NOUVELLE
(traduction libre DB L'ANfiLAI8.)
Londres paraîtra un lien peu convenable pour une histoire aussi extraordinaire que celle que je vais raconter; mais, quoique étrange et mystérieuse, elle est vraie : par conséquent le lieu de la scène ne sera pas déplacé , tous les détails resteront parfaitement exacts , et il n' j aura de changé que les noms des personnages.
Dire que je suis superstitieux serait (pour bien des gens éclairés) déclarer que je suis un imbécile, mais laisser croire que je doute de ce que je vais
iOO MARTHA.
dire, ce serait douter du témoignage et de la parole d*un ami» homme aussi distingué, honorable et brave qu aucun de ceux qui aient jamais foulé la terre de ce monde ^ dont il était l'un des plus brillants ornements. Sa douce , triste et patiente veuve et ses charmants enfants ne sont pas les seuls qui pleurent sa mort.
Les gens judicieux de notre époque ont le soin de déclarer hautement qu'ils ne croient pas aux visions surnaturelles. Il se passera du temps avant que je sois assez sage ou assez fou pour faire une semblable profession de foi. Je n'ai pas la faiblesse de me croire entouré d'esprits et de fantômes lorsque je me promène au milieu des rues ou même dans les bois; je n'ajoute pas foi non plus aux contes de commères , qui ne sont faits que pour effrayer des enfants; mais quand je respire l'air pur, quand je contemple les merveilles de la création, je sens que celui qui m'a donné la faculté de réfléchir sur ces choses a le pouvoir d'en faire, dans un certain genre et dans de certaines circonstances, qui ne devraient pas plus nous surprendre que tout ce que nous voyons journellement et dont nous ignorons la cause.
Le philosophe se creuse l'esprit à faire des re-
BJÂRTllA. I0\
cherches, et, dans Torgaeil de sa nullité et Téradition de son ignorance, il pérore, il discute, il argumente et ne découvre rien. Quand ce philosophe, qui se moque de la possibilité d'un esprit, m'aura expliqué d'une manière satisfaisante les causes de l'attraction , de la gravitation, des vents, de la marée , de la lumière , alors je joindrai mon incrédulité à la sienne. Mais trêve à mes réflexions, et commençons mon récit.
Dans le voisinage de Bedford-Square vivait un homme respectable qui se nommait Harding. Il s'était marié très-jeune. Sa femme était une femme exemplaire, et son Gis et sa fille avaient atteint cet âge où les enfants, devenus des amis, récompensent, par le charme de leur société et l'agrément de leurs talents, les soins que les parents leur ont prodigués durant leur enfance et toutes les inquiétudes qu'ils leur ont causées.
M. Harding tenait du gouvernement une place agréable ; son revenu était de niveau avec ses besoins et ses désirs. Toute sa famille était unie d'affection; et peut-être, considérant les vœux limités de ce qu'on appelle middling life, n'y eutil jamais, dans cette classe éclairée , d'homme plus heureux que M. Harding. Marie, sa fille, était
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charmante, douce, simple et timide; mais la modestie^ qui faisait souvent baisser ses beaux yeux noirs, ne pouvait dérober aux regards des autres Tintelligence qui brillait dans les siens. Sa santé était délicate, et la pâleur de ses belles joues^ parfois animées de ces couleurs éclatantes, momentanées, indices trop certains du mal de notre pays, donnait un vif intérêt à sa physionomie. Elle était soignée par sa mère avec toute la tendresse que demandait un être si délicat et si peu en état de résister aux tracas et aux amertumes de ce monde.
Georges, son frère, était d'un caractère décidé, plein de force, d'idées et d'intelligence. Ses qualités étaient l'objet des méditations de son père, qui rêvait pour son avenir tous les succès d'une vie active et honorable. M. et madame Harding remerciaient la Providence et jouissaient avec satisfaction de la somme de bonheur qui leur était échue en partage dans cette vie passagère.
Marie avait dix-huit ans. Sa beauté avait attiré les regards, et ses charmes avaient fixé l'affection d'un jeune parent éloigné, dont la fortune considérable, ajoutée aux qualités di.stinguées de sa personne et de son esprit, le rendaient un parti fort désirable aux yeux des parents de Marie, et
Marie partageait en silence et du fond de >od cœnr leur goût ponr le jeune Langdole, qu'elle eût préféré, privé de fortune, à tous les hommes de l'Angleterre.
Le père de Langdale était nn homme important, ayant grand crédit dans tous les ministères, et par leqnel Georges devait être placé dans le séminaire diplomatique de Downinif-ttreet, d'oti, en temps et lieu, après avoir franchi les grades d'nsage , il devait arriver b être ambassadeur, ce dont ses amis et surtout sa mère ne doutaient nullement.
Cependant les familles décidèrent qu'il n'était pas nécessaire de hâter la conclusion du mariage, l'Age rénni des deai amants ne formant pas plus de trentehuit années. D'ailleurs M. Langdale avait des raisons particulières pour désirer que son iils eAt atteint sa majorité avant de se marier. Madame Langdale avait anssi tes siennes ponr ne pas èlre pressée : elle-même n'avait pas trenle-hnît ans, et elle se sentait pea de goût pour une cérémonie dont le résultat probable serait de lui mériter nn nom peu agréable ans oreilles des femmes frivoles , celui de grand'mère.
Combien il est mrieox, lorsqu'on examine e
détail une partie de la société (comme un géologue éparpille et divise un morceau de terre pour en connaître les qualités et le caractère), comme il est curieux, dis-je, de rechercher les motifs des manœuvres de chacun, des ruses et des détours de tous ces petits esprits pour faire réussir leurs pe* tites intrigues! Personne ne pouvait comprendre pourquoi madame Langdale avait si vite souscrit aux désirs de son mari. Un étranger n'y aurait vu que la déférence d'une femme soumise, mais moi; qui la connaissais autrement que par ce qui frappe les yeux et les oreilles, je ne fus pas dupe de cette apparente sympathie, dont ce ménage ne donnait pas de fréquents exemples.
