II AVERTISSEMENT
de Tracy n^ayant pas désigné d'une manière spéciale [ ceux de ses écrits qu'elle désirait livrer à Timpres»
sion , il fallait nécessairement clioisir : c*est ce que j*ai fait, après avoir tout lu avec Tattention la plus scrupuleuse, et en m*arrètant à i*idée de donner un spécimen des divers genres de travaux auxquels madame de Tracy s*était livrée. Tel est le plan qui a présidé à la composition de ces trois volumes.
Le premier commence par le récit d*un voyage que madame de Tracy, qui se nommait alors mademoiselle Sarah Newton , fit à Plombières en 1808 sous Tégide de madame de Coigny. Lorsqu'elle écrivit ce cliarmant opuscule, plein de fraîcheur et de gaieté, madame de Tracy n'avait pas encore dlx-liuit ans. — Viennent ensuite, dans ce même volume, la traduction ou plutôt l'imitation de deux romans anglais, a de ces romans à peine connus en France et qui cependant sont tout à fait dignes de l'être ». Enfin le volume se termine par la notice sur M. Destutt de Tracy. Cette notice, qui avait d^à été publiée séparément en 1847, est connue de tous les amis de la famille, et ils savent tous qu'elle renferme des particularités intéressantes sur la vie, le caractère et les ouvrages de l'illustre auteur de V Idéologie.
Madame de Tracy était née dans la religion anglicane; mais élevée en France, attirée de bonne heure par les pompes et la grandeur de TÉgUse romaine, elle était catholique de cœur dès sa plus tendre jeunesse. Toutefois elle ne voulut embrasser le catholicisme que par suite d'une conviction profonde, réfléchie, et pour atteindre
AVERTISSEMENT. lu
ee but , elle se livra à la lecture et à l*étude des écrivains sacrés; mais cette étude qu'elle s'était Imposée primitivement comme un devoir, devint bientôt pour elle une véritable passion. Elle eut le courage de se mettre en état de lire les Pères de rÉglise latine dans les textes originaux , et, après les avoir étudiés pour elle-même, elle fut prise d*un vif désir de fomiliariser les gens du monde avec des écrivains qui renferment une foule de beautés du premier ordre , et que cependant ils connaissent à peine de nom. C'était là se donner une grande tâche. Madame de Tracy y a consacré les dernières années de sa vie avec une ardeur, une persévérance dont il est à peine possible de se faire une idée. Ce qu'elle a écrit sur les Pères de TÉglise formerait la valeur de plusieurs volumes in-folio. Au milieu de tant de travaux, qui malheureusement n'étaient qu'ébauchés pour la plupart , nous avons choisi les quatre notices qui forment notre second volume. Nous recommandons à l'attention de nos lecteurs l'étude sur saint Athanase et surtout l'étude sur Tertullien , qui nous semblent renfermer des appréciations et plusieurs passages qu'on ne s'attendrait guère à voir sortir de la plume légère d'une femme du monde.
Les matières contenues dans le troisième volume sont beaucoup moins sérieuses, mais peut-être plairont-elles davantage aux lecteurs à qui ces volumes sont destinés. Ce sont principalement des extraits du Journal dans lequel madame de Tracy avait Thabitude de consigner ses impressions de tous les instants. C'est là que les per-
lY AVBRTISSEMBNT.
sonnes auxquelles sa mémoire est restée chère la retrouveront aveo toute la sensibilité de son cœur, avec toute Toriginalité et tout Timprévu de son esprit. Elle parle là à cœur ouvert; elle dit tout ce qu'elle pense d'elle et des autres. Ses amis y rencontreront à chaque page le témoignage non suspect des bons sentiments qu'elle leur portait, et pas un, J'en suis sûr, ne lui gardera rancune pour quelques innocentes épigrammès qu'il eût été là* cheux de supprimer. — Madame de Traoy a, pendant toute sa vie, entretenu avec ses amis une active cor* respondance ; presque toutes ses lettres ont ét^ religieusement conservées , et on pourrait en composer plusieurs volumes. Mais il n'est pas toi^ours facile de publier des lettres qui tiennent souvent aux détails de la vie intime autant de la personne qui les reçoit que de celle qui les écrit. Peut-être ferons-nous plus tard cette publication. Nous nous sommes borné, quant à présent, à donner, comme spécimen, les lettres écrites par madame de Tracy à trois de ses amis. Parmi ces lettres, les unes prouvent combien madame de Tracy avait pris au se* rieux ses études sur les Pères de l'Église; les autres nous révèlent ses sentiments politiques. Il m'a semblé qu'il n'y avait aucun inconvénient à les publier, et qu'on pouvait avouer hautement les vives sympathies, le dévouement éclairé de madame de Tracy pour une famille qui n'est plus sur le trône, mais qui n'en a pas moins donné à la France dix-huit années de paix , de bonheur et de liberté.
Nous voici arrivées à Plombières el insUlléesi dans une maison charmante. Le voyage do Parin ici a été pour moi une suite d'amusements, quoique jen' aime pas changer de place et que je regrette surtout d'avoir quitté ma mère et Nancy. Le seul voyage que j'eusse Tait c'était d'être venue d'An* gleterre sans y avoir jamais été , car je n'avain
^ Ce journal a été écrit en i 808. Madame de Tracy avait
alors dix-huit ans.
que sept mois quand j'arrivai en France. Je ne sais rien de mon pays paternel ; je suis Anglaise, God bless the King! voilà tout.
Notre hôtellerie s'appelle la maison de madame Grillotqui en est le cuisinier, l'intendant, etle pâtissier tout ensemble. Tout est fort propre, très-clair, et la cuisine est un endroit où l'on voudrait passer son temps; il n'y a que l'hôtel de l'Impératrice qui jouisse d'une plus grande réputation.
Notre première journée a été perdue en rangements. Mademoiselle Caroline est malade comme toutes les soubrettes du monde qu'on dérange. Elle soupire à ennuyer en défaisant nos paquets ; je l'ai aidée à mettre tout en place, tandis que madame de Goigny dérangeait tout en voulant se rendre utile. La chambre de madame de Goigny est irèS'Snug et la mienne de même. Le salon est fort gai; trois balcons sur la rue, une salle à manger en bas et les domestiques placés up stairê. Nous avons dtné avec un appétit extraordinaire. Madame Grillot nous a fait servir dix plats pour deux et nous avons goâité à tout; tout était boné
J'ai été fort étonnée ce matin en me réveillant de me trouver établie si loin de la rue Saint-Sébastien! je me suis levée bien vite pour écrire à ma
mère et à Nancy. Gomme je les aime ! Beyond the hUls and far away.
Après déjeuner nous sommes sorties pour aller grimper sur une montagne que madame de Goigiiy connaît, car elle est déjà venue ici avec sa chère Fanny qui aimait tant Plombières, qui voulait, hélas! y revenir et qui partout y a laissé son souvenir comme à Paris, comme à Gonstantinople. Nous nous sommes tant promenées sur cette montagne malgré le soleil qui nous grillait, que nous n*a* viens plus la force de monter l'escalier pour noua déchiffonner avant dîner. Nous avons mangé comme hier et après nous nous sommes assises sur les balcons, d'où nous avons aperçu les belles dames qui passaient en robes légères pour aller au bal public. On nous regardait beaucoup et j'aurais bien mieux aimé aller regarder le bal, mais madame de Goigny ne veut s'amuser d'aucun plaisir mondain. Je me suis donc couchée à dix heures, après avoir écrit à ma sœur.
Ge matin je me suis levée de bonne heure pour me mettre dans l'eau et pour en goâter par eu* riosité. L'eau froide est bonne et l'eau chaude est mauvaise. Rien sur la terre n^est comparable à l'ennui d'être dans une baignoire; on comprend
! presque les gens qui s'y tuent. Après le déjeuner
qui est composé de pâtisseries, de ihé, d'œufs et
i de crème, etc., nous sommes sorties pour gravir
une des montagnes de Plombières. Chemin faisant nous trouvâmes un petit garçon qui ne répondait pas, mais qui entendait. Madame de Coigny lui demanda de nous conduire par un chemin quelconque , et lui donna douze sous , ce qui le rendit le plus riche et le plus obligeant des gamins du pays ; il nous mena par un sentier couvert dans un pré charmant qui conduit à un lieu appelé le Désert et que nous voulions voir. Ce désert est trèspittoresque; il est plein de rochers couverts de mousse, de pins, de bouleaux pleureurs sur le bord de ruisseaux qui se croisent en bouillonnant à travers des pierres, et qui finissent par se réunir pour former une cascade en escalier. Je me suis promenée sur cette cascade de roche en roche, à la grande frayeur de madame de Coigny, et suivie pas à pas par le gamin silcncieui qui n'a pas voulu dire un mot. Ensuite, nous nous sommes assises au pied d'une croix qui est là , et que j'ai ornée d'un gros bouquet de branches et de fleurs des champs. Nous sommes entrées h la papeterie, où nous avons vu faire du
papier à la poôle, à peu près comme on frit des crêpes. Madame de Coigny m'a dit cent jolies choses sur le papier, sur le désert, sur les moines, sur le repos, sur la vie silencieuse, etc.
Le soir, il est venu des visites : madame de N., qui parait avoir besoin des eaux, car elle parle comme on ne parle pas et marche comme on se traîne. Sont venus aussi MM. de Damas, M. de la Vieu ville et M. de Brancas. M. de Damas ne voulait pas parler à madame N. MM. de la Vieuvillc et de Brancas ne disaient rien. Madame de Coigny fuisait la réplique à madame N., qui miaulait des choses connues et sentimentales. On a servi des gftteaux et des écrevisses sur des fleurs. Je suis accoutumée déjà au séjour de Plombières comme si j'y avais demeuré six mois; il me semble que j'avais rêvé ces montagnes, ces cascades, et tous ces jolis sentiers qui ne mènent nulle part et qui vont toujours. Comme on s'habitue vite à tout ce qui est agréable !
M. Martinet, le docteur, vient deux fois par
jour pour bavarder; il raconte toutes sortes de
choses de ses malades. Je m'endors chaque soir
au son d'une musique quelconque , le bal qui
danse en face de nous, un voisin qui joue du violon
6 VOYAGB A PLOMBIÈRES.
f à ravir et un grillon qui crie dans ma cheminée.
Je regrette de n'avoir pas une harpe ou un piano , mais on n'en loue pas. On a dit à madame de Coigny que nous pouvions nous servir de Tunique piano qui est placé h demeure dans le salon commun où nous n'allons pas. Tous les matins je fais une lecture à haute voix, hélas ! pour toute musique. Madame de Goigny me donne des leçons de prononciation 9 de ponctuation et me recommande de faire des notes sur tout ce que je lis et d'écrire tous les jours ce que je pense : c'est une façon de savoir si on est bâte. Je raconte à madame de Çoigny toutes mes lectures anglaises, et elle dit que ces lectures (aidées de Dieu) m'ont donné un esprit original et sain.
Nous avons été ce matin voir le père Vincent , vieillard fort curieux à visiter. Il a bftti sa maison et construit tous les meubles qui sont chez lui , y compris un piano , une horloge , des bottes , des cartons, des costumes, etc., etc.; sa propriété est entourée de pierres grises. C'est la manière de faire les murs en ce pays perdu. Le père Vincent est plein d'esprit et passionné pour la musique; il nous a parlé de M. Handel! j'ai joué Godsave the Kiny sur son petit chaudron , ensuite nous avons
bu de son vin et mangé de son pain. Les paysans sont ici tous bons et honnêtes ; ils n'ont pas l'air de savoir ce que c'est que d'être autrement. Nous sommes rentrées è Plombières par un chemin rapide, plein de pierres roulantes, ce qui nous a fait arriver un peu plus vite que nous ne voulions.
Les maisons de Plombières sont couvertes de petits morceaux de bois coupés carrément. Neuf, cela ressemble à du cuir; vieux, c'est luisant comme de l'ardoise. 11 y a des trottoirs dans la Grand*- Rue, et deux chaises à porteurs à l'usage des riches. Tout le monde à l'air de bonne humeur. La promenade des Dames est belle et froide ; celle de la Filerie est plus jolie et plus gaie. La vue est charmante tout autour de soi, n'importe comment on se tourne. Madame d'E. est venue ce soir; elle est très-maniérée, mais elle affecte la brusquerie, c'est le contraire de madame N.
Vendredi. — Hier, par un soleil brûlant, nous sommes parties avec un guide pour aller à la Feuillée, endroit fort estimé des voyageurs, et d'où l'on a une vue très-étendue. Nous sommes entrées pour nous reposer chex une pauvre veuve qui demeure là, et qui nous a raconté une histoire de ses malheurs trop longue pour être touchante et
surtout pour ôtre rodile. C'est par le bois Joequot, ainsi nommé du nom de son propriétaire , que nous sommes revenues en ville. Ce propriétaire possède aussi l'hôtel de la Tête-d'Or, et ses pcnsionnoires vont se promener dons son bois, quMI a coupé en mille quortiers pour y faire des chemins en tous sens et construire de nombreux cabinets de verdure où Ton se réunit les jours do fostival. On rencontre partout et tous les jours do petites paysannes qui oiïrent aux passants des fleurs et des noisettes dans des ossiettcs fêlées. Toutes pauvres qu'elles sont , elles ottachent leurs fichus avec des épingles d'argent grosses comme des pommes. Le soir, nous avons été nous promener ù la frotche, accompagnécij) de M. de la Vieuvillo, qui n'a cessé de parler politique avec madame de Coigny.
Ce matin, le docteur m'a menée visiter le bain public , où les malades étaient plongés pôle-mMo , hommes et femmes, jeunes et vieux, ce qui est afTreux à voir. Ces figures en robes de laine in< flexible, plongées dans des baignoires de pierre, ressemblent ossez aux figures de marbre des tombeaux, sans en avoir toutefois l'air calme et résipné. A voir cette manière d'être malade on rom-
VOYAGB A PLOMBIÈRES. 9
mun, on se croirait dans un temps de calamité publique, où tout le monde perd le sentiment de sa dignité. Madame de Goigny a pris une médecine violente, ce qui Ta retenue al home et même m bert. J'ai lu sur mon balcon toute la journée y et c'est l'histoire de Louis XII que j'ai choisie. Je préfère ce monarque à celui qui règne aujourd'hui. J'en ai dit mes raisons à madame de Coigny, qui prétend que j'ai tort, et que celui-ci est au-dessus de tous les rois des temps passés. Anicn.
Ce soir, M. de Damas m'a apporté un véritable buiïet lilliputien , taillé dans un petit morceau de bois , et travaillé à la loupe. J'y mettrai mes bagues; j'en ai cinq.
