‹ Essais divers (volume 3)Chapitre 17 sur 25 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

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En rentrant dans le petit salon de sir Sampson, les dames le retrouvèrent métamorphosé : il s'était fait habiller, poudrer^ et avec sa poudre il avait retrouvé sa galanterie et sa politesse. Il prit lady Julia par la main, et la mena au souper qu'on avait servi dans la petite salle à manger, et auquel firent honneur les voyageurs affamés, en dépit des remontrances de lady Mac-Farlane, qui délestait l'appétit chez autrui , et qui disait que rien n'était plus dangereux que de manger lorsqu'on avait trèsfaim.

Le repas terminé, elle prit le bras de Henry, et traversa un immense salon d'attente , tout garni de banquettes de velours et rempli d'une riche col-

lectioD de porcelaines étalées sur des étagères, porcelaine de Chine, du Japon, de Tlnde, de T Afrique, etc. Ce salon était peu éclairé, et le regard se perdait sur un parquet en mosaïque de couleur sombre. Le second salon était ovale, avec un plafond en dôme; les murs étaient garnis de riches tentures; deux superbes Van-Dick, représentant le grand-père et la grand'mère de sir Sampson , ornaient les deux côtés de l'énorme cheminée resplendissante de candélabres magniBques. Il y avait un beau tapis turc au milieu du salon , sur lequel plusieurs laquais en grande livrée posaient une table à whist, et allumaient de grands chandeliers en argent massif.

Les cartes étaient une affaire d'habitude pour sir Sampson et pour sa dame , qui jouaient avec deux morts lorsqu'ils étaient seuls. Ils ne connaissaient pas d'autre jeu , et ils oflrirent à lady Julia d'avoir une seconde table de whist, ce qu'elle déclina, ainsi que son mari. « Attendei:, dit mylady; puisque vous ne jouez pas, je vais vous donner de quoi vous distraire autrement. » Elle enleva un des gros chandeliers, comme si c'eût été une allumette, et entra dans une des tours , qui contenait la bi« bliotbôque. « Tous les livres qui méritent d'être

Ui ESSAI SUR LB MARIAGB.

lus sont ici, cria-t-elle d'ane voix sonore. Lisez-les; ils sont peu nombreux , et quand vous les aurez lus 9 vous n'aurez que faire d'en lire d'autres, car ils contiennent tout ce qu'il est utile de savoir. Primo, voici l'Ancien Testament, grande et petite édition ; ensuite, la Medictnauniversalis de Flayor; ensuite , Traité sur les bains chauds et froids , ou l'art de conserver la santé aux vieillards; l'Art de mesurer la terre ; l'Art de la cuisine, parGlass; la Fontaine de la vie , par Flavel ; Remèdes pour les maux de l'ftme; Mémoires militaires de Blont; Manière de tenir les livres. » A mesure que lady Mac-Farlane nommait un livre, elle faisait une pause ; mais, voyant que personne ne demandait un de ses excellents livres, elle dit : » Mais vous voulez donc des romans? Eh bien, par hasard , je possède les deux seuls que des chrétiens puissent lire : Clarisse Harlowe et Don Quichotte. » Henry les prit pour sa femme et lui , et miss Bruny tira de son sac à ouvrage une longue bande de feston, qui servait depuis des années à elle et à ses sœurs lorsque leurs tantes les menaient en visite.

Le whist commença, et lady Julia se mit a lire, étendue au fond du salon sur un grand canapé. Elle eut bientôt assez de sa lecture, et pria son mari de

changer de livre avec elle. Ce livre eut le sort de l'autre aa bout de dix minutes , et alors elle eut recours aux journaux qui étaient sur la petite table que Ton avait posée près d'elle. Elle commença à lire, et bientôt on la vit changer de visage; du rouge le plus vif elle passa subitement à une pâleur mortelle. Voici ce que ses yeux avaient rencontré dans ce fatal journal , que ses mains tremblantes pouvaient à peine tenir :

a Londres, vendredi 6.