Comme le batelier qui rame d'un sens et regarde de Tautre, madame Langdale seconda donc cette fois les désirs de son mari , et il fut convenu que Frédéric attendrait le jour de sa majorité pour conduire à Tautel la douce Marie.
Tout cela ne fut pas longtemps un secret. La perspective de Georges fut admirée, exagérée; le bonheur excessif de Marie fut vanté par tous ses amis; mais bientôt toutes les filles, les nièces et les sœurs des dames qui discutaient cette grande affaire après le dîner, commencèrent à jeter leur
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malice et leur venin sur la pauvre Marie : elles ne pouvaient comprendre ce que le riche F. Langdale avait trouvé de si séduisant dans une fille fade, inanimée, timide, gauche et presque insipide. Quelques-unes de ces bonnes ftmes allèrent même jusqu'à faire entendre qu'elle était positivement béte et très -mal faite. Cependant Frédéric et Marie n'en continuaient pas moins de s'aimer chaque jour davantage et de s'attacher tellement l'un à l'autre que leurs cœurs. réunis n'en faisaient plus qu'un. Georges, qui aimait à les tourmenter, était heureusement parti pour Oxford , où il prenait force migraines h lire et à étudier, afin d'être bientôt en état d'entrer dans cette carrière diplomatique , d'où sortiraient pour lui la gloire, les titres, les rubans, etc., en un mot ce qu'on appelle une position dans le monde.
Les choses étaient dans cet état de prospérité , la barque de la vie semblait flotter gaiement devant la brise, lorsque, un jour, M. Harding, allant de chez lui à sou bureau, dans Somerset-place, fut accosté , au moment où il traversait Charlottestreet et Bloomsbury, par une de ces bohémiennes mendiantes qui jadis pullulaient dans ce quartier. << Je vous prie de ne pas oublier pauvre Marlha la
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bohémienne, lui dit-elle d^une voix plaintive. Par charité, monsieur, donnez-moi un sou, je vous en conjure, n
M. Harding était membre de la Société pour Textinction de la mendicité, institution qui se propose d'éteindre la mendicité par un procédé éco« nomique, c'est-à-dire en ne donnant plus rien aux pauvres; de plus, il était magistrat et détestait les vagabonds; ensuite, il n'avait pas de petite monnaie. Bref, il dit brusquement à la mendiante d*aller se promener. Elle n'en persista pas moins à le suivre et à continuer son cri de détresse : tt Ayez pitié de la pauvre Martha !» A la fm, irrité de cet entêtement (quel est l'homme en place qui aime les sollicitations!), M. Harding, contre sa nature et malgré les usages polis do notre civili* sation, se retourna brusquement pour maudire en termes énergiques la vagabonde qui le suivait.
w Ah I s'écria Martha , ai-jo vécu jusqu'ici pour m' entendre traiter de la sorte! Écoutez, homme vain, frivole et dur; regardez-moi; oui, monsieur, examinrz-moi bien! » I^n effet, Harding l'examina et vit une physionomie qui avait quelque chose d'effrayant : doux you\ plus noirs et plus brillants que le jais étaient fixés sur lui comme
deux charbons ardents; des cheveux en désordre pendaient de chaque côté sur des joues flétries, et un sourire sinistre , impossible à décrire, laissait voir deux rangées de dents plus blanches que la neige. Harding était cloué, immobile, sur le trot* toir, moitié par la crainte involontaire que lui causait cette figure, et moitié par la crainte plu3 raisonnable de faire naître un tumulte dans la rue .
« Regardez -moi donc, reprit Martha, car vous et moi, nous nous reverrons; oui, trois fois vous me reverrez avant de mourir : chacune de mes visites vous sera fatale, mais la troisième sera la dernière! » Il y avait un accent dans la voix de cette femme , une solennité dans sa déclaration , qui pénétra Harding jusqu'au fond de l'àme; il désira tout aussitôt trouver moyen d'apaiser la colère de cette étrange créature , et machinalement il prit tout l'argent qu'il avait dans sa poche et le lui offrit. « Prenez, ma bonne femme, lui dit-il; prenez, je vous prie. »
« Bonne femme! répéta la sorcière. De l'argent, à moi que vous avez maudite! Non, non. Il est trop tard. Le sort en est jeté. La malédiction est maintenant sur vous! » En disant ces mots , elle rapprocha la couverture qui lui servait
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de manteau; et se jeta dans les détours de Saint- Gilles, où elle disparut immédiatement.
Lorsqu'il eut perdu cette femme de vue, la première sensation de M. Harding fut un regret trèsvif d'avoir été si dur pour elle, sans que cependant ses étranges menaces eussent causé d'abord une bien vive impression sur son esprit. Il remit tristement son argent dans sa poche, et continua son chemin. Arrivé au bureau, il y fit ce qu'il y faisait tous les jours, c'est-à-dire qu'il lut tous les journaux de l'opposition , discuta sur la politique et sur les nouvelles du jour , et signa son nom trois fois avant quatre heures.
Cependant , le souvenir de Martha se présenta à son esprit plus d'une fois dans cette matinée, et quoiqu'il fût, comme je vous l'ai déjà dit, un homme trop ferme et trop raisonnable pour s'alarmer de la malédiction d'une sorcière, néanmoins il envoya chercher un fiacre pour retourner chez fui , afin de ne pas courir le risque de rencontrer une seconde fois la sibylle dont il était préoccupé.
Il y a un moment , dans chaque jour de la vie des gens mariés (m'a-t-ou dit), où la réserve est mise de côté. C'est lorsque la porte est fermée sur
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tout le monde , et que les deux êtres qui ne font qu'un se communiquent ce qu'ils ont fait et entendu, vu et deviné dans le courant de la journée, séparés comme ils le sont toute la soirée par cette coutume barbare de la Grande-Bretagne qui a cependant la prétention d'être un pays civilisé. C'est alors que le mari , après avoir raconté comment il a avancé telle affaire , échoué dans telle autre , fait connaître à sa chère moitié ce qu'il pense, ce qu'il prévoit, ce qu'il désire. C'est alors que la femme, entrant dans ses idées, l'approuve ou le blâme, l'encourage ou le dissuade, en un mot, lui donne des conseils qui ont souvent sur les plus fortes têtes une grande influence.