Je n'ai pas pu tenir mon journal au courant depuis avant-hier; j'ai eu trop de lettres à écrire ù ma mère , à mes cousines , à ma tante Sarah , à Ninon, etc., etc. C'est aujourd'hui dimanche; toutes les femmes et toutes les Glles sont venues à la messe, ornées de leurs plus beaux habits , et parlant ce patois qui ressemble à de l'italien. Noos avons été nous promener au bord de l'eau et puis dans un bois sauvage où personne que des vaches ne semble avoir passé avant nous. Nous nous sommes déchirées, et madame de Coigny a été forcée
de se mettre à quatre pattes pour se tirer d'un fouillis où elle s'était aventurée. Rien n'était plus gai et je riais comme une folle. Nous nous sommes assises sur des pierres que la mousse recouvrait depuis une éternité. Puis, au moment où j'espérais déjà que nous étions perdues , nous nous sommes retrouvées sur le chemin d'Épinal. Mous sommes rentrées cuites, brûlées, desséchées, grillées, etc. Le soleil est flamboyant sur ce grand chemin d'Épinal, mais on dit que c'est fort sain; or, ici on ne pense qu'à sa santé, ce qui fait qu'on ne parle que de maladie. MM. de Damas père et fils sont venus ce soir, ainsi que MM. de la Vieuville et de L., un nouveau venu qui est jeune, riche encore plus, doué par conséquent de tous les dons et de tous les moyens de plaire. Madame de Goigny le trouve très-bien; moi, je le trouve très-désagréa* ble. 11 y avait bal ce soir, et toutes les dames s'habillaient à leurs fenêtres ouvertes. Au fait, puisqu'on les voit le jour dans leurs bains , elles n'ont pas besoin de prendre grandes précautions pour cacher le soir les apprêts de leur toilette. Le bruit des violons a été couvert par notre lecture de l'histoire de Pologne, par Rhulière. Gela ne m'amuse guère; je n'aime pas assez les Polonais.
VOYÂGB À PLOMBIÈRES. n
Madame de Goigny tâche de m' inspirer son goâl pour Mockranowski, son admiration pour Radiivill, sa passion pour Braniki, et tant de kiy toujours vaineus, toujours si malheureux , désolés, perdus, rui nés. Le malheur continu finit par désespérer et par rendre durs les témoins qui u*y peuvent rien ; alors, on aime à se dire : c'est leur faute. Or c'est peut être vrai. Moi, je le crois, et cela me soulage.
J'ai dansé en entendant les airs du bal qui est en face de nos fenêtres; je me suis rappelé les jolis pas qu'Abraham m'a montrés; celui surtout dans lequel on allonge le pied droit pour le rejeter en* suite en arrière, me semble ravissant.
Hier nous avons été au Désert, et de là madame de Goigny a voulu monter sur la montagne malgré le vent, les pierres, les ronces et mille diflBcultés. Nous espérions, arrivées au sommet, voir le soleil éclairer tout cela ; mais il n'a pas paru. Alors ma* dame de Goigny a dit : « Eh bien ! ce que nous ve* nous de faire là est l'image de la vie, et c'est asseï triste, n'est-ce pas? » G'était au contraire très«amu* sant, car le brouillard, la pluie et le vent ont aussi leur charme , et le mieux à faire est d'avoir le soleil en soi-même.
Aprc^s dtner, nous avons été au Palais*Royal
de Plombières , c'est-à-dire sous les arcades où il y a des boutiques. M. de Damas nous a promenées avec le docteur Martinet , que nous appelons Robinet, ce qui ne Tempéche pas de soigner fort bien ses malades , car madame de Goigny se rétablit à vue d'œil. Elle a meilleur visage tous les matins , elle dort, mange comme tout le monde et marche bien davantage.
C'était hier la Saint-Louis, j'ai porté dès le matin un bouquet sauvage, mêlé de brins d'if funèbre attachés avec un long ruban noir, à madame de Goigny, qui en a été très-touchée. « Le souvenir de ma Glle, m'at-elle dit, est ainsi attaché à moi maintenant! »
Le temps est rafraîchi ; il a fait un orage et les chemins sont trempés. J'ai été voir les serins de madame Grillot et causer avec eux; ils me connaissent à présent et ne s'effarouchent plus. Il y a chez un voisin un merle qui fait mon envie ; il chante dès cinq heures du matin et encore à six heures du soir. Mais, si je l'achetais, comment Temporterais-je ? c'est impossible, et, toute réflexion faite, il ne faut pas s'y attacher. J'ai des petits sapins qui poussent dans des pots sur mon balcon. Un petit sapin de deux ans a toute la forme
et toute lu tournure cl*un sapin de la taille la plus élevée ; c*est le seul arbre ainsi reconnaissable en venant au monde. J'ai aussi planté de Tavoîne dans des coquilles d'œufs; je les pose sur de la mousse, et c'est une curiosité que nos visiteurs contemplent avec étonnement. J'ai peint des ornements sur ces coquilles d'où sort l'avoine si verte; on a peine à deviner ce que c'est. Nous ne sommes pas sorties aujourd'hui, et, le soir, nous avons eu des vbites, entre autres madame N. , qui va partir pour aller traîner autre part son tranquille ennui. M. de Damas prétend que ces belles dames de l'empire lui affadissent les eaux des Vosges.
Ce matin nous avons été à la promenade des Dames. Cette longue avenue a été plantée et tracée par le roi Stanislas ; c'est encore lui qui a fait construire le grand bain et les arcades. A propos de cela, nous avançons dans l'histoire de Pologne; madame de Coigny se passionne à présent pour Gaétan Sollick , et aussi pour Poniatowski , qui ressemble à Dalvimnr. M. Rhulière fait trop de portraits; c'est du remplissage. Madame de Coigny dit que j'ai tort de trouver celte histoire trop longue , et que c'est là une nécessité de ce genre de littérature.
Amcui !
j U VOYAGB A PLOMBIÈRES.
Hier, après déjeaner, j*ai été me promener à cheval avec M. G. de Damas, qui m'a choisi la bète la plus tranquille de son écurie. Nous sommes allés par les meilleurs chemins , et nous avons parlé anglais. M. de Damas u*a pas voulu me permettre de galoper, moi je n*ai pas voulu trotter, ce qui fait que nous avons été au pas comme des malades. Ma* dame de Goigny est venue sur le chemin d'Épinal au< devant de nous avec M. de la Vieuville. Le soir nous avons eu la visite du curé , qui est venu me demander de quêter dimanche dans Téglise. Je lui ai dit que j'étais protestante; mais le curé et madame de Goigny ont résolu que cela ne faisait rien, ensuite ils ont parlé politique. Le curé est très au courant des affaires publiques, et il s'est un peu querellé avec madame de Goigny. Quant à moi, j'ai été sur le balcon voir les rues de Plombières si claires et ai propres le soir. Le matin , la vue est différente ; on ne voit à toutes les portes que des matelas trempés, des draps mouillés, des éponges, des brosses, des servantes et des balais, etc., etc.
Le soir, nous avons reçu la visite de MM. de Da* mas, qui sont venus pour nous dire adieu. M. Ghar* les s'est chargé d'une lettre pour ma mère, il ira la voir et lui dira que je ne suis plus mince comme
VOYAGE A PLOMBIËRBS. 45
une perche ni pâle comme une ombre ; mais que je prends i'air d'une paysanne en bon état.
Madame d'E. a été malade et nous a apporté sa conversation I car on l*a aidée à monter Fescalier. Elle parle toujours avec madame de Coiguy de l'empereur et de ses deux filles. Il est aussi venu un major , qui a une balle dans le genou qu'il a prise en Allemagne. Ce major est un peu timbré: pour essayer son genou , il s'est mis à tant gambader sur le balcon qu'il a failli le faire croider, ce qui, au reste, n'est pas ici chose sans exemple, car l'impératrice est tombée avec le sien dans la rue il y a quelques années, entraînant avec elle plusieurs des dames qui l'accompagnaient; mais heureusement tout le monde en fut quitte pour la peur. Le major et M. de Damas sont restés tard à se disputer, Tun parlait en gentilhomme d'autrefois, et l'autre avec un peu de rudesse; je crois même qu'il a juré.
Aujourd'hui madame de Coigny a écrit au général. Ces jours-ci, il n'y a pas moyen d'en avoir un mot, elle est tout entière dans l'encrier. Je me suis promenée comme un ours de long en large dans la rue. Le soir, le major est venu et nous a raconté les batailles de cette année. L'empereur
passant dans un endroit où étaient campés des Polonais qui n'avaient rien à manger, les soldats lui crièrent : Papa^ cleba, et l'empereur leur répondit : Ni mn^ ni ma, ce qui charma tout le monde et apaisa la faim. Un autre jour l'empereur, visitant un bivouac de soldats affamés, leur fit donner toutes ses provisions; mais, plus loin, il rencontra un régiment en marche , et comme il demandait a un officier le numéro de son régiment, l'officier répondit : « Le 17** à jeun. » Et puis cette autre réponse : « Quelles provisions avez-vous? » demandait l'empereur en parcourant un cantonnement où l'on manquait de tout. — « Aucune, sire. — De quoi donc vivez-vous? — De dévouement à Votre Majesté. » Toutes ces histoires nous donnèrent de l'appétit, et nous soupftmes de grand cœur avec des perdrix froides et des pommes de terre cuites au four.
Aujourd'hui nous avons élé voir la fontaine du roi Stanislas, madame de Coigny à pied, une canne h In main, moi sur un âne, et une petite fille a Tavant-garde pour nous conduire. La fontaine est située sur le haut d'une montagne » et l'eau jaillit d'un énorme grès à l'ombre d'un énorme chône qui semble sorlir du môme rocher que la source.
Ce lîea a un aspect abandonné et solitaire. L'inscription latine qui ornait la fontaine est à demi effacée, et le bassin est plein d'herbes fines et vertes qui vivent là paisiblement sans être troublées par la propreté des amateurs d'eau claire. Le soir, nous avons été nous asseoir au Palais-Royal. Quelques passants sont venus faire cercle autour de inadame de Coigny, qui a prolongé la conversation jusqu'à 10 heures, heure tardive en cet endroit où l'on se couche avec les poules pour se lever avec les coqs. J'ai été un peu traînante hier, je n'avais le cœur à rien; j'ai emporté le serin de madame Grillot sur mon balcon, où j'ai lu The Lay ofihe last Mivstrdi poème qui vient de paraître en Angleterre. Ce matin , j'ai repris ma lecture dés mon réveil. Il y a des choses trés-vraies et des descriptions très-belles dans cette poésie un peu longue qui imite les anciennes ballades de Yonder days and former times. C'est tout à l'honneur de r Ecosse, et madame de Coigny m'a demandé de lui en traduire quelques passages.
Aujourd'hui j'ai reçu une lettre de ma sœur, qui s'amuse beaucoup. Madame de Coigny a eu des nouvelles de sa cousine , qui lui écrit cent mille folies et lui roconle une soirée chez Gérard, où
chacun était costumé » déguisé et défiguré , ditelle, et tout cela pour être mieut. Ceux qui sont laids se font plus laids qu'ils n'étaient naturellement, et c'est sous cet aspect qu'ils restent gravés dans la mémoire de leurs ennemis. Mesdames de B. étaient en déesses et Talma en chasseur poudré. Madame A. ajoute qu'on aime à faire voir ce qu'on ne montre pas tous les jours ; ainsi , les hommes ôtent leurs cravates et les femmes mettent des ju-* pons très-courts.
Après déjeuner nous avons été à Lagrange- Ghabrag par un chemin charmant, et nous sommes revenues par un autre encore plus charmant à travers des prés, des ruisseaux, des fontaines et des sentiers verdoyants qui se multiplient à l'infini. Faire trois lieues à pied , cela appelle le sommeil et ouvre l'appétit; aussi nous avons mangé comme des ogres. Madame de Goigny n'en finissait pas et disait : C'est bien vrai que l'appétit vient en mangeant. Moi, j'ai dit au contraire : Rien ne l'ôte plus que de manger. Elle m'a répondu : Bravo ! Làdessus, je vais me coucher pleine d'orgueil et de satisfaction.
Aujourd'hui, samedi, il a plu et nous sommes restées at home. Madame de Coigny a inventé des
^ A ri-^wniKRBS.
'fO'^ ^^^^ ^'a demandé de lu» de»»'
iecac^*^*' ' tte devise autour : /?r-o/ôn KntBi"^ '"^ffLt po«r elle et son chagrin. "'"' !^/^» -^^^L moi; c'est une heri«.n« i
l^r»^' **^. Vut» V,\ain rat.
*' c pot^^-****: ^ «^e le vais quêter dan. «ne é, 'C' *^"^r*;i sur. U aise, car j'aime les c. lom''^ ^ ^^ les les moines, les images t!t^^'^"* f otS .aints. Quand j'avai,
Xa> ^' ae» als entourés de poupées
éia\et*
«a«enn«- ^e matin, le major m a er
î>^ V K««auet de fleurs rares venues d ^^ *^<est%enu «e chercher pour me don»
naî. «* *' ,t r des mains affreuses, nôtres se ^3tte» e»'* ^ déBgurées par la guerre. J ai ^e«'*'''' 1 et iV. reçu beaucoup d'argent ; rvec «^"^'^^..f^ «arouisedelaK., entrée da ^\ue ^'^^^'^*''" X I porteurs (d'où elle ent
20 VOYAGE A PLOMBIÈBES.
elle est pea polio et pns charitoblu. [,o curé a été trôs-content de moi, it prétend qu'il faut me convertir. Madame de Coigny m'a fait manger b déjeuner des grenonilles dans un pâté. Je ne savais ce que c'était et cependant j'oi trouvé cein mouvais; je no pouvais comprendre ces petits os, je craignais que ce ne fût des oi^eoux dont je ne veux jamais manger, parce que cela me Tait trop de poinc. Madame de Coignym'o tirée d'embarriis,ct fout préjugé anglais ù part , je trouve les grenouilles un pauvre manger, gluant, mollasse et fade. Après déjeuner nous ovons lu un peu des souvenirs de madame de Gcnlîs, et à trois heures nous sommes ollécs ù la moison de Itemy, d'où nous avons aperçu uno nombreuse partie allant faire un dîner champêtre. Il y avait des messieurs et des dames, des Anes chargés de paniers et des esclaves qui portaient du vin. J'ourais aimé h me joindre A cctic caravane, mais madame de Coigny ne veut pas s'arauscr. Nous [ivons péniblement grimpé jusqu'au haut du chemin [le Luxeuil; l'atmosphère était lourde et pesante, et nous étions de même. Madame de Coigny disait : • C'est le temps qui nous fait ce que nous sommes ; il nous faut le soleil et l'air pur pour être dans notre valeur. On devrait dire (i ses amis : Quel
temps fait-il chez vous? c^est aa reste ce qu'on de* mande tout de suite chaque matin en se réveillant. » Nous avons parlé du démon, tout en nous reposant au haut de ce chemin ; madame de Goigny en a peur le soir, elle y croit tout à fait; moi, pas beaucoup, et j*en suis fâchée , a cause de Milton qui le fait si beau, si triste et si fier.
J'ai été réveillée ce matin par le son d'une cornemuse, dont jouait un Auvergnat voyageant au loin avec une boUe de dentelles. Je commence h m' ennuyer de n'avoir ni piano, ni harpe, ni guitare , ni même une serinette ! rien ! je lis ou je travaille quand madame de Coigny écrit. Ce matin c'était son courrier d'outre-mer, elle m'a demandé des vers anglais pour amuser le duc do Bedford. Nous avions trouvé de grands millepertuis dans un lieu écarté, et je lui ai donné les vers de Gray , qui parlent de ces fleurs sauvages nées u to waste their fragrance in the désert air. »
Je n'ai pas de lettre de ma mère; cela me tourmente. Je n'aurais pas de courage contre l'in* quiétude qui me viendrait de maman ou de Nancy ; je leur ai écrit un petit volume pour me plaindre.
