Le mot « Campagn « country » qu’emploie sable
tielles,—que tout cela se réveille, encore jeune et fort, et s’incarne dans le journal, prend la voix du journal, soit Pour protester contre telle tendance pouvant compromettre l'avenir de la nation, soit pour demander la suppression de telle institution contraire à ses véritables intérêts ou l'établissement de telle œuvre sociale. Et alors, le journal entreprend la guerre aux «plus forts», comme dirait M. Clémenceau ; il lutte avec une énergie superbe pour le triomphe de son idée. Il y a quelque chose de chevaleresque dans l’ardeur avec laquelle il ouvre le feu et provoque la mélée. Ainsi, il n’y a pas quatre ans, sur une simple dénonciation, qui fut prouvée, juste, envoyée au Parlement d'Albany, par un obscur mais honnête citoyen, on a vu les grands journaux réclamer les têtes de tous les principaux directeurs de l'Eguitable Life Insurance. La conscience publique, indignée de l’état de choses révélé par les enquêtes, se soulevait, et par l'entremise des quotidiens, criait vengence contre les infidèles dépositaires, des économies de millions de citoyens. Les protestations retentirent si haut, furent si générales, qu’elles triomphèrent de toutes les résistances, et que le pouvoir dut intervenir pour leur accorder satisfaction. Combien d’autres cas analogues pourrions-nous encore citer !
Il nous reste deux autres caractères à signaler dans le journalisme américain: la part, très large, qu'il fait aux annonces et aux sports. Ou dit des Etats-Unis que c’est le pay: de la réclame. Et les Américains en ont, en effet, le
mm
1. Les plus forts, —c'est le titre d'un roman très suggestif de M. George Clémencean .
ESSAIS pr CONFÉRENCES + Impossible de n'être pas frappé de l'ingé.
niosité avec laquelle ils savent vanter leurs Produits, faire
strie ou leur Commerce. On ne Procède avec aucune discrétion, En ce genre, la
Il faut trouver des
Or, le journal cultive, tendance essentielle de la race. aux annonces
stitue, Paraîit.il, le Meilleur OU une page d'annonce, diens dont la circulation extrêmement cher, Et, tion, aux bénéfices én la caisse du journal.
La place donnée aux «Sports »
En ce Pays, tout ce qui état d'i
Y est à peine Moins touche à Ja « physical ustitution nationale, Les
Au Contraire, n la Téncontre de ces deu raient su dire qui était ou de celui qui était
euracinés dans les mœurs, Les programmes de collège et d'universités en sont, j'allais dire, encombrés, Cela fait partie intégrante de l'éducation, au même titre que la litté. rature, l’histoire et la Philosophie, à leur grand détriment, hélas! Ce n’est certainement pas être trop sévère que de dire qu'aux Etats-Unis on a renversé les vraies notions dans la formation de l'homme entier. L'on attache peut. être plus d'importance au développement de son être physique qu'à celui de sa nature intellectuelle et morale. Or, c'est là une aberration profonde, et qui remet à un avenir indéfini l'affinement de la civilisation américaine. Mais notre affaire est plutôt de constater froidement ce qui existe que de protester là-contre. Et pour employer une expression un peu poncive, je dirai que nous sommes ici dans la terre classique du « sportisme » sous toutes ses formes, Si tout le monde n'en fait Pas, tout le monde du moins s’y intéresse, s'éprend de ses diverses manifestations, Le journal, miroir de la vie, devait nécessairement refléter ce côté si particulier, et pour nous si étrange, de l'âme américaine, Voilà la seule explication plausible des abondantes informations que nous y trouvons sur ces choses qui nous Paraissent, et qui sont, en réalité, d’ordre inférieur, mais que l'on goûte Pourtant ici, comme, ailleurs, les œuvres de pensée et d'art,
Nous avons, je pense, signalé les notes principales du journalisme américain, défini assez nettement son caractère, Qu'avons-nous donc voulu montrer ? Que le journal était toujours l'expression adéquate de l’état d'âme d’un peuple, et que cette forme, transiente et mobile, impressionnable, malléable, était merveilleusement apte à réfléchir cette
æ] RSSAIS ET CONFÉRENCES
Civilisation américaine, qui évol rare qui : ne très vite, qui se cherche,
L'Américain a
ÿ il est devenu une «affaire»,
rs remime nm .
TT TE entame Etes
l'acier ou l'huile, et dont il s’en
rar entee… en ds = = D Etre ere
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Voilà tout ce que nous avous vu dans le journalisme américain, tout ce que nous avons su dégager de cette chose complexe et changeante, qui voile à peine un monde inté. ressant À observer, s’il ne réalise pas toutefois, comme trop d’européens inclinent à le croire, l'idéal des sociétés.
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Jérusalem, déc. 7905.
... Promenade à l'extérieur des murs, jusqu’à Gethsé. mani.
Devant nous, à mi-hauteur du mont des Oliviers, s'étale Péglise russe. C’est un monument riche et lourd, dont les teintes neuves jurent dans ce cadre, où l'œil n’aimerait à contempler que des souvenirs. (Ces coupoles dorées, si fratches, brillantes, miroitantes, que viennent-elles faire ici?— Elles s’harmonisent si peu avec tous ces entours. Elles sont comme une insulte à l’archaïque poésie de ces lieux.