Plusieurs amis qu'il avait reçus h dîner, et quelques visites le soir, avaient empêché Harding de causer avec sa chère Élisa ; mais il est à croire que, lors même qu'il se fût trouvé seul avec elle, il ne lui aurait rien dit de l'aventure du matin, la réservant pour cette heure particulière , dont je viens de parler. Pendant toute la soirée , le souvenir de Martha le poursuivit de plus en plus ; et lorsque les visiteurs furent partis et que le couple affectionné se fut retiré dans son intérieur, alors Harding raconta à sa femme , mot à mot, tout ce
qui lui était arrivé, et il ne lui cacha pas le malaise incroyable qu'il en avait conservé. Madame Harding Técouta, et lui répondit ce qu'une femme discrète, prudente et raisonnable, pouvait répondre : qu'il avait bien fait de ne pas se laisser duper ; qu'elle s'étonnait de ses regrets de n'avoir point écouté les mensonges d'une mendiante ; qu'il aurait dû lui donner un bon de soupe, ou, mieux encore, la faire consigner par la police. Elle se moqua un peu de l'impression que cette ridicule aventure paraissait faire sur l'esprit de son mari , raconta que , dans son enfance , elle avait rencontré une de ces bohémiennes , qui lui avait prédit une foule de choses, dont pas une seule n'était arrivée ; et tout en discourant sur ce qu'il y avait de pusillanime et même de contraire à la religion à se laisser influencer par de tels pronostics , madame Harding finit par s'endormir profondément ; mais non pas M. Harding. Il fut agité et tourmenté. Il aurait donné beaucoup pour retirer cette malédiction , qui avait enflammé la colère d'une créature misérable et sans défense. Pourquoi avoir ajouté l'oiFense au refus ? pourquoi cet accès de fureur sans motif? Cependant, comme il est inutile de regretter ce qui est irréparable, Harding finit
par s'endormir aussi profondément que sa femme.
lue joar vint , et la matinée se montra éclairée par un brilhmt soleil, c'est-à-dire aussi brillant que peut l'être le soleil en Angleterre. L'heure du bu* reau étant arrivée , Harding se mit en route, mais non pas par Charlotte-Street , tant il craignait la rencontre de Martha. 11 éprouvait à cet égard une sorte de terreur insurmontable , dont il lui était impossible de se rendre compte. S'il entendait une voix de femme derrière lui, il n'osait se retourner; s'il entendait les pas de quelqu'un , il pressait les siens ; en tournant le coin d'une rue, il jetait ses regards dans tous les sens, s' attendant à voir par* tout cette grande figure sombre. Enfin, n'importe ce qu'il faisait, n'importe où il allait, ses actions^ ses mouvements , ses paroles , tout en lui portait l'empreinte de la plus vive préoccupation , tant il redoutait une seconde entrevue.
La prédiction de Martha retentissait à ses oreilles; elle avait pris tellement sur son imagination, qu'il en écrivit les paroles sur un papier qu'il cacheta. « Trois fois, vous me reverrez avant de mourir. Chacune de mes visites vous sera fatale; mais la troisième sera la dernière ! » Le mot de Calais n'était pas plus profondément gravé dans
le cœur de la reine Marie, de catholique mémoire, que ces paroles dans l'esprit de Harding; mais il était honteux de sa faiblesse , et cacha le fatal papier au fond de son secrétaire.
Pendant ce temps, Frédéric Langdale passait ses journées auprès de Marie ; et, comme il arrive trop souvent dans ce monde, son bonheur n'était plus sans nuage. La santé de Marie, toujours délicate, commençait à donner à ses amis des inquiétudes sérieuses ; un malaise général , une toux sèche et opiniâtre, une fièvre continue dénotaient, à ne point s'y tromper, les symptômes de la consomption, cette terrible maladie qui a conduit tant déjeunes filles au tombeau. Les médecins en parlaient légèrement devant madame Harding; mais , en même temps , ils traitaient ce mal avec tant de soins et de précautions, que l'alarme gagna toute la famille, qui se mit à étudier avec effroi les progrès de la fatale maladie. La douce malade était la seule qui restât sans inquiétude ; elle faisait des projets, et comptait sur les plaisirs du printemps que ses beaux yeux ne devaient plus revoir. L'agitation , le chagrin de voir son mariage retardé d'une longue année , et cette crainte continuelle d'un malheur imprévu, i que tous les amants pas-
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sionnés conDaisseut, avaient amené ce triste changement dans la santé de Marie. Si son mariage eût eu lien immédiatement, le calme de son esprit eût été très-certainemenl un obstacle aux progrès de la maladie, et peut-être le voyage que les jeunes époux comptaient faire en Italie, aussitôt après leur union , aurait-il fortiBé et même rétabli pour toujours cette délicate santé , car le bonheur est un grand médecin. Mais tout cela ne devait pas être. Trois mois s'étaient écoulés depuis la fatale rencontre de Gharlotte-Street. L'habitude, le temps et beaucoup d'occupations s'étaient réunis pour effacer de l'esprit de M. Harding la frayeur singulière que Martha lui avait inspirée. 11 avait re* pris sa gaieté ; il faisait encore ses mêmes plaisanteries ; il aimait la société, et prenait le chemin le plus court pour aller à Somerset -House. Il était même si bien revenu de sa ridicule terreur, qu'il alla prendre au fond de son secrétaire le papier où il avait tracé d'une main tremblante la prédiction de la sorcière, le déchira eu mille morceaux, le jeta au feu et le vit brûler avec une satisfaction infinie, bien déterminé à ne plus songer à cette affaire. Ce jour-là Frédéric, arrivé quelques instants auparavant, était) comme de coutume, auprès de sa fiancée,
fU MARTHA.
