‹ Essais et conférences [microforme]Chapitre 17 sur 34 · LE NOCTURNE · texte numérisé non relu

LE NOCTURNE

+. Le train s'éloigne, — réveillant des échos qui se prolongent, se multiplient de colline en colline, — traçant un fuyant sillage lumineux dans le val d'ombre. Et les répercussions s’atténuent, s’évanouissent. Les clartés s’effacent. Tout retombe en sa paix enténébrée, — se réenveloppe de silence et de nuit.

La dormition heureuse dans laquelle cette nature est ensevelie! Ce n’est pas la mort, mais un sommeil normal, introublé. Les choses, ici, obéissent au rythme le plus régulier. Jamais la fièvre des pulsations violentes ne les secoue. Elles se laissent bercer à une harmonie primitive et saine. J'adore leur calme profond. J'en attends grand bien pour ma pensée. En ces tranquilles entours, elle va se déployer librement, évoluer, et planer.

Une voiture ime mène là-haut, où j'aurai mon habitation, — un nid pour le rêve, Pétude, les entretiens avec l’âme subtile des mots. Il me tarde de pouvoir y ciseler les plus capricieuses arabesques verbales.

La route est impraticable. I] a fait aujourd’hui, une neige molle, aqueuse, qui a détrempé le sol. Que la montée est rude! Nous avançons lentement, sous un crépitement de bruine; je cherche à deviner, malgré la nuit, la confor-

ns

mation du paysage. Il se compose de collines et de vals, — collines étranges, fantastiques, — vals où séjourne le mystère.

Mais, c’est l'effet des ténèbres de tout accentuer, de tout agrandir, d’empreindre les objets d’un caractère saisissant. O nocturnes, il émane de vous je ne sais quelle vertu magiqve, qui transfigure les êtres, les hausse à des proportions hors nature! — Du sein de l'essence immaculée, épandue partout en couche mince et inconsistante, les arbres fusent très noirs, avec une gravité qui en impose.

Une cloche se met à retentir, là-bas, très loin. Sa modulation discrète s'élève du fond d’un val, ondule, souple, aérienne, émeut le vaste recueillement de vibrations très douces, y fait courir comme un imperceptible frisson. On dirait un tissu léger qui flotte et se balance. Cette sonorité mystique m'est particulièrement exquise à entendre, à cette heure, en ce pays inconnu : — voix surnaturelle et familière, qui me dit de ne rien craindre, m’accueille, m’invite à la paix divine.

Un ruisseau dégringole la colline en faisant un bruit charmant. Son eau gonflée coule en gaies cascatelles sur uu lit de cailloux bordé de grands chênes. Comme elle est pressée de descendre ! Comme elle contourne adroitement les grosses pierres semées sur son passage! Je ne puis rendre tout ce que sa chute a de hâtif et de fatal, de musical aussi.

J'aimerais à écouter longuement ces notes fluides, qui montent, toujours les mêmes, de cette substance inquiète, impossible à fixer, — laquelle éternellement, s'en va, s'en va...

ne ce

COINS DE NATURE

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