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L-EXPOSITION DE TURIN

L’exposition est située à l’extrémité du corso A'alentino, entre le château de ce nom, le corso Dante et le Pô. On n’a pu, comme à Milan, profiter des beaux ombrages du parc, en sorte que les bâtiments, galeries, pavillons, grillent au grand soleil. Un service de tramways très bien organisé conduit jusque dans l’intérieur de l’exposition.

L’entrée principale, au bout du corso Massimo d’Azeglio, se compose de portiques style renaissance composite fianqués de deux tours au sommet desquelles flotte le drapeau tricolore. Elle produit un bon effet, bien que son style correct soit un peu froid. C’est du reste l’impression que font naître la plupart des bâtiments: fort bien dessinés par un architecte de grand talent, M. Riccio, ils ont un peu trop l’air d’avoir été bâtis à demeure, ce qui fait disparate avec le caractère même d’une exposition. Pour user avec avantage du style monumental, il faudrait d’ailleurs de l’espace et des lignes perspectives qui font ici presque totalement défaut. Les bâtiments ont dû être placés très près les uns des autres afin de pouvoir abriter tous les exposants. Il en résulte qu’il y a peu de ces jolis ensembles qu’on saisit d’un coup d’œil, comme c’était le cas à Zurich. Une chose m’a particulièrement frappé: la rue dans laquelle circulent les tramways à l’intérieur même de l’exposition, et qui est assez large pour permettre une vue d’ensemble, se trouve bordée dans presque toute sa longueur, qui dépasse cinq cents mètres, par de longs bâtiments à peu près sans lignes archi-

tecturales et sans ornementation, percés de fenêtres et de portes comme les hangars ou les ateliers qu’on voit aux abords des gares de chemin de fer. N’aurait-on pu éviter cette ligne uniforme et placer de ce côté quelques-unes des façades que présente, du côté opposé, la galerie des manufactures et du travail? Lune des façades de ce bâtiment, fort belle et surmontée d’une coupole, se présente aux veux dès qu on a franchi l’entrée principale; elle est d’un gland effet, tandis que les autres, tournées du côté du Pô, sont masquées plus ou moins par d’autres constructions et des plantations, en sorte qu’on ne

peut en embrasser l’ensemble, ce qui est réellement fâcheux.

Du reste, je relève beaucoup de détails charmants dans les diverses constructions qui se pressent autour de la galerie du travail. Le style régulier qui cadre si bien avec la ville de Turin y domine, nous l’avons dit, mais on y trouve aussi d’heureux mélanges d’autres styles qui mettent une note vive et gaie dans la masse correcte des grands bâtiments. Un chef-d’œuvre à tous égards, c’est le château moyen

<ige (Castello medioevale; dont je parlerai tout à l’heure.

Pai mi les constructions, il y a, cela va sans dire, abondance de restaurants. Aucun, toutefois, n’est aussi grand que le restaurant principal de l’exposition de Zurich. Il s’en faut de beaucoup. Je retrouve, parmi les plus grands, le restaurant de la Suisse romande qui figurait à Zurich près de l’exposition

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d’agriculture. Non seulement le bâtiment est le même, mais aussi le restaurateur et une partie du personnel. M. Sottaz me dit qu’il dirige cinq établissements dans l’exposition.

Tous ces restaurants sont bons et pas chers. On y boit naturellement d’excellents vins d’Italie, surtout du Piémont. Mais les ombrages font passablement défaut. Autant qu’il m’en souvient, on n’en trouve guère qu’au restaurant de l’Europe.

Les divertissements de toute sorte sont nombreux.

Pour ne parler que de ceux offerts par l’exposition, j’indiquerai les magnifiques concerts donnés par une centaine de professori sous la direction de Faccio, le célèbre chef d’orchestre de la Scala: ils ont lieu dans une vaste salle circulaire construite ad hoc au centre de la galerie des manufactures et du travail.

Quand j’étais à Turin, l’exposition d’électricité n’était pas ouverte, mais on annonçait des soirées féeriques dès qu’il serait possible d’emplo3’er la lumière électrique.

Quelques données statistiques pour terminer cet aperçu général. La superficie totale de l’enceinte est de 340 000 mètres carrés, dont plus des deux tiers sont couverts de constructions. Il a été souscrit à fonds perdu 1 564 000 francs, sur lesquels le gouvernement a donné un million et la ville de Turin 500 000 francs; en outre, on a émis pour environ deux millions et demi d’actions. Au 30 avril, le compte de constructions s’élevait à 2 477 366 fr. 77 c.

J’ignore s’il était complet. Du 26 avril au 7 juin.

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ticles manufacturés. Les capitalistes ont vu qu’ils pouvaient trouver dans l’industrie un filon très riche à exploiter, et le patriotisme aidant, des efforts considérables ont eu lieu, dont le résultat a été de couvrir d’usines le sol de la haute Italie. D’un autre côté, la révision du tarif douanier a entouré le pa}’s d’une muraille de droits protecteurs à l’abri desquels de nombreux industriels, en particulier des Suisses, se sont empressés de tenter la fortune. Les salaires d’ouvriers sont minimes, les bras inoccupés abondent, et le nombre des heures de travail n’est pas limité par des dispositions législatives sur les fabriques. Tout autant d’avantages qu’on fait sonner bien haut, ici comme ailleurs, et dont j’étais curieux de faire l’étude d’un peu plus près.