jouissant ovcc bonheur de sa conversation (car les amants ne trouvent rien de comparable au monde à ce qu'ils disent, parce qu'ils ne parlent jamais que d'eux-mêmes ); cependant peut-être se montra-t-il moins passionné que d'habitude , car il avait en tête une grande aiïaire. Il devait aller ce matin même examiner une paire de chevaux que son père voulait acheter, ce qui, disait-il, ne pouvait se faire sans lui, car il était l'homme du monde qui s'y connaissait le mieux. M. Ilarding ne crut pas devoir admettre sans restriction l'éloge que Frédéric se donnait à lui-même, et comme le proverbe dit que, pour discuter un marché, deux têtes valent mieux qu'une, il proposa à son gendre futur de l'accompagner chez le maquignon à Ilyde-Park- Corner. La' proposition fut reçue avec joie par le jeune homme, qui monta avec M. Ilarding dans son tilbury et s'empressa de céder les guides à son futur beau-pôre; nos messieurs, après avoir salué les dames, qui étaient aux fenêtres, partirent au grand trot de deux magnifiques chevaux piaffant, ouvrant les narines et brûlant le pavé. Kn acceptant les guides, M. Ilarding avait cédé à un sentiment d'amourpropre dont il ne tarda pas à se repentir. Il s'aperçut bientôt qu'il n'était pas de force à conduire de
pareils chevaax, et tournant rapidement dans Ru8« sel-Street, il proposa à Frédéric de reprendre les guides ; par malheur, celui-ci ne le comprit pas , et Harding, perdant tout à fait la tête, les laissa échapper. Les chevaux se sentant libres se cabrèrent, plongèrent, partirent au galop, et eurent bientôt renversé le tilbury contre une borne. Un des chevaux se mit h ruer furieusement; Frédéric reçut un violent coup de pied sur la tête, et Harding eut le bras droit cassé. Gomme il se relevait sur le bras gauche, il vit Frédéric étendu sans mouvement, tout couvert du sang qui sortait à flots d'une large blessure, et au même instant il aperçut une grande figure immobile, à quelque distance, qui semblait contempler d'un air calme cette scène de destruction : c'était Marlha. Il est à croire que cette vision, premier accomplissement de la prophé-* tie, causa plus d'horreur à M. Harding que le spectacle de la triste réalité qu'il avait devant les yeux. 11 trembla, s'évanouit et tomba auprès de Frédéric. La foule les entoura bientôt. Les secours furent prodi[;ués et les deux blessés soigneusement transportés chacun dans sa demeure. Frédéric était le plus grièvement blessé , car il avait deux membres fracturés , et la blessure de la tête pré-
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sentait un aspect effrayant qui causa aux médecins les plus vives alarmes. L'état de M. Harding était beaucoup moins grave. De bons soins et une observation rigoureuse du régime qui lui fut prescrit le mirent bientôt en état de convalescence ; mais il avait reçu une autre blessure, que tous les médecins du monde ne pouvaient guérir. La conviction que cette femme, dont il s'était attiré la colère , avait , sinon le pouvoir de faire le mal , du moins celui de le prédire, et qu'il devait encore la revoir deux fois, cette conviction, dis-je, reprit possession de son esprit; et quoiqu'il se trouvât soulagé lorsqu'il eut communiqué à sa femme tous les détails de cette nouvelle rencontre, néanmoins il ne put se remettre du choc que ses nerfs avaient reçu , et ce fut en vain qu'il essaya de se distraire de la crainte perpétuelle qu'il avait d'apercevoir la fatale bohémienne.
Frédéric fut pendant quelque temps entre la vie et la mort. Toute espèce de bruit, de mouvement et d'émotion lui fut interdite. Pendant l'espace de deux longs mois, sa bien-aimée Marie ne put ni le voir, ni lui écrire, ni recevoir un mot de lui. L'inquiétude et le chagrin la détruisaient de plus en plus. M. Harding était tout à fait rétabli;
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mais sa gaieté ne revint pas avec la santé : la crainte qu il avait de sortir de sa maison , la terreur qae lui inspirait un coup frappé brusquement à sa porte, le bruit des pas d'une personne qui s'approchait, tout cela le mettait dans un état d'anxiété qui ne peut se décrire; et la vue des progrès de la maladie qui se manifestaient chaque jour sur le visage de sa fille n'était pas un spec* tacle qui pût le ranimer.
Quand enfin Frédéric fut assez bien remis pour recevoir quelques amis, Marie n'était déjà plus en état de sortir; elle approchait rapidement d'une crise fatale. Le médecin préparait, petit à petit, ses parents à cette horrible idée. Mais quels sont les parents qui ne se flattent pas? D'ailleurs ellemême, pleine d'idées d'avenir, parlait du bonheur qu'elle éprouverait bientôt, lorsque son Frédéric pourrait venir passer les journées auprès d'elle. Les médecins suggérèrent trop tard , comme il est d'usage , l'idée d'un changement d'air. Les forces de Marie avaient diminué si rapidement, que, lorsqu'on en fit l'essai, l'on vit qu'il était impossible de penser à la transporter ailleurs. Dans cet afireux état, le désir de revoir celui qui était tout pour elle occupait seul son esprit ; les derniers rayons de la
vie semblaient se réfugier sur ses joues animées de taches de feu ; mais ses beaux yeux étaient creux et ses lèvres desséchées.