Nous voici dans Gethsémani. Les bons moiues l'ont transformé en banal jardin de presbytère. C’est plat et régulier. En bordure des allées très droites, s’alignent des haies de lavande, où nos doigts s’aromatisent, Au pied des oliviers qui n’ont plus d'âge, s’épanouissent des fleurs connues, — des fleurs de notre occident. Quelle incompréhension des choses ! J'allais dire quelle profanation du mystère célèbre qui s’est accompli ici !
Rien ne favorise l'évocation de la grande scène, si profondément humaine, de l’agonie. Pourquoi en a-t-on défiguré le théâtre avec ce modernisme bourgeois ? Que ne
suis-je seul pour penser et méditer ! — Là-haut, Jérusalem
beautés fines,
Grecs sont-ils venus bris rompre l’harmonie originel] cules d’un goût Plus que douteux ?
cisme.
Tant de sectes nous disputent
étend sa sévère ligne d'enceinte. Ce ciel, ces horizons, ces
insi aux regards du Maître.
ie. Nous sommes, après tant de siècles, les témoins nouveaux de l’accomplis. sement de cet oracle.
Au sortir du jardin, verser le Cédron,
je m'arrête. I» rs, glisse jusqu’au
tranche nettement
dans la chaude lumière. Je note le contraste frappant qu'il Y a, en Orient, entre Ja lumi
profondément accentué, de
est limpide, » flottent, 1à.
enlève sur fond opalin et transparent...
8 décembre, Au matin, temps gris. Ce ciel me rappelle Presque celui de mon pays... Dans l’aprè
Quelle chose complexe
» €t aussi des Les lignes géné.
ais pourquoi les lan primitif, en par des chapelles ou des édi-
majestueuses, M er, déformer Je P e
Ce saint Sépulcre! Il est tout imprégné d’intense mysti-
Toutefois, On ne s’y sent Pas à l'aise Pour prier.
cette relique auguste! La
paix — tranquillité de l’ordre — en est absente. Ah! c’est un mystère, — cette lutte des diverses Croyances chrétiennes autour du tombeau du Sauveur, — lequel mystère, s'il atteste que le Christ est, à travers les âges, « signe éternel de contradiction », démontre aussi sa toute-puissance sur les âmes, son ascendant divin.
Je reviens par le grand bazar, bordé d’échoppes misérables, mais d’un pittoresque absolu. Hors les murs, je regarde le ciel. 11 est recouvert d’une mince couche de vapeurs violacées, inégalement intenses, Je m’achemine vers le point où la colline du Temple dévale dans le Cédron. De l'Orient rayonnent des lueurs de feu très clair, qui courent par toute la chaîne de collines, traçant leur demi. cercle au sud de Jérusalem. Et c'est magnifique, cette écharpe de soie rose-vif, ainsi ondulante sur Ja cime de ces élévations douces. Cela s'éteint bientôt, cela finit par mourir. Mais tout l'horizon, au delà, en demeure comme impressionné, Il y traîne des nuées rose-tendre ou rose- Pourpre. Au-dessus de la vallée de Josaphat pendent de belles soies roses moirées. Puis cela tourne au violet très riche. De la plaine du Jourdain ascende une buée bleue.
Et les monts de Moab, — comment louer la qualité si rare d’atmosphère dont ils s’enveloppent ? — On dirait une ouate consistante, un tissu très souple, soyeux et velouté, tendu sur ces hauteurs, pour en atténuer l’âpreté de contours, en dissimuler les arêtes trop vives. Toutes les nuances se fondent en cette étoffe Vaporeuse : le violet, le bleu, le vert, le mauve, le rouge, le jaune. Et ces colorations n’ont rien de violent ni de criard. Elles sont mesurées, savamment graduées, s’atténuent discrètement...
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9 décembre
‘+. En rentrant d’une longue course dans l'air radieux du matin, je rencontre deux enfants qui viennent de Puiser de l'eau à Ja fontaine du cloître St-Etienne, Elles sont là, debout contre la margelle de Pierre. Et je me dis: quel délicieux motif Pour un aquarelliste !
Toutes deux, la toute petite, et l’autre, un peu plus grande, sont Charmantes de grâce Primitive, Leur visage
Montée sur une marche de 8&ranit, la petite aide sa sœur plus grande à mettre sur sa tête l’amphore qui déborde d’une eau limpide, Et leurs gestes, À toutes deux, sont lents, calmes. désintéressés. Elles me voient, me Sourient, Avec quelle câlinerie la Petite tend-elle Ja Main vers moi Pour me demander l’aumône : Bacchiche, Aadji! Un sou, Monsieur. — Elles Tépartent. Et je suis longtemps des Yeux ce groupe si fin, ce vivant Poème, cette expression heureuse de libre et naïve vie orientale...
