I.A CRISE AGRICOLE
2“ Le rendement des terres à céréales a, en moyenne, augmenté d’un huitième.
3“ L’élevage et l’engraissement de la race bovine ont fait de grands progrès; le nombre des têtes a augmenté par exploitation. La puissance de travail, le rendement en viande et en lait sont plus considérables; mêmes progrès pour la race chevaline; le nombre des moutons a diminué, mais le rendement en viande et en laine s’est amélioré. Recul pour les porcs, mais progrès notable sur la volaille, qui est devenue une affaire importante pour les exploitations rurales.
4° La betterave a doublé son territoire et sa production. Les cultures fruitières, surtout les pommiers, ont augmenté; l’oliv’ier maintient sa situation. l,a vigne lutte avec peine, mais lutte avec énergie contre le phylloxéra. Progrès du houblon, des cultures florales et maraîchères ; temps d arrêt pour les textiles et les plantes oléagineuses.
5" Des progrès notables ont été introduits dans l’industrie forestière.
6° Il y a eu un arrêt marqué pour les sucreries, les huileries, les féculeries, les brasseries, les tanneries, les distilleries, les magnaneries, depuis 1870, mais les fromageries et la minoterie ont pris, depuis 1861, un grand développement.
7" Le matériel agricole a reçu des améliorations considérables; au surplus, les personnes qui ont visité l’exposition de 1878 savent que cette amélioration a été le plus grand fait constaté par l’exposition; pressoirs à vin et à cidre, chemins de fer mobiles, locomobiles, charrues à vapeur, semoirs, herses, machines à faucher, à moissonner, à battre.
8“ Les salaires ont haussé de 40®/o en moyenne, mais l’emploi des machines a cependant permis à la culture d’opérer dans de bonnes conditions.
9° Les frais de transport et les débouchés se sont améliorés.
470 ESSATS ÉCONOMIQUES
10** Itn revanche, il y a eu a^<>Tavation des impôts par l'abus des centimes additionnels.
Il® Les prix des terres ont baissé pour les vionobles, les terres à mûriers et à garance et quelques terres à céréales; il y a eu hausse pour les prairies, les bois et les vignobles non phylloxérés.
Ce n’est certainement pas là le tableau d’une agriculture ruinée, mang-eant ses terres et son capital. En persévérant dans cette voie de progrès, elle n’ar- ; livrera sans doute pas à empêcher l’importation des
, blés et des viandes d’Amérique ou de Russie, mais
I elle sera en état de livrer sa production sans perte
au même prix que ses concurrents. Ce sera là un grand point d’acquis, également heureux et profitable pour elle-même et pour le consommateur européen, certain de pouvoir se procurer les subsistances à î des prix réduits et constants.
.. Mais pour que l’agriculture européenne réalise
l’espoir que nous fondons sur elle, il faut que deux éléments s’unissent d’une manière toujours plus étroite ; dans leurs efforts pour le progrès: l’initiative indi-
r viduelle et l’action collective. A quoi serviraient les
f meilleures lois et les facilités les plus grandes de
= crédit, si l’agriculteur ne sait pas les utiliser ou en
abuse déplorablement ? A quoi serviraient, d’un autre côté, tout le bon vouloir et toute l’intelligence du cultivateur, s’il trouve dans les institutions des obstacles insurmontables? Mettre l’instruction abondamment à la portée des campagnards est une nécessité.
mais il faut aussi qu’ils sachent la rechercher et l’apprécier. Créer des moyens d’encouragement est bien, mais ce sera en grande partie peine perdue si le stimulant intérieur fait défaut. Ce ne sont pas les occasions d’être prévoyant qui manquent à l’agriculteur, c’est plutôt le sentiment de la prévoyance. L’état ou les associations peuvent bien fonder ou encourager les œuvres qu’on envisage comme nécessaires pour diminuer la crise agricole, des établissements de crédit, des stations d’essai, de bonnes écoles, des caisses d’assuranees, etc. ; mais ils ne peuvent inculquer de force aux paysans ni le goût de l’épargne, ni celui de l’instruction, ni l’esprit d’ordre et de travail. D’un autre côté, ces qualités peuvent manquer d’emploi, faute d’être suffisamment stimulées du dehors. Une action commune permettra seule d’aboutir au résultat désiré.
De l’excès du mal est souvent sorti le bien. La gravité même des fautes commises détermine chez l’homme dont le fond est resté honnête une crise salutaire; un effort soutenu peut transformer l’être le plus dégradé en un modèle de vertu. Ainsi, de la crise agricole peut résulter un bienfait durable pour notre vieille Europe. Si les gouvernements et les peuples arrivent à comprendre que l’agriculture est, en définitive, le fondement le plus solide de l’édifice social, qu’on ne saurait la délaisser et lui
nuire sans porter le coup le plus sensible à la prospérité générale; si, d’un autre côté, les agriculteurs
comprennent qu’ils n’ont pas non plus rempli tous leurs devoirs vis-à-vis d’eux-mêmes et de leurs semblables, qu’ils ont de graves fautes à se reprocher, qu’ils doivent secouer leur apathie et s’efforcer de regagner le temps perdu, la crise actuelle aura eu sa très grande utilité, et elle ne tardera pas à être surmontée.