Je le dis sans ambages, si l’on prend comme point de comparaison l’ancien état de choses, des progrès remarquables ont été accomplis, surtout dans le champ des industries textiles. L’Italie produit des tissus de soie, de laine et de coton, non point sans doute autant que sa consommation l’exige, mais assez pour faire une concurrence sensible à l’industrie étrangère. Reste à savoir si cette concurrence repose sur une base solide et si elle pourra être maintenue à la longue. Pour mon compte, j’ai de sérieux doutes à ce sujet et je m'en expliquerai plus loin.

Nous entrons par la belle façade surmontée d’une coupole, dont j’ai déjà parlé, dans la galerie de l’industrie manufacturière. Tout d’abord, voici la

il y a eu une recette d’entrées de 493 806 francs, y compris 146 330 francs d’abonnements, ce qui représente environ 350 000 visiteurs, nombre qui, divisé par quarante-trois jours, donne à peu près 8500 visiteurs par jour*.

Ce qui m’intéresse avant tout, ce sont les progrès de l’industrie. Les Italiens en sont très fiers, non sans raison. Le temps n’est jias éloigné où leur pays ne produisait que fort peu d’articles manufacturés. Le peuple, très sobre, vivait assez chétivement, ses besoins étant modestes. N’avait-il pas son grand soleil, un air pur et un sol admirablement fertile? que lui fallait-il de plus? Mais depuis que l’unité nationale a été constituée et consolidée, le regard de ses hommes d’état s’est tourné vers les questions économiques. D’immenses travaux statistiques ont été faits sur les richesses naturelles du pays. On a reconnu que l’agriculture était loin de rendre tout ce qu’elle pouvait produire. En même temps on a constaté que l’Italie était tributaire à peu près exclusivement de l’étranger pour les ar-

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splendide division de la verrerie et de la céramique. C’est une des gloires de l’exposition italienne. L’œil va d’enchantements en enchantements. Les lustres, les cristaux, les glaces projettent partout de féeriques rayons. D’immenses étalages de poteries artistiques aux formes capricieuses, aux couleurs variées retiennent et charment le visiteur. Sans doute, tout n’est pas d’un goût également épuré: il y a bien des fantaisies d’imagination qui touchent à l’égarement, mais l’ensemble est superbe. On se sent tout d’abord dans un pays d’artistes que leurs dons naturels stim.ulent à produire sans efforts. C’est une exubérance de conceptions qu’un enseignement professionnel plus rigide contribuerait à châtier heureusement. Les ressources de la technique ne sont pas non plus suffisamment utilisées. Un exposant me disait: Si nous avions vos procédés et vos ouvriers, nous vous serions bien supérieurs encore.

L’œil plein d’éblouissements, nous passons dans la division des textiles. Ici tout est un peu pêlemêle. Les draps, les étoffes de soie pour ameublements, les lilés de coton, de lin et de chanvre, les toiles de toutes sortes alternent sans méthode apparente. On me dit que la plupart des fabriques de draps de Bielle, centre de l’industrie lainière, manquent à l’appel. Je vois de belles étoffes, mais il me semble que sous le rapport du tini et du choix des nuances, elles ne rivalisent pas avec les draps classiques que les peuples du nord préfèrent; c’est peut-être affaire de goût national. Je constate la

même chose dans les soieries pour ameublements: on y admire de magnifiques dessins dont les couleurs manquent cependant de ce fondu que recherchent nos yeux habitués à des teintes plus douces. Les soieries pour robes ne luttent certainement pas avec celles de Zurich et de Crefeld; l’art de la teinturerie est encore en retard. Quant aux cotonnades, les numéros grossiers sont à peu près seuls représentés, et les vitrines les plus remarquables portent des noms d’origine suisse.

Il y a des ameublements d’une beauté et d’une richesse sans égales, mais ce n’est pas non plus à notre goût septentrional. Un de mes amis, qui a fait des observations nombreuses et approfondies sur la conformation de l’œil chez les divers peuples, explique cette différence de goût par une raison physiologique. La lumière vive du midi affecte la rétine d’une manière qui empêche l’œil de saisir et de noter exactement les nuances. Il en est, dit-il, des couleurs comme des sons: la mélodie est un art italien, l’harmonie est une science allemande.

Cette transition me conduit tout naturellement à la division des instruments de musique qui fait suite à celle des meubles. Beaucoup d’objets exposés, bons, médiocres et mauvais; c’est, à mon avis, une partie peu brillante; d’ailleurs l’absence absolue de décoration de cette galerie frappe après les magniticences qu’on vient de traverser.

