‹ Essais divers (volume 3)Chapitre 11 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

• Nalaro bfre pUy od at will her virgin fanciet •

Les hommes étaient rassemblés autour du feu dans le salon, attendant le dîner avec Timpatieuce de tous les campagnards, lorsque lady Mac-Farlane fit son entrée, suivie des deux tantes. Son costume masculin avait été remplacé par une robe de satin broché toute couverte de magnifique point d'Aiençou. Un fichu d'organdi empesé, attaché par une miniature de sir Sampson entourée de diamants, lui couvrait la poitrine. Un bonnet trèssurcharge de fleurs et de rubans ornait sa tête et accompagnait une quantité de cheveux frisés et bouclés. Un sac à ouvrage pendait à son bras, et elle tenait à la main un large éventail qui lui servait d'écran. « Je suis votre servante, major Dou-

glas, dit-elle en apostrophant le major, qui lui fit un salut froid et cérémonieux ; il y a assez longtemps que je ne vous ai aperçu. Vous venez peu me voir, mais je m'en passe; vous pourriez être devenu grand-père sans que je le susse , et votre figure est un peu vieillie, monsieur le major. » Les trois demoiselles entrant dans ce moment , elles attirèrent l'attention de lady Mac-Farlane , qui leur dit : u Quant à vous, mesdemoiselles, je crois bien que vous ne serez jamais grand' mères, parce que vous ne vous marierez pas, à moins d'épouser des sauvages , des hommes des bois , ce qui vous conviendrait assez, car alors vous pourriez sans inconvénient vous passer de peignes et de brosses à dents, laisser traîner tous vos cordons et n'avoir aucun goût. Vous pourriez même vous passer de i'obes pendant la belle saison , et réellement vous seriez mieux sabs robes que de les porter comme vous faites. » — Et ce disant elle saisit au passage la pauvre Baby, qui essayait en vain de se cacher. 11 faut rendre justice à lady Mac-Farlane en cette circonstance; elle avait parfaitement raison, car les niiss n'étaient pas soignées dans leur personne; elles étaient restées dehors à galoper sur un nouveau pohey, l'une après l'autre, jus-

qu'à l'heure du dîner, et alors ce fut à la hâte qu'elles changèrent les grosses robes du matin pour en mettre d'autres plus légères faites par la couturière de la ville la plus voisine , qui n'était pas une artiste du premier mérite. Dame Nature les avait douées de tailles longues, tandis que leurs robes en étaient complètement dépourvues, de sorte qu'il régnait dans leur costume et leur personne un désaccord choquant par le manque d'harmonie. Leurs cheveux étaient restés en désordre , et des gants verts avaient été mis à la hâte sur leurs bras rouges. — « Je suppose, continua lady Mac-Farlane en retournant sa victime , je suppose que vous vous trouvez mise avec simplicité et bon goût ; je suppose aussi que le poète vous avait toutes trois en vue lorsqu'il fit sa jolie chanson. » Et elle se mit à chanter d'une voix forte et sonore :

Give me a look , give me a face That makes simplicity an(J grâce.

Robes loosely flowing , hair as frec , Such sweet neglect more taketh me!

Miss Grizzy était en grande perplexité , ne sachant s'il fallait prendre parti pour ses nièces ou pour

\9i ESSAI SUR LE MARIAGE.

son amie. Se tournant vers celle-ci, elle lai dit du ton le plus humble : « Il faut leur pardonner, chère lady, ce peu de coquetterie, car vous voyez qu'elles sont innocentes comme nos moutons. — Qu'est-ce donc que toutes ces fariboles? s'écria le laird de son accent le plus écossais ; je déclare que je trouve les filles très-bien comme elles sont, et je ne vois pas ce qui leur manque; à la vérité, elles ne sont pas affublées comme une vieille reine ou comme une jeune actrice. » Et le laird jeta un regard à lady Mac-Farlane et un autre à lady Julia , qui entrait dans ce moment appuyée sur le bras de son mari et précédée de ses chiens. Madame Douglas arriva ensuite , et , la famille étant au grand complet, le laird dit : » Eh bien! al* Ions voir ce que Ton nous a préparé, et tft* cbons d'y faire honneur. » Il prit la main de lady Mac-Farlane, et sir Sampson tâcha de s'emparer de celle de lady Julia , qui passa devant lui sans paraître le voir, au grand scandale du baronnet, qui s'écria : « Est-il possible qu'une dame d'un si haut rang ait été si mal élevée! — Elle est bien jolie ^ malgré son impolitesse, dit madame Douglas en prenant le bras du baronnet ; elle est même si jolie, qu'il faut lui pardonner ce travers,

