AME
'"s II
Ûft
"«toi
«re
"■«-cv"
"eu.
fn-"* "tt nomhroJ
%,>is ''P.c* ^t ,^^ «1,? '««.me., f
^;'.wo,,"x:"''
r>os
d'hiver, ce malheureux jeune homme, étant à la chasse, voulut sauver son chien qui se noyait dans une rivière à moitié gelée. La glace se brisa sous ses pieds ^ et il se trouva lui-même entraîné dans un courant extrêmement rapide. Pendant longtemps il lutta contre la mort avec toute l'énergie du désespoir, mais il était éloigné de toute habitation, ses cris ne furent point entendus, et il finit par disparaître dans le gouffre. Une seule personne, qui, du. sommet d'une éminence, avait vu le commencement de cette lugubre tragédie , arriva trop tard pour pouvoir sauver l'infortuQé jeune homme. Sa mère m'a dit qu'elle ne pardonnerait jamais à son mari et à ses filles d'avoir osé lui annoncer un si horrible malheur. Elle reste là au lit , entourée des habits tout souillés de celui sur lequel elle verse des larmes étemelles. Tout le reste lui est indifférent ; elle demeure inconsolable , et on n'oserait pas même essayer de consoler une si grande douleur.
J'ai fini les lettres de saint Cyprien. Ouf! c'était lourd à lire. Le style de ces lettres est froid, sou*
COO** «OKU>»«3 , j^
x-u ^^1i^^^\Z\ ««•«■•^ profit.
n'ai *'*>"*„» ï ^^^ x t.otttï***' «**. a'éi,.-.
« BOUS »^'»"* Vse, ^ f\, est. lomo ^ «»«-« ^^
ED réaWé' \» «^ ^\x^. ^ f ^„, être oo érud.t,
ai *^ *'S» ^^ "^tr ie» ^•^»»"' T 7" n'eu est ^ ^^^k <6^^, «.e seconder dans
, «r \ot»<\^* «oe'ï»^^ to tout chercher, "*^ L\te et to»^ !' V «'«^ ""^ tester »eu\e
t«^® ^ -^*. ç\us
* it
Si notre curé n*a pas beaucoup de goût pour les ouvrages théologiques, en revanche il est passionné pour Thistoire de TEmpire. Les récits de bataille le transportent. En cela , je crois qu'il obéit à un sentiment bien naturel. La gloire militaire est à mes yeux la première de toutes les gloires, non* seulement elle est la plus populaire, la mieux comprise, mab la plus durable de toutes. Le souvenir d'une victoire remportée se transmet de générations en générations, tandis que le plus beau discours du plus brillant orateur est bien vite oublié lorsqu'il n'est pas immédiatement tourné en ridicule. Et puis les apparences extérieures ont toujours eu sur moi une grande influence, et je confesse qu'un député en frac noir me fait moins d'effet à la tribune qu'un gendarme en uniforme sur le grand chemin. J'en suis honteuse, repentante, navrée; mais il faut bien l'avouer, puisque cela est, le dé^ puté m'ennuie , et le jour où il n'y en aura plus je n'en serai pas fâchée.
DE MADAME DE TRACY. 4n
J'ai en de bonnes nouvelles de mes filles et de mes petits*enfants I qui s'élèvent à l'ombre de leurs mères 9 excepté ma pauvre Berthe, qui s'étiole dans son couvent, dont les fenêtres barricadées et les hautes murailles ne laissent pénétrer ni l'air ni le soleil. Mais Berthe a cela de remarquable qu'elle se soumet è l'instant à la nécessité. L'autre jour elle a passé trois heures entre les griffes d'un den* tiste, non-seulement sans crier, mais sans même demander è changer d'occupation. Seulement elle lui a dit : « Gomment avex-vous d'aussi affreuses dents, vous qui arrangez si bien celles des autres? > — - Raymond est très*raisonnable, et surtout excessivement aimant. 11 a de l'esprit naturel et une grande facilité pour apprendre. Jacques est un véritable modèle de statue d'enfant, auquel il ne manque, pour être parfait, que des cils et des sourcils. Quant è Sarah , c'est une petite chose ravissante è voir : c'est une tasse de crème, une fraise, un bouton de rose. Elle a des yeux de turquoise, bordés de franges noires ; sa bouche est de corail
et ses cheveux sont d'or ; en on mot , Grenze u*a rien imaginé de plus attrayant.
J'ai eu mal aux yeux, et je n ai pu rien faire que jouer du piano. La danse et le chant n'ont qu'un temps, mais le piano dure toujours. Je plains d'avance madame M... pour le temps où elle ne pourra plus ni danser ni chanter. Sans doute, elle restera toujours bonne et spirituelle, et si jamais elle se décide à vieillir, elle aura la ressource d'écrire encore plus de romans , mais ils ne vaudront jamais ceux qu'elle fait à présent, ou plutôt ceux qu'elle faisait jadis.
Il nous est venu des visiteurs fort agréables avec lesquels j'ai causé toute la journée. En allant à Magny, mon gendre Beuret nous a amené un parent de Flavien, M. Martin, qui est un parfait campagnard, après avoir été l'un des plus beaux
gttm^^ la compagnie de Laxembonrg. Eugèno est dsn^ Ywresse de ses ciaq cents hectares ; i| vn ^"* *^^^Orner, maroer, arroser et gAter tout celu car fes brajères vont encore fuir plus loin. Son cMtea,xi e^gj énorme. C'est le type des consli-uc— *■ M Qsage dans notre partie du Bourbonnais.
~«ei-de-chau8sée très-élevé avec une longue file __ chambres, et rien au-dessus qu'on toit, qui jh seu\ a pins de hauteur que tout le reste de r<5- (im^6ce : ce toit est garni de deux rangées de nian- ^«rdes, et deux vastes cheminées, qui s'élèvent à "T^eboQt, servent comme d'oreilles au maikoir. lly d on gros perron au milieu, des pavillons et j). ^eDses bfttimeuts en très-bon état. Tout cela •t parfaitement convenu à notre voisine madame Étessfi» qui habite une véritable bonbonnière k compo'^'™®''^' où tout est charmant, coquet, arrangé à "*'''» "^'^ **^ *^ "Y ■ P"* ®*^^' *'*^ place pour étendre les bras. Ma nièce Malhilde a ui» »ulre genre d'habitation qui offre \e plus parfait contraste avec la maison de Louise. C'est comme si Ton prenait celle-ci par un bout pour la relever toute droite, de manière ii àooti" «" ^"""^^"u^^ l'une tout ce que l'autre a de longueur. >> a»^ Scott dit quelque part, à pro?»* d'un certam c
tean, qu'il avait l'air d'un étranger venu pour se promener dans un pays sans en prendre ni les allures ni le costume. Gela s'applique parfaitement à la maison de Pusy. Elle est venue prendre l'air du Bourbonnais, et n'a pas voulu s'approcher des bois. C'est une quille élégantOi toute en hauteur, à deux étages, couronnée d'un tout petit chapeau d'ar» doises et plantée au milieu d'un champ. Ma nièce est là comme campée, sans meubles, presque sans domestiques, sans comfort aucun; mais elle prend tout cela comme partie de plaisir. Elle rit, elle s'égaye, elle a une mine parfaite. Je ne connais pas de meilleure femme ni de meilleure mère que Mathilde. Elle ne fait jamais rien que son devoir, et je ne l'ai jamais vue de mauvaise humeur.
Nous avons eu la visite d'Augustine à son retour de Vichy. Elle est rajeunie et très-contente de ses douches. Il n'eu est pas de même de M. F..., qui a son foie empreint sur le visage plus fortement que jamais. 11 me paraît s'être fort ennuyé, surtout vers les derniers temps, où il n'avait plus avec
qui causer de son mal. C'est là le plus vif plaisir que puissent goûter ceux qui ont une maladie de foie ou d'estomac I parce que, dans ces maladies | on souffre de douleurs sourdes et incessantes qui vous préoccupent continuellement. Ce pauvre Périn est comme cela. Il répète sans cesse la même chose, et se fait relire chaque soir les histoires de Benech, c'est-à-dire la longue nomenclature des cures merveilleuses opérées par ce docteur, tont soit peu charlatan, qui prétend avoir inventé la médecine naturelle. — Victor a reçu des nouvelles de lady Helena, qui quitte l'Irlande, où elle va laisser huit cents pauvres dont elle est la providence et qui l'adorent. Comment peut-on abandonner tant de gens qui vous aiment? Il est si doux d'être aimé de la multitude, surtout maintenant, que le temps de se faire craindre est passé!
Tout est prêt pour la foire ; le temps est beaU| et je suis allée me promener autour de l'église. J'y ai rencontré le percepteur et sa femme, qui est jolie, et qui se donne quinze ans^ par ordre de
madame sa mère. Elle était mise simplement , et d'une manière tout à fait pastorale; mais ses cheveux étaient garnis de tant de grosses épingles noires, qu'elle semblait avoir été coiffée par le serrurier.
Oscar Lafayette est venu passer une matinée avec nous. Je suis désolée de n'avoir pas pu le garder jusqu'à la foire , qui aura lieu après -demain.
En6n le grand jour est arrivé , et la foire s'est ouverte par un temps magniûque. Le docteur, madame Étesse et ses enfants, Nathalie et les siens, Mathilde et toute sa famille sont arrivés la veille, et ils ont tous été gais, aimables, charmants. Us ont été faire de longues promenades dans les prairies et dans les bois, et ils en sont revenus affamés. Nous étions trente - quatre à table dans la grande salle longue , où se trouve le lit de huit pieds que j'avais jugé à propos de
DB MADAME DB TRACr. *^
laisser en place, et qui ronnait comme on dais «a bout de la table. Xotre déjeaoer était 9f>lencli<le en gibier : marcassin, chevreail, lierres, cailles, perdrix, bécasses, rien n'y manquait. Ajoute» * cela tonte sorte de volailles et de poissons, et aw tout one grande variété de pâtisseries, et vous auret nne idée de nos noces de Gamache. Oatre les trente-quatre convives de la grande Ubic • o« avait placé quinte enfante dans une pièce voi»in«- Tout le monde s'est amusé et tout le monde • mangé de bon appéUt. Le pâté monstre a, co«>««« toujours, obtenu le plus grand succès. Nos éço»"*" mands de Paris n'ont aucune idée d'un p««^*' pAté; il faudrait des pages entières pour éouon^»^»*' tous les ingrédiente nécessaires pour le confectio«ner, et rien que pour en manger on ferait !« voyage de Paray. Tout s'est bien terminé. Aprô* avoir fait disparattre le fameui pâté , nos convive» ont disparu à leur tour, et il ne m'est plus rcst* que le docteur atteint d'un appétit continu avec f edoublemeni». Dieu merci , il nous reste encor© de quoi le calmer. En attendant j'ai fait remettre la grande salle en ordre, serrer les porcelain**» ranger les meubles, et je suis allée me coucher brisée de fatigue.
Me voici debout et tout à fait remise, après avoir dormi onze heures sans sourciller. J'ai passé la matinée à causer avec un de nos amis, qui res* semble quelque peu à Saucho Pança par la taille , l'esprit, le bon sens et la gourmandise. Il sait une inûnité de choses et il en parle d'une manière très-intéressante. Cependant il n'a pas pu me donner une bonne solution d'une question que je lui ai posée , et que voici : Comment se fait - il que l'esprit reste parfois clair, vif» intelligent, dans un corps qui se dissout et tombe presque en lambeaux; tandis qu'il n'est pas rare non plus de voir des corps pleins de santé et de vigueur » faisant parfaitement toutes leurs fonctions, et cepen* dant complètement dépourvus d'intelligence? — Si l'un des deux cas existait seul, si l'on voyait constamment l'intelligence dominer la matière , et demeurer intacte indépendamment de cette ma* tiére, les théologiens chanteraient victoire. Si, au contraire, le corps dominait l'intelligence ao point de T affaiblir et de l'annihiler toutes les fois
qa'il s'affaiblit ou se détruit, les matérialistes triompheraient. — Il me semble à moi que Dieu a permis ces phénomènes si différents tout exprès pour confondre notre vanité , et pour nous prouver que, malgré toutes nos études et toutes nos sciences, il y a des choses que nous ne saurons jamais.
Octobre. — Je suis encore tout épouvantée de Vaccident arrivé à Victor en allant chei Mathilde pour dire adieu à Nathalie, Son cheval s'est engouffré dans un terrain rendu mouvant par les soins de Maurice qui veut le faire gaionner. Mon mari et sa monture y sont entrés sans savoir où ils allaient. Victor a relevé sa jument, qui est retombée sur le côté et sur lui, et il aurait pu être gravement blessé si Guyot , qui par bonheur se trouvait dans la cour, ne s'était empressé de saisir la tête du cheval et d'aider le cavalier à se dégager. Yictor en a été quitte pour un terrible coup sur le nez, mais qui ne laissera aucune trace. Mes nièces et le docteur, qui se trouvaient dans
le salon , ont été effrayés au dernier point. Qnant à moi y je n'ai en peur qu'après, mais j'aurai peur toutes les fois que j'y penserai.
Nous avons engagé Pusy à mettre une croix de bois en guise d'avertissement sur les terrains qu'il fait défoncer, et par où ses visiteurs sont obligés de passer , à moins qu'il ne tienne absolument à leur faire casser le cou. A cela il répond que ce serait prendre une peine inutile, parce que personne ne vient le visiter dans son désert. Mais il ne tient pas compte de l'imprévu, qui dérange souvent tant de calculs, même ceux des officiers du génie et de l'artillerie.
11 y avait autrefois dans le Bourbonnais un assez grand nombre de fondrières , qui n'étaient pas faites à la pioche comme celles de mon neveu , mais qui n'en étaient pas moins très-dangereuses. A la surface on ne voyait rien qu'un gazon d'un vert tendre; mais une fois qu'on avait traversé une couche de petites racines entrelacées, formant comme une bourre de quelques lignes d'épaisseur, c'était un abîme sans fond. On montrait encore, à l'époque de mon mariage, un de ces endroits verdAtres , où un homme et son cheval , revenant de Chevagnes à Paray par la traverse ,
PE »«:-ADAME DBTBACY. 43J
liraient disparu *oiis deux, sans qu'on ait jamais purelrouver d*^mmx aucune trace.
J'ai fini XAha,%lard; j'ai mis quatre mois à le lire, et cela I>i«n malgré moi. Cet été à Paris j'avais la la partie biographique; depuis que je suis ici, j'&i ^^é bien souvent interrompue dans la leclure de la philosophie, mais j'ai lu la théologie tout d'un trait. Tout cela me plaît infiniment. J'n* entendu la priacesse de B, . . dire qu'elle prérérait la trilogie qui «i donné la pensée première de cet ouvrage; d'autres auraient voulu plus de couleur locale; d'autres (et ce sont surtout les collègues de l'auteur) vont jusqu'à lui reprocher son geût pour Abailard, dont le caractère, disent-ils» **** dénué d'élévation, plein d'égoïsme et de dureté, incapable de rien de grand, vaniteux, versatile, etc^^ Mais pour bien apprécier quelqu'un, il ^^^ ^^^^ pourtant tâcher de se mettre un peu *^|f ^^^ peau. Je voudrais bien voir mes amis ^*®^ ^^^ ^ ment comme était AbaUard-, tnettex-\es ^^^^^^ position, et vous verrez s'ils seronVlouîouta
m JOURNAUX ET SOUVENIRS
ciimables, faciles à vivre, généreux et tendres. Je trouve donc que toutes ces critiques sont sans fondement. M. de Rémusat a choisi un fort beau sujeti et il Ta traité de main de maître. Si Abailard pouvait revenir à la vie, il serait surpris d'avoir été compris et interprété avec autant de profondeur que de clarté. Quant à Hélolse, elle deviendrait très - certainement folle de M. de Rémusat.
J'ai eu d'excellentes nouvelles de mes enfants , et j'ai reçu la visite d'un de mes amis de jeunesse, avec lequel j'ai causé vieux châteaux. 11 vient d'acheter en Auvergne les restes d'un ancien manoir qui a autrefois appartenu aux Lafayette et qui conserve encore quelques traces de son ancienne splendeur féodale. On voit près de ce ehft* teau un monticule oii fut enterré un Lafayette , tué dans un combat pendant les guerres civiles du seizième siècle , après avoir remporté sur les huguenots une victoire importante. Voilà une histoire qui est passée dans le pays à l'état de légende, et que peut-être les membres de la famille
ignorent complètement. A leur place j'aurais acheté à tout prix ce tumnius.
Nous avons en la visite de notre ami M. Bedel, le recteur de rAcadémie de Glerroont. Il croit se porter mieux, et c'est déjà beaucoup. M. Bedel est un homme plein de savoir et de bon sens; c'est un recteur excellent et rare.
Emile est venu passer une semaine avec nous.
La pluie n'a pas cessé de tomber pendant son séjour ici , et Emile n'a pas cessé de se chauffer au coin de notre antique cheminée, où nous avons causé de tout et de tout le monde. C'est avec un vif regret que nous l'avons vu retourner sitôt dans sa prison du boulevard des Capucines, car il a l'air fatigué et malade. Il ne se plaint jamais; il trouve que les choses de ce monde , y compris les maladies, sont toutes supportables et qu'on s'y
accoQlume. Il est un pieu Turc, et il dit : Allah kerim , Dieu est grand ! Emile , l'être du monde le plus inoffensif, fait peur ici à tout le monde, on ose à peine le saluer et on se garde bien de lui adresser la parole. M. Rossi intimide aussi nos Bourbonichons. On trouve que j'ai des amis bien tristes, portant des figures bien sévères. Je les aime ainsi. — M. Rossi me rapportera une relique de Rome, et je ferai des vœux à sainte Anne pour qu'il devienne promptement ministre. C'est une manie que j'ai pour ceui que je préfère et qui me font quelques cadeaux d'objets de piété. Tout est commerce sur la terre ; nous vivons d'é* changes continuels, et ceux qui donnent quelque chose pour rien sont des niais. Je voudrais bien savoir comment M. Thiers s'est trouvé de la messe que j'ai fait dire pour qu'on Vaime^ car c'est ainsi qu'il me l'avait demandée, sans me dire si c'était moralement ou physiquement. Dans l'incertitude, j'ai prié pour tout son lui, comme dirait son collègue M. Cousin. Enfin le voilà raccommodé avec mes compatriotes, et c'est quelque chose. Nous verrons ce qu'il inventera cet hiver, et pour peu qu'il me fasse quelque nouveau cadeau pour notre église , je suis toute prête à intri-
j,^ SIADAMB DB TRACT. **'
^après du ciel en sa faveur. En atteo-
«"*' f "^evao t «oi deux moi» de «mpUcité rurale,
T\Z cba«.p^tre, d'herbe et de Aeo" a.ec de
Î'air pur et «ne pleine liberté. Hurrah ! c est
quelque chose que deui mois de loisir.
Que les bois sont beaux sur la fin de rautomne ! Quelles belles teintes de pourpre et d'or ! Quelle
iété et quelle vigueur tout à la fois! J aime !'" .4 cette vapeur humide qu'on y respire et
e craignent tant les gens du monde. Jamais je ^° oense à un rhume, \ictor pas davantage, "Isi il ne nous en vient jamais. Il est vrai que * ai bien un peu mal aux yeux, un peu mal aux i Dto »»'* *°*** *^*'* *''®'' P**" mémoire; il fant h^eo a^o»' *® '®"P' *" *®'"P* quelques petites
hoses : le bonheur absolu n'est pas fait pour les tnmô». Je com»»» «^es gens qui ne vivent pas **" s l'espoir de s'empêcher de mourir. Tout cela ^f ** j3jt rien. Il en est de ces gens-là comme des ** ^0,es politiques, qui n'osent pas dire telle on ** I chose dans l'espoir de devenir ministres, et
*^ -^„ourtant ne le seront jamais.
qa« P
Le temps eommenoe à se mettre an chaud. Je Tattendais, ce temps ; j'étais bien sûre que tôt ou tard il arriverait, eooo lo al fin in Borhoneno. Aussi vais-je recommencer mes excursions dès que M. de Momay nous aura quittés. 11 s'en Ta dans l'étonnement de notre Paray, phis yaste, mieux boisé, mieux cultivé et beaucoup plus pittoresque que plus d'une principauté d'Allemagne. — J'ai une fontaine , et j'ai bien envie d'y établir des bains. J'y ferai jeter un peu de soufre ou de sel, et, à l'aide d'un prospectus que me signera le docteur Lambert, j'inviterai mes amis malades à venir prendre les eaux de Paray. Je les logerai, nourrirai , promènerai , et je leur lirai en français une foule de romans anglais d'il y a trente ans , qui sont intraduits , inconnus et parfaitement amusants. Je prendrai à mes amis trois francs par jour et je les guérirai sans médecins et sans médicaments, rien que par mon régime. Dès que l'on arrive ici on se sent pris d'une faim dévorante et l'on digère sans peine tout ce que l'on dévore.
Vair eo ce pajs ert iom% , le «akl Mbut^ et h senteur dei boîf^ qn péaêbe dMf leatce Mi chambres, porte m §€mmaL 5olre dÊÈLem ert comme celai de la Belle m bois donaast. ^ D'ailleurs la plupart des hd— fi salades soot des malades imagtoaires, et rien se serait pins aisé^ quand ils en talent la peine, ijne de les tirer de cet état d'abattement et de tristesse ou les lait tomber l'idée de leurs petites
Je disais donc que je sms sortie pour fisiter un peu les voisins. Je n'aime pas à me bouger, mais une fois partie, je m'amuse tant en chemin et dans les salons environnants, que je muserais jusqu'au soir, si Victor ne regardait ostensiblement les pendules pour m'avertir que le temps passe vite partout et surtout chez les curés, où il y a d'or*» dinaire une foule d'images à examiner plus amu« santés les unes que les autres. 11 n'est pas rare d'y voir un Napoléon à cheval à côté d'un duc de Bordeaux à pied : depuis que le premier est moi'k
et que le second est exilé on aime à les rapprocher Tun de Taulre.
Je sais maintenant dans tous ses détails la terrible histoire d'uno de mes amies. Je la savais presque, mais j'avais refusé d*y croire. Cela me confirme dans mon opinion , que toutes les atro* cités des Mémoires du diable et des Mystères de Paris ont réellement existé. Les romanciers n'ont eu que des souvenirs.
Voilà donc le ministère qui se dérange. On met de côté le maréchal Soult, parce qu'il a, dit-on, besoin de repos. Par qui le remplacera-t-on ? Je l'ignore; mais je suis sûre que ce ne sera ni par Lascours ni par Tiburce. J'ai oOert de parier cent mille francs.
a Une Ame qui n'est pas affermie dans la piété se refroidit dans Toccupalion des choses extérieu-
DB IfADAME DB TRACY. 445
TH. CeA pourquoi il nj a que ceux qui lavent juger aaioemeot des choies du monde et qui en ioot assez détachés pour s'élever au-dessus de ce qu'elles ont d'éclatant et de séduisant qui devraient être chargés de ces grands emplois desti* nés à la seule utilité d'autrui« Quand un homme EnUe ou corrompu est élevé dans ces charges et engagé dans ces fonctions pour conduire les autres 9 il commence par oublier tes autres pour ne songer qu'à hii«méme« » — Ces paroles pour* raient être celles d'un roi; elles sont d'un pape*
Novembre. La messe des morts! La dernière personne *que l'on pleure vous fait ressouvenir de tontes celles qu'on a perdues, et l'on remonte ainsi^ de regrets en regrets, jusqu'au premier chagrin causé par la mort; et ce sont là, à mon avis, les seuls véritables chagrins. — H y avait à Téglise une pauvre femme sanglotant agenouillée, se tordant les mains et ne semblant pas voir ceux qui renlouraient« Qui avait*elle perdu? Ni Victor, ni
le curé, ni personne dans le village ne la connais^
sent. Elle sera venue loin des siens pour pleurer en liberlé et sans témoins ; car ceux qui ne nous connaissent pas ne sont pas des témoins.
C^est un grand spectacle que ces conversions au catholicisme de plusieurs Anglais des plus éminenls. Ils renoncent à la liberté d'examen et consentent à se soumettre , en matière de foi , à la direction de l'Église. Les vérités religieuses étant placées en dehors de toute discussion scientifique , qu'a-t-on de mieux à faire que de soumettre la liberté de son esprit à une intelligence supérieure, et sa volonté à une volonté que l'on reconnaît plus intelligente que la sienne? M. Newman se sera dégoûté des quarante-deux manières d'être protestant ; il aura reconnu le non-sens des schismes et des hérésies ; il aura voulu ouvrir son cœur à Un véritable évéque, qu'une femme enceinte et une douzaine d'enfants ne viennent pas distraire de ses devoirs pontiGcaux ; enGn il aura voulu assister à la messe des morts, et partager la con« tiction que nos prières peuvent être ^ dans l'autre
monde, de qaelqae alilité à ceux que nous pleorons dans celui-ci.
Chacun envoie aux trappistes des haricots, des citrouilles, des concombres, des laitues, et toute sorte de fadaises ; nous leur ayons envoyé du vin , du sucre , du café , du chocolat , etc. , et le révérend père abbé en a été très-touché.
M. Dunoyer est arrivé hier soir, au moment où nous allions nous mettre an lit ; il s'est perdu dans nos bois : on Ta mené dans une futaie au lieu de l'amener dans notre avenue. C'était la troisième fois qu'on l'égarait depuis le matin, et il n'avait pas mangé de la journée. Vite on lui a fait servir à souper et bassiner un lit. Il nous avait écrit d' Au* vergne pour s'annoncer; sa lettre arrivera après-* demain.
Dès le lendemain de son arrivée, M. Dunoyer a pris un accès de fièvre, à notre extrême regret. Il
a passé toute sa journée an coin do fea; le soir, je Tai fait soaper, et il s'en est bien trooYé ; mais le jour d'après la fièvre est revenue , et le troisième jour il a été obligé de partir. J'aurais bien voulu le garder davantage, car j'aurais eu grand plaisir à le promener dans nos domaines, et j'avais d'ailleurs mille choses à lui dire.
L'Afrique française donne beaucoup d'inquiétude à la France algérienne. Il se passe là des choses qui s'accordent mal avec nos idées sur l'humanité et la civilisation moderne. On me lisait dernièrement la lettre d'un ofiBcier qui, après avoir raconté qu'on avait , dans une razzia, tout dévasté, tout brûlé, et en outre coupé deux cents oreilles, finissait par dire que, si la résistance continuait, il faudrait employer les moyens de rigueur. Qu'est-ce donc que des moyens de rigueur?
L'an 70 de J.-G. , Tite vint d'Alexandrie à Jérusalem à la tête d'une armée nombreuse. Cette armée marqua son passage en brûlant les maisons, dévastant les récoltes et coupant les arbres. Tite, qui voyait ces désordres avec peine, fit de vains ef-
forts pour les empêcher, et, une fois mattre de la Judée jusqu'à la Yallée du Gédron, il chercha à nouer des négociations avec les Juifs, aGn de sauver le pays dont on avait besoin pour vivre. Les Juifs ne voulurent rien entendre, et alors Tite , qui , malgré toule sa réputation de grandeur d'âme, n'avait pas beaucoup plus de respect pour la vie humaine que certains généraux modernes, fit employer les moyens de rigueur, c'est-à-dire qu'on procéda méthodiquement à l'extermination de la nation juive, et qu'on brûla tout, jusqu'au temple de Salomon. Est-ce que ce sont de tels lauriers qu'on voudrait cueillir en Afrique? Est-K^e qu'on tient absolument à faire rôtir, mourir de faim ou mettre en morceaux tous ces vilains Arabes qui osent croire qu'ils ont le droit de rester chez eux , et qui ont l'audacieuse ambition de ne pas vouloir qu'on s'empare de leur pays, et qu'on les extermine sous prétexte que le ciel d'Alger est magnifique ? chrétiens !
Voilà donc la grande complainte de M. Lacretelle sur l'Empereur qui va paraître. A en juger par le morceau que cite un journal, l'ouvrage est
détestable, et si M. Thiers n'a pas d^autres concurrents, il peut se frotter les mains. J'aime beaucoup mieux le manifeste de M. de Lamartine, qui est écrit avec une grande élégance et plein d'intérêt. Ce qu'il dit de la gauche libérale, diaprée, hébétée, etc., etc., est très-vrai. Ce que dit le Journal des Débats sur l'auteur est également trèsvrai. Il y a de grandes idées chez le po6te et des réflexions excellentes chez le journaliste.
M. de Lamartine veut, dit-on, toutou rien. La difficulté d'obtenir le premier de ces deux points fera qu'il sera peut-être obligé de se contenter du second. Mais qu'importe, il sera toujours M. de Lamartine, le premier po6te de notre siècle. Quant à moi, je l'aime, et je pense à lui au moins deux fois par jour, quand d'une flèche plus ou moins gothique
Un son religieux se répand dans les airs.