Nous entrons dans la grande galerie du travail dont l’aspect est des plus mouvementés. Le milieu

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est occupé principalement par les machines. Il en est peu ou point d’origine vraiment italienne. Le catalogue spécial le dit avec une franchise à laquelle je rends hommage. Voici, par exemple, une filature de coton dont les machines proviennent d’une maison anglaise. Voici des moteurs et des machines qui portent les noms d’Escher Wyss, de Sulzer, de Konig et Bauer, etc. Il est évident que le génie italien n’a pas encore abordé cette voie.

Pour donner le plus d’animation possible à cette division et offrir aux visiteurs un tableau de l’activité industrielle qui règne aujourd’hui dans le pays, on a introduit dans la galerie du travail de véritables ateliers, composés d’un personnel souvent nombreux. Ainsi, une dizaine de bijoutiers, vêtus de blouses uniformes, font des ouvrages en filigrane derrière un long vitrage; une fleuriste étale une collection de jolies ouvrières dont la plus âgée n’a pas vingt ans. On voit fabriquer des pipes, du savon, des cigarettes de la régie au moyen d’une machine ingénieuse, du chocolat, des ouvi'ages en paille tissée h la machine, etc., etc. C’est en même temps un bazar où l’on peut acheter toute espèce d’objets: enveloppes et papiers à lettres, verroterie, portemonnaie, gants, bonbons, cannes et parapluies. Il est certain que l’exhibition n’est pas complète, et je me demande quelle est la règle qui a présidé au choix des industries que je viens d’énumérer. Au bout de cette galerie se trouve une verrerie (Candiani et de Venise) dans laquelle cinq ou six maîtres

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manient la canne avec adresse, cueillent, soufflent \

et torcinent le verre fondu, et fabriquent, sous vos yeux, en parties brisées, de petits vases fort gentils.

Les chaudières qui font marcher les machines sont à l’extrémité de la galerie, dans un bâtiment spécial.

Comme je l’ai dit, l’exposition d’électricité (elle est internationale) n’est pas encore ouverte lors de ma visite. J’ai été cependant admis à la parcourir.

Les principales maisons d’Europe, entre autres de Suisse, exposent.

Un autre groupe de bâtiments placés dans le voisinage de la galerie du travail, derrière une magnifique pièce d’eau du milieu de laquelle s’élève un jet immense, renferme les industries extractives et chimiques, très richement représentées. Il me paraît que les Italiens ont plus d’aptitudes pour ces branches que pour la mécanique. L’industrie des cuirs occupe une place importante: elle doit être prospère dans ce pays, et je ne conçois pas qu’elle ait besoin des droits protecteurs qu’on vient encore de lui accorder.

Revenant en arrière, je me rends, près de l’entrée principale, au bâtiment qui renferme les objets d’ornementation pour les habitations privées. Ici l’on voit surtout de nombreuses terres cuites destinées à décorer les jardins, les vestibules, les fontaines et les pièces d’eau, etc. A côté d’inspirations charmantes, fort bien exécutées, s’en rencontrent d’autres qui sont sur la pente fâcheuse que je signalais tout à l’heure en parlant de la céramique: ce sont les

écarts d’une imagination qui n’est pas contenue par de sages règles, parfois même des fautes grossières contre le goût et le bon sens.

Je ne dois pas oublier non plus le pavillon fort élégant de l’orlèvrerie et de la bijouterie (oreficeria) adossé au bâtiment des beaux-arts. Il y a là des œuvres admirables, coupes, surtouts de table, candélabres, destinés à des maisons somptueuses. C’est une des parties les plus remarquables de l’exposition, tout à lait digne de la patrie de Benvenuto Cellini.

Les beaux-arts occupent un vaste bâtiment ayant une longueur de 200 mètres et qui renferme dans une série de salons très bien aménagés (une quarantaine) plus de 2000 toiles. Une annexe, en forme de galerie demi-circulaire, contient environ 600 œuvres de sculpture. L’architecture expose, dans deux galeries, près de 500 projets, dessins et photographies.

J’ai entendu beaucoup de Turinais déplorer la pauvreté de l’exposition des beaux-arts, d’autant plus frappante qu’il y a plus d’œuvres exposées. Cela tient, dit-on, à la trop grande fréquence des salons. Chacun s’accorde à dire que l’exposition nationale des beaux-arts, qui a eu lieu à Turin en 1880, était bien supérieure à celle-ci. Sans adopter en tous points les appréciations sévères que je mentionne ici, je dois dire qu’en effet j’ai vu peu de toiles véritablement au-dessus d’une moyenne

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très bourgeoise. On vise à l’effet par des procédés bruyants. Le désastre de Casamicciola, par exemple, a inspiré bon nombre de compositions qui dénotent un sentimentalisme à mon avis malsain pour l’art. Le beau féminin est complètement absent. Je ne trouve pas même dans beaucoup d’œuvres la science du dessin et de la couleur qui, à défaut de composition heureuse, fait encore le mérite de l’école française, par exemple. Sous le rapport du dessin, l’infériorité tient au défaut que j’ai mis déjà plus d’une fois en relief: une très grande, trop grande facilité naturelle qui fait qu’on se dispense d’études sérieuses. Sous le rapport de la couleur, mon ami le physiologiste renouvellerait ici sa théorie sur la conformation de l’œil.