Nous avons été nous promener après la pluie sur la montagne couverte de grès qui forment un
escalier. Il y avait des buveurs d'eau dans les prés au-dessous qui nous regardaient comme si nous étions des chèvres. Chemin faisant j'ai brouté des mûres et cueilli du chèvrefeuille et a sweet brtar. En descendant, madame de Coigny est tombée plu* sieurs fois, mais maintenant elle y est accoutumée. Après dîner nous avons été voir dorer du papier avec le major et M. de Damas, qui part demain seulement , et qui portera à maman mon volume de lettres ; il lui dira comme je suis brûlée du soleil. Nous avons passé le reste de la soirée en Pologne avec M. Rulhières, qui n'en finit pas. Madame de Coigny est folle des princes Pulawski; je les aime aussi, mais je trouve toujours que les personnages n'ont pas l'air vrais et ne sont pas touchants comme le Falkland des rébellions de Clarendon.
Madame de Coigny a pris une douche ce matin, et moi, un verre d'eau ; ensuite, nous avons été faire une promenade qui n'avait pas le sens commun. Nous avons rencontré madame d'E. assise à l'ombre, et nous avons causé avec elle; elle a parlé de ses filles : elle a dit qu'une des deux était faite à ravir et que l'autre avait besoin au bal de quelques jupons de dessous pour être à son avantage. Elle
va marier l'autre bientôt. J'ai fait une guirlande de feuilles diverses que j'ai attachée à la croix en rentrant en ville; nous nous sommes assises auprès de la croix et j'ai écrit dessus avec le crayon de madame de Coigny, qui écrit à chaque instant ce qui lui vient dans l'esprit » ces phrases rimées ou non qu'elle a inventées :
Passants , qui d*un air distrait regardez cette croix Entourée de nos fleurs, Arrosée de nos pleurs , Donnez un soupir à mes larmes.
Après dîner, nous avons été dans la boutique du libraire, qui n'a que des romans. Nous avons eu ensuite la visite de M, et madame de T. et de M. de la Vieuville, de retour de son excursion dans les Vosges. Madame de T.., a toujours parlé ; elle est très-drôle et porte un costume de bergère avec beaucoup de rouge et de rubans. Son mari ne dit rien.
Madame de Coigny a reçu une charmante lettre de M. de Narbonne. Elle contient des choses ai* mables pour moi. 11 engage madame de Coigny à ne pas me laisser marcher sur les cailloux pour ne pas gâter mes pieds, qui sont, dit-il, une merveille.
Il assure que M. de Laval en parle tous les soirs chez madame de Laval. Me voilà bien fière ! Qu'on dise que les Anglaises ont des pieds comme des limandes de la plus grosse espèce !
Chaque joar ici on découvre quelque endroit plus charmant que là veille. Ce matin, nous sommes parties comme de coutume, emportant un couteau, du pain et des sous en quantité suffisante pour faire des heureux et recevoir des bénédictions en passant, plaisir dont on peut goûter ici le bonheur à peu de frais. Nous avons donc trouvé un petit chemin nouveau qui nous a conduites dans un grand pré plein de faucheurs sauvages qui mangeaient dans un grand plat de bois. Madame de Goigny leur a dit toutes sortes de jolies choses, et nous avons conti* nué notre promenade , dont la description pourrait durer toute la nuit ; mais je m'endors, car ce soir nous avons flftné deux heures. Nous sommes allées à la croix , où nous avons trouvé la petite fille si jolie, qui a des yeux bleus et noirs comme le gé-* néral S... Si sa petite Fanny lui ressemble, nous regretterons encore davantage sa pauvre mère, qui ne la reverra plus. Hélas ! hélas I
Gomme la vie est calme et uniforme à Plom-* bières et comme Ton s'y rétablit promptement!
Nous ne reconnaissons pins les malades. Si jamais j*arrive à la vieillesse , je reviendrai ici dans cinquante ans. On n*a qu'une contrariété, c'est d'entendre le matin les gamins crier à tue léte dès le point du jour, et puis le soir d'entendre le couvre* feu, usage conservé en ce pays.
J'ai de bonnes nouvelles de ma mère, qui va bien.
Nous avons vu passer ce matin un enterrement; les prêtres chantaient en marchant, et le corbillard était couvert d'un drap bleu-clair. Cela était bien triste , bien plus triste qu'à Paris, où tout a l'air brusque et mondain, même les enterrements. Le soir, il est venu deux grands juifs qui ont vendu à madame de Goigny une partie de leurs marchandises presque pour rien ; sans doute ils les auront volées , et c'est pour s'en débarrasser qu'ils ont laissé toutes ces choses à de tels prix. Madame de Goigny a bien recommandé de fermer les balcons avec soin, de crainte que les juifs ne fussent tentés de rentrer par là pour reprendre ce qu'ils nous avaient vendu.
Ge matin nous avons été , par une chaleur ex* trême, à travers champs et par le chemin le plus long, au val d'Ajol. G'est un superbe vallon qui a
16 VOYAGE A PLOMfil&RBS.
sept lieaes de cjrconférenco , et qui est semé d'orbres et de petites maisons d'une ravissonte propreté. L'église du village est charmante et très-ancienne. Il est traversé par un ruisseau orné d'un pont romain, composé de cinq énormes pierres d'une belle couleur, et qui ont l'air d'être vieilles comme Romulus. Il y avait jadis en ce pays un homme célèbre qui s'appelait comme le village, Val d'Ajol, et qui remettait tous les membres qu'on se brisait pour l'aller voir, car le chemin qui conduisait chez lui est encore un véritable casse-cou. En an mot, il avait le talent de remettre les os en place avec une facilité surprenante et sans faire sonQHr. Cet homme est mort , mais il a laissé une foule d'héritiers qui possèdent son secret. Nous sommes rentrées très-tard, et nous avons dtné de même; on était en peine de nous et tout était brûlé à la cuisine. Après le dtner, le major est arrivé apportant des livres, des confitures , des gâteaux ; il est plus ennuyeux que jamais, et je me moque de lui, mais cela semble lui plaire ; il m'appelle la Hère Albion, et il nous a raconté une Foule de bêtises. M. de T. . . est venu en prendre sa part.
Nons étions si Fatiguées ce matin que nous avons négligé la promenade ; nous sommes restées à l'en-
trée du Désert. Eq portant dos fleurs à la croix do pierre , j'ai trouvé des vers ou réponse à Tinscription de madame de Goigny. Ces vers sont signés Brichambeau. Ce monsieur est Taide de camp d'un vieux général. 11 est venu à Plombières pour une blessure au bras qu'il guérit ici comme on guérit de tout. 11 ne voit personne, parce qu'il habile avec une demoiselle que personne ne voit. Madame de Goigny a été très-touchée des vers qui font allusion à la mort de Fanny. Elle a écrit au bas : « Ah! que vous savei bien le chemin de mon cœur ! n
Le soir nous sommes restées sur le balcon , où le médecin est venu nous montrer sa face avec un œil aussi noir qu'un œuf frit et sa joue tout enflée d'une chute qu'il a faite. Gela compose un ensemble à faire rire ou pleurer, suivant les sentiments qu'on éprouve pour lui. Il est bien heureux d'en être quitte à si bon marché, car il a roulé , lui et son cheval, du haut en bas d'un chemin escarpé. G' est ce qui arrive assez souvent dans ce pays, où tous les chemins sont pierreux.
Ce matin le major est venu assister à notre déjeuner; il voulait nous accompagner à la promenade , mais madame de Goigny lui a dit qu'elle ne
s'en souciait pas. Nous avons été dans un bois par le chemin d'Ëpinal, et là nous avons vu des arbres extrêmement curieux. Un paysan qui se trouvait la nous en a montré un qui passe pour avoir trois cents ans : il surpasse en hauteur et en gros* seur tous les autres, et il est bien conservé pour son Age. Il y en a d'autres qui ressemblent à des crocodiles et qui offrent des bancs naturels où Ton est assis comme dans des fauteuils. Toutes ces for* mes bizarres viennent de ce que ces pauvres arbres sont torturés dans leur jeunesse pour servir de clôture, et alors ils poussent comme ils peuvent et se tortillent dans tous les sens. Je suis sûre que cela leur fait mal et qu'ils respirent difficilement. Madame de Goigny m'a dit que c'était peut-être vrai et que ces arbres avaient l'air d'être les arbres généalogiques des anciens souverains de ces contrées. Gela nous a fait de la peine , et nous regardions avec plaisir le vieux chêne échappé à cette cruelle éducation.
Hier, nous sommes parties dès le matin avecM.de la Yieuville et le major, en char-à-bancs, pour aller voir la forêt de sapins , qui est à trois lieues d'ici. La pluie nous a empêchés de diner sur l'herbe, mais non pas de nous promener sous les arbres
verU et tristes qui offrent une couverture épaisse, où Ton est à l'abri de l'eau comme du soleil; mais décidément, c'est trop noir. La pluie ayant cessé, nous avons pu descendre, comme dans une cave, au fond d*une vallée, pour voir un petit lac au bord duquel sont les ruines d'une ancienne abbaye, qui s'appelle Érival, et dont les moines avaient bien choisi l'emplacement , pour venir là , loin du bruit et du mouvement, oublier le monde et ses vanités. Jamais je n'ai rien vu de plus silencieux ni de plus triste que ces vieux murs couverts de ronces , au milieu de cette forêt noire, et cependant, je comprends t[u'on puisse vivre dans de tels endroits et même s'y plaire. Nous avons mangé un diner froid dans un cabaret , et nous sommes rentrées à Plombières avec la pluie, et un peu brisées par les cahots du char-à-bancs.
Ce malin, la pluie a continué, et madame de Coi* gny a passé sa matinée à écrire. Moi, je suis allée visiter le merle du voisin avec un parasol qui me sert de parapluie. J'ai donné de la salade au merie, qui me connaît et saute partout dans sa cage aussitôt qu'il m'aperçoit. Je l'aime, ce pauvre merle! je le regretterai! En rentrant, j'ai lu Pilyrim'» pro~ (jresSy ce livre que ma mère m'a donné et qu'elle
aime tant; c'est uq livre bien bon et bien curieux. 11 amuse madame de Goigny, qui est dévote^ mais autrement que ma mère. Je lui en lis quelquefois ou en anglais ou en français^ car c'est un livre qu'on peut toujours recommencer. Il présente une ingé* nieuse allégorie des progrès que peut faire un pè* lerin chrétien à travers les misères humaines ; et plus on le relit, mieux on le comprend.
Nous arrivons à la 6n de l'histoire de Pologne, ce n'est pas une allégorie , cela l Ah I qu'ils sont malheureux I toujours plus et jamais moins. Le portrait du roi de Prusse est charmant.
Madame de Goigny a reçu un gros paquet du général S. ; il va revenir, et elle dit qu'elle souf* fre déjà du bonheur dont elle va jouir en revoyant ses fils revenir sans sa fille, dont ils ne rapportent qu'une tige. Le soir, il est venu des visiteurs, et le temps continue à se griser, c'est-à-dire qu'il pleut toujours.
Ce matin, nous avons fini l'histoire de Pologne, ouf! Madame de Goigny dit que c'est fort bon de lire de temps en temps des ouvrages ennuyeux. J'ai été à la cuisine manger du miel en gâteaux, la cire est aussi bonne que le miel. Nous avons été avant dtner nous promener vers la commune de Ruaux,
TOTAOB A PLOMBIÈRES. 31
et nous sommes entrées an cimelière de Plombières , qui est na et sans ombrage ; nous nous y sommes assises pour nous y reposer en passant. ÏjQ soir, j'ai lu T histoire de Jeannot et Colin. Madame de Coigny trouve cela charmant ; moi , cela ne me charme pas trop : madame de Coigny trouve que j'ai encore tort. J'aime mieux les auteurs anglais que les auteurs français, voilà tout.
Dimanche, nous avons été à la messe. J'ai lu dans un English prayer book^ et je ne pense pas avoir commis de sacrilège. Il y avait peu de monde ; on Tait des parties qui commencent à huit heures du ma* tin et qui font oublier le service divin. Nous avons été nous promener après déjeuner, nous avons fait mille tours dans un bois , nous nous sommes per-* duesy et tout d'un coup nous avons retrouvé l'endroit par où nous étions entrées dans le taillis. C'était fêle h Plombières, et on s'en apercevait au vacarme de trente jeux de quilles pour lesquels on se sert de boules gigantesques. Le soir, nous avons été voir madame de T., qui est malade et qui avait fait allumer du feu, ce qui fait toujours plaisir à voir même dans l'été. Madame de T. est très-drôle à entendre causer; elle a toujours mille choses à nous dire^ et madame de
(^oigny, qui s'en amuse beaucoup, T empêche de jamais Gm'r.
Hier, nous avons été à la papeterie acheter du papier. Dans la journée j'ai fait des dessins à l'encre en me servant de plumes que madame de Goigny m'a taillées avec des ciseaux, faute de canif; elles vont très-bien , et comme je n'ai ni couleurs ni pinceaux, je compte me livrer au dessin a la plume, cela me servira toujours , et j'ai commencé par copier des feuilles de sycomore. Le soir^ nous avons été voir le bal à travers les portes ouvertes. Il me semble que je ne sais plus danser à présent, je ne sais plus que grimper les montagnes; madame de Coigny dit qu'elle a appris à les dégringoler. En rentrant, nous avons commencé Mademoiselle de Clermont; je trouve cela charmant et je suis désolée que Chantilly soit démoli. Madame de Coi* gny dit que cette petite histoire est une perie, et je trouve pour le coup qu'elle a bien raison; cela m'intéresse plus que les Polonais et que Jeannot. Le major est venu nous interrompre, il a dit en en* trant : u Je vous dérange, saprebleu! — Oui, a répondu madame de Coigny, mais c'est égal , vous vous en irez après. »
Ce matin , nous avons été nous promener sur
le chemin de Remiremont ; nous sommes descendues vers un moulin dont j'aimerais à être la meunière ; l'eau est si claire qu'elle a l'air d'être doublée de satin vert , tant elle réfléchit avec nellelé les arbres qui entourent le moulin. Tout auprès il y a une pierre énorme toute couverte de mousse et qui a l'air d'être le tombeau d'un géant. Au bord de l'eau croissaient des champignons rouges que madame de Goigny prenait pour des homards, puis nous avons réfléchi que les homards ne sont rouges que lorsqu'ils sont bouillis. Nous avons ri comme des folles de cette idée de homards et de champignons, d'histoire naturelle et de botanique. Le meunier, couvert de farine, est venu voir pour-* quoi nous faisions ce bruit. Il n'a rien compris à ce que madame de Coigny lui a dit; moi, je n'ai pu que lui rire au nez encore plus fort. Nous sommes rentrées enchantées et apportant un énorme fagot de fleurs, de quoi nourrir trois vaches si j'en avais. — - En aurai-je jamais, des vaches à moi? Pourquoi pas, si j'ai des prés? Madame de Goigny dit que j'aurai ce que je voudrai parce que je n'ai envie de rien.
