménagement. 11 lui faut des luttes , des difficultés à vaincre ; il se faille défenseur du christianisme, et sa profession
2i4 TERTDLLIEN.
Chose étrange : on peut trouver dans ses ouvrages de quoi justifier et ces louanges et ces critiques ; des passages sublimes et des enfantillages ridicules; un savoir profond et parfois une cxtrôme crédulité ; une rigidité inflexible, qui fait même le fond de son caractère, et par moments des faiblesses dont on rougit presque pour lui. 11 est impitoyable pour des choses frivoles, et indulgent pour des cruautés ; il pousse des cris de fureur contre Tusage de porter de faux cheveux , et parle d'une manière comique de certains véritables péchés. C'est un composé de contrastes qui le rendent particulièrement difficile ù juger. Ses panégyristes sont réduits à dire qu'il est à la fois grand et petit, fort et faible, rempli de taches et de grandes qualités. Tel est, en eflet, le résultat ordinaire d'un tempérament fougueux et violent.
II. On a peu de détails sur sa vie ; on sait seulement qu'il naquit ù Carthage vers l'an 160 de J.-C, d'une famille encore païenne ; qu'il perdit son père de bonne heure, fut élevé par sa mère, qui lui lit donner une brillante éducation, et qu'il se livra dès ses premières années à l'étude avec une ardeur extraordinaire. Il nous apprend lui-même
THHTULLIKN. 2io
que sa jeunesse fut aussi déréglée que studieuse : il s*accuse d'avoir aimé passionnément tous les plaisirs coupables, et déclare qu'il n'est au monde que pour pleurer ses fautes dans les austérités de la pénitence.
On reconnatt en lui , bien moins encore par ses aveux que par la lecture de ses ouvrages, une ftme ardente» un caractère emporté, enthousiaste, extrême en tout, incapable de se renfermer dans les limites ordinaires , un de ces esprits brillants et malheureux que leur nature condamne à de perpétuelles agitations , et que Dieu produit pour faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, et souvent l'un et l'autre h la fois.
Il se destinait au barreau : c'était alors le chemin des honneurs , et déjà son éloquence et son érudition le faisaient remarquer parmi les rhéteurs et les avocats de l'Afrique romaine, lorsque la vue de l'héroïsme des martyrs le jeta tout d'un coup dans le christianisme. Il y porta tout le feu de son imagination africaine, toute l'ûpre énergie de son caractère. Chrétien, il voulut l'être entièrement , avec éclat, sans restriction et sans ménagement. Il lui faut des luttes, des difficultés à vaincre ; il se fait le défenseur du christianisme , et sa profession
de foi est une apologie de la religion qai retentit d'un bout à l'autre de l'empire. Dans sa morale, dans ses dogmes , dans sa manière de les exposer, partout on retrouve ce môme esprit fougueux et passionné. Il est impérieux, intolérant, hautain ; la résistance l'irrite ; il prend à partie les adversaires qu'il réfute ou les vices qu'il combat. A l'égard des personnes , il est méprisant, railleur, plein de verve et de mordante ironie; quant aux vices , il ne trouve pas de termes assez forts pour les flétrir. Tout ce qui est faiblesse l'indigne. Peu sensible aux vertus douces qu'inspire l'Évangile, il semble qu'il regarde la force comme la seule vertu du chrétien. C'est surtout lorsqu'il s'agit de la volupté qu'il s'irrite, on voit, comme dit M. de Genoude, que c'est pour lui un ennemi personnel qu'il faut tenir à la chaîne si on ne veut pas qu'il venge ses défaites.
Tertullien s'était inspiré des écrits de saint Paul, dont il reproduit souvent la pensée mais en la revêtant de l'empreinte particulière de son génie. 11 aflecte surtout un profond dédain pour les sciences humaines, pour les systèmes philosophiques dont il connaissait mieux que personne le fort et le faible. Il témoigne de la m<^me déplaisance en par-
TERTULLIEN. 2i7
lant des philosophes, gens inutiles, dit-il, qui n*ont rien découvert, qui n* ont jamais donné à ceux qui les lisent un jour de consolation. Las d'avoir consumé sa jeunesse ft chercher la vérité dans tous les philosophes anciens , il leur en veut de tout le temps qu ils lui ont fait perdre ; il prend plaisir h les confondre, h les rapetisser de toutes les manières. Il leur reproche amèrement de n'avoir pas avancé d'un pas depuis si longtemps, d'avoir menti à soimême et aux autres, d'en savoir moins sur les vérités qui nous intéressent que le moindre artisan chrétien ; et pour confondre leur vaine science, il va jusqu'à leur dire : Credo quia absurdum. « Je le crois, parce que c'est absurde.» Parole qui rappelle la pensée de saint Paul : Qiiœ stulta sunt mundi clegii Deus ut confundat sapientes.
< Dieu a choisi ce que le monde appelle folie pour confondre les sages du monde. »
On sent l'induence du caractère de TertuUien jusque dans son style. Il traite l'éloquence despotiquement comme tout le reste ; il a un langage à lui, a le terme souvent barbare et l'accent étranger. » Peu d'auteurs sont plus incorrects. Il crée des mots et des tournures, indépendant dans ses expressions comme dans sa pensée, souvent am-
poule, souvent obscur, et admirable avec tous ces défauts. On a cru nécessaire, pour certains passages, de traduire son latin en un autre plus élégant et plus correct, mais qui fait regretter la vigueur inculte de l'original.
Par la rudesse de ses doctrines, par la singularité de ses vues et de son style, il rebute d'abord, il eiïraie ; il faut s'apprivoiser avec lui. De plus , il faut presque toujours se tenir en garde contre ses exagérations, ne s'abandonner qu'à demi, séparer le bon du mauvais, le vrai du faux, le raisonnable de ce qui ne l'est pas. Et pourtant, malgré tout ce mélange de bien et de mal , malgré ses erreurs et sa révolte , TertuUien est resté une des gloires et une des lumières de l'Église. Tous ceux qui ont eu depuis à fixer ou à défendre la doctrine l'ont lu, l'ont imité, l'ont cité, se sont servis de ses idées et de ses arguments; tous, depuis saint Jérôme et saint Augustin jusqu'à Bossuet.
m. Apologétique. — V Apologétique est l'œuvre capitale de TertuUien. Cet ouvrage parut à Rome sans nom d'auteur vers l'an 200. Tous les Pères sont d'accord pour le louer comme un chef-d'œuvre \ c'est ce qu'on a écrit de plus ferme, de plus
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savant pour la défense du christianisme. Il est plein d'idées neuves et éclatantes, qui restent dans la mémoire des lecteurs , et que la hardiesse du style fait encore mieux ressortir ; plein de chaleur, d'élévation d'esprit, de tout ce qu'il faudrait pour lui donner raison quand môme il défendrait une moins bonne cause. Ce style « de fer, « cette éloquence « noire comme l'ébône » n'étaient pas des défauts dans un temps où les intelligences blasées avaient besoin d'être réveillées par quelque chose d'extraordinaire. A un public de décadence, il faut des singularités , et le pire de tous les défauts est alors de n'avoir rien de saillant. Quant à cette verve moqueuse, quant à ce ton de mordante ironie, qui choque un lecteur accoutumé à l'onction des livres sacrés, c'était un mérite pour ceux à qui s'adressait l'ouvrage, à une époque dont toute la littérature consistait en plaidoyers. Le livre eut donc et devait avoir ce qu'on appellerait aujourd'hui une véritable vogue ; et sa réputation se répandit promptement aussi loin que la religion, c'est-à-dire dans toute l'étendue du monde romain.
L'auteur s'adresse aux divers magistrats de l'empire romain qui, au lieu de rechercher publiquement
Î50 TKRTULLIEN.
les crimes supposés des chrétiens, eondanrnent ceux • ci sans les connattre. « S'il faut, dtt-il, eondanmer la vérité , mieux vaut la condaimer après l'avoir entendue. .. Vous donnez lieu de croire que si vous refusez de l'entendre , c'est parce qu'après l'avoir entendue vousne pourriez plusia condamner. — Vous nous persécutez parce que vous ne nous connaissez pas ; ce n'est pas une excuse , c'est une injustice de plus; mais voyez : ceux qui nous haïssaient le plus cessent de nous haïr en apprenant à nous connattre . Voilà ce qui les rend chrétiens.
« On dit que le grand nombre de ceux qui embrassent le christianisme ne prouve rien en sa faveur , parce que la multitude penche toujours vers le mal. C'est vrai ; mais parmi ceux que le vice entraîne , il n'en est pas un qui ose le donner pour la vertu. La nature attache h toute espèce de mal un sentiment de honte et de crainte qui fait que chaque coupable craint d'être vu , tremble d^étre reconnu. Un criminel n'avoue pas son crime, tandis que le chrétien se glorifie de son martyre. — Mais si les chrétiens sont coupables , pourquoi les traiter autrement que les autres ? pourquoi ne pas leur permettre de se défendre ? On les condamne sur l'aveu do leur nom ! Ne fnudrnit-il pas au moins
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leur faire avoaer les crimes qo'oB leur impuie, de combien d'citfaDts égorgés ils se seraient nourris , combien ils auraient commis d'incestes?— PUne le jeune, gouverneur de Bithynie, obligé de persécuter les ebféliens, écrit à T empereur Trajan pour lui demander conseil, et rend eompte de leur conduire en ce» termes : ^ JU se réunissent au point du jour pour chanter des hymnes en r honneur du Christ y leur Dieu^ et entretenir parmi eux une exacte discipline ; ihdéfitndeHt r homicide, Ut fraude, V adultère, la trahiscn et tous les crimes. » Trajjan lui répond cftHl ne faut pas les rechercher, mais les punir cpiand ils seront dénoncés. Singulière jurisprudence !. monstrueuse contradiction!.... S'ils sont coupables, il faut rechercher leurs crioiesy et s*ib sont innocents, osez-vous les punir ?
» La torturesert ordinairement à faire avouer auv coupables leurs crimes : on tonrmente le chrétien pour l'obliger à nier celui dont on l'accuse ; on veut le forcer à mentir. « J'avoue » et vous ordonnez la question; que feriez-vousde plus si je niais?» Un tel renversement de l'ordre doit vous faire craindre qu'il n'y ait quelque motif secret qui vous porte à agir contre toutes les formes et contre
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toutes les lois. Quel aveuglement d'ailleurs de ne pas comprendre que celui qui avoue mérite plus d'être cru que celui qui désavoue par contrainte!.. Celui qui vient de mentir à sa conscience pourra bien se moquer de ses juges en sortant du tribunal , et redevenir chrétien.
» Le seul crime des chrétiens est donc de porter ce nom, objet d'une haine insensée; ce nom est devenu une injure. On loue Caius ou Lucius :
quel dommage y ajoute-t-on, qu'un si honnête homme se soit fait chrétien ! — On ne remarque pas que Lucius n'est sage ou Caius vertueux que parce qu'il est chrétien , ou qu'ils se sont faits chrétiens parce qu'ils étaient sages et vertueux. — D'autres disent : « Cette fenmie galante, ce » jeune débauché , coureur de tous les plaisirs, les » voilà devenus chrétiens ! » — Sans doute , et les voilà changés.
u Les lois nous défendent d'être chrétiens. Quelles lois ! On voit bien qu'elles sont l'ouvrage des hommes , elles sont loin d'être infaillibles. Que de choses on y a déjà changées ! que de choses à réformer encore ! Ce n'est pas faire l'éloge de ces lois que de prétendre qu'elles proscrivent un nom , et qu'elles condamnent sans examen.
» Néron a persécuté le nom chrétien ; c'est un honneur d'avoir déplu à Néron.
» Que ces zélés défenseurs des lois et des usages me disent s'ils les ont respectés tous. Que sont devenues les lois soraptuaires ? Que sont devenues les mœurs sévères de l'antiquité? Les dames romaines vivent aujourd'hui comme des courtisanes sous les yeux de leurs maris; elles se couvrent d'or et de peinture, elles boivent du vin; on ne se marie plus que pour divorcer. Tout a ainsi dégénéré, les coutumes, le goût, le langage.... Vous louez toujours l'antiquité, et rien n'y ressemble moins que vos nouveautés, tu
Tertullien répond ensuite aux accusations de cruauté répandues contre les chrétiens, calomnies ridicules dont se repaît la malignité publique. — « On sait que la renommée ne vit que de mensonges; cette renommée, le plus rapide de tous les fléaux. — Comment peut-on sérieusement croire les autres capables de crimes dont on serait incapable soi-même? Les chrétiens ont-ils donc un autre cœur, d'autres entrailles que les hommes ordinaires, pour dévorer leurs propres enfants ? — La Providence ne permet pas que les grands crimes demeurent longtemps cachés, môme quand ils ont
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échappé d'abord à cette renommée carieose et bavarde. — Croit-on donc que plus d'un initié ne se serait pas empressé de dénoncer de telles horreurs?
