ACTE I , SCÈNE I
verrai plus! Et les arbres que nous avons plantes, comment pourrons-nous vivre, si nous n'avons plus leurs fruits !
GENEVIÈVE
Mon enfant, partout les productions de la terre nous nourriront. La nature, image de la Divinité, est partout amie de l'homme.
l'enfant.
Pourquoi donc , ma mère , s'il est ainsi , sommesnous toujours restés dans le même lieu ? Je croyais qu'on ne pouvait vivre qu'ici.
GENEVIÈVE
J'avais promis de n'en pas sortir avant dix ans accomplis j aujourd'hui le terme expire.
l'enfant.
Ne m'as-lu pas dit qu'aujourd'hui aussi j'avais dix ans?
geKeviève.
Oui, mon enfant, l'enfant de la douleur, toi qui et ne'e avec elle ; mon exil a commence' quand tu reçus le jour.
l'enfant.
Je t'ai donc porté malheur, ma mère? Âhi prends garde de m'emmener avec toi. Ne t'ai-je pas entendu dire une fois , quand tu me croyais endormie et que j'écoutais ta prière, que ton époux, que mon père ne voulait pas de moi ? Serait-il possible qu'un enfant fût coupable sans le savoir ? Si cela était ainsi, il faudrait
l'abandonner, il faudrait
Hij. GENEVIEVE DE BUAiiAlNT.
GENEVIÈVE
Ah! finis , ma fille , lu me déchires le cœur. Depuis dis. ans je n*ai vécu que pour toi ; j'ai bravé toutes ]es souffrances pour te conserver le jour, et tu me parles de l'abandonner î Cher enfant , toi qui m'as consolée sans connaître mes peines ; loi dont le regard me disait mille fois plus que les plus éloquentes paroles , comment pourrais-je me séparer de toi! Nous aî- 3ons ensemble, après dix ans, cherchersur la terre nos amis et nos ennemis. Hélas î qui peut savoir quel choix la mort aura fait parmi eux?
l'enfant.
Je n'ai jamais vu que toi , ma mère ; mais dans les histoires que tu m'as racontées, tu me parlais souvent de la perfidie et de la méchanceté des hommes. Dismoi donc , avais-tu éprouvé dans le monde rien de semblable ?
GENEVIÈVE
Ma fille... (à part. ) ( Ah î je bénis le ciel de n'avoir jamais accusé son père en sa présence. ) Si quelqu'un m'a fait souffrir , cher enfant, c'était un être que j'aimais.
l'enfant.
Tu l'aimais, et il a pu l'affliger, ma mère! à quoi donc distinguerai-je , dans le monde , les bons des méchans ? Si l'on peut aimer un méchant, comment le fuir? Est-ce qu'un être cruel a jamais eu des yeux aussi doux que les tiens ? Si cela était ainsi , comment pourrais-je m'en défier ?