So may it be, God^s mil be done.
Lo soir, nous avons eu un nouvel arrivant, M. do Détisy, qui est venu voir sa belle-mère, madame d'E. Je l'ai trouvé très-bien; madame de Coigny dit qu'il est ennuyeux parce qu'il ne parle pas, et elle veut qu'on parle , c'est sa manière de connaître les gens. Madame de. Coigny met tout son esprit à stimuler celui des autres, et c'est pour cela, bien sûr, qu'on aime tant à causer avec elle, cor elle vous fait valoir tant qu'elle veut.
Ce matin, madame do T. s'est promenée à pied ovcc son rouge et ses plumes défrisées; elle marche en avant, M. de Chavanat la suit un livre à la main, et M. de T. suit M. de Chavanat en faisant de la tapisserie au gros point. Le soir, nous avons achevé Mademoiselle de C'/armont, j'ai pleuré une heure durant, et madame de Coigny me disait : u Mais tout cela n'est pas vrai. » Qu'est-ce que cela fait, lui ai-je répondu, si cela en a l'air? Elle s'est mise à lire son livre de messe, comme toujours, avant do se coucher, et, pendant ce temps, je dessine à la plume, je fais dos branches d'acacia et des feuilles de fenouil.
Ce matin , par un temps modeste, sans vent ni soleil (que je préfère au grand soleil qui enchante madame de Coigny, parce qu'elle n'a jamais
VOYAGE A PLOMBlÈllES. 35
assez chaud) , ce matin donc , nous avons fait une promenade sans but, et nous sommes rentrées sans ayoir fait de découvertes. Le soir, nous avons commencé l'histoire de Suède, je n'en pense rien encore, et je vais me coucher.
Nous sommes sorties de bonne heure ce matin pour aller voir la maison de Bon- Jean , fermier des environs, qui est dans sa propriété, dont il lire bon parti. Par exemple, il nous a vendu pour 10 sous de feuilles de lierre dont un vieux mur était couvert, et puis il nous a offert de l'eau de son puits , ce que nous avons refusé pour aller à quelques pas de là boire à pleines mains à l'abreuvoir d'un ruisseau; nous nous sommes un peu perdues en revenant. Madame de Goigny n'a pas voulu traverser une rivière dont on voyait le fond , elle a préféré se fourrer dans un taillis pour gagner le chemin de Remiremont, et nous y avons laissé, à travers les ronces et les branches , la moitié de nos vêtements ; nous sommes arrivées en loques. Le soir , notre ignorance en géographie a fait les frais de la conversation avec le major et madame de Goigny, qui ne lui répond presque jamais et ne le regarde pas davantage, tandis qu'il ne cesse de lui parler à torl et à travers. On nous a apporté des oiseaux peints
sur corton, c*est-ii-cliro que ce sont les plumes de CCS pauvres oiseaux qui sont collées sur carton et arrangées de manière à représenter leur forme comme s'ils étaient vivants. M. de Bétisy m'a envoyé deux bouvreuils représentés de la sorte, et le major m'a donné un nid peint avec des petits emplumés dedans, ce qui me fend le cœur. Madame de Goigny ne peut pas me dire cette fois , comme pour l'histoire de Mademoiselle de Clermont : » Ce n'est pas vrai. »
Nous avançons dans l'histoire bien véritable de Gustave Yasa; cela m'intéresse beaucoup. De mon côté| et en particulier, je lis de l'anglais tous les malins. J'étudie Camp, et son petit poCme de la Rose après l'orage est une jolie pensée. Quand ses poésies sont étendues, elles tombent dans l'ennuyeux, car il y a peu d'idées pour beaucoup de mots. J'aide à madame de Goigny a finir ses petites bandes de tapisserie; elle dit qu'il n'y a plus à présent d'autres fleurs pour elle dans le monde que celles qu^elle fait à l'aiguille; mais que le monde est tout plein devant moi de véritables fleurs.
Nous avons été voir la source du ruisseau Saint* Antoine , qui forme plus de vingt cascades toutes plus jolies les uuc!9 que les autres. Il n'y a per-
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3S VOYAGE Â PLOMBIÈUËS.
partent , et nous ne les regretterons pas beaucoup ; la beauté du pays nous suffît.
Nous avons commencé les Révolutions romaines de l'abbé de Yertot; cela me plaît , mais je n'aime pas les Romains; madame de Goigny prétend que c'est Torgueil natif anglais qui me rend si difficile pour les autres peuples 1 C'est à mou insu, ce me semble, et si c'est natif, qu'y faire?
Ce matin , nous sommes allées à la Corvette , et nous avons bu pour six sous de vinaigre qu'un chrétien nous a vendu pour du vin. Nous sommes revenues côte à côte avec une bergère qui nous a raconté son histoifCi car madame de Coigny demande à tous ceux qu'elle rencontre : Qui étes-vous? d'où vene2-*Vous? que faites-vous? que pensez-vous? Cela amuse presque tout le monde de répondre, il n'y a que les gens d'Un détestable caractère qui lui tournent le dos d'un air choqué.
Nous sommes jusqu'au cou dans les Révolutions romaines et nous ne pensons plus qu'aux gralids événements qui ont occupé le monde longtetnps avant F empereur^ ses guerresi des armées et ses victoires. Tous ces grands hommes d'autrefois me font trouver petits nos visiteurs du crû, et le major û9 ressemble guère à Coriolau.
VOYAGE A PLOMBIÈRES. 3il
M. de Sorans est arrivé hier pour voir sa sœar qai est assez malade. Il a la figure si propre qu'elle a Tair d'être vernie; il est soigné, peigné, rasé comme on ne Test pas ici, où chacun ne se lave que par maladie et ne se frise que le dimanche.
Nous avons été ce matin , sans le savoir ni le vouloir, chez le père Vincent , où il y avait noce d'une petite-fille avec un petit-neveu; nous avons mangé des quiches et bu du vin. Nous avons vu valser ces paysans des Vosges, et leur valse est parfaitement ridicule , car ils ne se tournent pas assez, ils ne font qu'un quart de rond.
Le major est parti, et certes, j'en suis bien aise, il m'ennuyait , et madame de Goigny avoue que pour elle il était assommant. J'ai acheté de grosses étoffes pour me faire un costume comme celui des paysannes sauvages de ce pays. La noce d'hier est venue ce matin se promener dans la ville, j'ai été encore la voir valser. La mariée portait à son côté une énorme relique, attachée par une chaîne d'argent; ce qui ne Tempéchait pas d'avoir l'air parfaitement misérable. Nous avons vu nos voisins partir en espèce de charrette pour aller au val d'Ajol^ bien sûr, ils arriveront cassés et ce sera très-heureux pour les raccommodeurs d'os rompus qui
font la célébrité de ce liea. Nous avons admiré la marquise de la Rivière, d'Escarbagnas, de Falbalas, etc., vraie caricature du temps de Clodion, qui passe roide avec tous ses jupons empesés, précédée de son chien et suivie de son laquais; elle ne salue que les gens de l'ancien régime et se détourne de tout ce qui tient à T empereur comme si c'était des crapauds. Nous nous sommes promenées au hasard et nous avons rencontré un jeune homme porteur d'une très-longue barbe très-noire et d'un habit tout usé; il meurt de faim, lui, sa femme et sept enfants, nous a-t-il dit. Madame de Coigny lui a donné toute sa monnaie et moi tout le pain que j'emporte toujours dans un panier qui me sert aussi à rapporter de la mousse , des fleurs et des cailloux. Le soir nous avons été visiter madame de T... ., qui est toujours au lit; elle était entourée de ces trois messieurs qui faisaient un whist avec
un mort. Madame de T a relevé tous mes
cheveux qui pendent trop bas, dit-elle, sur mon cou, mais je me trouve affreuse sans mes oreilles de chien blondes et bouclées ; quand tout cela est rislevé sur ma télé, j'ai un air hardi qui fait mal h voir. Ces trois messieurs ont dit qu'ils aimaient mieux mes cheveux au naturel. Nous avons lu This-
toire de Camille au siège de Yeles avant do rentrer dans nos chambres.
Ce matin, pendant qae nous étions à déjeuner, nous avons entendu claquer des fouets de poste et passer une voiture ; cinq minutes après nous avons vu entrer M. Greflulhe, qui arrivait de Langres tout exprès pour nous voir. 11 mourait de faim, de soif et de fatigue, après avoir été cahoté au grand galop des chevaux qui allaient comme le vent sur les chemins pierreux. 11 a raconté toutes les nouvelles politiques, et au détriment de l'empereur, que madame de Coigny défendait toujours. Ensuite nous avons été nous promener; M. Grefliilhe était d'une gaieté folle et excellente; il a dit que, si nous voulions passer Thiver ici, il resterait avec nous et ferait venir des livres et des chevaux. 11 n'a pas \ oulu nous laisser lire les choses romaines , après dîner, ni en lire lui-même : il aime mieux causer et nous avons veillé jusqu'à onze heures.
Hier, la pluie nous a privées de sortir. M. Greffulhe a dit que cela lui était égal ; nous avons pu cependant le mener h la forge avant dîner et voir le Palais-Royal; le soir il a recommencé la politique anti-impériale et madame de Coigny s'est encore fâchée. Après avoir regardé mes pauvres dessins à
41 VOYAGB A PLOMBIÈRES.
la plume, il est allé dans son hôtel noe chercher des crayons et du papier anglais; demain je lui dessinerai une herbe quelconque.
Hier, nous avons été tout le jour en courses. Nous avons mené notre visiteur à la ferme Jacquet, où l'on abattait des noix; nous en avons mangé et emporté. Ensuite , nous l'avons mené à la croix et au Désert, A dîner on a servi une quiche chaude avee une fève cachée dedans; la fôvo m'est échue et je n'ai pas voulu prendre de roi : j'aime bien M. Greflulhe, mais il est trop gros pour être un roi selon mon goût , et puis il n'a été à aucune bataille, et c'est vraiment ridicule. Le soir, nous avons ri comme des folles, et madame de Coigny lui a assuré que nous étions toujours aussi aimablés que cela. Il a dit que cela lui tournait la lôtc, et madame de Coigny lui a répondu qu'il y avait bien de quoi. Il a raconté à madame de Coigny
des histoires sur madame de 6 , madame de
C , madame du M..., etc., et enfin sur tout le
monde; il a parlé aussi de la princesse P ,
qu'il déteste. Mais vous n* aimez donc pas les camées antiques? lui a dit madame de Coigny. — Il m'a donné The wild Irish girlj roman que vient de publier une Irlandaise, et puis aussi une petite édi-
tion de BasselaSy avec des gravures cbarmanlcs. Il m'a dit qu'il voudrait m'offrir tout ce qu'il y a sur la terre. Dans ce moment, je ne désire rieq que le meilleur piano d'Érard.
Ce matin nous avons fait une énorme prome* nade. Nous avons traversé des prés immenses où nous nous sommes embourbés. Pour en sortir plus vite il nous a fallu grimper une espèce de rocher ; madame de Goigny tombait toujours, et alors M.Gref* fulhe a tendu sa canne en se tenant h un arbre, il a ainsi hissé madame de Coîgny. Moi, j'étais audessus, riant de ce coup d'œil qui ressemblait à bi scène du déluge de Girodet; cette idée nous a beaucoup égayés. 11 a fallu faire un long détour pour revenir è Plombières. M. Greffulhe est bien étonné de nos promenades; il n'avait pas idée do cette passion pour les lieux les plus inconnus et les moins frayés par les humains. Nous avons mangé comme des loups : M. Greflulhe trouve nos dîners excellents et servis très-chauds ; il est gourmand , et il n'y a pas de mal à cela. Le soir, madame
de Bétisy est venue ainsi que M. I) , qui con*
natt le général S ; il n'a pas d'autre qualité.
Hier il a pli} et je n'ai pas pu écrire a ma mère, car M. Greflulhe ne nous quitte pas : il mange avec
nous, se promène avec nous, cause toute la journée et nous en)péche de lire ; mais il va partir demain et alors nous reprendrons les Révolutions romaines sans distraction. Nous avons veillé jusqu'après li heures. Notre visiteur ne pouvait s'en aller; il dit qu'eu nous attendant à Paris il va s'ennuyer partout et avec tout le monde.
Ce matin M. GreQuIhe est parti après déjeuner pour avoir la douceur de nous faire ses adieux la bouche pleine de quiches chaudes, lui a dit madame de Goigny. 11 a demandé la permission de nous embrasser, et puis il est monté dans sa calèche, que nous avons suivie des yeux sur la route d'Épinal. Nous regrettons notre visiteur, qui est parfaitement bon et facile de caractère. Madame de Goigny lui pardonnait presque de dire que toute cette gloire de l'empereur ne servirait qu'à la ruine de la France, et moi je commençais à le trouver moins gros.
Nous sommes rentrées ce soir dans le siège de Yeïes avec Camille, et puis nous avons admiré Manlius, les Gracques et tutti quanti; mais je ne puis aimer ces gens qui, par vertu, tuent ceux qu'ils chérissent. Malgré la pureté de leurs intentions, je m'intéresse peu h ces grands carac*
VOYAGE A PLOMBltDRES. 45
lères qai ont révolutionné le monde et agité toute la terre.
La pluie nous a privées de sortir ce malin ; elle tombe sans relAche. Nous avons écrit des lettres et nous en avons reçu. Maman et Nancy vont bien. Ma sœur est partie pour le Midi , ce qui ne Ta* muse pas beaucoup.
Madame de Coigny, qui a le goût de voyager, veut aller voir la chute du Rhin, et, ce soir, elle
a parlé à M. de T de ce projet; mais M. de
T , qui est fort (en géographie), a démontré
à madame de Coigny, qui ne Test pas autant, qu'il y avait cinquante lieues d*ici à la chute du Rhin, au lieu de dix, comme nous Tespérions, et que ce serait trop long pour y aller dans le charà*bancs de Jean de TOurs, qui ne vaut rien, qui casse à tout moment et dont le cheval n'a que le souffle. Le soir, nous avons fini les Bévolutions romaines.
J'ai fait une caricature sur une marchande de modes venue ici pour la saison, qui portait un chapeau à plumes sous le bras et des bagues i^ tous les doigts. Cette image a été regardée par la suivante mademoiselle Caroline, qui Ta montrée à madame Grillot, et celle ci à M de Rrichambenu,
qui y a ajouté des vers à l'auteur de ce portrait :
D'un sot qu'avec esprit les grâces ont berné , qui ne lui paratt pas à plaindre ,
Puisque vers lui mes beaux yeui ont tourné.
J'ai emporté l'image et les vers.