II décembre
Comme l’atmosphèr» est sereine aujourd’hui ! La brise charrie des senteurs printanières. Les chants des oiseaux ont une sonorité extrême, Le ciel offre une belle teinte
Le bois d’oliviers, qui s'étend sous mes fenêtres, a secoué ses grisailles, laissé couler ses poussières ; et voici que ses ramures, rafraichies, semblent prises de renouveau. Aux feuilles perlent des gouttelettes qu‘ s'iriseut. A travers l’entrelacs des branches filtrent des lueurs très vives, tandis que leurs ombres se découpent nettement sur la terre lavée, — la bonne terre infiniment poreuse, qui vient, grâce à l'eau céleste, d'étancher sa soif ardente..….
Je me promène sous le vaste cloître de St-Etienne. Le firmament fonce son azur. Les toitures crénelées, blanccrème, se détachent, avec une extraordinaire vigueur, sur ce bleu intense. Que ces morceaux de ciel sont exquis à voir, comme tendus entre les mystiques arceaux de pierre. Cela me rappelle certains tableaux d’Alma-Tadéma, où les blancheurs passées des marbres antiques se profilent sur des fonds d’une sérénité élyséenne. .
12 décembre
-.. Assez tard dans l'après-midi, je me rends au mont Sion. La chaîne de Moab a revêtu sa magnifique parure, ondule élégamment sous son subtil peignoir velouté, soyeux, bleuté, lapis, rose, vert-tendre, saphir. La somptueuse étoffe se déroule selon la grâce d’un rythme que doit régler une maïn divine. © montagnes de rêve, Salomon, dans toute sa gloire, n’égalait pas votre splendeur harmonieuse ! Est-il rien de plus beau au monde que cette écharpe, tissue des plus riches clartés orientales, tendue, là, tout le long de votre architecture si fière? Sur la ligne de sommet, semble flotter une buée plus douce. Et, au delà, c’est la pourpre linipide de l'horizon...
ESSAIS kT CONFÉRENCES Dans la Mélancolie d i
+ Tout l'occident, là-bas, est incendié, A la crête des i
des oliviers Courts se
Leurs feuillages rui l'or. De &rands moulins à vent biles dans l’i
Incandescence Puüurpurine,..
++. Température idéale heures d'ét
aïoies, La terre, la bonne terre mater.
nelle, s’est attendrie : et ;
lières,
ut à la joie d’être, de sentir revenir la Saison des InCandescences des floraisons, des mousses, Ils lancent, dans l'air amolli, leurs trilles de gaieté
» €t ma,chambre s ramage,
tectrice des 1ids, dispensatrice des grains nourriciers, tendre aux duvets moelleux et ouateux.
Le ciel est bleu. Et quelque chose de flou, de vaporeux, glisse sur son saphir, — comme une buée extrêmement subtile. Cette buée vient du sol; ce so ies ardents rayons qui la soutirent de la terre humide. Efle monte, monte, et va former , dans l'atmosphère supérieure, dans les hauts lieux sublimes, comme un peplum azuré, — se déployer en gaze transparente et bleutée, qui laisse filtrer à plein la gloire du soleil, voir le saphir du firmament.
12 janvier
-.. Comme je gravis Neby Samwyl, — le très haut pic où la tradition place le tombeau du prophète Samuel, et d’où les Croisés, brisés de fatigue, purent contempler enfin les murs de Jérusalem, — en souvenir de ce dernier fait, la montagne s'appelle aussi Montjoie, — j'aperçois deux sources jumelles délicieusement serties dans leurs vasques rocheuses.
Les orientaux, toujours si pittoresques en leur langage, désignent la source par le mot ain, qui veut dire æ/, regard. Et je comprends maintenant l’admirable justesse de cette expression. Car, ce sont vraiment deux yeux, limpides comme ceux de l'enfance, qui me regardent du fond de cette coupe géminée, aux parois intérieures toutes couvertes d’un feuillage extrêmement ténu. Cela ressemble, cette verdure, dont les tons de’fraîche émeraude relèvent le diamant de l’eau, à un trèfle d’une finesse invraisemblable, Les délicates folioles rondes, minimisées à l'infini, ont juste
mousses, qui ubtile évapo.
s’humectent de sas
ur son mircir leurs reflets Quelle chose exquise,
sssence immaculée vers la Montagne, et vient dormir là, bercer son
au sein de -ette Soupe que la nature a
ciselée avec un art éternel...
aurore qui va naître, rgir, en gloire nombreuse, derrière Ja chaîne
de Moab.
Tout le désert de Juda est voilé Sous un manteau sombre, Au bout de ce large espace eunuité, la mer Morte met une tache de plomb, Le ciel est Comme vert. Les
étoiles se font de Plus en plus Tares, surtout à lo
rient, où l’on dis.
tingue une ligne opaline, puis des teintes d’un rose imprécis et pauvre. J'entends les muezzins chanter l'heure du réveil, au-dessus de Jérusalem, annoncer à la Cité Sainte la prière matinale. Dans le silence absolu des choses, leur voix porte très loin. 11 y en a de jeunes, de musicales, d’autres sont chevrotantes. L'une, qui me paraît celle d'un vieillard, suscite plus d'échos, se répercute par les collines et les vallées. Toutes sont graves, invitent plutôt au rêve qu'à l’action. Lentes et douces, — ces mélodies étranges et résignées, ces sonorités vraiment orientales, qui s’épandent des minarets indistincts, et vont murmurer, ‘à l'âme musulmane endormie, le nom sacré d'Allah. Des lueurs perçent Ça et 1à, des chandelles s’allument.