Si l’exposition de peinture est médiocre, celle de sculpture me paraît l’être encore davantage. La statuaire italienne est évidemment dans une voie fausse : elle poursuit le joli, le mignon, le mignardé. Elle met l’art dans le procédé: elle excelle à imiter la dentelle, les mailles d’un tricot, la couleur pour ainsi dire d’un vêtement. Le détail est soigné avec une perfection désolante, mais la conception générale est mesquine. Il y a là une déviation du sens artistique qui répond sans doute à un engouement momentané. A diverses reprises l’écrivain distingué qui lait la chronique littéraire italienne dans la Revue suisse, a cité de petites historiettes, bluettes et nouvellettes traduites de littérateurs en vogue. C’est très lin, mais beaucoup trop recherché. Ce genre a fait irruption

dans les beaux-arts. Il peut plaire en littérature, à la condition qu’il ne se généralise pas: il ne vaut absolument rien pour la statuaire.

L’architecture a de bonnes choses. Nécessairement les projets d’églises y sont en grand nombre. Je n’ai pu examiner cette partie qu’en courant.

De l’architecture au génie civil il n’y a qu’un pas. Voici l’exposition du ministère des travaux publics. Elle est bien organisée et intéressante. Beaucoup de plans, dessins et reliefs, entre autres des modèles de viaducs exécutés. Plusieurs sont lemaïquables comme travaux en pierre, mais les constructions en fer ne sortent pas d’un type élémentaire: c’est toujours le pont droit. Les admirables constructions de ponts de fer en arc que nous avons en Suisse, par exemple au Kirchenfeld h Berne, au Schwat zwasser, sur la route de Schwarzenbourg, et au Javroz, près de Charmey, sont encore inconnues en Italie. Sans doute, les constructeurs italiens ne sont pas au courant des nouvelles méthodes de calcul enseignées avec succès à Zurich par Culmann et son successeur M. Rieter. On en tiou\eiait au besoin la preuve dans le projet exposé d un pont qui devrait relier Messine au continent. Ce projet, qui doit frapper l’imagination et flatter 1 esprit de ceux qui veulent que leur nation fasse grand, est malheureusement inexécutable. La profondeui du détroit de Messine ne permet pas des fondations pneumatiques. 11 faudrait, pour fonder les piles, jetei des millions de mètres cubes de matériaux

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dans la mer. Autant vaudrait presque construire une chaussée en plein détroit. L’auteur de ce projet ne présente d’ailleurs, que je sache, aucune étude technique à l’appui du dessin fantaisiste qu’il a exposé. Rien n’est plus facile que de tirer des lignes sur une feuille de papier et de dire: voilà des travées d’une portée de mille mètres. Nous sommes dans un siècle où l’impossible n’étonne plus , et pourtant tout n’est pas techniquement possible. C’est du moins ce que m’assurent trois ingénieurs des plus compétents, en compagnie desquels je parcours cette partie de l’exposition.

Dans le voisinage se trouve la galerie destinée à l’enseignement. Un Suisse est toujours porté à considérer avec attention cette partie si importante et souvent si négligée des expositions. Je ne puis pas dire que j’aie été émerveillé de ce que j’ai vu à Turin. L’Italie est certainement en état de se présenter mieux qu’elle ne l’a fait sous le rapport pédagogique. D’abord, l’exposition de la Didattica m’a paru manquer de S3'stème. On a plutôt en face de soi des expositions individuelles ou d’instituts qu’une exposition nationale. Si l’on veut se rendre compte, par exemple, des méthodes et du matériel employés pour l’enseignement primaire, il faut le chercher patiemment dans les diverses parties du bâtiment. Le génie pédagogique d’un peuple se révèle surtout dans l’enseignement des branches tout à fait élémentaires. On a le sentiment que les Italiens cherchent à faire progresser leurs méthodes,

mais leurs pédagogues, au lieu de viser à la simplicité , suivant le précepte de Pestalozzi : aller du connu à l’inconnu, tombent dans l’ingéniosité la plus contraire à ce précepte. J’examine les méthodes de lecture, et je vois des systèmes si compliqués que, pour pouvoir en profiter, l’élève doit nécessairement avoir appris à lire au préalable. C’est le cas entre autres d’un énorme piano aux nombreuses touches qui, lorsqu’on les presse, font surgir au-dessus de l’instrument des lettres majuscules ou minuscules formant des mots. Si c’est l’élève qui doit jouer de cette machine étrange, il faut qu’il soit très instruit et habile; si c’est au contraire le maître, je ne vois guère l’utilité de la méthode, qui n’a pas même le mérite d’amuser longtemps l’élève.

Ce «trop d’ingéniosité» se rencontre souvent. Je sais bien que les entants italiens ont une intelligence très vive qui leur permet de faire des progrès beaucoup plus rapides que ceux qu’on obtient des nôtres. Mais pourquoi compliquer les choses les plus simples? Ne vaudrait-il pas mieux habituer l’esprit des entants à voir juste du premier coup et le soumettre à une discipline tortifiante, sans raideur mais sans fioritures? Le doux nonchaloir qui caractérise le peuple italien et qui fait sa grâce doit être complété par la rectitude d’esprit et le bon sens. C’est à cela que doit viser la pédagogie italienne, et elle ne pourra que gagner â redevenir simple et naturelle.