Enfin il fut permis à Frédéric de sortir. Le lendemain il devait revoir sa Marie. Son cœur battit vivement; il ordonna que la voiture fût prête à une heure pour le conduire chez les Harding. Le médecin recommanda à ceux-ci de préparer dès la veille leur fille à Témotion que ce jour tant désiré allait lui faire éprouver. Ceux qui ont des enfants (et ceux-là seulement) pourront comprendre avec quelle tendre sollicitude, avec quelle précaution le père et la mère approchèrent du lit de leur chère fille pour lui apprendre avec ménagement une nouvelle sur laquelle les médecins fondaient un dernier espoir. Ils s'ossirent donc prèsd^elle; ils parlèrent de Frédéric. Marie se joignit à la conversation; elle se mit sur son séant. On lui donna Tespérance qu'elle pourrait le revoir bientôt : cette espérance se changea en certitude, l'époque se rapprocha, mais lorsqu'elle eut saisi toute la vérité, lorsqu'elle sut qu'elle le reverrait demain , elle se mit h fondre en larmes, et tomba sur son oreiller. Dans cet instant un rayon de soleil brilla sur le lit de Marie, et éclaira toute sa figure, m Mon ami, veuillez tirer le rideau, »
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dit madame Harding à son mari. Il se leva, et alla à la feDétre. Uu cri affreux lui échappa : « Elle est là! s'écria-t-il. — Qui? demanda sa femme avec inquiétude.— Elle! elle! cette horrible femme ! » Madame Harding courut à la fenêtre, et vit, de l'autre côté de la rue, des yeux livides fixés sur leur maison : c'était Martha la Bohémienne. « Baissez le rideau, et quittez la fenêtre ! » s'écria madame Harding. Harding baissa le rideau. « Hélas ! quel malheur nous annonce-t-elle? » balbutia-t-il. Un cri perçant de sa femme, qui était retournée près du lit, fut la seule réponse à cette question. Marie était morte. Sur les trois visites prédites par le malin esprit sous une forme humaine, deux s'étaient accomplies: la dernière apparition surpassait en horreur la précédente. Mais que restait-il qui pût surpasser celleci ? Les malheureux parents se tenaient immobiles auprès du corps de leur enfant bien-aimée, étendue devant eux dans l'éternel sommeil de la mort. Ils ne pouvaient le croire ; il leur semblait que ce fût un affreux rêve. La tête de M. Harding était perdue ; il se jeta de nouveau vers la fenêtre. Martha avait disparu ; mais il entendit son chant sauvage , qui se perdait dans le lointain à mesure qu'elle s'éloignait de la rue*
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Alors il 6t appeler ses domestiques. L'on courut chercher le médecio ; mois que faire ? Hélas ! tout était fini. 11 ne resta plus rien aux pauvres parents qu'à pleurer ensemble la perte de leur fille , de leur douce Marie , de leur enfant chérie. George, son frère affectionné, quitta Oxford en toute hftte, pour venir conduire au cimetière les restes de sa sœur bien-aimée. Mais ce fut pour Frédéric Langdale que le coup sembla être le plus fatal : Ton crut longtemps qu'il ne pourrait survivre h ce malheur si soudain. Il s'était toujours flatté de la guérison de Marie; et en effet les symptômes les plus fftcheux avaient visiblement diminué pendant les derniers jours qui précédèrent sa mort. Je ne sus plus rien de ce malheureux jeune homme pendant les trois années qui suivirent. Vers cette époque je lus dans les journaux l'annonce de son mariage avec la fille unique d'un riche baronnet.
La mort de Marie et l'horreur causée par l'attente de la troisième visite de Martha opérèrent de grands changements dans la famille de M. Harding. Par le moyen d'amis en crédit il obtint que son fils le remplacerait dans ses fonctions publiques, tandis que lui et madame Harding quitteteraient l'Angleterre» pendant quelque temps, pour
s'éloigner d'un endroit rempli de souvenirs funestes et de craintes pour l'avenir. George abandonna donc Oxford et ses études toutes classiques, pour entrer à dix-neuf ans dans la vie active des affaires , mais non pas avec les avantages dont sa mère s'était flattée pour lui. Il est à remarquer que, depuis la mort de Marie , les Langdale s'abs* tinrent non-seulement de toute intimité avec les Harding, mais qu'ils semblèrent avoir parfaitement oublié toutes les belles promesses prodiguées en faveur de George. M. Harding fit donc prudemment de placer son fils dans une situation qui, par la suite , devait lui procurer cette indépendance, objet des désirs de tous les hommes, et, en attendant, les moyens de vivre confortablement et tout à fait en gentleman. Tous les arrangements étant pris, et les affaires terminées, le triste couple commença son voyage, et à mesure qu'ils s'éloignaient de la possibilité de rencontrer Martha, leur tristesse semblait diminuer; d'ailleurs le temps, qui répare et détruit tout, adoucit l'amertume de leur chagrin, et ils se fixèrent à Lausanne, oubliant le monde, et par lui oubliés, excepté pourtant de leur excellent fils , dont les qualités personnelles eurent
bientôt captivé le cœur d'une charmante jeune
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personne, douée d'une rare beauté, et, ce qui vaut mieux encore , d'un excellent caractère.
Par extraordinaire, rien ne contraria cette inclination : la place de George et ses espérances de fortune déterminèrent facilement les parents de la jeune personne , et au bout d'un certain temps les Harding reçurent une lettre de leur fils qui demandait leur consentement, et les priait de venir autoriser le mariage par leur présence tant désirée. Les parents consentirent, et à la fin de la seconde année de leur absence ils se trouvèrent réunis de nouveau dans cette maison , dont la vue leur rappela le triste souvenir de leur malheureuse fille, souvenir qui ne pouvait, dans l'esprit de M. Harding, se séparer de l'horrible idée de Martha.
Il y avait lieu d'espérer cependant que le charme était rompu, et que, dans l'espace de deux années, Martha avait quitté le voisinage. Les bohémiens n'étaient-ils pas dans l'usage de mener une vie errante ? et pourquoi cette femme serait-elle la seule à faire exception à la règle générale ? Enfin , peutêtre bien qu'elle était morte. C'était ainsi que madame Harding rassurait son mari, et elle y parvint si bien , que lorsque le jour du mariage arriva, que les cloches sonnèrent, et que les rubans
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s'agitèrent au gré du vent, la physionomie de Hardiug était éclairée par un sourire, et qu'il embrassa les joues rosées de sa belle-fille avec un sentiment qui ressemblait au bonheur. Le mariage eut lieu dans cette saison où les amis et les familles se réunissent pour célébrer en commun, et joyeusement, les fêtes de Noël. Tous les feux pétillent, toutes les tables sont couvertes , pour annoncer cette amnistie universelle, qui nous fut octroyée par le Tout-Puissant; les plaisirs et la gaieté sont à Tordre du jour. Miss >îVilkins et George Harding ne partirent point en berline à quatre chevaux , pour aller s'enterrer loin de tous les yeux , afin de savourer le mois de miel dans la solitude : car George n'obtint qu'un congé de trois jours; et il fut convenu que tous les parents , de chaque c6té , jusqu'aux plus arrière-cousins, se réuniraient le jour des Rois pour célébrer Finstallation des nouveaux mariés dans la maison Harding.
