SUR CHARLES TOURNEL. XVII
avec l'ami de TuUins, tantôt une pointe sur Paris. Aux heures de loisir, il lui arrivait de s'envoler sur les ailes de l'imagination. Une ravissante lettre du lundi de Pâques 1865, nous le montre ainsi à l'essor; insérons-la tout entière ou à peu près, et qu'on pardonne à l'auteur ses malices et ses boutades, car les rayons de gaité commencent à se faire rares dans son existence rétrécie.
Tu te moqueras de tout, excepté de ton travail. Moi
je vis comme un ver-à-soie dans son cocon, je file doucement. On me reproche de ne pas voir que je suis à Tournon; on se donne des peines pour me le faire sentir; il y a des gens même qui ne peuvent avaler que je ne fasse pas attention à eux. Pourtant je ne marche sur personne, je me détourne, voilà tout. Q.uant à Tournon, est-ce que je suis à Tournon plutôt qu'à Soissons? Voilà sous mon toit en saillie une petite hirondelle à la tête noire, à la queue blanche ; elle glisse dans l'air comme une flèche empennée; elle nage dans le bleu de là-haut, elle rit, elle crie, elle folâtre, elle s'amuse à boire du soleil, à se rouler dans les vagues de l'air frais, elle se baigne dans les voluptés de la vie sans poids ; elle ouvre ses ailes, elle tend les bras, et la voilà qui marche, qui mange, qui court, qui boit, qui vit comme les anges, sans se donner la peine de vivre. Eh bien ! cette petite est-elle à Tournon? Elle a du ciel sur elle, elle a des mouches dans l'air, elle a une petite tourelle en encorbellement où elle fait faction, elle sait des airs égyptiens qui se chantaient déjà du temps de Cléopâtre et qui lui paraissent toujours à la mode ; elle vit de bonheur, de bonheur seulement, sans le moindre mélange de ces mauvaises drogues dont l'homme a besoin pour ne pas se dégoûter
XVm NOTICE
d'être heureux ; elle danse, elle chante, et cela du matin au soir au grand air, au grand air, au grand air ! Est-elle à Tournon? sait-elle que Tournon existe? a-t-elle seulement vu Tournon? Les bons bourgeois, en rehaussant leur cravate, admirent cette hirondelle qui sait si bien le chemin de leur ville, qui y a pris goût et qui y revient ! Moi, s'il faisait seulement toujours beau, je ne me douterais pas non plus que je suis à Tournon. Je me rappelle bien avoir été à Tournon pendant que j'étais à Paris ; à Berlin aussi, je me suis trouvé à Tournon; c'est quand le ciel était maussade, que tout m'assommait, que je m'ennuyais de respirer un air saturé de vulgarité et de brume. Mais que l'azur du ciel se ragaillardisse, que le vent soit gai, que le soleil donne à plein collier, je me trouve tout de suite à mille lieues de Tournon, je suis chez le bon Dieu. En fait d'élément humain, ce n'est pas dans les murs étroits, aux angles aigres des petites maisons des petites villes qu'il s'en trouve jamais. Les petites villes répètent le village avec un grossissement qui est une bouffissure. Une petite ville est une paysanne parvenue; les souliers vernis y remplacent les sabots, mais les pieds ne sont pas lavés. La petite ville est la caricature de la grande ville. Tous les vices de celle-ci s'y retrouvent exagérés par la gaucherie et l'importance des imitateurs impertinents. La petite ville répète les champs par le côté désagréable ; on n'y sent pas le foin, mais le fumier ; on n'y rencontre point ces colonnes de dindons, dont la morgue inofFensive est au moins amusante, mais on y aperçoit les habitants. Quand je cherche, aux lieux où je suis, l'élément humain, je vais au fond d'une gorge sauvage, inaccessible aux regards, et il y en a dans l'Ardèche, je m'enterre dans l'herbe et l'ombre, je me figure être Robinson dans son île et je me mets alors face à face avec moi, soit pour rire, soit pour soupirer. Au sortir de ces colloques, si je n'ai rien gagné, je n'ai rien perdu, je n'ai d'ailleurs pas souvent