L’EXPOSITION DE TURIN
Plusieurs mobiles m’ont conduit à Turin; j’avais reçu, de la commission centrale de l’exposition de Zurich, l’agréable mission de porter à nos bons voisins et amis, qui sont venus si nombreux nous voir l’année dernière, nos meilleurs vœux pour la réussite de leur entreprise nationale; j’étais curieux d’établir des comparaisons entre leur exposition et la nôtre; je désirais surtout étudier les progrès de l’industrie dans ce pays qui fait de si grands efforts pour la développer.
Ma tâche a été rendue singulièrement facile et attrayante par l’exquise courtoisie du comité exécutif turinais. Son président est M. le commandeur Villa, député, ancien ministre de l’intérieur et de la justice, figure sympathique s’il en fut, esprit distingué et profond, une ancienne connaissance que je retrouve avec plaisir; M. Villa a fait partie des conférences internationales qui ont eu lieu à Berne en 1878 et 1881 pour l’unification du droit des transports par
chemins de ter; c’est de là que datent nos bonnes relations.
Le vice-président du comité est notre consulgénéral suisse, M. le commandeur Ulrich Geisser, une des puissances financières de l’Italie. Son nom est attaché à toutes les grandes entreprises industrielles, commerciales et ferrugineuses de l’Italie contemporaine. Il peut dire des labeurs gigantesques qui ont amené la rénovation de ce beau pa}'s devenu sa seconde patrie: quorum pars magna fui; mais il n en est pas moins resté un Suisse de vieille roche, dont j’ai pu apprécier l’inépuisable complaisance et la gracieuse hospitalité.
Je dois aussi des remerciements tout particuliers à M. le commandeur Ajello, l’un des principaux promoteurs et organisateurs de l’exposition, et qui, avec une obligeance dont je suis honteux d’avoir abusé, a consacré plusieurs jours à m’en faire voir tous les détails, qu’il connaît mieux c[ue personne. Avec un tel guide, et à défaut du catalogue général qui n’était pas encore imprimé (nous étions seulement au milieu de mai), je pouvais faire ample moisson de renseignements précieux. J’ai profité de ma bonne fortune autant que possible.
En consignant ici le résultat de mes observations, mon but est, non seulement de signaler à l’attention des nombreux lecteurs de cette Revue une manifestation importante de la vie d’un grand peuple voisin, mais aussi de témoigner de ma profonde sympathie pour cette œuvre. Qu’on ne s’attende pas
L’EXPOSITION DE TURIN
toutefois à ne rencontrer sous ma plume que des
formules admiratives: c’est avec l’œil d’un critique
que j’ai parcouru l’exposition de Turin, mais d’un critique ami, qui n’a d’ailleurs pas besoin d’être indulgent, car l’indulgence n’est due qu’aux faibles, et qui pense qu’on lui saura gré, de l’autre côté des Alpes comme de celui-ci, de rendre ses impressions avec une entière fidélité et franchise.
En 1881, Milan abritait dans son magnifique Giardino pubhlico une vaste exposition nationale qui a parfaitement réussi: elle comptait plus de sept mille exposants. Les Italiens étaient venus de toutes parts contempler avec orgueil les produits de leur jeune industrie, dont les fabriques aux longues cheminées coupent maintenant partout les paysages de la haute Italie. Ce que la capitale de la Lombardie avait tenté avec un tel succès, la capitale du Piémont, province vouée depuis plus longtemps à l’industrie, devait le réussir mieux encore. En 1882, au banquet officiel donné par la ville de Milan à l’occasion des fêtes d’inauguration du Gothard, le comte Ferraris, syndic de Turin (remplacé dès lors par le comte Sambuy), annonçait la décision prise par cette ville d’avoir aussi son exposition nationale et invitait toutes les parties de l’Italie à s’y faire représenter. A l’exposition de Milan, les provinces méridionales, prévenues tardivement, avaient fait presque com-
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plètement défaut. C’était une des raisons qui avaient engagé Turin à faire une exposition à si courte distance de l’autre.
L’appel a été entendu. Le nombre des exposants est plus du double qu’à Milan Pour recevoir tous ses hôtes, exposants et visiteurs, Turin a fait largement les choses. Ses rues régulières ont été repeintes et embellies; une grande animation y règne, contraste agréable avec leur aspect en temps ordinaire: car, c’est la plainte générale des Turinais, l’ouverture du Gothard a porté à leur ville un coup sensible, plus .sensible encore que la décapitalisation, ce sacrifice qu’il a fallu faire à l’unité italienne. Par quels moyens rendre à la cité ce qu’elle a perdu? Question que chacun se pose. L’exposition ne durera pas toujours, et le mont Cenis n’amène plus beaucoup de voyageurs.
Je demande ce qu’on pense de la ligne du Simplon. On me répond que son influence pour Turin ne serait pas très appréciable, et qu’une ligne longeant le pied des Alpes pour se souder au Gothard aurait autant d’avantages. Le Mont Blanc n’a guère de sympathies, on paraît ne pas y croire. Quant au grand Saint- Bernard, on n’en pariait pas encore. Quoi qu’il en soit, Turin a une vitalité très grande, et de même qu’après le transfert de la capitale cette ville a su se relever d’une décadence momentanée et reprendre un nouvel essor, de même elle trouvera, dans son initiative intelligente et énergique, les moyens de parer à la concurrence du Gothard.