CHAPITRE XI
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Le temps , qui efface oa adoucit la plupart des chagrins, ne faisait qu'augmenter ceux de lady Julia, Les jours passaient et traînaient toujours de plus en plus lourdement, sans amener aucun changement dans sa situation. Elle se voyait réduite à la nécessité d'habiter Glenfern, séjour qu'elle méprisait et qu'elle détestait. Ce fut en vain que ses tantes essayèrent de lui procurer quelques plaisirs» et que madame Douglas tâcha de lui donner te goût des échecs ou celui de la lecture. Lady Julia passait alternativement d'une tristesse silencieuse à des accès d'impertinence et de mauvaise humeur. Cette malheureuse jeune femme se consumait ainsi, tandis que son mari tftchait de la distraire par les ex-
pressions d'un amour qu'il n'avait plus, ou d'espérances qu'il n'avait pas. Son père lui avait déclaré l'impossibilité où il était de lui prêter une somme d'argent : car il plaçait tous ses revenus dans l'amélioration de ses terres, et ne pouvait faire autre chose pour le jeune ménage que de leur donner cent guinées par an , payées tous les trois mois, ce qui eût été insuffisant pour vivre ailleurs. Tel était l'état des choses à Glenfern, lorsqu'un matin, avant le déjeuner, le laird entra d'un air important dans le salon, et dit à son 61s : « Eh bien, mon cher 6Is, il faut avouer que vous avei du bonheur, et que voilà un mauvais vent qui ne vous fera pas autant de mal qu'à ce pauvre Mac*Lugh , qui est parti et fondu comme un tas de neige au printemps. — Que dites-vous, mon frère? s'écria miss Grizzy, comment, Mac-Lugh est mort? Mais c'est impossible I Je lui ai mis hier sur le dos un emplâtre de lady Mac-Farlane. — Et moi, dit miss Jacky, je lui ai parlé pendant une heure sur le tort qu'il avait de souffrir que sa 6lle atnée fût toujours en robe blanche le dimanche. — Par ma foi , dit le laird d'un air malin, il y avait bien de quoi faire mourir un honnête homme, mes sœurs. — Et par quel hasard la mort de Mac-Lugh doit-elle me
profiter, moh pôrie? demahda ïtenry. — t^ar le hasard, repHtsoh père, qUe d'àprôs nos arrangements le bail est tôtnpu et la ferme vacante. — Et c'est peut-être moi que voUs destinez à lui succéder? dit Henry d'ilri ton moqueur. — Précîsé- WiiSht. Et, par tila foi, ce sera bien commencer. Celte fertile a trois cent quatre-vingt-sept acres d^excellcnt terrain , avec des pacages comme on n'en trouve nulle part. Je vous avancerai le cheptel ; je vous fournirai ce qui pourrait manquer. Vous pouvez faire là d'excellentes affaires dès Tan prochain. Qu'en dites- vous, monsieur mon fils? » Le laird se frottait les mains d'un air radieux.
Confondu par l'idée d'un projet qui lui parut plus absurde que tout ce qu'il aurait pu imaginer, Henry resta quelques mihutes sans pouvoir parier, tandis que ses tantes et ses sœurs criaient, se réjouissaient, et vantaient la générosité du laird. « Je voudrais bien voir la jolie mine que fera hs visage de ma nièce quand elle va savoir cette bonne nouvelle, dit miss Grizzy, dont la figure s'épanouissait sous l'expression de la joie la plus vive. — Je ne doute pas que son jugement lui fera apprécier un avantage de cette importance , » dit miss Jacky avec emphase. Lady Julia entra, attirée par
ESSAI SUR LE tIARIAGE. 203
le bruit que faisaient toutes ses parentes. Ce fut en vain que Doqglas essaya de les faire taire ; les chiens se mirent à huHer en chorus, et le liird, saluant sa belle-fille du pon) de lc|dy Glakepdon, mit le comble à l'hilarité des tantes, qui s'emparèrent de leur nièce, l' embrassèrent et la chiffonnèrent en répétant : u Lady Clakendon! Lady Clakendon! » Le laird, mettant ses mains sur ses oreilles , s'enfuit hors de la chambre, et pouglas, furieux, imita son exemple, après avoir donné un soufflet à un de3 chiens de sa femme et un coup de pied à l'autre.