Hier, l'auteur des vers s'est fait annoncer chez madame de Goigny pour lui offrir ses services et faire ses commissions à Paris, où il va. Il y avait longtemps qu'il désirait entrer ici, et nous l'avons trouvé si charmant que madame de Goigny a regretté de ne pas l'avoir reçu plus tôt; il est un peu fat pourtant , mais cela ne lui va pas mal ; il
ressemble à madame D , avec l'œil moins
hardi, quoiqu'il passe, dit madame de Goigny, pour Tétre tout autant.
Nous avons été nous promener le matin par la jolie chaussée, et, le soir, voir madame de T..., moi avec mon costume de paysanne, qui l'a enchantée ainsi que ces trois messieurs et le médecin qui se trouvait là. A notre heure accoutumée, nous sommes rentrées at home et nous
avons commencé Zadig. Voltaire et l'empereur se disputent le ccear de madame de Goigny.
Ce matin , j'ai reçu à mou réveil des vers de M. de Brichambeau, qui arrive en partant. Il me dit, en me faisant ses adieui, qu'un homme illustre, appelé comme moi, a découvert l'attraction, mais qu'il y en a bien autrement dans mon regard que dans toute la science de mon grand* oncle, etc....
Nous avons passé toute notre journée à grimper; nous sommes entrées dans un pré rempli de pensées jaunes : c'est une variété que je ne connaissais pas. Il a fallu franchir des tas de pierres pour sortir de ce pré; ensuite, nous avons gravi une petite montagne, où nous avons trouvé un pommier sauvage en fleurs^ et, en entrant en ville, nous avons encore grimpé pour voir la croii où sont nos saintes écritures profanées par les vers de M. de Brichambeau. Le soir, le curé est venu, et il a dit à madame de Coignj que l'empereur n'était pas un vrai catholique ni même un Français. Madame de Goigny lui a répondu qu'il était chrétien et que la Gorse était française. Après le départ du curé, nous avons &ni Zadiy et puis nous avons causé chiiTons. Madame de
Coigny dit que les Anglaises aiment la toilette pour la toilette , et qu'elles ne font cas que des choses chères; elle trouve cela stupide. Elle se rappelle avec étonnement d'avoir eu autrefois une plume jaune qui lui tombait sur l'oreille et qui avait coûté 1,500 francs. Elle dit que, lorsque la figure ne fait plus plaisir, il ne faut pas ^qu'elle donne d'ennui et que l'on a tort de regretter ce qui est passé , parce que tous les âges ont leurs joies. Elle m'a raconté que la marchande de modes en réputation de son temps, et qui inventait des toilettes pour la reine Marie-Antoinette , avait désiré voir un bal de la cour impériale ; on la plaça quelque part et on lui fit voir madame de Gaulaiu* court, madame Maret, madame Renaud, etc. Elle les trouva indignement fagotées avec des robes serrées, peu amples, peu étoffées, sans plis ni majesté, sans taille ni manches; elle prétendait que c'étaient de belles statues sur lesquelles on avait mis quelques gazillons.
Ce matin, nous avons été au Tombeau du Géant, où nous avons rencontré une nombreuse société de dames et de messieurs. On commence à prendre goût aux promenades à travers tout pour n'arriver à rien , comme nous les aimons. Le
soir, nous avons commencé les Révolutiott» cf^ Portugal après le départ de M. de Sorans , qui ^ conseillé à madame de Coigny d'aller voir le Ba lion qui est la plus haute montagne des Vosges. Il V4 faire celte excursion , où il désire nous entraîner et nous irons .
Nous sommes donc parties avant-hier & lin il heures dans le char-à-bancs de Jean de F Ours couvert en tapisserie et attelé de deux pauv chevaux fantastiques. Ce char ressemblait à caisses fermées où Ton montre des bétes Les chevaux allaient la tête basse et l'air mais toujours au galop, par-dessus les pierres , les ornières, les buttes : rien ne les arrêtait. Madame de Coigny criait , M. de Sorans s'inquiétait, et moi je riais de nos soubresauts.
Remiremont, où nous avons déjeuné, était jadis une ville brillante ; il y avait des hôtels , do superbes jardins et un chapitre fameux. L'église est encore fort belle , le clocher magnifique , et le cimetière, plein de fleurs d'automne qui croissent naturellement, présente un aspect mélancolique. La plupart de ces belles maisons sont fermées, et l'herbe pousse dans les rues ; c'est une espèce de petit Versailles, et on soupire en voyant cet abandon.
50 VOYAGE A PLOMBlÈnES.
Depuis Remiromont jusqu'à Sainl-Maurice, les montagnes sont trôs-éievées et les paysans ont de gros cols. Nous nous sommes arrêtées à la Trappe pour laisser souffler nos chevaux. Nous avons visité Téglisoi qui est au haut d'une montagne ; ensuite , nous sommes entrées dans une étable , où Ton dansait pour fêter une noce. Nous avons été trôs-priées pour valser, madame de Goigny et moi, mais nous avons refusé, au grand chagrin de M. de Sorans. Par compensation , nous avons accepté de lu galette , que nous avons mangée sur un vieux tronc d'arbre, tandis qu'un imbécile, affligé d'un gottre, nous jouait sur une épinette des airs singuliers.
Nous sommes arrivées à Saint-Maurice à temps pour voir la source des eaux de Bussang, qui sortent du gazon dans une prairie ravissante, peuplée do belles vaches noires. C'est un lieu charmant, et l'eau de la fontaine de Bussang est meilleure que du vin de Champagne. De la nous avons été voir la source de la Moselle, qui est à deux pas de l'autre source; l'eau de la Moselle n'a pas de vertus médicinales , mais elle devient une grande rivière, grAce à un ruisseau bouillonnant qui s'appelle le Drimont et qui tombe d'un rocker en cas-
eade. Je trenve que la Moselle devrait se nommer le Drimont, car c'est ce raisseaa qui fournit le plus d'eau au point de départ. Nous avons vu d'énormes rochers et des granits prodigieux en revenant à Saint-Maurice. Madame de Goîgny, qui aime tant les parties, en tombe toujours malade, car les parties ne lui vont pas. Elle mange toujours, partout, et alors il lui vient des migraines. Elle s'est couchée tout de suite , et j'ai soupe tête à tête avec M. de Sorans, qui m'a fait goûter à ce fameux fromage des montagnes qui marche tout seul et dont les bottes s'ouvrent d'elles-mêmes. Cela est horrible à voir et à manger I En voyant M. de Sorans y prendre plaisir, j'ai pensé à cet Anglais qui avait fait comme lui et qui disait avoir détruit autant d'animaux que Samson de Philistins, et avec le même moyen, c'est-à-dire avec une mAchoire d'Ane.
M. de Sorans m'a demandé si j'épouserais un militaire , je lui ai répondu que non , affirmativement; et il a très-fort approuvé ma résolution. H m'a dit ensuite que madame de Coigny lui avait assuré que j'avais le plus aimable caractère qu'elle eût jamais rencontré ; cela m'a fait grand plaisir, car c'est peut-être l'essentiel.
Nous nous sommes levées le lendemain ù deux lieures du matin pour aller bien vite grimper sur le Ballon : notre guide portait une grosse lanterne, et tous les grands sapins qui ornent cette montagne avaient l'air de grandes ombres noires qui nous regardaient passer ; je dormais en marchant, et M. de Sorans soutenait madame de Goigny, qui avait mal au cœur et qui s'arrêtait à chaque pas.
Ce voyage a duré deux heures au moins ; après mille fatigues nous sommes arrivés au sommet du Ballon pour voir lever le soleil, qui ne s'est pas levé ! Madame de Goigny était furieuse contre lui ; M. de Sorans ne disait rien, ni pour, ni contre, et moi j'aimais assez ce brouillard; il s'est dissipé peu h peu , et nous avons pu voir et admirer la Franche- Comté, l'Alsace, la forél Noire, etc., etc. Cela est très beau, et l'air que nous sentions était très* frais. Madame de Coigny s'est un peu remise et nous avons pu descendre sans retard. Au pied de cette montagne nous sommes entrés dans la maison d'un paysan qui nous a offert du lait, et là nous nous sommes chauffés à un feu de pommes de pin, ou plutôt de pins, puis nous sommes revenus à Saint-Maurice pour déjeuner comme des ogres,
même madame de Coigny qui s^était débarrassée de sa migraine sur le Ballon.
En rentrant à Plombières , le soir, elle s*est couchée, et j'ai encore soupe tête à tête avec M« de Sorans, affamé comme moi. Nous avons vidé le garde-manger de madame Grillot et dévoré notre déjeuner du lendemain. Je suis très-contente d*a* voir vu le Ballon, les eaux de Bussang et la source de la Moselle, mais je suis charmée d*élre revenue à Plombières.
Ce matin nous n'avons pas bougé , madame de Coigny a écrit , et moi de même, car les jambes me font mal. Le soir nous avons visité madame de
T , qui est toujours au lit avec son étrange
bonnet et une camisole tout ouverte ; madame de Coigny prétend qu'elle peut tout montrer sans rien faire voir. M. de Sorans nous a forcées de jouer au whist; madame de Coigny coupe à tort et h travers , reprend ses cartes, regarde celles de ses voisins et s'amuse beaucoup en trichant : aussi nous avons ri comme des fous et nous sommes rentrées tard.
Nous avons fini les Révolutions de Portugal et commencé la Guerre de trente ans, de Schiller.
M. de Sorans est venu nous dire adieu. Voilà
54 VOYÀGB A PL0MBIÈRB6.
rautomne arrivé et nous faisons du feu le soir. Les cascades deviennent plus fratches à regarder, et Tair des montagnes nous donne des couleurs de santé.
J'ai fait connaissance avec une petite fille charmante, qui monte chez nous le matin pour partager le déjeuner après avoir eu soin d'ôter ses sabots et de se laver les mains. Je Tai trouvée dans la rue demandant quelques sous à une dame qui ne lui donnait rien ; elle emporte tous les jours du pain et un peu de fricot pour sa mère qui est malade, dans un pot, comme dit Brunet, dont madame de Goigny raffole en faisant collection de ses nouvelles bêtises pour les écrire à Gustave et à lord Landerdale.
Avant dtner nous avons été nous promener à la pluie, armées de parasols. Le soir nous avons lu du Schiller et hier nous avons fait exactement la même chose. Madame de Goigny m'a dit que le temps paraissait passer plus vite quand on Tem* ployait d'une manière uniforme. Je croyais le contraire. J'apprends tous les jours quelque chose.
Ge matin nous avons fait une précieuse découverte : madame de Goigny avait cherché et fait chercher partout un arbre sur lequel sa Fanny avait
écrit son nom dans le voyage qu'elles firent ici il y a deux ans; cet arbre avait disparu, ou bien ma* dame de Goigny ne se rappelait pas eiactement Tendroit. Enfin, tout d'un coup, en cueillant de la vigne sauvage, je vois le nom et le jour du mois. Je pousse un cri, roadamede Coigny, croyant qu'une béte me mordait , crie de son côté ; je lui montre l'arbre et alors elle se met à fondre en larmes. « Dieu soit loué ! a-t-elle dit, la hache a respecté ce gage muet et parlant de ma chère fille ! i Nous l'avons garni d'une foule de branches roulées autour afin de le retrouver. En rentrant, madame de Goigny a chargé le médecin d'aller chei l'administrateur des domaines afin d'obtenir l'ordre de conserver cet arbre précieux. Si cela ne réussit pas, elle le demandera au ministre dès qu'elle sera à Paris et peut-être même à l'empereur.
Il est arrivé ici des prisonniers prussiens qui ont l'air fort triste. Le soir on a battu le rappel dans les rues , ce qui faisait l'eflet du tocsin : le son du tambour nous a fort effarouchées.
Nous avons été dès le matin voir ce pauvre arbre, et j'en ai emporté des feuilles pour en faire une guirlande solide afin de l'orner un peu plus convenablement. Nous nous sommes assises sur le ser-
polet au haut d'uu chemin désert, et madame de Coigny m'a racouté mille choses sur le temps de son émigration et sur la mort de sa seconde 6lle , la petite Rosalba , qu'elle pleure toujours a Noël, jour où elle est morte pour avoir peut-être été trop gfttée, agitée, soignée et câlinée. Madame de Coigny l'amenait partout et la montrait à tout le monde , même la nuit dans son berceau : ah ! comme c'est triste!
Le soir, nous avons vu une comète. Qu'est-ce qu'une comète? Madame de Coigny n'en sait rien, ni le médecin, ni le curé, ni personne.
Madame de Coigny a reçu une lettrede Tiburce, il s'ennuie de ne pas nous voir revenir et de ne pas se battre.
Ce matin nous avons été voir l'arbre ; nous Tadorons comme on adorait la lune. Nous sommes païennes à présent, nous divinisons les arbres, les croix , les souvenirs. Nous sommes allées voir madame de T , qui a donné a madame de Coigny
le conseil d'acheter l'arbre et de le faire scier pour garder sous verre le morceau où Fanny a mis son nom. Le fait est que l'arbre en grossissant fera disparaître le nom qui s'écartera de plus en plus. Madame de T est accoutumée à être malade.
die n'y pense plos, dit-elle, et eUe cause, elfl^^ ^« elle est très-airoable.
Ce matin, madame de Goigny a écrit aa^c: v^t^^ sants du jour, et elle a mis dans ses lettres ^r^»^ ^ ques-uues de mes caricatures du cru, de sort^ ,^ #t • el!e^ que, si sou style n'est pas clair, au n^c^f ^ ^^^ ne manquera pas de figures. Nous avons &CM.^t^« ^' été nous promener sur le chemin de Luxeuil ^
nous nous perdons toujours. Nos voisines sont j^ ^ ties ce matin; nous ne verrons plus ces robes bl^»^ " et rouges avec des chapeaux verts et jaunes ! «/> ^ nous ont envoyé des cartes d adieu P. P. C. ^^ il y a écrit : Mesdames Plottard, pour les arvotr c'est l'usage à Plombières d'envoyer ces sortes de cartes, et, pour les arvoir signifie : Au revoir. Nous avons mis deux heures à deviner la chose.
Ce soir nous avons laissé la Guerre de trente ans qui ennuie madame de Coigny et nous avons commencé le Siècle de Louis XIV. Dès le début cela intéresse, c'est bien plus chaud et plus rapide que l'allemand.
Madame de Coigny a reçu une lettre de M. Greffulhe, elle est à moitié pour moi, et il nous attend avec une grande amitié. Il pense que Plombières devient malsain depuis que les jours diminuent.
58 YOYÀGB A PLOMBIÈRES.
La marquise de là R. est venue dire adieu à madame de Coign y , c'est la première fois qu'elle montait notre escalier; elle ne comprend pas que, n'étant pas malades , nous restions seules ici dans un pareil isolement. Madame de Goigny , au con-^ traire, dit qu'elle aura grand'peine à s'arracher aux douceurs de la tranquillité et du calme d'une petite ville à moitié dépeuplée. La vieille marquise des temps passés avait son chien, son Toutou, qui fait , lui a dit madame de Goigny , le tout de son existence. La vieille marquise n'a pas compris, elle ne connaît pas Brunet et ne sait pas les calem*bours, choses que l'empereur permet comme parfaitement innocentes. Pas toujours, cependant. Le triomphe ou Trajan (outrageant) qu'on avait affiché un soir, et puis : l'Empereur sur un tr Ane sans glands (sanglant). Si madame de Goigny savait que j'écris ces choses, elle ne dormirait pas, mais je les lui conterai demain avec d'autres encore , avec la caricature anglaise du roi d'Angleterre tenant sur son pouce l'empereur tout petit , avec ses bottes et son chapeau , et le gros John Bull le regardand à l'aide d'une loupe, et disant s JVhat aper^ nicious Utile animal.
