‹ Essais divers (volume 3)Chapitre 23 sur 25 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

• Hélai ! oà donc chercher oa trouver le bonheorf •

Quelques jours avant la grande fête de ladj Lindsore, la duchesse de Lovel, cette belle et riche duchesse que lady Julia regardait comme sa rivale , parce qu'elle avait épousé celui que lady JTulia avait refusé , cette riche duchesse , dis-je , avait organisé une comédie de société, et lady Julia se décida à rivaliser avec elle, en organisant un baptême pour le même soir. Douglas apprit la chose en lisant son journal le matin. Son premier sentiment fut d'être fort étonné, le deuxième, d'élre très- mécontent, et le troisième , d'être extrêmement flatté des détails des préparatifs et de l'éclat avec lequel sa fille allait devenir une chrétienne. Henry aurait désiré lui donner pour par-

rain le général Caméron, dont il espérait bien hériter plui tard , car le général le regardait comme son enfant. Lady Julia déclara qae , le général ayant manifesté son aversion pour les filles, il vaudrait mieux attendre un garçon, et qu'on n'attendrait peut-être pas longtemps ; en effet lady Julia commençait une grossesse , et elle consentait à ce que son fils prit le nom de Gaméron-Douglas , si elle avait u6 fils.

Tout réussit dans la perfection , et la soirée du baptême fut beaucoup plus amusante et plus originale que la comédie de la duchesse de Lovel. La petite fille couverte de dentelles , fut embrassée par toutes les duchesses et admirée par toutes les marquises. Elle eut un prince pour parrain et reçut le nom d'Adélaïde , d'une noble et belle mar* raine , qui lui donna un vase d'or , an nom do prince.

Le jour même de cette fête , lady Julia avait reçu une lettre de madame Douglas, qui lui donnait d'excellentes nouvelles de la petite Sabine. Cette lettre en contenait une antre , écrite par la bonne Grizzy, lettre qui ne fut pas lue , et qui méritait pourtant de l'être. La voici :

tf Ma chère nièce, lady Julia Douglas,

I» Je sois sûre et nous sommes tous sûrs que vous éproarerez mie vive satisfactioo en recevant notre lettre affranchie par notre vénérable et aimaUe voisin, sir Sampson Mac-Farlane, baronnet, devmn notre député par la mort de notre dernier représentant, Dnncan M'-Donsmins de Dhnnacrag et d'Auchnagoil, ce qai vous fera beanconp de peine, car vons l'avez vu une fois , vous savez, un jour qu'il est tombé sur le dos en se levant de table , et que vous avez ri au lieu de l'aider; mais malheureusement il faut que la jeunesse soit jeune : c'est un temps à passer. Ce qui rend sa mort encore phis triste, c'est qu'il est mort pour avoir eu les pieds humides toute une soirée , et surtout aussi parce qu'il avait l'habitude de manger des huîtres crues, au lieu de les faire griller comme chez nous. Ceci est un avertissement pour la jeunesse ; et j'espère, ma chère nièce , que vous êtes munie d'une forte paire de souliers doublés de flanelle pour marcher, et que vous éviterez de manger des huttres crues, comme il paraît qu'on les avale à Londres, sortant de l'eau; ce qui est une affreuse mode, mais dont on reviendra. La mort de notre représentant a été

B8SÀI SUR LE MARIAGB. «87

pour lady Mac-Farlane roccasion de sensations bien diverses : d'abord une extrême joie, par suite de la nomination de sir Sampson, une grande tristesse causée par la perte de notre ancien député et bon voisin, et enfin un grand étonnement, car elle lui avait donné une botte pleine de pilules trois jours avant sa mort.

M Lorsque sir Sampson ira prendre possession de son siège dans le parlement, ce sera une très-bonne cbose pour vous , car lady M ac-Farlane nous a dit qu'elle vous chaperonnerait au spectacle. Quant à sir Sampson il aura peu de temps à lui ; il sera si occupé avec le roi , la reine , les princes et surtout avec les ministres , à cause de ses travaux pour la session! 11 fera un très-beau discours, mais il n'est pas encore décidé sur quoi. Son penchant serait de demander la création de nouveaux régiments de cavalerie; mais lady Mac-Farlane prétend qu'il vau* drait mieux qu'il fit son premier speech en faveur d'un pont sur la rivière de Dlin ; ce qui, en effet, serait une chose nécessaire , car, l'autre jour, un cheval et une charrette se sont enfoncés au passage du gué, et, malgré les efforts du conducteur, le cheval s'est noyé.

