CHAPITRE XIII
• N«vor talk (o me. I will we«p ! •
La cloche du dtner avait déjà sonné deai fois , par les soins du vieux Donald, et la famille, réunie dans la salle à manger avec M. et madame Douglas, qui étaient venus passer la journée à Glenfern, n'attendait plus que Henry et lady Julia pour se mettre à table. Miss Jacky, voyant la mauvaise humeur de son frère, qui détestait le moindre dérangement dans ses habitudes, se hAta de monter chez son neveu; mais elle revint aussitôt toute bouleversée, s' écriant que sa nièce était au lit avec la fièvre chaude et le délire, et la preuve c'est qu'elle avait pris miss Jacky pour un étranger , et qu'elle lui avait dit avec un étrange accent :
u Allez-vous-en , alIez-voQS-en ! je vous déteste et ne veux pas vous voir. »
Madame Douglas pria le laird de se mettre à table , et monta à son tour chez lady Julia. Dès que celle-ci entendit le bruit de la porte , elle se cacha dans ses couvertures et se remit à crier : tt Allez-vous-en , allez-vous-en ! — C'est moi , dit doucement madame Douglas, c'est moi , ma chère Julia , calmez-vous ; je viens savoir ce que vous avez, et si je vous déplais , je sortirai.
— Ah ! c'est vous, dit sa belle-sœur en se découvrant ; ah I c'est différent. Je vous aime assez, vous; mais je déteste ces horribles vieilles filles qui me tourmentent à périr. Je me meurs d'être obligée de les regarder, et je veux absolument quitter cet affreux endroit. Je vous prie d'aller chercher Henry, pour qu'il m'emmène dès ce soir. » Elle se remit à sangloter, et madame Douglas, prenant pitié de ses chagrins , tout en méprisant son absurdité, s'assit près du lit, et lui dit avec douceur : < Le seul moyen d'être moins malheureuse, ma chère sœur, c'est de tâcher de prendre un peu de patience , et d'endurer votre situation actuelle comme une nécessité. Pensez à l'avenir, qui vous amènera un genre de vie selon vos goûts , selon
VOS habitudes. Votre séjour ici ne peut se prolonger longtemps. Ainsi donc, soyez douce pour nos vieilles parentes^ qui sont, il est vrai, un peu ennuyeuses j mais leurs intentions sbnt excellentes, et.*i. — Je déteste les intentions 5 s*écria lady Julia ^ et vous avez beau dire , ce sont d*odieuses vieilles filles ; je ne veux pas prendre patience , je ne veux pas rester ici un jour de plus j et si vous aviez habité Londres comme moi, vous ne me prêcheriez pas des sermons de presbytérien. Mais vous ne savez rien des joies du grand monde, vous^ — Je vous demande pardon ^ ma chère, je connais les choses que vous regrettez ^ car j'ai vécu pendant plusieurs années dans ce gfand monde que vous pleurez* — Gotnment I s* écria lady Julia , vous avez habité (johdres 9 et vous poiivez vivre ici ? vous y existez) et vous vous y portez bien? — Non-seUlement je m^y porte bien , mais j'y suis fort satisraite de mon existence, dit madame Douglas. Je ne me crée aucun chagrin foctice; je jouis de ce que j'ai. J'aime mon mari, je m'intéresse à ce qu'il fait. Je sais trouver beaucoup d'occupations dont vous n'avez pas la moindre idée, et je suis persuadée qu'il n'y a pas un lieu dans le monde où l'on ne puisse se plaire quand on y peut Taire
ce que Ton veut. — Je ne comprends pas on mot de ce que vous me dites, répondit lady Julia. Mais chez qui demeuriez-vous donc à Londrps , et dans quel quartier éliez-YOUS? — ^J'bftbitais cbe;^ ma tante lady Andlay. — Lady AndUy I inais je la connais) mais elle est très comme il fout» et elle donnait de grapds dîners et des raouts. Voilà donc pourquoi vous êtes moins désagréable que ces autres Écossaises. Mais pourquoi donc n^étes-vous pas restée avec votre tante, pour épouser un Anglais? Sans doute vous avez (ait la même sottise que moi? vous vous serez amourachée d'qn bel Écossais, sans vous douter de ce que c'était que TÉcosse* Gomment peut -on appeler cela une pt^trie, up pays ! «
Madame Douglas ne put s'empêcher de rire, et lady Julia en fit autant ; ce que voyant, madame Douglas retourna auprès du laird, qui avalait les morceaux sans les mâcher , et dont la colère sourde menaçait d'éclater aussitôt que le diner serait terminé, et que le dessert, qui consistait en fromage sec et en radis avec de la moutarde, aurait paru sur la table.