Voilà le Siècle qui vient de faire un pufl* sur M. Cousin. Sans doute M. Cousin est un écrivain d'un rare mérite ; il y a des pages de lui qui éga-
lent tout ce qoe l'on a écrit de mieux dans les plus beaux temps de la littérature française ; mais faire de M. Cousin le représentant de la raison humaine, le champion de la liberté et de l'indépendance morales, là est l'exagération, et voilà pourquoi je dis que cet article est un puff. Quand on a lu ce que M, Cousin a écrit sur Dieu, sur Tàme, sur la pensée, il est impossible de le comparer à Descartes , comme le fait ce .bon Siècle , qui n*a peut-être jamais lu le Traité de la Méthode. La clarté vient de ce que Ton sait parfaitement ce que Ton veut dire , de ce que Ton comprend bien soimême son idée. M. Cousin tout au contraire s*est laissé aller au plaisir d'embrouiller, à dessein sans doute , des questions de morale , de métaphysique et de théologie, qui, exprimées en termes clairs et simples, n'auraient rien appris à personne, parce qu'il n'y avait rien de neuf à dire sur de tels sujets. La multitude et la variété des idées égarent l'esprit, tandis qu'une seule idée bien suivie, bien développée, sera comprise par tout le monde.
Descartes n'admettait une idée qu'après l'avoir examinée scrupuleusement pour en reconnaître la vérité. Il mettait un soin égal dans le choix de ses mots , employant les termes les plus simples pour
être mieux compris. Ses idées s^enchatoent , et il marche de Tune à l'autre pour arriver à un juge-* ment clair et logique. M. Cousin fait le contraire, car ses explications sont encore plus confuses que ses idées. Dejscartes préfère les choses aux mots, M. Cousin aime mieux les hypothèses que les preuves. Descartes éclaire l'esprit humain par le bon sens, M. Cousin exerce la subtilité de l'esprit par des questions abstraites. Ce qui ne l'empêche pas d'être un admirable écrivain, comparable aux plus grands modèles et qui restera comme l'une des gloires de notre siècle, et même de toute notre littérature.
Notre pauvre Perrin est mort. Victor et moi nous en sommes tout bouleversés. Rien n'a pu le sauver , pas même son désir et sa ferme volonté de vivre. Il a montré à ses derniers moments un rare courage et une profonde résignation. 11 a dit tristement : c Mourir à cinquante ans , dans sa force, après avoir tant travaillé pour assurer le bien-être de ses vieux jours I » — Le bieu-être était acquis, les jours ont manqué. Perrin était un
excellent charpentier, un onyrier rempli d'intelligence; sa mort est une perte réelle pour notre canton.
l'ai cherché, et je crois aroir 6ni par trouver. Il fallait ôter de saint Ambroise toute la métaphysique, tout l'idéalisme de Kant. J'ai mis à mon étude sur ce pieux évéque toute la patience de l'oiseau de proie qui guette immobile, pendant des heures entières , le moineau dont il veut faire son souper. Mon commentaire est nettoyé; il ne me reste plus qu'à Fécrire, et c'est peu de chose quand on sait bien ce qu'on veut faire. Il me reste à recopier saint Athanase , à mettre en ordre mes notes et mes extraits sur saint Justin et saint Gyprien , à relire les œuvres de Tertullien et surtout son Apologétique. Que de choses ! et que les jours sont courts I Et là-dessus il faut prendre encore le temps des repas, les promenades, les soirées perdues à des niaiseries, mon journal, ma correspondance, mes lectures, les visites à recevoir ou à rendre, la musique, etc., que sais-je? Les jours passent comme l'éclair et nous avec.
L'étude et le plaisir se disputent mon coeur.
Je suis allée voir nos blés, qui sont naisstUy comme on dit ici. On dit aussi des coliques frénétiques pour néphrétiques. Je crois, au reste, que cette épithète de frénétique peut très-bien s'appliquer à cette terrible maladie. Pour en revenir à nos blés, ils poussent à vue d'œil par ce temps sans pareil.
J'ai un cricri privé qui fait Tétonnement de madame Étesse et de Nathalie. Lorsqu'il y a des visites , il sort de la cheminée pour venir sur moi ; il me suit de chambre en chambre et mange dans ma main. Ce qu'il préfère, ce sont les pistaches.
Quand les hommes de cabinet viennent se refaire à la campagne et veulent vivre de la vie
champêtre, ils se lèvent avant tout le monde, se perdent dans les bois, mangent du pain chaud, et ne réussissent qu'à se donner des courbatures et des indigestions. Le changement de vie leur fait tourner la tête et perdre l'esprit. — A. propos d'esprit, nous avons eu la visite d'un inspecteur des écoles primaires, qui m'a paru béte à manger du foin. 11 s'est annoncé comme compatriote du maréchal Sébastian!. < Alors, Monsieur, vous êtes Corse? — Madame, je suis de la France méridionale. — Mais, Monsieur, les Sébastiani sont Corses. — C'est-à-dire, Madame, qu'ils sont du midi de la France. » J'ai bien vu qu'il fallait re* noncer à faire parler net ce membre de l'Université, et je l'ai mené promener dans notre jardin ; après quoi il a été visiter notre école et faire son speech, A diner il a fort critiqué le livre de M. Thiers, qui ose appeler la Corse un pays inculte (que lui importe, puisqu'il est, lui, du midi de la France?); ensuite il s'est mis à parier batailles , et il a placé les batailles de Marengo et de Friedland dans la même année, et toutes deux en Italie. Si toutes ses lectures lui profitent autant que celie^i , ses élèves seront forts en géographie et en histoire.
156 JOUBNÂUX ET SOUVENIRS
Il est décidé que mes derniers mois de séjour ici, que j'aime tant à passer en dialogues ou en monologues avec Victor, nous amèneront chaque matin quelque visiteur nouveau. Victor a une machine à battre qui ne va plus. Elle crie , elle s'arrête, elle fatigue les chevaux et ennuie les hom* mes. Victor a fait venir un très-habile mécanicien suisse, M. Hoffmann, qui a Tair d'un excellent homme, mais qui parle français comme on ne l'a jamais parlé.
 dîner il a commencé par me dire qu'il vou*» drait du bifwi lieu de poison. 11 nous a raconté que M. de Monmors, de chez qui il arrive, a une %ïBnàe propreté (propriété), mais qu'il était enterre (sédentaire) et toujours de mauvaise himeur. Quelquefois il nous tutoie et dit : « Je te remercie bien. » — 11 appelle nos domestiques garçons et demande quatre fois de suite du pain pour nettoyer à fond son ' assiette , dont il ne veut jamais changer. 11 la rend aussi propre ^vec ses éponges de pain , qu'il avale les unes après les
autres, qae si elle sortait de la rivière. Bien sûr que si nous uous servions de vaisselle plate, il l'userait. En somme, il a beaucoup d'esprit natu* rel. Â table il rit autant que nous de ses erreurs tudesques , et il fait notre bonheur ; mais , en sa qualité de républicain et de protestant, il "ne pa* raît pas avoir une connaissance très-approfondie des Pères de l'Église. Hier, avant dîner, il est venu au salon comme j'écrivais quelque chose sur saint Justin. En voyant sur mes papiers le nom de saint Justin répété en tête de chaque note, il me dit sans façon : » Âh ! ah ! matame , vous écrivez donc sur la révolution? — Non pas; j'écris sur saint Justin. — Saint Justin le grand révolutionnaire. — Oui , très-grand révolutionnaire et martyr. — C'est bien ça , puisqu'on lui a coupé le cou. -— Sans doute. — Quel malheur qu'il y ait eu tant de gourdins dans ce temps qui aurait pu être si beau! » — L'autre jour M. Hoffmann a eu une discussion très- vive avec le curé. Le curé pense que la liberté de la presse, en permettant les ro* mans-feuilletons , pervertit les esprits et pousse les hommes au crime. » Je te demande pardon ^Jui a répliqué le mécanicien ; c'est dans la nature, puisque le premier frère a tué l'autre avant les journaux. »
M. Hoffmann habite Nancy, et il nous a ra«* conté les choses les plus touchantes sur le général Drouot , qui fait la gloire de celte ville , où il est né et où il s*est retiré pour y mourir. Tous les militaires, tous les régiments qui arrivent vont lui rendre hommage. II est aveugle et malade; il ne sort plus. Mais c'est une gloire sans tache; c'est le plus pur débris de Tancienne armée et de la garde impériale. 11 ira bientôt rejoindre ses cama* rades dans les nuages d'Ossian.
1^' décembre. Il n'a pas encore gelé. Ce mois commence par une matinée charmante. Pendant le déjeuner, notre rossignol s'est mis à chanter de toute la force de ses petits poumons; son gosier bat et se gonfle, il ouvre son joli bec doublé de satin jaune. On dirait un chanteur italien. Je le sors de sa cage, et il attend avec patience que j*aie Gni d'arranger son habitation et d'attacher sa porte. L'an dernier il n'attendait pas. Encofe un autre progrés (quoique les naturalistes s'obstinent à nier le progrés chex les animaux ) : il avait
l'habitude de se fourrer dans les cendres , et il se plaçait de préférence derrière les chenetSi au risque de se rôtir. Je Tai grondé, je l'ai fouetté plusieurs fois avec une feuille quelconque , et il n'y retourne plus. Il s'approche de l'Atre prudemment^ juste assez pour se chauffer , puis il nous regarde afin d'obtenir un sourire de satisfaction. Quelquefois il va se placer sur la tète de mon mari pour chanter, et je trouve qu'ils se ressemblent. Ce brun harmonieux des plumes fi des cheveux, ce bec pointu et ce nez fin, ces pattes effilées et ces jambes élégantes font qu'il y a beaucoup d'analogie entre mon mari et mon amant ; je dis mon amant, parce qu'il est certain que mon rossignol est épris pour moi de la passion la plus vive.
Nous avons eu la visite de l'abbé de Sept-Fonds; il nous a parlé des travaux , des réparations et des changements de toute nature à faire pour reconstruire leur couvent. Ces pauvres moines, entre ce qu'ils ne doivent pas et ce qu'ils ne veulent pas manger, finiront par manger ce qu'ils pourront,
c'est-à-dire on jour des haricots et du sel, et l'autre jour du sel et des pois secs. L'abbé dit que ses pensionnaires se trouvent fort bien de ce ré-* gime. Il lui est dernièrement arrivé un curé con-* damné par tous les médecins, qui n'avait plus que le souffle et qui ne venait à Sept-Fonds que pour y mourir. Mais pas du tout : les trappistes l'ont par* faitement guéri. L'abbé m'a donné un remède pour mes maux d'yeux et mes rages de dents , et j'ai la plus grande confiance dans ce remède.
Il faut avouer que si je réalisais mon projet d'établir des bains à la fontaine du pré et d'avoir des pensionnaires, ils seraient merveilleusement nourris en cette saison. Notre raisin tout mûr pend encore aux treilles; nous avons des fraises, des haricots verts, des petits pois, et le meilleur gibier de France. De plus, on peut se chauffer au soleil et respirer le parfum de toutes sortes de fleurs; et pourtant il va bientôt falloir quitter tout cela.
Adieu V voisin grillon; demain je pars dici.
Noos avons fait notre pâté monstre , invité nos voisins, le clergé da canton, les antorités de Chevagnes. Tons nos adieux sont terminés ; nons partons.
I i3 décembre. J'ai rêvé qne Ti-mi-ti avait été taé. En me réveillant le matin, mon premier soin a été de demander de ses nouvelles à Yictor. L'oiseau se portait à merveiDe. A une heure il était mort.
Je retrouve avec joie tous mes amis. L'absence semble les avoir rendas plus aimables que jamais. Le maréchal SébasUani est revenu de Corse, plein de santé y d'esprit, d'agrément, de conversation, de tout ce qui fait enfin du militaire le chefd'œuvre de la création. Je retrouve avec le maréchal les souvenirs les plus lointains, les plus intimes, les plus tristes et les plus gais. Qae de choses depuis son mariage jusqu'à la chute de l'empire !
Jo commence à reprendre mes babitades de Paris. Je me lève à midi et je me couche tous les jours le lendemain.
M. Royer-Collard vient de mourir. On raconte que lorsqu'il jouissait encore de toutes ses facultés , il a voulu se confesser , et qu'il a fait cette confession à haute voix devant son petit-fils, auquel il a dit : « Faites en sorte de n'être jamais obligé de rentrer dans le sein de T Église , » c'està-dire gardez-vous d'en sortir. II a écrit à la duchesse de Talleyrand , en lui annonçant que c'était sa dernière lettre , et qu'il serait descendu au tombeau avant d'en avoir reçu la réponse : et cela s'est vérifié. Les Œuvres de M. Royer-Collard ne se composent guère que de ses discours; on en porte des jugements divers. Quant à moi, je les regarde comme de véritables pages d'algèbre. Je dis algèbre , car c'est l'expression propre pour peindre le style de Royer-Collard. Pas un mot de trop , pas un mot de moins ; impossible d'y rien changer sans tout g&ter. Ce style a quelque chose de plein, de compacte, d'harmonieux, quoiqu'un
peo maniéré. PersooDe n'a mieux connu que M^ Royer-Gollard les nuances de la langue française. C'est lui qui disait un jour à je ne sais plus quel bavard qui voulait à toute force se faire écouter par la Chambre : < Monsieur, je puis obtenir pour vous le silence, mais non pas Tattention. »
M. Royer-Collard est certainement Thorome de nos jours qui a défendu avec le plus d^éloquence la liberté de la presse. « Plus d'écrivains! s'écriaitil lors de la présentation des lois contre la presse , plus d'imprimerie ! Mais c'est l'homme lui-même qui serait dégradé de sa dignité originelle et déshérité , avec la liberté , de la vertu qui est sa vocation divine. L'oppression de la presse n'est rien moins que le manifeste de la tyrannie, et c'est elle qui légitime tous les genres d'oppressions. Avec la liberté de la presse étouffée, on verra s'éteindre l'intelligence, cette noble compagne de la liberté. Le mouvement des esprits ne vient pas seulement des livres, il vient du travail, de l'étude, du loisir, etc. L'ignorance mène à l'abrutissement et à la servitude. » — Peut-être pourrait-on demander : A quoi nous mènera la liberté de la presse?
On fait toute, sorte de plaisanteries sur la gaa« che, qui, dit-on, a perdu son'Bonair et garde Lherbette. On prétend qu'un honorable a défendu à sa femme de lire Don Quichotte^ parce qu'il a entendu dire que cet ouvrage était un roman de Cervantes.
Le bel esprit est à la mode cette année. Toutes les femmes aspirent à être bas -bleus. Beaucoup visent au sérieux et à la profondeur; ce qui ne les empêche pas de faire les plus étranges bévues. — « Vous voulez passer pour savantes? -^ Oui. — Eh bien , il faut savoir. i>
On m'a demandé pourquoi entre une femme légitime et une qui ne l'est pas, toutes deux éga-
lement jeanes, jolies, spiritaelles, etc., le mari préfère presque toojoars celle qui ne l'est pas? — J'ai réponda : Lisez Tristram Shandy. Vous y verrez que madame Shandy disait tous les samedis soir à son mari en se mettant au lit : a Mon ami, n'oubliez pas de remonter la grosse pendule. C'est demain dimanche. «»
it *
Quand on a passé deux années sans aUer dans le monde, on éprouve d'étranges surprises. J'avais laissé des femmes résignées à n'être plus jeunes, qui avaient abdiqué les fleurs et les coiffures. Je les retrouve nattées, frisées, toutes couronnées de guirlandes et de roses. Elles ont dix ans de moins.
On raconte que le jeune R... ayant achevé son éducation, son père le Gt venir avec son rabbin précepteur pour juger du résultat. Le rabbin demande à l'élève d'expliquer la différence morale qui existe pour le bien-être de l'homme entre les
bonnes et les mauvaises actions ? — < Les bonnes actions, répondit ie jeune juif sans hésiter , ce sont celles du Nord. »
Je connais un autre juif que j'estime fort , et qui jouit dans le monde d'une grande considération. Cet honorable Israélite a un petit-fils qu'il affectionne beaucoup et qu'il fait travailler à ses affaires. < Ce petit me vole, disait-il à un ami, mais je le laisse faire; ça le forme. »
On a mis Clarisse Harlowe en résumé I — Mais, malheureux, c'est la longueur même de l'œuvre qui en fait le principal mérite. C'est h suite dans les caractères, la vérité des détails, l'intérêt soutenu de tout l'ouvrage, ce sont enfin ces huit volumes qui se lisent comme un seul qui font du roman de Richardson un livre inimitable , et sur lequel vous avez porté une main sacrilège.
Je n'ai plus le temps d'écrire les histoires de 1846 ; je sais livrée à l'agitation , et je me porte trop^ bien pour étudier les saints Pères. Je n'ai pas même le temps d'aller au salon. On me dit que Schefier y est le maître à tous. Un Bourbonichon de notre connaissance est venu à Paris tout exprès pour voir l'exposition. 11 avait beaucoup entendu vanter le tableau de saint Augustin et de sainte Monique ; il Ta cherché, et il a fini par le trouver. H en loue la peinture; mais il croit pouvoir hasarder quelques critiques sur la composition. Cette espèce de valse à deux temps lui semble une pose peu convenable pour un saint et ude sainte. Le malheureux, il a pris Faust et Marguerite pour Augustin et sa mère !
On a encore tiré sur le roi. Les assassins ont beau faire, jamais ils ne le tueront* Le roi vivra tant
qu'il voudra vivre. Au milieu de toutes ces horribles tentatives, le roi conserve un admirable sangfroid. Il raconte comment la première fois qu'on tira sur lui au pont Royal , il devina tout de suite la bonne intention du tireur ; tandis que le comte de Lobau , à cheval à ses côtés , lui dit naïvement : CeH rien. Sire; c'est un fiail qu'a parti.
11 est de mode ce printemps, ou plutôt cet été, de n'ouvrir qu'un salon quand on en a deux, ou quand on n'en a qu'un d'ôterla moitié des fauteuils , de n'allumer qu'une livre de bougie, de ne brûler que pour quatre sous d*huile, de supprimer les fleurs et de n'offrir ni à boire ni à manger; tout cela sous prétexte de ne donner que des soirées intimes, et en réalité pour avoir le droit de mettre ses vieilles robes et de porter des bonnets fanés. Le fait est que, dès qu'il fait chaud, le monde n'aime plus le monde. On va au club en veste, au bois sans cravate ; on va hors Paris en pantoufles pour fumer et causer chemins de fer. La gène est devenue odieuse, la politesse insupportable ; les belles ma*
nières se sont réfugiées chez Hoobigan et aux Villes de France, où Ton nous vend de la pommade et des étoffes avec des façons qui sentent la conr de Louis XIY.
it *
J'ai retrouvé madame de Gastellane; elle est toujours la même, et elle s'est montrée plus charmante pour moi que jamais. Je l'avais connue trèsintimement. Dans notre jeunesse, elle, sa cousine mademoiselle Scherer et moi, nous étions, sans contredit, les trois plus jolies filles de France. Nous avions les mêmes cheveux plus ou moins blonds, les mêmes tailles fines et les mêmes petits pieds. Nous allions toutes les trois nous promener dans les jardins des maraîchers de la rue Saint- Sébastien pour y herboriser au milieu des choux et chercher des papillons. Madame de Gastellane n'a rien oublié de tout cela ; elle se rappelle parfaitement ma mère et sa belle figure pftle, notre salon vert et mille détails qui m'ont confondue de la part d'une personne qui a tant vécu dans le grand monde et tant vu de choses. Celte mémoire
lui gagne mon cœar, et je veax cultiver et raviver cette amitié qui n'était qu'assoupie.
Madame de Gastellane m'a dit qu'elle allait faire un voyage sans but , avec sa voiture , ses chevaux et une cage pleine de serins privés ; elle s'arrêtera partout où elle trouvera un intérêt quelconque : un massif d'arbres à son goût, un fossé tapissé de mousse, un pré, un ruisseau, une masure. Tandis que les bêtes brouteront, elle lira ou elle méditera. Elle devrait écrire l'histoire de son voyage; cela serait très-intéressant , car elle a inGniment d'esprit, et il lui vient, sans qu'elle les cherche, une foule d'idées originales et de mots heureux.
* it
Enfin nous allons partir. Je quitte Paris sans tegret; mais je laisse mes enfants avec douleur. Chaque année on peut se dire en quittant ceux qu'on aime : les retrouverai-je l'année prochaine ou reviendrai-je les chercher?
Je voudrais emmener Emile, qui se dessèche au coin du boulevard des Capucines , où il passe sa Vie à respirer la poussière et à lire les paperasses
de ses étranges affaires. Je lui demande chaque soir à quoi sert la diplomatie , à quoi sert un ambassadeur, à présent que tout est à jour et que la liberté devient de plus en plus libre. Emile me répond comme d'habitude : Dieu est grand ! Il fait son devoir ; c'est sa manière de passer le temps. Jamais il ne se plaint, jamais il n'a de folles espérances. Il est toujours calme, serein, plein de résignation et de raison. Je ne sache pas de philosophe antique qui puisse lui être comparé. Emile est très-certainement le type du vrai sage.
it •
id juillet 1846. Notre voyage de Paris à Paray a été cette année lestement fait, moitié par le fer, moitié sur terre. Néanmoins je suis lasse, lasse, lasse. C'est ma faute, c'est toujours ma faute quand il m' arrive quelque désagrément. Pourquoi me suis-je avisée de vouloir grimper jusqu'au sommet de la montagne sur laquelle est bftti le ch&teau de Gien? Ce chftteau, comme presque tous ceux qui sont encore debout , est placé sous l'égide de Thémis; c'est là que siège le tribunal
472 JOURNAUX BT SOUVENIRS
civil. La loi a partout remplacé la fantaisie; c'est elle qui protège les vieilles murailles, les tourelles, les corniches , les cheminées armoriées et les cor* beaux. Le château de Gien domine la Loire, et pour y arriver il faut gravir seize escaliers placés en ligne droite à la suite les uns des autres. On ne peut y parvenir qu'à condition de faire une longue pause sur chaque palier. Malheureusement le jour de notre ascension il ne pleuvait pas, car par une pluie d'orage nous aurions eu là le spectacle d'une magnifique cascade.
A Nevers, nous sommes allés faire une visite à M. Mallac, que nous avons trouvé dans le jardin de sa préfecture en bas de soie et en cravate blanche, aimable, charmant, et ayant tout à fait l'air d'une statuette parfumée. 11 ne pense qu'aux élections, et ne nous a pas parlé d'autre chose. Sur la route, nous n'avions entendu parler que chemins de fer. C'est à mon avis un moyen de locomotion imaginé par le diable pour augmenter sa clientèle. Le voyageur croit se rendre à Tours ,
à Rouen ou à Lyon. Pas du tout : nn déraillement, le choc d'une locomotive, un oubli quelconque d'un mécanicien l'expédie impromptu pour l'autre monde ; il meurt sans confession et s'en va tout droit en enfer.
Enfin nous sommes arrivés sans encombre. Je më repose, et je me repc^erai pendant huit jours. Quant à Victor, dès le lendemain de son arrivée ici il a retrouvé toute son activité. Ses récoltes réjouissent son cœur et ses yeux ; il s'épanouit en voyant rentrer ses moissons. C'est en effet un grand bonheur de tenir tous ses trésors en sûreté après avoir couru tant de risques et éprouvé tant d'inquiétudes, le sec, le mou, le- vent roux, les insectes, que sais-je? Enfin nos granges sont pleines , et nous aurons au moins trente plongeons, 11 fait «ici une chaleur tropicale , mais tempérée par de frais ombrages et par des brises d'étangs. Oui, les étangs nous procurent de véritables brises; ils font d'ailleurs le plus bel effet dans le paysage; j'ai pour eux une prédilection toute particulière, et je soutiens qu'ils ne sont pas malsains.
Je voudrais bien savoir ce que pensent et com« ment respirent mes amis de Paris, mes amis d'hiver, tous plus vieux, plus malades et plus charmants les uns que les autres. Il y avait plus de deux mois que je n'avais lu un journal. Je viens d'en lire de toutes les couleurs, et je suis confondue de la hlague qui règne sans désemparer dans les journaux de la gauche. Pritchard est devenu un symbole ; c'est un delenda Carthage d'une monotonie fatigante. Ainsi, c'est bien entendu, il faut que les gens de toutes les opinions, libéraux, légitimistes, républicains, se coalisent aux prochaines élections « pour combattre la corruption à l'intérieur et la honte à l'extérieur. » J'en suis fort aise. Néanmoins cette longue file d'électeurs , ayant en tête Dupont de l'Eure et en queue le duc d'Uzès , ou tel autre gentilhomme nobilissime, me fait un peu l'eflet d'une ligne à pêcher qui se termine par une bête à chaque bout. ' Le mobile de tout ce fracas , la cause de ces coalitions périodiques est toujours la même : c'est la
goif du pouvoir, c'est le désir d'être ministre; et, comme pour quelques places il y a plus do deux cents aspirants, il faut bien faire en sorte de se renverser le plus souvent possible les uns les autres.
Les passions sont de bien puissants mobiles. Où Tesprit, le bon sens, la raison se fatiguent et reculent, les passions, les mauvaises passions surtout persistent et finissent par triompher. Je suis quelquefois tentée de croire qu'elles nous ont été données pour aiguiser notre intelligence, et que c'est même un moyen détourné pour arriver en paradis. En effet, nos mauvaises passions sont la cause de presque tous nos chagrins : or, tout le monde sait que rien n'épure l'àme comme la douleur. D'ailleurs, les textes sacrés, les écrits des Pères, comme ceux des théologiens modernes, sont pleins de cet axiome : que la conversion d'un pécheur endurci cause plus de joie en paradis que toutes les vertus de mille justes qui n'auraient jamais péché. Ce raisonnement m'amène à regretter qu'il n'y ait que sept péchés capitaux ; cela me
semble bien peu, surtout pour la consommation de nous autres pauvres femmes ; car , s'il y avait une plus grande variété de péchés, on aurait Toccasion d'en commettre davantage , et par conséquent les repentirs , les conversions et le mérite de s'être converti croîtraient dans la même proportion.
Je ne sais sur quelle herbe j'avais marché hier, pour m'étre laissée aller à faire l'éloge du péché. Afin de m'en dégoûter pour toujours, je relirai la description que Milton en a faite. Il nous le représente maigre, épuisé, insatiable, engloutissant sans cesse ses enfants, les fautes et les vices, et les revomissant sans cesse. Plus cette image est hideuse et plus elle me semble belle. C'est bien là de la poésie anglaise. Quoi qu'il en soit, je demande bien pardon à la Vierge de ce que j'ai dit sur le péché et de ce que j'en ai écrit. Je ne retomberai plus dans la même faute , et je jure de penser autrement pendant tout le courant de l'été.
Nons voici à la fin de juillet, et je n'ai rien fait de mes mains. Je ne me sois encore servie que de mes pattes de derrière pour rdder dans nos bois, aller respirer Tair chaud et me faire des bouquets. Je me fais aussi beaucoup trop de chagrin au sujet de mes oiseaux , car on m'en apporte souvent qui sont quasi morts, à moitié mangés par les rats et les chats, et je ne réussis pas toujours à les sauver.
Madame Perrin a trouvé dans l'héritage de sa mère un ménage de serins déjà sur ie retour, mais qui néanmoins s'aimait encore d'amour tendre. La serine, nouvelle Rebecca, eut une ponte tardive d'un seul œuf, qu'elle couva avec tant de soin qu'elle finit par l'amener à bien. Le mftle était si joyeux de cette progéniture inespérée, il aimait tellement son jeune enfant qu'il le prenait dans son bec, comme qui dirait par la main , et le trans-
portait dans la cage d'un bftton à l'autre. C'était évidemment pour lui faire prendre l'air et le promener. On devait donc lui savoir gré de cette attention. Mais pas du tout. Yoilà que madame Perrin, poussée par un zèle malentendu, et croyant agir dans l'intérêt de l'enfant, s'empare du père et l'enferme dans une autre cage. Le désespoir de ce malheureux oiseau ne saurait se décrire. H poussait des cris plaintifs, de véritables sanglots, et c'était une pitié de le voir s'exténuer en efforts superflus pour briser les barreaux de sa cage et aller rejoindre sa famille. La douleur de la femelle pour être moins bruyante n'en était que plus profonde ; elle se coucha à côté de son petit , et ou* blia de lui donner à manger, s'oubliant elle-même^ si bien que le lendemain matin on les trouva morts à côté l'un de l'autre. Le mari a survécu, mais il reste muet et solitaire; il a perdu l'appétit aussi bien que la voix , et je suis convaincue qu'il passe son temps à pleurer sur sa famille. Madame Perrin m'a raconté tous les détails de cette lamen* table histoire avec autant de sang-froid que s'il s'agissait d'une assiette cassée. La malheureuse ! elle ne se doute même pas de l'action barbare, du véritable crime qu'elle a commis.
jiaât. — Depuis que Victor est parti pour la Normandie je suis accablée de tracas, et mon veuvage est rendu plus pénible par une foule d'ennuis.
On a découvert tout à coup que le pignon de la grande chambre est tout lézardé , et que Tune des poutres menace d'abandonner son poste.
Avant-hier l'orage a brisé la tète toute couronnée de lierre d'un de nos plus vieux marronniers. Cette télé est là gisant devant mes yeux et m' offrant le plus triste spectacle.
On m'a parlé d'un chien fou qui a paru du côté des Morins, de sorte que je n'ose plus m' éloigner de la maison.
EnGn tout le monde est malade autour de mol.
Notre cuisinier surtout, qui a été prendre la Bévre^ ou plutôt que la fièvre a pris dans un étang où il cherchait à prendre des carpes.
