‹ Essais divers (volume 3)Chapitre 21 sur 25 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ninipated life.

Des rêves de bonhear et des espérances de plaisirs accompagnèrent le jeune ménage dans leur voyage à Londres, où ils arrivèrent enchantés tous les deux de s*y retrouver et d'être rendus à la société de ce que lady Julia appelait des créatures humaines.

Bien établie dans un élégant hêtel , au milieu du quartier le plus à la mode , lady Julia se vit bientôt entourée d'une foule d'amis qui naguère se souvenaient à peine de son existence , et elle reprit avec eux le chemin de la dissipation et les habitudes d'extravagance mondaine.

Peu de jours après son arrivée à Londres, Henry s'était empressé d'aller rendre visite au général

%li ESSAI SUR LE MARIAGE.

Gaméron, et celui-ci ue tarda pas à venir voir lady Julia. Il était près de deux heures , et Henry reçut le général dans le salon où il avait fait apporter son déjeuner, en attendant sa femme, qui n'avait pas encore paru, u Je pense, dit le général à Douglas , je pense que votre lady aura eu peur de moi, et qu'elle se sera sauvée à mon approche.

— Oh ! pas du tout, mon général, répondit Henry assez embarrassé. Ma femme n'est pas encore habillée, mais je vais lui faire dire de se dépécher, et je vous assure qu'elle a le plus grand désir de vous voir, pour vous remercier de tant de bontés.

— J'attendrai, dit le général Gaméron, et, en attendant, causons de vos affaires. »

Lady Julia parut en6n, et salua le vieui général d'un air sans gène, et avec un laisser aller du meilleur ton. « Youlez-vous déjeuner, général? » lui dit-elle en s'asseyant devant la table à thé, et, sans attendre sa réponse, elle prit une muffine toute beurrée et la présenta à son chien. Henry était sur les épines, et faisait tous ses efforts pour causer gaiement avec son visiteur , afin de détourner son attention de lady Julia , que le général examinait avec un sérieux mêlé d'ironie. Un domestique entra en ce moment et dit que M. Shagg

était en bas, pour parler à mylady de la nouvelle housse ; que le nouveau valet de pied attendait depuis une heure , et que le marchand de chinoiseries était dans la salle à manger, avec ses paniers pleins de curiosités.

u Dites à M. Shagg de monter le premier, et retenez le valet de pied; je le prends décidément/ dit lady Julia. — Gomment , chère amie , dit Douglas , vous prenez ce valet de pied après avoir retenu celui de madame de Beaumont la semaine dernière ? Elle lui avait donné le meilleur certiGcat. — Oui , c'est vrai , mais il y avait là-dessous une affreuse tricherie. Cet homme se donnait cinq pieds neuf pouces , et quand il fut mesuré , on trouva qu'il n'avait que sept pouces. — Mais ce que vous dites là est stupide, s'écria Henry. — Au contraire , répondit lady Julia , ce qui serait stupide , ce serait de s'inquiéter du caractère d'un valet qui n'a rien à faire qu'à se tenir sur ses jambes derrière ma voiture. »

L'entrée de M. Shagg, chargé d'un énorme paquet d'échantillons de draps, de galons et de franges, interrompit la conversation.

u Eh bien! monsieur Shagg, s'écria lady Julia, il faut absolument que vous repreniez cette épou-

vaoUble peaa de léopard » car j'aimerais mieux sortir en gig qae de me montrer avec mie pareille hoQsse devant ma voiture. — Je ferai comme il plaira à mylady, répondit M. Shagg, mais il me serait impossible de reprendre la peaa de léopard, qoi a été taillée exprès pour le conpé de mylady. Voici des modèles de toutes sortes, poar une seconde honsse que je ferai confectionner pour demain. Mais il faudrait que mylady me permit de mettre la peau sur le mémoire, et de

— Mettez-la où vous voudrez , mais Ôtez-Ia tout de suite du siège de ma voiture, et faites-en placer une autre avec ces franges et cet écusson.

— Comment! s'écria Douglas hors de lui et terrifié par les regards moqueurs du général , qui semblait prendre un vif intérêt à toute cette scène ; comment! vous voilà dégoûtée de ce léopard aux pieds d'argent, dont vous étiez folle ces jours derniers?— Oui, dégoûtée, c'est le mot; car, figurez-vous qu'avant hier j'ai rencontré la vieille comtesse de Kent, qui en avait un absolument pareil à son vieux berlingot. Avouez qu'il y a de quoi dégoûter de tous les léopards d'Angleterre, sauvages et privés 1 »

Henry ne savait que dire , et sa femme conti*

nnade débiter cent folies à M. Shagg, jascpi'à rentrée da marchand de chinoiseries, qui faisait toutes les salutations d'un Chinois , portant sous chaque bras un pot d'étrange forme, et tenant dans ses niains d'affreux magots.