La mer Morte me semble incroyablement près, elle s'étend presque à mes pieds. Sa blancheur plombée s’eclaire graduellement. Dans ce demi-jour, l'absence de perspective, particulière à l'atmosphère d'Orient, est encore plus sensible. A l'horizon, les teintes topaze se font plus substantielles, s’accentuent, leur or s'enrichit. La voûte céleste n’est plus piquée que de rares étoiles lointaines. C’en est fini du règne stellaire, Le monde sidéral s’est évanoui.
Tout se détache dans les clartés grandissantes. La mer Morte est maintenant couleur d'acier. Comme un encens, mêlé d'azur très léger, s'élève de la vallée du Jourdain. La ligne de l'Orient est rouge-vif. Sur cette barre de feu se pose une belle coulée d’or. La chaîne de Moab s’évoque avec netteté. Tout un coin de firmament s'emplit de teintes jaune-intense, rayées de moires violettes. De souples flocons neigeux se tosissent, se recouvrent d’un incarnat très doux.
44 ] ESSAIS kr CONFERENCES
La mer Morte est d'argent. Les sereines mon d'Arabie ondulent sous un velours riche, Un instant, tout
devient terne. À la féerie de l'aurore, succède un cie] sans Caractère, Mais voici enfin le soleil,
monte ]à-bas, derrière les hautes m Couronne d'or. Son éclat est
au nord de Jérusalem, et, par le des Oliviers, Elle est
sinueuse,
droits, d’une ocre Cultivable, Hier soufflait l’éne
aveuglante, suffocante, Sainte, l’enveloppant comme d’ tissu de molécules desséchantes.
Pluie qui a fini par
un brouillard hivernal, Tout cela Présageait une éclater en tempête, Ce soir, À cette
tombée du jour, l'air a quelque chose de frais, de neuf, — un- sérénité divine emplit le firmament.
Quand je suis déjà assez loin sur la route, je me retourne, La Jérusalem moderne est cerclée d’or roux, auréolée de teintes chaudes très riches. ‘Tours carrées, minarets, coupoles, toits crénelés, se détachent dans cet or fauve, mêlé de presque imperceptible jaune et de rose, Là-bas, à gauche, le ciel est vert légèrement azuré, vert qui se fond, s'évanouit en nuance imprécise. Ailleurs, ce sont comme d'immenses saphirs. La ligne des collines me paraît avoir, à cette heure douce, une harmonie imprévue. Les oliviers, semés Ça et là, en touffes rares, semblent raccourcis ; je les vois se dessiner, en claire miniature, dans l'atmosphère limpide, dans l'air profond, Par l'échancrure qu’ouvre le Cédron, l'œil plonge tout droit vers Moab, endormie sous sa gaze plus vaporeuse, rayée d’ombres où chatoient le violet, l’azur, la pourpre éteinte, Et quel calme épandu sur tout le désert de Juda! L'âpre solitude se recueille da:+s un nocturne majestueux, oudule sous un velours brun. Et la mer Morte, tout au fond, comme eile est séduisante !
O morte mal ensevelie, Ils ne t'ont pas fermé les yeux...
L'éternelle ensevelie qu'est la mer Morte, ouvre, dans son cirque de montagnes, un grand œil d'azur, Rien d’attirant comme ce regard mystérieux, sur lequel flotte, ce soir, une buée subtile, saphirine et rose.
Jérusalem
Conférence donnée à Fall River en la salle Anawan le 5 mai 1907
Mesdames et Messieurs
Votre présence, ici, ce soir, justifie notre croyance préalable en la qualité exquise et distinguée de votre christianisme. Et, quand nous prédisions que vous viendriez, nombreux, à cette fête de charité, nous ne présumions évidemment pas trop de la délicatesse de vos sentiments à l'égard des malheureux.