Pour me distraire, je me suis plongée dans l'étude de saint Gyprien; et, pour me distraire dé l'étude de saint Gyprien, j'écris dans ce livre tout
ce qui me passe par Tesprit, tout ce que je vois, tout ce qae je pense.
Un grave et laconique personnage ni*a écrit ce peu de mots : « Madame , je voudrais vous voir et manger de vos grosses carpes. Que faites-vous du temps? Je suis, etc. » — Je lui ai répondu :
K Monsieur, je voudrais vous offrir de la grosse carpe. Je me fish du temps. Je sois, etc. » — Gomme mon correspondant ne sait pas l'anglais, je crains qu'il n'interprète mal le mot /Uh.
Hier j'ai passé ma soirée dans la cour, assise sous le gros acacia, à prendre le frais. Le père Dinet est arrivé tout effaré , demandant à grands cris le maire et le garde champêtre , parce qu'il venait, disait-il, d*élre battu par son gendre. Le garde champêtre n'a pas voulu marcher, parce qu'il est peureux par tempérament, très-bavard
par goût, et qu'il a bien mieax aimé rester à me raconter toute Thistoire. Il paraît que la fille Dinet s'est avisée de danser avec un nugnet de Paray dont son mari est jaloux. En rentrant le mari a quelque peu battu sa femme. Le père a voulu s'interposer, et T Othello de village lui a distribué quelques horions. L'un des principaux acteurs de ce drame domestique avait une si drôle de figure que j'en ai ri aux larmes. C'est si gai de rire de bon cœur, si rare, si sain, si amusant!
J'écris chaque matin à Victor, qui va revenir pour repartir presque aussitôt. Décidément tout mon été est gftté. Et puis quelle température ! Tout est brûlant et brûlé. Il suffit de courir sur rherbe pour faire tout flamber autour de soi« Quand donc aurons-nous de la pluie !
Mes filles ne vont pas assez bien , surtout Marie, qui tousse toujours. Je suis bien convaincue que
c'est le résultat de ses bains de rivière, car l'eau froide ne convient pas à tout le monde; mais ce qui convient à chacun ^ c^st de faire tout ce qui passe par la tête ; et ce que les parents ont de mieux à faire à l'égard des enfants, c'est de leur laisser la bride sur le cou dès qu'ils sont mariés. C'est à cette seule condition qu'on peut leur plaire et leur être utiles.
Voilà Flavien fourré d'hermine et couvert de peau de lapin. Marie en est contente et moi aussi. A présent il faut qu'Eugène soit rivé au ministère de la guerre pour que Louise ait aussi son contentement. Gela sera avant un an. Je le veux, sufficit.
Je viens d'avoir la visite de Rodolphe de Maubourg et de son aide de camp. Ils sont aussi grands l'un que l'autre, et ils ont fait l'admiration de nos indigènes, qui sont généralement de petite taille et presque rabougris. Pour passer sous nos portes
du premier étage Rodolphe était obligé de se bais* ser. Il s'est montré fort gai , fort aimable , et convive d'excellent appétit. Malheureusement il arrivait un vendredi, et j'ai été obligée de lui faire faire un maigre diner. Je ne pense pas qu'il nous reste longtemps; Paray est trop calme, trop rustique pour plaire à un Maubourg. En voyant ces routes cachées sous l'herbe, ces grandes bruyères parse* mées d'étangs , il se sera cru dans un pays sauvage perdu au bout du monde. 11 m'a demandé ce que valaient nos foins, nos forêts, nos moissons. Je n'en sais absolument rien , et ne veux pas le savoir. On n'est riche que lorsque Ton ignore le compte de ce que l'on possède.
On trouve la taille de la duchesse d'Aumale un peu trop petite pour une aussi grande dame ; moi je trouve la princesse charmante , parce qu elle est bienveillante et gracieuse. — Madame L. . . est toujours la belle des belles ; quand elle porte une robe verte et des fruits dans sa coiffure, c'est Timage de Pomone. — Madame B... ressemble asses à une Diane antique, mais maigrie, émincée, avec
quelque chose de peu sympathique. Aussi personne n'a jamais envie de causer avec elle. — Madame P. de S... a pris en avançant en Age une figure semblable à celles que font certains miroirs disposés de manière à élargir les objets. — Quant à la duchesse de X..., son aspect a quelque chose d'énigmatique. A-t-elle soixante ans, en a-t-elle trente? Ses cheveux , restés blonds , peuvent faire supposer la jeunesse , mais ses yeux annoncent la décrépitude. — Madame Merlin conserve le profil le plus fin , l'expression la plus aimable, au milieu de Tavalanche de graisse qui est venue l'engloutir. — Les dernières années des femmes célèbres par leur beauté inspirent toujours de la curiosité et un certain intérêt. Une des plus remarquables en ce genre, madame Récamier, devient aveugle : ce qui n'altère en rien son égalité d'humeur. Jamais elle n'a perdu un seul ami ; ce qui est pour moi la preuve qu'elle les a tous aimés fort tranquillement.
Les enfants de ce pays sont généralement laids, mais ils ont beaucoup d'intelligence et un bon cœur ; et Ton voit toujours les atnés soigner
DE MADAME DE TRÂCY. 4as
leurs cadets avec tendresse et une extrême sollicitude.
L'autre jour la femme d*un de nos métayers vint nous apporter un pauvre petit garçon de deux ans dévoré par la fièvre , éteint , jaune , n'ayant plus que le souffle et paraissant avoir perdu toute connaissance. Son frère, âgé de douze ans environ , vint rejoindre la mère , et dès que le pauvre petit moribond l'aperçut , il fit un mouvement de la main, et sa figure s^éclaira tout à coup d'un sourire inexprimable à la vue de ce frère bien- aimé qui l'avait bercé , amusé , et auquel il témoignait toute sa reconnaissance. J'aurais donné tout au monde pour pouvoir guérir ce pauvre petit enfant. Nous en prîmes le plus grand soin. Il y eut d'abord un peu de mieux ; puis il retomba , et finit par mourir, à mon extrême chagrin. — Un enfant qui souffre offre un spectacle navrant. Que lui dire pour le consoler de ses souffrances? Quand l'âge est venu, on a des idées faites, on comprend la vie future, et l'espoir d'une béatitude éternelle console facilement de souffrances passagères. Mais le dogme de Timmortalité de l'âme est trop subtil pour être compris par des enfants ; ils ne peuvent s'en former une idée précise, et je
suis convaiDCoe qu'il est pour eux comme s'il n'existait pas. Hélas I hélas! qu*il y a de choses tristes et sans consolation sur la terre !
J'ai eu ce matin la visite de cinq curés; je leur ai fait servir des gâteaux aux fraises et du vin de Xérès. Nous avons parlé jardinage. Pères de TÉ* glise, politique, instruction. Je les ai vivement engagés à pétitionner en masse pour demander Vabolition de Tesclavage. C'est de Rome maintenant que nous viendra la lumière. Ce qu'on dit de Pie IX est très-beau, et je suis certaine que sous son règne le catholicisme va briller d'un nouvel éclat.
Si le clergé voulait s'entendre pour être austère, désintéressé, dur à lui-même et compatissant en* vers les autres, il mènerait le monde. Il a déjà les femmes pour lui; et, quant à moi, je déclare hau* tement que les prêtres m'inspirent la plus vive sympathie. C'est au point que je regarderais comme un bonheur d'avoir un prêtre dans notre intimité , comme autrefois les châtelaines de Paray. Le cha*
pelain a laissé ici de nombreui souvenirs ; nous avons la tour du chapelain , les tapisseries du chapelain, les livres du chapelain, etc., etc. En attendant que ce bonheur m*arrive, je me sers de cha* pelain à moi-même , et je me sermonne de mon mieux.
Je lis beaucoup de prières.
J'examine ma conscience.
Je pense à la bonté de Dieu.
Je fréquente les églises.
Je m'efforce de ne faire de peine à personne.
Je ne veux plus avoir d'orgueil.
Je prends les contrariétés sans dire un mot.
Je me soumets, je m'humilie.
Enfin il me semble que je deviens meilleure et que je comprends bien mieux la vertu depuis que je suis tout à fait catholique.
Je suis allée hier à Bourbon-Lancy, où j'ai dessiné quelques vieilles maisons couleur marron, dont les toits sont couverts d'iris et de giroflées, et qui. font un effet très-pittoresque. La fontaine
conslruife par les soins de M. d*Aligre pour donner de l'eau froide à Saint-Léger n*en donne d'aucune espèce, ni chaude ni froide. Au-dessas de cette fontaine on a placé la statue de madame d'Aligre velue en marquise et coulée en bronze; c'est ce qui fait dire aux habitants de Bourbon- Lancy qu'ils ne savaient pas que madame d*Aligre fût une femme de couleur. Le curé de Bourbon est venu me prier de l'assister pour le rangement des tableaux de sainteté que le même M. d'Aligre a octroyés à la chapelle des bains. 11 a appelé mon attention sur un certain tableau représentant un gros homme peu vêtu, armé d'une quenouille et d'un fuseau et qu'il prenait pour un martyr.
C'était une étude d'Hercule Glant aux pieds d'Omphale. Je l'ai engagé à l'envoyer à la mairie-
Nous avons eu tant de visiteurs que mes matinées ont été toutes perdues. A bas les voisins! à bas la poste ! à bas les ennuyeux qui nous dérangent 1 Vive la solitude ! vive le désert ! vive les terres ermes et vagues, propre à faire des er-
mites pour y vivre de contemplations plas ou moins vaines et vagues! Mais, hélas! il n'en existe plus guère en France de ces vastes terrains dont Dieu seul était le régisseur. La spéculation y met i)on ordre. Nous avons un voisin qui est un véritable négociant en fumier. Les chemins sont couverts des ossements qu'il fait venir de Moulins , accompagnés de cendre , de suie , de vieilles loques , de vieux chapeaux, d'immondices de toute sorte. Tout cela lui coûte fort cher et empeste le pays. Mais il en tire bon parti , et personne ne s'entend comme lui à jeter de la poudrette aux yeux des amateurs pour leur vendre fort cher des terres stériles ou épuisées, auxquelles il sait donner une apparence de fertilité qui n'est que factice et éphémère.
Nous avons reçu ce matin la visite d'un monsieur de Normandie qui fait de l'agriculture et qui voyage pour se perfectionner dans cet art, cette science ou cette manie , comme on voudra l'appeler, laquelle , suivant l'opinion générale , rend les hommes meilleurs et compatissants, donne des
4M JODBNADX ET SODVBNIRS
habitacles doaces et ouvre le cœur aux sentiments tendres. VoiU ce que disent les gens du monde. Voici maintenant ce que nous a raconté notre Normaod, aussi tranquillement et sons plus d'éniplioo que s'il nous eût parlé d'un arrosoir d'invention nouTelle :
Dans la colonie agricole de Saint-Firmin on a eo l'ingénieuse idée d'utiliser l'agonie des vieux chevaux- Le cher de cette colonie a soin de Taire acheter dans le pays tous les chevaux destinés aux abattoirs. On les mène sur les terres à Façonner; là on leur ouvre les veines , puis à grands coups de Touet on les force à parcourir le terrain , qu'ils arrosent de leur sang comme le ferait une machine. Ce s<Mit des enfants qui sont chargés de stimuler les pauvres bétes et de les forcer à marcher jusqu'à ce qu'elles rendent le dernier soupir. Quels hommes, 6 mon Dieu! et quels enfants!
Quel atroce gouvernement que celui qui tolère de pnreilli»^ infamies!
J'ps[ière que M. le directeur de Saint-Firmin
sera lor^enient rétribué dans l'autre monde pour
toutes los cruautés qu'il fait commettre dans celui-
■\s pourquoi Dieu permet-il les souflrances,
es et les tortures des animaux ? Ce sont
les hommes , il est vrai , qui exercent ces tortures et qui usent de leur libre arbitre pour les imaginer et les pratiquer. J'espère que Dieu les en punira cruellement, et je me sens devenir féroce par compassion.
Lorsque Ton se promène dans les chemins, on ne fait pas assez attention aux haies qui les bordent. On ne se doute pas de tout ce qu'il y a dans une haie. Quadrupèdes, oiseaux, reptiles, insectes, mollusques, tout s'y trouve, tout s'y donne rendezvous. C'est une fortification naturelle , un refuge des petits et des faibles contre les forts et les méchants. Abattez une baie, et vous bouleversez tout un monde; vous détruisez une foule d' existences ; vous commettez une mauvaise action.
Dimanche. — Enfin il tombe de la pluie ; îl etl tombe beaucoup, et j'espère que cela va nous redonner un peu de verdure. L'herbe est tellement
jaune , le pays à ciaq lieues à la ronde est tellement brûlé qu'il avait tout l'air d'un vaste paillasson.
Comment ai-je appris à travailler ? — Je n'en sais rien. Cependant un jour (il y a longtemps de cela) M. Boissonade me dit : < Vous ne savez pas lire. Vous lisez comme si vous mangiez des cerises. Une fois la lecture faite, vous ne «pensez plus à ce que vous avez lu , et il ne vous en reste rien. Il ne faut pas lire toutes sortes de choses au hasard. Il faut mettre de l'ordre dans ses lectures, y réfléchir et s'en rendre compte. » — J'ai trouvé le conseil excellent , et j'ai tâché d'en proGter.
M. Rossi m'écrit une lettre charmante, ce qui ne me surprend pas; mais une lettre très* lisible, ce qui m'étonne bien davantage. Il va m'envoyer un chapelet c du temps de Charlemagnc, • que le pape a béni pour moi le 28 août.
Les ennemis de M. Rossi prétendent qa*il s'attache à parler au pape d'une manière somnolente; qu'il cherche à Tendormir, et que le pape est tout surpris de ce qu une éducation genevoise et des fonctions publiques françaises ont pu faire d'un homme né en Italie. — Cet homme né en Italie y jouera un rôle, j'en suis bien sûre ; car il possède une qualité rare, très-rare aujourd'hui : la volonté.
J'ai écrit ce matin à mes amis qui courent le monde après la santé, ou après le repos, ou après le mouvement. Dosages est enfoui dans ta Charente, entouré à distance de tous les cousins de l'endroit, qui restent confondus à l'aspect de cette igure si calme, si ferme, et même si hautaine, véritable préservatif contre la familiarité qu'il déteste.
Le maréchal Sébastiani est en Corse, où il
494 JOURNAUX BT SOUVENIRS
exerce cet empire absola que donnent l'esprit et la bonté unis au prestige de la plus glorieuse carrière. Le vent qui souffle ce matin du Bourbonnais portera mon souvenir vers les plages fortunées où croissent spontanément le myrte et le laurier-rose; — vers le pays des truffes, de l'eande-vie et de la gourmandise ; — vers les gras pâturages de la Normandie, pour y retrouver Gor« celle, entouré de son bonheur, arrangeant sa maison, faisant placer sur le fronton de son manoir les chevaux de Phidias, sans doute pour donner de bonnes idées aux juments percheronnes qui passeront devant sa porte.
Madame Sand excelle à peindre les femmes libertines du grand monde ; mais il lui est impossible de peindre une paysanne. Ses bergers ressemblent à ceux de Florian et de Watteau; il n'en existe de semblables ni en Berry ni en Bourbonnais. Ses paysages sont vrais; mais les personnages dont elle les peuple sont complètement faux, et en la lisant on la croirait étrangère aux choses comme
aux hommes de la campagne. Ou ne défriche pas avec on araire ; les souches s'arrachent à coups de pioche. Un boeuf ne meurt pas d'avoir perdu son compagnon d'attelage. 11 se rattache au nouveau compagnon qu'on se hâte de lui donner; car il n'existe nulle part de fermier assez béte pour laisser un animal de cette valeur périr de tristesse et de solitude. Aucun des animaux dont parle madame Sand, pas même ses oies et ses canards, ne ressemble à la nature. Ce sont des bétes artiBcielles.
Madame Sand préfère à toutes les situations possibles , à toutes les positions imaginables dans lesquelles une femme puisse se trouver, celle où cette femme s'endort dans les bras d'un homme, sur un bateau, dans une voiture, sous un manteau, au bord d'une mare, sur l'herbe, sur un sofa. Le suprême bonheur pour madame Sand est. évidemment de s'endormir dans les bras de quelqu'un, surtout d'un homme fort comme Raymond, comme Ralph, comme Mauprat, comme Germain, comme le héros de Contuelo. Madame Sand aime la force ; c'est là son dernier mot. Son opinion que tout est plus ou moins matériel perce à travers ses phrases si charmantes, si admirablement dites, de
m JOURNAUX ET SOUVENIRS
piété, de vertu, de délicatesse. Elle ne comprend pas que F idéal est bien autrement fort que la matière , et elle semble oublier que la grandeur de Thomme est dans son caractère et non pas dans de larges épaules. Mais, d'un autre côté, ses ou-vrages brillent par tant de mérite, quMl faut lui pardonner bien des choses. Elle a trop d'esprit pour que Ton puisse exiger d'elle qu'elle oit de la raison tous les jours. Seulement je voudrais bien lui voir produire un nouveau roman établi sur d'autres bases, quand ce ne serait que pour prouver que les socialistes, les grisettes et les femmes adultères ne sont pas la dernière expression de sa fantaisie.
hyinen 1 hymen I
Le mariage Montpensier remplit les journaux , remplit toutes les bouches, remplit de bruit T Europe entière.
M. Thiers reproche à M. Guixot d'avoir Oié déplaire à l'Angleterre.
Ainsi la gauche ne pourra plus dire à M. Guiiot,
DE MÂDAMB DE TRACY. m
de M. Gttisot, sur M. Guizot, contre M. Gaisot : Gouvernement lâche devant l'étranger/ Mais c'est égal , on trouvera autre chose,
M. Barrot , qui en France représente la loi , et M. Thiers, qui est le représentant de la presse, se livrent dans leurs journaux à mille prédictions à propos de ce mariage. Le roi s'en moque; il a bien fait, je crois, d'épouser Gélimène.
Je m'ennuie pendant le conseil général. Je néglige mon journal. Je n'ai rien à me dire ù moi* même. Les visiteurs que j'ai eus ne méritent aucune mention ni en bien ni en mal ; je n'ai aucun désir de me rappeler d'eux . Je voudrais que Victor f&t là pour pouvoir causer avec lui. Son absence me donne le spleen.
Les choses qui me consoleront de mourir sont :
De ne plus voir tuer les pauvres chevaux hors de service ;
De ne plus voir mourir des enfants et des oiseaux ;
De ne plus voir racler des carpes toutes vivantes ;
est fait pour être mangé ou pour être perdu ; c*est toujours là qu'on en arrive au bout d*un certain temps. M
Madame de Dino, qui est restée jusqu'à 1a 6n mattresse et favorite , faisait la correspondance politique pour l'ambassadeur, et s'occupait d'affaires comme un premier secrétaire. Quand madame de Lieven sera morte , le type de la femme politique aura disparu en France. Ce caractère-là ne se prend pas tout d'un coup. Il faut avoir été élevée dans les intrigues , avoir beaucoup de tête et même un peu le goût de l'espionnage. En somme, la femme politique me semble une anomalie. La femme a été créée pour représenter auprès de Thommela pitié, la compassion, l'amour, tous les sentiments doux et tendres. Mais ces Judith modernes qui approuvent la peine de mort, qui prêchent le maintien de l'esclavage, qui prônent les persécutions dont on accable ces malheureux arabes, ne sont vraiment pas de notre sexe; je les regarde comme des êtres contre nature , et je les compare volontiers à ces hyènes de l'antiquité , bêles impures, que l'on croyait hermaphrodites.
général , on taillait alors ses plumes à coups de sabre, se promenait dans le camp la veille d'une grande bataille. Gomme il s'était arrêté auprès d'un feu de bivouac, un soldat apercevant a la fois l'habit brodé et les jambes dépareillées du diplomate, se mit à lut dire : « Pardi, mon général, l'ennemi vous a drôlement arrangé les pattes; mais soyez tranquille , nous lui revaudrons ça demain. » — Un jour que M. de Talleyrand se rendait à une invitation à dtner qu'il avait reçue du prince de Gondé , il entendit, en traversant un premier salon, une vieille duchesse du faubourg Saint-Germain dire assez haut : « Ah! le voilà donc encore ce vieux drôle! » M. de Talleyrand s'arrêta tout court , et s' approchant de la dame en la saluant : < ie croyais, madame, lui dit-il, que le mot drôle, comme celui de drôlesse , était rayé du langage de la bonne compagnie. » — C'est lui qui un soir, devant un cercle nombreux, disait à M. de Ghalais, qu'il avait fait rentrer en France et qui cependant se dispensait de le saluer : « Va , mon pauvre Chalais, bête je t'ai laissé et bête je te retrouve. » — Quand M. de Talleyrand apprit la déroute de Paravay, qui lui emportait plus d'un million , il se contenta de dire : < Bah ! l'argent
en est lui-même l'auteur , que ces fléaux destructeurs qui eusevelissent dans une ruine commune les innocents aussi bien que les coupables émanent directement de sa volonté intentionnelle, c'est ce que je ne pourrai jamais croire. — Mais alors, il faudrait donc admettre l'existence de deux principes : l'un bon et l'autre mauvais; reporter à l'un tous les bons sentiments , tout ce qui nous arrive d'heureux ici-bas, et rejeter sur l'autre toutes les calamités qui viennent nous affliger ? Mais ce serait là du manichéisme tout pur, ce serait se précipiter tête baissée dans le gouflre de l'hérésie. — Hélas! hélas I en cherchant à tout approfondir par le raisonnement , on court grand risque de déraisonner. Croire à la révélation, se soumettre, remplir ses devoirs exactement, s'en confesser quand on y manque, se repentir, avoir la plus grande indulgence pour les fautes d'autrui et réserver pour soi-même toute sa sévérité , voilà la règle de conduite qu'il faut suivre et qui ne nous égarera jamais.
L'automne est arrivé. Tout tombe , tout croule, tout se dessèche et s'en va plus vite que de con^
tame, à cause de cet été brûlant suivi d*un véritable déluge. Chaque matin, en ouvrant ma fenêtre I il me semble que je découvre un nouveau paysage ; à mesure que les Teuilles tombent Thorizon se recule et la perspective s'étend de plus en plus. Les nuages passent comme des courriers de malheur qui vont porter au loin des nouvelles de pluie et de tristesse. Le vent qui domine tout cela annonce novembre à haute voix.
it •
' Je m'occupe de mes animaux. Mon merle ne veut s*eDdormir que lorsque la lampe est allumée dans la salle à manger. Sa cage est accrochée prés des rideaux , et il sait trés*bien en tirer un coin à travers les barreaux pour s'en faire un lit plus douillet. J'avais déjà remarqué depuis longtemps que les oiseaux étaient très-recherchés dans leurs goûts. Ceux que j'apporte au salon ont soin de se percher sur des meubles dorés, ou bien c'est aux chaises à dossiers de velours et de soie qu'ils don-* nent la préférence. — J'ai une souris qui a établi son domicile dans un grand cornet de verre où je
place y pour les conserver , des fleurs et des bran-* ches de pin. On avait oublié d'y mettre de Teaa , elle en a profité , et j'ai bien recommandé qu'on ne vint pas la troubler par une inondation intempestive ; celle de la Loire a déjà fait assez de malheureux. Rien d'ailleurs n'est joli comme une souris; c'est un petit animal propre, de forme gracieuse et plein de bons sentiments» La mienne me connaît maintenant ; . elle vient prendre son pain presque dans ma main et semble avoir en moi une confiance que je tiens à justifier. — J'ai aussi un crapaud mélomane qui monte chaque soir le perron pour venir m'écouter quand je joue du piano. Lorsque j'ai terminé, je le prends délicatement avec les pincettes pour le mettre dehors , bien sûre de le voir revenir le lendemain. -* Maintenant qu'il fait froid, mon grillon se cache dans les plis des rideaux , mais il en sort le soir pour venir sous la table chercher le pain et les noix que j'éphcbe pour lui. Les mœurs, les singularités de toutes ces bétes m'intéressent au dernier point. J'emploie mes heures de repos à les observer ; elles me délassent de mes études sérieuses , et c'est par elles que je reviens à l'humanité.
J'ai passé hier la matinée à Che?agnes. Je suis allée porter des consolations et du vin de Bordeaux à un curé que je plains infiniment. Le conseil municipal ne veut rien faire pour son logement. La pluie entre par sa porte et le vent par toutes le» fenêtres. Pendant près de deux heures j'ai grelotté avec lui et je Tai exhorté à la révolte de toutes mes' forces. U aime mieux attendre, il dit que c'est plus chrétien , et peut-être a-t-il raison.
J'ai confié au curé que souvent à la messe j'avais des distractions ; car, hélas ! la vertu n'est pas tout d'une pièce. Il m'a conseillé de lire des prières et d'en choisir de b^les ; mais il est fort dangereux d'en inventer soi-même, car ou se laisse aller à son imagination , et on finit par demander à Dieu toutes sortes de niaiseries»
is
m JOURNAUX BT SOUVENIRS
Dieu a donné à T homme tout ce qui est nécessaire pour comprendre Dieu et pour Taimer. Aumit-il pris ce soin si nous ne devions jamais le connaître? Nous avons tous le sentiment de quel* que chose qui nous attend. Les mystères de la foi, loin d* engourdir l'esprit, renferment au contraire les moyens les plus efficaces d'aiguillonner notre intelligence si vite rassasiée de ce qu'elle comprend.
La foi est pleine de joie et de gaieté, a dit avec raison Tertuliien , tandis que le doute ne produit que nostalgie, idées noires et découragement. — C'est en vain que l'on répète à ces tristes mécréants : S'il n'y a rien après cette vie, quel en est donc le but? Pourquoi avons-nous une conscience? Pourquoi gardons-nous précieusement le souvenir de nos morts? Ceux qui parmi nous restent méconnus toute leur vie, ceux qui, sans l'avoir mérité, traînent une existence misérable , ceux qui sont enlevés par une mort prématurée ou violente, les jeunes enfants qui souffrent et qui mea-
rent doivent nécessairement trouver des compen* sations dans une autre vie. S'il n'y avait pas de récompense pour la vertu et les bonnes actions , de réparation pour les infortunes et les injustices qu'on souffre ici-bas, la création serait une absurdité, Dieu un être cruel, et Thomme ne serait rien.
Aucune des femmes avec lesquelles je suis liée n'a jamais réfléchi sur les mystères. Elles croient parce qu'il faut croire. Moi , je crois par conviction ; ce n'est ni par fantaisie, ni par lassitude, ni par sensiblerie, que je suis arrivée à la religion; j'y suis arrivée par la force du raisonnement, par l'examen sérieux de* tout ce qu'ont dit Voltaire, Fréret, le curé Meslier, Dupuis et tant d'autres petits et grands blasphémateurs qui ne sont que ridicules devant l'unité de h^ tradition catholique qui s'étend, sans interruption, de saint Paul è Bossuet.
J ai reçu une épttre de madame Mortier , qui m'écrit de Turin. Elle raconte très-bien les nouvelles de l'étranger. Son style est simple, coulant, sans empois et sans emphase.
J'ai également reçu une lettre deFannj, qui me prie de prendre des renseignements sur un Mérode, et de l'aider à marier ses filles. Elle a bien raison d'être pressée ; car une fois qu'elle aura marié les deux filles qui sont en âge de l'être , elle laisserait les autres au couvent et elle se débarrasserait des gouvernantes et des institutrices, qui sont des hyènes dans les familles. Fanny est très-pieuse, mais elle manque de suite dans les idées. Elle a les passions vives, et son malheur est d'aimer par trop son mari; sans cela elle serait trop heureuse, et il faut bien avoir quelque chose.
Novembre. — Ija messe des morts a toujours pour moi quelque chose de navrant. J'ai pensé tout le temps hpoar dear Nancy ^ car le matin même j'avais retrouvé un mouchoir à vignettes qu'elle m'avait donné, il y a déjà bien des années. Je loi ai donné , de mon côté , tout ce que je pouvais, mais c'était bien peu de chose, car j'étais loin d'être riche, et ce souvenir me cause un extrême regret. Cette chère Nancy vivait avec
DE MÂDÂMB DE TRACY. f09
toat l*ordre imaginable; elle trouvait toujours moyen de m'envoyer quelque bagatelle , ou à mes filles quelques petits souvenirs. Oh ! comme je l'aimais 1 Elle était innocente, ignorante, ridicule itiéme quelquefois. Mais quelle âme, quel cœur! quel dévouement sans bornes pour ma mère, qu'elle a bien mieux soignée que moi, puisqu'elle ne l'p jamais quittée.
Je suis triste et Victor aussi; tout va très-mal autour de nous. Les inondations, la misère, les maladies, tous les fléaux semblent se succéder pour faire de cette année une année de malheur. Le ciel se dérange comme la terre. On a vu hier soir un globe de feu dans le temps , comme disait un de nos gardes. Ce globe a fini par s'abattre et disparaître à l'horizon. Un religieux de Sept-Fonds qui revenait de Chevagnes et plusieurs autres per«sonnes dignes de foi l'ont vu. Le garde prétend que c'était un spectacle abomindble; ce devait être un curieux spectacle, et j'aurais bien voulu en être témoin.
J'ai reçu une aimable lettre d'Hippoljte Passj^ quatre pages entières d'une écriture 6ne , correcte ^ pleine de choses intéressantes ; on pourrait eu faire un gros volume. C'est comme une sonate deWeber^ où il y a presque toujours matière suffisante pour tout un opéra.