» Ces païens calomniateurs oublient qu'eui«ni(^mes sacriGent des hommes non pas seulement i leurs dieux , mais à leurs plaisirs. Ce sont eui ifUi tuent leurs enfants , non pour les dévorer , mais pour cacher leur naissance ; ils noient leurs prisonniers , les laissent mourir de faim ou les font jeter aux bâtes. Ils sont anthropophages, car on en a vu manger par curiosité de la chair des animaux qui avaient bu le sang humain ; ils sont curieux de crimes défendus ; ils abandonnent leurs enfonts illégitimes, qu'ils ne reconnaissent plus ) épars dans le monde , où ils peuvent commettre des incestes sans le savoir. ^
Il passe au reproche capital , au véritable crime des chrétiens ; c'est de ne pas vouloir sacrifier aux dieux. — u Quels dieux! ils sont innombrables ; mAles, femelles, jeunes et vieux ; dieux de la ville, de la campagne, des soldats, des mariniers, des jardiniers ; car les païens ont fait leurs dieux a leur image. — Saturne est le plus ancien de tous ; les historiens en parlent comme d'un homme, par
conséquent fils d*un homme. Quel est le dieu qui a fait de tout cela des- dieux ? car il faut que vous accordiez qu'il y a quelque Dieu supérieur, propriétaire de la divinité , qui ait fait dieui ceux qui n'étaient que des hommes : ni eux ne pouvaient se conférer la divinité qu'ils n'avaient pas, ni un autre la leur donner, à moins qu'il ne la possédât en propre. — Avant Saturne, l'air, le soleil, tout ce qui remplit le monde existait. Cet admirable ensemble si bien ordonné, quel en est l'auteur, sinon Dieu , dont l'intelligence s'y révèle, et dont la toute-puissance n'a pas eu besoin d'aide pour le créer ni pour le gouverner ?
') Les païens, ajoute-t-il, ont fermé leur ciel trop tôt. Thémistocle et Aristide méritaient d'y entrer bien mieux que d'autres qu'on y a mis. — Ils changent de dieux ; ils ôtent les vieux ; il y en a qui sont plus à la mode, qui sont plus heureux que les autres. D'un favori on fait un demi-dieu; d'une courtisane , la moitié d'une déesse. Tous ces dieux se battent, se déchirent, et Socrate s'en est si bien moqué qu'on l'a condamné comme athée. »
Après avoir réfuté les contes puérils que l'on débitait sur la croyance chrétienne , et que Tacite
lui-même avait accrédités , il expose les véritables idées des chrétiens sur Dieu. « Le Dieu que nous » adorons est un dieu unique, dont la parole qui n commande , dont la sagesse qui dispose, dont la » force qui produit, a tiré du néant le monde et les 9 éléments, les corps et les esprits, pour servir » d'ornement à sa majesté. — Dieu est invisi- » ble, quoiqu'il se manifeste partout ; inaccessible, » quoique accessible par la grâce ; incompré- » bensible , quoique Tintelligence humaine s'élève » jusqu'à lui. Par là même se prouvent sa vérité » et sa grandeur; car ce qu'on peut toucher, » voir et saisir est inférieur à l'œil qui voit , à » la main qui touche , à la raison qui comprend ; » mais ce qui est immense ne peut être connu que » de soi-même. Rien ne donne une plus magnifi- V que idée de Dieu que cette impossibilité de le y> concevoir. Son essence, qui ne connaît pas de Tt bornes, le découvre et le cache tout à la fois aux n regards des hommes. »
<K Voulez-vous que nous vous le prouvions par » le témoignage même de l'âme, laquelle quoique » esclave des fausses divinités, quand néanmoins » elle revient à elle et reprend sa vigueur , appelle » Dieu par ce nom seul, à cause que c'est celui
TERTULLIEN. 2b7
» du Dieu véritable. Grand Dieu! bon Dieu!
» dites-vous , ou bien : Ce que Dieu voudra ! O témoignage d'une âme naturellement chrétienne! » Et quand elle prononce ces mots ce n'est pas le » Gapitole qu'elle regarde , c'est le ciel. Elle sait » que c'est là que réside le Dieu vivant. » — Outre ce sentiment naturel , Dieu nous a donné de luimême et de ses volontés une connaissance plus parfaite, par ses prophètes, par l'Écriture sainte. Il a dicté aux hommes sa loi, et réserve une gloire éternelle à ceux qui l'auront observée ; à ceux qui l'auront violée, des châtiments éternels. — « Comme » vous, ajoute-t-il, nous avons ri de ces dogmes ; » nous avons été des vôtres : ou ne naît pas chré- » tien , on le devient. »
Il appuie l'autorité des Écritures d'abord sur leur antiquité. — « Ces livres n'ont été traduits en grec que du temps de Ptolémée Philadelphe ; mais les Juifs les avaient depuis quinze siècles. Ils sont bien antérieurs à tout ce que les païens ont de plus ancien. C'est là qu'on trouve les sources de leur histoire , les origines de leurs empires et de leurs langues. Moïse est de mille ans antérieur à la fondation de Rome, avant Homère, avant Priam. Les autres prophètes ont encore devancé de beau-
i58 TERTULLIBN.
coup tous les sages, tous les philosophes et les historiens de r antiquité païenne.
» Mais il n'est pas besoin de tant d'érudition pour reconnaître dans les Écritures la sublime majesté du langage divin. Et ces prophéties qui se sont accomplies et s'accomplissent tous les jours , qui les a dictées , sinon l'Esprit de Dieu qui pénètre l'avenir, tandis que l'homme ne distingue les temps qu'à mesure qu'ils s'écoulent? »
Passant enfin aui mystères de la Rédemption et de l'Incarnation , il en eiplique les dogmes avec infiniment de science et de clarté. En réponse aui objections des Juifs qui ne veulent voir dans Jésus- Christ qu'un homme , il raconte sa vie, ses miracles , sa mort et les prodiges qui l'ont annoncée au monde. Il parle aussi des démons, auiqueli il attribue les prodiges et les oracles prétendus des dieui du paganisme. Il s'étend fort longuement sur ce point, et n'élève pas l'ombre d'un doute sur l'authenticité de ces prodiges et de ces oracles, non plus que sur la réalité de la magie. « Les magiciens , dit-il , font paraître des fantômes , évoquent les ftmes des morts , font rendre des oracles à des enfants ; ils savent même envoyer des son* ges; ils font deviner l'avenir à des chèvres ou à
TfiRTULLlEN. 350
des tablei ; c'est par le moyen des anges et des démons qu'ils invoquent et qui leur prêtent leur pouvoir. » — H déclare que les chrétiens sont maîtres de ces esprits malins; <> qu*on amène, dit-il, une de ces prétresses soi-disant inspirées d*un dieu, un chrétien chassera le dieu et lui fera confesser qu'il n'est qu'un démon. »
« Et quand il serait avéré que ce sont des dieui, ne convenei-vous pas, d'après l'opinion générale, qu'il existe un être plus élevé, plus parfait, mattre de l'univers? » — Et il invoque le témoignage des philosophes anciens. — « Cependant tous ces dieux qu'on reconnaît inférieurs , on les accueille ; le mattre seul est exclu. » — 11 passe en revue toutes les extravagances superstitieuses de l'Egypte, toutes les obscures divinités de chaque province, divinités qu'on tolère et qu'on admet au Gapitole pendant qu'aux seuls chrétiens on refuse la liberté de conscience. — « On prétend que c'est à ces dieux que Rome doit sa grandeur : à ces dieux qui sont pour la plupart d'origine étrangère, et qui auraient donc trahi pour Home les pays d'où ils sont venus. Enlevés de force à leurs antiques demeures , chassés des lieux dont ils faisaient, dit-on, leur séjour de prédilection , emmenés captifs
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TRRTULLIBN.
coup toiiA \en sagfîs, tous les philosophj toriens de Tantiquitâ potenne.
y* Mm il ii*oftt pas besoin de tant d*( recontiattro dans les Écritures la snl du langage divin. Et ces prophéUei accomplies et s'accomplissent tons l( les a dictées , sinon Y Esprit de Diauj l'avenir, tandis que Thomme ne distinj qu'à mesure qu'ils s'écoulent? »
Passant enfin aui mystères de la' et de l'Incarnation, il en explique laij infiniment do science et de clarté, objections des Juifs qui ne veulent vol Christ qu'un homme , il raconte sa vl clés , sa mort et les prodiges qui l'ont^ monde. Il parle aussi des démons, ai tribuo les prodiges et les oracles dieux du paganisme. Il s'étend fort sur ce point, et n'élôve pas l'ombre sur r authenticité de ces prodiges et dei non plus que sur la réalité de la maj giricns , dit-il , font paraître des fanl quent les Ames des morts , font rendi à des enfants ; ils savent même en? ( ges; ils font deviner l'avenir à dea
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du Dieu vérilablo. Grand Dieu! Ixm Dieu!
(litcfl-vous , ou bien : Ce que Dieu voudra ! témoignage d'une Ame nalurellement chrétienne! Et quand elle prononce ces mots ce n'est pas le Capitolo qu'elle regarde , c'est le ciel. Klle sait que c'est là que réside le Dieu vivant. » — Outre ce sentiment naturel , Dieu nous a donné de luimême et de ses volontés une connaissance plus parfaite, par ses prophètes» par l'Écriture sainte. Il a dicté aux hommes sa loi, et réserve une gloire éternelle a ceux qui l'auront observée ; à ceux qui raurontviolée, des chAtiments éternels — « Comme > vous, ajoute-t-il, nous avons ri de ces dogmes ; » nous avons été des vAtres : on ne natt pas chré* » tien , on le devient. »
Il appuie l'autorité des Écritures d'abord sur leur anti(|uité. — « Ces livres n'ont été traduits en grec que du temps de Ptolémée Philadelphe ; mais les Juifs les avaient depuis quinze siècles. Ils sont bien antérieurs h tout ce que les païens ont de plus ancien, (i'est là qu'on trouve les sources de leur histoire, les origines de leurs empires et de leurs langues. Moïse est de mille ans antérieur A la fondation de Rome, avant Homère, avant Priam. Les outres prophètes ont encore devancé de beau-
à Rome, ils Duraient eu plutôt à venger leQ trages. Mais ils n'ont pu ni protéger ni puaii nouveauK adorateurs, pas plus qu'ils n'avan défendre leur première patrie, parce qu'ils n'exi pas et n'ont jamais existé, — » Voyez si le dii » soteur des couronnes ne serait pas plutôt cel » souverain qui tient dans sa puissance et la tei » ceux qui gouvernent la terre ; si celui qui e
■ cédé les temps, qui a ordonné les siôcli • l'enchaînement de leurs révolutions n'a pa K glé dans ses conseils la durée et les vicissi n des empires; si les cités ne s'élèvent et nt
■ baissent pas au gré de celui qui domini 1) genre humain avant qu'il y eût des cités.
• Les païens trouvent que les chrétiens h sensés de se refuser obstinément à ce qu'ofl d'eux, de ne pas vouloir sacrilier à ces dieii ginalres; mais ils sont eux-mt^mes bien plitf ses de vouloir les y contraindre : quoi de ridicule que de vouloir nous forcer à prier Ji ou ianus, si nous méprisons également ses fa ou sa colère ? — On veut que nous leur adrc!