Laissez-moi vous en remercier avec une Âme émue ; — et permettez que je me félicite aussi de constater que mon attente est, je ne dis pas dépassée, mais entièrement réalisée. Lorsque tant de nos aspirations, souvent les meilleures, aboutissent à de fatales déceptions, il n’est Pas sans douceur de voir l’une ou l’autre de nos espérances légitimes tenir enfin toutes ses Promesses, Et il n’y avait, assurément, rien que de normal, de mesuré, dans notre désir de vous voir assister, en foule, à une soirée donnée au profit des Pauvres. Je me réjouis toutefois de son accomplissement, tout comme si ce rêve généreux eût appartenu exclusi. vement à la catégorie de l'idéal, et fût, par merveille seulement, devenu chose concrète,
Et maintenant, M en route pour Jérusalem. dre un chant si beau sur la Ci i il doi arder de savoir
ille fameuse, que l'artiste a entrevue dans son rêve, et qu'il a si admirablement évoquée. Et il me plaît à moi-même de Pouvoir revivre les jours inoubliables que j'ai passés là et me refa âme orientale. Puissè-je, description des lieux et des types, vous donner visitez à votre tour! Ce que c’est d'accroître votre désir d
que Jérusalem, et i]
niques aussi précises et
relatant sa vie primitive'et les diverses
phases de son évolution. Alors que beaucoup d’autres
cités antiques n’ont laissé d’elles qu’un nom, et que l’archéo-
logie ne peut déterminer que de façon vague le site qu'elles
occupaient, leur conformation exacte, leur vraie physiono-
mie, Jérusalem subsiste À l’endroit même où elle s'élevait
voici des milliers et des milliers d'années. Les bouleverse. ments qu’elle a subis n’on
tion géographique. I,
le chef-lieu du peuple de Die
Civitas magni Regis, elle s'étendait, toute, au pied de la colline du Temple, sur les pentes de l’'Ophel. Elle était donc comprise dans un espace relativement restreint, — D'ailleurs, et c’est une des dernières acquisitions de la science, les villes anciennes étaient petites. Athènes, Sparte, Rome, » Sidon, Carthage, Memphis, et tant d’autres, étaient toutes petites, resserrées en d’étroites limites. Comme on était loin de donner aux cités les proportions énormes qu’elles ont atteintes dans nos temps modernes ! — Depuis les jours de David, Jérusalem a pris quelque extension ; elle a envahi peu à peu Ja colline du Temple. Au temps de Jésus, la majeure partie de ses maisons occupaient encore le site primitif, C’est seulement depuis, qu’elles se sont retirées de l’Ophel PO ‘établir sur le plateau qui le domine. Mais. la ne CO. ‘tue pas un changement de lieu, à proprement parler. Ce n’est qu’une modification accidentelle, sur un même coin de l'espace, modification comparable à celles qui se sont produites dans le sol, par exemple, où quelques dépressions de terrain ont été comblées. Ainsi, le Tyropæon, petite vallée qui passait au nord-ouest de l'enceinte du Temple, n'existe plus que de souvenir, Et je pourrais signaler encore d’autres phénomènes topographiques. De sorte que notre affirma. tion, que le site de Jérusalem n’a Pour ainsi dire pas varié, Conserve toute sa valeur.
Et, quant aux reliques anciennes, saus doute, aucun des Monuments élevés par David et Salomon n’y subsiste, Et il n’y reste même rien des constructions merveilleuses par lesquelles Hérode-le-Grand avait voulu signaler son règne. Mais, pour ne pas parler des souvenirs de Père chrétienne,
souterraine qui remontent à bien au delà de notre âge. Mais sur ces divers points, la Cité Sainte a des rivales,
Ce qui la rend unique, incomparable, ce qui en fait le
vrai charme, ce qui la met vraiment à Part, c’est son rôle
dans le développement de la révélation
rique du peuple de Dieu.
sément par Dieu pour être 1
De ce chef, e!
l’objet d’une élection provide
nées matérielles sont toutes
forme de son temple,
structions diverses,
roi réel, c’est lui,
et les autres ne sont que ses mandataires,
ordres. Et ce ne sont
Mesdames et Messieurs.
qui l’habitait, comme, "Israël, a été, pendant des siècles, l’objet de volontés divines toutes spéciales, manifestées Par la voie de l'inspiration surnaturelle. Elle à été Je centre et le foyer de Ja révélation. C'est 1à que Dieu a parlé, surtout, 1à que les prophètes ont
eu leurs visions d'avenir et lancé des oracles dont tous les
âges ont vérifié l’accomplissement.
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Jamais cité n'incarna, à ce point, l’Âme et les aspirations d’un peuple. Jérusalem, c'est tout le peuple juif. Jamais cité n’a été l’objet de si beaux élans de patriotisme. Quel poète chanta jamais les gloires de sa patrie, ou en pleura les désastres, ou en annonça le relèvement, avec des accents aussi majestueux que ceux que nous trouvons dans les livres des prophètes? Est-ce que la Bible ne contient pas, incontestablement, la plus belle poésie de l'humanité? Que sont les chants d'Homère et de Virgile au prix des hymnes inspirés par lesquels les bardes de Solyme ont célébré Sion? Et encore, Jérusalem a été portée, par Dieu, à la hauteur d’un symbole. Ilen a fait la figure de l'Eglise, mieux encore, la figure de la Cité Infinie.
Ah! certes, tout cela, c’est granu, c’est immense, c’est unique, cela met Jérusalem hors de pair parmi les cités historiques.
Et pourtant, cela pâlit devant un autre fait capital, qui est comme la fleur de sa vie, le couronnement de ses extraordinaires destinées. Toute son histoire antérieure ne s’explique que par cet événement. Les théophanies incessantes, dont elle est semée, n'étaient que la préparation à la venue du Personnage qui devait la marquer d’un sceau éternel. La présence, la prédication, les miracles, les prophéties, les larmes, le sang, la mort du Verbe fait chair, Jésus, Fils unique de Dieu, Ont, — ah! Mesdames et Mes. sieurs, je ne trouve vraiment pas de mot qui exprime le Caractère à part, absolument Surnaturel, divin, dont ces faits, ces faits tangibles, historiquement prouvés, ont revêtu la Cité Sainte. Illustré est un terme tellement au-dessous de cette pensée majestueuse, Non, la langue humaine est
54 ] ESSAIS kr CONFÉRENCES
impuissante à rendre l'espèce de beauté, le charme saisis. sant, l'infinie séduction qui s’exhalent de Jérusalem, depuis qu'elle a été visitée par le Fils de l'Homme et qu'elle a recueilli le dernier soupir d’un Dieu,
Où est-elle donc, cette ville étrange ? Quel est l'aspect, la physionomie de cette cité, qui, malheureusement, u'a pas su Comprendre, jusqu'à la fin, la sublimité de sa voca. tion? Quelle impression faite!le, la cité Inystique, aimée Par Dieu d'amour si tendre, et qui, méprisant son passé, reniant ses destinées augustes, s'est enfoncée dans l’aveugle. ment et le crime, au Point de réclamer le sang de celui qui était venu Pour la sauver? Où est-elle, la cité barbare, que les pleurs du Christ Jésus n'ont pas s devenue déicide, n’a Cependant jamais victime sainte qu’elle a immolée ?