Nous avons eu la visite du grand vicaire de Moulins. 11 a d'excellentes manières, mais il porte des lunettes , et les lunettes ont toujours eu pour moi quelque chose de choquant. M. l'abbé Dupanloup n'en porte pas , et ses yeux bleus , doux et fins semblent pénétrer jusqu'au fond de l'âme. Il a de plus un air d'autorité avec un profil roroaifi comme tous les papes devraient en avoir.
M. l'abbé Petetau est également un prêtre éminent, rempli de bonté et d'esprit. Sa tête est magnifique » pleine de dignité, et ses grands yeux noirs respirent le calme et la bienveillance. Ces deux
ecclésiastiques ne sont pas assez connus; ils ne vont pas assez dans le monde; Tun donnerait de l'énergie, Tautre de la tranquillité aux Ames fai* blés et agitées d'une multitude de femmes qui ne se doutent pas de tout le bonheur que l'on trouve à être éclairée y guidée par des conseils à la fois sévères et compatissants.
On prétend que la reine mène les affaires ecclér siastiques , ou du moins qu'elle est consultée sur tout ce qui touche à la religion. Alors on peut lui reprocher de mal choisir ses ministres de la justice et des culteSy car ce poste n'a pas toujours été occupé par des gens de mœurs irréprochables. On devrait scinder ce ministère , confier les cultes à l'abbé Dupanloup et le charger de choisir pour ministre de la justice celui de ses pénitents dont il serait le plus sûr.
Depuis huit jours je n'ai pas songé à mon journal , h ce journal de mes idées , de mes lectures, de mes
étades, de mes passe-temps champêtres. Nous sortons chaque jour , malgré le temps pluvieux , pour aller regarder le jeune blé qui sort à peine de terre. Nous allons en même temps porter des hardes aux plus pauvres de nos louagers. Je couds, je couds, je couds 9 et je fais coudre sans relAche mes esclaves femelles pour habiller ceux qui sans nous seraient presque forcés d'aller tout nus. J'habille moi-même les petites filles et je les couvre de mouchoirs et de tabliers rouges , ce qui leur donne des transports de joie. Le rouge platt autant aux femmes de la campagne que le rose à celles des villes. J'ai remarqué que cette dernière couleur a beaucoup d'attrait pour les hommes et que dans un bal les femmes en rose dansent beaucoup plus que celles qui sont en bleu. C'est toujours en rose que s'ha* bille l'héroïne d'une pièce nouvelle.
Quand j'ai n'importe quel sujet de tristesse , je pense aussitôt à quelques vers anglais. L'anglais a été ma première élude, ma première passion. C'est la plus expressive de toutes les langues. M. Bois-
DE MADAME DE TRACY. %iZ
fonade était fort admirateur de la langue anglaise, lui, rbelléniste éminent, le grand latiniste et qui, sachant en outre Tallemand, Tespagnol et l'italien, pouvait si bien juger en connaissance de cause.
Je fais nettoyer le potager , sans ôter les vieilles graines qui nourrissent quelques pinsons , quelques bouvreuils attardés qui me suivent et m'eseorteiit lorsque je me promène , me chauffant comme un lézard aux rayons du soleil de novembre, à Tabri de la treille où pendent encore quelques grappes de raisin réservées pour les merles comme provision d'hiver. Mon Dieu! comme ces pauvres oiseaut perdront quand je mourrai !
La vue que l'on a de notre potager ett charmante, même en cette saison. Ces nuages violets et or qui entourent le soleil à son coucher, le givre qui semble donner aux arbres une forme nouvelle, la teinte rouge et orange de leurs feuilles, la puissante musique du vent d'hiver , le brouillard , la mousse, le lierre qui reverdit et qui s'apprête à jouer le premier rôle , tout cela nous plonge , Vie-
tor et moi , dans des rêveries pleines de charme qui font le sujet de nos conversations pendant tout ^le diner. Combien cette vie est préférable à la vie de Paris, vie pleine d'agitations sans motifs et souvent sans résultats.
it *
Nous sommes entourés de malheurs, de tristesse, de misère et d'inquiétude. L'hiver sera rude à passer; cela n'empêche pas la Loire de couler maintenant calme et limpide, ni les arbres verts d'étaler toute leur beauté. Car la nature n'a jamais l'air de participer aux événements et aux douleurs qui bouleversent les États et les hommes. Malgré les pestes et les révolutions qui déciment l'humanité, les fleurs continuent de s'opvrir au printemps et les feuilles de tomber à l'automne. La nature est immuable et impassible ; cependant une chose qui semble en briser toutes les lois, c'est de perdre des enfants, c'est de les voir tomber malades et puis mourir. Quand j'entends sonner le glas d'un enfant, je ne sais où aller, je voudrais pouvoir courir au cimetière afin d'empêcher de le
descendre au fond de cette fosse humide si diffé* rente de ces bras doux et chauds qui l'ont bercé. Jamais les hommes ne pourront comprendre la poignante douleur éprouvée par une mère qui perd son enfant. Les hommes sont profondément égoïstes* Un enfant qui n'a pas encore parlé, qui ne les reconnaît pas , qui ne fait que les fatiguer de ses cris, est pour eux fort peu de chose et ils l'ont bien vite oublié. Mais une 'mère, surtout une mère qui nourrit, croit apercevoir dans son enfant, dès l'instant de sa naissance, toutes sortes de perfec«> tiens; elle l'aime en raison de ce qu'elle a souffert pour le mettre au monde et des tourments qu'il lui cause, et quand elle le perd son cœur est brisé.
Le rouge-gorge est de tous les oiseaux celui que je préfère; son plumage, sans être éclatant, est agréablement varié de nuances harmonieuses ; il a la jambe fine et la physionomie intelligente» Enfin , son chant, qu'il fait entendre lorsque tous les autres oiseaux se taisent , me platt singulièrement* C'est au coucher du soleil qu'on le voit se percher
sur le sommet de la branche la plas déliée, et qu'on Tentend adresser d'une voix aussi mélodieuse que celle de la fauvette ses adieux au jour qui s'enfuit. Le rouge*gorge aime le crépuscule » c'est un oiseau aux allures timides et mystérieuses. Pour bien étudier ses mœurs , il faut beaucoup d'obser* vation et de patience. Mais on est largement ré* compensé de ses peines » parce que l'on découvre en lui toutes sortes de qualités charmantes qui me déterminent a le placer très-haut dans l'échelle des êtres créés.
Nous avons des nouvelles de tous nos amis. Tons sont rentrés dans les murs forti6és de Paris» où l'on nous attend , où tout le monde nous rappelle. Il faudra donc bientôt partir pour aller retrouver ces amis que j'aime tant et que j'oublie toujours un peu lorsque j'habite le Bourbonnais.
Dimanche. — Nous sommes allés ce matin à la messe, et j'y ai fait mon examen de conscience.
Je suis contente, très-cootente de moi; j'ai passé un été excellent pour mon ftme. Je ne me reproche rien ; tout au contraire. Je me suis conduite avec une prudence qui dépasse et surpasse celle de tous les serpents. J'ai évité tout ce qui pouvait nuire à moin salut, j'ai tout arrangé, tout réglé , et à rheure qu il est je suis remplie d'une satisfaction intérieure qui est presque de la vanité. Je me complais dans cet état; la désillusion viendra toujours assez tôt.
Nous commençons a faire nos préparatifs de dé« part. J'ai eu soin d'habiller de neuf la Vierge et Mainte Anne. J'aime les images et les reliques. D'ailleurs, sainte Anne me fait obtenir tout ce que je lui demande , et je tiens à lui prouver ma reconnaissance.
Nous sommes allés faire une tournée aux petits louages. Partout on nous reçoit avec un air ouvert et content, malgré la gène et même souvent la
misère. Les femmes sautent au cou de Victor de manière à Tétrangler, et les hommes prennent avec moi des libertés plus que gallicanes. Nos blés vont bien ; puissent-ils devenir touffus et nombreux , sains et lourds ! Mais on n'ose se fier à rien quand on songe à tontes les espérances que Tété dernier avait fait naître.
Je termine mes rangements , et j'ai envoyé mes vieux tapis à de pauvres ménages qui s'en serviront en guise de couvertures. Victor met en ordre
ses instructions de bienfaisance. H laisse en pion-
geons tout le blé nécessaire pour nourrir sa commune jusqu'au mois de juillet prochain; il assuré de l'ouvrage aux vaillants et des secours aux invalides. Personne ne souffrira.
C'est ainsi qu'en partant nouaierons nos adieux.
Samedi. — Nous préparons tout pour le grand festival du jour de Tan. Jamais festin ne sera mieux
placé ni mieux goûté qae par cette année de famine où nos pauTres gens ne mangent pas à la hauteur de leur appétit. Vendredi prochain ils pourront, tout à leur aise, se lester l'estomac de choses solides et les arroser de quelques tonneaux de petit vin.
Le pédagogue se désole de ce que Tannée commence un yendredi. — < C'est bien heureux, me dit-il, qu'elle ne commence pas un 13, car alors ce serait certainement une année de malheur. »
l'^ janvier 1847. — Nous avons fait bien des heureui aujourd'hui , et nous avons eu le spectacle de la multiplication des pains. Quelques-uns de nos voisins ont cru devoir s'abstenir de donner le dtner d'usage à cause de la cherté des grains ; pour nous, nous avons pensé que c'était un motif de doubler le nôtre. Une journée de luxe a rendu tous nos métayers bien joyeux par ce temps de misère.
• Les deux plus habiles chanteurs, c'est-à-dire ceux que la nature a doués des poumons les plus robustes, ont chanté Tair des Bœufs au dessert.
C'est horrible à envisager , parce qu'on craint à chaque instant de voir toutes les veines du chan* leur se rompre et ses nerfs se déchirer. Ce chant est en mineur et se termine par des tenues sans fin et brusquement interrompues. A présent que j'ai vu ce chant, je comprends comme il se fait qu'on l'entende à une lieue de distance « à travers les haies , les bois et tous les obstacles.
11 y a cette année autour de nous un mouvement d'ouvriers qui sort l'hiver de son silence accoutumé. Victor a su inventer de l'ouvrage pour tout le monde.
Paray n'est plus ce qu'il était , mais il n'est pas encore ce qu'il sera. Je le dis, hélas! avec un profond sentiment de tristesse , car Paray en gagnant va perdre beaucoup. Quand il y aura du froment partout, le pays n'anra plus d'originalité; nous ressemblerons à la Brie ou à la Beauce , qui sont de riches et vilains pays.
DE MADAMfi DB TRACT. ttl
On m*accase d*avoir introduit les moineani dans nos environs, ou tout au moins d*aToir favorisé leur multiplication. On est si simple ici qu'on ne sait pas que c*est le Froment qui attire les moineaux. Je me rappelle qu autrefois cet oiseau était fort rare h Paray lorsque Ton n*y cultivait que du seigle. — Au reste, tout cela n'est qu'un prétexte pour déclarer la gaerre h tous les petits oiseaux, et com* prendre dans la proscription ceux mômes qui n*ont jamais touché un grain de blé de leur vie.
Zenon a dit que Thomme qui, sans nécessité et par plaisir, tue un animal quelconque était aussi coupable que celui qui tuait son semblable. J'aurais aimé h rencontrer quelque pensée de ce genre dans les Pères de l'Église.
Sur lo perron , par un clair soleil , tout entourée de neige élincelante, j'ai passé plus d^une
m JOURNAUX BT SOUVENIRS
leiure allant et Tenant, jouissant de l'espace et de la liberté. II va bientôt falloir quitter tout cela , lorsque je serais si heureuse de ne jamais m'éloi* gner d'ici !
Je ne suis nécessaire à personne au inonde qn*à Victor. Gela me suffit, et je suis très-iière d*étre nécessaire au bien-être, au repos, aux habitudes, à l'affection d'un homme éminemment bon et distingué. Les enfants, passé vingt ans, n'ont aucun besoin de leurs parents; bien plus, leurs parents les gênent, et il est quelquefois curieux d'entendre les enfants, même les plus aimants, les plus soumis, les plus dévoués, parler avec un accent de protection ou de douce moquerie de ceux à qui ils doivent tout.
Il était de mode du temps de l'Empire d'avoir chez soi une parente indigente qui était un véritable souffre-douleur. En général, les Français aiment peu la solitude, et même lorsqu'ils sont mariés ils se plaisent à réunir plusieurs ménages et à vivre en troupeau. Chez les Anglais, c'est
tout autre chose ; leur manière de vivre ressemble beaucoup plus à celle de Toiseau de proie. Tant que leurs petits sont jeunes, ils les couvent, ils les adorent, ils les dévorent de caresses et les nourriraient de leur sang; mais dès qu'ils ont grandi et qu'ils peuvent se tirer d'affaire eui-mémes, ils les chassent du nid à coups de bec en leur recommandant de ne pas s'en approcher sans une per« mission expresse.
Dans les ménages de toutes les nations, l'un dévore l'autre quand il y a intimité parfaite, ac* compagnée d'un parfait contraste entre les deux natures. C'est celui qui aime le mieux qui cède, et toujours céder abrège la vie.
Je n'ai plus de cœur ù l'ouvrage : je ferme les Pères, je ferme les poètes anglais. Il faut partir. Je vais retrouver mes enfants qui me redemandent à cor et à cri. Je vais retrouver la statue de la circonspection dans le fauteuil bleu , à droite de la cheminée. Je serai ravie de le retrouver, ainsi que le maréchal Sébastian!, Tiburce, les Passy, et tous mes bons amis de la rue d'Anjou que j'aime tant
m JOURNAUX ET SOUVENIRS
lorsque je suis près d'eux. Mais quitter Paray et ses solitudes , et son silence , et ses vieux arbres , et tous ces attraits de T hiver : le givre, les oiseaux, les bruits joyeux de la basse-cour, etc., etc.; c^est là un grand chagrin pour moi.
Que de bonheur il y a dans le calme de la cam* pagne, alors que les chemins sont perdus sous la neige et que personne n'ose plus sortir de chez soi ! Gomme les heures s'écoulent rapidement auprès d'un bon feu , avec de bons livres et de bonnes pensées! Le mauvais temps me charme; ces journées toutes pareilles, dénuées de tout incident, font mes délices, et je m'inscris en faux contre ce vers cité si souvent :
L'ennui naquit un jour de Tunirormilé.
J'ai interrompu avec un vif regret mon travail sur les poètes anglais depuis Ghaucer jusqu'à By* ron. J'étais toute remplie de leur spirit^ et Dieu sait quand et comment je pourrai reprendre et continuer ce travail, qui serait amusant à faire et
agréable à lire. 11 y a tant de variété parmi tou» ces écrivains si originaux dans leurs genres divers, si naturels , si pénétrants , et qui excellent à peindre sous toutes leurs faces les passions humaines ! Les poètes anglais sont souvent très-libres dans leur langage; mais on trouve toujours au fond de leur œuvre quelque chose de simple , de moral et de sévère. Quand ou vit avec les poètes anglais, on est enchanté de vivre. Ils relèvent Thumanité ; ils nous font voir le bon côté des choses, et la plupart de leurs ouvrages sont de bons livres d'é* ducation.
Au commencement de cet automne, alors que les premières feuilles commençaient à jaunir pour tomber bientôt, il est mort au village des Voisins une jeune femme de vingt ans a peine, qui venait d'accoucher. Elle est morte de la poitrine» fraîche et gaie, arrangeant ses cheveux et faisant des projets pour venir le dimanche suivant entendre la messe dans notre église. Le curé Ta trouvée morte un matin qu'il passait devant sa demeure. Elle avait le sourire sur les lèvres et les yeux
ouverts à demi , comme si elle était prête à s'endormir. Évidemment elle avait peu ou point souffert, et une femme doit être heureuse de mourir ainsi.
Nous avons encore eu un enterrement ce matin. Yoici la troisième année qu'au moment de quitter Paray nous voyons passer devant nous un convoi funèbre. Est-ce un présage? Gela voulaitil nous annoncer trois années de famine , de peste et d'émeute? Je suis presque tentée de le croire.
En effet, qu'allons -nous trouver à Paris? Des agitations, des ambitions envenimées, des partis enragés les uns contre les autres, du bruit, des raouts, des bavards de toutes les couleurs. Et on appelle cela vivre ! ^
Juillet 4847. — Nous voici hors de Paris, mais non pas hors de l'année 1847. Quel hiver nous avons eu cet année , et combien les pauvres
DE MADAME DE TRACY. ni
gens ont ià sooiTrir, combien de gens heureux ont été enlevés par la mort ! Madame de Gs^tellane a disparu de son salon. MM. Roy et d'Aligre ne seront plus enviés par personne. Et par-dessus tout cela que de tristes scandales ! La chambre des Pairs réduite à condamner deux de ses membres pour des tripotages d'argent I
Comprenez-vous, grands de la terre?
Nous avons retrouvé notre trappe de Paray riante et fleurie comme toujours , et couverte de belles moissons déjà plus d'à moitié fauchées, il y a de tout cette année, excepté du gland , et par conséquent disette de lard et de jambons; j'en suis fâchée pour nos métayers et pour nous.
A peine arrivés , nous voici assaillis de visiteurs. Ce matin à déjeuner nous avons eu un monsieur qui s'est attribué toutes les ailes d'une fricassée de poulet. Gomme c'est indécent de manifester ainsi ses passions !
Dès que j'entends le bruit des roues d'une Voi*
ture, je uc puis m' empêcher de frissonner. Où aller, où fair, où me cacher? Je nai pas de jambes , je sois tout de suite essoufflée , et mon cœur bat trop vile pour battre longtemps. J'ai un besoin de repos plus que nécessaire , et je n'en trouve nulle part.
La vie de Paris est comme une mer orageuse où le calme même est souvent plus dangereux que la tempête , et où Ton court à chaque instant la chance de s'égarer et de faire naufrage. A la campagne, au contraire, on apprend à se connaître, à se corriger, à s'améliorer. C'est là seulement qu'on peut jouir pleinement de sa propre existence, et, pour ma part, j'y trouve tant de charme que je ne voudrais jamais la quitter.
Ma lecture du moment, ce sont les œuvres de llobbes. Sa métaphysique est hardie et originale, fine et profonde. Locke et Uartiey eu ont proGté
DE MADAME DE TRÂCY. 8i9
largement. Hobbes a des idées originales, mais il ne flatte pas rharoanité. L'homme, dit-il, a le privilège de l'absurdité ; aucun être vivant ne le partage avec lui. L'homme fait des sottises et une multitude de choses inutiles, tandis que les animaux n'en font jamais.
Hobbes explique d'une manière cynique la cause du rire et des larmes. — H prétend que la charité et la compassion ne sont rien autre chose que le sentiment agréable de se voir à l'abri des misères que l'on contemple.
Suivant lui, le goût du savoir n'est que pure curiosité. — L'esprit naturel qui est venu tout seul, c'est le bon sens; l'esprit acquis par l'étude et par l'expérience est infiniment moins vif et moins tn« cisif. La différence des esprits vient de la différence des passions, et la différence des passions de celle des tempéraments.
Hobbes regarde la reconnaissance comme une charge , une obligation lourde qui doit inspirer de Téloignement à l'égard de celui dont on est le débiteur.
En général , ses pensées sont tristes et dessé* chées. Il eut dans son temps de nombreux dé* tracteurs ; mais je crois qu'il aurait beaucoup plus
de succès aujourd'hui que l'incrédulité et Tégoïsme ont fait de si grands progrès.
Nous avons eu des maires, des adjoints , des maîtres d'école, des receveurs, des percepteurs; enGn une quantité d'oiseaux de passage dont le plumage n'est pas assez éclatant pour mériter une mention particulière. C'est un moment douloureux à subir ; on vient voir quelle mine nous avons cette année, s'informer si notre cuisinier est toujours le même, nous demander des nouvelles de Paris, et puis on nous laisse tranquilles.
Dimanche, — Que de choses j'ai faites ce matin , et combien je me sens heureuse ! Le temps est superbe. Je suis allée à la messe avec Victor, et j'ai adressé à sainte Anne de ferventes prières pour sa conservation.
« Je te salue, amour conjugal, loi mystérieuse
DE MADAME DE TRâCY. 234
qui es la yéritable source de la postérité humaine. » (MiLTON.)
Hand in hand through paradise tbey went.
Le potager est on lieu de délices , et je m'y plais encore davantage depuis que j'ai un garçon jardinier qui me donne le plus comique de tous les spectacles. Avant de parler, il fait un dégosillement comme un dindon. Il n*est pas bègue; c'est autre chose; et je n*ai jamais rien entendu d'aussi singulier ni de plus drAle. Je suis certaine que sa mère a eu la fantaisie d'un dindon.
Lorsque les jeunes hirondelles commencent à prendre de la force, les parents abandonnent le nid et s'en vont coucher ailleurs. Alors les petits, au lieu de dormir, passent des heures entières à gazouiller, et cela produit au milieu de la nuit
S32 JOURNAUX BT SOUVENIRS
la musique la plus douce et la plus suave. Que peuvent-ils se dire , ces petits oiseaux ? Peut-être le saurons-nous un jour; car je suis bien convaincue que, lorsque noire esprit sera dégagé du corps, la nature n'aura plus de secrets pour nous.
Fragment d'une lettre de madame de Coigny écrite à ma sœur en i820 :
« Quand revient donc ta blanche sœur? quand revient ton aimable beau-frère ? On envie le bonheur conjugal dont il jouit dans sa retraite de Paray, loin de la cour, loin de la ville, et trouvant de moitié avec son idole qu'ils sont leur tout à tous deux. »
Cette lettre, écrite il y a vingt-sept ans passés, nous retrouve aux mémos lieux et dans les mêmes sentiments.
Mous avons appris il y a huit jours l'assassinat de Fanny Praslin. J*en suis encore toute trem-»
blante , tout épouvantée , et nous ne parlons pas d'autre chose. Elle a péri de la main de son mari; c'est un cri universel » et il n'est pas possible de conserver Tombre d'un doute à cet égard. La pauvre duchesse a été embaumée, exposée dans son salon où naguère elle donnait des fêtes ; puis on l'a portée à la Madeleine ; et les Débats racontent la cérémonie funèbre , comme si l'infortunée était morte de la rougeole , sans dire un seul mot du meurtrier. prudence politique !
Louise est arrivée. Marie est arrivée. Nous voici au milieu de nos enfants. Notre maison est comme celle d'Abraham : tout le monde y entre , et personne n'en sort affligé. Nos petits-enfants ne peuvent se rassasier de la liberté de nos champs et de nos bois. Raymond adore les poules et les canards, les dindes et les pigeons. Jacques s'est fait pi« queur de bœufs, et il assure qu'il gagnerait bien huit sous par jour. Berthe a toutes les allures de son couvent; elle range ses livres, lit à heures fixes, ne sait pas marcher, ne s'étonne de rien, et
stupéfie nos curés par son aplomb tout à la fois naïf et résolu. Marie tapisse sans relâche. Quant à Louise, elle va cinq fois par jour au village commérer avec les vieilles femmes , tout en lisant des romans anglais et des livres de blason.
Voici notre état de situation :
Victor et moi pour le bonheur.
Nos filles pour l'agrément.
Leurs enfants pour la gaieté.
Les visiteurs pour l'ennui.
Le beau temps pour les eicursions.
L'harmonie pour tous.
En province le bonheur de beaucoup de gens se compose uniquement de l'absence absolue de toutes contrariétés sérieuses. Ces personnes-là ne s'ennuient pas beaucoup plus que celles qui s'amusent , et elles arrivent à la fin de la journée près • que aussi vite que si cette journée était remplie de choses intéressantes. Toutes mes voisines en sont là , les châtelaines aussi bien que les femmes de notaires, de maires et de médecins. Les unef
lisent la Presse, les autres le Siècle, quelqnes-anes même le Moniteur; et l'on attend le lendemain sans souvenir de la veille.
On a enterré ce matin une vieille femme, morte aux Voisins dans la quatre-vingt-douzième année de son âge et la troisième de sa maladie; cela s'appelle mourir de sa belle mort I
Nous faisons des promenades à perte de vue; car nous nous perdons sans cesse dans le dédale de nos bois et de nos champs. Marie préfère le blé aux genêts sauvages; Louise aime mieux les prés; moi je donne la préférence aux étangs et les petits à la grande route. Nos voisins prisent et admirent nos bois par-dessus tout. C'est qu'ayant transmué en écus leurs chênes et leurs noyers, il ne leur reste plus que des broussailles.
Il m'est impossible d'écrire plus d'une heure, et pour me consoler de mes Pères de l'Église que je suis forcée de négliger, je lis du Bacon. C'est de l'anglais magnifique, quoique Bacon écrivit ordinairement en latin, mais il faisait immédiatement traduire tous ses ouvrages en anglais, et il revoyait la traduction avec le soin le plus minutieux .
Les Essais de Bacon , son Traité de Vavan^ cernent de la science sont des ouvrages très-remarquables. Cet écrivain était véritablement on homme de génie ; mais il n'a pas pu remplir le cadre immense qu'il s'était tracé, parce qu'il sVst trop occupé de politique, et que l'homme d*État a dévoré le savant.
Un des attraits de la vie champêtre, c'est qu'on y a du temps pour tout. Quand on a quelque passion, quand on a le bonheur d'avoir des fantaisies,
on peut s'y livrer. Les fantaisies font le charme de la vie.
Les eaux continuent à faire fureur, et nous avons eu plusieurs visiteurs revenant de Baden, de Baden-Baden, de Wiesbaden, enfin de tous les Baden à la mode. Il est pourtant certain que l'eau claire naturelle est un spécifique beaucoup plus efficace que toutes ces eaux merveilleuses, vantées par les apothicaires, et qui, pour produire quelque effet, ont besoin d'être entourées de jeux, de bals, de concerts, etc. C'est un moyen de tromper l'ennui et de manger son argent; mais, pour ce qui est de la santé , on ferait bien mieux de boire tout simplement l'eau de sa propre fon* taine.
Cette dissertation sur l'eau me remet en mémoire la prière de saint Bonaventure :
< Pénétrez-moi, ô Seigneur, jusqu'au fond du cœur de cette charité sincère et tranquille pareille à l'eau qui calme la soif du voyageur. Que mon ftme soit touchée du désir de vous être sans cesse agréable, qu'elle soit incessamment altérée de
VOUS. Qu'elle ne cherche point d'autre breuvage , ô fontaine de vie , source de sagesse et de volupté h Qu'elle vous cherche uniquement , et qu'elle vous trouve I Soyez le sujet de mes constantes méditations. Donnez-moi une persévérance qui dure jusqu'à la fin, 6 fontaine salutaire, où je puise ma force, mon espérance, ma consolation et mon repos. »
Dans mon enfance je raffolais des ruisseaux aux eaux limpides, au fond desquels on distingue toutes les nuances des cailloux , l'écaillé argentée des pe* tits poissons et les rameaux si fins, si déliés des plantes aquatiques. Mais, en vieillissant, je me suis laissé circonvenir par le démon de la propriété ; je n'aime plus que ce qui est à moi, aussi me suis-je prise de passion pour les étangs, par la raison que nous en possédons une collection assez nombreuse.
Quand on va s'asseoir au bord d'un étang pour y chercher des inspirations , il arrive souvent que
A t C'est que rien n'est mélancolique Von s'ï en*'»*^^^ ^,^^ ^jang par un temps calme , comme \ aspec étendue et qu'il se trouve
«lo* ^'^ .""'. approchent d'un étang qu'avec uu
^'"' '^"\ Ae crainte, croyant toujours apercevoir,
''Tut naïades, W figure hftve de la Bèvre prête
°" Hr oour s'attacher à leurs pas. Pour moi.
'Taf lais eu de pareils soucis; je suis de la
^' turedes alcyons, qui voltigent sans cesse autour
dÏTé angs et qui ne s'en portent pas plus ma .
M Rossi est le seul de mes amis qu. partage
„a sympathie pour les étangs; a,«si il nous est
IL d'une fois d'aller ensemble nous asseoir
*" , Lassée de l'étang Î^olre-Dame, aux pieds
sur la cna savourer pendant des
A„ vieux chêne , ei la ae
entières les déliées du paysage, heures entières ^
Nom .,00. t>^ ^ '• i""™'" "^ '*'"'' « .,»s«ttml«aepo«rpre«d.r!
Le vent si doax, l'herbe encore si verte!
Que je plains nos amis de Paris !
Que va-t-ii donc sortir de tous ces banquets? Cet affreux Crémieux nous prépare certainement quel-^ que chose, et les éloges dont le comblent à Tenvi les journaux libéraux finissent par me donner de véritables inquiétudes.
Nous avons eu la visite d'un marchand de bois qui a Tair d'un véritable habitant des bois au propre comme au figuré, tant sa mine tient de celle d'un ours. Cet ours est très-mécontent et très-effrayé des banquets. 11 dit que ces banquets causeront du tumulte; que déjà ils ruinent le com« merce , et que d'ailleurs ils sont parfaitement inutiles, puisque la presse est libre et que la tribune va s'ouvrir; qu'en somme la situation lui parait très -grave, et que le roi elles ministres devraient y penser sérieusement. Victor partage les opinions de l'ours, et il trouve qu'il n'est pas trop mal léché en politique. Mon mari s'inquiète de la tournure que prennent les affaires, et il me prédit un hiver
orageui. En attendant nous nous portons à merveille. J'ai l'air d'une morte, mais c'est ma manière d'être ainsi.