des vœux poLr l'empereur : h quoi bon, si do croyons impuissants? Au reste, les païens qui le font n'espèrent pas davantage étreei
ins ri
ils croient à T empereur beaucoup plus qu'à leurs dieux, et ils ont raison ; car le dernier des vivants est plus à craindre que le plus grand des morts. L'empereur, bien loin d'avoir rien à craindre ou à espérer de ces dieux , les tient sous sa puissance , leur fait éprouver sa colère ou sa protection. — Les chrétiens font des vœux pour le salut de Tempereur ; mais au lieu d'invoquer des êtres impuissants, ils s'adressent à celui qui seul peut les exaucer , à celui dont l'empereur lui-même sent qu'il dépend. « Les yeux levés au ciel , les mains )' étendues, parce qu'elles sont pures, la tête nue, » parce que nous n'avons à rougir de rien, nous » demandons pour les empereurs , quels qu'ils » soient , une longue vie, un règne tranquille, la ^ sûreté dans leur palais, la valeur dans leurs ar- » mées , la fidélité dans le sénat , la vertu dans le » peuple, la paix dans tout le monde... Tandis que » nous épanchons ainsi notre âme devant Dieu, " déchirez-nous , si vous le trouvez bon , avec des » ongles de fer; attachez-nous à des croix; que » vos flammes nous caressent de leurs langues " dévorantes; que vos bêtes féroces bondissent sur )' nous; la seule attitude du chrétien en prière » vous témoigne qu'il est prêt à tout souffrir. —
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»... Ouvrez nos livres ; vous y apprendrez qu'il » nous est enjoint de prier pour nos ennemis , de n souhaiter du bien à nos persécuteurs; vous y n verres que Dieu ordonne de respecter les princes n de la terre. — Nous respectons en César » l'élu de Dieu ; à ce titre, je puis le dire, César » est plus à nous qu'à personne, puisque c'est notre » Dieu qui l'a établi ce qu'il est. C'est le pre- • mier sujet de Dieu, mais son égal, non. Je ne » l'appellerai pas dieu; car je ne sais pas mentir; n et d'ailleurs lui-même ne voudrait pas s'entendre » appeler dieu ; il sait trop bien que c'est un men- » songe ; il connaît la valeur des serviles hom- » mages dont on a accablé ses prédécesseurs. Du » reste, je suis un homme libre à son égard, car je » n'ai qu'un Seigneur qui est le Dieu tout-puissant, » éternel, son mottre comme le mien. » — On célè bre sa fête par des débauches; Rome se change en taverne ; les rues sont tendues de lits , le vin coule en ruisseaux; on court en bandes tumultueuses, l'insulte à la bouche et l'impudeur sur le front. Quelle manière de fêter l'empereur ! « On » l'honore par la honte publique , et ce qui serait » indécent un autre jour devient à propos pour ce- » lébrer le prince \n — S'il pouvait lire dans les
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cœurs, qu'y verrait-il? Le désir de changer de mattre, parce qu'oa sait que chaque nouvel avènement amène des largesses : « Oui , voilà ce qui occupe 9 les Romains à Theure même où ils s'écrient : » O ciell prends sur nos jours pour ajouter aux » siens. » Heureux encore quand ils M conspirent pas contre la puissance et la vie de celui dont ib chantent les louanges ! — Rien de pareil chei les chrétiens ; il leur est interdit de faire et de vouloir du mal à qui qiie ce soit, de dire et même de penser du mal de ceux qui les haMent. Ils n'ont jamais cherché à se venger des insultes dont on les accable , et pourtant rien ne leur serait si facile. » Sans conspirer dans Tombre, si nous levions pn- » bliquement l'étendard , nous ne manquerions ni » de forces ni de troupes. Nous ne sommes que » d'hier et nous remplissons l'empire ; vos villes , y vos châteaux, vos bourgades, vos camps^ voscon- » seils, les tribunaux , le palais, le sénat, la place » publique ; nous ne vous laissons que Vos temples. » Ne serions-nons pas propres à la guerre, nons qui » nous laissons égorger si volontiers , si ce n'était » une de nos maximes qu'il vaut mienx soulKr la » mort que la donner? Sans prendre les armes ^ » nous pourrions vous combattre en nous séparant
» seulement de vous. La perte de tant de citoyens » vous punirait en vous faisant connaître votre so- » litude; vous seriez eiïrayés du silence qui se fe- » rait autour de vous si nous n*y étions plus. »
a On ne peut donc pas reprocher aux chrétiens de troubler l'État; si c'est une faction, c'en est une bien inoflensive. — A quoi s'occupe cette faction chrétienne? Je vais vous le dire : — Unis ensemble par une même foi , par une même espérance , nous ne faisons qu'un corps , il est vrai ; nous sommes ligués pour honorer Dieu et l'invoquer en faveur des hommes. — Mous nous assemblons pour lire les Écritures : c'est là que se font les exhortations et que se prononcent les censures. — Ceux qui nous président sont nos anciens , que leur vertu a élevés à cet honneur. — Nous avons un trésor pour les pauvres , les inGrmes et les persécutés ; ce trésor se forme de dons volontaires : chacun y apporte ce qu'il peut ou ce qu'il veut. Nous vivons en frères et sans discordes ; tout est en commun , hormis les femmes. Nous avons en horreur les désordres que les Romains regardent comme naturels, autorisés du reste par l'exemple d'un Socrate et d'un Gaton. Voilà leurs sages les plus célèbres; ô gravité romaine! ô vertu antique! un
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philosophe, un censeur donner leçon d'impudicité ! — On reproche aux chrétiens leurs modestes repas qui nourrissent les pauvres sans asile, tandis que la fumée des soupers de Sérapis éveille les gardes préposés contre Tincendie. Une réunion paisible d'amis et de frères, une table frugale sanctifiée par la prière et la charité, des cantiques chantés en commun , voilà tous les mystères de ces agapes dont le nom seul indique assez l'esprit. »
» Et, pourtant, à la moindre calamité publique on crie: Les chrétiens aut lions! Quoi? tous les chrétiens aut lions parce que la terre tremble ? — Mais avant le christianisme n'a~t-on jamais vu de ces catastrophes? Elles sont devenues plus rares au contraire depuis que les chrétiens rendent à Dieu le culte qui lui plait. Les chrétiens demandent grâce pour le monde, exténués par le jeûne, prosternés sous la cendre pendant que le païen hante les cabarets. Les prières des justes obtiennent miséricorde, mais c'est Jupiter qu'on remercie, n
« On reproche aux chrétiens d'être des citoyens inutiles : ils n'achètent pas d'encens, mais emploient beaucoup d'aromates pour leurs funérailles, et répandent plus d'argent en aumônes que les païens n'en dépensent en sacrifices. Ceux-ci fraudent
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pour M pas payer leurs taxes : les chrétiens ne font tort h personne ^ excepté aux marchands d'infemîes. — I^ios prisons ne sont remplies que de païens : leors registres en font foi ; Tinnocenee des mœurs est une nécessité pour le chrétien. Sa loi lui interdit jusqu'aux mauvaises pensées qai échappent aux hommes, mais que Dieu connstt.
Combien cette loi est plus pure que toute la morale des philosophes I — Si cependant on prétend que les chrétiens ne sont qu'une nouvelle secte de philosophes, pourquoi les persécuter, pourquoi les empêcher de professer leurs doctrines? — Tout est permis aux philosophes : ils détruisent le culte, et on le souffre ; on leur décerne des récompenses et on leur élève des statues ; de la part des chrétiens, c'est un crime. — C'est que les philosophes altèrent et déguisent la vérité pour plaire aui hommes , tandis que le chrétien la professe ouvertement et sans déguisement, porce qu'il ne veut plaire qu'à Dieu. Quelle difl'érence dans leurs mœurs! A Socrate, corrupteur de la jeunesse, comparez la chasteté chrétienne ; aux discordes, aux bassesses de tous ces philosophes, l'union, la bonne foi des chrétiens. Les uns parlent, les autres vivent en snges. — Les phis fameux sophistes oat
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en|MHité ce qui 6tt JMte dim levra iéA&ê aux prophètes, à MoUa, m «rrangeant le toot à leur manière* Ils reconnaisseiit Tiuiité de Diee, mais, ao lieu de Taderer, ih diseutent sur sa nature , sur le lieu de u résidence : les platoniciens nntent un dieu incorporel , les stoïciens soutiennent Topinion contraire; Épicure coonpose son dieu d*atomes, Pytliagore de nombres, Heraclite de feu. L'un croit qu il gouverne le monde, l'autre qu'il s'endort dans le repos; les uns le placent dans le monde, les autres dehors; celui-ci lui assigne un commencement, celui-là suppose quMI finira; chacun ète, change , ajoute à sa fantaisie ; les systèmes varient, la vérité seule est immuahle. — • C'est à l'eiemple de tous ces raisonneurs que des hommes téméraires ont voulu aussi ajouter, retrancher au christianisme ; ils ne Tout fait qu'en altérant l'Écriture ou en la faussant par des interprétations sacrilèges; mais ils n'ont pas prévalu contre la saine éradition* ■
t Cependant on s'obstine à confondre le christia« nisme aVec les imaginations des philosophes ; on a mémo prétendu qu'il leur avait tout emprunté. La seule différence , c'est qu'on croit tout ce qu'il platt auK hommes d'imaginer et qu'on refuse de croire
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ce que Dieu enseigne. Labérius remet en honneur la métempsycose et se fait écouter : si un prêtre chrétien dit que les hommes renaîtront avec leurs corps, on prend des pierres pour le lapider. — « La résurrection, dit TertuUien, est nécessaire » pour le jugement dernier. Les corps seront ré- » tablis avec les âmes, parce qu'ils ont mérité » et démérité ensemble. Dieu les a créés Tua » pour r autre et de nature contraire l'un à » l'autre, afin de les unir par un lien de néces- » silé réciproque. — Gomment cette matière éva- » nouie , réduite à rien , reprendra-t-elle sa fi forme primitive? comment les éléments épars » de ces corps seront-ils rassemblés? Homme, » jette les yeut sur toi-même : avant d'être » homme qu'étais-tu ? Rien sans doute. Pourquoi » celui qui t'appela une première fois du néant à » l'existence ne pourrait-il pas t'y ramener quand » il le voudra? Explique-moi le mystère de ta « création , et je t'expliquerai celui de ta résurn rection. Ne semble-t-il pas même plus facile de » redevenir ce qu'on a été que de devenir ce qu'on » n'était pas encore ? — Dieu pour aider notre n foi nous a environnés des images de la résurrec- » tion. Tout meurt et tout renaît; tous les jours
» les astres s'éteignent et se rallument, les fruits » passent et reviennent, la semence se corrompt » pour se féconder. Tout se conserve par sa desyi truction même et se reproduit par sa mort. Le » néant obéit à celui qui a tout créé. Ce Dieu qui » a rempli le monde d'éléments contraires, qui a » fait concourir à sa conservation le plein et le » vide , les ténèbres et la lumière , les êtres ani- » mes et la matière inerte , a mis à côté l'un de y> l'autre le temps et l'éternité. Lors donc que » disparaîtra la borne posée entre deux abîmes ^ béants, lorsque la figure du monde s'évanouira, » et que le temps, rideau d'un jour jeté devant )) l'éternité, tombera, le genre humain tout entier y> se lèvera du tombeau pour paraître devant son » juge, qui fera la part des bons et celle des mé- » chants pour l'éternité. »
c( Ces dogmes seraient sublimes dans un philosophe; dans le christianisme, ce ne sont plus que des préjugés puérils. — Admettons-le : il faut alors les laisser tomber sous le ridicule ; il n'est pas besoin de suppKces. — Mais il faut des supplices à une multitude féroce , et à ces magistrats plus féroces encore , qui se font un mérite d'offrir au peuple ce plaisir. — On triomphe de nos souf-
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frances, comme si ce n'était pas à nous de triompher, nous qui y résistons victorieusement. Ce sont là nos combats; nos champs de bataille, ce sont ces tribunaux où nous défendons la parole de Dieu ; notre victoire , c'est la mort ; notre butin , Téternité. Nos bourreaux eux-mêmes se sentent vaincus, et c'est pour cela qu'ils nous insultent.— Les païens vantent l'hérofsme d'un Curtius ou d'un Scévola ( ils admirent la constance théfttrale d'un philosophe ; il est glorieux de se dévouer pour la patrie, pour l'amitié, le eourage ennoblit jusqu'au crime; et si on souffre pour la gloire de Dieu, c'est une folie I — Courage , dignes magistrats , saorifiei les chrétiens à la multitude , déchires leurs corps, épuises sur eux toutes les vengeances les plus raffinées, comme naguère, quand vous avei condamné une chrétienne à être exposée dans un lieu infâme plutôt que dans l'amphithéâtre, sachant bien sans doute que la perte de la chasteté lui était plus cruelle que la mort. A quoi servent toutes ces tortures Y Elles sont l'amorce du christianisme. Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. Le spectacle de leur mort est une in* struction plus saisissante que toutes les paroles. En voyant tant de courage, on veut en pénétrer le
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mystère et on devient chrétien ; une fois chrétien, on n'aspire plus qu'à se purifier dans son sang. Grâces vous soient donc rendues pour vos sentences de mort ! Les jugements des hommes ne sont pas ceux de Dieu : tandis que la terre nous condamne, le ciel nous absout. »
Telles sont les dernières paroles de cette apologie célèbre , le chef-d'œuvre sans contredit de son auteur , et un des ouvrages les plus parfaits que nous aient laissés les Pères de l'Église. On y trouve sans doute quelques traces des défauts du temps, quelques expressions emphatiques, quelques développements diffus, quelques idées tourmentées, quelques subtilités déplaisantes trahissent l'écrivain de la décadence. Mais nulle part ces défauts ne sont rachetés par d'aussi grandes beautés. Aussi, tout en ne voulant faire qu'une analyse rapide de l'ensemble, on se trouve entraîné à chaque instant à reproduire les détails du style et à citer textuellement des passages entiers de l'auteur. Ce serait dommage en effet de le décolorer, de lui 6ter cette allure vive et animée, cette expression si heureuse, parfois si éloquente , qui ajoute tant de valeur à sa pensée. Ce serait même le moyen d'en donner une asseï fausse idée : un ouvrage de style ne
supporte guère ni paraphrase ni analyse, on ne le connaît que par lui-même. V apologétique a été travaillé avec un soin tout particulier. On a conservé parmi les œuvres de Tertullien deux Livres aiLW nations qui ne sont, selon toute apparence, que la première esquisse de son chef-d'œuvre : c'est le même plan , ce sont les mêmes idées, souvent la même forme, avec plus de longueur et moins de mouvement.