versent la Palestine du nord au sud, dévalant d'un côté vers la plaine de Saron. de l’autre vers Ja vallée du Jourdain et la mer Morte, Elle est sise juste au milieu de ce désert Montueux appelé dése da, — désert de rochers cal. Caires, affre
it de sol, trouve sa vie. La
000 pieds au-dessus du niveau
occidentale, comme l’appellent
en Testament. C'est-à-dire que,
une fois qu’on a quitté Jaffa de l'Ecriture, et fait environ deux heures
plaine de Saron, célèbre Par ses narcisses chantés par Salomon, plus fameuse encore par les victorieux exploits de Samson contre les Philistins, l'on s'engage dans un dédale de collines, qui se font de plus en plus hautes, et que l'on monte, l’on monte, jusqu’à ce qu'on ait atteint leur plateau le plus élevé. C'est 1à qu'est Jérusalem.
Un trait frappant, dans la physionomie des cités les plus célèbres du paganisme, est qu’elles plaçaient également en haut lieu les sanctuaires de leurs idoles.
Jérusalem est entourée d’épaisses murailles, dont la ligne régulière est brisée seulement à l'ouest et au sud-ouest, du côté du mont Sion, vers la porte de Jaffa et la citadelle ou tour de David. C’est donc une ville fortifiée, mais fortifiée à l’ancienne mode. Inutile de dire que son enceinte, si épaisse qu'elle soit, ne saurait résister longtemps aux engins de destruction que le génie moderne a inventés, et qu'il fait plus terribles, à mesure qu'on parle davantage de pacifisme et d'arbitrage international, Cela lui donne toutefois un aspect sévère et fort, une physionomie réellement peu engageante. Ces murailles remontent aux Croisades, alors qu’elles ont été refaites avec des matériaux dont quelques-uns sont de la plus haute antiquité, Ainsi, au coin sud-est, il y a des assises énormes que l’on qualifie de salomoniennes, et qui peuvent bien ne pas dater du roi maguifique, mais qui sont assurément vieilles de quelques milliers d'années. Et c'est, vous l'avouerez, un âge assez respectable, L’aichéologie détermine, de façon très précise, l’époque à laquelle tel appareil peut appartenir, Et le moyen-âge est sans doute très largement représenté ici. Mais on ÿ voit aussi des spécimens qu’il faut nécessairement
56 ] KSSAIS ET CONFÉRENCES
reporter aux da
Jérusalem, en avoir la Plus complète vue d'ensemble, c'est du
Le panorama de la
dans sa Plénitude. Au Premier plan, Ja rigide muraille
haute qui l’enserre au midi, et l'empêche de s'ébo
Et puis-je vous dire l’extase de Ma pensée, alors, en face de tous ces Souvenirs, l'émotion qui m'étreignait le Cœur? Ah! les heures bénies, les heures saintes que celles. là! Jours de Jérusalem, inoubliables, exquis, J'en ai voulu au temps de s’écouler si vite, de Vous emporter avec lui, J'aurais tant aimé voir s'éterniser votre durée,
Quant à l'intérieur de la ville,
rinthe, Ce n'est qu'après Plusie
T peut arriver à comp problème topographique qu’elle constitue. Pour ma part,
je l'ai visitée dans tous les sens, et plusieurs fois. Et, à la fin, je ne parvenais Pas encore à me retrouver à travers ces ruelles tortueuses, étroites, sordides, dont quelques-unes s’étagent en gradins, ces longues enfilées de bazars, obscurs corridors où se concentrent le Commerce, l’industrie, touts la boutique orientale. Vraiment, on se sent perdu au milieu de tout cela. On a hâte d'en sortir, de se voir hors des murs, pour respirer un peu, pour contempler un peu de ciel. La plupart des villes orientales sont une énigme, surtout pour nous, gens d'Amérique, tellement habitués aux lignes géométriques d’après lesquelles s'organisent nos cités. Et, sans doute, cela fait leur pittoresque, leur grande originalité. Et, à ce point de vue en particulier, Jérusalem ne le cède à aucune autre, je vous l’assure. Elle rend même des points à l’indéchiffrable Constantinople.