Ce pauvre Gorcelles est toujours livré à la plus triste des douleurs. Hélas ! il n'existe aucun moyen de calmer ses regrets ; car le temps ne saurait lui ramener les jours heureux ou il vivait pour ce fils chéri qu'il a vu languir et mourir dans ses bras.
Quand on arrive sur le déclin de la vie et que l'on perd ceux qui sembloient devoir nous survivre, la douleur qu'on en éprouve devient comme une blessure incurable que les consolations ne font qu'irriter. Certains chagrins peuvent être adoucis ou du moins partagés; mais il est des souvenirs qu'on ne partage avec personne, que le monde entier ignore, et dont on ne parle qu'à Dieu seul.
Novembre. — Je ne fais plus rien h la plume, les Pères sont renfermés , ma correspondance languit. Nous fl&nons, nous nous promenons, nous dansons la Bourbonnaise. Louise prend de Tembonpoint et Marie commence à retrouver ses couleurs. Victor est occupé sans relâche du matin au soir. On vient de vingt lieues à la ronde , et même de plus loin , de Mâcon , de Lyon , pour examiner ses travaux agricoles, ses irrigations, ses plantations, ses greniers, son troupeau, etc. Nos visiteurs nous disent que les affaires politiques sont menées très-mal et qu'elles marchent de même. Pourquoi en prendrions-nous souci, puisque nous n'y pouvons rien? ' — Cependant j'ai consulté nos amis : H. Passj est fort inquiet, Desages très-rassaré, M. Dunoyer confondu , et mon mari reste désolé de toutes ces fanfares de désordre, qui, sans aucun doute, amèneront la déroute et la ruine de ce beau pays de France, le plus spirituel et le plus absurde des pays. Mais, encore une fois, qu'y faire, si ce n'est de prendre les beaux jours lorsqu'ils arrivent, sans trop se préoccuper du lendemain ?
Mes filles sont porties, les petits sont partis; tout le mouvement semble ovoir fui avec eux. Les feuilles tombent , les gelées commencent , le temps est venu pour la jeunesse de retourner vers les villes où Ton perd en un mois toutes les bonnes provisions qu'on a pu faire l'été. Marie a emporté un rhume de cerveau qui n'est pas sans m'inquiéter un peu, à cause de la route à faire par un temps neigeux et froid. Mais, en somme, il vaut mieux avoir la tête prise que le cœur, cela porte moins an cerveau. Mes pauvres filles sont donc parties et nous ont laissés fort tristes. Le tranquille séjour de Paray leur fait du bien et les ramone en arrière aux jours heureux de leur enfance. Elles retrouvent ici leurs premières habitudes et retournent à leurs premiers penchants , car chacun de nous apporte en naissant le type immuable de son caractère. L'éducation ne change rien au fond, elle ne fait que modifier ou plutôt polir la surface. — Nous retrouverons-nous tous ici Tan prochain, dans ce rural quiet sùtis pareil? Gomme ce seroit triste si cette odieuse politique venait déronger nos pro«
jets, ces projets roses comme j'aime tant à en faire ! Car j'aime h voir tout en beau, et la pluie elle-même qui tombe par torrents n'a pas le privilège de m'assombrir. J'ai pris l'habitude de croire tout ce qu^on me dit , j'ai toujours eu celle de dire ce que je pense; c'est la meilleure manière de ne jamais connaître l'ennui.
Nous avons repris , Victor et moi , notre vie de trappistes. Victor court à travers champs sans s'în* quièter le moins du monde de la température; il travaille avec son régisseur et met en ordre toutes ses affaires rurales. Je rôde autour de la maison, je me suis remise à mes études sur les Pères ; je joue du Meyerbeer et du Mozart. Ces Allemands sont merveilleusement organisés pour l'harmonie , et c'est le côté faible de la musique française ; mais elle a d'autres qualités , et bien des gens la pré* fèrent même à la musique italienne. Quant à la musique anglaise , c'est un affreux métis qui semble s'être étudié à prendre chez ses voisins tout ce qu'ils avaient de pis.
DE MADAME DE TRACY. t«5
Je viens de parcourir on volame de morceaux extraits des Pères grecs , morceaux arrangés plutôt que traduits. Tout cela est faux, et ce qui est Taux est inutile , et ce qui est inutile doit être mis de côté. — L'Église d'Orient est remarquable par son esprit , sa hardiesse et son éloquence pleine d'imagination et même de subtilité. Cependant je doute qu'elle ait rendu plus de services au christianisme que l'Église d'Occident. Les écrits des Pères de l'Église grecque offrent peut-être plus d'intérêt^ mais je crois que l'on trouve dans ceux de l'Église bline plus de solidité et de profondeur*
Hier, nous avons eu à déjeuner nos bons voisins les trappistes de Sept-Fonds. Ce sont de tous les visiteurs ceux que je préfère t malgré la rudesse de leurs vêlements de laine qui leur donne un peu
l'air de moutons qui viennent de se rouler dans la poussière. En voyage, ils mangent de tout et ils parlent de toutes choses. Leurs figures respirent la bienveillance et une douce gaieté. Ils se gardent bien de tuer ou de faire tuer les oiseaux qui se sont fixés dans leur enclos, et je leur ai conseillé d'y mettre des lièvres pour animer le paysage. Plusieurs de leurs frères ont dépassé quatre-vingts ans. Quand ils ont atteint ce bel ftge, comme l'on dit à la campagne , ils ne sont plus tenus de piocher la terre, mais ils continuent de chanter à l'église, ils balayent les chambres et aident à la cuisine. On sait que celte cuisine se compose ex*clusivement de végétaux; toutefois, ce serait une erreur de croire que cette cuisine est faite avec négligence, Les trappistes ont un fort bon cuisinier qui s'occupe de leur soupe avec beaucoup de soin, et c'est justice, la santé de toute la communauté en dépend. Au reste, nous avons parlé de toute autre chose que de soupe et de légumes ; car le père supérieur est un homme qui a beaucoup voyagé , beaucoup vu le monde et qui en cause à merveille, et le père Augustin, qui l'accompagnait, est un véritable docteur en théologie.
^é^ameSaad. C'est
■ tûnT^^"*"*^*^ i-dt^» ^cri' don» le
Je lis i»^**'^.,.^^^» et 80ci»»» ^^^ j^peng jes
»» ^"'"'VtC eusses ^^tèf^'J^-^lr que nous res-
batd'e*** ie\a8owéw. »^ |,ien des femmes
<^^'''' 'Tls de tèto^^^^;;. te «rceque l'ennui V''""* '1 f se tnfe^^' ^' P'^'Tl Jconnu. Celles-là cherchent f;« ^ .ers U^ ^^ ^.j.^,
doivent W«
Sand. -
«nseu\»i»»tlo«'»*.^«„t travaillé-, moi
On a tué un loup.
Les arbres verts sont dans toute leur splendeur.
J'ai tous les jours un bouquet de violettes.
Je travaille trois heures, je musarde pendant cinq, le piano, la conversation avec Victor rem*plissent les intervalles , et la journée passe comme un songe.
Décembre. — Qu'était-ce que Paganini ? Était-* ce un sorcier? A coup sûr, c'était la réalisation d'un de ces êtres fantastiques créés par l'imagination d'Hoflman. Paganini semblait avoir renfermé dans son violon l'àme de sa mère. Sa figure était étrange et vraiment satanique. Ceux qui n'ont pas vu cet homme avec ses yeux creux et ses mains longues et décharnées ne pourront jamais s'en faire une juste idée. Ceux qui n'ont point entendu ce violon inimitable ne sauront jamais ce que c'est que le violon. Aux premiers sons de l'instrument on avait le frisson, l'intérêt allait toujours croissant, et l'on finissait par tomber en extase. On croyait entendre tour à tour une flûte , une harpe , l'harmonica , la voix humaine. On aurait écouté pendant des jours.
DE MADAME DE TRAÇY. 2i9
pendant des semaines entières. C'était simple et grandiose; pas d'eflbrts, et poortant les effets les ptas merreilleui ; en un mot, c'était le génie du violon.
Notre pauvre pédagogue se meurt; il ne peut même plus venir eu-devant de nous jusqu'à sa porte. Ses souQrances ne l'empêchent pas de répéter sans cesse : a Ça va bien mieux, et le printemps me remettra. » Hélas! il ne le verra pas ce beau printemps qui Tera fleurir les aubépines de son verger et les primevères de son jardin.
Une mort subite, même violente, n'est-elle pas mille fois préférable & celte mort naturelle qui nous enlève lentement, l'une après l'autre, (ouïes nos facultés? Être obligé de s'aliter, puis perdre successivement l'appétit, te sommeil, le mouvement, quelquefois la vue, sans compter les souffrances aiguës qui n'ont pas même le triste avan-
tage d'engourdir notre intelligence de manière à nous ôter la perception de ce principe destracteur qui nous envahit et nous fait tomber pièce ù pièce ! Et Ton appelle cela mourir de sa belle mort ! Et Ton ose vanter les avantages d'une pareille fin , parce qu'on a le temps, nous dit-on , de se préparer à paraître devant Dieu ! Mais il vaudrait bien mieux s'y préparer d'avance, lorsque l'on jouit d'une bonne santé, et avoir toujours devant les yeui ce précepte de Tertullien :
c Dieu nous tient dans l'incertitude de notre mort, afin que nous soyons toujours prêts à paraître devant lui. »
Je fais tricoter les petites filles , et je mets en culotte les petits garçons. Tout sert pour babiller les enfants, vieilles robes, vieux rideaux, housses de fauteuil et jusqu'aux vieux tapis. Je rencontre de mes jeunes protégés en veste de velours d'Utrecht, et des petites filles en bonnets de damas de toutes les couleurs. Cela les rend heureux , et j'éprouve une grande satisfaction à pouvoir leur faire plaisir;
c'est une chose si natarelie que de yoir les enfants gais et contents !
Tout est glacé autour de nous. J'entends ré«sonner les sabots sur la chaussée de Tétang, et je vois passer les voleurs de bois au bout de l'avenue. Que leurs fardeaux leur soient légers!
Les merles arrivent en foule pour ramasser les dernières graines du potager. J'ai parfaitement reconnu mes anciens amis de l'autre hiver; car il ne faut pas croire que tous les oiseaux d'une même espèce se ressemblent, un œil exercé a bientôt saisi les allures , la physionomie particulière de chaque individu, et distingué son identité. Mes au*ciens amis n'ont rien perdu de la confiance que j'avais su leur inspirer, et ils entrent résolument dans la salle à manger pour prendre le déjeuner que je leur prépare. Il n'en est pas de même de quel* ques nouveaux venus qui se tiennent encore sur 1«
252 JOURNAUX BT SOUVENIRS
réserve ; malgré toutes mes avances , je n^ai pu les décider à dépasser le perron.
Le soleil éclaire encore nos prairies en attendant que les pluies d'hiver viennent les inonder. Noos sommes allés faire ce matin une longue prome* nade et j'ai donné dos baisers d'adieu à quelques vieux arbres destinés à tomber sous la hache et qui portent déjà leur arrêt de condamnation , le stigmate du marchand de bois.
Le repos dont nous nous environnons ici, Victor et moi, convient si bien à notre santé , que j'éloigne le plus possible le moment de notre départ pour Paris. Lorsqu'on aime la vie, il faut se garder de tout ce qui est de nature à l'abréger. Nos filles vont bien , elles n'ont aucun besoin de nous. Paris est livré aux émotions politiques; je n'y serai pas plutôt arrivée qu'il va falloir entendre mille et
mille commentaires qui vont absorber toutes mes soirées; t&chons donc de rester ici le plus longtemps possible. En attendant, mes amis m'écrivent, et je suis au courant des affaires. M. Duchatel commence à s'inquiéter; M. Guizot est bien résolu à faire tête à Torage ; M. Duvergier met le feu partout; M. Thiers fait le mort, et madame la du* chesse d'Orléans se laisse mêler à de petites intrigués qui pourraient bien la mener plus loin qu'elle ne pense.
La réforme est très-populaire en Bourbonnais , en Bourgogne, dans la Nièvre et dans le Cher; mais quelle réforme? car chacun la comprend à sa manière. Moi aussi je voudrais une réforme, mais c'est dans la manière cruelle dont on traite les ani-* maui.
M. Mignet raconte dans la perfection ses biographies académiques. On prend plaisir à l'entendre comme aussi à le regarder, et les physionomies
plus qu' austères de la plupart de ses coliègues des Sciences morales servent singulièrement à faire ressortir sa belle et radieuse figure. Personne ne s'entend comme lui à mettre en lumière tout ce qu'un homme a pu faire de bon et de bien. La do» minante de son esprit , pour me servir d'un mot emprunté au jargon des phalanstériens , est déci* dément la bienveillance^ mais une bienveillance communicalive qu'il partage et qu'il inspire. Je crois qu'il est loin d'accepter toutes les opinions politiques de M. Thiers; cela ne l'a pas empêché de lui rester attaché par les liens d'une amitié inalté* rable qui les honore tous les deux. Au reste, M. Thiers a lui-même le cœur bon et aimant. Il n'est jamais méchant qu'à la surface, et pour ceuxlà seulement qui sont assess osés pour lui barrer le chemin. Son esprit est le type de l'esprit français par excellence, aussi facile que rapide, aussi vif que clair et précis. Sa conversation pourrait senir à faire des volumes, et ces volumes présenteraient aux lecteurs le plus grand intérêt. M. Thiers est très-aimé dans son intérieur et excessivement en-^ vie par ses amis, les autres hommes d'État, qui ont de lui une peur unanime.
DE MADAME DE TRÂGY. t&5
M. X... est le modèle de la vieille corruption. Intrigant, faux, sans un seal sentiment élevé, très-poli, agréable de manières, il cache là-des-* sons une quantité de vilaines petites choses, t II n'est pas aussi méprisé qu'il le mérite, » a dit de lui quelqu'un qui le connaît bien et qui l'a vu de près dans les affaires publiques.
Décembre a passé comme un rêve. Le 1*' jan« vier nous avons , suivant l'usage , réuni dans la cour les fermiers , métayers , louagers et tous les ouvriers de nos domaines. Le dtner était de plus de cent couverts, et Ton n'a pas entendu le moindre tapage. Dans certaines circonstances, les gens de la campagne ont des façons pleines de réserve et de dignité. Pas un ne s'est grisé.
On m'a apporté un troupeau de chapons. Ces pauvres chapons sont tout le contraire de ceux que Ton faisait jadis pour les chapelles de Rome : ils ne chantent plus.
Tout est couvert de neige , et me voici enGn dans une position selon mon cœur, c'est-à-dire renfermée derrière un triple rempart de glaçons , de sapins verdoyants et de solitude absolue. Victor écrit d'excellentes choses sur l'agriculture. J'achève les Offices de saint Ambroise. Nous avons de bonnes nouvelles de nos enfants. AU is wellf
Où peut-on être mieux qu'à Paray-le-Frésil?
Madame Adélaïde est morte la veille du jour de l'an. Elle n'est pas morte , elle s'est endormie, et
une (in si doace était bien due à cet excellent cœur. Depuis plusieurs mois elle s'appesantissait de plus en plus. Ce jour-là, elle avait voulu se lever pour s'occuper, avec les princes, des étrennes qu'elle comptait donner le lendemain. Après un léger repas, elle s'endormit dans son fauteuil. Le roi , qui vint pour la voir, ne voulut pas qu'on la réveillât; mais une heure après , son médecin étant arrivé insista pour lui tftter le pouls, et s'apercevant que la vie s'en allait, il s'empressa de donner l'alarme. On fut quérir la famille royale , mais Madame ne reprit aucune connaissance, et dans la nuit elle s'éteignit, sans agonie , sans avoir paru souffrir un seul in« stant.
Madame Adélaïde adorait son frère et elle lui était très-utile. Elle l'avertissait de mille choses que personne n'eût jamais osé lui dire. Elle lui manquera plus d'une fois. Décidément , cette année i847 est une année néfaste. Que de morts et que de honte!
Je n'ai jamais rien vu de plus touchant que l'enterrement de ce pauvre homme des Positeaux.
268 JOURNAUX BT SOUVENIRS
Noos étions , Victor et moi , sar la hauteur du côté des Morins. Un pâle soleil d'hiver éclairait la route y qu'on aperçoit dans toute sa longueur. Le corps du trépassé était placé sur un char à foin traîné par quatre bœufs. Ce char suivait lentement les sinuosités du chemin couvert de neige. Une grosse touffe de buis ornait le devant du cercueil , sur lequel on avait étendu un drap blanc. Derrière le char marchaient [ilusieurs femmes suivies d'enfants tout gelés et sanglotants. Les voisins et les amis du métayer fermaient le cortège. — Noua avons mêlé nos larmes à celles de ces pauvres gens , et cet enterrement si simple , si tranquille , si recueilli au milieu de la nature dépouillée de tous ses ornements, nous a impressionnés plus que je ne saurais le dire. Un enterrement à Paris offre quelque chose de repoussant; ces horribles croque-morts , ces chevaux de fiacre en deuil , cet air pressé et ennuyé, tout cela rend la mort hideuse. On n'éprouve aucun recueillement en voyant ce spectacle , on le craint , on le fuit. L'enterrement de ce matin nous tenait cloués à notre place ; nous restions là , Victor et moi , sans proférer une parole. Nous avions la même pensée.
Le froid est tellement vif qu'il m'arrive des oiseaux inconnus. J'ai en ce matin, snr ma fenêtre, un pinson des Ârdennes, qu'on devrait bien plutôt appeler pinson de Russie , puisque c'est dans les grandes sapinières du nord de l'Europe que cet oiseau fait son nid et qu'il habite les trois quarts de l'année. Celui de ce matin en arrivait probablement en droite ligne, puisqu'il a mangé trois heures durant sans dire un mot et sans détourner la tête. Bien sûr qu'il n'avait jamais apergu l'ombre d'un être humain, car il n'avait aucune conscience du danger, et j'ai pu le toucher plusieurs fois. Quand il a eu bien déjeuné , il est allé se percher sur un arbre vert, et on eût dit, h le voir battre des ailes, qu'il me remerciait de mon hospitalité.
Le temps fuit. Nos amis nous écrivent, nos enfants nous réclament, nous recevons une foule de
visites ruo d'Anjou. Chacun s'étonne de notre pas* sion pour la solitude au milieu de l'agitation qui règne dans Babylone. L'hiver , ce comfortable hiver, m'a accordé quinze jours de plus que je n'espérais; mais il faut enfin se décider à partir. Hélas! où serons-nous l'hiver prochain h pareil jour? Etilés peut-être , ou peut-être envahis! Mais que Dieu conserve la santé de mon cher Victor y et je saurai supporter tout le reste.
Il faut toujours faire tous ses efforts pour agir le mieusc possible. Même quand on a bronché, même quand on est tombé, il ne faut pas croire que tout est perdu. Avec Taide de Dieu on peut toujours se relever.
En demandant pardon à Dieu de nos fautes, nous devrions toujours le remercier en même temps de toutes celles que nous n'avons pas commises.
La vie passe comme un torrent qui coule tou* jours et ne s'arrête jamujs.
On vieillit plus par l'oisiveté que par TAge. Celui qui ne fait rien s'aflaisse sur lui-même, et sa vie est une mort anticipée.
La plupart des femmes qui se marient n'ont d'autre but que la liberté. C'est pourquoi elles aiment mieux prendre un vieux mari que de n'en pas avoir du tout.
«B»ië^
Rien n'est plus pernicieux que l'oisiveté. Il vaudrait mieux en quelque sorte mal faire que de ne rien faire du tout.
Il y a des gens assez sots pour se rendre esclaves et martyrs des habits et des modes. On est bien malheureux quand la coupe d'un vêlement devient
une affaire importante, et qu'on passe son temps entre un peigne et un miroir.
Rien ne dégoûte plus des plaisirs que les plaisirs mêmes.
Si Tàme n'était immortelle, la vie serait peu de chose et la mort ne serait rien.
On a souvent prétendu que le malheur s'acharne de préférence ici-bas sur ceux qui le méritent le moins. Je crois celte assertion inexacte. Tout ce qui est bien , tout ce qui est bon apporte avec soi un sentiment de contentement qui est une récompense immédiate et que rien ne saurait enlever. Cela est vrai pour les animaux comme pour les humains : un cheval docile , un chien doux et caressant est certainement plus heureux qu'un chien hargneux ou qu'un cheval rétif. Il en est de même pour les hommes : les gens méchants sont encore
plus malheureux qu'ils ne rendent malheureux les autres. Tout crime est une rude pénitence pour celui qui l'a commis.
Il faut savoir profiter de tout, aussi bien de ses propres défauts que de ceux d'autrui.
Presque toujours un secret pèse autant qu'un fardeau. Bien peu de gens ont la force de le supporter.
Il n'y a point d'autre jeunesse que la parfaite santé et la vigueur d'esprit. Quand on possède ces avantages, on est toujours jeune, lors même qu'on aurait cent ans.
La conscience est l'unique miroir qui ne trompe ni n3 flatte jamais. Je défie tous les flatteurs do monde de faire croire à un tyran qu'il est aimé|
MAXIMES ET PENSËES. 867
à an poltron qu'il est brave , à on sot qu'il est habile, à un ignorant qu'il sait, à une vieille qu'elle est jeune. Ils chercheront à faire illusion aux antres et peut-être à eux-mêmes; mais au fond ils sauront toujours parfaitement à quoi s'en tenir.
La fidélité dans l'amour n'est pas un mérite; c'est une nécessité.
Si nous sonunes sa.ns esprit, pauvres, ignorants ou malheureux, il faut s'en consoler. La mort nous guérira de tous ces maux , et il viendra un temps où nous saurons toutes choses et où nous serons heureux et parfaits pour toute l'éternité.
Les passions sont le sel de la vie ; seulement il faut savoir les diriger.
On ne saurait ni aimer ni respecter ceux qu'on n'estime pas.
On peut être un trës-honnéte homme sans être un grand homme ; mais on ne saurait être véritablement un grand homme sans être en même temps un três-honnête homme.
Les hommes ne seraient ni traîtres ni menteurs s'ils n'étaient faibles et sots.
La vie ressemble à une belle symphonie qui charme et qui plaît, mais qui dure trop peu.
Il ne faut ni craindre ni désirer la mort
La vie- est un trafic. On ne saurait y faire de grands proGls sans s'exposer h perdre beaucoup.
Les gens qui ne font rien se croient capables de tout faire.
Il n'y a guère de secrets divulgués que ceux que Ton divulgue soi-même.
Il n'y a pas au monde d'animal plus sot ni plus orgueilleux qu'un pédant.
Les choses vraiment grandes ont un aspect mé« lancolique. La gaieté n'est que jolie.
L'enfant qui est perroquet à cinq ans sera un pédant toute sa vie.
Il faudrait dire aux femmes qui se boursouflent, se lacent et se serrent jusqu'à compromettre leur santé : Pourquoi ne pas laisser les choses où la nature les a placées ?
Conseil de lord Holland à son fils : t Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui , et ne faites jamais vous-même ce que d'autres peuvent faire pour vous. »
C'est un privilège du voyageur de laisser beaucoup de souvenirs et de vivre dans le cœur d'un étranger quelquefois plus longtemps que dans la mémoire de ses propres amis.
MAXIMES ET PENSÉES. Vli
Le courage qui fait qu'on expose sa vie sans hésiter est une sorte de tempérament. C'est un instinct commun chez les Français , où Ton compte ceux qui ont peur. Cet instinct aveugle ne devient digne de respect que suivant la moralité de l'acte où on l'emploie.
Qn ne vieillit pas pour les personnes qu'on ne quitte jamais.
Quand la raison gène, c'est du moins une preuve qu'on en a.
Dans la solitude les goûts deviennent facilement des passions.
Les femmes rendent leurs maris responsables de tous les désagréments de la vie , par le même sentiment qui faisait dire à cet Irlandais en voyant le feu à bord du bâtiment sur lequel il était em-
barque : « Qu'est-co que cela me fait, je ne suis que passager. »
L'homme devine le malheur comme les animaux sentent l'orage.
Les écrivains se croient bien supérieurs aai autres artistes. Ils ont raison en ce que sans leur plume les autres célébrités resteraient inconnues.
L'imagination est la plus aimable de nos facultés. Elle nous sert à donner à toutes choses des formes agréables. Elle est pleine de magie; elle nous surprend y elle nous console , elle embellit notre existence , elle nous fait jouir à l'avance de ce qui n'existe que par elle, et si parfois elle nous égare, elle n'en est pas moins le bien le plus positif qu'il y ait en ce monde.
Ce sont les sentiments élevés bien plus que les grands talents qui donnent la véritable considération.
La diplomatie force à penser sérieusement à ce qu'on dit pour ne pas dire ce qu'on pense.
Le néant est-il donc plus facile à comprendre que l'existence , pour qu'on ne veuille pas croire à une autre vie ?
Un homme d'esprit peut être laid , jamais un homme de cœur.
Les hommes les plus distingués ont les plus grandes tristesses.
Quand on est sai^ on a toujours une valeur; quand on copie , on n'est plus rien.
La mauvaise humeur donne souvent de Tesprit.
La raison est une lampe qui éclaire an loin , et qui laisse dans Tombre celui qui la tient.
Quand on aime trop, on ne pense pas à plaire.
Notre vie, nos mœurs, notre caractère sont presque toujours tracés sur les murs de notre chambre à coucher.
Les gens sans imagination et sans esprit n'aiment que les choses d'un prix élevé.
Od ne compte plus par quartiers , on compte par arpents^
Harley dit qae les Anglais ont toujours un secret désir de déplaire.
Un grand génie et un grand caractère se trouvent rarement réunis. Le premier est un don de la nature, le second dépend de nous. C'est la perfection de la volonté.
Les richesses, les biens inattendus nous amènent les soins des gens vulgaires; les malheurs nous attirent les èmes élevées «
Ceux qui aiment tard sont des êtres priviléj^iés;
%n UAXIHBS ET PENSÉES.
La résignation est le comble du désespoir.
Le mauvais emploi d'une heure peut troubler toute une vie.
Il faut éviter les interrogations, car on n'est jamais sûr de bien répondre.
Les bavards préfèrent les malheurs à la joie , parce qu'il y a plus à dire sur la peine que sur le bonheur.
Rien ne donne tant de courage que la peur.
L'ennui est le plus dangereux des séducteurs.
MAXIMES BT PENSÉES. 279
La première idée qai se présente à Tesprit est presque toujours la meilleure, et c'est à celle-là qu'on est forcé de revenir après en avoir essayé d'autres.
De tous les sentiments l'amour est le plus divin; c'est le seul qui nous ôte l'égolsme.
La coquetterie est une passion.
Tous les hommes ont en eux quelque chose dont on peut tirer parti.
Le signe de la médiocrité est de ne louer que ce qui est médiocre.
Tout ce qu'on a dit sur la jalousie ne signiGe
280 MAXIMES ET PBNStBS.
rien; c'est un sentimeat qu'on ne pent ni expliquer ni raisonner.
Les personnes faibles sont incapables d'an amour
' profond. Elles n'oseraient s'exposer ou se livrer à
tous les bouleversements que cause cette passion.
Pour l'éprouver dans toute sa violence, il faut
avoir une grande force d'âme.
Ceux qui sentent sont aussi heureux que ceux qui expriment.
Quand la raison a raison, c'est bien souvent que le hasard s*en mêle.
Bayle dit qu'il vaut mieux être athée qu'idolâtre. Je crois qu'il a tort. L'idolâtrie est le résultat de la sauvagerie, de l'ignorance la plus
grosaière ; mais au fond c'est on hommage renda à Dieu.
On peut donner d'excellents avis et être incapaMe d'en recevoir.
Il y a beaucoup de gens propres à tout et bons à rien.
Les peupliers agités par le vent semblent se parler à Toreille»
L'espérance vaut mieux que le souvenir.
On aime par la raison qu'on est aimé, et c'est la meilleure de toutes.
Sg2 MAXIMES ET PENSÉES.
Qaand on n*a rien à faire, les habitudes de< viennent des occupations.
Si les hommes se refusaient les bassesses inutiles, et les femmes les amants dont elles ne se soucient guère, le monde n'en marcherait que mieux.
