CHAPITRE XIX
« We msy fcoldlj ipond , upon Iho bopo of whst ii to como in. ■
La naissance de ses filles jumelles avait renoa* vêlé toutes les peines de Henry et toutes les c<h 1ères de sa femme. L'état de dépendance où ils se trouvaient chez leur père leur devenait de plus en plus pénible. C'était avec une impatience fébrile que le pauvre Henry attendait la réponse à la lettre qu'il avait écrite à son protecteur. Cette réponse arriva enfin. Le général Gaméron commençait par un sermon qu'il adressait à Henry sur la folie d'épouser une dame de qualité , élevée à Londres et ne sachant pas coudre. Ensuite venaient des moqueries sur la naissance de deui filles jumelles, et la conclusion de cette épltre était la nouvelle de la réinstallalion de Henry dans son
grade et dans son emploi militaire, avec la promesse d'une pension de quatre cents livres par an pour le tirer d'embarras; le tout accompagné d'un présent de cinq cents livres pour faire son voyage et s'établir modestement aux environs de Londres,
« Quatre cents livres par an ! s'écria lady Julia ; ah I quelle fortune! Nous serons très-riches, n'est-ce pas? et nous aurons un bel h6tel, des chevaux, des voitures, des loges; nous donnerons un bal, etc. — Vous connaissez peu la valeur de l'argent, ma chère, lui dit Henry, si vous croyez qu'avec quatre cents livres de rente Ton pourrait faire tout ce que vous dites là. Nous pourrons à peine vivre convenablement, avoir tout au plus un cabriolet et donner de petits dîners à nos amis, >}
Mais lady Julia détestait les cabriolets et méprisait les petits diners , et elle se disputa là-dessus avec son mari, qui connaissait la valeur de l'argent à peu près aussi peu que sa femme.
Élevée dans tout le luxe d'une grande maison, accoutumée ù donner ses ordres pour obtenir aussitôt ce qu'elle désirait, lady Julia, à l'époque de son mariage , était dans cet heureux état où l'on ignore de la manière la plus absolue les difficultés de la vie et les embarras de l'existence. Sa femme
26a ESSAI SUR LE MARIAGE.
de chambre pensait à Tutile et ne lai laissait que le soin du superflu, des choses de loxe et de mode. Quand lady Julia voulait avoir quelque belle toilette de bal , elle allait dans Regent's street choisir r étoffe et les fleurs ou les perles et les broderies les plus élégantes, ou bien elle inventait elle-même, avec un goût exquis, quelque mode nouvelle en garniture ou en mélanges de couleurs. 11 en était de même pour ses bijoux; si elle avait la fantaisie d'une parure, elle visitait le magasin de M. Bogers, son bijoutier. Les mémoires étaient envoyés à son père, et les objets désirés portés chez elle. Ne connaissant pas Targent sous sa forme vulgaire , lady Julia avait pris l'habitude de croire que l'argent était une chose abstraite, et son mari, avec l'insouciance et le laisser-aller d'un jeune officier des gardes, croyait que cet argent, nécessaire à l'existence comme Tair que l'on respire, devait leur arriver tout naturellement un jour ou l'autre, du midi ou du nord. Ni l'un ni l'autre ne s'occupaient des taxes, des mémoires du boucher, du boulanger, des gages des domestiques et des autres détails de la vie véritable. Lady Julia se mit à rêver bals et concerts, toilettes et folies, tandis que Henry pensait à des chevaux , à des éqni-
pages et à des déjeuners d'officiers. Il fut décidé qu'ils partiraient aussitôt pour Londres , et Henry se hâta d'aller faire part de l'heureuse nouvelle à son père. « Quatre cents livres pour ne rien faire ! s'écria le vieux laird. Il faut vivre avec vos appointements, monsieur mon fils, et mettre de côté les quatre cents livres pour marier vos jumelles. Entendez-vous, monsieur mon fils? »
Miss Jacky dit que, s'ils ne prenaient tout de suite une bonne femme de ménage pour tenir leur maison, ils seraient volés et ruinés. Miss Grizzy fit observer que c'était une bien grosse somme que quatre cents livres , et qu'il y aurait bien des choses à faire avec tant d'argent.
L'agitation régna dans les murs de Glenfern. Lady Julia chantait et riait en grimpant l'escalier ; les belles-sœurs l'aidèrent à faire ses malles, et pour leur témoigner sa reconnaissance, elle les combla de rubans , de fichus , de bouts de dentelles , de bracelets cassés et de robes déchirées. Le laird fit remarquer, à dîner, qu'il n'y a que les imbéciles qui aiment à changer et à déménager. Miss Grizzy prit le parti des imbéciles , et répondit pour eux qu'il était naturel d'aimer à changer de place lorsqu'on était jeune, et qu'en même temps il
870 ESSAI SDR LE HARIAOB.
était naturel d*aimer à ne pas changer. Miss Jacky se récria sur le gâteau de baptême qu'elle avait com«mandé à Perth, qu'on devait envoyer le dimanche suivant, et qu'elle serait forcée de contremander. Quant aux trois nièces , elles étaient sur le point de pleurer à l'idée de ne pas manger de ce gàteaa monstre, dont elles avaient rêvé. EnGn, le jour du départ étant arrivé, une berline chargée de paquets et attelée de chevaux de poste vint se ranger devant la porte de Glenfern. Lady Julia s'élança dans la voiture en envoyant des baisers à toute la famille descendue au vestibule. Henry se laissa embrasser par ses tantes et ses sœurs. Il serra tendrement la main de son père et se plaça auprès de sa femme au fond de la voiture , dont le devant était occupé par la nourrice, son enfant et les deux levrettes.
Ce fut ainsi qu'il dit un long adieu au vieux manoir paternel et aux champs où il avait passé son enfance. Son cœur se serra lorsque, arrivé au sommet de la côte , il jeta un dernier regard sur ce triste séjour, où il laissait pour toujours probablement sa famille et tous ses premiers et ineffaçables souvenirs.