Quand cette heureuse soirée arriva , c'était un plaisir de voir les figures riantes de toute cette jeunesse, et on ne pouvait s'empêcher de partager leur bonheur. Les plaisanteries furent gaies , et la gaieté communicative. M. Harding, entouré de cet heureux cercle, oublia pour le moment tous ses
chagrins. Cependant, comme ses yeux erraient autour do la chambre, il ne put retenir un soupir en se rappelant que dans cette môme chambre sa bienaimée Marie avait fait le charme et F ornement do réunions semblables.
Le souper fut annoncé, et la foule joyeuse, s'élançant sur Tcscalier, descendit dans la salle à manger en sautant et en bondissant. Le milieu de la table était occupé par Tobjet principal de la fôte, un immense gùtcau, entouré de rois et de reines en sucre doré, de bonbons et de gelées, de trophées de toutes formes et de toutes couleurs. L'on abattit tout ce brillant édifice, et chaque convive examina avec anxiété la surface glacée et brillante qui ornait le dessus do sa portion. L'on distribua aussi des cartes peintes , ornées de cou-* plets et de proverbes , et , par une de ces petites fraudes qui n'attrapent personne, M. Harding fut proclamé roi; sa belle-fille fut la reine qu'il choisit. Il s'ensuivit de tels éclats de rire, tant de gaieté et de charmantes plaisanteries, que M. Harding regarda sa femme avec cette expression de joie sereine qu'elle avait en vain cherchée sur son visage depuis la mort de leur chère enfant.
L'horloge sonna minuit, et les atnés dirent qu'il
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était temps que les petits allassent se coucher; mais le roi de la fête demanda et obtint pour eux une demi-heure de répit ; et l'on pria la jeune madame Harding de chanter une Complainte sur les vieilles filles , qu'elle chantait , depuis son enfance, tous les ans à pareille époque. L'on 6t donc un profond silence j et la jeune femme , avec tout l'embarras qui convenait à la circonstance , se préparait à commencer ce chant vénérable, quand un bruit étrange 6t retentir toute la maison. Ce bruit semblait partir d'en haut et descendre par l'escalier avec violence ; il s'arrêta près du salon , dont la porte fut ouverte avec fracas , comme par un terrible coup de vent. Tous les enfants furent bientôt debout et chacun dans les bras de sa mère. Madame Harding se leva et sonna en toute hftte; sa belle-fille, pftle comme la mort, regarda George. Mais parmi les convives il y en eut un qui ne bougea point, qui ne prononça pas une parole : c'était M. Harding, dont les yeux restaient fixés avec horreur sur la porte à demi ouverte, et qui semblait comme pétrifié.
Les domestiques accoururent , et dirent qu'ils avaient aussi entendu le bruit, mais qu'ils en ignoraient la cause. Harding alors regarda sa femme at-
tentivement, puis il dit d'uue voix basse que c* était peut-être quelque événement arrivé dans la rue, et pria sa belle-fille de reprendre sa chanson. Elle le fit ; mais chacun avait été trop effrayé pour y prêter attention : car ce bruit avait quelque chose de si étrange, que même les plus raisonnables de la compagnie, quoique ne voulant pas le laisser paraître devant leurs enfants , se retirèrent avec une sorte de plaisir, et se virent sains et saufs, chacun chez eux, avec une vraie satisfaction.
Quand tous les convives furent partis , et que la jeune femme de George prit son bougeoir pour se retirer dans son nouvel appartement, son beau-pcre l'embrassa tendrement, et pria Dieu de la bénir et de la protéger, ainsi que son cher fils, qu'il serra sur son cœur, en lui disant adieu, avec une ferveur et une émotion qui parurent inconcevables à George pour une séparation de quelques heures seulement.
Lorsque Uarding fut arrivé dans sa chambre à coucher, il s'assit près de sa femme, et lui dit de préparer son esprit à quelque grande calamité : c Dans quel genre, ajouta-t-il, c'est ce que j'i-» gnore.
— Mon ami, dit madame Harding, à quoi pensez-vous? quelle est cette nouvelle idée?
— Chère Élisa, répliqua Harding avec l'accent du désespoir, je Tai vue, pour la troisième et dernière fois; j'ai vu Martha la bohémienne.
— Impossible ! vous n'êtes pas sorti de la maison.
— Cela n'empêche pas que je l'ai vue lorsque cet horrible bruit se fit entendre , et que la porte fut violemment ouverte. Elle était là, à cette porte f ses yeux fixés sur les miens , et elle resta dans cette attitude jusqu'à l'arrivée des domestiques.
"— Mon cher ami , répondit madame Harding, ceci est impossible; c'est une hallucination de votre imagination agitée.
— Que ce soit ceci ou cela, je l'ai vue. Hu* maine ou non , naturelle ou surnaturelle, elle était là. Je n'essaierai point de vous convaincre; ainsi, ne discutons pas. Tout ce que je vous demande, c'est de prier cette nuit avec ferveur; c'est peut-être la seule manière de détourner le mal qui nous menace. »
Alors , il embrassa tendrement sa femme ; et, après une heure d'anxiété et de fièvre , il tomba dans un sommeil agité. De ce sommeil , il ne se réveilla plus. Le lendemain matin , sa femme le trouva mort à ses côtés. Les médecins expliqueront
428 MARTHÂ.
facilement, je n'en doute pas, comme quoi le travail d'une imagination troublée, ou Témotion vio« lente causée par un bruit extraordinaire et inattendu peut occasionner une congestion cérébrale ; mais le fait est que M. Harding était mort.