VOUS, si galant et si poli. » Le baronnet se contenta de salaer en signe d'acquiescement, et chacun se mit à table. Par un fatal hasard, lady Mac-Farlane se trouva placée auprès du majol*, qui la détestait. Mais elle n'y prit pas garde, occupée qu'elle était à faire des amitiés à madame Douglas, placée de l'autre côté de la table : « Mais je ne vous ai pas embrassée, ma chère, s'écria-t-elle ; il y a trois cents ans que je ne vous ai vue. C'est égal, vous savez que je vous aime par-dessus tout, car vous, vous n'êtes ni une imbécile, ni une prude, ni une coquette; vous êtes une créature intelligente, ayant autant de cœur et d'esprit que de bon sens, et autant de bon sens que les autres en manquent. » Après ce compliment général, lady Mac-Farlane ôta ses gants, tira une pelote de son petit sac et attacha sa serviette sur chaque épaule. Puis elle mangea la soupe silencieusement, et chacun en fit autant. Le premier service ne fut troublé par aucun accident; mais il n'en fut pas de même du dessert, car au moment où le vieux Donald voulait placer un plat de crème auprès du major, celui* ci fit un malheureux mouvement qui envoya une partie de cette crème sur tout un côté de la robe de lady Mac-Farlane, qui s'écria : < Voyez-vous ce que

VOUS avez fait, vieil imbécile ! Vous avez de fameuses mains, en effet, poqr porter des plats de crème, tout tremblant que vous êtes. All^z-vous-en donc au coin du feu, car vous n'êtes bon qu'à faire rôtir des pommes de terre ou à tourner la broche. — Les frictions lui seraient peut-être utiles contre ce tremblement? demanda miss Grizzy. — Certainement, mais il fallait le frictionner hier. Sir Sampson se trouve a merveille des frictions. Cela lo réveille; et, si ce n'était de sa brosse à frictions, il ne saurait pas lui-même s'il est mort ou vivant. » Le visage citron du baronnet prit une teinte orange en entendant divulguer ces détails intimes, mais il fit la SQurde oreille, et continua d'adresser mille galanteries à lady Julia et à madame Douglas. Le diner fini, les dames se retirèrent ; lady Julia se jeta de nouveau sur le vieux canapé, et appelant madame Douglas, elle lui dit : « De grûce, mettez-vous là, et parlez-moi, car je m'ennuie à périr quand Henry n'est pas là. Quel singulier ouvrage faites*vous donc? Qu'est-ce que cette chose -là si épaisse et grise? — Ce sont des bas d'enfant que je tricote , répondit madame Douglas. — Des bas d'enfant I Vous avez donc des enfants? — Ilélasl non, dit tristement

ESSAI 8U6 LE MAAIAOB. 495

madame Douglas» — Alors , pourquoi donc faire des bas d*enfant? — Pour en donner à ceux qui n*ont pas de thère. — Ah! ces enfants -là sont donc bien pauvres, puisqu'ils n*ont pas de qUoi acheter même des bas! Mais vous êtes très bonne, car cet ouvrage doit être fort ennuyeux. — ^ Pas aussi ennuyeux que de ne rien faire du tout. » Lady Mac-Farlane , de son côté , causait avec les tantes et arrangeait le feu. Quand les hommes revinrent au salon, le laird demanda à lady Julia si elle voulait danser, chanter ou jouer aux cartes. Lady Julia ne comprenait guère Técossais de son beau-père. Son mari lui fit la même question , et alors elle dit : « Avec qui donc voulez-vous que je danse, et pour qui voulez -vous que je chante? — Alors voulez-vous jouer au whist? — Jouer au whist! Dieu m'en garde ! — Eh bien ! dit le laird , jouez à ce que vous voudrez. Lady Mac-Farlanc, madame Douglas , Grizzy et moi , nous ferons un whist. N'est-il pas vrai, mylady? — A quoi voulez-vous donc jouer, ma nièce? dit miss Jacky. — Au quadrille ou au loo. « Les trois filles, qui voulaient jouer au commerce , se regardèrent tristement, t Aucune de nous ne sait ces jeux-là, dit miss Jacky. Mais nous connaissons toutes Pope