» Nous nous portons tous bien. Bmnette n'a

plus de boQtons sur le menton; Bella vous fait deux petits tapis de carafe , et Baby tous tricote des mitaines bleues* Tout est en fleurs à Glenfern, et notre bon frère est très-content de ses récoltes. Notre petite nièce Sabine est très-gentille. On dit qu'elle a notre air de famille, et je suis sûre qu'à présent vous l'aimeriez beaucoup. Excusez une lettre si courte ; j'en écrirai une plus longue par notre amie.

» Toute à YouSi ma chère nièce. »

Le soir du fameux bal masqué arrivé, Douglas ne voulut pas y aller ; mais sa femme y resta jusqu'au lendemain matin , rentra au jour pour se coucher , et ne se réveilla que pour déjeuner le soir, à l'heure où son mari dinait. Elle ne tarissait pas sur le bonheur de lady Lindsore, sur son élégance, sur sa belle position, et surtout sur le caractère facile et indifl*érent de son mari , qui lui laissait toute liberté et lui donnait tout l'argent imaginable. « EnGn , disait-elle à son mari , ma belle-sœur est l'être le plus heureux qu'il y ail sur terre, et le sort de mon frère est également digne d'envie, car il ne se fâche de rien. Sa femme peut

donner des fêtes, dépenser tout ce qu'elle veut, et aller partout où bon lui semble. »

Henry écoutait tout ce discours avec le sangfroid que lui avait donné l'habitude d'entendre tous les non-sens de sa jolie femme, dont la charmante bouche ne disait guère autre chose.

Douglas, ayant terminé son dtner pendant que lady Julia se récriait sur le bonheur de sa bellesœur, qui s'achetait tous les matins une robe neuve, Douglas, dis-je, se leva sans répondre, et alla se promener du côté de son club militaire, où il prit la part la plus active à une grave discussion sur un nouveau modèle d'épaulettes.

Lady Lindsore, qui avait un fils âgé de trois ans, mit au monde une fille, et promit à lady Julia de la réconcilier avec son père, dès qu'elle serait en état dé donner une nouvelle fête. Elle comptait inventer quelque chose de pastoral, quelque chose de très-nouveau qui ne pouvait manquer d'amuser le comte, et par conséquent de le disposer favorablement à l'égard de sa fille. Henry, de son côté, visitait souvent son seul et unique protecteur, le général Caméron , qui n'avait pas renouvelé sa visite à lady Julia , et qui d'ailleurs habitait ordinairement a quelques lieues de Londres une cam-

pagne qu'il avait achetée sur les bords de la Tamise.

Lady Julia donna une soirée pour fêter la rentrée de sa belle^sœur dans le monde. Le cerde était peu nombreux et très-choisi. L'on y fut d'une gaieté charmante. Lady Julia rayonnait dans un costume nouveau : une robe de gaze rayée cerise et bleu, parsemée de petits bouquets d'argent , laissait voir le plus possible de sa personne. Sa poitrine était découverte à la façon orientale , et ses beaux bras chargés de pierreries sortaient librement de larges manches fendues jusqu'à l'épaule.

Lady Lindsore, qui était très-spirituelle , fit les délices de la soirée en racontant sur ses amis absents des histoires qu'elle disait parfaitement et dans le genre de Gélimène. Elle resta fort tard chez sa belle-sœur , et ne rentra pas chez elle.

Le lendemain , Douglas arriva tout effaré chez sa femme 9 comme elle se disposait à sortû*, et s'écria : « £h bien^ vous rappelez*Yons tout ce que vous me disiez sur le bonheur de lady Lindsore et sur celui de votre frère? vous rappelez-vous tous vos éloges?

— Sans doute, je les répète, et je

*— Taisez-vous. Car votre belle-sœur s'est fait

enlever par M. de Saint-Léger^ qui était ici hier soir, riant et causant avec elle; on sait positivement qu'ils sont partis ensemble , et qu'elle a abandonné son mari et ses enfants.

— Ah ! quelle horreur 1 s'écria lady Julia. Quelle indigne femme, et combien je plains mon pauvre frère , si bon , si doux , si généreux I Être trompé ainsi , cela est horrible !

— Votre frère prend la chose très-tranquillement, répondit Douglas. En quoi il a mille fois raison ; mais votre père a été très-secoué par cette nouvelle, et Ton craint pour sa santé; il faut, ma chère amie, envoyer savoir de ses nouvelles deux fois par jour, ou bien j'irai moi-même. »

Lady Julia contremanda ses chevaux , écrivit è lady Townsend qu'elle n'irait pas dtner chez elle , et Henry invita deux ou trois officiers de ses amis intimes pour faire un petit dtner intra-muros , afin de se distraire des accidents arrivés dans leur famille.

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