Cette histoire me fut racontée, telle que je viens de récrire, par mon ami Ellis, un soir que nous revenions de la Cité vers Harly-Street. Gomme il finissait de parler, nous entrions dans Bedford- Square, du côté sombre et solitaire de Charlotte- Street.
u Et là y me dit Ellis en montrant du doigt Charlotte-Street, là est la rue où tout ceci est arrivé.
— Allons, allons, lui dis-je, vous racontez bien l'histoire; mais je suppose que vous n'exigez pas que je la croie comme parole d'Évangile.
— Je suis si bien convaincu de la vérité de ce que je viens de vous dire, que j'étais un des convives qui assistaient au souper le jour des Rois, et que j'ui entendu te bruit de mes propres oreilles.
— Mais vous n'avez pas vu le spectre?
MÂRTHA. 429
— Non, dit Ellisy certainement, non.
— Ni personne pas plus que vous , lui dis-je ; j'en réponds.»
Dans cet instant , nous entendîmes un pas rapide qui s'avançait derrière nous. Je me retournai pour laisser passer la personne qui était sur mes talons ; et je vis une grande femme, enveloppée d'un manteau rouge, dont les yeux, qui brillaient à la lueur du réverbère, se fixèrent sur les miens. Je tressaillis. « Ayez pitié, nous dit-elle, de la pauvre Martha. Donnez quelque chose à la bohémienne. »
Je fus comme frappé de la foudre ; mais il me resta assez de présence d'esprit pour prendre tout l'argent que j'avais dans ma poche , et le lui offrir précipitamment.
u Merci, mon gentil monsieur, » dit-elle; et, poussant un éclat de rire moqueur, elle se jeta dans Charlotte - Street en chantant ou plutôt en hurlant un air sauvage.
Etiis ne parla pas durant cette scène. Il me serra fortement le bras; et nous hâtâmes notre marche. Nous ne nous dîmes rien avant d'arriver dans Bedford-Street, dont les lumières et le mouvement nous rassurèrent.
430 MÂRTHA.
— Eh bien ! me dit Ellis , que pensez- vous de ceci ?
— Voir, c'est croire, fat ma réponse.
J'ai toujours évité depuis , de passer le soir dans le voisinage de Bedford-Square.
ROMAN IMITrii DB Ii*AIV«IiAlS.
■ Ii«s mAiiagos d'inclination sont soavent malhearevs ; mail cela est encore plus ¥rai ponr les mariages d'intérêt. Celte triste réalité prouve une chose : c'est que parmi nous le bonheur est très-rare , et ce n'est pas faire l'éloge de nos institutions. *
DisTDTT Di Tbact, auteoT de Vldéolo^,
CIlAPlTIlt; PUF.M[EH.
. Lûio ! A «nrW bj iiipi:riliIion lliuiigJil a Uod. .
■' Asseyez-vous, Julia, et ne vous occupez pas de voire chien, car j'ai à \ous parler sôrieusemeul, dit le comte de Cowland à sa fille qui venait chaque malin saluer son père nvant le déjeuucr. Vous avez maintenant dix-sept ans, Julia, et il est temps de vous marier. Qu'en pensez-vous ? « Lady Julia baissa la tête et ne répondit pas. « Vous n'avez pas de fortune, Julia, continua le comte,
et par conséquent, vous ne prétendez pas, je pense , faire un brillant mariage ? — Âh ! pas du tout , mon père , je ne demande que le strict nécessaire avec le mari selon mon cœur. — Selon votre cœur ! s'écria le comte étonné : que diable avons-nous à démêler avec votre cœur? Maintenant on ne peut plus parler mariage à une jeune fille qu'aussitôt elle ne vous jette son cœur à la figure. Mais je ne souffrirai pas que ma fille , à moi, fasse la sotte. Non pas vraiment, et vous vous marierez comme doivent se marier les gens de qualité , dans le but de se créer de nouveaux appuis, d'augmenter son influence dans le monde, d'étendre ses relations politiques , et d'avoir un salon pour y réunir tous les partis. Voilà pourquoi Ton se marie, et je ne vois pas ce que le cœur, comme vous le dites, a à faire dans tout cela. — Rien, en effet, mon père, dit lady Julia en caressant son chien, qui s'occupait à chiffonner les dentelles de sa belle mattresse. — C'est ce qui me semble , dit le comte d'un air triomphant. Mais dites-moi, Julia, ce cœur vous a-t^il indiqué celai que je destine à devenir mon gendre ? »
Lady Julia aurait pu trouver un nom à offrir à son père} mais la crainte la retint : elle noauna
plusieurs indiiïérents au hasard, et le comte lui dit en Tinterrompant : « Ce n'est rien de tout cela , c'est le duc de Lowell. — Le duc de Lowell I répéta lady Julia avec un cri d'horreur ; sans doute, vous plaisantez , mon père. Le duc a des cheveux rouges, il est affreux , et il est aussi vieux que vous.
— Fût-il aussi vieux que Satan et encore plus affreux , dit le comte en fureur, je veux périr à rinstant si vous épousez jamais un autre homme que le duc de Lowell. » Lady Julia fondit en larmes, et le comte se promena de long en large dans sa bibliothèque.
u Si c'eût été n'importe qui, je vous aurais obéi , sanglota lady Julia.
— Si c'eût été n'importe qui , répéta le comte en contrefaisant l'accent de sa Glle, il ne vous eût pas obtenue... Sachez bien que, depuis le mariage de votre frère, ma seule pensée a été de vous établir convenablement. Je trouve ce qui me convient , moi , dans le duc de Lowell , et il me semble que ce n'est pas un si grand sacrifice à faire que celui de vous résigner à devenir duchesse , à porter les plus gros diamants du monde , à avoir les plus brillants équipages et la maison la plus splendide de toute l'Angleterre ! »
Lady Julia releva la tête, essuya ses larmes, et montra à son père un visage un peu plus serein. Le comte continua ses descriptions de fêtes et de parures jusqu'au moment où sa fille déclara qu'elle épouserait le duc , mais qu'elle ne l'aimerait jamais. Le comte sourit , et l'assura que cela n'était nullement nécessaire; que les mariages d'inclination n'étaient bons que pour les bergers et les laboureurs. Ensuite il embrassa sa fille , et lui dit d'aller se préparer à recevoir son noble prétendant.