Madame Douglas était alliée, du côté maternel, à une famille anglaise. Sa mère mourut lorsqu'elle
avait cinq ans , et son père fut tué à l'armée peu de temps après. Sa tante, lady Andlay, sœur aînée de sa mère 9 fit venir chez elle la jeune orpheline, et se chargea du soin de sou éducation, à la condition que la jeune Alice ne pourrait être réclamée par ses parents du côté paternel , car lady Andiay avait une extrême aversion pour la nation écossaise en général, et un grand mépris pour les individus en particulier. Un sentiment d'orgueil de famille avait fait naître chez elle le projet d'élever sa nièce , et elle remplit ce devoir avec droiture et avec la fermeté qui dominait chez elle d'une manière un peu rude. Elle se faisait plutôt craindre qu'aimer, car elle exigeait chez autrui ces mêmes qualités inflexibles qui ne lui coûtaient rien h exercer. Lady Andiay ne faisait aucun cas de ces douces vertus qui font le charme de la vie privée ; elle se contentait de l'estime et de la frayeur qu'elle inspirait à ses connaissances , car pour des amis on n'en a pas quand on est craint. L'éclat du grand monde sufiisait au cœur sec de lady Andiay, et toutes ses actions n'avaient d'autre but que de satisfaire sa vanité et d'augmenter la considération dont elle jouissait dans les cercles brillants, devenus pour elle un besoin, sans être toujours un plaisir.
YeaTe depuis plusieurs années, elle avait un fils unique dont elle soignait T éducation et la fortune d'une manière admirable et toute masculine.
La nature avait doué Alice d'une ftme aimante et d'un esprit très-ferme ; elle eut pour gouvernante une femme d'un grand mérite qui, dès les premières années, sut développer les qualités de sa pupille et lui inculquer le sentiment du devoir, de la soumission à l'égard des siens et de la patience à supporter les inconvénients que l'on rencontre à chaque pas dans la vie. En grandissant , Alice séduisait tous ceux qui l'entouraient par la grâce de sa physionomie et par le calme qui régnait en toute sa personne. Elle réunissait la franchise ouverte d'une Écossaise à la politesse réservée d'une Anglaise. La froideur de lady Andlay disparaissait dans l'intimité de sa nièce. Elle était fière des suc* ces d'Alice, et sa vanité jouissait en contemplant ce qu'elle appelait son ouvrage, c'est-à-dire la distinction d'un être qui , sans elle , eût été livré à toute la vulgarité qu'elle supposait inhérente à l'éducation écossaise. Mais au fond , le cœur de lady Andlay n'était rempli que d'une seule pensée, celle de son fils, qui était l'idole de sa vie et le but de toutes ses ambitions. Elle s'était occupée de l'éducation
dé ce fils chéri avec une perséYérance in6nie; elle n'avait rien oublié pour le rendre parfait^ excepté de lui donner de la confiance et de lui inspirer le goût de la franchise et de la modération. Le caractère froid et sévère de la knère avait rendu le fils réservé, méfiant et hautain ; la violence de son caractère était inconnue à lady Andlay, qui le croyait le fils le plus soumis et le plus raisonnable , parce que Tombre même d'une contestation ne s'était jamais élevée entre eux.
