SUR CHARLES FOUR SEL. XXIII
L'imagination du lecteur est charmée et son cœur est doucement ému. Si ce volume eût été mis sous le patronage du comte de Montalembert, il aurait fait, du moins nous le croyons, rapide fortune en pays catholique et serait aujourd'hui dans toutes les mains; ce qui ne veut pas dire qu'il ait rien de confessionnel, au contraire; il n'exprime que la poésie des âges de croyance; mais il satisfait la foi candide et lui donne un aliment sain et délicat.
Après les tableaux d'or, la fantaisie de notre poète chercha un nouvel emploi. Son fils grandissait. Le père eut l'idée d'un théâtre de famille, d'une comédie enfantine dont il fournirait tous les éléments. La lettre par laquelle il décrit ses préparatifs est à joindre aux délicieux feuilletons dans lesquels Georges Sand, quelques années plus tard, devait raconter une entreprise analogue qui charma si longtemps les soirées de Kohant.
Dès avant Noël, le goût du théâtre m'a pris comme à toi, et grâce à mes soins, à mon activité parfois ingénieuse, à mon désir ardent de me retrouver pour un moment en face de ce monde de l'idéal et de l'illusion, sans secours de personne, ni des lettrés (il n'y en a point ici), ni de l'autorité, ni du sous-préfet, ni du lycée, ni des fonctionnaires, ni des pompiers, ni de la société de secours mutuels, ni des médecins, ni des avocats, ni des huissiers, avoués et grattesous de l'endroit, ni de l'apothicaire, ni des corporations de
NOTICE
métiers (il n'y en a plus), ni de la société de saint Vincent de Paul, ni de l'hôpital, ni des sœurs grises, noires, brunes, ni des frères ignorantins, ni du maire et de ses adjoints, ni du télégraphe électrique, ni des protestants, ni des catholiques, ni des juifs (il n'y en a pas non plus), ni de qui que ce soit enfin, j'ai, — nous avons la joie supérieure, la joie pure et sereine de posséder, oui posséder! un théâtre à Tournon.
Le théâtre est là, il s'agit de le faire marcher. Les acteurs manquent, nous n'en comptons encore que six ou sept. Encore est-ce beaucoup, mais laissons faire le temps. Trois décors complets sont là aussi. On peut déjà jouer. Nous jouerons, car je suis directeur. On ne savait qui choisir, je me suis choisi moi-même, tu sais que cela arrive dans mainte occurrence : mais laissons la politique de côté. Je suis directeur. Les pièces ne sont pas rares, mais le théâtre est fait de sorte qu'il ne se contente pas du répertoire banal ; il lui faut du neuf pour attirer du monde. On m'a nommé Vautetir en chef. Je ferai donc les pièces. Les décors sont brossés également par moi, car qui, dans Tournon, à part les plâtriers, se mêle de tenir un pinceau ? Je suis donc directeur, auteur, décorateur. Ce n'est pas tout.
Pour construire le théâtre, qui est joli et même brillant, il a fallu des fonds. Or, à Tournon, tu trouveras de tout plutôt que des fonds ou des gens qui en veulent fournir pour la délectation des amis ; force donc m'a été, si je ne voulais voir tomber à plat mon entreprise, de me saigner des quatre veines et de faire jaillir la source de toute réussite. Je suis haillcur de fonds. Nul architecte n'aurait compris mes idées, j'ai inspiré le charpentier; aucun charpentier ne travaillant à mon goût, j'ai charpenté, blanchi, collé, menuisé, doré, verni et le reste, j'ai fait tous les m.étiers. Enfin c'est fait. Si tu voyais quel talent j'ai déployé comme lampiste surtout, tu aurais de vrais mouvements de jalousie.