Quelques semaines se passèrent ainsi à recevoir non-seulement les hommages du duc, mais ses présents magnifiques , escortés de toutes les flatteries qu'on prodiguait à la future duchesse et de tout l'éclat d'un luxe sans bornes. Cependant chaque jour, à son réveil , Julia soupirait en songeant à la belle tête de celui que son cœur préférait en dépit des moqueries du comte. Quelquefois même ce souvenir lui arrachait des larmes ; puis les plaisirs dont on avait soin de l'entourer venaient la consoler et la distraire. Elle dit un soir à sa femme de chambre : « Savez-vous, Favella, que le duc a un goût parfait; il me semble que je ne le trouve plus si laid maintenant. Regardez donc ces magnifiques bracelets : les rubis et les perles sont d'une égale
beauté. Je veux les essayer. Quand je serai du* chesse , je prierai le duc de mettre un toupet pour cacher ses cheveux roux, etc..» Mais cette malheureuse idée amena lady Julia à comparer mentalement le toupet en question aux beaux cheveux bruns bouclés d'un certain jeune Écossais dont elle cherchait en vain à fuir le souvenir. La contrainte qu'elle subissait depuis un mois la révolta en cet instant. Elle jeta les bracelets au fond de sa cham* bre , renvoya Favella , et se mit à lire avec transport plusieurs billets renfermés dans certain tiroir dont la clef ne la quittait jamais.
Lady Julia avait été élevée par son père dans le but de plaire par les dehors les plus charmants. La nature avait puissamment secondé les efforts d'un père ambitieux. Julia était d'une beauté accomplie : la taille, les traits, l'air, la blancheur, tout ce qui pouvait séduire les yeux était réuni en sa personne : Beau visage, mais de cervelle point. Sous les auspices d'une humble gouvernante, la vivacité et l'entêtement de l'enfance étaient devenus égoïsme et caprice. C'était là le fond du caractère de lady Julia, nourrie de vanité et ne pensant qu'à plaire. Son esprit était l'esclave de toutes les passions qui s'en emparaient tour à tour : la coquet-
4^8 ESSAI SUR LE MAniAGE.
terie, l'ombilion, Tomour. Cette derni(>re pos^ion triompha dans une entrevue qu^elle eut avec son amant, et deux jours avant celui fixé pour la ce* lébrution de son mariage avec le duc ^ elle quitta furtivement Thôtel héréditaire avec le jeune Écossais pour aller se marier h Thôtel de Vulcain sur les frontières de sa nouvelle patrie.
Lady Julia eut un moment de regret en voyant le prêtre si sale, dans une chambre si malpropre, et en songeant à la foule empressée et aux céré* monies qui eussent accompagné son mariage avec le duc; mais les transports d*amour, de reconnaissance et d'admiration dont la comblait le jeune et charmant Douglas firent évanouir les souvenirs vaniteux y et les deux nouveaux mariés, charmés Tun de l'autre , s'établirent dans une modeste retraite au milieu d'un paysage très-pittoresque où ils trouvèrent pendant quelque temps que les jours passaient comme des songes et qu'ils étaient beaucoup trop courts.
Au bout de trois mois, Douglas commença h s'apercevoir que les lèvres de corail de sa Julia répétaient beaucoup de niaiseries. Elle, de son côté, s'était déjà aperçue que la tournure de Douglas, quoique régulièrement belle, manquait de
cet air particulier qui distingue Textréme bon ton, et qu'il n'était pas mis comme les jeunes gens qui font la mode. » Je voudrais bien, dit un soir Julia à son mari , je voudrais avoir ici mes levrettes ; elles nous aideraient à passer le temps, car je trouve que ce lieu devient bien monotone. Ne le pensez-vous pas^ cher ami? — Oui, je le pense, chère amie; mais que faire, n ayant pas vos levrettes? — J'ai envie d'écrire à mon père pour essayer de l'attendrir. — Vous feriez bien, ma chère. — J'ai envie de lui dire que je me repens de toute mon âme de ne l'avoir pas écouté. Car je n'ai rien dit de cela dans ma première lettre. — Oui, dites-lui cela, si vous croyez la chose utile, et ajoutez que je me repens aussi de tout mon cœur. » La lettre fut écrite, envoyée et renvoyée sans avoir été décachetée par le père implacable qui avait maudit sa tille. Il avait poussé le ressentiment jusqu'à faire remplacer Douglas dans son régiment, comme coupable de s'être absenté sans permission pour enlever une fille à son père. Douglas fut consterné à cette nouvelle. 11 ne lui restait qu'un seul parti à prendre, celui de se réfugier dans le manoir paternel situé dans les hautes terres d'Ecosse. A cette idée, lady Julia fut
transportée de joie , et pria son mari d* écrire tout de suite pour annoncer leur visite prochaine. Elle avait entendu la duchesse de M. et la comtesse de F. déclarer que rien n'était plus agréable que la manière de vivre en Ecosse , où tout le monde était franc et poli, gai, spirituel et hospitalier. u Âh! cela doit être délicieux, s'écria-t-elle, et le vieux château de votre père est sans doute très-féodal. Je serai comme chez moi dans ces longues galeries et dans ces vieilles chambres antiques, ornées de vieux portraits; tout cela doit être bien plus ancien que le château de mon père dans le Devonshire. Ah ! quel plaisir ! »
La réponse du vieux laird arriva bientôt. Elle était pleine de cordialité, et invitait le jeune ménage à venir passer tout l'hiver avec lui.
Impatients tous les deux de quitter l'endroit témoin de leur bonheur passager, lady Julia et son mari dirent gaiement adieu aux sites décolorés qu'ils trouvaient naguère si fertiles et si riants; pleins d'impatience, ils prirent le chemin des tristes montagnes d'Ecosse, et ne s'arrêtèrent que peu de jours a Edimbourg pour y acheter deux petits chiens, voir le château, et retenir une femme de chambre.