‹ Essais divers (volume 3)Chapitre 10 sur 25 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

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u Que peut-il donc être arrivé à lady Mac-Farlane? dit miss Grizzy en attachant avec une épingle plusieurs billets de cette dame, qu'elle comptait faire lire à lady Julia. — Je crois que j'entends une voiture, dit miss Jacky en haussant la tête. — C'est la charrette du boulanger, dit Bella en posant son ouvrage pour mieux écouter. — Non , dit Bruney, ce sont les chevaux qui vont à l'abreuvoir. — Je vous dis que c'est le bruit du carrosse de lady Mac-Farlane, n dit miss Jacky, levant la tête encore plus haut. En effet, le bruit d'un lourd équipage qui s'arrêta devant le portail annonça l'arrivée de la personne tant désirée. lu' équipage vert-pomme

était attelé de deux vigoureux chevaux blancs à tous crins. Deux laquais costumés en montagnards ouvrirent la portière^ et il en sortit un gros personnage coiffé d'un chapeau de feutre noir, couvert d'un ample vêtement de toile chinée à ramages, sous lequel on apercevait une jupe de drap, et pardessous la jupe deux grosses jambes chaussées de brodequins. D'une main tenant une canne , et de l'autre un manchon, cette personne entra d'un phs délibéré dans le vestibule. Alors le laquais n^l s'approcha du carrosse comme pour attraper quelque chose qui semblait résister, et au bout de quelques minutes, il posa par terre un objet léger enveloppé dans un manteau, et qu'on n'aurait pu reconnaître pour un être humain sans un chapeau militaire qui surmontait l'extrémité supérieure de ce paquet. Une voix sonore se fit entendre à la porte du salon où se précipitèrent les tantes. « Apportez-le donc, Philistin, apportez-le, vous dis-je, et mettez-le dans ce fauteuil. — Eh bien! mes filles, dit lady Mac-Farlane en se tournant vers les tantes; eh bien ! vous n'êtes donc pas mortes. Comment va-t-on par ici? — Chère lady Mac-Farlane, dit miss Grizzy en trainant sa nouvelle nièce par la

main , permettez-moi de vous présenter lady Julia

le

Douglas, qui est arrivée hier. » -— Lady Mac Farlane resta immobile en contemplation devant lady Julia, et, après l'avoir examinée avec le plus grand sangfroid, elle lui dit : « Eh bieni vous êtes vraiment trèsrjolie, mais très, très-jolie, et je ne comprends pas ce que vous allpz faire ici avec vos belles den~ telles et vos beaux yeux. » Puis elle l'embrassa et marmotta quelques paroles entre ses dents. « Chère lady Mac-Farlane , veuillez donc vous asseoir, dit miss Grizzy en lui apportant un siège. — M'as* seoir! et pourquoi voulez-vous que je m'asseye aujourd'hui? Vous savez bien que je ne m'assieds jamais. » Et elle se mit devant la cheminée, les mains derrière le dos. Pendant cette conversation, on avait déposé sir Sampson sur un fauteuil , et Philistin T avait débarrassé de son surtout militaire. Cette opération avait occasionné un accès de toux au baronnet, et la compatissante Grizzy s'était empressée autour de lui. « Cette toux persistante est désolante I s'écria-t-elle les larmes aux yeux. — Désolante! répliqua lady Mac-Farlane, pas le moins du monde. Comment une chose peut-elle être désolante quand elle ne fait pas de mal et qu'elle dure depuis des siècles? Cette toux est le seul exercice que prenne sir Sampson; elle lui est donc

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nécessaire. — Oh! dons ce cas^ dit la complai-» santé Grizzy^ ce serait dommage de la calmer. — Cô lie serait poitit dommage de la calmer^ repli* qua lady Mac-Farlanej car^ quoique cette toux soit salutaire à sir Sampson , elle est désagréable aux autres ; mais enfin , autant vaudrait essayer d'arrêter le vent, car il a pris cette toux en nourrice. — Mylady j s'écria le petit baronnet en essayant de sortir de son fauteuil , je ne comprends pas ce que vous dites, car vous savez bien que j'ai pris ce rhume le jour où j'ai eu l'honneur d'escorter à cheval et par la pluie Sa Majesté. . . • Huml... hum!... » Et ici un nouvel accès recommença. — u Laissez-le donc tranquille, et ne vous en mêlez pas, dit lady Mac-Farlane aux tantes, laissez-le aux mains de Philistin, il sait mieux que vous ce qu'il lui faut. » Et, se retournant vers lady Julia, elle l'examina encore en répétant : « Oui, vous êtes parfaitement jolie : votre taille est charmante ; vos chevettx sont superbes ; votre nez est élégant ; mais je n'aime pas votre bouche. Je déleste les petites boUches; elles donnent l'air bête. Pourquoi n'avez-vous pas les yeux noirs comme votre père? Je l'ai beaucoup connu, votre père. Il entendait le monde. Votre mère