IV. L'ouvrage le plus important de Tertullien après \ Apologétique est son livre des Prescriptions , où il réfute toutes les hérésies par un seul mot : « Vous êtes d'hier, hesternuSy hodiemus es; vous ne tenez à rien, vous ne vous appuyez sur rien. » C'est la grande objection qu'on a faite à toutes les sectes , et celle qui embarrasse le plus tous les novateurs ; ils rompent avec le passé , ils répudient la tradition chrétienne pour y substituer leur autorité personnelle : de quel droit? Le christianisme ne peut se trouver que dans la doctrine de Jésus-Christ transmise par ses apôtres de génération en génération; si on s'en sépare, on n'est plus chrétien. Cette idée se trouve exprimée en passant dans V Apologétique ; mais elle devait re*
ccvoir un plus ample développement : le défenseur de la religion devait la soutenir contre les entreprises des sectaires aussi bien que contre la haine des persécuteurs , d* autant plus que ces hérésies multipliées qui divisaient l'Église fournissaient à SCS détracteurs des armes contre elle : les païens en triomphaient, et les fidèles eux-mêmes en étaient scandalisés, ci II ne faut pas s'étonner, dit » Tertullien, qu'il y ait des hérésies, elles ont été )» prédites ; ni qu'elles détruisent la foi de quel- » ques-uns , elles existent pour que notre foi , pasi> sant par la tentation, ait le mérite de l'épreuve. » Les hérésies ébranlent la foi comme la fièvre af- » faiblit le corps; l'un n'est pas plus extraordinaire )> que l'autre. Mais elles n'ont de prise que sur une » foi faible et chancelante. En vain on m'oppose » les égarements de tant de grands personnages, » l'exemple de Satil et de Salomon. On a vu, dit-on, )) les plus grands hommes se démentir, les plus n forts succomber. La chute de ces grands carac- D tères étonne la multitude, parce qu'elle ignore au M fond ce qu'ils ont été. L'œil de Dieu lit seul au » fond des cœurs : l'homme s'arrête à la physio- )> nomie. Si de fervents chrétiens sont tombés dans » l'hérésie, c'est une preuve de leur faiblesse et
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H non da la force de Terreur. Si de grands bommea • sucoonibenty c'est qu'ib n'étaient paa grands et » n'avaient pas de caractère. » -— Réfleiion ca« rieuse de i« part de Tertullien, dont le caractère et la chute sont également célèbres,
M Les hérésies ont été prédites, saint Paul noua avertit de les fuir, de nous tenir en garde contre les artifices du malin esprit et les inspirations de l'orgueil humain, c Prenez garde ^ dit -il, que quelqu'un ne vous trompe au moyen de la phi* loeophie et dee ditoourê séducteun^ eelnn la (mdition des hommes et contre la êageetedu Saint Sêprit. ty •— Ces doctrines des philosophes, ouvrage des hommes et du démon , nées pour charmer les oreilles curieuses, ce sont elles qui ont donné naissance à toutes les hérésies. « C'est pour les hérétiques qu'Aristote a inventé la dialectique, savante k détruire et à réédifier tour k tour, n (Ne pourrait-on pas dire plutôt : savante à détruire , impuissante à réédifier? ) — c De Ik ces fables , ces questions oiseuses, ces discours qui gagnent comme la gangrène, t — Les chrétiens n*ont pas besoin de tant de science : « Que sert la curiosité après Jésus-Christ, et la recherche après l'Évangile. » — f.es hérétiques ont abusé de quelques
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obscurités des livres saints pour essayer de joslMer leur curiosité indocile; mais ils montrent qu'ib ne savent même pas comment il faut apprendre : en déployant leur érudition ^ ils ne font voir que leur ignorance. — Ils sont de mauvaise foi , il est inutile de disputer avec eux. L*Ap<ytre le défend : Il recommande d^éviter les questions inutiles, les nouveautés profanes, de fuir Thérétique «près une réprimande, et non après discussion : « Les >> disputes contre les hérétiques, ajoute Tertultien, » ne sont bonnes qu*è rompre la tète et qu*è V épuiser les poumons. »
On reconnaît à ce ton le caractère quelque peu tranchant de Tauteur ; cette manière de réftiter les hérétiques en refusant de les écouter peut paraître un peu brutale. Plût à Dieu cependant qu'on n*e<tt jamais fait autrement ; la doctrine chrétienne n'en serait pos moins fixée, et TÉglise serait plus unie. Que d'hérésies seraient tombées obscurément dès leur naissance, si la discussion ne leur avait pas donné de Téclat ! Les imaginations s'échauffent , Tcsprit de parti s'en mêle, c'est ainsi que les que-* relies s'aggravent et se perpétuent.
« Les hérétiques , dit TertuHien, sont d'ailleurs mal fondés à se sersir des Écritures, elles ne sont
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plus à eux, ils ne sont plus chrétiens, puisqu'ils ne tiennent plus à la tradition de Jésus-Christ et des apôtres. » — C'est là le principal argument. — L'auteur fait un tableau rapide de cette tradition chrétienne depuis les premiers temps. Il passe en revue les premiers évoques : Polycarpe, donné à l'église de Smyrne par l'apôtre Jean; Clément, donné par l'apôtre Pierre à celle de Rome. — « Ce qui fait la force de l'Église orthodoxe, c'est l'uniformité de sa doctrine et sa succession non interrompue» — Croira-t-on que les apôtres et leurs premiers successeurs se soient trompés , que tant d'églises aient été d'accord pour s'égarer, et que la vérité soit demeurée cachée jusqu'à ce que Marcion ou Valent iu vint la faire connaître ? Ce n'est plus la religion de Jésus-Christ qu'ils prêchent, c'est la leur; de quel droit prétendent-ils alors s'appuyer sur la parole de Jésus-Christ? »
11 passe en revue les principales hérésies, celle de Saturnin, de Basilide, des nicolaltes, des marcionites, des valentiniens, remonte aux premières , qui ont paru du temps même des apôtres, et fuit voir la liaison des unes avec les autres : «Ce sont les mômes erreurs renouvelées sous une nouvelle forme : elles ont été condanmées par les
apôtres, comment ose-t-on encore les soutenir? Quant à celles qui sont réellement d'invention nouvelle, leur nouveauté même les condamne. Les apôtres n'ont pas parlé de leurs doctrines, et ce silence même les réfute : toute doctrine qui ne vient pas des apôtres n'est pas chrétienne. — La plupart des hérétiques se distinguent d'ailleurs assez de la communion orthodoxe par leurs mœurs, par leur turbulence , leur désunion , par le relà* chement de leur discipline. » — Il raconte les désordres de quelques hérésiarques et eipose tous leurs systèmes bizarres. — « Ils blasphèment tous dans leur variété. Jadis ils attaquaient Dieu le Fils , maintenant ils défigurent Dieu le Père ; jadis ils étaient grossiers, maintenant ils sont plus raffinés, mais ils demeurent frivoles, vains, légers et sans gravité. D'où viennent-ils? On ne sait; hier on ne les connaissait pas. Ce sont des rejetons vicieux , des sauvageons stériles nés de noyaux dégénérés. »
Ce livre des Prescriptions paraît être le premier ouvrage que Tertullien écrivit contre les hérétiques. « Nous venons, dit-il en le terminant, » de donner des armes pour combattre générale- » ment toutes les hérésies ; nous leur avons op-
M posé des prescriptions * invincibles qui les empè* H cheroiii à jamais d'être reçus à discuter sur les n Écritures. Dans la suite , si Dieu nous en fait la » grâce , nous répondrons à quelques hérétiques • en particulier... » On voit qu'en défendant de répondre aux hérétiques, il ne parlait pas pour IttiHBéaie, et s'exemptait d'une règle qui ne gook vttMÎt pas à un esprit comme le sien. Il écrivit, en eiet 9 contre Marcion , contre Uermogéne et les valentiniens , contre les gnostiques, les calaites, et contre Praxéas« — ^ La plupart de ces écrits datent de l'époque où il était séparé de l'Église» On le croit du moins ; car on ne connaît pas m juste la date des divers ouvrages de Tertullien ; et les écarts qu'on trouve dans presque tous font fpi'on a peine à distinguer ceux qui ont suivi sa ooiidamnation de ceux qui l'ont précédée.
V. Le Scorpiaque (antidote contre les morsores des scorpions) parait être antérieur aux égarements de Fauteur. C'est une réponse aux gnostiques qui décriaient le martyre. Tertullien, avec sa
* Ce terme est etnprunté au droit. On appelait pr9»cript%im c« qa*OQ Domme aujoard*bui une /In de non>rtc<«otr, c*e8i-4-dire uae raison par laquelle il est prouvé , sans entrer dans le fond de la question , que l'adversaire ne peut pas être admis à discuter.
vi(>lence ordinaire, ne manque pas de se jeter dans Texcès opposé. 11 exalte le martyre cotre mesure, le représente comme une condition presque nécessaire du salut et condamne déjà la fuite en temps de persécution; c'est, comme on sait, une des principales erreurs pour lesquelles il fat depuis condamné. — « Le martyre est, dît-îl , un defoîr; Dieu nous a dit : Tu ne reconnaîtras d'autre dieu que moi, de bouche ou d'action, n'importe, tu ne créeras et n'adoreras aucun autre dieu. — Quand la persécution oblige de ehoisir entre l'idolâtrie et la mort, doit-on hésiter? •*- 11 nous commande encore de l'aimer jusqu'à lirrer notre vie pour lui; quand l'heure est renne, le trahirons* nous ? Le martyre est la dette de la foi. »
(( Mais plutôt le martyre est encore un bienfait de Dieu; c'est une épreuve par laquelle il nous exerce, un triomphe qu'il nous offre, un mérite qu'il nous prépare. — Depuis qu'il y a des justes dans le monde, il y a toujours eu des martyrs i Abel meurt de la main de son frère , David est réduit à fuir , Élie contraint de se cacher , Jérémie lapidé , Isale scié en deux , Zacharie égorgé entre le vestibule et Tautel. >«
Les hérétiques prétendaient que la loi nouvelle
avait dispensé les justes de ces épreuves; que Jésus- Christ , venu pour a élargir la voie du salut , » avait souffert le martyre pour tous. Tertullien n'a pas de peine à les réfuter l'Évangile en main ; les citations ne lui manquent pas. — « N'est-ce pas Jésus-Christ qui a dit : Heureux ceuas qui souffrent; et ailleurs : Ne craignez pas ceuœ qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer Vâme; et encore : Quiconque me reconnaîtra devant les hommes^ moi aussi je le reconnaîtrai devant mon Père y et celui qui me renonce devant les hommes je le renoncerai devant mon Père? Jamais religion n'a plus mortifié la chair, plus sanctifié la mort 9 plus glorifié la souffrance. Il faut, dit-il, tourmenter la lettre de l'Évangile avec une mauvaise foi bien évidente pour en tirer une doctrine si contraire à son esprit; il faut être bien faible pour consentir à se laisser abuser par de si pitoyables subtilités; elles ne trompent guère que ceux qui demandent à être trompés, que ces chrétiens en l'air, chrétiens si l'on veut , qui seront tout ce qu'on voudra. » — Il termine en proposant l'exemple des apôtres. — « Que trouvonsnous dans leurs Actes? La persécution et le martyre dès les premiers jours, et le martyre recherché
comme une gloire et une récompense : les Épitres de saint Paul , pleines de l'ardeur de mourir pour Dieu ; saint Jean dans son Apocalypse chantant la gloire des confesseurs; l'un et l'autre subissant cette épreuve si impatiemment appelée; et tant d'autres avec eux expirant dans les supplices. « Si » un Prodicus ou un Yalentin avait alors murmuré » à l'oreille de l'apôtre : « Il n'est pas nécessaire » de confesser ici-bas le Seigneur; Dieu n'a pas » besoin du sang de l'homme, le Christ n'exige » pas de nous la réciprocité du martyre... » l'a- >' pôtre se serait écrié : « Retire-toi , Satan ; tu » me scandalises. » — Que ce même anathème » retombe sur la tête du sectaire qui veut au- » jourd'hui semer ses poisons et solliciter les âmes }) faibles ! »
VI. Réponse à Hermogène. — Hermogène était un peintre qui, après avoir été chrétien, s'était attaché aux doctrines stoïciennes et en avait tiré le fond d'une nouvelle hérésie. Il proclamait l'éternité de la matière par la raison que Dieu , disait-il, n'a dit nulle part dans l'Écriture qu'il l'ait créée. Il la croyait rebelle aux lois du Créateur, se fondant sur l'existence du mal dans le monde. Dieu,
int TKHTIJLLIBN.
dÎMiit-il 9 qui doit Mre jufte et bon , i*il avait (lr<i le monde dn néont , n'y aurait pas mil tout le mol qu'on y rencontre. .S'il Ta fait^ c*eit qu'il n'a pni été libre de faire autrement ; c'eut qu'il a formé \e monde avec une matière préexiatante, aux loii de laquelle il a fallu M soumettre ; cette matière étant un principe mauyaifi ^ c'eut d'elle que font yonui Unm ]en maux dont ce monde abonde. — * Tertul- Ken démontre que luppoier deux dlrea éternek, c'est supposer deux dieux ^ ou plutAt qtte supposer un être indépendant de Dieu, auasi puissant et plufi puissant que Dieu, c'est faire de cet être le Dieu rentable et anéantir celui h qui on ne laisse qu'un nom et une puissance sans eflet. Quoique ennemi de la dinlpctifuie, Tertiillien se montre ici puissant dinlecticien ; il ftfmv. le stoïcien , le poursuit dsmi toutes He.H objections subtiles, Tnccoble sous \v.n contradictions multipliées qui naissent de son système. Il If* traite, du reste, en sophiste plus qu'en chrétien : beaucoup de raisonnements abstraits, peu de discussions de Tf^^criture. — H aime encore mieux, dit-il, les idolâtres que les hérétiques : li»ff premiers ne veulent rien des livres saints , tandis que tes autres les défigurent en prétendant Ici respecter. A la force des raisonnements il joint
TBRTULLIBN. ilS
la raillerie, Tironie, rinrectire^ armes qui devraient être inutiles pour défendre la vérité , mais que la légèreté humaine lui rend nécessaires. Tertullien ne s'en est jamais fait faute. Il a un talent mer« veilleux pour écraser son adversaire. Hermogène n'est, dit -il) qu'un bavard qui se croit savant parce qu'il parle beaucoup. Mais il n'invente pas même ses bavardages : ce ne sont que des vieilleries philosophiques, au lieu de dire ! tmon livre, » il devrait dire t notre livre; » il ne fait que ré* péter ce que tout le monde a dit. — Il le représente comme un déclamateur « qui se croit du caractère parce qu'il ne respecte rien et qui dit du mal de tout le monde apparemment par conscience, m <— Tout cela ne devait rien faire à la discussion ) qu'importe l'homme ? comme il l'ajoute lui-même; c'est de la doctrine qu'il s'agit. Et cependant que de gens auprès de qui le meilleur plaisant a toujours rai* son ! Hélas ! Hermogène disait des eitravaganoes , TeKullien en a fait; c'est souvent tout ce qui distingue un homme d'esprit de celui qui en manque.