Ut^'^jHÉ^
5o:icr
R DB TBACT. M*
n'a Jamais |Muro qua MUS la »i »uz atdaof la omnpagnia da
I aioil qa*ella dérobatt A la 111D\IE Uj^Zr^ ^ prétoDdi racueilllr noo
''''- Ml est mêlée 9 preique A ton
Tal dai eqNitSf daa Idées et r racy ii*a Jamais été , Dlea o politique, mais elle a ?éea
deux iè . Nom il „p.^^ ^I^ "* ^ - ' comptée. Son action , même
taftàf«liiiiaaiiii.^,j^^ / • « ut le poids léger et pourtant
«fliiiiàmi»bîni|Br^^^]* ••*- . j lide et charmant.
aMti|!ii»{|iiiBttij^,^J * • -- , ^, tel était, A un degré que
*^l#»l8bw«nv^7^ * ^-^ narquablc, le caractère dis-
Miletted^D^ ^^ '^. ^. nadame de Tracy. Tel était
tttteofluWqïDfl^j, *> - ^ Hucnce. Et c'est ce qui peut
«aa«»(|»o*bif]^^^ "" ' -^ , I des contrastes que, Csutede
"^^«^k»iottite,«,j; * ' * - . ble Inspiration, des otiserva- ^'"**^«»«Ii8iirj^ J""*" --. .' mettiv sur le compte d*un
^)«»Ji»)rt„jj^ î •• ; . * n^, Xoot au contraire, ma-
^ ^ ^^^^k^^y^ ^ . d'un monde passionné, dans
^^Nt^ç^^"*!» ' :...^ "^ woroes et de périls pour une WKW. -^y^],', " ■# ^c À toutes sortes de tentations
Tiencr à bien toutes la préten- ^•^kk ^ ^ ' s'arrêtait pourtant, dlral-Je
^ " ^^%\ .| ' ^ t j DU la déilcatesse de son Ame,
îi*^^î ^ • -7 ■• -. ^«^ J •"« approchait de tous les ^^« y^j^ *' •» I .^ é de novke ; elle tournait au-
•ot
La notice que 001» plaçoni Id a d^à été publiée deux foii*. Nous la reprodulfons parce qu*eile est Tœuvre de celui des amis de madame de Tracy à qui sont adressées la plupart des lettres qu'on va lire, et aussi parce qu'il nous a paru que madame de Tracy y était Jugée à la fois avec sympathie et sincérité. Quant aux lettres elles-mêmes , nous n'avons rien changé au texte original qui nous a été communiqué. Les jugements que madame de Tracy portait alors sur les événements et sur les hommes pouvaient sembler quelquefois sévères; et 11 est trop visible qu'elle n'était pas toujours d'accord avec ses correspondants. Aujourd'hui ce sont les plus incffensives des épigrammes , tombées de la plume d'une femme spirituelle et bonne , que tout te monde aimait^ et qui ne peut plus inspirer que
des regrets.
* La premiers fols daan le Dutnéro do Jmimal des Déhai» an 9 jMvier iSfti , » la leeonde dans le l** volume (p. tes) des Étudêi hUtoriqueê et lUtéraàna, par M. CavUUer Fleory. (3 Tolomes grand la-is. rarif, 1S64.)
Parmi les pertes qui ont affligé la société parisienne pendant les derniers mois de i*année qui Tient de finir, il en est pen qui lui aient laissé à la fois plus de vide et plus de r^fets que la mort de madame de Tracy.
Madame de Tracy était née à Stockport en 1789. Sa fiunllle était anglaise , et une desceiidance incontestée la rattachait à une des plus grandes illustrations savantes de la vieille Angleterre. Elle signait Newton Tracy. Sa mère, établie en France au commencement du siècle , la conduisit à Paris , où elle Ait bientôt admise, malgré sa Jeunesse» dans la société de la célèbre marquise de 0>igny, belle-mère de M. le maréchal Sébastian!. Elle vécut dans cette élégante et profitable intimité Jusqu'à l'époque de son mariage avec un brave officier de Tarmée française, le colonel Le Tort, qui commandait les dragons de la garde impériale. Elle avait alors vingt ans, beaucoup d'esprit et de beauté. C'était l'époque des plus terribles campagnes de l'Empire, Quelques années plus tard. Le Tort, emporté dans l'irrésistible et glorieux déclin du grand Empe-
ISS NOTICE
reur, dont il était devenu Taide de camp avec le grade de général de division, périssait à Ligny, frappé d^une balle au cœur, à quelques lieues et quelques heures avant la bataille de Waterloo. Le général Le Tort laissait une fille (a!]fjourd*hui la vicomtesse Beuret) que la reconnaissance de Napoléon dota plus tard, par un des codicilles tracés de sa main mourante à Sainte-Hélène.
Cette première période de la vie de madame de Tracy avait complété, s'il est permis de le dire d*une Jeunesse encore si tendre, la réunion très-rare des qualités et des sentiments qui devaient plus tard la désigner à Testime du monde et y établir son influence. La femme du général Le Tort était devenue Française par le cœur autant que par Talliance. Elle aimait sa nouvelle patrie, se sentant frappée du même coup sous lequel succombait la France. Elle s*était attachée à cette gloire qu'elle payait si cher. Aussi , quand sa Jeunesse et le vœu de sa famille la décidèrent à un second mariage, elle fit encore choix d*un ofQcier de l'armée (rançalse. M. Victor de Tracy, aide de camp du général Sébastiani , donna son nom à la veuve du général de TEm* pire. La descendante de Neveton devint la belle^Ue du célèbre commentateur de Montesquieu.
C*est sous ce dernier nom que madame de Tracy est surtout connue dans le monde, et que sa vie appartient, on peut le dire, à l'histoire de la société de notre époque. Mon but toutefois n'est pas de la raconter. Dans rintimité, cette vie était simple et vouée à la pratique de tous les devoirs sérieux de la fiimiile; dans le
se. .'»»« - "'"■
a soUdit* * **,*7^«BaïqwWe, te caracttre diswremeat ^ Ç^r^'^^e â« Xrmy. Tel éudt
l'ji raie™»-* -^^ vatm" ^ ""T" . -.
iioclif de Veapnt «^^^«0». » «'«* ce qui peut
fi «pport"» ^ "^Jl^ mettre «t le compte d'an 1^ «-î"****^ t btearte. To»» »« contraire, a«- !!^ctère mobile et J^ ^^ ^^^^ ^ .^^
^^e de Tracy, ?*»•=** ^lao monde pairtonné, dans
P*^ siwattou plo»« ^ j, tout» «ortet de t«tatioDS ^ f^taott de femme , »^"^ j^ bleu toutet le» pfétett-
»^* VÎnadame de trwy âatort««« de loii âme. «•^""t; foroe, la '"^^^A^^ acproch.it de too. le. P*" i cette vole d»»6;2?i, ^Ice; elle tournait «»-
tour sans y toucher. Ainsi elle avait un salon politique, et elle y régnait, sans être une femme politique. Elle faisait des livres sans être une femme savante, et elle parlait métaphysique, scolastique et théologie sans être un bas-bleu. Douée d*une merveilleuse organisation pour les arts et universelle dans ce genre, personne n*a su, en dehors du cercle de quelques amis^ qu'elle avait un talent de virtuose du premier ordre, qu'elle était de première force dans le dessin et qu'elle peignait à ravir. Il fallait aller à Paray, le domaine patrimonial des Tracy depuis trois cents ans et sa solitude de prédilection, pour la surprendre dans le secret de ces aptitudes si merveilleuses et si diverses. C'est à Paray surtout qu'elle écrivait ses Études sur les Pères de l'Église, Mais, si on annonçait une visite, elle jetait sa plume; et com* bien la trouvaient plutôt dessinant la flore du Bourbonnais , attablée à un métier de tapisserie ou semant de broderies capricieuses un canevas de dentelles! Elle passait, sans plus de façon, de la plus grave occupation à la plus frivole. Son esprit n'était pas moins adroit que sa main n'était leste à trouver ces refuges où l'austère pensée se transformait tout à coup et pre* nait , sans passer par aucune nuance intermédiaire , le ton toujours distingué d'une causerie enjouée, familière, spirituelle ou banale, selon les gens. Ce n'était pas versatilité d'esprit, ni même affectation de courtoisie et de savoir-vivre, mais besoin d'échapper à l'activité de sa pensée, subordination de la vie intelligente à la vie domestique, sacrifice de la femme supérieure à la
femme qui ne voulait être comptée que comme épouse, comme mère, comme maîtresse de maison et femme du monde; car elle aimait le monde par les bons côtés, et elle en prêchait le culte pour tout ce que les salons con« servent encore, elle le croyait du moins, de bon sens et de bon goût, pour tout ce qu'ils entretiennent de po« litesse, de modération et de bon accord dans notre so« dété si profondément divisée et toujours si près de tourner, qu'on me passe le mot, à l'état sauvage, c La » politesse, écrivait madame de Tracy, est une des 9 choses les plus nécessaires au bonheur. Cet article-là » manque à la Charte de 1830. x>
Madame de Tracy, grâce à cette réunion de qualités éminentesy d'un attrait si doux et si sérieux, avait fait prévaloir dans son salon cet esprit de tolérance et de transaction qui était, suivant elle, c la raison de ce 9 qu'on appelle le monde, d Ce salon avait été longtemps celui de M. le comte Destutt de Tracy. Quand ce noble et sage vieillard mourut, elle y fut maltresse, mais comme elle savait l'être , en laissant à chacun sa liberté. U était naturel que la gauche constitutionnelle eût dans le salon de madame Victor de Tracy une majorité qu'elle n'avait pas, si je m'en souviens, dans les Chambres ni peut-être dans le pays. Elle y était représentée par ses principaux orateurs , par ses écrivains, par ses hommes d'État , c'est-à-dire par ses mécontents , qui s'y mêlaient sans cesse à d'autres nuances ou plus effacées ou même contraires. Mais, quelle que fût l'attitude et la couleur des dissidents, leur petit
nombre, gràoe à l'accueil plën de distinction et d*encouragement que leur ménageait madame de Traey, ne les compromit Jamais dans cette mêlée. Madame de Tracy veillait avec nne adresse infinie sur ces rencontres délicates. Elle les provoquait , elle les dirigeait, elle les utilisait; elle en fSeisait sOTtir sinon la concorde, du moins une modération relative. Les aspérités s'efA^ çaient , les cœurs s'apaisaient sous la pression de cette main légère et ferme. C'est ainsi que l'opposition constitutionnelle Alt ramenée bien souvent sur ce terrain de la résistance légale qu'elle n'aurait Jamais dû quitter. C'est ainsi que l'esprit dynastique, qu'il était si important de faire entrer dans les opinions et dans les oonsdeuces, en empruntant à madame de Tracy les formes aimables et le don d'attrayante prédication qui lui était propre, se conciliait les cœurs, en tempérait l'amertume, les arrêtait sur le bord des résolutions violentes. Et combien de ressentiments, nés d'un malentendu, d'une maladresse ou d'un éclat fortuit dans les Chambres, sont venus se fondre dans le salon et sous le regard de madame de Tracy I Elle a été, pendant plus de temps qu'on ne l'a cru, sans en faire parade et sans en tirer vanité, le lien secret que l'esprit dynastique Jetait à l'opposition, et celui qui, partant de l'opposition, allait aussi atteindre, dans leur dévouement altler, fh>ndeur et hasardeux , qudquesmnes des nuances les plus colorées du parti de la dynastie.
Madame de Tracy (J'Ai presque regret de le dire; car est-ce une critique? est-ce un éloge?) , madame de
SUR MADAMB DE TRACY. Ma
Traey avait des idéis tràs-anAtéeB en poUttqne» Non, J*al tort» die avait des sentimenta trèadéddés. J'ai là BOUS les yeax les débris d'une ocNrrespondanee dont elle in*a honoré pendant une partie de la durée da dernier règnoi et fy troave à èhaqne ligne et à travers vna variété d'aperçus et d'idées sur tons les si^ets vraiment incroyable, la preuve qu'en potttiqoe elle ne variait pas. Elle était très-profondément monardiique et dynastique.
c •... Vous m'aviez promis de venir à Parayi m*é* » crivait-elle (quelques Jours après un attentat sur la B personne du roi) ; mais il arrive toujours de telles ca« » tastropkes que Je comprends bien que vous resties à j> Paris...» Quelle horrible nation que la vôtre ! (Dana a ses moments d'anxiété et d'indignation, madame de » TVaey se souvenait qu'elle était née Anglaise* ) Vos » compatriotes ont laissé la terreur durer deux ans, et » maintenant vos contemporains assassinent périodi- B quement... et il s'en trouve d'antres qui appellent » cela un progrès! Enfin, Je suis Anglaise, et Je voua s en souhaite autant*. .. Parlons de la vie uniforme a qu'on mène en rase campagne. J*ai passé l'été à chan- » ter : // pleut, hergin. Le climat même de ce pays s se détériore. Je n'ai pas eu ici une seule de mes filles, » abus ! elles sont restées Ià4)as pour orner les maisons » de leurs maris. J'ai fliit peu de musique, comme » Foiseau qui ne chante que pour amuser ses petits.... a -*- c Vous avez bien raison, écrivait>elle un autre Jour,
» de croire que Je déteste tous les répubUcains, à comas.
m NOTICB
» roenoer par les plus roages (die avait deviné la ooa* s lear que plas tard ils ont prise) Jusqu'aux plus niais. s C'est là le fond de mon cœur pour eux. s — c Depuis s que vous êtes de retour aux Tuileries, écrit-elle aiU s leurs, la pluie nous empêche d'aller vous voir aux s fenêtres , où vous nous ferez pdne à regarder, tant • votre maçonnerie vous donne Tair d'une prison I s ( Madame de Tracy ne se refusait Jamais une épi* s gramme innocente.) J'espère que vous vous y portez s bien tous malgré cela , et Je vous prie de croire à s tous mes sentiments les plus vUii de royalisme sans s programme de Vhàtd de ville, chose qui dans le s temps m'a ennuyée à périr. Je suis monarchique tout s comme vous, et cela avec un extrême plaisir, etc.... a
a .... J'ai eu chez moi en masse, écri^dle de Paraj, s le conseil de révision, le préfet en tête, au nombre s de seize personnes, qui ont déjeuné, promené, diné, s soupe , couché et redéjeuné le lendemain ici , à leur s grande satisbction et à la mienne; car vous savez » mon goût pour le Juste milieu , etc. s
Je cède , en citant ces extraits pris au hasard dans la correspondance de madame de Tracy, au désir de donner une idée de son style et de sa manière encore plus que de ses sentiments , car ses sentiments étaient bien connus. Le roi Ix>uis*Philippe, en particulier, savait la profonde admiration qu'au milieu d'une société où les contradicteurs, sur ce point, ne manquaient pas, madame de Tracy professait pour sa personne. C'est , à mon avis, un des côtés de l'esprit et du Jugement de
cette femme charmante qui méritent le plus d*estime. mie était capable de comprendre , elle , la femme emportée dans Je tourbillon du monde, des aflbires, des intrigues et des animosités politiques , ce qui se cachait de grandeur véritable et d*héroIque abnégation sous ces qualités du roi constitutionnel et pratique, sous ces vertus si près de terre dont la Charte lui faisait une loi et que la nation et Tépoque, qui les inspiraient, ont si mal récompensées. Et combien de fois , même avant l'éclatant témoignage que sir Roliert Ped avait rendu à celui qu'il appelait, on le sait, un grand homme de bien, combien de fois madame de Tracy m'a dit, à l'oreille, il est vrai : « .... Votre roi est grand; €'est sa part à lui. Si le règne est petit, c'est notre faute.... s
J'ai essayé d'indiquer quelques-uns des traits de la physionomie de madame de Tracy. Pour peindre dignement son portrait, il fiiudrait avoir hérité de ce pin-> ceau qu'elle maniait si bien. Ce que J'ai voulu marquer seulement, c'est ce qu'il y avait de grâce sur ce fond sérieux, ce qu'il y avait de solidité sous cette enveloppe délicate; c'est ce mélange de l'imagination et de la raison, cet accord entre le sentiment et l'idée, cette vie d'artiste et de penseur, cette profondeur pleine de finesse, cette bonté intelligente et vive, cette passion des fleurs, des pierreries, des oiseaux, des manuscrits , des champs et des salons; et dans cette variété de goûts sans confusion et de contrastes sans bizarrerie, cette âme si rayonnante, si mobile, si impression-
296 NOTIGB
nable et aï «ageniefit goavornée^ cet esiHrii d'ordre minutieax et prévoyant allié à cette fiiculté d'imaginer, de rêver et de sentir qui^ dans une femme, avait atteint à la supériorité si madame de Tracy avait voulu être une femme supérieure. Elle préféra, tonte sa vie, être nne femme aimable et sérieuse, et elle est morte, même après avoir passé par un ministère, avec eette bonne renommée. Gomme femme d*un ministre de la r^ublique, que son courage seul (sans parler de son mérite incontestable) avait désigné pour cette tAdie difficile au miUeu des conjonctures ks phis périlleuses, comme femme du ministre de la marine après le 10 décembre , madame de Tracy a prouvé que le tact , qui est en qudque sorte la monnaie du Innu sens et, eomme on Ta dit, le bon goût dans la vertu, ne lui manquait pas plus que le dévouement; et elle a supporté, sans y rien perdre de la Ubarté de son esprit et de son cœur^ cette épineuse épreuve d*un pouvoir et d'une élévation éphémères*
Je n'ai rien dit de madame de Tracy eomme écrivain. En ai-Je le droit? Elle n'a rien publié. SmÉtudn sur les Pères de t Église, monument de sa piété et témoignage de cet esprit sérieux qui, en toute chose, remontait à la source et se passionnait avec une Joie d'enfant pour la vérité, ce travail qui a occupé les dernières années de sa vie, elle est morte sans avoir en Jamais, Je crois, un parti pris définitif de le donner an •public. Voici pourtant ce qu'elle m'en écrivait dans nne lettre d'une date d^ ancienne, et qui caractérise
Uen cette sorte d'originalité vive et primesautière qu'elle mêlait aux conceptioiks les plus sérieuses :
a .... Vous êtes très-aimable d'avoir trouvé le temps » de lire mes notes sur deux de mes Pères y très*difl(é- » rents l'un de l'autre. Oui« en effet , j'ai un plan^ et » J'aurais dû vous donner les notes de l'introduction » avant les notices qui ne viendront qu'à Tappui de » mon idée. Chaque Père a une idée principale et une » passion dominante. Les uns ont été faibles , les autres » irréprochables du c6té nuttériel; mais tous <mt con- » tribué, à des titres divers, à rétablissement de la re- » ligion catholique. Voilà qui est certain. Tous ont été » les chefii et les maîtres des villes où ils siégeaient. » Pourquoi? Parce qu*ils étaient les soutiens des oppri* B mes, les protecteurs des petits; qu'ils donnaient » leurs fortunes , sacrifiaient leur vie pour le triomphe » de leur croyance, ce qui les mettait au-dessus des 9 autres hommes. Ils ont tué toutes les hérésies aux » premiers siècles, et le protestantisme ne s'est établi » plus tard que parce que le clergé a marché hors du 9 chemin tracé par les premiers Pères de l'Église. En- » suite ils nous montrent à quel point ils avaient des » idées à eux, quoi que vous en disiez, vous, ditssiques B idolâtres. Ensuite nous voyons combien nos modera nés écrivains sacrés les ont volés, pillés et imités » dans tout ce qu'ils ont écrit de plus éloquent. Ensuite a la lecture des Pères que personne ne lit, parce que a tous ne sont pas traduits, et que, traduits, c'est trop a volumineux, donne une incroyable aérénité, remonte
» rame et fait croire à rétemité : ce dont on a besoin j» pour marcher droit, quand on est faible. Je croii que » le bonheur dépend beaucoup du genre d'idées dont » on s'entretient. Voilà mes rai$mt pour chercher à M iaire connaître aux ennuyés l'esprit et l'habileté des 9 Pères, qui étaient des gens très-instruits, très-distinj» gués, très-gracieux, très^singuliers, très-entètés, très* 9 extraordinaires. De gustibut non eet dispuUinilm.... 9 Yoilà le mien. Adieu.... 9
Madame de Tracy n'a pas publié sa Notice sur H. le comte Destutt de Tracy , son beau-père , plus que ses Études sur Us Pères de F Église; mais elle l'a finit du moins imprimer pour quelques amis. C'est encore une étude plus qu'une œuvre achevée. L'anecdote s'y mêle agréablement, mais sans trop de profit pour l'unité du ton et de la couleur, aux considérations psychologiques. La dissertation y affecte des formes concises et péremptoires, plus peut-être, on le croirait, par une arrière» pensée de critique que par un goût particolier de l'anteur pour ce mode de démonstration. Malgré tout, et malgré d'habiles réserves dont elle est remplie, la No« tice que madame de Tracy a consacrée à l'auteur de VIdéologie est faite pour honorer grandement sa mé* moire. M. Destutt de Tracy avait eu le mérite, et Je dirai presque le courage de conserver la liberté de son esprit parmi des épreuves qui avaient ébranlé , amolli ou asservi toutes les intelligences. Il était un rare exemple de cette obstination dédaigneuse (on le nommait Têtu de Tracjf) que les esprits d'élite opposent
aox déMlances de lear temps. La RéYolntioii ne l'avait pas découragé, FEmpire ne Tavait pas séduit, la Restauration ne l'avait pas converti. Madame de Tracy lui rend habilement et délicatement cette triple justice, non sans mêler parfois à ses jugements , bien qu'à fidble dose, cette causticité douce et fine que le respect lui-même n'interdit pas : a On peut dire, écrit-elle » quelque part, que M. de Tracy n'a pas vu (ou n'a D pas voulu voir) toutes les faces des choses.... il n'a D peu voulu s^ élever au-dessus de ce qu'U savait. — Il ré- 9 gnait, dit-elle ailleurs, une méthode si parfaite dans D ses erreurs et tant d'harmonie dans ses préjugés! d II y a là, à mon avis, une très-juste, très-profonde et très-piquante appréciation de Tesprit de M. de Tracy, et que M. de Tracy lui-même, cœur honnête s'il en fut, n'eût pas désavouée. J'en dirai autant de ce qui suit :
a 11 contemplait avec tristesse le sort des ignorants; » il aurait voulu pouvoir montrer à lire et à écrire à j> l'univers entier, parce que, disait- il, l'éducation des » masses était le plus sûr moyen de bien-être général » et progressif.... Mais le goût que M. (fe Tracy avait D pour les nouveautés dans l'univers entier ne s'éten.- D dait pas cependant jusqu'à l'intérieur de sa maison, j» Il aurait voulu que le monde ne marchât pas autour x> de sa personne. Tout changement lui était insuppor- » table. Il s'impatientait (6 philosophie!) de voir son linge s'user ou ses meubles se casser; et il aimait asj» sez à en rejeter la faute sur quelqu'un, d
Tel était M. de Tracy. Sa q^rltoelte balle-fille oomplète cette physionomie historique par des traits d'un incomparable agrément, et qui ressemblent à ces ftntalsles que son crayon habile et léger prodiguait ailleurs ayec une ibcillté si entraînante. Ainsi Taustère commentateur de Montesquieu , qui aimait ibrt la sociélé des flemmes, « s*iatéressait, dit madame de Tracy, même à leur toilette , » et prétendait 911'efi ta voj/ait â f envers, à cause de la mode (d'alons) qui cachait la po^ trine et montrait le dos. M. de Tracy n*était pas moins rebelle aux nouvelles modes adoptées par les hommes , et pour rien au monde il n'eût mis des gants ou chaussé des bottes pour aller dans un salon où deyaient se trouver des femmes. Madame de Tracy raconte plaisamment l'histoire d'un pantalon qu'il essaya de mettre un Jour, et sa déconvenue, sa gène et son humiliation quand il s'en vit affublé au milieu du salon de famille, a Ce n'était plus, dit l'auteur, le gentilhomme d'autrefois, l'élégant colonel du régiment de Penthièvre , à la tète haute , à l'air distingué, b Aussi ce fut assez d'une pareille école. M. de Tracy reprit sa culotte le lendemain^, et on peut dire, ajoute Tauteur, « qu'il est mort en bas de soie, b Enfin , ce philosophe de la sensation , ce métaphysicien du progrès , ce patriarche de l'école libérale, tolérante et humanitaire, étrange contradiction de la vie humaine I il avait donné son nom à une contredanse ; il avait bâti une égliseavec quelques débris d'une vieille tour de son chAteau; il appelait ses domestiques, dont il ne savait Jamais les noms, en
eriant: Holàl.el ilayaitioii aaloB toot taptasé de eordons biens. Une autre habitude non moins ftodak, c'était une certaine façon très-méprisante de tirer brusquement son flacon quand un liâbleur de prafessiim ou un individu peu estimable à ses yeux lui pariait, et il req^irait alors ce flacon avec une sorte de fiirenr. Mais j'ai tort : ce n'était pas le gentilhomme que cesicocontres humiliaient, c'était le philosophe ami de la irérlté, c'était Aloeste indigné :
Non, je n^aond jamais de lAdies oomplaisanoes,
et j'aime à flnir, par cette caractéristique horreur pour le mensonge, ce portrait d'un homme si longtemps et si justement célèbre, et sur lequd la Notice de madame de Tracy jette une lumière si vive, si nouvelle et si pénétrante*
J'ai dit comment M. Victor de Tracy était entré au ministère de la marine, et quelle honorable trace il y avait laissée de son rapide passage. Tout le monde sait comment il en sortit, emportant l'estime de tous les honnêtes gens, et plus que résigné à sa disgrâce. Madame de Tracy partageait ces sentiments. Elle passa au chAteau de Paray Tannée 1850 presque tout entière, et elle y était encore au mob d'octobre dernier , quand la mort vint l'y surprendre. C'était dans la nuit du 26 au 27 octobre. Mais je cède au besoin de marquer dans quelle disposition d'esprit et de cœur, dans quelle ignorance de sa fin prochaine, dans quelle insouciance spi* rituelle et charmante elle se trouyait, trèfrfeu de jours
avant cette triste et fittale nuit. Voici ce qu'elle écrivait» le 28 du même mois, à Tabbé P*** :
c L'idée qui me console le mieux de ne pouvoir
s rester où Je suis, est celle de retrouver nos bonnes s conversations sur toutes cboses et tout le monde, des puis le Pape Jusqu'à M. Cousin, y compris les Jésuites
s et les voltairiens J'ai flâné tout l'été dans l'herbe
s comme la cigale, livrée wàfar niente, broutant dans D le potager, allant à travers champs, ne m'occupant 9 que des bétes, dont Je partageais la manière de » vivre... Ne croyez pas oependant, monsieur l'abbé, » que Je sois devenue aussi fade qu'un mouton et ayant » aussi peu d'idées; J'ai eu soin de les entretenir par la s lecture de vos notes marginales les Jours de pluie ou
» de malaise J'ai plus que Jamais le désir de finir
» mon étude sur saint Ambroise, afin de la donner à » d'autres évéques mes amis, qui ne connaissent guère D celui de Milan. J'ai vérifié les éloges prodigués par » celui-ci aux femmes sur le texte même, et ces éloges j» dépassent de beaucoup ce que vous aviez cm être de s mon invention. A propos de théologie, nous avons s eu pendant deux Jours la visite de Mgr de Moulins, » qui est tout simplement charmant et que Je préfère à
» tous mes vieux amis du quatrième siècle Notre
» province est rouge cramoisie, mouchetée de blanc. » Je dis aux rouges d'aller à la messe et aux blancs... s d'appuyer la république. Vous voyez, monsieur l*abbé, x> que Je cultive toujours la franchise, imbécile ou non, p à la ville ou dans les champs. Encore quelques Jours,
BjeYOvsreYem&MM.O tous tons, mallieareiix haU- » tants de Babyloney qui ne savez pas jouir da speeta- » de de l'qiprodie de l'hiver, alors cfoe la nature a » Tair d'être empaillée sons les feailles mortes qui la ) couvrent, qae les oinaox devienneot tristes et les n feuilles flétries, alors qu'on entend le irent chanter j> des gammes toujours eo naineor et descendantes, ee D qui exprime la mélancolie, et des l>andes d*oiseaax » sauvages qui passent dans Tair , et les sapins,
Dcoil dePété, parure de llûTer,
D et les grandes cheminée» remplies d'arbres entiers. » Hélas! oui, dans dix jours, nons cfnttterons tontes , ces ravissantes choses de la campagne^ de lavletran- , ouille, du repos et da loisir. Je regrette Jusqu'aux .insectes, et je pleure les papillons, quia non suntt
'mXioml Et moins de trois nnits s'étalent
r. nn matin, on entre dans sa chambre; elle
^'^sZ% était lacr-iet; il était t»MI.de
«L te premier. - . ïUle était morte , morte latit
Tracy <»*«'«/" j^ bras croiaé» sur la poitrine,
,,oir changé daptec* , ^1^^^ ^^ ^^^^^^^ ^ ,^ ^^;
^ '^S 5U» «I«e»<I«e» heo.« « m froide. Je ^**' KA crtto nouvelle ce que cette spirituelle 06 »PP" " .^^^ dan» ott *«*• ^ nuwTalse
damem'^'^''"*" ^^-Jjj^^ q^^ alore fiiisait de terribles iumeor <»"*"* grand nialhcur et le plus grand àé- ^^age» • ' .Ltomc , c'est de mourir. » U mort , satire po»' ' "*■"
comme pour la démentir, était yeiiae la prendre, pins que la frapper, dans Tattitude du repos, sans effort, sans agonie, et comme si elle n'eût pas touIu troubler son sommeil de la nuit; et après cette mort si douce, il se trouva que tout était réglé non-seulement dans sa conscience, mais dans sa vie intérieure et domestique; ses dispositions étaient prises, ses obsèques prévues, ses comptes à Jour. Cet esprit d'ordre , que nous avons vn dominer, pendant toute sa vie, les élans de son imagination et de sa sensibilité, cet esprit lui survivait pour ainsi dire , comme pour résumer après elle ce qu'il y avait eu de sérieux , de positif et de délicatement sabordonné dans la destinée de cette studieuse et agréable femme; elle qui m'écrivait, et c'est par cette citation, que Je lui emprunte encore, que Je finis :
a Je lis des annonces de romans nouveaux, ^ÏJ
D vois beaucoup de noms de femmes. Quelle sottise I » Combien elles perdent à se mêler ainsi à vous pour 9 tout et à comprendre progrès, chemins de fer, écop nomie politique, civilisation I On les aimait bien plus j» et bien mieux an temps passé , quand elles n'étaient D pas si savantes. Les femmes doivent avoir un léger D parfum d'esclavage. Ne le trouvez-vous pas? a
J'étais trop de son avis sur ce point pour lui ré* pondre.