Sir Edmond était donc aussi violent et dissimulé qu'Alice était douce et naturelle. L'expérience fait souvent connaître que deux individus doués de qualités contraires et d'esprits différents ont plus d'attrait l'un pour l'autre que ceux qui semblent avoir été jetés dans le même moule. Cette attraction est difficile à expliquer; ce n'est assurément pas la raison qui en est la base, et c'est peut-être à cause de cela qu'elle est irrésistible, cotnmo tout ce qui est au-dessus du raisonnement hu-* main«
Alice et sir Edmond se connaissaient depuis l'enfance. Sir Edmond fit plusieurs voyages* avec un gouverneur très-distingué , qui formait son esprit dans la conversation et la société des hommes
les plus savants et les plus illustres des pays qu'ils yisilaient ensemble. Mais le gouverneur, pas plus que la mère, ne soupçonnait pas T&me ardente de sir Edmond, qui avait conçu pour sa cousine la la passion la plus vive. Agissant comme tous ceux qui ne sont plus jeunes , et qui oublient souvent qu'ils Tout été , lady Andlay avait laissé s'établir une grande intimité entre les deux jeunes parents. Malgré sa finesse et son extrême discernement., elle n'avait aucune idée de la passion qui se développait sous ses yeux , lorsqu'un matin elle présenta «n de ses voisins de campagne à Alice d'une manière toute particulière , et laissa le voisin , très* laid, très-noble et fort riche, en téte-à-téte avec sa nièce tandis qu'elle emmenait son fils, auquel elle fit connaître ses intentions, c'est-à-dire qu'elle voulait qu'Alice devint madame Frogmore, et que le mariage fût conclu dans la quinzaine. A cette nouvelle , sir Edmond resta stupéfait et terrifié ; il découvrit tout à coup que le monde ne serait plus pour lui qu'un espace vide si sa cousine était se* parée de lui. Il recouvra la parole pour déclarer è sa mère que ce mariage ne se ferait pas , qu'il adorait sa cousine, et qu'il voulait Tépouser. Lady Andlay recula d'étonnement; son fils insista : il y
eut des scènes violentes dont la pauvre Alice fut la victime. Son cousin voulut T enlever; elle refusa. Sa tante voulut la forcer d'épouser M. Frogmore; elle refusa également. Lady Andlay ne connaissait pas Tart de la persuasion : elle indigna son fils, elle irrita sa nièce. Sir Edmond, ne pouvant vaincre ridée du devoir qui régnait au fond du cœur d'Alice et qui réglait toute sa conduite , partit brusquement pour l'Italie , après avoir juré à sa mère et à sa cousine qu'il reviendrait épouser celle-ci en dépit des menaces de lady Andlay, qui vit partir son fils d'un œil sec et avec une extrême froideur. Ce fut un éternel adieu. Sir Edmond mourut avant d'avoir atteint sa majorité, et sa mère se consuma en vains regrets. Le lendemain du départ de sir Edmond, l'entrevue de la tante et de la nièce fut bien pénible : la tante traita la nièce avec celte manière hautaine que savent prendre les tyrans à l'égard de leurs victimes; elle l'abreuva d'humiliations et de reproches injustes et insultants. L'ftme droite d'Alice se révolta contre cette dureté ; elle déclara à sa tante la résolution qu'elle avait prise d'aller habiter chez son grand-père, sir Duncan-Malcolm, qui avait souvent exprimé le déair de voir sa petite-fille avant de mourir. Lady
Àndiaj parut mortifiée du calme et de la fermeté d'une enfant qui repoussait l'oppression par la raison. Mais elle ne put refuser d'obtempérer à la volonté de sa nièce , et elle arrangea aussitôt le voyage avec une dame de ses amies qui partait pour Edimbourg. Cette dame remit Alice entre les bras de son grand-père, qui était venu audevant d'elle, et qui, enchanté de la voir, voulut, avant de l'emmener dans sa terre , lui faire passer quelques jours dans la capitale de l'Ecosse.