VIL Contre le$ valmiiiniens. — Les valentiniens étaient une des principales sectes de ces gnoatiqQes qui avaient emprunté aui philosophes
anciens ce qu'ils ont de plus mauvais, leurs songes creux , leurs allégories abstraites , leur mysticisme bizarre, leur fantastique cosmogonie. — TertuUien, sans les réfuter , se borne à peu près à exposer leurs inventions; elles se réfutent assez d'ellesmêmes. Saint Irénée avait déjà combattu ces hérétiques; l'ouvrage de Tertullien n'est guère qu un abrégé de ce que ce Père en avait dit. Cet écrit est curieux en ce qu'il montre dans quelles étranges aberrations se jetait l'esprit philosophique de cette époque. Les mythologies bizarres de l'Orient n'offrent rien de plus compliqué que les systèmes de ces sectes chrétiennes. Il fallait un bien grand dévergondage d'imagination pour déGgurer à ce point le christianisme. Dédaignant la scène du monde , les gnostiques avaient placé le théâtre de toutes leurs fables dans les espaces éthérés y où ib imaginaient plusieurs ciels supérieurs les uns aux autres. < Ennius s'est contenté de dire : que les cé- » nacles du ciel étaient immenses; mais c'est chose » merveilleuse que de voir combien d'élévations sur » élévations, de sublimités sur sublimités les héréti- » ques ont suspendues, entassées pour former l'ha- » bitation de chacun de leurs dieux. Les cénacle* D d' Ennius ont été disposés en petits appartements
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échafaudés d'étage en étage, et distribués à cha- » que dieu par autant d'escaliers qu'il y a d'hérésies. V Le monde est devenu un véritable comptoir, » vous diriez l'île fortunée , à voir ces mille et mille » degrés du ciel. » — Voilà à peu près de quel ton est écrit tout le livre de Tertullien ; et de fait , c'est bien ici que la raillerie est permise, ou ja* mais; comme il le fait observer avec raison, « il y » a des choses qui ne demandent pas d'autre réfu- » tation : une réponse sérieuse leur donnerait trop » d'importance. » — Au plus haut de toutes ces demeures célestes , dans une sphère lumineuse appelée Plérôme (plénitude) , les gnostiques plaçaient rétre souverain , qu'ils nommaient Proarchî (premier principe) ou Bythos (profondeur). Au-dessous s'étageaient, dans les ciels inférieurs, créés à diverses époques, les Éons (intelligences immortel* les), au nombre de trente, les uns mâles, les autres femelles ; ils les supposaient nés les uns des autres , leur donnaient des noms allégoriques et faisaient leur généalogie : Bythos avait pris pour épouse l'Intelligence ou le Silence ; de leur union étaient nés l'Esprit et la Vérité, etc. Dieu le Père s'encadrait dans cette théogonie , Jésus-Christ et le Saint-Esprit en étaient les derniers rejetons à la
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haitième oa dixième génération. 11 paraît qne les valentiniens faisaient grand mystère de tontes ces réyeries. Tertutlien se moqne de lenr ton dogmatique et de leur réserve superbe : « Interrogez-les 9 avec candeur, ils vous répondent avec un visage » austère et un front sourcilleux : O profondeur ! » Poussez-les de question en question , bientôt ils » dédaignent de répondre. — Ils nous accusent , » ajoute-t-il , de trop de simplicité ; mais certes , n s'il faut choisir entre un excès de simplicité et yy une sagesse vaine et orgueilleuse , il est encore )) plus avantageux d'ignorer que de trop savoir, de n se tromper que de tromper* Vcml de Dieu re- » garde ceiiœ qui le cherchent dans la HmplicUé » du cœurj comme Tenseigne la sagesse elle- » même; non pas celle de Yalentin, mais celle » de Salomon. » — «Que Terreur se cache donc; » qu'elle enveloppe sa nullité dans l'ombre et le » mystère ; la vérité ne rougit de rien que de se » dissimuler. »
VIII. Contre Marcion. — Les cinq livres contre Marcion sont le plus long et le plus travaillé de tous les ouvrages que Tertullien écrivit contre les hérétiques.
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Cet hérétique était originaire du Pont. « Il est, » dit Tertullien , une mer iuhospitalière, nommée » par ironie Pont-Euxin (favorable aux étrangers); » des peuples féroces en habitent les bords ; point » de demeures fixes, point de lois, point de pu- » deur ; une promiscuité brutale, des mœurs gros- » sières ; ils égorgent leurs pères pour se nourrir » de leur chair, et ce parricide est pour eux un » honneur : malheur è qui termine ses jours par n une mort naturelle sans emporter l'espoir d'être » déyoré par ses enfants ! Le ciel lui-même est de n fer dans ces régions sauvages : jamais de jour » lumineux : un soleil tardif et se montrant à re* » gret : pour atmosphère , de sombres vapeurs ; » pour toute saison , Thiver ; jamais d'autre vent » que l'aquilon. Le cours des fleuves est enchaiûé » par la glace , les montagnes sont couvertes de » neiges amoncelées. Partout la torpeur, l'en- » gourdissement , la mort. En ces lieux il n'y a » rien d'ardent que les passions féroces. Mais de " tous les monstrueux enfantements de cette terre » maudite, la production la plus monstrueuse, » c'est Marcion. » — Chassé de l'Église pour un crime, Marcion embrassa les erreurs de Gerdon, voisines de celles de Manès, les modifia, les étendit, et
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devint lai-méme le chef d'une secte nouvelle. Il crut découvrir une opposition manifeste entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Il disait que Dieu était sans nom ; quant au Dieu de l'ancienne loi , il le regardait comme un être essentiellement mauvais ; il jeûnait le samedi en haine de ce Dieu créateur qu'il détestait dans la création. H ajoutait que le règne du mauvais principe avait été terminé par la venue de Jésus-Christ, fils du Dieu bon ; mais que Jésus-Christ en descendant aux enfers pour sauver les hommes n'avait pu sauver que ceux qui venaient après lui, et que les justes de l'Ancien Testament étaient restés sous l'empire du Dieu malfaisant qui les avait créés. 11 défendait le mariage, ordonnait une rigoureuse abstinence; morale sévère qui, d'après Tertullien, était peu d'accord avec les mœurs de l'hérésiarque et de ses partisans.
Marcion avait fait part de sa doctrine au public dans son livre des Contradictions. Tertullien lui répondit d'abord par un opuscule fait à la hâlc , qui parut une seconde fois plus développé, et qui devint enfin ce grand ouvrage en cinq livres qui embrasse la défense de presque tout le dogme chrétien. Quoique postérieur aux égarcmenls de
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Tauteur, ce livre est, sauf quelques lignes, digne de ses plus beaux jours.
C*ost une chose singulière que ce système de deux principes rivaux, système si contraire à la foi et à la raison , ait été si souvent reproduit par tant d*hérésics. Tertullien oppose à Marcion ce qu'il opposait à Ilermogène, ce qu'on avait opposé aux manichéens : « Il est impossible de concevoir deux infinis , deux êtres parfaits et tout-puissants, deux dieux. Si Dieu n*est pas un, Dieu n'est pas. On conçoit deux rois, deux empires opposés Tun à Tautre , parce que la puissance des rois et la grandeur des empires sont bornées ; mais qui dit Dieu, dilTétre qui embrasse tout; Dieu est donc essentiellement un ; c'est la loi de son être. Supposer deux dieux, c'est supposer Tabsurde. — D'ailleurs qu'est-ce qu'un dieu nouveau, un dieu qui est resté tant de siècles oisif et caché, attendant que Marcion vint le faire connaître ? — Je ne puis concevoir un dieu qui commence ni un dieu qui finit. Ne vous figurex pas de temps en Dieu; il était avant le temps, puisqu'il a créé le temps ; avant le commencement de toutes choses, puisque c'est lui qui a donné à toutes choses leur
commencement. — Il n*y a pas de temps dans
«Hf TEiTULLlfiN.
nnnmM ; tmà w ^'on appelle temp» , c'est elle. f^^mà dTteHreo Vim^ parce qu'il na pu nattro; tm hà hm Jtmfcmk^ rieo de nouveau : la nouveauté MifiMcvail «a rMuneocement , Tancienueté une fa. Mmi nini» à moi^ n'a pas commencé k Ti- Mfe» Il cvl elcfsel' i^
Le snt^tee Aa dualisme s*est toujours fondé sur le mal qui fèfne daits le monde. Le monde I dit Marcioo ; ett«ce là un ouvrage digne d'un Dieu juste et bon f — Tertullien lui répond par un éloquent panégyrique des beautés de la nature crééo. «- Les anciens, dit-il, nont i>as été si ingrats ni si dédaigneux . Leur admiration natve allait mônu; jusqu ù diviniser la création. « Kn extase devant la grandeur, la majoHté, l'éclat, rharmonie constante et les invariables lois dos élémentH, ils leur adressaient leurs hommages comme à den êtres supérieurs. — Mais sans t'éhîver jus(|u a la contemplation des astres et de la Hlruclure du gloho céleste, abaisse les regards plus bas : \mi humble fleur, je no dis pas de celles cpii émaillent nos prairies, mais celle qui se cache dans le buisson ; le plus obscur co(|uillage aussi bien que celui (|iii nous donne la pourpre ; Paile du moindre insecte comme la parure du paon , te
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montrent-ils dans le Créateur un ou?rier si mé* prisaMe? Imite, si taie peux, les constructions de Tabeille, les greniers de la fourmi, les filets de Taraignée , la trame du ver à soie ; essaie d*égaler Taiguillon de la mouche , la trompette et la lance du moucheron. — 1/ homme du moins trou vers -t- il grâce devant tes ycux{ Thomme, cet être privilégié , que ton Dieu, le Dieu meilleur , a aimé d*un amour si tendre T Car c* est ce Dieu, dis-tu, qui a voulu souflTrir et mourir pour le racheter. — Moins dédaigneux que toi , il n'a pas répudié les œuvres du Dieu créateur; les fruits de la terre, Peau, le pain, le lait et Thuilc qu1l a fait servir à Taccomplissèment de ses mystères. — Tu dédaignes la terre : la terre a été le berceau de ta chair réprouvée ; c*cst cette terre qui te nourrit. Quoi que tu fasses, tu feras toujours usage des dons du Dieu qui t*a créé ; tu ne peux t*y soustraire. — Malheureux, regnrde une rose, et tu n* oseras plus calomnier le Oéateur. »
a Ainsi donc le Dieu qui nous a créés et qui nous conserve serrait un Dieu malfaisant, et le Dieu bon serait celui qui n*a rien fait I Pourquoi cette longue oisiveté? Pourquoi tant de siècles avant de
saaver les hommes ? Pourquoi tant de générations humaines trahies, livrées à l'empire du mal ? Est-ce là le fait de ce Dieu absolument et infiniment bon? C'est au contraire une insigne malice; tolérer si longtemps le mal^ c'est une cruauté. — Et qu'a-t-il fait enfin ce Dieu à qui tout mal répugne? Depuis que son règne est venu, le mal dont tu te plains a-t-il disparu? Bonté tardive, bonté inique, bonté avare ou impuissante ! n
La bonté n'est pas d'ailleurs le seul attribut de Dieu. Il est législateur et juge. — < Marcion veut » un dieu débonnaire , qui ne se fâche pas , qui ne V châtie pas ; un dieu impassible comme celui d'É- » picure. — Il avoue cependant qu'il nous a dicté » des lois. Et à quoi bon ces lois ? Si on les viole, » il ne s'en oflense pas, il ne punit pas Tinfrac- » teur. — Mieux vaudrait n'avoir pas donné de » loi que de la laisser violer impunément. Singu- 9 lière conception ! une loi qui n'est pas faite pour » être observée ; un Dieu qui est offensé, et qui ne • condamne pas ; un législateur qui défend et qui 9 souiïre qu'on transgresse la défense ! Est-ce là » l'être parfait? Une pareille bonté n'est qu'un » rêve; toute cette doctrine , qu'un fantôme; la
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» loi, qu'un puéril épouvantail et une sauvegarde » assurée pour le crime. »
Après avoir, dans le premier livre, démontré Tabsurdité des conceptions de l'hérétique, Tertullien, dans le second, proclame et justiGe le seul Dieu , le vrai Dieu , tel que le conçoivent les chrétiens : — « C'est icile Dieu tout-puissant, le » créateur et le maître de l'univers , qui est en » cause ; c'est lui que les hérétiques citent à leur » tribunal. Comme il faut toujours un Dieu, ils v s'en sont fait un au gré de leur caprice. Je crois » voir des yeux aveugles ou malades qui, incapables » de soutenir l'éclat du jour, demandent un soleil » plus tempéré ou plus accommodé à leur faiblesse. » Sectaire extravagant, le soleil qui illumine ce » monde est unique. Alors même que tu l'insultes, D toujours bon, toujours utile, qu'il te blesse ou » t'importune par l'abondance de ses rayons, qu'il » te paraisse méprisable ou dégradé , peu importe, » il n'en est pas moins d'accord avec la loi de son » ôtre. — Tu veux bien accepter un Dieu ; » mais tu le discutes insolemment, tu vas jusqu'à y> l'accuser, comme si tu avais pénétré les mystè- » res de sa nature. Si tu le connaissais , tu ne le » blasphémerais pas. »
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Alors commence une roagniBque apologie de la création : — Dieu du fond de son éternité nous a appelés à le connaître; ne voulant pas que sa gloire restât sans témoin, il crée l'homme intelligent. — D'avance , il lui prépare une résidence ; c'est ce monde , ce monde qui était bon en sortant de ses mains : < Dieu dit que cela soit^ et cela fut ; et Dieu vit que cela était bon* » — Qui donc J a introduit le mal? C'est l'homme luimême; c'est Adam qui, par l'abus de son libre arbitre , a préféré le mal au bien ; et tous ses descendants ont suivi son exemple en choisissant le chemin le plus facile en ce monde. — Pourquoi , dit l'hérétique, avoir donné à l'homme cette liberté, présent funeste qui' devait l'entratner à sa perte? — Mais cette liberté est le plus beau privilège de l'homme ; c'est ce qui fait sa grandeur, ce qui l'élève au-dessus des autres créatures ; c'est par là et non pas par les traits du visage qu'il a été fait à l'image de Dieu. Otez à l'homme la liberté de préférer, réduisez-le à la nécessité d'accepter; il n'aura plus de titre à la récompense, il n'inspirera plus l'intérêt qui suit ses misères et même ses erreurs. La faute a dû entraîner le châtiment ; ainsi le voulait la justice de Dieu, qui est une de ses perfections.