9 janvier is&l.
CUVILLISB FlEUBY.
J'ai appris par le dac de Ghoiseul que madame Adélaïde était sérieusement malade. Je m'adresse à vous pour vous dire combien j'en suis affligée et pour vous prier de me répondre que Son Altesse se porte mieux. Ayez cette bonté, vous que nous aimons toujours de mémei quoique nous soyons licenciés, mis de côté, repoussés, injuriés et calomniés; toutes choses qui m'attristent bien, je vous assure.
Ma fille vous a aperçu de loin, le jour de la revue, au milieu de vos grandeurs; ce n'est que comme cela qu'on peut vous entrevoir, à tra-* vers les barreaux de votre cage , en attendant cet hiver dans la salle des maréchaux , d'heureuse mémoire.
Adieu donc. J'espère que vous vous portez bien , malgré Tair cholérique qui règne toujours sur notre cité. Quant à moi, je suis traînante et dolente , passant ma vie dans mon jardin de douze pieds carrés, où je lis sans fin ni rel&che du vieux et du nouveau, qui n*est que de l'ancien retourné et retaillé.
En attendant le plaisir de vous rencontrer par hasard , croyez toujours à tous les sentiments que nous vous avons voués.
Recevez tous mes remerctments pour les bonnes nouvelles que vous me donnez de S. A. R. , et veuillez bien mettre mon respect à ses pieds, dès que vous l'apercevrez. Vous êtes si aimable de me dire tant de choses , que je veux me régaler du plaisir de vous répondre longuement , et je saisirai toutes les occasions d'alimenter notre correspondance , en attendant les bals où vous avez fait
LBTTiiBS. 307
valoir la chair de ma chair. Vous avez bien raison de croire que je déteste tous les républicains ^ à commencer par les plus rouges jusqu'aux plus niais; c'est là le fond de mon cœur* J'aToue pour* tant que je ne comprends pas l'avantage qu'il y a pour vous à rejeter ainsi les bons avec les mauvais, à repousser des gens qui sont les seuls peutêtre qui vous rechercheraient, s'il survenait des jours de malheur; car, vous avei beau dire, on confond et on calomnie exprès. Si cela est habile , prouvez«le-moi ; j'aime à être convaincue. -* Ensuite, je vous dirai que j'ai été désolée, indignée et eitrémement veiée de l'injustice commise envers la légion d'artillerie, injustice qui, de plus, est une bêtise , car ceux qu'on voulait punir sont probablement très-contents de ce que les autres sont mécontents. Le corps en masse n'a rien fait de mal. H y a eu parmi les insurgés des individus de toutes les légions, et cependant on n'a licencié que Tartillerie. — On lui a accordé cette préférence, parce que Tétat- major la détestait, la jalousait et voulait sa fin. Voilà le fait. Je vous avoue que je tenais beaucoup à cette fonction publique ; je vois ce lien rompu avec peine , et j'ai pris en eitrème déplaisance ceux de mon quartier qui se
p^ouiflUDtde num chagrki. Ifen mari me reproche Bioa peu de |Aîlosopiiie , mais la pbibsopUe ne rend pas heurem. La perfection serait d'obte^ air tout ce qa'on déâre; alors, cm peut deveur ^iloflophe. Enfin, dans ce temps présent, par cette chdeor capable de dissondre an ministère , Tamoar et l'amitié, tout ce qn'ik y a enfin de phs tenace, il £aut passer des jonmées à attendre ^'elles se passent sans prendre en dégoût, comme vous le faites » le passé et ra?e&îr.
Ce choléra est odieux t II finira par noas manger tous , comme le panier de cerises de madame de Sévigné ; seulement il commence par les plaa vilains, et nous gardera noos, les pbs beanx, ponr la bonne bonche. Plaisanterie à part , il n'en fant pas rire , moi , surtout ; car avant-Uer mon mari a été très-malade, saisi d'une soeur Eroide et d'un malaise extrême qui a duré toute hi nuit; ce matin il est mieux y. mais non pas guéri. — Mes filles sont bien , quoique un peu xertes de figure ; moi je tombe dans un état d'indiiCârence complète ; je cultive avec soin celte disposition si contraire à ma nature, parce que je veux vivre rien que pour voir ee que nous deviendrons.
En attendant, recevez l'expression de toute
notre amitié, et oonsenrez-DOos la vôtre soigneusement.
Je T0Q8 quitte, parce que mon papier prend fin ; je roulais vous répondre hier, mais Yictor a pris tous mes soins; quand il est malade, mes filles et moi n'avons pas d'antre pensée.
Je vous plains de perdre notre jolie princesse , si blanche et si aimable. Mariez donc bientôt le duc d'Orléans?
Il m'est impossible de ne pas répondre à votre article par un autre article , et de ne pas vous dire que j'en adopte la moitié et vais contredire l'autre; il est bien permis de ne pas être tout-à-fait d'ac* cord avec autrui, lorsqu'on a déjà tant de peine à l'être avec soi-même. Au reste, c'est cette variété, cette diversité d'opinions qui nous rend agréables les uns aux autres et qui fait le charme de la société.
Vous dites qa'i/ faut juger les gens sur leurs
oBtwres et attendre pour les hlâmer. C^est joste ; ainsi, moi, j'attendrai vos amis à l'œuvre; mais pour que je les approuve , il faudra qu'ils changent terriblement, car ce que nous savons d'eux jusqu'ici est détestable. Mais vous-mêmes, êtesvous bien sûr qu'ils marcheront dans le sens que vous indiquez? Croyez-vous qu'on puisse tout d'un coup mettre ses passions en poche? Croyez- vous que ceui qui disent : Il n'y a en France que notre coterie ou l'anarchie , soient ce qu'il nous faut? Croyez-vous qu'ils vous aiment ou vous respectent? Croyez-vous qu'ils soient disposés à renoncer au mépris qu'ils professent pour tout ce qui n'est pas monarchique à leur façon? Croyez-vous euGn que ce soit leur crédit qui a décidé tout à coup mon pays à se lier au vôtre à propos de la Hollande, etc. , etc.? Non certainement. L'aflaire est en train depuis longtemps , comme vous le savez, et elle a pris fin au moment où ces messieurs entraient en fonctions , voilà tout; ainsi il n'y a pas de compliments à leur faire.
Enfin nous verrons. J'attends avec vous, et si les choses vont comme vous le croyez, non-seulement vous me verrez ministérielle, moi qui ne sers de rien, mais vous aurez mon mari qui soutiendra
de sa parole et de sa conscience quiconque fera bien les affaires du pays , car les noms loi importent peu , et il ne s'occupe que des actes.
Merci mille fois de toutes les aimables choses que vous me dites. Il y en a une pourtant à laquelle je ne crois pas. Oui , on nous confond chez vous avec les imbéciles ou les mauvais; la preuve, c'est que toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, on nous a traités tout comme on aurait pu le faire de MM. Cabet, Mauguin et consorts. Yous direz que je suis rancuneuse. Je répondrai que je n'aime pas r injustice et que d'ailleurs je ne connais rien de plus béte.
Je serai bien charmée de vous revoir dans l'intérieur de celte galerie dont Textérieur me désespère tout comme vous. Yous avez l'air d'une caserne, et ce que vous détruisez est précisément ce que vous auriez dû conserver avec le plus grand soin. Il n'y a que le roi d'Angleterre qui puisse penser au comforlable, parce que les Anglais ont inventé ce mot-là, et que d'ailleurs ils n'ont aucun goût pour les arts. Mais le monde est plein de bêtises qui ne font que naître, croître, décroître, se dissiper et s'oublier plus ou moins vite. Cela n'empêche pas la vie d'être fort amusante, et je
remercie le cboléra de nous avoir oubSés. Le phtf grand malbear pour Thomme, c'est de mourir; le reste se répare. — Adieu donc, vous allez me trouver bien bavarde aujourd'hui. La première fois, je vous promets de n'écrire que trois lignes. Groyet à tous mes sentiments d'amitié, et veuillez bien dire à Madame combien je lui suis dévouée et reconnaissante pour tant de bontés.
Je vous dois mille remercîments pour plusieurs opércLê comiques que vous avez bien voulu me transmettre, puisque transmettre est le mot que vous voulez que j'emploie en vous témoignant ma reconnaissance. Ce théfttre des Nouveautés tombera, malgré l'appui que nous lui prétons ; il tombera , parce qu'il ne nous donne que du vieux , et que maintenant il nous faut du neuf. Mais point de politique aujourd'hui ; je vous en ai dit assez l'autre jour, et je n'ai fait aucun progrès dans votre sens depuis ma dernière lettre.
J'attends, comme vous m'avez dit de le faire, et en attendant je vons prie de vouloir bien présenter tous mes respects et hommages à Madame Adélaïde et de lui dire que je serais bien heureuse de voir S. Â. R. pour saluer son retour, et trèsreconnaissante si elle veut bien mMndiquer un jour où je pourrai lui offrir mes devoirs avant de quitter Paris. Ayez l'extrême bonté de me prévenir , et ne faites ma commission que le jour où cela vous sera aussi agréable qu'à moi.
Mon mari est toujours en plein champ , où il se remet et vit sans ovations ni charivaris , ce qui prouve qu'il est dans le vrai.
Quoique vos Tuileries aient maintenant l'air d'une prison, j'espère que vous vous y portez tous bien, et j'en suis ravie, car je vous prie de croire à tous mes sentiments les plus vifs de royalisme , sans programme de l'hôtel de ville même. Je suis monarchique tout comme vous, et cela avec un extrême plaisir.
Croyez à tous mes sentiments d'amitié bien sincère.
314 LBTTRE&
Je fOQS dois mille remerdments pour votre aimable lettre et pour la manière si obligeante dont ▼oos avei bien voulu faire ma demande. Madame Adélaïde a été d'une gr&ce inOnie pour moi , et je TOUS assure que j'ai passé une heure bien agréable dans votre manoir.
Vous avez toute raison de ne pas vouloir qu'on menre sur la scène. Si je savais le latin comme vous, je vous citerais les vers d'Horace sur la néces* site de dételer à temps; mais vous avez oublié un exemple a côté de Chateaubriand et de Sébastiani, c'est celui du grand républicain des deux mondes. Ne pensez-vous pas qu'il aurait glorieusement fini sa carrière politique si, après sa destitution du commandement général des gardes nationales de France, il se fût retiré dans son beau cadre de la Grange , où il aurait été mieux placé que dans les affaires?
Je suis ravie de vous voir débarrassés des folles entreprises de la duchesse de Berrj. Yotre ministère a du bonheur, ce qui vaut autant que l'habileté.
J'espère bien que la campagne belge ne sera qn'nne promenade numéro 2, el j'espère aussi que vous nous donnerez un bal ou un concert pour saluer le retour de vos princes. Yous êtes bien heureux d'occuper votre esprit avec un des plus jeunes ' , au lien de courir sur les chemins avec ratné.
Bonjour donc. Yous nous retrouverez, moi et mes Biles , comme vous nous avez laissées, mettant beaucoup de prix à votre amitié pour nous , et y comptant pour tous les ans, car le feu ne s'éteint que lorsqu'il rencontre des objets qu'il ne peut échauffer.
Adieu encore. Croyez à tous mes sentiments affectueux. Mon mari arrive demain, après une absence de six semaines. Je suis ce matin d'une humeur joyeuse et folâtre, que je voudrais pouvoir vous communiquer ; mais peut-être que vous n'attendez rien d'agréable en ce genre.
Le bonheur n'est autre chose que de désirer toujours et d'obtenir de temps en temps.
^ S. A. R. le duc d'Aumale, alors enfant.
3t6 LETTRES.
Je suis désolée d'être forcée de vous rendre une loge pour les Anglais que je mourais d'envie de revoir; mais figurez-vous que j'ai accepté celle du duc de Choiseul pour le même soir , et que je n'ai plus le temps de faire mes arrangements.
Veuillez donc rendre à madame Adélaïde son bienfait, et la conjurer de ne pas me punir en ne me donnant plus cette loge anglaise-italienfie ^ qui est ce qui m'amuse le plus au monde.
Veuillez en même temps prier S. A. R. de vouloir bien nous recevoir un matin, mon mari et moi , qui désirons également la remercier de tant de bontés et lui faire part d'un événement agréable qui va s'accomplir dans notre famille, et dont vous êtes tous cause sans vous en douter; car c'est çh£z vous y aux bals des Tuileries, que ma fille a inspiré une passion qui va nous mener à un mariage tout d'amour réciproque. Le héros est un lieutenant d'artillerie auquel le roi a donné la croix pour sa conduite si brave et si distinguée pendant les journées des 5 et 6 juin. C'est vous dire qa*il
pense comme nous. Notre roi a pour loi le hasard, c'est visible dans toutes les circonstances. Je m'en félicite avec voos du fond de mon cœnr^ et croyez bien qne je souhaitais d'avoir un motif pour vous l'écrire.
Bonjour. Ayez l'extrême bonté de m'avertir du jour où madame Adélaïde voudra bien nous recevoir, Victor et moi, et croyez à tous nos sentiments d'une amitié bien vive.
J'avais chargé mon mari, qui dînait chez vous hier , de toutes mes amitiés et de tous mes remercîments pour votre bien aimable billet. Ma fille est touchée de vos vœux, comme nous le sommes de votre amitié. Nous désirons bien vous revoir et vous trouver sans guerre dans la salle des Maréchaux, où ma plus jeune fille à son tour inspirera peut-être une passion qui nous amènera encore un mariage l'an prochain. Et qu'on dise maintenant que vos bals ne servent à rien !
Pourquoi n'étes-vous pas venu me voir dans ma
Bonjour et mQle remerdmeDts pour votre loge d* Opéra, qui nous a procuré le plaisir de rerotr Moïse j qui a été de son temps un grand homme. Que n'avons-nous un président du Conseil comme cela ! — Vous avez bien raison de dire que la politique se fourre partout , car au lieu de m'étendre sur le plaisir que nous procurent vos bienfaits , je veut vous adresser des reproches sur les ministres que vous faites. Vous avez donc perdu la raison !.. . Si vous aviez eu le bonheur de vivre à la campagne et de pécher des étangs , vous auriez vu que les gros brochets , au lieu de suivre le courant et de se rendre à la bonde comme tout le monde, s'efforcent de remonter vers la queue de l'étang, où ils finissent par s'enfoncer dans la vase : c'est l'image de votre ministère. — La perspective de la session n'est pas attrayante; mais enfin espérons dans l'imprévu et en attendant vivons d'illusions ; car l'imagination est encore ce qu'il y a de plus positif ici-bas.
J'espère que vous vous portez bien. Quant à moi y je suis dans mon état naturel, c'est-à-dire
que Y09 ministres ne peuvent m^empécher de voir tout en rose et de croire an bonheur.
Mon mari est toujours en Bourbonnais, où il fait ses semailles d'hiver et rentre ses pommes de terre. Semer pour recueillir , ou recueillir pour semer, voilà la vie.
Savez-vous que nous avons trouvé cette admirable musique de Mdise tant soit peu rococo auprès de Robert le Diable? Vous voyez bien que j'ose tout vous dire , et j'espère que cela ne vous indisposera pas contre moi.
Croyez, je vous prie, à mes sentiments d'amitié bien sincère et déjà très-ancienne , car elle date de notre révolution, et il me semble qu'il s'est écoulé un siècle depuis 1830.
Je vous remercie mille fois pour votre bien aimable lettre, et je vous prie d'être orgueilleux, car c'est là un excellent sentiment.
Tout ce que je vous dis sur vous et que vous ne voulez pas croire est la vérité. Je suis décidée à
ne plus aimer que ce qui m'est agréable, et certes je serais trop ingrate si je ne reconnaissais pas avec vivacité toute votre amitié pour nous. Je suis réellement confuse des bontés de la Reine, qui m'offre de choisir le moment où je pourrai lui présenter l'expression de monr dévouement. Puisque S. M. veut bien le permettre , veuillez lui dire que je préfère le matin , et ayez l'extrême bonté , à votre tour, de m'indiquer le jour, l'heure et le lieu que Sa Majesté voudra bien vous désigner.
Je suis heureuse à l'excès de l'idée de cette visite, car vous savez combien je partage toute votre admiration pour notre Reine.
Mes filles vous remercient mille fois pour les détails que vous leur donnez sur les bals à venir, et moi je partage tous vos regrets sur l'escalier qu'on détruit dans le seul but de faciliter les galops. Mais le Roi a raison de tout faire pour plaire aux femmes, car chaque femme a presque toujours de l'influence sur deux hommes au moins , et ainsi le calcul est bon.
^ Croyez à toute mon amitié bien sincère et déjà bien ancienne.
Qae dites-Tous du temps présent? Heureusement le fléau n'a pas pénétré parmi vous ; l'essentiel c'est qu'il n'entre pas dans une famille, car croyez bien que tout est contagieux dans ce monde, depuis l'amour jusqu'au choléra* C'est ma fille atnée qui a commencé chez nous, et pois mon mari plus légèrement, et ensuite ma nièce; nous ayons tous l'air de pestiférés.
Mais comme tout prend fin dans ce monde, même les choses fftcheuses, j'espère bientôt vous rencontrer dans votre jardin, où il y a des feuilles et des oiseaux sur les arbres sans qu'on s'aperçoive du printemps.
Ayez la bonté de mettre mes hommages les plus respectueux aux pieds de la Reine et de Madame Adélaïde. Je ne cesse de faire des vœux pour la santé de Leurs Majestés, et tout ce qui peut leur faire plaisir.
Bonjour. Croyez à tous mes sentiments les plus distingués.
J'ai appris hier soir par madame d'Argout que la Reine était fort souffrante, et mon premier désir ce matin est de savoir des nouvelles de S. M. Ayez donc , comme toujours , Textréme bonté de m'écrire un simple mot et d'étendre votre complaisance un peu plus loin , en vous chargeant d'offrir mes humbles respects à Madame, que je voudrais bien avoir l'honneur de voir un matin avant de m' absenter pour le reste de l'été. Je compte partir le jour même où la session Gnira pour aller m'hébéter et m'engourdir sur les rives de l'Allier. Veuillez donc offrir ma requête à S. A. R. et m'avertir du jour où Madame n'aura rien de mieux à faire que de recevoir les vœux et les honunages de celle qui lui est dévouée.
J'espère que vous n'êtes point grippé. Notre quartier est sain sous ce rapport, car l'herbe croîtra bientôt dans la rue d'Anjou. Chacun en sort pour aller prendre l'air à la campagne, et moi je passe mon temps dans mon bout de jardin, où je fais du filet toute la journée. Je vous en en-
LETTRES. dS5
Toîe m édiantilloD qoe je tous prie d'accepter pour TOUS rappeler le sooTenir de notre amitié oommencée arec b réfohition de juillet.
Adiea. Mes filles tous disent mille choses aimables et gaies.
Vous êtes le plus aimable et le meflleor des amis, et je m'empresse de tous remercier de Totre lettre, qoe je reçois à l'instant. J'ignorais l'indisposition de Madame, et je croyais tout simplement q[oe S. A. avait oublié mon désir, ce qui me sem* blait fort natnrel. — Si je n'ai pas Thonneor de loi présenter moi-même l'expression de toot mon déTooement et de ma gratitode poor ses bontés, je Toos cbarge de parler de moi à S. A. , et toos prie de croire à toote mon amitié et de recevoir mes remerclments poor toote la TÔtre.
Noos partirons poor l'Allier mercredi 26. Si d'ici là S. A. vient h Paris oo peut me recevoir, je o^ai pas besoin de voos dire tout le plaisir qoe
j'aurai à me rendre à son invitation. Sinon, je compte sur vous pour lui présenter mon souvenir. Adieu donc ; à revoir cet hiver dans vos splendides galeries ; conservez votre belle santé et n'oubliez pas vos vieux amis. Mes filles vous disent mille tendresses.
Puisque vous n'avez pas voulu m'écouter hier, ma parole vous coûtera trois sous, et, pour ce prix modéré, je vous prie de vouloir bien employer vos plus agréables paroles à remercier Madame d*une loge que S. A. a bien voulu m' envoyer pour le Pré aux Clercs, à TOdéon.
Figurez^vous cette salle pleine, bien éclairée, restaurée et dorée, avec un parterre sans têtes grises ni chauves, mais tous des bousingots, j'imagine, car ils faisaient jouer des airs qui ne sont pas de la partition , et ils criaient dans les entr'actes. Bref, cela était charmant et provincial tout à la fois. Ce spectacle m'a appris ce que j'ignorais,
c'est que de pauvres petites voix semblent gagner à se faire entendre dans un grand local.
Bonjour ; j'espère que vous avez pu vous rafraîchir au bal cholérique en sortant de T incendie des salons rouges et dévorants du duc des affaires étrangères. Quant à moi, j'ai ouvert ma fenêtre et je jouis de ce temps de canard qui rafraîchit.
Croyez à tous mes sentiments, et continuez à engraisser dans le carême.
Ma première pensée, en retrouvant l'usage de mes facultés que votre chaleur d'hier avait engourdies, est de vous écrire ma pétition pour vous prier, vous* qui êtes mon premier ministre, de vouloir bien présenter à S. A. R. Madame l'expression de toute notre sollicitude pour sa meilleure santé, mon mari me priant de le joindre à moi dans les vœux que je vous adresse.
Nous nous sommes fort amusées hier chez vous ,
dtS LBTTRB8.
où je n'ai trouvé de frait que fom, car c'est à peine si vons nous avez dit bonjour. Mes filles en sont trës-cboquées , ne connaissant pas encore le cœur de Thomme en général, et Tinconstance de ses fantaisies. Gela ne nous empêche pas de vous aimer, et votre variété est pour nous un attrait de plus.
Croyez à la vérité de ce que je vous dis , et re^ cevcz tous mes remerdments pour les services que vous voulez bien me rendre en votre qualité de courtisan et d'ami«
J'ai vu votre royal élève , qui a une figure ravissante. On dit qu'il a du cœur et de l'esprit; avec le nom qu'il porte, qu'est-ce qui lui manquera? Et puis, lorsqu'il aura vingt ans, quels progrès le monde aura faits! Car n'ôtes-vous pas émerveillé de ce que le genre humain invente chaque jour pour son plus grand agrément? La vie n'est pas assez longue et les jours sont trop courts pour le temps où nous vivons.
LETTRES. dS9
En arrivant à Paris, je trouve votre invitation pour le bal de mardi, mais, hélas I je ne suis pas ici pour m'amuser. Même, à vrai dire, je ne suis pas à Paris, car je passe mes journées à Saint- Maur, auprès de ma fille Louise , qui attend sa der* nière heure à chaque instant. Il m'est donc impossible d'aller chez vous mardi , non plus que mon mari, qui n'est venu à Paris que pour m'y amener, étant obligé de retourner sur-le-champ à Moulins pour les assises; il a le malheur d'être juré et moi celui d'être seule pour ce fatal moment des premières couches, chose bien plus affreuse que tous les empoisonnements et les assassinats de l'Allier.
Veuillez donc dire à la Reine le motif qui nous prive, Victor, Marie et moi, de l'honneur d'assister à son bal, et ayez l'extrême bonté d'y joindre toutes les expressions de notre dévouement à S. M. ainsi qu'à S. 4. R. Madame.
Je vous remercie mille fois pour votre charmante lettre, qui m'a fait grand plaisir à recevoir. Tous les détails de votre beau voyage m'ont prouvé
qae vous aviez mieux choisi eo allant en Normandie que dans nos tristes contrées, si apathiques et aquatiques. J'espère que vous vous portez à merveille, rien n'étant plus sain que la satisfaction et le bonheur. Je regrette vivement de ne pouvoir causer avec vous mardi, et ma fille le regrette pour le moins autant que moi. Veuillez bien aussi faire agréer à S. M. les regrets de M. et madame Beuret. Nous ne pensons tous qu'à la même chose, l'arrivée dans ce monde d'un petit canonnier qui entrera au service de votre royal élève.
Bonjour, en attendant le plaisir de vous revoir quand je serai grand'mère. Croyez à tons mes sentiments d'une amitié très-verte et très-vivace.
En recevant ce billet bourbonnichon, vous aurez la preuve que je ne vous ai pas encore oubliés, vous et votre bonne amitié , et toutes ces marques obligeantes que vous nous en avez données à moi et à mes filles. Je vous prie de me donner de vos
LBTTRBS. 334
nonvelles , dont je ne sais instnûte que par le itfbniteur^ à propos des succès de votre royal élève , qui me prouvent que vous vous portes bien. Je vous prie aussi de vouloir bien présenter toutes mes félicitations les plus respectueuses à la Reine et à Madame , au sujet de Theureuse délivrance de la Reine des Belges. J*ai bien pris part au glorieux résultat (un mâle); car, quoique vous sojes des êtres imparfaits , une femme doit être orgueilleuse d'en créer un. Ici , je ne crée rien du tout; je ne pense qu'à respirer et à me régaler de grand air; et je m'en rassasie a6n de compenser les trois années englouties à Paris. Pour m' entretenir Tes* prit, je lis.le Moniteur une fois la semaine. Le reste du temps je marche et je dors , vivant è l'ombre de vieux arbres qui ont été plantés probablement à l'époque de la bataille de Bouvines, En arrivant ici, j'en ai été malade, ayant perdu Tha-» bitude de cet air desséchant , qui tient un peu du Midi , avec des vents continuels qui ne laissent pas la nature en repos. Je ne puis que vous raconter des choses simples comme notre vie, si ce n'est pourtant la fête que nous avons donnée à tous nos pauvres, le 28 juillet , sous forme de boisseaux de blé et de tonneaux de vin. Marie a eu un bal
dans la coar, an son de la cornemnse , et a dansé cinq heores de soite avec tons les fonctionnaires publics des environs ; et puis dernièrement j'ai en en masse tout le conseil de révision , le préfet en tête , an nombre de seize personnes , qui ont déjeuné, promené, 'dîné, soupe, couché, redéjenné le lendemain ici, à leur grande satisfaction et à la mienne , car vous savez mon goût pour le juste milieu. Il s'est pourtant ralenti , je vous l'avoue, et cela à cause des inventions de mon ami M. d'Argent. Nous avions dans le département trois sous-préfets : deux qui ont été désignés par mon mari , en même temps que M. Dunoyer, pour gouverner ces contrées ; un troisième choisi par le général Richmond, député de TAllier. Par la mesure nouvelle, qu'on nomme générale, on 6te nos deux amis , qui étaient ministériels parfaits , et on a laissé le troisième. Tout le monde de dire que c'est pour nuire à l'élection de mon mari, et la chose étant ainsi jugée , elle manque son but et devient une bêtise, d'autant plus que ces deux sous-préfets, qui jouissaient de l'estime de tout le monde, ont envoyé leur démission, ne voulant pas sortir de leur département pour aller fonctionner à soixante-dix lieues d'ici. Quand je vois qu'on
noQS traite ainsi en ennemis, je tous crois tous fous. Vous ne savez donc pas qae les républicains se joignent à vous pour cela , et qu'ils cherchent un candidat de leur opinion pour Topposer à mon mari ? — EnGn toutes ces bêtises m'attristent , permettez-moi ce mot, car je n'en trouve pas d'autre pour raconter les méprises de vos ministres. Â Paris, vous ne sauriez juger de ces choses-là; vous ne savez pas toute la vérité, car vous ne voyez que les flatteurs. C'est peut-être la meilleure façon de passer son temps. Qu'en pensez-vous?
J'espère que vous n'avez pas perdu, au milieu de cette béatitude, votre bonne santé habituelle; j'espère vous retrouver cet hiver toujours le même, et, en attendant, je vous prie de croire à tous mes sentiments d'amitié. Trouvez un moment de loisir pour me dire un léger bonjour et me donner des nouvelles de la Reine et de Madame. Marie grandit, engraisse et se fortifie au grand soleil. Victor se porte à merveille. Il est jusqu'au col dans ses récoltes, qui sont magnifiques, et ne s' oc* cupe pas plus de politique que ses bœufs de labour. Je n'ai pas la même résignation qu'eui. Ma fille aînée est auprès de Yincennes, jouissant avec son artilleur d'un bonheur parfait.
Vous devriez bien voyager de notre cAté; vous verriez qael arc de triomphe nous vous ferions dans cet endroit perdu, où il n'y a ni chemins, ni commerce, ni instruction, ni industrie, et où les bétes, Dieu merci, ne savent ni lire, ni écrire. J*ai pris le progrès en horreur, et je me sens tourner au gothique. Malgré cela , je voudrais bien être sur votre chemin pour vous complimenter comme un maire.
Ce temps de loup n'est bon qu'à le tuer an coin de son feu. On dit que vous étiez tous gelés au bal polonais , comme si vous aviez été en Pologne. Je m'en suis privée de ce bal , et quand vous aures marié ma deuxième 611e , vous ne m'y verrez plus guère. Je me réserve pour ceux que vous nous donnerez à Chantilly dans dix ans, si Dieu me prête vie.