Le matériel scolaire laisse encore à désirer. Il y a des tables et des bancs tout â fait rationnels; il

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y en a d’autres à système beaucoup plus compliqué et dont l’usage ne doit guère être favorable au maintien de la discipline dans des classes nombreuses. Les manuels, tableaux et cartes ne sont pas toujours imprimés d’une manière assez correcte. La librairie scolaire et enfantine est considérablement représentée. Je suis certain qu’en feuilletant ces milliers de volumes, la plupart enfermés dans des vitrines, on y trouverait des choses excellentes, mais elles ne valent guère par l'extérieur. L’art de la reliure est encore bien en arrière en Italie. Dans un pays de goût comme celui-là, c'est étonnant qu’on ne donne pas plus d’importance à la toilette des œuvres de l’esprit.

Les organisateurs de cette partie de l’exposition n’ont du reste pas songé à farder la vérité sur les écoles. D’immenses progrès ont été faits, mais le but est si haut, qu’il ne faut pas être surpris si on ne l’atteint pas du premier coup. Voici une carte de l’instruction dans la province d’Udine. Les écoles primaires y abondent aujourd’hui. Chaque commune a la sienne composée de deux ou plusieurs classes généralement divisées par sexe. De grands registres statistiques permettent de suivre le développement scolaire dans cette province. Détail singulier: les instituteurs et institutrices ont été appelés à rédiger leurs biographies; elles sont là dans de vastes enveloppes. J’en leuillette quelques-unes; elles nous apprennent la date de la naissance, les piemièies études et les premiers succès pédagogiques des titulaires. Un cahier est surtout curieux; il con-

tient les biographies des maîtres et des maîtresses qui ont quitté l’enseignement. C’est partout le même refrain : si la commune avait consenti à élever notre traitement de 2 ou 300 fr., nous serions restés. Une institutrice démissionnaire per causa (il mairimonio déclare naïvement que l’insuffisance de son traitement lui a fait accepter une demande en mariage.

Les instituts de bienfaisance pour l’enfance tiennent ici un rang distingué. En somme, toute cette exposition, malgré ses côtés faibles, est une des plus intéressantes , car si elle montre d’un côté les besoins pressants qu’il y a lieu de satisfaire, elle témoigne aussi, de l’autre, des efforts de ce généreux peuple italien pour fonder son av^enir d’une manière solide sur la base de l’éducation populaire.

L’histoire et l’art historique ont dans l’exposition italienne une place importante. Plusieurs municipes, entre autres ceux de Turin et de Rome, ont des expositions spéciales. Rome nous offre une reproduction du temple de Vesta, et dans un pavillon d’une belle architecture des fac-similés de divers bas-reliefs et sculptures appartenant aux phases de son histoire. La louve d’airain figure à l’entrée. Des objets en petit nombre rappellent la république et l’empire. La Rome papale est représentée par de nombreux documents. Puis l’on assiste au développe-

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ment de la Rome moderne au moyen de plans coloriés qui nous montrent les nouveaux et importants quartiers construits depuis qu’elle est redevenue capitale de l’Italie. Quelques broderies et tissus, produits de son industrie actuelle, complètent le tableau.

Le pavillon de la ville de Turin renferme également des cartes topographiques destinées à retracer le développement historique de la ville. Voici Turin à l’époque romaine, puis au moyen âge, en 1400; à l’époque d’Emmanuel-Philibert, en 1550; â l’époque de \ ictor-Amédée II, en 1/00; au début de la révolution italienne, en 1820; Turin capitale de l’Italie, en 1864; Turin actuelle, 1884; et enfin le plan d’avenir de la ville. Elne salle est consaciée à Tédilité, une autre contient des ouvrages du sexe prov-enant des écoles élémentaires et de l’école

professionnelle des jeunes filles.

Un intérêt des plus vifs me retient longtemps dans le pavillon del Risorgimento consacré à l’histoire de la rénovation italienne. On est saisi de respect et d’admiration en parcourant les salles de ce pavillon littéralement encombrées de portraits des hommes d’état éminents et des grands patriotes qui ont rendu l’Italie à elle-même; de tableaux des batailles glorieuses dont nous avons été les contemporains ; de trophées d’armes et de drapeaux qui ont figuré dans les luttes pour l’indépendance ; de documents précieux exposés dans des vitrines soigneusement closes, documents empruntés aux archives des villes ou fournis par des sociétés patriotiques

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et des particuliers; de proclamations qui révolutionnaient le peuple; d’assignats au moyen desquels des gouvernements provisoires se procuraient des ressources. Voici le chapeau de feutre et la chemise rouge, aujourd’hui mangés des gerces, que Garibaldi portait à Marsala. Voici de nombreuses lettres de Mazzini organisant l’intrigue révolutionnaire. C’est une grande épopée qui se déroule d’une manière saisissante sous vos yeux ; c’est de l’histoire d’hier que nous avons vécue par la sympathie sinon par l’action réelle, et cette histoire est si belle et si héroïque qu’il semble qu’elle soit déjà vieille de bien des siècles, tant notre imagination et nos souvenirs lui prêtent de perspectives!