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Il répond ensuite aux objections de Marcion contre TAncien Testament. Dieu, disait l'hérétique, y est représenté d'une manière indigne de lui ; on parle de sa colère y de ses vengeances ; on lui prête toutes les faiblesses humaines. Tertullien lui fait observer qu'on y parle aussi de sa main, de ses yeux; ce n'est de part et d'autre qu'une image ; il faut bien parler aux hommes un langage humain. La colère de Dieu n'est autre chose que sa justice , comme sa main n'est autre chose que sa puissance. — L'hérétique reproche à Dieu d'être cruel. — Ses rigueurs témoignent de sa bonté; il frappe l'homme pour l'instruire : on n'a jamais reproché aui instruments de chirurgie les douleurs qu'ils causent en coupant la plaie pour sauver le blessé. — t Tu » ne veux pas reconnaître la bonté de ce Dieu » qui fait pleuvoir sur les bons et sur les mé- » chants, qui fait lever également son soleil » sur les justes et sur les impies. En vain tu as » osé retrancher de l'Évangile ce témoignage » rendu par Jésus-Christ au Créateur ; cette pa« » tiencc divine que tu nies, c'est elle qui t'accorde )) les jours que tu emploies à blasphémer ; trem- » ble, Marcion, c'est elle qui t'attend et qui te » jugera. »
Marcion s'égaie de ce que Dtea appelait Adam dans le paradis en lui disant : « Où étes-vous ? » Gomme si Dieu, qui voit tout, ne devait pas le savoir. — Encore une mauvaise chicane , parce que l'Écriture fait parler à Dieu le langage humain : pouvait-elle faire autrement ? Dieu dit de môme à Gain : « Qu'as-tu fait de ton frère ? » Ge n'est pas qu'il l'ignore ; mais cette question est déjà une forme de reproche. Adam veut se cacher, Gaïn n'ose répondre; ils n'osent plus soutenir la présence de Dieu ; pourquoi ? Parce qu'ils sont coupables ; c'est là le sens de celte question menaçante. Aussitôt en effet que l'homme a désobéi à ce que sa conscience sait être le bien, ses yeux s'ouvrent à l'instant ; tout change d'aspect; on reconnaît sa chute , et alors la présence de Dieu ne platt plus. — On se moque encore de la législation de Moïse ; on la trouve grossière et puérile. — Le divin législateur des Hébreux leur donne , il est vrai , une loi moins parfaite que la nôtre; c'est qu'ils n'auraient pas pu en comprendre une autre. Il promet des récompenses terrestres ; c'est que le peuple auquel il s'adresse est charnel. Une loi plus |>ure a succédé à la première quand les hommes ont été capables de la recevoir ; c'est l'œuvre d'un Dieu
aussi sage que bon , qui daigne se proportionner à la faiblesse de nos vues, à rimperfection de notre nature.
Quant aux cérémonies prescrites par la loi judaïque , il faut y voir des emblèmes qui annoncent le mystère de la rédemption. Cette explication de TAncien Testament par le Nouveau est Tobjet du troisième livre, qui traite de Jésus-Christ. Les marcionitcs s'imaginaient que Jésus-Christ n'avait pas été homme réellement, qu'il n'en avait eu que l'apparence, que son corps n'avait été qu'un fantôme et sa passion un simulacre de souiïrance ; Dieu, disaient-ils, n'ayant pu souffrir. — Tertullien réfute cette erreur. — Il explique en même temps toutes les prophéties qui ont rapport à la venue de Jésus-Christ, tous les passages de la Bible où sont prédites les particularités de sa vie. 11 combat l'erreur des Juifs, qui attendent le Messie sous la forme d*un conquérant. « Avant que Ven* fant sache nommer son père et sa mère y dit Isaîej il recevra les dépouilles de Samarie. » Jésus a reçu en effet dans son berceau les dépouilles de rOrient par les mains des Mages. Depuis, conquérant paciGque, il a soumis tout T univers, il a subjugué les nations. — Les prophéties annoncent
aussi son abaissement, ses humiliations. En vain des hérétiques en rougissent ; ces humiliations sont pour lui des titres ; c'est par là que je le reconnais ; « c'est bien là mon Christ, le Christ que je réclame. »
Dans le quatrième livre , Tertullien défend les Évangiles, dont Marcion contestait l'authenticité; il ne conservait que celui de saint Luc, mats en le mutilant. Nous savons, dit Tertullien , d'où nous viennent les Évangiles : écrits par les apôtres, ils nous ont été transmis par leurs successeurs ; d'où vient celui que Marcion nous apporte? Quel est ce prétendu disciple des apôtres, où plutôt cet . apôtre nouveau qui vient deux siècles après les autres? — Il lui oppose, comme à tous les hérétiques, sa nouveauté, l'autorité imposante de TÉglise et sa tradition non interrompue depuis Jésus- Christ; ce sont les arguments toujours convaincants de son livre des Prescriptions : n Les hérétiques » parlent de leurs églises, églises adultères nées » de l'apostasie, qui ne remontent qu'à Marcion » ou à quelqu'un des siens. — Les hérétiques ont » des églises comme les guêpes des rayons de " miel. » — Il établit la concordance de l'Ancien et du Nouveau Testament, montre dans l'un et
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Tautre les mêmes dogmes, les mêmes caractères. Jésus-Christ transGgoré sur la montagne, entre Élie et Moïse, fait voir l'union des deux lois; Moïse était apôtre, et les apôtres étaient prophètes.
Marcion, comme la plupart des hérétiques, ne se donnait pas comme novateur : il prétendait ramener la foi à sa première institution d'où on Tavait écartée, et s'intitulait disciple de saint Paul. Il est dit dans les Actes des apôtres que saint Paul réprimanda Pierre , lui reprochant quelque faiblesse ; Thérétique, partant de là, supposait que Paul avait été appelé après coup à l'apostolat pour remplacer les autres qui s'étaient égarés. Il avait altéré et mutilé les Épîtres de l'apôtre des gentils pour en étayer sa doctrine. Tertullien consacre son cinquième livre à la défense de saint Paul. C'est un long commentaire des Épttres, où il démontre l'unité de croyance des apôtres et achève de prouver par saint Paul lui*méme la relation de l'ancienne et de la nouvelle loi. Il trouve dans l'Apôtre, qu'il avait étudié avec une prédilection singulière , toute la profession de foi du christianisme et la condamnation la plus éclatante des erreurs qu'on voulait appuyer de son autorités
IX. Contre Praœéas. — Praxéas niait la Trinité. Il confondait le Fils avec le Père et voulait que ce fût Dieu le Père qui se fût fait homme , qui eût souffert et expiré sur la croix. Les arguments par lesquels Tertullien le réfute sont les mêmes qui ont servi à saint Âthanase pour défendre la divinité de Jésus-Christ et la consubstantialité des trois personnes divines. On reproche cependant au livre contre Praxéas quelque peu d'obscurité; Tillemont pense qu'il ne faut l'attribuer qu'au style étrange de Tertullien. La singularité de ses expressions jette quelquefois du louche sur sa pensée ; mais elle est éclaircie par d'autres passages où il se montre parfaitement d'accord avec la doctrine orthodoxe.
« Avant toutes choses , dit-il , Dieu était seul , c'est-à-dire qu'il n'y avait en dehors de lui aucun être créé. Mais il avait avec lui sa pensée, et par là il n'était pas seul. Dieu pensait ; la parole naquit de la pensée. C'est ainsi que chez l'homme , qui est une image de Dieu, la pensée précède et enfante la parole. — Or, cette parole de Dieu qui a créé le monde, c'est le Verbe, Dieu en Dieu, Dieu lui-même. C'est du Verbe qu'il est dit dans l'Écriture : « J'étais avant ses œuvres; avant
qu'il affermit la terre et quil posât les fatidements des montngnes; avant les collines il m'a engendré. » Pois : i Lorsqu'il étendait les deux fêtais auprès de lui. » — Ainsi le Verbe , conçu de toute éternité dans la pensée de Dieu , engendré par cette pensée , voilà la seconde personne de la Trinité. C'est ce Verbe fils de Dieu qui a été conçu par une vierge, qui s'est fait homme, qui a souffert et qui est mort pour racheter le genre humain , qui est assis à la droite du Père et qui nous jugera. — « Nous avons le Fils sur la terre, le » Père dans le ciel , un seul et même Dieu ; Dieu » partout , jusqu'au fond des abîmes où il est pré- » sent par son immensité. »
« Si quelque chose peut nous aider à comprendre le mystère de la Trinité , c'est ce qui se passe en nous-mêmes, qui sommes faits à l'image de Dieu. En nous mêmes, quand nous nous observons, n'y a-t-il pas comme deux personnes , celle qui cherche et celle qui est cherchée , et entre elles un lien qui les rapproche ? Ne trouvons-nous pas en nous l'être corporel et l'âme, et entre ces deux substances le lien insaisissable qui les unit?
» Le Père, le Verbe et l'Esprit, voilà les trois personnes ; mais toutes trois inséparables , toutes
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trois formant une même essence, un seul et même Dieu, quoi qu'en disent les hérétiques qui prétendent qu'on suppose plusieurs dieux. — Quant à eux , qui ne veulent reconnaître que Dieu le Père, ils n'ont que la foi des Juifs; car nous ne différons des Juifs qu'en ce que nous croyons à la mission du Fils de Dieu, v
Cet ouvrage de Tertullien eut le plus beau succès que puisse ambitionner un auteur : Praxéas s'avoua vaincu et rétracta ses erreurs.
