‹ Essais dramatiquesChapitre 7 sur 74 · IV · texte numérisé non relu

IV

pour le cœur. Dix-sept ans de séjour dans les langues étrangères, c'est un bien long exil pour un lettré. Fournel crut bien faire de revenir en France. Il avait quelques épargnes et comptait sur son talent ou sur ses connaissances acquises pour se trouver un gagne-pain dans la littérature ou, à défaut, dans l'enseignement. Mais il oubliait deux choses : c'est qu'il était de col roide et qu'il n'était pas gradué. Il partit.

Après une visite à sa famille et à sa ville natale pendant laquelle vint au monde son premier-né, il risqua sa barque sur les eaux parisiennes. Quelles avances fit-il à la fortune? quelles furent ses tentatives, ses démarches, ses relations pendant ses dixhuit mois de croisière dans la capitale ? Tous les renseignements nous manquent. Seulement les déceptions durent être promptes et nombreuses. Fournel fut, il est vrai, en 1855, commissaire à la section prussienne de l'Exposition universelle, mais dès l'été de 1856 nous le trouvons à Orléans, dans la très-humble position de suppléant du maître d'allemand au collège, c'est-à-dire tombé du haut de ses nuages d'or et garrotté par la nécessité. Une lettre à M. Avizard nous le fait voir à ce moment.

Ah ! si j'étais doué de cet esprit qui guide dans les affaires une foule de gens que l'on méprise parce qu'on les

SUR CHARLES l-OUR\EL. XV

envie; si j'étais intrigant, insinuant, insistant! mon sort ne serait pas le plus mauvais ; du moins je n'aurais pas lieu de regretter la place peu honorée de maître d'allemand dans un lycée. C'est égal, il faut songer à faire quelque chose;

j'y songe

Mieux vaut peut-être aller soit à Berlin, soit ailleurs, donner des leçons de français (c'est un métier où j'ai gagné quelques épargnes), que de faire la classe à 3 fr. 50 par jour! 3 fr. 50! mais c'est le prix d'une leçon d'une heure à Berlin ! Enfin, mon cher, il me reste pour signifier au public mon existence, la plume et la tête. Mon volume de pièces rimées que tu connais, ma petite comédie à laquelle tu reviens dans ta dernière lettre, ne doivent point être considérés comme non avenus. J'ai une foule de choses à écrire

qui n'attendent pour jaillir que le moment opportun

Je ne te parle pas de mes petits talents de doreur

d'images et pourtant il faudra peut-être les mettre en avant. M. Louandre, qui a le verbe décisif à la bibliothèque de la rue Richelieu, me disait en considérant ces vétilles scintillantes que j'avais faites sur vélin : Avec cela il y a de quoi gagner 30 fr. par jour à Paris, mais il faut être bien dirigé. Vous n'êtes pas l'homme qui puisse faire valoir ce travail, trouvez quelqu'un d'habile et vous gagnerez de l'argent. Me vois-tu, cher ami, courant Paris à la recherche d'un homme habile? Le premier que je rencontrerai sera un Curmer ou un Américain ! Mon Dieu, mon cher, toi qui me plais, toi qui es si intelligent, si bon, si fraternel, pourquoi n'es-tu pas en même temps habile pour me sortir de peine? (Orléans, 30 novembre 1856).

Pris dans l'engrenage universitaire, il n'osa pas en sortir. Après les anxiétés de la vie au jour le jour, un traiten^ent fixe lui parut un port. Il ne sollicita donc qu'un déplacement et choisit le lycée

NOTICE

de Tournon-sur-Rhône, parce que Tournon est

à l'embouchure de l'Isère, et que l'Isère baigne

les murailles de TuUins, où demeure l'ami, le seul

ami qui peuple pour lui le grand désert de France.

Sa requête fut écoutée et il courut à son nouveau

poste. Terrible fut la première impression :

Mon cher ami, me voilà depuis hier au soir dans cette affreuse bourgade. J'y suis arrivé seul; ma famille est restée à Orléans... Oh! qu'ai-je fait?... [e ne sais qui me retient de m'en aller sans tambour ni trompette, de me sauver bien loin.

Mais la chaîne était rivée, bien rivée. C'est à Tournon qu'il ramera treize ans et jusqu'à son dernier souffle. Il y retrouvera du reste son équilibre. Quel poids n'est allégé par l'habitude? L'accoutumance ainsi nous rend tout familier; d'ailleurs le sentiment du devoir accompli console de tout. Voyons quelle fut la vie de Fournel dans ces treize années.

En dehors de sa besogne officielle et obligratoire il se crée des occupations à son goût. Evitant une société qui ne lui plaisait guère, se renfermant toujours plus dans le cercle des affections domestiques, il donne une place croissante à l'éducation de son fils unique (sa fille était morte en bas-âge). De longues promenades, la miniature et la pêche alimentaient tour- à-tour sa rêverie. Aux vacances, il faisait tantôt une excursion dans les montagnes

Page 1