C’est aussi une page intéressante d’histoire que cette modeste tente dressée près du pavillon du club alpin, et qui servait à Victor-Emmanuel lorsque, vêtu comme un simple montagnard, il allait dans la vallée d’Aoste se livrer à son sport favori de la chasse au bouquetin. La tente est telle qu’il l’a laissée la dernière fois. Un lit de camp avec une grossière couverture de laine est au fond. Le piquet central porte ses armes, ses munitions et sa carnassière. Son vieux chien est couché sur un cadre tendu de serpillières, et devant la tente se tient son compagnon de chasse, un robuste montagnard à la barbe grisonnante, au chapeau orné de plumes et aux grosses chaussures ferrées.

Après ces réminiscences modernes, une visite au château moyen âge est d’un contraste puissant. Il

la cuisine où l’on peut faire à dîner pour deux cents personnes. Tous les détails sont d’une exactitude parfaite.

Montant l’escalier d’honneur, on arrive à gauche dans la salle de réception et de conseil, ornée de drapeaux, de tentures et de peintures murales avec des légendes en vieux français. Chacune de ces peintures, naïves dans leur expression, a été soigneusement relevée par des artistes dans d’anciens châteaux. On passe de là dans la chambre nuptiale, au lit aussi large que long. A côté est l’oratoire de la châtelaine, et enfin à droite de la cour la chapelle du château, avec une partie en contre-bas réservée aux gens du peuple.

Plus haut sont des chambres pour la domesticité. Nous descendons par un escalier tournant dans l’obscurité et nous sortons par un long souterrain qui débouche dans les fossés du château.

Toutes ces constructions sont m.erveilleuses de vérité historique. La couleur même de la vétusté a pu être donnée à presque toutes les parties du bourg et du château. Le tout a coûté un demi-million et doit survivre à l’exposition. Ce sera plus tard une des choses que l’étranger viendra de loin visiter à Turin. En attendant, on se plaît à dire que c’est le clou de l’exposition.

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L’agriculture est la grande richesse de l’Italie. Aussi occupe-t-elle à Turin une place proportionnée à son importance. Comme à Zurich, il a fallu organiser, à côté de l’exposition permanente, une série d’expositions temporaires répondant aux diverses saisons. L’exposition d’horticulture est ouverte lors de ma visite. Elle est admirable, cela va sans dire. Quant aux expositions permanentes, elles comprennent les matières alimentaires, les vins et les machines. Sous ce dernier rapport, peu de choses neuves et intéressantes. Dans un pays comme l’Italie, où la grande culture est possible, la machinerie agricole devrait avoir un beaucoup plus grand développement; mais je constate de nouveau ici que le génie italien n’est pas tourné vers les sciences mécaniques. Les appareils de vinification sont déjà supérieurs, sans rivaliser toutefois avec ceux d’autres pays. La tonnellerie me paraît représentée d’une manière satisfaisante.

L’exposition des vins et celle des comestibles sont de toute beauté. Quelle merveilleuse fécondité! Quelle abondance de produits variés ! En perfectionnant toujours davantage leurs cultures et leurs procédés, les Italiens peuvent arriver à faire de leur pays non seulement le jardin, mais le cellier de l’Europe. C’est dans cette voie qu’ils doivent chercher essentiellement leur avenir économique.

La bachiculture ou élève des vers à soie est, avec raison, classée dans l’agriculture, ainsi que

l’apiculture. Un bâtiment spécial nous montre les systèmes de conservation et d’hivernage de la graine du bombyx, les procédés d’incubation, d’élevage des vers et de préparation des cocons.

L’industrie forestière expose des spécimens de bois et de plantes qui font l’admiration du public. Est-ce à dire que l’économie forestière soit en rapport avec l’idée que doivent faire naître ces produits exceptionnels? Je crois savoir qu’il reste encore beaucoup à faire pour qu’il en soit ainsi.

La chasse et la pêche ont un pavillon qui ressemble à celui qu’elles occupaient à Zurich. La partie réservée à la chasse est essentiellement remplie par l’exposition particulière d’un armurier. L’exposition de pêche aurait pu être aussi plus soignée dans un pays où la pêche maritime a une si grande importance.

Le club alpin a construit un pavillon rustique très intéressant à visiter et où l’on trouve, à côté de quelques beaux reliefs alpins, les costumes et les ustensiles de plusieurs populations montagnardes.

Il me resterait à parler d’une quantité de détails ou de parties plus ou moins importantes, telles que l’exposition du ministère de la guerre, celles du ministère de la marine, des chemins de fer, etc., etc., mais cela me conduirait trop loin. Je dois cependant m’arrêter encore à la division pour la prévoyance et l’assistance publique.