Gomment Tertullien , au moment même où il combattait avec une raison si lumineuse toutes les hérésies de son temps, s'obstinait-il à soutenir Tune des plus extravagantes? Frappant témoignage de la vanité de la sagesse humaine ! On assure qu'il avait espéré devenir évéque de Garthage ou de Rome , et que , repoussé par le clergé dont il n'était pas aimé , il se jeta par dépit dans les rangs des ennemis de l'Église. Mais, sans lui supposer un motif si peu honorable, ses égarements peuvent assez s'expliquer par les tendances naturelles de son esprit. Violent dans son zèle comme il Tétait en tout , il avait toujours été porté à une excessive sévérité. Il trouvait les chrétiens de son temps déjà trop tièdes, trop mondains, trop attachés à
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la vie ; il les gourmandait rudement et n'employait guère pour les toucher que l'invective et la colère. A ses yeux la vie devait être une lutte perpétuelle, une préparation au martyre, ou plutôt un long martyre, où Ton ne pouvait s'imposer trop de souflrances ni s'exposer à trop de dangers. Malheureusement pour lui, naquit à cette époque une hérésie dont les idées outrées s'accordaient avec les siennes. Un eunuque phrygien nommé Montan fut le chef de la nouvelle secte. Il proclamait que Dieu ayant échoué avec ses premiers prophètes, avec Moïse et Jésus-Christ, s'était communiqué à lui Montan qui n'était autre que le Paraclet, nouvelle et dernière incarnation, celle de l'Esprit de Dieu. Il avait mission, disait-il, de prêcher une morale plus forte et plus pure , pour relever les hommes de leur Iftcheté et de la complaisance où ils étaient tombés pour le vice. En conséquence, il condamnait les secondes noces, défendait de fuir le martyre, multipliait les jeûnes et les jours d'abstinence. Cette doctrine austère, jointe à un ton d'inspiré , h de feintes extases , à des contorsions ridicules , séduisit les esprits faibles sur qui les choses extraordinaires ont toujours de l'empire. Il passa d'Asie en Afrique et fit beaucoup de prosélytes. Il
était accompagné de deux femmes, Priscille et Maximilla,qui avaient quitté leurs maris pour prophétiser avec lui. Voilà les gens avec qui Tertullien Gt cause commune. La doctrine de Monlan répondait il est vrai aux sentiments qu'il professait lui-même; mais les grimaces et les impostures grossières du prétendu Paraclet en trompant les imbéciles , le discréditaient auprès des gens sensés ; comment Tertullien a-t-il pu en être dupe ? Frappé d'anathème par le pape saint Zéphyrin , il entra en lutte avec cette Église catholique dont il avait été l'appui. Les catholiques ne furent plus pour lui que des psychiques , hommes animaux , incapables de s'élever aux choses surnaturelles, et pliant sous le fardeau des choses de la terre. Cette chute déplorable date, à ce que l'on croit, de l'année 203, — F .es montanistes eurent un instant de succès. Les premiers siècles du christianisme étaient féconds en inventions déréglées, et il n'y avait pas de doctrine si absurde qui ne trouvât des adeptes. Ils s'étendirent en Orient; un concile les condamna par la raison que « le Saint-Esprit^ dirent les Pères » du concile , perfectionne ceux quHl inspire , » au lieu de les dégrader^ et jamais ne leur a n ôté le bon sens, » Ils tombèrent dans le ridicule
et l'oubli comme tant d'autres sectes. Tertullien avait fait momentanément leur gloire. Il ne tarda pas du reste à rompre avec eux , mais sans se réconcilier avec l'Église. Son orgueil le retint dans la révolte. On peut supposer aussi que les nombreux ennemis qu'il s'était faits, trop heureux de jouir de son abaissement, l'avaient poussé dans l'hérésie et contribuèrent à l'y retenir : quelques mots de saint Jérôme autorisent assez cette supposition. Il était d'ailleurs attaché à ses principales erreurs : c'étaient la défense de fuir le martyre, la condamnation des secondes noces , le refus d'absolution pour les crimes d'adultère et d'idolâtrie. Il se fit chef de secte à son tour; et ses partisans, connus sons le nom de tertuUianistes, subsistèrent jusqu'au temps de saint Augustin , qui en dissipa les derniers restes.
Parmi les nombreux écrits de Tertullien qu'il me reste à étudier , et qui roulent sur divers points de dogme et de discipline , il y en a quelques-uns qui portent l'empreinte non équivoque de ses er* reurs ; quelques-uns qui paraissent les avoir précédées , et beaucoup sur l'époque desquels on n'est pas fixé. Certains commentateurs ont même admis que le Traité des prescriptions avait été écrit après
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sa chute ; mais il ne puratt pns vroisemblablc que se trouvant en état de rébellion ouverte contre r Église, il eût prononcé sa propre condamnation. Sans essayer aucunement de discuter des dates que tant de savants n*ont pu éclaircir, bornonsnous à passer en revue ses ouvrages, en commençant par ceu% qui passent pour les plus orthodoxes, et réservant pour les derniers ceux dont le mauvais esprit est manifeste.
X. Contre les Juifk. — A la suite d'une discussion entre un prosélyte Juif et un chrétien, Tertullien entreprend la réfutation complète des objections des Juifs contre le christianisme. Cet ouvrage est regardé comme un chef-d'œuvre de force, de logique et d'érudition. Il démontre que la loi de Moïse n'a été donnée que pour un temps, et il cite les passages de T récriture où son terme est prédit. Klle doit faire place à une loi plus parfaite dont elle est la figure. — Le peuple hébreu a été choisi de Dieu dans le temps où tous les autres peuples de la terre étaient plongés dans Tidolâtrie; mais il s'est rendu indigne de cette faveur. — Les autres nations n'ont pas été condamnées pour toujours; Dieu promet, au contraire, dans son Écri-
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lare, de les délivrer, de leur apporter la lumière ; ses bénédictions s'étendent à toute la postérité d'Abraham, à la race d'ÉsaQ aussi bien qu'à celle de Jncob. — Tertullien entreprend ensuite de prouvef que cette rédemption promise aux nations s'est accomplie; et que le Messie annoncé aut Juifs n'est autre que Jésus-Christ. — Toute cette partie se trouve déjà traitée dans sa réponse à Marciun ; mais elle est ici plus complète. Il explique toutes les prophéties relatives au Messie, calculç les dates d'après la prophétie de Daniel, combat l'aveuglement obstiné des Juifs. Il leur montre ce Jésus qu'ils méconnaissent vainqueur de l'univers , sa doctrine reçue par les peuples les plus puissants , comme pat* les plus obscurs, et pénétrant comme le soleil jusque dans les lieux les plus déserts ; enfin , le peuple déicide détruit et dispersé, assistant au triomphe de celui qu'il n'a pas voulu reconnaître : témoignage vivant de la gloire du Christ et de la colèi'e de Dieu.
XI. Épiire aux confesseurs. — « Les prisons *> publiques , dit Bossuet , étaient le commun n rendez-vous de tous les fidèles ; nul obstacle , H nulle appréhension, nulle raison humaine ne les
n arrêtait. Ils y venaient admirer ces braves soldais, » l'élite de Tarmée chrétienne ; et les regardant » avec foi, comme destinés au martyre , martyrs » désignés j comme dit Tertullien, ils les voyaient » déjà tout resplendissants de Téclat de cette cou- » ronne suspendue sur leur tête.» — Ce petit discours de quelques pages , que Tertullien adresse aux chrétiens prisonniers, est rempli d'une onction et d'une douceur qui ne lui est pas ordinaire. i< Athlètes vénérables de Jésus-Christ qui attendez les palmes du martyre, dit-il, souffrez que ce faible écrit vous parvienne avec les aliments que la charité maternelle de l'Église vous fait passer dans vos liens. » — On réservait en effet leur part dans les agapes et les fidèles la leur portaient. C'était quelquefois dans la prison même , au moment de marcher au supplice, que se célébraient ces festins fraternels de la primitive Église. — « Gardezvous d'attrister TEsprit-Saint qui vous visite : montrez-lui un front gai, un cœur intrépide; vous êtes dans la maison du diable, mais c'est pour le vaincre. La prison vous isole du monde , et par là elle vous protège contre les tentations ; elle ne vous cache que le spectacle des vices et de l'idolâtrie. Elle ne vous sépare pas de vos frères;
qu'avez-vous à regretter dans le monde? Quant à la mort, si elle voas enlève au monde, c'est pour vous porter au ciel. Tant d'hommes bravent la mort par ambition , par avarice , par amour pour une vaine gloire : le chrétien doit-il craindre de la braver pour mériter une récompense éternelle ? Quand les hommes ordinaires n'hésitent pas à se sacrifier pour leur patrie, pour leurs proches, nous, soldats du Dieu vivant , refuserons-nous de verser notre sang pour lui ? »
XII. ÉpUre à Scapula. — L'Épître a Scapula, proconsul d'Afrique, est un opuscule du même esprit, et qui peut se placer ici, quoiqu'on le fasse dater de l'an 211 , c'est-à-dire de la fin de la vie de Tertullien. Il y prend la défense de tous les chrétiens, orthodoxes et dissidents. Rien n'y trahit ses erreurs. On a même lieu de s'étonner que Tertullien montaniste, ordonnant de se livrer aux bourreaux , regardant le martyre comme un devoir et presque comme une nécessité pour le chrétien, sollicite les persécuteurs. Au reste , il a pour but moins de sauver les chrétiens que de les justifier; il s'adresse à Scapula par intérêt pour lui, dit-il, plutôt que pour ses victimes. Il raconte
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le châtiment de quelques-uns des persécuteurs les plus connus : le premier qui tire le glaive contre les chrétiens perdant subitement la vue ; un préteur de Gappadoce mourant, comme Antiochus, rongé par les vers ; Cécilius Capella à Byzauce , s^ écriant au moment de sa mort : » Triomphez, chrétiens ! » des prodiges efTrayants , des famines cruelles faisant sentir à l'Afrique la vengeance divine. — » Loin de nous, ajoute-t-il, la pensée de chercher 9 à t'effrayer. Nous ne craignons* personne , mais » nous ne voulons de mal ù personne; nous ne n sommes ni redoutables, parce que nous ne sa- » vous pas cabaler, ni lâches, car nous savons » mourir. »
XIII. Du témoignage de rame, — Ce petit traité n'est que le développement de cette pensée de l'Apologétique : L'âme est naturellement chrétienne; elle rend instinctivement hommage à Dieu; de là ces manières familières de parler « ô Dieu! » « Dieu le veuille , » etc. — La manière dont cette pensée est ici présentée , est assez originale : « Il » faut, dit-il, de longs raisonnements pour éclairer w malgré eux les incrédules , et encore rarement » on réussit à vaincre leur prévention. Laissons
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» donc de cAté toute érudition , toute argumenta-
» tion savante; n'essayons pas de nous appuyer
» sur des autorités qu'ils récusent. J'invoque au-
* jourd bui un témoignage nouveau; je me trompe,
» un témoignage plus connu que toutes les littéra-
» tares, plus répandu que toutes les sciences, plus
9 célèbre que tous les systèmes , plus grand que
» rbomme tout entier. Viens donc, 6 âme bu-
» maine, comparais devant nous, réponds-moi.
» — Mais, ajoute-t-il, ce n'est pas toi que j'ap-
» pelle, âme formée dans les écoles, exercée dans
» les bibliotbèques , nourrie dans les académies ou
» les portiques de la Grèce. Non , viens ici dans
]> toute ta rudesse , dans toute la simplicité de ton
» ignorance primitive , telle que te possèdent ceux
» qui n'ont que toi, âme empruntée à la voie pu-
» blique, au carrefour, à l'atelier. » — Et s'adres-
sant à celte âme encore neuve, encore droite, il
lui fait subir un pressant interrogatoire , il lui fait
avouer toutes les grandes vérités du christianisme :
l'unité de Dieu, la providence et la justice divine,
et sa propre immortalité. 11 trouve dans le langage
familier l'aveu naïf et irréfléchi do ces croyances
consolantes qui sont innées ch(îz tous les hommes
de toutes les nations.