Les tantes se calmèrent aussitôt , par la crainte de causer un saisissement de joie à lady JuUa en lui annonçant son ^onheur trop soudainement. Elles se firent signe , et miss Grizzy commença : « Je suis sûre , ma nièce, ou plutôt je crois, je pense, je déclare que vous devez nous croire folles. » Lady Julia ne répondit pas. « Vous comprendrez notre joie, je l'espère, quand vous saurez qu'elle est occasionnée par la mort imprévue de notre excellent voisin et fermier Mac-Lugh. Lady Mac- Farlane , si bon juge en ces matières , disait que Mac-Lugh était très-robuste pour son âge , car il n'avait que des rhumes , chose à laquelle chacun est sujet , surtout à la campagne. — Vous vous y
prenez très-mal, ma sœur, dit miss Jacky; pour apprendre la nouvelle à notre nièce, vous faites des détours inutiles et ennuyeux. — Hélas ! vous ne pouvez rien m'apprendre d'amusant, répondit lady Julia d'un air triste ; h moins que vous ne me disiez que je vais quitter Glenfern avant déjeuner. — En vérité , dit miss Jacky rouge de colère , si cela vous fait tant de plaisir de songer à nous quitter, vous serez bientôt satisfaite , car la générosité de notre frère va vous rendre à la liberté. — Que dites-vous? s'écria lady Julia au comble de la joie, vous ne me trompez pas ? Gomment , je pourrai partir tout de suite? Âh ! quel bonheur ! Où est Henry? le sait-il? » Et elle s'élança vers la porte dans le moment où son mari l'ouvrait. II la reçut dans ses bras , et resta stupéfait en lui voyant les yeui brillants , les joues colorées , le sourire de la joie épanoui sur son beau visage. Pour la première fois depuis quinze jours elle embrassa son mari dans tout l'enivrement de ses espérances réalisées. u Ma chère, que veut dire tout ceci? lui demandat-il après avoir reçu ses baisers. — Oh ! vous faites le fin, le mystérieux; vous voulez me surprendre peu à peu. Mais vos tantes , meilleures que vous , m'ont dit tout de suite comment votre père vous
avait donné beaucoup d'argent , et que nous pourrons nous en aller et vivre à Londres. » Et lady Jolia se mit à valser autour de ses tantes , à la grande satisfaction de ses belles-sœurs qui n'osaient CD faire autant. Pour la première fois de leur vie, les tantes avaient perdu fusage de la parole , et ne savaient que répondre aux questions réitérées de Douglas confondu. A la fin, miss Jacky s'adressant à lady Julia qui continuait ses gambades pleines de grâce et de charme, lui dit sévèrement : « Permettez-moi , mylady , de vous adresser quelques questions en présence de votre mari. — Oh ! je déteste les questions, répondit lady Julia, et je n'y réponds jamais. — Vous rendez ma femme tout a fait folle, » s'écria Douglas, se promenant d'un air furieux à travers le salon. Ce fut au tour de lady Julia de regarder son mari avec un profond étonnement. Miss Jacky reprit d'un ton plus calme : c Vous vous êtes méprise, mylady, sur le sens de nos paroles. L'argent n'est pas si commun que vous semblez le croire. Je ne vous ai pas dit un mot d'argent ; je vous ai dit que mon excellent frère vous donnait la ferme de ce pauvre Mac- Lugh, entendez-vous? — Pas d'argent? s'écria lady Julia. Ah ! quel malheur ! Mais enfin , une
ferme, c'est quelque chose, et nous pourrons la vendre d'ici ù huit jours. — Vendre Clakendon ! s'écrièrent toutes les femmes avec un accent d'horreur. Vendre Clakendon , ô ciel ! — Mais que voulez-vous donc qu'on en fasse? — En faire? Muis l'habiter, sans aucun doute. — L'habiter? rester dans ce pays? vivre toujours ici? ah ! plutôt mourir tout de suite ! s'écria lady Jfulia en se tordant les mains. Je vois que votre père et vos tantes se moquent de moi. Vous êtes tous des monstres ! » Puis elle fondit en larmes, et eut une attaque de nerfs. Son mari l'emporta dans sa chambre, et la bonne Grizzy passa la matinée auprès d'elle , à la soigner et à la consoler de son mieux «