Jean. — Mais moi, je n'en ai jamais entendu parler, répondit lady Julia, et j'ai horreur d'ap» prendre quoi que ce soit. » Son mari, Toyant le désappointement de ses sœurs , déclara qu'il vou* lait jouer au commerce, et que sa femme saurait le jeu dans dix minutes. Il fut décidé qu'on jouerait douze sous par extraordinaire^ et miss Bella dit à lady Julia, en lui montrant le porte-mouchettes ou Y où avait déposé l'argent : « Si vous gagnez, vous aurez tout cela. » Lady Julia se détourna avec dégoût, et elle eut bientôt assez du jeu, ne comprenant pas l'agitation, l'enjouement et les émo* tiens de ses compagnes, qui le prenaient au sérieux et se passionnaient pour cet innocent passe-temps qui leur faisait battre le cœur. De son côté, lady Mao Farlane quittait la table de whist en disant à miss Grizzy : « Vraiment , vous avez joué ce dernier coup avec la simplicité qui vous distingue. — Je le crois bien, répondit naïvement Grizzy, c'est bien possible. — Comment ! possible ; mais c'est certain. Je savais que vous aviez l'as, comme si je l'avais vu. Mais vous, vous ne voyez rien : car si vous aviez des yeux comme tout le monde , vous auriez vu que Glenfern avait retourné le roi; et vous allez jouer trèfle à la face de son roi ! Mais

c!est l'enfance de l'art. Voilà quinze ans que je vous répète qu'il ne faut jamais jouer le jeu de son adversaire. Cette manière insolite de tromper son partenaire dénote la pauvreté de votre esprit. » Et lady Mac-Farlane s'éventait et s'enfonçait dans un autre fauteuil, u Voilà , certes , la plus désagréable journée que j'aie jamais passée ici, dit-elle; je ne sais ce qui vous est arrivé h tous ; mais vous n'avez pas le sens commun. Ma robe est gfttée , mon argent est perdu, et tout cela m'ennuie. *— C'est vrai, dit la pauvre Grizzy, il y a eu de la. fatalité dans tout cela. — Qu'est-ce que vous dites donc?... Fatalité... fatalité. Appelez les choses par leur nom , et dites-moi ce que vous entendez par fatalité? — Mais, je crois.... je suis sûre.... je.... je, je n'en sais rien, répliqua la pauvre Grizzy. — Est-ce la fatalité qui a renversé la crème sur ma robe ? est-ce la fatalité qui vous a inspiré cet as d'atout? Non, non. Ce vieux destin que vous appelez Donald continuera à jeter des panades sur tous vos convives ; et vous , ma chère , vous continuerez à jouer le whist comme vous le faites, i* Le reste de la soirée se passa en querelles plus ou moins aigres; mais le souper mit chacun d'accord. Tout le monde avait faim , car il est à remarquer

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que tous les bavards sont grands mangeurs. Le lendemain malin les habitants de Glenrern étaient réunis autour de la table à déjeuner, attendant le baronnet et lady Mac-Farlane, moins matinale que de coutume. « Les gâteaux vont être froids, dit miss Grizzy en les couvrant d'une assiette. • — El les œufs durs , dit miss Jacky en les mettant dans un bol d'eau chaude. — Eh bien ! mettonsnous à table , dit le laird en replaçant ses lunettes dans sa poche, après avoir lu son journal, et allez avertir sir Sampsoh et sa dame. » En ce moment, ils arrivèrent tous les deux en costume de voyageurs. « l'espère que vous avez tous les deux bien dormi? dirent les tantes, -r Nous avons très-mal dormî , 6t sir Sampson est plus malade qu'un vieux chat ne saurait l'être. » Les tantes étaient consternées de l'humeur acariâtre de leur amie, et elles le furent encore bien davantage quand elles entendirent l'équipage du baronnet tourner devant la porte, et lorsijue Philistin vint avertir ses maîtres que tout était prêt : » Comment ! partir ainsi sans déjeuner I — Oui, car je ne veux pas rester ici pour recevoir un autre plat snr ma robe, ni perdre six schollings au whist, ni voir empoisonner sir Sampson comme vous avez essayé de le faire hier. Allons ,

Philistin , emportez-le ; mettez-le dans la voiture , et que tout soit dit. » Elle salua le laird, et marcha vers le perron. « Adieu, mes filles, dit-elle par la portière; adieu, et tâchez de calmer un peu vos esprits agités. Venez bientôt à Lock-Marlie Castlc, et amenez~moi votre jolie nièce. Cela vous fera du bien , et à nous grand plaisir. » La voiture partit au grand trot , laissant le laird étonné , miss Jacky vexée , le major enchanté , et la pauvre Grizzy au désespoir.

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