Alice croyait trouver à Edimbourg tout le vide, la vanité et la frivolité des sociétés de Londres , sans le luxe élégant et la variété qu'on rencontre dans la capitale ; mais elle vit bientôt qu'elle s'était trompée; les cercles étant moins nombreux, chacun se connaissait davantage, et les fortunes étant plus égales, personne ne pouvait écraser son voisin. L'on se réunissait pour se voir et pour se parler; et elle vit des gens qui s'amusaient eux-mêmes en charmant les autres par l'agrément de leur conversation. Il leur manquait cependant cet extrême bon ton qui tient on ne sait à quoi, et qui ne se rencontre que dans un certain monde. Mais Alice trouva beaucoup d'originalité en place de l'insipide élégance, et elle eut de grands succès qui
flattèrent et rajeunirent son vieux grand-père , qui était un homme excellent.
Au bout de six semaines, il Temmena dans sa terre, située au milieu d'un paysage pittoresque. La maison d'habitation ainsi que les alentours étaient susceptibles de grands embellissements. Mais sir Duncan détestait toute espèce d'innovation, et disait que là où les parents s'étaient trouvés bien et con« venablement , il était ridicule aux enfants de rien changer; que c'était manquer h leur mémoire, et se donner l'apparence de parvenus auxquels il sied de s'arranger, parce que leurs ancêtres n'étaient rien et n'avaient pas de domaines héréditaires.
Alice sentit ses idées s'agrandir au milieu de cette nature agreste qui la reposait des scènes viO"* lentes dont elle avait été témoin et la cause fort innocente. Elle reprit avec un plaisir extrême ses études, et y trouva des charmes nouveaux : car rien n'ouvre l'intelligence comme le spectacle des passions et des sentiments injustes dont on a eu soimême à souflrir. Alice conservait cependant une grande reconnaissance pour sa tante, et un très* tendre souvenir de son cousin. Ce fut pour elle un véritable chagrin lorsqu'elle apprit la mort prématurée de sir Edmond et le désespoir de lady Andiay.
Elle laissa couler ses larmes devant son grand-père^ qui prit sincèrement part à son affliction et ne chercha pas à l'en distraire. Mais la distraction vint tout naturellement avec le temps, car Iq temps détruit et répare tout. Deux années amènent de grands changements chez une fille de dix-sept ans. Alice en comptait dix-neuf lorsqu'elle inspira une vive pas< sion au major Douglas, fils aîné du laird de Glenfern , ami de sir Duncan , qui vit avec joie cette passion, et aida de tout son pouvoir à faire ce mariage qui, disait-il, purifierait sa petite-fille de tout ce qu'elle avait pris d'anglais à l'étranger. Alice secoua ses rêveries mélancoliques et entra franchement dans la ligne du devoir à l'égard de son grand-père : car, ainsi que nous l'avons dit, le devoir était à ses yeux le fondement de tout bonheur, et cette disposition morale donnait à son caractère quelque chose de calme, d'assuré, de ferme et de patient, qui lui faisait prendre beaucoup d'empire sur ceux qui l'entouraient, par la raison toute simple qu'elle en avait sur elle-même. Son égalité d'humeur assura le bonheur dans l'intérieur de son ménage. Son mari quitta bientôt le service et s'établit avec sa bonne femme dans la vallée de Lock-Marlie, où il possédait un joli domaine
iU ESSAI SUR LE MARIAGE.
que lui ayait laissé un oncle maternel, et dont Alice, avec son goût et sa raison , fit on petit paradis , travaillant comme Eve dans son jardin , mais sans Tombre d'un serpent.