• c Je vous demande pardon , mylady , de n'être pas venu hier; mais la comtesse de MeWil avait appris que j'avais reçu des trésors de nouveautés ; elle est restée toute la matinée chez moi , et m*a fait perdre tout mon temps. Ce sont des objets difficiles à transporter; mais j'ai apporté quelques modèles exquis. Tenez, voyez. Ceci est charmant : c'est un chinois qui a un ventre énorme et qui dort au soleil la bouche ouverte. Le thé sort de cette bouche, et l'eau chaude est contenue dans le ventre : rien n'est plus gracieux. Voici un crapaud qui sert à faire brûler des pastilles ; c'est une rareté qui a appartenu à une sultane favorite. Elle n'aurait voulu s'en défaire à aucun prix, mais ce bijou lui fut volé par une de ses esclaves qui le vendit à un de mes associés. La vapeur du parfum s'échappe par les larges narines de l'animal , qui a l'air d'être tout charmé lui-même de l'odeur qu'il exhale. M'est-ce pas vrai, monsieur? dit le marchand en se tournant vers le général 4 — Je vou-

drais te voir au fond de ia mer avec tes crapauds et tes magots, se dit intérieurement te pauvre Douglas y qui commençait à perdre toute patience.

— Mais voici ce qui surpasse tout le reste, continua le marchand en allant chercher un objet qui était par terre près de la porte. Voici un morceau précieux, et que la duchesse de Lovel voulait avoir à tout prix, car Sa Grâce se connaît presque aussi bien que mylady en chinoiseries. » Et il découvrit un énorme serpent en porcelaine, de ce beau vert chinois , marbré , si fort admiré des connaisseurs , et si rare, même en Chine.

u Combien coûte ce serpent? demanda le gé« néraL — Oh ! peu de chose, cent cinquante livres sterling , répondit le marchand. — Je le prends , s'écria lady Julia. Ce serpent est ravissant, et je donnerai une fête tout exprès pour le montrer à tout le monde. • — Et moi , je ne veux pas voir un monstre pareil dans ma maison , dit Douglas hors de lui; nous ne sommes pas assez riches pour acheter toutes ces horreurs. Ainsi, monsieur le marchand , emportez tout cela , et ne revenez plus ici. — Mais qu'avez-vous donc, Henry, et pourquoi êtes-vous si grognon ce matin? dit lady Julia. Ne vous mêlez pas de mes fantaisies, je vous prie ;

je ne me mêle en rien de vos affaires. Vous pouvez faire ce qui vous platt hors de chez vous; mais ici , dans mon salon , je suis h fnattre , et je vous souhaite le bonjour, ainsi qu'au général. » Elle salua gracieusement celui-ci, et sortit en faisant signe au marchand de la suivre.

Un silence suivit la sortie de lady Julia. Henry n'osait pas l'interrompre , et le général se mit à sifQer un pas redoublé.

Au bout de quelques instants, il dit :. u Mon cher ami , oserai-je vous demander si vous avez fait quelques démarches auprès de votre beau-père pour obtenir une réconciliation? — Oui, mon général , Julia a écrit plusieurs fois à son père et à son frère, depuis qu'il est marié; mais ni l'un ni l'autre n'ont jamais daigné répondre à Julia, et, quant à moi , vous comprenez , mon général , qu'il ne me convient pas de rien demander, car j'aurais l'air d'avoir épousé Julia par des motifs d'intérêt.

— Eh bien! mon cher ami, il faut vous parler franchement; je pense que le comte de Gowland a dû se calmer depuis la conclusion de votre mariage, et s'il avait le sens commun, c'est vous qu'il plaindrait, et c'est sa fille qu'il condamnerait, car elle me paratt folle. Il vous sera impossible

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de vivre sans le secours de ses parents, et avec le peu que je puis vous offrir. Toute ma modeste fortune ne suffirait pas pour acheter des théières monstres et des crapauds en porcelaine. Le comte est très -souvent pris de la goutte; son fils est un bon garçon. Il va passer la saison à Londres, ainri que le comte. Empressez-vous. TAchez de vous raccommoder avec la famille de votre femme. Ne négligez aucun moyen pour rentrer dans les bonnes grâces du vieux comte, car lui seul peut vous aider à vivre, ou plutôt à faire vivre la belle dame sa fille , que vous avez eu le malheur d'enlever. » Et le général faisant une grimace, tendit la main à son jeune ami en lui conseillant d'échanger sans retard sa position dans la garde contre une position semblable dans quelque garnison, « car, dit -il en descendant Tescalier à grands pas , Londres est Teofer avec un démon comme lady Julia, et, si vous y restiez, vous seriez perdu, c*est«è-dire en prison , avant un an. »

Henry rentra chez lui irrité contre lui-même , contre son protecteur , et par-dessus tout , contre sa femme et contre toutes ses folies.

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