Ce matin , nous avons été au Désert , et dé là
YOYÂQB A PLOMBlISRBS. M
voir notre arbre consacré. La guirlande est intacte, personne n'y touche. Ensuite, nous ayons fait un grand détour pour rentrer par un chemin charmant, qui semble toujours nouveau, à cause de ses sinuosités.
Ce soir, nous avons lu beaucoup du Siècle de Louis XI Y. Madame de Goignj a reçu ce matin des lettres du général et de Gustave. Tout va bien autour d'eut, et bientôt ils seront à Paris. Nous avons été voir nos promenades favorites, car, nous aussi , nous serons bientôt à Paris , et je reverrai ma mère et Nancy ; mais ma sœur est encore dans le Midi pour longtemps. M. de Perey adore le soleil, l'ail et les Provençaux. Ma sœur déteste les cousins I la chaleur et la cuisine à l'huile.
Nous sommes restées longtemps assises sur des rodiers couverts de mousse au bord de la cascade du Désert ; madame de Goigny disait : « Ceci ressemble peu aux ruisseaux de Paris, dont pourtant madame de Staôl préfère l'odeur, la couleur et la vue : quel travers d'esprit et quel défaut d'organisation 1 »
Le soir , nous avons peu lu du Louis le Grand, car madame de Goigny a été obligée de se coucher à neuf heures. Je viens d'écrire à ma mère et
je vais faire mes prières pour qu'elle se porte mieux.
Hier, madame de Goigny a eu une indisposition qui a duré toute la nuit, et elle m'a dit ce matin qu'elle avait failli rendre l'âme. Ce sont les galettes, auxquelles elle ne peut résister, qui causent tous ses maux. Aussi, elle est forcée le lendemain de ne rien avaler de toute la journée que l'air qu'on respire.
J*ai été rôder aux environs avec la petite fille et j'ai trouvé des violettes pâles qui ont l'air fort triste. Aux approches de l'hiver, on voit parattre dans les montagnes une foule de pauvres fleurs, et les mousses deviennent éblouissantes.
La journée s'est passée comme hier; mais ma* dame de Goigny va bien. Le soir, nous avons lu très-longtemps; madame de Goigny m'a appris h lire haut, très-clairement et sans me fatiguer. Elle lit parfaitement, ne tousse pas , et ne s'ennuie ja* mais de rien. Elle me dit que s'ennuyer est quelque chose de méprisable ; et cependant ce sont les gens les plus ennuyeux qui s'ennuient le moins d'eux-mêmes. Demain , nous dtnons chez madame de T.
Notre dtner d'hier a été très- gai; madame de T. mangeait dans son lit , ou plutôt elle gri-
gnotait; son mari a été fort étonné de mon appétit, car il prétend que je devrais ne me nourrir que de rosée, et il ne voulait pas me donner du mouton. Après diner, j'ai chanté une ballade écossaise qui a ravi madame de T. Elle m'a embrassée et appelée son petit ange. Et puis nous avons joué un whist, où j'ai gagné A francs, ce qui est énorme. M« de Chavanat n'était pas content, car c'est lui qui joue le mieux ; mais le hasard , Dieu merci , n'est pas toujours pour ceux-là. Ensuite on a fait des rébus , choses de la famille des calembours , famille que madame de Coigny aime et où elle excelle.
Hier, j'ai mis en ordre tous mes eifets et aidé madame de Coigny dans tous ses paquets. Sa soubrette est béte comme un dindon. Madame de Coigny a reçu une nouvelle lettre de M. Grefliilhc et une de madame de Laval, qui lui annonce qu'elle a un charmant petit vaisseau en ivoire qu'elle garde pour moi, si bonne Anglaise, et qui suis née presque dans la mer. Avant dtner, nous avons vu arriver le major, venu tout exprès de Nancy pour nous dire adieu. Cela est trop galant et assez ennuyeux. Il a fermé toutes les malles; car l'esclave mâle de madame de Coigny est aussi
peu intelligent que sa suivante : ce sont des Parisiens qui n'avaient pas même été jusqu'à Saint-Gloud.
Le major, eu venant jouir de nos derniers soupirs, a beaucoup gâté nos derniers moments ; car il nous a suivies jusqu'à Tarbre de Fanny et auprès de la croii de nos regrets, ce qui nous a bien contrariées. Nous n'avons pas voulu pleurer devant lui. Madame de Goigny pense qu'il m'aime, et cela m'est parfaitement égal; il a dîné ici et il est reparti après nous avoir embrassées d'une manière si terrible que j'en tremble encore.
En6n , nous partirons demain. Adieu Plombières ! je ne vous reverrai sans doute jamais ! Tout devient cber, tout devient triste avec cette penséelà! Mon cœur est très-gros, et madame de Goigny est aussi désolée que moi.
Nous sommes parties de Plombières hier à dii heures du matin , après avoir été à la messe et avoir déjeuné. J'ai dit adieu à la petite fille, à laquelle j'ai laissé mes vieilles robes ; j'ai également dit adieu aux serins et au pauvre merle ! Toute la maison pleurait en nous voyant partir , et tous nos voisins sont venus nous dire adieu. Le postillon faisait claquer son fouet en montant la montagne au pas , et nous regardions tristement toutes nos
promenades , tous les chemins perdus où nous avons tant marché.
Arrivées à Luxeuil , nous nous sommes un peu reposées, puis nous sommes allées voir les bains, qui sont très-laids , mais dont les eaux sont , diton, trèS'Salutaires. De Luxeuil à Vesoul, je n'ai rien remarqué que des canards comme je n'en avais jamais vu, et les restes du château de Montaigu au haut d'un rocher qui perce les nuages; on aperçoit de loin les vieilles tours qui tombent en ruine. Jle voudrais savoir tout ce que ces tours ont vu. Madame de Coigny m'a dit : t< Sans doute ce qu'on voit à présent dans les châteaux modernes, car l'humanité a toujours les mêmes passions, quoique les murs changent de forme, i» Elle m'a demandé ce qui me plaisait le plus parmi les caractères divers tracés dans les livres d'histoire que nous avons lus ensemble. Je n'en sais encore rien. Quant h madame de Coigny , Manlius , Goriolan , Gustave- Wasa, Gustave-Adolphe, Louis XIV, etc., tout cela lui paraît mesquin comparé à l'empereur Napoléon premier.
Madame de Coigny lit son livre de prières , sa suivante lit son livre de Poste, et moi , un volume de Shakspeare, qui m'a servi de Paris h Plombières.
Je lis et relis ce quMl contient, et bientôt je le saurai tout entier par cœur. Madame de Coigny n'aime pas assez Shakspeare ; l'original lui donne trop de peine i et elle déteste les traductions im possibles. Nous sommes sorties de Yesoul par un brouillard épais qui nous a privées de voir le château de Sorans, qui est au bord du chemin; celanous a contrariées. Nous nous sommes arrêtées à Rioz pour déjeuner, et nous avons fait causer l'aubergiste sur les châteaux des environs. Elle a dit du bien de tout le monde, chose rare et excellente.
Nous sommes arrivées à Besançon de trèsbonne heure , et , tout de suite après nous être un peu habillées, nous nous sommes mises en route pour voir les curiosités de cette grande ville, pleine d'églises et de monde très-bien vêtu, mais à l'air assez taciturne. Nous avons d'abord visité les églises; celle de Saint- Pierre est charmante, bâtie en pierres de diverses couleurs et d'une très-jolie forme. Celle de la Madeleine est plus majestueuse et moins soignée à l'intérieur; celle de Saint- Maurice semble être toute neuve, et elle est dorée comme un calice; en6n la cathédrale dépasse et surpasse toutes les autres églises. Je ne pouvais assez admirer ses beaux vitraux, sa forme inté-
VOYAGE A PLOBIBIÈRES. 65
rieure , son élévation et surtout son merveilleux clocher. Tout cela est superbe, et, si j'habitais six mois dans cette ville, je deviendrais catholique comme les femmes qui prient dans toutes ces églises.
La promenade de cette ville est très-jolie et fort originale, c'est un véritable jardin anglais. Le Doubs y passe , et il y a une foule de saules pleureurs qui se penchent sur ses rives. On y voit des bains qui ont l'aspect de temples romains, d'étroits sentiers qui ont l'air naturel, des tombeaux vides et des ruines faites à la main pour ménager des points de vue. Près de là s'élève la préfecture, qui est un chftleau royal avec un immense jardin. Le préfet est bien heureux. Madame de Coigny, dans le but de visiter le jardin, a demandé le nom du préfet, mais elle ne le connaît pas; ensuite, nous avons passé une heure à monter jusqu'à la citadelle plantée sur d'énormes rochers de couleur bleuâtre, qui donnent à cette prison l'air le plus sombre. Notre guide nous a fait voir un portique bâti par César et creusé dans le roc, où il durera éternellement, et les ruines d'un vieux et immense couvent jadis construit par les Espagnols. Nous avons vu la montagne d'où Louis XIV bombarda ces pauvres Espagnols, et admiré les >ilains Ira-
66 VOYAGB A PLOMBIÈRES.
vaux de Vauban; ensuite, on nous a fait remarquer un puits dont la profondeur laisse an souvenir de cauchemar, et le chemin effrayant et fantastique par lequel on dit que M. de Bourmont, chef de chouans, s'est tiré des griffes de l'empereur. Madame de Coigny prétend que des clefs d'or et d'argent ouvrent souvent les portes de fer ; moi , je serais fâchée que M. de Bourmont ne se fût pas sauvé par ce chemin si périlleux; cela donne un peu d'intérêt à sa délivrance , car madame de Coigny pense que sa personne n'en mérite aucun : il est vrai qu'il n'aimait point l'empereur! Nous sommes rentrées pour dîner, et, après dîner, nous avons encore été nous promener autour de la ville. La sortie de Besançon est charmante; le chemin sur les bords du Doubs est semé de vergers; la végétation est très-belle et les vues très* variées. De Besançon nous avons été à Salins et nous avons vu des salines : c'est affreux, c'est effrayant, obscur, sale à dégoûter du sel pour toujours. Cette triste ville est défendue par deux forts; j'aimerais mieux habiter dans une crevasse de montagne que demeurer à Salins. Les montagnes du Jura sont sombres et maigres; nous n'avons rien vu de curieux après Salins que les ruines d'un vieux
château fortifié, qui a dû être bien beau autrefois, lies ruines, les tours et les murs d'enceinte de Dreux m* ont donné le goût de tous les vieux murs. Ces tours couvertes de giroflées qui dominent lo ville de Dreux sont mon premier souvenir; jamais je n'oublierai le soleil couchant à travers les arcades ruinées de l'ancienne église. Lorsque je dors et que nous passons devant des vestiges do ce genre, madame de Coigny me réveille en disant : Voilà de vieux murs ! et elle se moque de mes goûts arriérés ; elle dit que nous avons changé de rôle, que c'est moi qui devrais préférer les nouveautés et elle les antiquités.
Nous avons couché à Champagnole, village incendié quelques années auparavant par une jeune fille qui s'est avisée de mettre le feu par* tout. Il n'y avait ni meubles ni papier dans nos chambres, rien à manger, mais un feu de sapins qui brûlait à ravir. Notre souper fut très-frugal , et nous avons quitté ce triste hûtel le plus vite possible et par une pluie terrible; jamais je n'ai vu tomber tant d'eau à la fois. Le chemin qui passe à travers de grands sapins et d'immenses rochers a Tair de conduire a un roman d*Anne de Radclifie ou plutôt à un de ses chftteaux perdus
dans des paysages semblables à celui-ci; tout y était précipices, cascades furieuses et grossies parla pluie, et puis le fracas du vent dans les arbres noirs, sous un ciel tout couvert de gros nuages qui nous cachaient le soleil et fondaient en torrents sur notre calèche. Nous avions très-peur. Â Saint-Laurent, la pluie a cessé et la neige a commencé; il nous semblait tout à coup être entrées en plein hiver; on ne voit rien que sapins et on n'entend que cascades sur la route coupée à travers la montagne. Pendant que nous montions, nous apercevions un régiment qui descendait et qui tournait autour de cette montagne. C'était Timage du tableau de David', tableau vraiment héroïque, qui est le chef-d'œuvre du peintre, quoiqu'on dise que le cheval est impossible; qu'est-ce que cela fait? le cheval est en harmonie avec le cavalier, qui parait également impossible.
Pendant qu'on attelait nos chevaux a la poste de Morey, une folle est venue nous parler. Elle a dit que nous avions l'air d'être des nobles et que c'était malheureux pour nous , parce que tous ces gens-là iront en enfer pour les punir de montrer
1 Le p<')ssago du mont Saint-Bernard.
aux autres Texemple des abominalious. A huit heures du soir, en descendant la montagne de Gex , qui est effrayante , nous avons vu des feux follets to lure us to our doom. Après avoir monté et grimpé , descendu et tourné toutes ces monta* gnes , qui eussent été si belles à voir sans la pluie, nous y avons laissé l'hiver avec ses frimas, et nous sommes revenues à Tautomne en approchant de Genève. Avant d'entrer dans cette ville, les hommes de la douane nous ont fouillées et terrifiées ; je les ai pris pour des voleurs. Madame de Coigny les a trouvés très-malhonnétes ; elle n'a pas voulu loger dans la ville et s'est fait conduire à l'hôtel de Sécheron, situé en face du lac et arrangé à l'anglaise^ c'est-à-dire que tout y est mug et comfortable.
Nous avons mangé une truite à souper avec cent bonnes choses; ensuite madame de Coigny a écrit sur le livre qu'on présente aux arrivants pour y inscrire leurs noms, ceux de madame et mademoiselle d' Armentières ; car elle dit que celui de Coigny est devenu trop célèbre depuis que le général S. est devenu son gendre et que le mien est trop anglais. 0 mânes des Conflans, voyezvous, du fond de vos sépultures, votre vieux nom
servir de déguisement pour voyager incognito au temps de l'empereur Napoléonl !I
Madame de Goigny rit de mes idées féodales ; elle prétend qu'à mesure qu'elle vieillit, les vieilleries lui déplaisent davantage. Elle ne veut pas voir la foule de visages de connaissance qu'il y a par ici et surtout à Gopet, qui en est plein , le landlord lui ayant nommé tout le monde comme il faut qu'elle déteste hors Paris.
La vue dont on jouit de nos fenêtres est quelque chose d'admirable, mais je trouve que cela ressemble trop à un tableau. Les poètes en ont tant fait que je ne dirai rien de ce que je pense en voyant ce grand ruban bleu uni , et , derrière , au loin, le mont Blanc, éternellement blanc, et au bord de ce ruban , et comme lui servant de frange, des prés éternellement verts, avec une foule de maisonnettes de roman, toutes pareilles les unes aux autres , ce qui donne lieu de croire que tout le monde ici est également riche.