Cette partie est certainement bien supérieure à ce que nous avions à Zurich. Des salles entières

sont consacrées à l’hygiène , à l’organisation des hôpitaux, à des collections et â des appareils orthopédiques, à des statistiques pleines d’intérêt. Plus le sentiment de la solidarité se développe chez un peuple, plus les institutions de bienfaisance doivent se multiplier et se perfectionner. C’est un phénomène particulier et réjouissant de notre époque que cette attention toujours plus grande qu’on apporte à améliorer le sort des malheureux et à prévenir la souffrance. Les grandes expositions qui, sous l’étiquette générale «d’expositions d’hygiène», ont été organisées l’année dernière à Berlin et cette année à Londres, contribueront à faire progresser considérablement cette branche, naguère encore si négligée, mais qui importe tellement à la prospérité nationale. Il en est de même des institutions de prévoyance telles que caisses d’épargne, sociétés de secours mutuels, sociétés coopératives de toutes sortes.

je vais maintenant essayer de résumer à grands traits l’impression générale que j’ai emportée de ma visite à Turin. J’en suis revenu plein d’admiration pour l’activité et le génie de cette jeune nation italienne qui marche à pas de géant pour regagner les siècles perdus sous la domination étrangère. La plainte poignante du poète Filicaja déplorant la beauté de son pa5’s, cause de sa faiblesse et de sa misère, a fait place à un chant d’allégresse et d’espoir juvénile.

On sent que la nation est travaillée par le désir de faire tout ce que les autres peuples ont fait pour leur prospérité, elle en a la lorce et le pouvoir, aucun fleuron ne doit manquer à sa couronne, elle veut être un pays de production non seulement artistique et agricole mais aussi industrielle, elle aspire, en un mot, à se suffire complètement à elle-même.

Cette ardeur de progrès mérite certainement la plus grande considération. Mais elle peut avoir pour conséquence des entraînements irréfléchis. Aucun peuple ne saurait élever la prétention de se passer des autres. Commettre une telle erreur économique, c’est se préparer à soi-même de grosses déceptions. Chaque pays, chaque nation a des dons naturels qui les rendent supérieurs sous certains rapports aux autres. Ce sont ces dons naturels qu’une sage économie nationale doit avoir pour but de développer, afln de tirer le meilleur parti de ses propres forces. \Muloir tout faire, tout produire est impossible: il faut savoir accepter des autres ce qu’ils font mieux que nous, pour pouvoir leur livrer en retour ce que nous produisons mieux qu’eux.

Ainsi, je n’hésite pas îi le dire, jamais certaines industries manufacturières ne prendront pied solidement en Italie. On pourra bien, à force de protectionnisme, leur donner une existence factice. Mais le moment viendra toujours où d’autres exigences impérieuses détermineront un changement de politique économique. L’Italie a des intérêts primordiaux à sauvegarder dans son agriculture. Il faut qu’elle

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exporte une partie assez considérable de ses produits: sa prospérité en dépend. Mais comment pourra-t-elle le faire si elle ne veut rien accepter en échange? Les produits ne se payent pas avec de l’argent, mais avec d’autres produits. Les traités de commerce n’ont d’autre but que de régulariser cet échange de produits en permettant à certaines catégories de passer d’un pays dans l’autre.

D’autre part, les industries textiles qui se sont développées si rapidement dans la haute Italie sous l’influence de tarifs élevés ont à lutter contre des désavantages naturels qui font qu'elles réclament et réclameront toujours une élévation croissante des droits d’entrée. On a eu beau placer les usines dans le voisinage des cours d’eau descendant des hautes Alpes, on n’a pu leur garantir la continuité de la force motrice, et la sécheresse persistante qui a duré en Italie d’octobre dernier à avril de cette année, mois pendant lesquels il n’est pas tombé une seule goutte d’eau, a eu pour conséquence des pertes sensibles ; il a fallu renvoyer des ouvriers et payer ceux qu’on gardait pour un travail qu’ils ne livraient pas. Les salaires sont minimes, il est vrai, mais les ouvriers sont inexpérimentés, et les hommes en particulier semblent peu faits pour la vie de fabrique. Un industriel se plaignait à moi de ce que, pendant les fortes chaleurs, sa production en filés et tissus diminuait beaucoup, à cause du grand nombre de fils qui cassaient. Pour obvier à ces inconvénients naturels et à d’autres, tels, par exemple, que la sup-

pression du cours forcé, les fabricants ne voient de remède que dans l’augmentation des droits sur les produits étrangers similaires.

Or, cette augmentation continue a pour conséquence inévitable des mesures semblables de la part des autres états. Ainsi, pendant que j’étais à Turin, est arrivée la nouvelle que le gouvernement français proposait de doubler le droit sur le bétail de boucherie (30 fr. au lieu de 15). On en était très affecté, car l’Italie exporte beaucoup de bétail. Il est évident que ce sont les articles d’exportation italienne qui seront atteints sur toute la ligne si elle prétend se fermer à l’importation des articles manufacturés. Elle n’a d’ailleurs pas la possibilité de le faire, car ses industries textiles sont bien loin de suffire à la consommation du pays et n’y suffiront jamais. Le résultat de la politique douanière suivie jusqu’ici n’est donc que de renchérir considérablement des articles de première nécessité au profit d’un petit nombre de grands industriels. Une industrie qui n’a pas assez de force d’expansion, non seulement pour exporter, mais pour fournir au pays ce qu’il consomme, méritet-elle d’être maintenue à tout prix? Je ne crois pas que ce soit de bonne économie nationale.