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XIV. Du baptême. — Une certaine Quintilla, de la secte des caïnites, allait alors préchant et prophétisant , et déclamait particulièrement contre le baptême ; Tertullien relève Texcellence et la dignité de ce sacrement. » Rien, dit-il, ne décou- » certe plus les idées de T homme que la simplicité » des opérations divines en ce qui frappe nos sens » et la magnificence des effets qui en résultent. 11 » en est ainsi de notre baptême. Quoi de plus sim- » pie ? point de pompes, point d'appareil nouveau, » point de cérémonie fastueuse; le néophyte plongé » dans l'eau pendant qu'on prononce sur lui quel- » ques paroles, en sort intérieurement purifié. — » On en doute à cause de la grandeur de la mer- » veille ; mais c'est précisément pour cette cause » qu'il faut y croire. » — Ce qui suit est assez bizarre; il fait l'historique de l'eau; il se complaît à en faire l'éloge, à en raconter les mérites, à énumérer toutes les apparences sous lesquelles elle s'offre à nous; depuis la mer jusqu'à la pluie, en passant par les rivières, les lacs, et sans oublier les citernes , les ruisseaux et les fontaines. Il rappelle cette belle et poétique image de l'Écriture : « Avant la création l'esprit de Dieu était poHé sur les eaux; » image qui fait le désespoir du pein-
TKRTULLIEN. 311
tre, et qui pourtant saisit riinagination.— » Loau a servi à former le ciel et à pt^lrir le limon de la terre ; — Teau fiiit naître toute espace de végi^ation: elle vivifie la nature; elle est la seule chose que désirent tous les malades. — L*eau de la piscine de Bethsaïde agitée par un ange guérissait les maladies chez ceux qui avaient la foi ; — Moïse a Tait jaillir du rocher Teau salutaire ; — il a traversé les eaux de la mer Rouge qui ont englouti ensuite les persécuteurs d*lsra(^l. — L'eau joue un grand riMe dans la vie de Jésus-Christ , témoin le lac de Génézareth , la pèche miraculeuse et les apôtres pris parmi des pécheurs ; — Jésus promet aux justes de leur faire boire d'une eau qui ne tarira jamais ; — il invite le peuple à venir boire de Teau ; — il promet la récompense céleste a celui qui aura donné un verre d'eau en son nom; — il change Teau en vin aux noces de Ciana, etc.?? — Ne nous appesantissons pas trop sur ces enfantillages; on me soupçonnerait, ce qu'à Dieu ne plaise, de railler le gra>e Tertullien. D'ailleurs nous nous sommes promis, en étudiant les Pérès , de ne pas leur demander compte de leurs défauts comme écrivains , défauts qui sont ceux do leur époque, et qu'on ne peut guère leur reprocher.
3ti TERTULLIEN.
fiA Pin (le Touvragc trnile de la discipline de rK;>iise relativement au bapt(^ine.
Tertullien pense qu'il est plus convenable de n^admlnistrer le baptême que lorsque le progrès de TAge a rendu le caliH^hunièno capable de comprendre toute la grandeur de ce sacrement. Il insiste beaucoup sur les obligations qu*il impose , sur les engagements qu'on y prend , sur le danger de profaner le caractùre sacré qu'il nous imprime; sur la responsabilité plus grande dont on est d«'*s lors chargé devant Dieu. (Vest ce qu'il appelle le for(/eau(/u hapiema. — Mais TKglise en a jugé autrement et l'Kglise a bien jugé. Elle fait baptiser les enfants dés leur naissance, et elle fait bien. Le baptême étant l'indispensable condition du salul, (pii ne voit le péril qu'il y aurait d'attendre? combien d'enfants qui meurent avant d'Atre capables d'instruction !
W , l)(i rOraùsnn (Itmiinicnlv. — La plupart des Pères de T Eglise se sont plu à commenter cette sublime prière que riiomme-Dieu lui-même nous a dictée; le connnentaire de Tertullien avant été un des premiers, a servi de modèle à plusieurs de ceux qui ont été faits après lui; saint Cypnen
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le suit presque pns à pas. — 11 dit que Jésus-Christ en apportant aux hommes une nouvelle alliance, a donné une nouvelle forme de prière. Le sacririce autrefois charnel est devenu spirituel : la prière autrefois craintive est devenue plus confiante. Il passe en revue tous les articles de cette prière; il y trouve » Tabrégé de tout le christianisme. C'est par elle , dit il , que toutes les demandes faites à Dieu doivent commencer et (inir. »
XVI. Contre les spectacles. — La fureur des spectacles et des spectacles cruels, fut une des passions que le christianisme eut le plus de peine à dompter. On a assez décrit ces jeux sanglants de Tamphithéàtre; on a assez parlé de ce peuple de Rome qui ne demandait à ses empereurs que du pain et des jeux au cirque; on sait, enfin, combien saint Augustin eut de peine à faire disparaître en Mauritonie ces fêtes sanguinaires qui s'y étaient conservées en dépit du christianisme. Tertullien adresse cet ouvrage aux néophytes afin de les mettre en garde contre ce plaisir détestable, et il en parle de manière à en faire presque sentir le goût; en homme qui en avait connu le funeste attrait. Il établit d'abord que tous les spectacles, ceux du
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théûtre comme ceux du cirque, ceux du stade comme de Tamphithéâtre, sont nés de TidolAtrie, consacrés aux idoles, idolâtres en tout point. Passant ensuite aux passions mauvaises qu ils soulèvent, il peint Tempressement frénétique du peuple, les cris , le tumulte , les vociférations insensées du cirque. Au théâtre, c'est Timpudicité s'étalant uu grand jour; c'est le honteux plaisir qu'on prend à voir représenter des infamies dont on rougirait dans la vie réelle; à TamphithéAtre, c'est l'odeur du sang humain; c'est Tintérôt poignant d'une agonie; c'est le curieujL spectacle d'un homme assassiné!
c Les païens , chez qui ne réside pas la pléni- » tude de la vérité , parce qu'ils ne la tiennent pas » de Dieu , les païens se font une morale capri- » cieuse, appelant aujourd'hui bien ce que hier » ils appelaient mal, et mal ce qu'ils appelaient » bien; c'est ainsi qu'un homme doux et hu- » main dans sa maison devient féroce au cir- » que; ailleurs il intervient pour pacifier les que- » relies; là il anime de ses cris les gladiateurs à >» s'entr' égorger; chez lui, il ferme Toreille de sa » fille ù toute parole impure; puis il la conduit aux » discours et aux gestes dissolus du théâtre. Mais
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» le chrétien est toujours et partout chrétien; tou- » jours et partout , il doit louer Dieu et l'honorer >» par toutes ses actions ; est-ce au théâtre qu'il faut » aller pour s'en souvenir? » — Il raconte à ce propos Thistoire d'une femme chrétienne qui étant allée au théâtre fut saisie du démon; on demanda à l'esprit malin comment il avait osé s'attaquer à une chrétienne: J'en avais le droit, répondit-il, elle était chez moi. — Ainsi , le théâtre est la maison du diable et non celle des serviteurs de Dieu. — Dernière raison, enGn : la place d'un chrétien estelle dans ces amphithéâtres où a tant de fois retenti ce cri si connu : Les chrétiens aux lions !
Mais voici, à propos des spectacles, l'idée la plus singulière et la moins attendue : « Le vrai spectacle des chrétiens, dit Tertullien, c'est celui qui leur sera donné au jour du jugement, quand Jésus- Christ paraîtra dans toute sa gloire. Ils verront alors les histrions , les athlètes déployer leur agilité au milieu des flammes éternelles , et les philosophes brûlés des mêmes feux, sous les yeux de leurs disciples auxquels ils faisaient croire qu'il n'y avait ni âme éternelle, ni Providence, ni résurrection surtout. » — Il conseille à ceux qui veulent des spectacles de penser d'avance et souvent à celui
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qui leur sera alors offert. Qui ne reconnatt à ce trait le caractère de TertullieD ?
XVII. Db la pénitetice. — Ce traité est un des mien écrits et des plus irréprochables de Tertnllien ; il est sévère , mais non pas inexorable. Il insiste fortement sur la nécessité de s'améliorer par la pénitence , et sur le danger d*abuser de la démence divine ; en cela, il n*outre-passe pas la doctrine de TËglise. Il reconnatt qu'elle peut remettre les péchés commis après le baptême, ce qu'il a nié depuis. Il y montre enfin , quoique sans faiblesse, un esprit plus tempéré que d'habitude, et paratt être plein de son sujet ; les exhortations qu'il adresse aux faibles pour les engager à n'être pas humiliés de faire pénitence, montrent combien il ressentait vivement lui-même « l'amertume de cet aveu du péché ^ aveu qui coûte si cher à notre orgueil. »
« Les anciens, dit-il, ont connu le repentir, c'està-dire cette tristesse de l'âme qui suit la faute et qui prouve à quel point l'homme est le mattre de ne pas faire le mal. Mais ils ont affecté de le confondre avec le regret qui suit un mauvais succès. On se repent de sa conduite quand on a échoué
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dans Que entreprise même condamnable ; mais ce n'est pas là ce qu'il faut appeler repentir : il y a une grande différence entre ce sentiment réprouvé de Dieu, et ce repentir par lequel nous nous purifions à ses yeux. Il faut se repentir, non pas d'à* voir échoué dans une entreprise , mais d'avoir offensé Dieu ; c'est là le seul repentir du chrétien. — Dieu lui-même nous a enseigné la pénitence et a promis le pardon ; c'est lui qui a dit : c Fais pénitence et je le sauterai : » et encore : « Je suis le Dieu vivant , je veux le I» repentir et non la mort du pécheur. »♦ Ainsi , le péché c'est la mort, et le repentir c'est la résurrection. — Le repentir doit se témoigner par Taveu de la Taute, puisqu'il n'y a pas d'autre réparation possible pour nos fautes envers Dieu« Avouez humblement vos péchés, et Dieu vous a promis qu'ils vous seraient remis. — Mais il ne faut pas tenter sa miséricorde ni abuser du pardon : il ne faut pas croire que la faculté de se repentir soit la faculté de pécher encore , et qu'on ait le droit de se montrer d'autant plus criminel que Dieu est plus indulgent. Divorcez avec la mer quand une fois vous avez échappé au naufrage, vous n'êtes pas assuré d'y échapper une seconde fois. ^
La confession publique si usitée dans les premiers siècles faisait peur à beaucoup de gens, u Songez, leur dit Tertullien, au jugement dernier, où vos fautes seront publiées à la face du monde; songez aux peines éternelles, et la pénitence vous semblera douce en comparaison du châtiment aaquel elle vous soustrait. »
XV m. Livres à sa fe^nme. — Tertullien avait été marié ; il avait épousé une chrétienne peu de temps après avoir reçu le baptême ; mais une fois engagé dans la prêtrise , il se sépara de sa femme. Il y a des choses qui se devinent instinctivement avant d*étre ou prescrites ou consacrées par Texpérience des siècles; le célibat des prêtres était dans Tesprit du christianisme, et quoique l'Église n'en eût pas encore fait une loi , il régnait déjà une certaine prévention tacite qui répugnait à l'idée contraire. Le célibat du prêtre est une aussi belle idée que la confession. Gomment me 6gurer le représentant de Dieu, le serviteur des pauvres, le consolateur des affligés, le confident de toutes les douleurs, dans un homme marié, livré à bien d'autres soins, occupé d'intérêts humains et de devoirs vulgaires? Au milieu des préoccupations
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(io la famille , sera-t«il attentif à une douleur étrans;ùre? sera -t- il encore le pare de tous les malheureux ? que devient ce mystère , ce dévouement ïa^néreux du prêtre catholique sans sa solitude et son renoncement aux joies du monde? — Ce n'est pas à un homme comme tous les autres qu*il appartient d'être rinterprète dos volontés de Dieu , et d'absoudre ou de condamner en son nom.
Tortullien écrivit ces deux livres pour Tinstruction de sa femme. Dans le premier, il Tengage à vivre dans le veuvage, fait Téloge de la virginité et de la continence, et combat Tusagc des secondes noces. Dans la suite il les condamna absolument, et alla jusqu à soutenir que ce n'était qu'un adultère déguisé ; c'est une dos erreurs pour lesquelles il fut condamné. Il incline déjà ici vers une extrême rigueur. «< Les secondes noces , dit-il, témoignent qu*on ne regrotte ni celui qu'on a perdu, ni la chasteté à laquelle on renonce.» — Au reite, le mariage en lui-même n'est, d'après lui, que toléré j il cite cette parole de saint Paul , et il en abujie : « MioiLr tnut être marié que de brâler. • 1/ Apôtre lui-même n'était pas marié , et il recommandait à ceux qui l'étaient de vivre comM s*ib ne Tétaient pas.
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Dans le second livre il est plus indulgent : il tolère les secondes noces , mais condamne seulement avec une extrême énergie les unions avec les païens. — « On essaie de les autoriser par ce passage où saint Paul ordonne à la femme chrétienne qui a un mari poïen de rester avec son mari dans Tespérance de le convertir ; le cas est bien différent ^ il s'agit d'une union déjà formée et non pas à former. — Il détaille les dangers auxquels la femme chrétienne expose sa foi par un tel mariage, les scandales journaliers^ les difficultés qui eu résultent pour remplir ses devoirs de chrétienne. — L'époux souffrira-t-il qu'elle aille visiter nos prisonniers et nos pauvres? qu'elle passe la nuit en prière, qu'elle aille prendre part à ces agapes si décriées parmi les païens ?» — Il termine par le touchant tableau d'une union chrétienne : t L'É- M glise en dresse le contrat, les anges en sont M témoins et le Père céleste la ratiGe. Douce » et sainte alliance que celle de deux fidèles por- » tant le même joug , réunis dans une môme 1» espérance, dans un même vœu, dans une même )» discipline ! — Ils prient ensemble, se prosternent » ensemble, jeûnent ensemble, s'instruisant l'un » l'autre, s'encourageant l'un l'autre, se suppor-
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' tant Tun Tautre. Vous les rencontrez de compa- >' gnie ù Téglisc et au banquet divin. Ils n*ont rien X à se cacher Tun à Tautre, rien à se ro|)roclicr; >' leur unique rivalité, c'est à qui célébrera le » mieux les louanges du Seigneur. »