Après déjeuner, nous avons été voir la maison de M. de Voltaire à Ferney. Cette maison tourne le dos au lac, et on ne s'y doute pas d'un pareil voisinage. Les arbres du jardin sont taillés en forme do vases et d'nnimnux; l'intérieur est triste et
sombre, le Ut eu damas bleu el en loques, ce qui |MX>ove son identité; dans Talcâve, on voit le portrait de Lekaioi qui ouvre les narines, tandis qu'uD petit ramoneur, qui fait vis-à-vis, lui montre les dents. Madame de Goigny à reconnu, parmi les antres portraits qui animent ces chambres désertes, Timage de madame du Chàtelet, et moi celui de sir Isaac Newton. Rien n'est plus triste que l'aspect de cette maison morte dont le maître jouiaaait d'une si grande renommée : esprit immense, mais plein d'amertume et d'ironie, cœur froid qui a dénigré tons les beaux sentiments, mauvais caractère qui n'a jamais pardonné à qui n'était pas de son avis : tel me paraît être Voltaire; il est vrui que je n'ai pas lu le quart de ses ouvrages, et, plus tard peut-être, je changerai de sentiment à son égard. Madame de Coigny dit que je ne le comprends pas encore , et elle combat toutes mes critiques. Elle me ferme la bouche eu me disant que c'est le plus grand génie qui ait jamais paru sur la terre, et que ses œuvres sont toutes admirables. Après dîner nous sommes montées sur une hauteur pour voir la jonction du Rhône et de l'Arve, et puis nous sommes rentrées par la ville, qui est triste, à cause des grands toits eu bois qui avancent
sur les raes. Le soir nous avons commencé un roman. Madame de Goigny dit que ce pays est propre à en lire ; elle a pris chez un libraire la Malvina de madame Gotin , et cela m'amuse beaucoup.
A propos de romans , madame de Staël est éta* blie sur les bords du lac, à Gopet, où, pour se distraire, elle s'entoure d'une nombreuse société, Madame Récamier est chez elle; elles font beaucoup de bruit, jouent la comédie et donnent des soirées, des matinées, des diners. On ne trouve plus madame Récamier belle, comparée à l'actrice à la mode, madame Belmont, qui vient de jouer sur le théâtre de Genève toutes sortes de pièces gaies que l'on préfère aux tragédies représentées tous les samedis à Gopet, bien que madame de Staël en soit ordinairement la jeune première ou la belle héroïne.
Hier, vingt-cinq messieurs sont venus dtner dans un grand salon près du nôtre , et ils ont fait un train affreux. Madame de Goigny a demandé ce que c'était que ce festin. Le mattre a répondu que c'étaient des Français qui voulaient se faire passer pour des Anglais en buvant toute la nuit, qu'ils avaient parlé de l'empereur en mauvais termes et tourné en ridicule mesdames de Staël et Récamier. I Nous avons été voir la montagne de Sable, ce-
lùbrc par la variété des plantes médicinales et autres qu'elle produit. Le cocher a mis ses bétes à l'écurie pour nous faire monter T Échelle qui conduit, par un chemin tout à fait digne de ce nom, au sommet de la montagne où il y a un joli village qui s'appelle Maukey, Notre cocher nous a engagées à entrer dans l'auberge pour y manger des mar* rons et boire du vin blanc. Ensuite il nous a conseillé de revenir par un chemin plus long et moins raide , tandis que lui retournerait par l' Échelle pour nous attendre avec ses chevaux au pied de la montagne. Madame de Coigny y a consenti , et l'aubergiste a offert son neveu pour nous servir de guide. Nous voilù donc parties avec ce neveu, qui nous mène le long d'une route sauvage et déserte, et puis qui se met a dire des choses épouvantables sur l'empereur et ses sœurs, de manière à nous faire trembler. Il criait que c'était un gueux, un fou, un ogre, un sorcier, et qu'on devrait lui tordre le cou. Madame de Coigny me dit en anglais que cet homme était sans doute un espion, car il n'y avait que des gens de cette sorte qui osassent parler ainsi de l'empereur en plein air, et qu'il ne ne fallait pas lui répondre. Au bout de quelques instants et dans un lieu très-isolé notre guide s'ar-
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réta tout à coup et dit à madame de Goigny qu'il lui fallait de l'argeut avant d'aller plus loin. Elle lui donna un écu , mais il répliqua qu'il en voulait plusieurs , d'un air si méchant qu'elle lui abau* donna bien vite tout son sac et se mit à courir sur le chemin» et moi à la suivre. La pente favorisait notre fuite et nous n'osions pas regarder le guide, qui apparemment se contenta de nous regarder courir, car il nous laissa dégringoler, au risque de nous rompre le cou. Arrivées en bas, nous tournâmes à gauche, comme nous l'avait recommandé le cocher, mais sans rencontrer ni lui, ni ses chevaux, ni une fime humaine. La peur nous saisit de nouveau, et, ayant aperçu de loin une barque sur le bord d'une petite rivière, nous nous précipitâmes de ce côté. Là, un jeune garçon qui servait de passeur voulut bien nous faire traverser la rivière dans son bateau ; mais, arri* vées de l'autre côté, nous n'avions rien pour payer notre passage. Madame de Goigny, qui a toujours un châle de rechange, prit le parti de lui en laisser un en lui disant de venir le soir rapporter le châle et chercher son argent, ce qui du reste a été fidè* lement exécuté. Pour le moment, il nous indiqua la route de Genève, dont nous étions éloignées de trois grandes lieues. A peine avions-nous fait quelques pas
dans la plus profonde coDsternation, que nous nous entendons appeler à grands cris par le passeur, qui nous avertissait que des hommes en cabriolet nous appelaient de l'autre bord, qu'ils allaient passer le bac pour venir nous prendre, et qu'il fallait les attendre. A cette invitation nous nous mimes à courir de toutes nos forces en sens contraire ; et bientôt, à demi mortes d'essoufflement et de peur en entendant le bruit d'une voiture au galop qni nous poursuivait et qui allait nous ramasser ou nous écraser, nous prîmes le parti de nous jeter sur le refers d'un fossé, où nous restâmes accrochées, exténuées de fatigue et n'en pouvant plus. C'est alors que nous reconnûmes notre cocher et nos chevaux qui riait (c'est-à-dire le cocher) à se p&mer, sans pou* voir comprendre le motif qui nous avait déterminées à prendre ainsi nous-mêmes un pareil galop. Madame de Goigny était furieuse, et moi je ne pouvais plus me tenir. Mes pauvres souliers étaient complètement usés. Cependant le cocher ayant cessé de rire et nous de trembler, nous sommes montées dans la calèche pour arriver très-tard à Sécheron , où nous avons soupe de très-grand appétit, tout en parlant avec humilité de notre aventure, qui , à ce qu'il parait, n'en était pas une.
Malgré nos tribulations d'hier, nous sommes sor* ties aujourd'hui, mais avec un autre cocher qui nous a conduites en calèche au bord du lac, et qui nous a dit les noms de toutes les habitations que nous avons rencontrées et ceux de leurs propriétaires. 11 nous a parlé d'un lord anglais que tout le monde adorait ici, et aussi d'un prince prussien qui est venu passer quelque temps à Copet. Le cocher trouve que madame Récamier est blafarde, et que mademoiselle de Staël est gentille malgré ses cheveux jaunes. II a dit que madame de Staël était folle du prince prussien, qui ne l'aimait pas, et que Tempereur, qui ne l'aimait guère non plus, l'emprisonnait à Copet parce qu'elle avait plus d'esprit que lui, et écrivait tout ce qu'elle pensait. Madame de Goigny a vite changé la conversation pour parler de la beauté du lac qui s'élargit beaucoup sur la route de Lauzanne. Madame de Goigny m'a dit que je pouvais presque me figurer voir la mer. Mais je me figure la mer verte, et je ne la reconnais pas bleue. Gette route bordée par le lac, avec une garniture de maisons délicieuses, dans le lointain, à droite les Alpes, à gauche le Jura, tout cela est ravissant. RoUe et Morges sont de charmantes petites villes. A Rolle, il n'y a que deux rues, très-
longues et plus propres que bien des salons de Paris. Auprès de Morges , on admire une cascade qui tombe de rocher en rocher en faisant un grand bruit.
Nous sommes arrivées à Lauzanne par le clair de lune, et nous avons été , avant souper , faire un tour dans la belle rue. Madame de Coigny a voulu acheter un livre pour lire le soir , car elle n'avait pris que son bon DieUj comme elle appelle son bréviaire. Elle a choisi un volume intitulé : Lettres écntes de Lauzanne^ et elle l'a lu tout d'un trait après souper , tandis que je faisais des cascades et des sapins à la plume. Ce romau nous a paru niais sans être simple, et ennuyeux sans être naturel. Le lendemain, nous avons été de Lauzanne à Yevay , toujours au bord du lac , qui est bordé maintenant de vignes, entourées de petits murs, ce qui leur donne l'air d'être fortiGées. Dès que nous avons été installées dans la salle commune de l'auberge, madame de Coigny a voulu aller voir la ville, et moi, qui ne suis pas infatigable comme elle, je suis restée à me chauffer. Au bout d'un moment, un monsieur est entré dans la salie, puis deux, puis trois, jusqu'à sept; ne sachant quelle contenance prendre , je me suis tenue immobile
DU coin du feu, et tous ces messieurs me regardaient d'un air de stupéfaction sans dire un mot. J*étais là comme chez moi, car j'avais Até mon chapeau et mon chdie; enfin, madame de Coigny est rentrée et m'a tirée d'embarras. Elle a parié à tous ces messieurs , et nous avons déjeuné à la table d*hôte , ce qui m'a beaucoup amusée. Ces messieurs ont proposé ù madame de Coigny de nous promener en corbeille dans tous les environs, mais elle a préféré revenir coucher h Lauzanne. Nous avons encore été chercher un livre chez le libraire, et madame de Coigny a acheté le Doyen de Killeriney dont nous avons lu jusqu'à dix heures. On trouve ce livre très-amusant, et madame de Coigny le trouve assez ennuyeux. Le lendemain, nous avons été nous promener au Signal, d'où Ton jouit d'une vue ravissante, puis, au retour, nous sommes entrées dans des boutiques où Ton vend des marchandises de contrebande. Madame de Coigny a fait l'acquisition de petits pots bleus pour elle, et, pour moi, d'un chAle écossais et d'une robe de mousseline à fleurs. J'ai acheté des souvenirs pour ma mère, ma sœur et Ninon. En revenant, nous nous sommes arrêtées à Morgcs pour nous promener à pied au bord du lac et ramasser
des cailloux de marbre blanc. TanJis que nous étions assises sous des peupliers , il a passé deux messieurs en calèche qui se sont arrêtés et nous ont offert poliment de nous faire faire une promenade; madame de Coigny n*a pas accepté, néanmoins ces messieurs sont restés là à nous regarder. C*est que madame de Coigny possède un énorme sac dans lequel on pourrait faire entrer une douzaine de pains d'une livre, elle était occupée justement à le ranger et à le visiter quand ces messieurs se sont arrêtés : le spectacle de tout ce qui sortait de ce sac était vraiment de nature à piquer la curiosité. En route, j*ai dessiné la maison d*un Hollandais qui ressemble à un temple (la maison, bien entendu); cela ne sied pas ici. Les petites maisons du cru vont mieux à ce lac tranquille, à ce ciel si pur. Nous nous sommes arrêtées pour déjeuner à Nyon , dnns une auberge charmante qui donne sur le lac. Ah! comme tout cela est joli à voir! Dos maisons de toutes couleurs qui ont Tair d*être en porcelaine , et des clochers qui ressemblent à de la tapisserie. Nous sommes arrivées à Sécheron, vers dix heures, pour nous coucher.
Le lendemain, |*ai été me promener à cheval avec un groom , et madame de Coigny , en cor-
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beillc; nous nous sommes beaucoup amusées chacune de notre côté, malgré le vent qui nous soufflait au visage et qui faisait tomber toutes les feuilles d'automne. Le soir, nous avons continué le Doyen de KiUerine^ lecture qui me ploit bien.
Hier, nous avons été à pied visiter la maison de campagne d'un original Anglais qui a un jardin auperbe; on nous avait raconté sur son compte cent choses plus extraordinaires les unes que les autres : d'abord, il ne pouvait, disait-on, garder de domestiques parce qu'il voulait que de temps en temps ils se peignissent (en noir pour ressembler à des nègres, puis ensuite il leur fallait redevenir blancs ou cuivrés. Ils devaient aussi jouer d'une grande serinette pendant le diner du tyran, qui ne voulait pas voir un chat, mais qui faisait élever des truites dans des bassins, et qui les apprivoisait. Tout cela piquait notre curiosité, et cette fois madame de Goigny a pris mon nom pour attendrir l'Anglais. Elle lui a fait demander la permission de voir son jardin de la part de madame et mademoiselle Newton. Mais l'Anglais a répondu : u Je ne connais pas ce nom-là. » Donc , nous n'avons rien pu voir, mais seulement entrevoir les murs d'une serre chaude qu'on dit être une merveille. Ma-
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parents, les pianos d'Érard et les oiseaux , ce que je préfère , ce sont les (leurs. Ensuite on nous a annoncé qu'un messager de Copet était venu à Sécheron pour savoir le nom des étrangers qui y logeaient depuis peu de temps. Mesdames de Staël et tutti quanti vont se crever l'esprit pour deviner madame et mademoiselle d'Ârmentières , vu qu'il n'y a plus de ce nom-là qu'un seul mâle rabougri, suivant l'expression de madame de Coigny.
Ce n'est pas tout; nous avions rencontré plusieurs fois dans la cour un monsieur bien vêtu qui s'obstinait h reconnaître madame de Coigny en la saluant toujours d'un air sans façon, ce que madame de Coigny lui rendait d'un air sec, sans s'arrêter; enfin, ce soir, au moment où nous étions à l'endroit le plus touchant de Malvina^ voilà qu'on nous annonce un parent du sénateur Casa Bianca que madame de Coigny connaît beaucoup. Elle reçoit ce monsieur assez fraîchement , mais il ne s'en aperçoit pas et commence à demander des nouvelles du général et à parler de sa belle conduite à Constantinople , etc. , et puis il a ajouté : (( Je connais bien celte famille ; le père de votre gendre était un commerçant qui a fait son chemin lui-même. — Vraiment? dit madame de Coigny,
eh bien! votre père, à vous, a fait un imbécile. »
Le parent du sénateur u'a pas paru comprendre, car il a mis cinq minutes à s* en aller, saluant toujours du même air.
Après le départ de ce monsieur, madame de Coigny a grondé son esclave , tandis que je riais aux éclats de ce dialogue inattendu.
Madame de Coigny trouve qu'il est temps de quitter Genève, où Ton commence à nous rechercher un peu trop. Nous partirons après-demain malin, à mon extrême regret.
Aujourd'hui il a fait un brouillard épais qui nous a caché les montagnes. J'ai pu vérifier la vérité de ce qu'on dit des cimes qui percent les nuages : ce n'est point une figure imaginaire.