» Hier furent mariés, par licence spéciale de y> S. M., en sa chapelle, Sa Grâce le duc de Lovel, )» avec la charmante miss Glover. S. A. R. le duc » de Glarence a eu la bonté de servir de père à n miss Glover. LL. AA. RR. étaient aussi pré- » sentes à la cérémonie, car LL. AÀ. aiment et V estiment le duc de Lovel. On y voyait toute la » noblesse c[ui est en ce moment à Londres, et cha- " cun s'extasiait sur la beauté de cette ravissante » mariée. Elle portait une robe de la plus magniy> fique étoffe, que le duc a fait tisser tout exprès » sur des dessins français. Son voile , rattaché par n une guirlande de roses blanches et de narcisses , » était d'une dentelle admirable, et il lui tombait jus-

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» qu'aux pieds, enfin le cou et les bras de la mariée y> étaient couverts de rangs de grosses perles qa'oa n estime deux millions. Après la cérémonie relî- V gieuse il y a eu un somptueux déjeuner cheg le D duc; puis l'heureux couple est monté dans une n élégante et riche berline à quatre chevaux, pré- » cédée de six courriers , et suivie de quatre voi- 1 tures. Lorsque Leurs Grftces auront passé la » lune de miel dans la superbe villa du duc, au bord y> de la Tamise, Leurs Grâces reviendront dans D le bel hôtel de Bromton-Square , pour recevoir n et donner des fêtes. La corbeille a coûté des I» trésors, et tous les bijoux, chfties, parures, denn telles et fantaisies qui la remplissaient sont du p dernier goût, »

Le regret et l'ennui qui avaient rempli l'existence de lady Julia , depuis son mariage , étaient d'agréables sentiments comparés à ceux qui s'emparèrent de son cœur au moment où elle lut ce paragraphe. La jalousie, la haine, le repentir, la colère et la vanité mortifiée la bouleversèrent à la fois. Le journal glissa par terre. Elle jeta un regard d'horreur autour d'elle, comme pour s'assurer de la réalité de sa triste destinée, et ses yeux s'ar-

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rétèrent sur son mari. Elle se renversa sur sa chaise, et des larmes silencieuses s'échappèrent de ses yeux et coulèrent sur ses belles joues.

Quoique Douglas fût accoutumé aux accès larmoyants de sa femme et à ses maux de nerfs , il n'était pas encore assez indifférent pour assister sans émotion à une scène de ce genre. Il s'approcha d'elle, effrayé cette fois de Texpression de son visage, il l'appela par les noms les plus doux. Mais les caresses de Douglas avaient perdu leur empire sur lady Julia ; et cette fois elle le repoussa avec horreur en retirant ses mains des siennes, par un mouvement plein de violence.

Étonné d'une manière d'agir si peu convenable au milieu d'un cercle et chez des étrangers, Douglas demanda sérieusement à sa femme ce que signi6ait une pareille scène.

(X Tenez, dit-elle en lui jetant le journal, lisez et voyez ce que j'aurais pu être sans vous, et comparez ce que je suis , près de vous , avec l'existence que vous m'avez faite. Vous comprendrez peut-être ce que j'ai perdu! »

Confondu de ce reproche, Douglas lut le paragraphe désigné. Le peu d'idées agréables qu'il conservait encore au fond de l'àme reçurent alors

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une atteinte mortelle. La certitude d'être aimé pour lui-même lui avait fait prendre en patience toutes les folies et tous les caprices de sa jeune femme. Mais maintenant il n'y avait plus d'illusion possisible; aussi les joues non moins pâles que celles de lady Julia, et les lèvres plus tremblantes, il posa le journal sur la table et, sans la regarder ni lui adresser un mot, il sortit du salon, dans toute Tamertume d'esprit qu'éprouve un homme géné*reux et confiant au moment où il découvre tout à coup le néant de ses plus chères espérances.

L'ardeur d'une passion romanesque n'avait pu être remplacée chez Henry Douglas par un senti* ment d'affection profonde et plus durable. Mais il aimait sa femme parce qu'elle était belle, et surtout parce qu'il croyait, comme nous l'avons dit, que sa femme l'aimait ; complètement désillusionné à cet égard, il en éprouva une angoisse doublement pénible à cause du sentiment d'amour-propre blessé qui s'y joignait.

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