— Et, quelle adorable lumière se lève sur la colline où la Cité Sainte continue sa vie mystérieuse ! Le ciel d'Orient, c’est un ineffable poème. Et je n’exagère aucunement quand je vous affirme que le nôtre, aux jours où il est le plus serein, le plus libre de vapeurs, le plus profond, ne Peut nous en donner l’idée. Ah! comme on a la sensation d'entrer dans le noir, de s’enfoncer dans la nuit, quand on dit adieu aux pays clairs de là-bas pour revenir en Occident. Qu'il est donc bleu, le firmament dont la coupe plane sur Jérusalem, bleu intense, riche, limpide aussi ! Au-dessus des choses, il y a ce que l’on appelle, en peinture, de l'atmosphère, de l’au delà, de larges espaces. L'horizon s’enlève, aérien, diaphane, bien loin des sommets. Un soleil, d’une absolue lucidité, inonde les objets de ses Tayons très purs, transforme, idéalise les
ESSAIS gr CONFÉRENCES
bas tous les jours; tous les jours on assiste à des transpositions de réalités banales en des merveilles qu coloriste, qui tra suprême degré
le sature tel]
détails, grâce à Ja la
toucher leur robe
se distingue aussi par la douceur
Et les nuits, les nuits orientales, — qui ne les a pas goûtées n'en peut soupçonner le charme, Le crépuscule n'existe pas en orient, On Passe subitement du jour à la auit, ou plutôt d'un genre de clarté à un autre genre de clarté. Car les nuits orientales sont extrêmement lumineuses, Quand le soleil s'est abimé dans des flots de Pourpre et d’or, la lune immense trône déjà en souveraine, Et elle inonde les choses d’une blancheur telle qu'on croirait qu'il a neigé, si cette blancheur n'était plus chaude que celle de la neige, n'était faite de tons plutôt crème. Uu azur foncé habite Je firmament, où des myriades et des myriades d'étoiles sont, non pas piquées, mais suspendues à des hauteurs diverses. Il y en a qui paraissent tout près de nous, si près qu'on pourrait, semble-t-il, les décrocher avec la main. Ces milliards de luminaires qui descendent du vaste dôme mystérieux, — inutile de dire la poésie quasi surnaturelle qu'ils versent, avec leur rayonnement discret, sur la ville endormie. Tandis que, dans nos climats, la voie lactée n'est qu'une traînée blanche, confuse, là-bas, l’on peut presque Compter, tant ils sont distincts, les astres dont elle est formée.
J'en arrive aux monuments de Jérusalem. Ils sont très nombreux, trop pour que nous puissions vous les décrire tous. Et d’abord, j'excluerai tout à fait de mon étude les choses modernes. Il me plairait pourtant beaucoup de Vous parler, par exemple, de l'œuvre accomplie dans la Cité Sainte par les communautés religieuses, surtout les communautés françaises. Ainsi, les Dames de Sion y ont un établissement superbe, auquel est attaché Je sanctuaire dit de l« Ecce Homo», Ce sanctuaire est une restauration
habile d’une chapelle bâtie, dès les premiers siècles, sur le prétoire de Pilate, pour commémorer l’une des scènes les plus suggestives de la Passion de Jésus et l’un des mots les plus profonds que jamais bouche humaine ait prononcés. ÆEcce Homo, « voilà l'Homme », avait dit Pilate, en présentant le Christ ligotté, couronné d’épines, un lambeau de Pourpre sur les épaules, à la foule avide de son sang. Sans le savoir, Pilate énonçait une vérité absolue, que l'Eglise revendique comme riche de principes éminemment féconds. Le lieu où cette parole retentit et où la divine Victime fut l'objet d’une prophétie inconsciente, méritait, certes, d’être transformé en chapelle. Les Filles de Sion ont pieusement et artistement restauré le sanctuaire primitif.
Les Pères Blancs d'Afrique dirigent le séminaire des Grecs unis et desservent la magnifique église de Ste-Anne, Cette propriété, dans les limites de laquelle on a découvert la fameuse piscine de Béthesda, où fut guéri le paralytique malade depuis 38 ans, appartient à la France. Cest territoire français, le Sultan de Constantinople en ayant fait cadeau à l'Empereur Napoléon III, pour le remercier de la part qu’il avait prise à la guerre de Crimée. Ainsi un criminel qui s’y réfugierait, échapperait, par conséquent, à la police turque, et relèverait des lois françaises. Les Pères Blancs ont un musée, remarquable surtout par des antiquités se rapportant à l’époque où a vécu Notre Seigneur. Les Pères Assomptionnistes ont également un très grand couvent, hors des murs, avec chapelle et musée. Et nos Pères Dominicains ont bâti un grand monastère, une école pratique d’études bibliques, et une basilique merveillleuse, non loin de la porte de Damas, là où l’impé-
ratrice Eudocie, au VIe siècle, avait fait élever elle-même une basilique et un monastère en l'honneur du diacre S. Etienne, sur le lieu de sa lapidation.
À mon regret, je ne puis que vous signaler ces très belles œuvres. Et combien d’autres dois-je laisser de côté! Parlons seulement des plus fameuses. I] y a d’abord ce que l'on appelle l’esplanade du Temple, c’est-à dire l'endroit très précis et très authentique où s’élevaient toutes les constructions comprises, au temps de Salomon et d’Hérode-le-Grand qui les érigèrent, sous le nom de Temple, c'est-à-dire les divers parvis, les colonnades, et le Temple proprement dit, ou Saint des Saints.