était ane héritière. Votre père Téponsa poar son argent, et elle l'accepta pour être comtesse. Voilà une variété de mariage. Hi, hi, hi, hi, hi! n Cette harangue fut prononcée d'un ton uniforme et sans aucun geste. Lady Mac-Farlane avait le talent de faire naître chez autrui des émotions de colère, de gaieté, d'embarras ou de dépit sans que rien de semblable parût jamais sur son visage im* passible. Ses traits étaient fort beaux quoique trèsmasculms , et malgré ses costumes grotesques et ses manières excentriques , un grand air de dignité était répandu sur toute sa personne, et cette dignité la garantissait du ridicule. L'étonnement qu'elle causait était accompagné de terreur, et c'est bien ce qu'éprouva lady Julia tandis qu'elle était l'objet de cet effrayant examen. « Mylady! mylady! s'écriait sir Sampson du fond de sa bergère. — Eh bien ! que voulez-vous , mon cher ? répondit lady Mac-Farlane en se retournant vers son mari. — Je veux être présenté à lady Julia Douglas ; donnezmoi votre main pour m'aider à sortir de ce fauteuil. — Ne vous dérangez pas, ne bougez pas, sir Sampson, dirent les tantes ; nous allons amener notre nièce près de votre bergère. » Et elles retinrent le baronnet sur son siège. « C'est bien

imaginé I dit lady Mac-Farlane; car, assurément, lady Julîa est plus en état d'aller vers le baronnet que lui de se rendre auprès d'elle. » Et, prenant la jeune femme par le bras, elle la mit en face de son mari et lui dit : • Eh bien ! ouvrez les yeux et regardez-la ; comment la trouvez-vous ? — Que veut dire tout ceci? s'écria le baronnet indigné; que signifient ces libertés que Ton prend en mon nom ? Lady Julia , je vous demande un million de pardons de ce manque total à toutes les règles de la politesse. — C'est bon, mon cher, continua sa femme , on sait bien que vous avez deux jambes ; mais vous, vous savez bien qu'elles ne peuvent vous aider à marcher. — Mylady, vous me confondez, répliqua le baronnet avec humeur; laissez-moi donc parler à lady Julia. Voyez , lady Julia, voilà une de mes jambes, dit-il en étendant ia meilleure des deux , qui était bottée et éperonnée; et puis, voici l'autre, comme la guerre me l'a faite : elle est enveloppée de flanelle et réduite à ce fâcheux état ; mais c'est pour une belle cause, c'est pour mon souverain que je l'ai sacrifiée. — Gomment! s'écria miss Grizzy, j'avais toujours compris que cette pauvre jambe était per*due par un rhumatisme. » Et elle jeta un regard

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de respect et de vénération sur la flanelle qui enveloppait la hoble victime. Sir Sampsoti tecômttiença le récit de la fameuse revue où il accompagnait Sa Majesté, lorsqu'un accès de toux vint interrompre son discours belliqueux. — " Vous parlez tant que vous finirez par être enroué , n^on cher, dit lady Mac-Farlane , et vous savez bien que la conversation ne vous a jamais réussi. Je ne comprends pas ce goût général que Ton a pour la conversation : tout le monde veut parler ; cela est vraiment étrange. — Pourrait-on vous faire prendre quelque chose? dit miss Grizzy au pauvre baronnet toussant. — Que voulez-vous dire par quelque chose que Ton puisse prendre ? demanda lady Mac- Farlane. Par exemple ! sir Sampson ne pourrait prendre le mors aux dents, ni la lune , ni une place forte, ni même un gigot; mais il pourra prendre du sirop calmant. — Nous en avons dans celte armoire, » dit miss Grizzy. Elle prit un flacon et en versa dans une tasse, qu^clle présenta au baronnet. ^< Je suis empoisonné! s* écria celui-ci aussitôt après avoir avalé le contenu de la tasse ; oui, je suis mort, car ce n*est pas du sirop calmant que je viens de prendre ! — Pas du sirop calmant ! s'écria miss Grizzy frappée d'horreur et en exami-

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liant le flacon; ce n'est que trop vrai. Âh! mon Dieu! c'est Télixir pour les crampes d'estomac! — Cela ne fait rien , mesdemoiselles , dit Philistin qu'on avait appelé; cela ne fait rien du tout. Sir Sampson a fait jeter la médecine préparée pour hier matin; il n'en a point voulu, et il vient d'en prendre une sans le savoir. Cela revient au même. »

Dans ce moment, le laird entra avec son 61s cadet, qu'il présenta à sir Sampson et àlady Mac-Farlane. « Ah ! ah ! dit-elle en l'examinant à son tour de la tête aux pieds; vous êtes devenu un très-beau garçon , master Henry, et je vois que votre femme se sera amourachée de vous pour votre figure : elle n'en est que plus sotte; car il n'existe pas un seul mariage d'inclination de ce genre qui ait bien réussi... Hi! hi! hi! hi! hi! » Douglas se retourna en rougissant de colère, et, sans répondre à ce compliment, il s'éloigna de lady Mac-Farlane avec empressement et alla s'asseoir au fond du salon , près de sa femme , qui Usait une vieille gazette. « Allons , mes filles , il faut maintenant songer un peu à nos toilettes , car nous sommes assez mal fagotées. N'est-ce pas, lady Julia?.... Laquelle de vous voudra bien me servir de femme de cham-

bre? — Oh! toutes! » s'écrièrent à la fois les tantes et les nièces. Lorsqu'elles passèrent devant lai , sir Sampson essaya de se lever en disant : « C'est Vénus avec les trois Grâces et deux Muses. »

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