Après déjeuner on m'a encore apporté un bouquet j cette fois c'était des roses, des œillets, avec un petit géranium charmant* Je l'ai pris sans façon, puisqu'on dit que c'est pour moi, et j'em<porterai ces bouquets inconnus qui me rappelleront la Suisse et les Suisses.
Nous avons fini nos emballages et le soir nous avons causé et décidé ce que nous allions faire. Madame de Coigny veut aller voir son ami M. de Lévis, dont le château est à peu près sur notre
route. Mais avant le départ elle a été obligée d'appeler un médecin, à cause d'un mal d'aventure qui s'étend sur trois doigts de la même main : ce qui la fait beaucoup souffrir et l'empêche de dormir. Le docteur , après avoir ordonné un calmant , a voulu mettre à profit son entrée dans notre forteresse ; il a parlé , bavardé , raconté et fait des phrases pour montrer son savoir. Madame de Goigny dit qu'il faut avoir plus d'esprit qu'on n'en montre, et cependant elle veut qu'on parle. Après le départ du docteur, je lui ai dit : u En voilà un qui parle ! — Oui , m'a-t-elle répondu, mais sans rien dire. »
Nous avons quitté Sécheron à 8 heures du ma* tin, emportant les regrets de la maison et en laissant encore plus. Nous sommes entrées dans le Jura, où nous avons trouvé des chetnins tellement mauvais, qu'à chaque instant nous courions risque de verser. Nous nous sommes arrêtées pour voir la perte du Rhône. Des femmes qui ressemblaient à des hommes sont venues nous prendre dans leurs bras et nous ont menées ou plutôt portées, par un sentier épouvantable et qui a l'air d'aller en enfer (dont on entend le bruit), sur un pont d'où l'on voit sans danger cette chute , qu'on ne peut con-
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sidérer sans un étonncment mêlé d'effroi. On aperçoit au loin le Rhône, très-large et uni, puis il se resserre tout à coup entre deux rochers qui semblent vouloir se rapprocher pour lui barrer le passage ; alors, furieux de la gêne qu'il éprouve, il s'élance , écumant de colère , par-dessus tous les obstacles et se précipite dans un abtme où il se perd pour reparaître un peu plus bas, puis se perdre de nouveau et reprendre ensuite avec calme son cours ordinaire. Ses eaux, en sortant de leur lit, se répandent souvent à une grande distance et laissent en se retirant du sable d'or sur le rivage. On nous en a donné, et on nous a de plus raconté l'histoire d'une jeune dame qui, le mois précédent, était venue à cheval de Genève, accompagnée d'un guide, pour voir la perte du Rhône. Elle se laissa conduire par les femmes sur le pont où elle voulut rester seule, puis tout d'un coup, on la vit se précipiter sur un rocher qui fait saillie et de là dans le gouffre où elle disparut pour toujours ! Ce récit nous a consternées. Quel courage il faut avoir pour se tuer, surtout de cette manière ! Que devient-on quand on est là-dessous ? pourquoi rien de ce que l'on jette dans ce gouffre ne ressort-il jamais?
Comment peut-on dire que tout finit, puisque la
perte du Rhône a toujours existé et qu'elle durera éternellement ?
En continuant notre voyage, nous avons encore vu de jolies cascades moins gigantesques, et deux lacs, celui de Nantua et celui de Syant : cela ressemble à des gravures du Gumberland.
Le soir, nous avons traversé les énormes rochers en marbre blanc de Gerdon. Nous ne pouvions voir le sommet ni la profondeur du précipice qui les borde. On nous les a racontés après, avec des histoires de chute jusqu'au fond des précipices, de gens tués, de voitures versées, de voleurs, de bétes sauvages, etc.; enfin, nous sommes arrivées tard à Pont-d'Ain; madame de Goigny, qui souffrait beaucoup de ses doigts et plus encore d'une indigestion de pain et de crème, accompagnés de beurre et de galette , a pris du thé pendant que je mangeais une poule à moi toute seule.
Le lendemain nous sommes parties tard de Pontd'Ain. Madame de Goigny n'étant qu'un peu mieux a voulu cependant se remettre en route, car elle a beaucoup de courage. Nous nous sommes arrêtées à Bourg, petit endroit fort laid, mais où il y a une église très-belle et très-curieuse. On nous a dit qu'une colonie de Sarrazins habitait encore
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cet endroit, et que Téglise avait été bAtie par lears ancêtres. Ils portent des habits coupés d'une façon particulière et parlent un langage inconnu. Madame de Goigny n'a pas cru un mot de tout cela, moi je crois tout ce qu'on me dit.
Le pays est très-nu et fort triste jusqu'à Màcon, grande ville sale et riche. Le lendemain, en partant, nous avons vu dans le faubourg la grosse maison de M. et madame de Rambuteau, avec un immense jardin qui longe le chemin et un parc derrière. Les femmes qui passaient sur la route portaient de petits chapeaux de castor noir, avec de longs rubans pendants sur les épaules. Nous avons dtné dans un cabaret situé au bord du chemin, ensuite il a fallu prendre un chemin de traverse pour gagner Lugny, village où est situé le chftteau de M. de Lévis.Tout le monde ici connaît le comte Antoine, comme on l'appelle, et le postillon nous a assuré qu'il nous y conduisait tout droit ; ce qu'il n'a pas fait, car il s'est trompé, et le proverbe qui dit qu'on ne se trompe pas en suivant un chemin droit n'est pas toujours exact, au physique du moins. Enfin le postillon a reconnu son erreur, et nous sommes arrivées chez M. de Lévis h la nuit tombante. Il nous attendait depuis quelques jours, et il ne bougeait pas,
dans l'espérance de notre visite. Il a fait allumer toutes les bougies et nous a montré tout sou cbAteau, qui est grand» beau, orné, moderne et sans phy3ionomie. Nous avons soupe , c'est-àdire , moi ; car madame de Coigny était trop mal en train.
Le lendemain nous avons été voir le parc, qui est comme le château. Nous avons ensuite examiné les tobleaux du salon et de la salle h manger. II y a de beaux portraits de famille de grands parents, qui ont des figures comme on n'en voit plus; car il est certoin, pour moi, que les figures changent comme les modes.
Du salon on aperçoit une belle prairie à travers laquelle coule un ruisseau que nous aurions pu prendre pour une rivière si nous n'avions pas vu si récemment le lac de Genève! M. de Chevilly, voisin du comte Antoine, est venu dtner au chftteau. J'ai joué le soir sur un mauvais piano qui n'a qu'un souffle, mais cela m'a fait plaisir, et puis on m'a fait chanter la romance de Dalvimar : Oh! beau pays do VIbévie! Quel charmant air, il n'est rien de plus louchant que la première ritournelle. Dalvimar a inventé des motifs incomparables en ce genre. Mais pour en revenir à Lugny,
nous avons beaucoup ri. Le soir madame de Coigny allait mieux , el elle animait tout par ses bons mots et ses reparties.
Le lendemain nous avons été en char-à-bancs voir les villes voisines, Charolles et Paray-le-Mo« niai. Ce dernier endroit est charmant, et on voudrait y demeurer. Le curé est revenu avec nous pour dtner chez le comte Antoine. Ce curé a Tair bonhomme, ce qui ne Tempéche pas d'être fort ennuyeux. Le soir nous avons fait comme hier. M. de Lévis a raconté les événements du grand monde : mariages, morts, brouilleries, comédies; tout cela nous est nouveau. Nous ne pensons plus à ce monde-là.
Le lendemain nous avons été à la messe. L'église est ancienne et mérite d'être admirée. Le soir il est venu du monde des environs, et on a joué au billard, causé et mangé de bonnes choses. Et puis nous avons quitté Lugny avec M. de Lévis, qui a voulu nous reconduire jusqu'à Chftion; son équipage suivait.
Ch&lon est une jolie ville ; il y a un pont trèsancien avec des pyramides, ou plutôt des obélisques, qui font un très bel effet. Les bains, les promenades, le pays des environs, tout est charmant.
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Nous avons rencontré M. Henry de Chatenay, qui a un chftteau par ici. 11 voulait nous y amener, mais, après déjeuner, nous lui avons dit adieu, ainsi qu'à M. de Lévis, et nous sommes parties pour Âutun. Nous avons vu en courant les ruines d'un vieux couvent. Gela est beau dans sa tristesse. Le pays est riche, mais peu agréable. La Suisse nous a gâtées pour longtemps ; nous cherchons en vain des montagnes, des cascades et des ro* chers bleus.
Auprès d'un endroit qu'on appelle les Fourches, il y a un vieux chftteau féodal qui tombe en ruine, et qui est bien le plus pittoresque et le plus abandonné qu'on puisse imaginer; à moitié couvert de lierre, avec des ogives et des corniches à feuilles enlacées ; et puis , h côté , une vieille église de la même architecture, et le village qui a l'air aussi antique que le reste. Ah ! que je voudrais être la châtelaine d'un pareil chftteau ! Que ce serait amusant d'être riche pour le restaurer et remeubler ses nombreuses tourelles. J'aimerais mieux ce vieux chftteau que Saint-Gloud. Madame de Coigny n'est pas de mon avis; elle préfère le neuf au délabré , et déteste les maisons moisies.
Arrivées à Saint-Léger, on nous dit qu'il n'y
avait pas de chevaui , à cause d'un passage pour service de guerre. L'aubergiste nous invita à descendre et à coucher dans ce taudis , où il y avait une énorme cheminée avec une énorme marmite qui cachait le feu, et puis quatre lits qui ornaient cette salle, et dans un des lits ronflait un charretier, tandis que plusieurs rouliers buvaient et juraient dans un coin. Ennuyée d'attendre, madame de Coigny tira le dernier volume de Malvina de son grand sac, et demanda aux rouliers de lire tout haut, car elle avait un peu peur. Les rouliers ont dit : Faites, madame, comme vous voudrez. Alors madame de Coigny se mit à lire et moi à regarder de côté les auditeurs qui se turent, se mirent à écouter, puis à se rapprocher peu à peu pour mieux entendre : c'était une scène très-originale. Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es !
Enfin , à onze heures du soir, il est arrivé des chevaux ; nous sommes parties et les rouliers nous ont reconduites jusque dans la rue en nous souhaitant bon voyage. Nous sommes arrivées à Âutun à deux heures du matin par un beau clair de lune.
Le lendemain nous avons été réveillées par le bruit que faisait le général de Chasseloup, qui voulait les trois chevaux que madame de Coigny avait
retenus pour partir. Il demanda à lui parler à travers la porte, et dit, en criant comme un sourd, qu'il lui demandait ses chevaux , parce qu'il n'avait pas un moment ù perdre pour rejoindre l'empereur. A ce nom-là madame de Goigny a répondu de sa voix la plus éclatante : ^ Certainement, gêné* rai , prenez mes chevaux , et que Dieu vous conduise. » Nous avons donc eu le loisir de déjeuner, et ensuite d'aller visiter les ruines de la porte d'Autun, qui est une chose magnifique. Il y a aussi, à droite de cette porte romaine, les restes d'un temple dédié jadis à Minerve. Chacun ici vous parle de Minerve et des Romains comme de la chose du monde la plus connue.
Tout est granit autour d'Autun, et les environs sont peuplés de ch&leaux ; mais le pays est plat et triste comme tout ce qui est plat.
Nous avons été coucher à Avalon , et nous en sommes parties trop vite le malin pour voir la ville, qu'on nous a dit être fort jolie.
A Auxerre, nous avons déjeuné à l'hôtel du Léopard j où madame de Coigny n'a pas craint de manger du pain chaud : il est vrai qu'il était excellent. L'hôte nous a conté que madame de Staël avait logé quelque temps chez lui et qu'elle
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était toujours aux fenêtres pour voir partir le coche placé en face, ou bien dans la cour de Tauberge pour guetter les voyageurs qui venaient de Paris. Elle les emmenait dans la salle d'en bas pour causer politique , ne se couchait pas , parlait à tout le monde de toute sorte de choses et se mettait à écrire dès qu'elle ne parlait plus. L'hôte la regrette beaucoup : on n'a pas tous les jours de tels voyageurs.
Nous avons passé par Joigny et rencontré la diligence , ce qui nous a amenées à causer des piè* ces de Picard, si variées, si vraies, quoique généralement un peu triviales; mais il y en a deux ou trois qui s'élèvent au plus haut comique. Madame de Morton voyageait derrière nous, et madame de Belgarde nous précédait. Ces dames ont été passer un mois chez elles et reviennent à Paris.
Au milieu du chemin , en sortant de Joigny, le postillon est descendu pour ramasser un sac de nuit qui était tombé sur la route ; comme le nom de madame de Belgarde était écrit sur ce sac, madame de Goigny a dit au postillon de se hftter pour que nous pussions le leur remettre. En attendant, madame de Goigny a voulu absolument le visiter et voir ce qu'il renfermait; elle en a tiré un petit portefeuille plein de croquis , un pot de
rouge, une bande de flanelle, un chûle de tricot, etc. Nous avons rejoint ces dames à la poste, et elles ont été fort aises de retrouver leur sac , si indiscrètement visité par d'autres que par les préposés de la douane.
Nous avons couché à Villeneuve et soupe avec un canard. Le lendemain, nous avons traversé plusieurs autres villes, entre autres Vermantonj entouré de grands couvents déserts, qui sont entourés eux-mêmes de grands murs, comme s'ils étaient encore peuplés de religieuses.
Nous nous sommes arrêtées à Sens pour voir la cathédrale, qui est la plus belle que j'aie jamais vue, excepté peut-être celle d'Orléans, ou peutêtre encore celle de Strasbourg , ou bien celle de Besançon. Le fait est que j'aurais de la peine à me décider entre ces quatre cathédrales, les seules que j'aie vues, sans compter Notre-Dame.
Montereau est environné de châteaux ; il y a plusieurs ponts dans la ville, et l'un de ces ponts est célèbre par l'assassinat du duc de Bourgogne.
Nous avons couché à Melun , ville où l'on commence à sentir l'agitation de Paris.
Lundi matin , nous avons déjeuné h Villeneuve- Saint-Georges. Il faisait froid, et la cheminée ne
nous offrait pour toute ressource qu'une afireuse fumée. La dame du lien criait après son mari et laissait crier, sans s'en occuper, un pauvre petit garçon qui restait là jeté sur un lit. Le mari avait le bon esprit de se tenir à l'écart pour ne pas entendre les menaces de sa femme. Cette scène d'intérieur m'a rappelé les choses, au nombre de trois, qui font, dit un proverbe anglais, le malheur d'un homme :
A scolding wife; a screaming brat; a smokr ing fire.
EnGn , nous sommes arrivées à Paris ce matin par une pluie triste et froide. Madame de Coigny m'a ramenée tout de suite chez ma mère , qui a poussé un cri de joie en me voyant si grande , si grasse, si brunie et si ravie de me trouver ai home^ dans cette rue Saint-Sébastien au Marais, province bien tranquille et bien monotone , comparée à la vie en plein air dont je viens de jouir pendant ce voyage à Plombières.