L’Italie n’a-t-elle pas à craindre une crise semblable à celle qui s’est produite en Espagne il y a quelques années? Le gouvernement espagnol, lui aussi, avait cru devoir accorder des droits très élevés aux industriels de la Catalogne. Un dév^eloppement industriel rapide s’était produit sur cette base arti-

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ficielle. Mais quand il s’est agi de renouveler le traité de commerce avec la France, celle-ci a relevé considérablement le droit sur les vins. Les négociateurs espagnols insistèrent pour la réduction de ce droit; ils reçurent cette réponse: Si vous voulez que nous prenions vos vins, il faut que vous acceptiez en échange nos produits manufacturés- Après de longs tiraillements, l’Espagne reconnut qu’elle ne pouvait hésiter dans son choix : la viticulture a pour elle une importance infiniment plus grande que l’industrie. Elle consentit par conséquent à de notables concessions sur le chapitre des articles manufacturés, mais il s’ensuivit un soulèvement dans la Catalogne, qui avait engagé ses capitaux dans l’industrie, comptant sur le maintien de droits élevés. Au parlement la lutte fut très vive, mais en somme le traité fut

ratifié à une grosse majorité.

En économie politique, tout ce qui est artificiel ne vaut rien. Les lois naturelles qui se dégagent des faits ont une puissance irrésistible. Le propre du système protectionniste , c’est qu’il conduit à augmenter sans cesse les tarifs , ce qui finit par tomber dans l’absurde et par provoquer une réaction légitime. Cette réaction se produira en Italie comme dans les autres pays de l’Europe, et elle ne tardera pas, j’en ai la conviction: des indices certains et

nombreux me le prouvent.

Est-ce à dire que l’Italie doive renoncer à être un pays industriel? Nullement, mais elle aurait intérêt à ne développer chez elle que les industries qui sont

véritablement appropriées à ses ressources naturelles et aux aptitudes de ses populations. C’est en particulier le cas des arts décoratifs. Avec des écoles professionnelles solidement organisées, en s’appliquant a former le goût et à l’épurer, elle arrivera à produire des merveilles qui trouveront leur écoulement facile et rémunérateur à l’étranger où bientôt elle sera hors de pair. Ce qu’elle peut surtout perfectionner avec avantage, c’est son agriculture, dans laquelle tant de bras pourraient encore trouver de l’occupation. Elle a des vins délicieux, dont la réputation deviendrait bientôt universelle, si l’on s’attachait a créer quatre ou cinc| types principaux, traités avec tous les soins que savent y donner les viticulteurs trançais. L’engraissement du bétail et de la volaille, qui est déjà une source de richesse pour le pays, est susceptible de notables améliorations. C’est en utilisant avant tout les ressources inépuisables de son sol, que l’Italie s’enrichira d’une manière solide et durable. Après cela elle pourra bien recevoir des articles manufacturés des autres nations auxquelles elle vendra à bon prix d’or les produits excellents de son agriculture et de ses industries artistiques. Loin de s’appauvrir par là, comme les protectionnistes le disent, elle y trouvera tout bénéfice.

Quoi qu’il en soit, l’exposition de Turin est dans son ensemble digne du noble peuple dont elle représente 1 activité intellectuelle et économique. En lui appienant à connaître ses forces et aussi ses faiblesses, elle lui montrera d’une manière plus nette dans quelle

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direction il doit porter ses efforts pour aboutir à un bien-être plus général et plus grand. L’étranger y trouvera aussi d’utiles points de comparaison; il constatera l’immense valeur morale de cette nation qui tient à prouver sa vitalité de toute manière, et il l’en aimera certainement davantage.

Je ne puis qu’engager, en terminant, mes compatriotes à visiter nombreux cette belle exposition qui restera ouverte jusqu’au 31 octobre et qui, je l’espère, n’aura pas trop à souffrir des mesures prises contre le choléra et de la panique qui en résulte. Ils rendront ainsi aux Italiens les témoignages de SN^mpathie qu’ils ont reçus d’eux pendant l’exposition de Zurich.

Juillet 1884.

Note complémentaire

Les prévisions que j’émettais dans cet article se sont, je crois pouvoir le dire, pleinement réalisées. A force de relever ses droits d’entrée, l’Italie a fini par se brouiller économiquement avec la France en 1SS7, et la brouille dure encore. La Suisse est arrivée aussi à devoir soutenir contre elle, en 1S92, une courte guerre de tarifs qui a heureusement pris lin par un nouveau traité de commerce dont les droits conventionnels ont réduit quelque peu les faveurs excessives accordées à un certain nombre d’industries, entre autres à celle du coton.

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