En attendant, vous avez réveillé l'opposition de sa léthargie par vos bêtises. Destituer un homme aussi innocent que M. Dubois, parce qu'il
dififôre on joar par hasard de ses amis! Vous ne Toyez donc pas que vous dégoûterez les électeurs de vous nommer des fonctionnaires? et alors que sera votre majorité ?
Trêve à mes questions , que vous trouverez trop longues pour y répondre. Croyez bien cependant que je reste dans mes opinions ministérielles, à cause de vous, et que lorsque vous faites des sot* tises je ne vous en défends que mieux et ne vous en aime que plus«
Croyez à tous mes sentiments les plus affectueux.
II y a un siècle que je ne vous ai vu. Tai su par mon mari que vous demeuriez à la chambre des députés, et cela m'a expliqué pourquoi je ne vous voyais plus dans les nôtres. Le jour où vous nous avez adressé votre invitation, j'étais avec ma fille aînée à courir après une nourrice. Car elle a eu tous les tracas d'un petit enfant qu'on n'élève
pas SOT ses propres genoux , et maintenant eUe est dans toute la tristesse d'une première séparation.
Marie, qui ne connaît pas ces misères-là, engraisse à Tue d*œil depuis que tous ne la faites plus danser. Quant à moi, j'attends la fin des députés pour aller sur les rives de l'Allier faire du ministérialisme, malgré votre Persil, que je n'aime pas, et la retraite de M. de Broglie, que j'aime, et surtout madame d'Argout. Mais enfin vous avez tant de bonheur que les bêtises de vos agents ne vous font aucun mal. Le plus grand talent de ce monde, c'est d'avoir le hasard pour soi.
Bonjour donc. Quand vous aurez des loisirs le jeudi à A heures, donnez-nous une heure, et croyez à tous mes sentiments d'une amitié très- véritable.
Bonjour. C'est encore moi qui viens vous remercier de vos aimables remercîments et vous prier de vouloir bien remettre de ma part à S. A. R. Madame une boite à filet que j'ai peinte exprès
pour elle. Veuillez dire à S. A., poar expliquer la liberté que je prends de travailler pour elle, que je suis Anglaise et que de tout temps les femmes de mon pays ont cultivé Tusage antique d'offrir à leurs souveraines l'œuvre de leurs mains quand elles savaient les employer. Si vous voulez d'autres exemples de ce genre d'offrandes respectueuses , la Bible vous en offrira ainsi que les Mille et une Nuits. Je compte donc sur votre esprit pour mettre mes citations aux pieds de Madame , a6n qu'elle reçoive avec complaisance mes dessins fantasques.
Bonjour encore; votre fruit était très-bon et vous bien aimable de me l'avoir donné.
A jeudi, si vous avez pour quatre sous de liberté, nous parlerons politique, articles, bals, campa* gne, etc., etc. En attendant, croyez à nos sentiments les plus distingués.
Voulez-vous bien offrir à Madame l'expression de toute notre reconnaissance pour la loge qu'elle
VOUS a donnée; car c'est à vous que nous deyona cette soirée passée à écouter Robert , dont la musique est bien plus longtemps neuve que celle de Rossini , étant plus mystérieuse et imprévue , ne vous en déplaise ; car je connais vos préférences pour celui dont les motifs surpassent tout en effet. Je sais aussi que vous êtes enrhumé , et j'espère que vous viendrez tousser avec nous jeudi prochain; car nous toussons toujours, Marie et moi, et nous vous bénissons de nous avoir attiré le plaisir du spectacle qui nous a fait changer d'air , notre salon étant d'un sérieux à prendre à la gorge.
Auriez -vous aussi la bonté d'offrir à la Reine mes humbles compliments sur son retour, et veuillez ne pas perdre une occasion de redire à Madame combien je lui suis reconnaissante et dévouée.
J'attends tous les jours votre article sur notre pauvre ami, et j'attendrai jeudi avec impatience pour vous dire encore et mieux le plaisir que votre souvenir nous a fait.
Bonjour.
LBTTRBS. 381
Je vous troQTe bieo heureax d'être au vert dans cette verte Normandie, pays où Therbe domine encore plus que dans mon jardinet. Je vous écris bonjour et adieu, car il paraît que la chambre finira mardi et que nous mettrons la clef sous la porte, pour prendre celle des champs samedi. Donc nous ne vous re verrons pas de tout Tété. Portei* vous bien , lisez beaucoup et amusei-vous le plus possible. Moi , je pars un pied chaussé et l'autre nu, ayant toujours cette enflure qui n'est ni la goutte, ni unérpipèle, ni une entorse, ni une hjdropisie, ni rien de connu; cela m'est égal, car une patte en pantoufle est assez habillé pour les cent âmes de notre endroit. On appelle cela des âmes!
Marie vous dit mille amitiés , et Louise est la plus heureuse des femmes dans la ville de Douai qu'elle trouve charmante , tant il est vrai qu'on voit toutes choses en couleur rose quand le cœur a ce qu'il désire.
Je viens de lire la brochure Lamennais; c'est
3i0 LETTRES.
étonnant comme style et comme conception.
M. Royer - GoUard dit que c'est du Babeuf psalmodié par Jérémie.
Vous aurez lu sans doute les orages de la chambre ces jours derniers. Vos Débats n'ont pas jugé à propos d'y mettre toutes les paroles de mon mari, adressées à votre ami Persil, en réponse à ses calomnies. 11 ne faut jamais en accepter une, fûtelle la plus ridicule du monde. Pascal avait tort de dire qu'il n'y a pas de réponse à faire lorsqu'on nous appelle porte (Tenfer.
Le général des deux mondes est bien plus malade depuis deux jours. Il a une Bèvre dite pernicieuse , ce qui est bien grave ajouté à son autre maladie et lorsqu'on a 76 ans. Mais le sujet a une telle force d'Ame, un moral si robuste, un caractère si calme, que je ne partage pas l'inquiétude des miens sor son compte. — Le temps est très-beau à Paris , qoi néanmoins sera bientôt plein d'ennui, par cela même qu'il se vide d'ennuyeux, car chacun part, et l'herbe va croître dans nos rues. J'espère que votre jeune prince se trouvera bien de votre séjour hors de la grande ville; mais je crois que c'étaient les secousses et les accidents qui autrefois rendaient les voyages sains et amusants. Maintenant tout est si facile , si
LETTRES. 3il
uni, qu'il n*y a plus d'émotions ponibles ni de contrastes nulle part.
Adieu ; croyez , jusqu'au mois de novembre y à tous nos sentiments d'amitié, et ne nous oublies pas.
J'ai lu avec bien de l'intérêt vos articles sur Victor Jaquemont* Est-ce vous qui faites tous ceux qu'on vous attribue dans les Débats sur l'opposition ? Vous en avez donc bien peur, puisque vous lui donnez des coups de patte, même dans les comptes rendus de spectacles et de pièces nouvelles ! Ordinairement on laisse en repos les ennemis qui sont morts I
Madame m'a comblée de bontés et de bonheur en m' envoyant sa loge de l'Opéra. Voulez-vous
3a LETTRES.
bien dire à S* A* toute la recoimaiMance dont je sois remplie poar elle; apportez dans mes remer* ciments 9 je tous prie, toute la gr&ce dont vous êtes capable , mettant de côté le mauvais vouloir que vous avez contre moi et que je mérite ; car il est certain que je déteste le Journal des Débats.... Mais trêve de politique; vous êtes dans la résistance , et moi je demeure nez à nez avec la grosse horloge du pair d'Aligre, qui m'apprend que le temps marche et que les bons jours passent comme les mauvais. Quant au tiers parti, il est bouffon; il m'amuse singulièrement, et je vons l'abandonne de tout mon cœur. Mes filles se joignent à moi pour vous redire mille amitiés. Nous vous aimons et nous nous portons comme des campagnardes. J'épaissis beaucoup, m'étant fait une forte santé à parcourir à pied et à cheval , pendant six mois, tous les coins de notre désert peuplé d'arbres, et j'ai fait, comme la renommée, qui vires acquirit eundo. Puisque vous ne voulez pas venir nous voir, nous irons vous visiter au jour de Tan; car, malgré vos torts, nous serons toujours des premiers à vous souhaiter Taccomplissement de vos désirs.
Je viens voas ilemander protection et intérêt poor nn jeune artiste italien , noguné M. Marini , inconna y sans relations , ne parlant pas français y mais joaant du piano d*une manière prodigieuse , idéale y sauvage et grandiose. Il arrive à Paris dans Tespoir d'y réussir , ayant nn amour an cœur et pas d'argent dans sa poche. Il va donner un concert chez Érard, dimanche matin. Les billets sont de 10 francs. Voilà le sujet de ma pétition. Je vous l'adresse en la bémol, qui est, selon mon oreille, le son le plus doux et le plus mélancolique. Ayez donc la bonté de me placer quelques billets dans votre illustre demeure ; vous ferez une bonne action en écoutant (si vous y allez) on bien beau talent, et j'aurai la satisfaction de pouvoir répondre à ceux qui disent que la gauche n'obtient jamais rien, qu'ils en ont menti.
Je regrette beaucoup de ne pas vous voir; car je n'aime rien autant que de causer avec mes en* nemis.
Bonjour donc, et croyez à toute mon ancienne
amitié et sous tous les ministères possibles. Celui d'à présent me platt assez par deux de ses membreS| ayant jadis dansé avec les affaires étrangères et chanté avec la justice et les cultes. Ce sont des raisons comme celles-là qui font que les femmes (quand elles ont le sens commun) aiment ou n*ai« ment pas un ministère.
Si vous ne voulez pas acheter ou vendre mes trois billets, veuillez me les renvoyer; je n'aurai aucune rancune contre vous. La liberté est libre.
Vous êtes parfaitement aimable pour moi, et je ne saurais assez vous en remercier. La Reine est la bonté même, c'est le type de toutes les vertus royales féminines; mais S. M. ne pense pas, je l'espère, que je me serais permis de l'importuner un seul instant pour aucun sujet terrestre : je sais trop à quel point on est indiscret par toutes les demandes qu'on lui adresse , pour vouloir en aug-
LBTTtESu 319
menter le ooodhre en m*ofin«t à son bioTeilUnt soQTenir oomme ennuyeuse.
Je TOQS envoie une boorae, tniTiil de mes mains, en retour de b minière intime dont j'ai ▼idé la f Atre : puisse-t-elle toos porter bonheur an jen et toqs faire gagner tout Fargenl de tos gros financiers, si toos daigner joner arec enx à antre chose qn*anx boules; car ils ne sont bons qa^à cela. Qoant aox membres de la gaodie, toos êtes injnste à leor égard. Si le Roi les prenait en goAt, il lenr tournerait la tète à tons, comme il a fait à M. DoPaore; j*en sois sûre et j^espère bien le Toir.
ReceTez encore mes remercîmeDls poor la manière charmante dont toos stcz été poli et obligeant : la politesse est une des choses les pins nécessaires an bonheur. Cet article-lè manque à la Charte, croyez-le bien. Atcc le goût du rococo, on doTrait remettre en Togue cette qualité évanouie des temps passés. Mon amitié pour tous ne passera pas.
Je veux vous dire combien votre notice sur la princesse Marie m'a rendae triste depuis deux jours. Je l'ai lue et relue avec attendrissement. Je ne connaissais de la princesse que sa figure si élégante, semblable à celle d'une jeune Diane, et ce talent si extraordinaire dans un enfant royal ; mais toutes ces vertus , toute cette bienveillance inconnues augmentent encore le chagrin que nous a causé celui de la Reine , car ce qu'on regrette le plus dans ce monde, c'est la bonté.
Je n'ai pas osé écrire à Madame. Que dire à propos de peines si cruelles? Les larmes sont la seule consolation possible. Si vous trouvez l'occasion d'offrir à la famille royale l'expression de toute notre tristesse^ faites-le, je vous prie. Vous ayez bien raison de croire que personne n'a pa rester étranger à cette grande douleur ; nous surtout qui connaissons si bien les affections de famille.
Il y a bien longtemps que je ne vous ai vu. L'an dernier je suis restée tout l'hiver dans les bois; cette année, si je vous rencontre, je vous rap-
LETTRES. Ul
pellerai combien voos me trooYiex iojwte et m»! pensante 9 parce qne je ne partageais pas do tMt votre admiration poar les confictioos poUtiqoes de vos amis. En étes-voos reveoa à mes croyances? Vous me le direz, j'espère; cela bit bomeof d'être trompé. Croyez à toos mes sentimenta lea plas distingués*
Je vous offre toutes mes amitiés, et je f Mtf P^ de vouloir bien me rendre le service de defi^^'^ pour moi un rendez-vous à Madame : car ïc à^^ faire part moi-même à Son Altesse do m<^^^^ prochain de ma fille Marie. Madame a iool^^* été si bonne pour nous, que mo^ premier ^•^^ en arrivant à Paris , est de lui en ^i» • - ^mû^T' ciments , et d obtenir la conttni||^| . . hofA^* pour Marie sous son nouveau n-. *^ . Je sais de vos nouvelles p^i» * ^'i
a eu le plaisir de vous voir ^^^*^* f*^« ^^^'m vous voir aussi, et en attendes ^ HaViens. J ^V^
^«^i,ie^«tttMi«^
348 LETTKBS.
Gomplîment bien sincère sar Yotre article dans les Débats, où tous ayez si bien parlé da général ÂUard.
Je vois que vous n'ayez rien perda cet été sons les ombrages de la ville d'En; moi, je ne perds pas le souvenir de toute votre amitié pour mes filles, à leur début dans votre monde.
Bonjour, et n'oubliez pas mon rendez-vous.
Demandez-le le plus tôt possible, afin que je l'obtienne avant notre mariage , qui se fera dans huit jours.
Tâchez de venir me voir, car vous savez tout le plaisir que je trouve à causer avec vous.
Mon mari a fait part du mariage de sa fille an Roi, à la Reine et à Madame; mais cela ne me suffit pas. Je veux le dire aussi à Madame , au risque de rabâcher.
Merci mille fois de votre aimable billet ; je ne veux pas attendre à demain pour vous dire tout le plaish' que me causent vos éloges de mon gendre
1)^ 2 , et vous prier de venir à notre mariage mardi à midi y à l'Assomption, et surtout le soir de ce même mardi , où nous réunirons nos einiis de part et d'autre, M. de Magnoncour et nous ^ pour dire adieu à Marie, qui partira le lendeixiciij;^ pour ses nouveaux États de Franche-Comté. N'oubliez pas d'allonger votre chaîne jusqu'à la rue d'Anjoa le 27 : vous nous ferez un vrai plaisir, ^ous rappelez* vous mon vœu de ne marier mes filles qu'à des gens bien pensant? J'ai tenu parole au superlatif , et maintenant je n'ai plus qu'à me f>:ron[iener les mains derrière le dos. Âmen.
Ne parlez plus de moi à Madame dans c^ moment. Vous lui remettrez mon désir sous I^s yeux après le départ de la reine des Belges, car j ^ serais désespérée de causer un instant d'ennui à $^ Altesse. La semaine prochaine, elle sera peut è\pe libre de recevoir l'expression de toufc i^ dévouement.
Bonjour, et à mardi 27, le plus beau jont ^ la vie. ®
Croyez à mes sentiments d'amitié.
On m'apporte des loaps, des renards et des marcassins : voilà avec la tapisserie mes passe-temps les plus doux. Je fais un fauteuil rococo, qui a plus d'une aune d'envergure : on y tiendra trois sans se heurter. Vous ne connaissez pas les séductions de la tapisserie. 11 n est rien de plus attachant ni de plus hébétant; cela jette dans une sorte d'ivresse stupide. On devrait employer la tapisserie comme remède contre l'ennui de ces gens qui se tuent pour ne pas mourir. Ensuite, je lis tout Malebranche. Cette lecture m'intéresse beaucoup. Malebranche est plein d'esprit, quand par hasard il perd de vue son hobby horse. On l'a bien pillé en le gâtant; car ce qu'on nous donne comme neuf dans ce genre n'est que du vieux qui avait été oublié. Je déteste les imbéciles , et voilà pourquoi j'aime M. Thiers. — Dans mes loisirs, je lis les annonces de romans nouveaux ; j'y vois beaucoup de noms de femmes. Quelle sottise!
combien elles perdent à se mêler ainsi à vous en toutes choses et à comprendre progrès, chemins de fer, économie politique, civilisation, etc., etc., etc. On les aimait bien plus et bien mieux dans les temps passés, alors qu'on ne pouvait pas les voir sans courir quelque danger. Les femmes doivent
être entourées d*un léger parfum d'esclavage. Ne le trouvez-vous pas? Vous rappelez-vous un certain article de vous sur miss Annette, ce cheval qui court encore? Eh bien I c'était le portrait de madame M. .. <iue vous traciez d'une manière frappante sans vous en douter. Maintenant , adieu, car voici un arpent de lettre. Quand on ne peut parler, on peut du moins penser devant ses amis, et on s'y laisse aller bien volontiers. Je voulais ne vous écrire que trois lignes, et voilà trois pages. Je crois de moins en moins an libre arbitre, et je vois avec plaisir que vous penchez aussi vers la prédestination.
En attendant que nous puissions causer fatalité et volonté, croyez à tous mes bons sentiments pour vous.
Cette Loire que vous avez si bien dépeinte et à laquelle vous trouviez l'air si ennuyé et si maussade cet été, a une autre physionomie l'hiver. Elle gèle et dégèle, puis tout d'un coup elle part et va se promener sur tous les chemins .
Nous apprenons an fond àe nos forêts , par Dot journaux ^ le critel accident qui vient d'arriver au duc de Nemours. Je me rappelle en même temps votre ancienne obligeance pour moi , lorsqu'il |i*a* gissait de quelque message auprès de S. A. R. Madame, Ayez donc encore la bonté de lui dire combien je suis peinée de la souffrance de ce jeune prince, qui vient de se conduire si noblement et si bravement devant tous les canons d'Afrique, et qui mérite si bien tout l'intérêt qu'on lui porte. Assurez Madame que , de loin ou de près , nous ne resterons jamais étrangers de cœur à tout ce qui peut arriver d'heureux ou de malheureux a la famille royale. Mon mari écrit à son ami Lawoestine pour le charger d'un même message; moi je m'adresse à vous et vous prie de me donner des nouvelles du duc de Nemours le plus tôt que vous le pourrez. Je désire aussi avoir la certitude que ma lettre vous est parvenue; car je me figure que vous n'avez jamais reçu une autre lettre que je vous ai écrite l'an dernier, parce que vous ne m'avez pas répondu.
^^ "* .« C"" "^ λ ^ét *» <"""" empêcher S"" . *' „..°'' VO»» " ce q«i est p.»é
NO»»'. le»»*'
sont ravissants; quel véritable portrait voas avez fait de celte Loire qui se promène ici tout près de moi!
Adieu donc; croyez, je vous prie, à tous mes sentiments les plus distingués.
C'est à cent lieues de vous que ma voix vous appelle, pour vous prier, comme à Paris , de vouloir bien remettre à Madame la lettre ci-jointe , voulant lui témoigner moi-même et à Tinstant même toute rhorreur que m'inspire ce nouveau crime, et la part que mon mari et moi prenons à ces terribles émotions éprouvées si souvent par la famille royale. Je vous prie en outre de trouver un moment de loisir pour m' écrire un mot tout de suite, afin de me dire comment est la Reine, comment est Madame. Vous devez être tous malades chaque fois que le Roi sort. Nous qui sommes au loin , nous tremblons en ouvrant ces terribles journaux, devenus bien autrement dramatiques que toute
LETTIES. ^1
eetta liUéntme à éttoCioof. Malgré f otre goât pour b coterie i|iie fooi aimez , je foot dirai encore qa*eile tous porte malheur , et i|iie sa police est bieo mal faite : foilà ce qa^oo dit dam TAllier* Ueureosemeot le Roi a pour loi la Profideoce, qui lui e«t plus efficace que ses mi* Dtsires« Le discours do Boi nous platt eitréme* ment, et d*oo bout à Tautre; vous vo?ez doue que nous ne sommes pas tombés en imbécillité dans notre solitude* Si nous ne sommes pas à Paris ^ c'est ma faute : j'ai continué à souiïrir tout Tété y et c'est seulement depuis que je suis figée que je me porte mieus. Donc bientôt j*aurai le plaisir de vous revoir* Je m'amuse beaucoup ici ; je fais raccommoder nos vieilles tours, et nous y vivons d*une manière sauvage et toute féodale. Ensuite mes passe-temps les plus doux sont de lire les saints Pères , et pour peu que je sois encore longtemps malade , vous verrez paraître sous mon nom des études sur saint Chrysostome, saint Augustin f saint Jérôme I saint Ambroise comparés à Bossuet, Massillon, fiourdaloue et Fénelon; ce goût m'est venu Tan dernier et n'a fait que croître cette année. Mes filles vont bientôt vous tomber sur les bras , et je vous prie de les soigner coomie
toujours et même encore mieux , puisque je n'y serai pas. Je meurs d'impatience de me voir vis-k* vis de mes vieui enfants et de leurs petits qui ont , dit-on , la bêtise de ressembler à leurs pères comme deux gouttes de laid^ au lieu de rappeler leurs jolies mères.
J'espère vous voir très-souvent cet hiver et ce printemps; car j*ai maintenant un chez-moi, et une façon de le rendre fort agréable , ce sera de vous y attirer. Je suis bien aise de vous dire, en attendant, à vous qui êtes un classique enragé, que vous avez fait une faute de français dans votre dernier article sur le cours de M. Saint*Marc Girar* din. Si vous étiez M. Hugo, ce serait bien; mais de votre part c'est impardonnable.
Devine si tu peux , et choisis si Toses.
Adieu donc; en commençant ce billet j'étais toute triste, et je finis tout autrement. La nature est ainsi faite.
Croyez , je vous prie , à tous mes sentiments d'une amitié bien véritable.
LBTTRBS. 359
il H. Cl. P.
Recevez tontes mes félicitations sar la délivrance de madame F^^^. OflBrei-les-lai , je vous prie , et en même temps dites-lui combien je la plains de n'avoir pas on mdle; car, hélas ! la 611e amène le gendre, et le gendre emmène la fille! Je vons écris la bouche pleine de vos excellents bonbons, tout féminins qu'ils soient, vêtus de rose. — Vous m'aviei dit que vous seriez hors de Paris jeudi , et c'est pour cela que je ne vous ai pas rendu compte de vos notes à vous, c^est-à-dire des écrits de votre jeune beau-frère. M. Dosages les a acceptés et les lira. M. Desages est un véritable dragon, gardien austère de l'antre diplomatique. Il n*a pas , dans ce moment, la place physique pour prendre un surnuméraire auprès de lui ; mais il aime beaucoup la distinction et sera charmé d'être utile à M. Thouvenel, s'il lui est possible de l'aider. Je n'ai pas trop su lui dire ce que vous vouliez pour votre beau-frère : est-ce d'être au ministère? ce qui est impossible dans la direction politique, quant à pré* sent; est*ce d'être attaché amateur à quelque
ambassade? est-ce d'entrer dans le secrétariat de M. Gaizot? Vous me direz tout cela en temps et lieu, la semaine prochaine, et puis, moi, je tous dirai d'aller ensuite chez M. Dosages et de faire recommander M . Thouvenel par madame Adélaïde, qui est tout à fait bonne et gracieuse pour lui. — Quand je vous verrai , je prendrai la liberté de vous tracer votre plan de conduite , afin que vous ne perdiez pas votre temps.
Vous êtes très-aimable d'avoir trouvé celui de lire mes notes sur deux de mes Pères, très-différents l'un de l'autre. Votre billet pourrait me servir de préface, si jamais j'osais vous citer. Oui, en effet, j'ai un plan, et j'aurais dû vous donner les notes de l'introduction avant les notices qui ne viendront qu'à l'appui de mon idée. '
Chaque Père a une idée principale et une passion dominante. Les uns ont été faibles , les autres irréprochables du côté matériel; mais tous ont contribué, dans leurs genraa divers, à l'établissement de la religion catholique : voilà qui est certain. Tous ont été les chefs et les maîtres des villes où ils siégeaient , parce qu'ils ont été constamment les soutiens des opprimés , les protecteurs des faibles , et qu'ils donnaient leur fortune
et sacrifiaient leur vie pour ravancement de leur croyance , ce qui les mettait au-dessus des autres hommes; ils ont tué toutes les hérésies aux premiers siècles , et le protestantisme ne s'est établi plus tard que parce que le clergé a marché hors du chemin tracé par les Pères de F Église. Les écrits des Pères se distinguent surtout par leur originalité; ils n'empruntent leurs idées à personne , quoi que vous en disiez , vous autres clas* siques idolâtres. La preuve, c'est que nos modernes écrivains sacrés les ont volés et pillés, et imités dans tout ce qu'ils ont écrit de plus éloquent. La lecture des Pères, que personne ne lit, parce que tous ne sont pas traduits, et que les traductions qui existent sont trop volumineuses, donne à l'âme de la sérénité , remonte l'homme et fait naître en lui la conviction de l'éternité. Je crois que le bonheur ici-bas dépend beaucoup de cette conviction, et qu'on en a besoin pour marcher droit , surtout quand on est faible. — Voilà mes raisons pour chercher à faire connaître aux ennuyés l'esprit et le génie des Pères , qui étaient des gens très-instruits, très- distingués , très-gracieux, trèssinguliers, très-entétés; en un mot, très-extraordinaires. De .gustibus non est dUpxUa/ndum.
36t LETTRES.
Voilà le mien , puisse-t-il obtenir votre encooragement et mériter vos conseils , car vous savez depuis longtemps combien je les apprécie.
En lisant votre charmant article si gai et si sérieux, si vrai et si bien écrit, vos amis enfoncés dans les solitudes de l'hiver, à cent lieues de Paris, se figurent qu'ils reçoivent une lettre de vous, et ils peuvent se permettre de vous en remercier.
Qu'avez-vous fait tout Tété? Monsieur votre beau-frère est-il entré en diplomatie? Voici le» vacances dans les bureaux de la rue des Capucines. Vous m'aviez promis de venir à Paray, mais il arrive toujours de telles catastrophes autour de vous , que je comprends bien que vous restiez au* près de cette royale famille , qui est évidemment protégée du Très- Haut. Quelle horrible nation que la vôtre! Vos pères ont laissé durer la terreur deux ans, et voici maintenant que la génération contemporaine semble destinée à produire une série
L1TT1K& 3tt
périodique d'afisamos; a 2 ; a d» ftm fâ pelient ceit du pregrè» l - Eutio j« mû» ADglake ^ et je vous en sooheile aataoL — Pariootf de la vie unifurme que Toii mène en ratfe ciiœpaf^ne : j*ai passé Tété à chanter II plauty buryirH; le climat même de ce pays se détériore. Je n'ai pas eu ici une seule de mes filles. Uélas ! elles sont restées là-bas pour orner les maisons de leurs maris. J'ai fait peu de musique y car je suis comme Toiseau » qui ne chante guère que pour amuser ses petits. J*ai travaillé aux notices sur les saints Pères, et me suis fort engouée de saint Cyprien. Pour varier mes occupations & la plume» j'ai relu les œuvres de mou beau-père et quelques-uns de ses manuscrits. Avouei, vous qui êtes voltairien dans rime, que M. de Tracy a inventé des ouvrages remarquables et pleins d'originalité en morale, en politique» en philosophie et en législation ! Âvouex que les cordes d*argent valent bien les cordes à boyau t La saine vigueur de soi^ intelligence avait des armoiries, et son esprit était à la hauteur de son origine. Malgré tout cela, penser n'est pas la même chose que sentir.
Ensuite j'ai repeint en entier deux grands tableaux qui pendaient dans notre église. Us font un
bel effet, et notre caré est content de mon faible talent, tout protestant qu'il soit (mon talent). Nous avons eu beaucoup de visites. Mais à présent Tétat de nos chemins favorise notre goût pour la soli« tude. Ceux qui se mettent en route s*y embourbent et ne peuvent arriver jusqu'à nous. Cependant il nous est parvenu hier soir un juge de paix qui , dans son empressement à vouloir me plaire, a renversé sur moi une lampe avec toute Thuile qu'elle contenait; comme j'étais près du feu, j'aurais pu en frire, mais j'ai su me garer, et l'accident n'a eu d'autre résultat que de me rendre grasse momentanément , en attendant que j'engraisse naturellement, comme je le désire.
Nous péchons nos étangs pour vous nourrir à Paris, et nous battons notre blé; mon mari a rentré plus de cinquante mille gerbes. Son faire-valoir est en pleine prospérité , jamais nous ne sommes grêlés, et nous n'avons plus un seul pauvre dans la commune. — Il va y avoir à Moulins réélection de voire candidat , un homme nul et sans esprit » mais il a ici soixante parents électeurs parmi les vitriers, ferblantiers et autres épiciers de nos parages, et c'est quelque chose dans notre ère bourgeoise. Pourquoi donc donnez^^vous de pareils
avancements à un homme qni ne peat vous être bon à rien ? Chacun est*il donc forcé de faire des bêtises en ce monde ?
J'ai vu plusieurs voyageurs venant de Randan émerveillés de ce séjour enchanteur. — Youdrei* vous bien offrir nos sentiments les plus respectueux , de mon mari et de moi, à Madame ; j'espère que Son Altesse se porte bien. — Adieu donc ; vous seriez bien aimable de me dire directement ou par les Débats, d'ici à quinze jours, si vous croyez que sentir soit synonyme de penser.
Adieu.