Oh! non, — il n’est pas si facile que ::la de pénétrer dans l’enceinte sacrée qui fut le théâtre de théophanies sans nombre et que Jéhovah avait choisie pour y être adoré officiellement. 11 faut être muni d’une permission de son propre consul, accompagné d’un caves ou garde du consulat, et d’un soldat de la garnison de Jérusalem. Les Turcs,
généralement assez coulants ailleurs, se montrent ici intraitables, Et le chrétien, qui s’aventurerait dans cet espace absolument réservé, sans avoir les autorisations ni avoir rempli les formalités voulues, risquerait même sa vie. Disons, en Passant, que les musulmans professent un grand respect pour quelques-unes des traditions chrétiennes, et qu'ils estiment davantage encore les Isouvenirs de l'An. cien Testament. Pour eux, Jésus fut un prophète, inférieur sans doute à Mahomet, mais très grandencore. Ils révèrent les patriarches et les prophètes bibliques et veillent sur les tombeaux des plus célèbres d’entre eux. Les noms de Neby Mouça, ou prophète Moïse, Neby Samwyl, ou pro-
phète Samuel, ceux d'Abraham, d’Isaac et de Jacob, reviennent souvent sur leurs lèvres, La religion musulmane est monothéiste, comme Vous le savez, Avec quelle jalousie, Par conséquent, les fi gardent-ils l'endroit du monde qu
Mecque,
J'ai eu le Privilège de visiter l'enceinte du Temple de Jérusalem en Compagnie du consul général de Russie, Son Excellence M. Jacovlev, et de toute sa famille,
Le consul était en garde, et d'un soldat, t haut Personnage, qui 1 fort « bacchiche ».
veut que, lorque les
» C€ Soit par cette porte,
une invasion chimérique, les Turcs en
ont-ils muré toutes les issues extérieures. On n’y a accès que par une ouverture qui donne sur l'Esplanade. Cette porte est belle à l'intérieur. Elle forme une grande salle carrée, divisée en deux Par des colonnes mouolithes de
style différent. La voûte en est arrondie en coupole. L'on remarque surtout la frise corinthienne dont elle est décorée : travail d’art d’une finesse peut-être excessive, et qui tranche avec le reste du monument, La Porte Dorée avait été convertie en chapelle, au temps des Croisés. Elle est dans un presque parfait état de conservation.
L’Esplanade du Temple occupe toute la partie sud-est de la ville. Elle est Presque unie, — sauf, çà et là, un ou deux degrés qui l’accidentent, — pavée de larges dalles blanches. C'est une splendide chose, éminemment favorable au rêve. Et comme les souvenirs divins s’évoquent d'eux-mêmes dans cette enceinte qui semble destinée aux contemplations augustes! Du coin sud-est, l'œil descend sur les pentes de l’Ophel, plonge dans la terrible vallée de Josaphat, suit les sinuosités du Cédron, embrasse le mont du Scandale, — ainsi appelé rarce que Salomon y avait établi son harem, — s’épouvante de l’âpreté épandue sur Hakeldama, ou champ du sang, acheté avec les deniers que Juda avait reçus Pour sa trahison, et va se reposer sur la somptueuse écharpe, — sapphirine et rose, soyeuse, tissue des plus fines couleurs de l’atmosphère orientale, — harmonieusement tendue sur les hauteurs de Moab.
Il y a, sur l’Esplanade du Temple, deux mosquées : la mosquée d'Omar et la mosquée El-Aksa. Cette dernière est précédée d’une avenue de cyprès. C'est une ancienne église bâtie par Justinien, et qui a subi sans doute bien des transformations, mais dont les lignes primitives subsistent. Elle est ornée de très-belles mosaïques. L'on y remarque surtout la richesse de ses tapis incomparables qui provien. nent tous des manufactures du Sultan. La mosquée d'Omar,
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— Ou mieux le dôme du rocher, — construite à l'endroit même où s'élevait le Saint des Saints, est une des merveilles du monde. Il faudrait tout un volume pour décrire, par le menu, son extraordinaire beauté. Elle est octogonale. Ses Parois extérieures sont Técouvertes de porcelaines aux nuances variées. Ce revêtement u’a pas de prix. A cer. taines heures du jour, quels féériques chatoiement le soleil met dans ces faïences rares, qui représentent des sommes fabuleuses, un art poussé jusqu’à la dernière délicatesse, Ce sont des artistes d'Alexandrie qui ont créé ce bijou qu'est la mosquée d'Omar. Et toute la finesse de l’art grec se révèle dans chacune de ses parties. Quant à l’intérieur, cela dépasse tout ce que l’on a pu voir ailleurs, c'est comme uu rêve des « mille et une nuit » qui aurait tout à Coup pris Corps. On est ébloui, stupéfait, On pas seulement de la qualité des matériaux, mais de la manière ingénieuse, savante, subtile dont on les a travaillés. Le fer a été assoupli, merveilleusement ouvragé, ciselé comme une joaillerie. Le bronze a mille dessins capricieux. Les mosaïiqu:s suspendent à la voûte leurs guirlandes paradisiaques. Les cuirs précieux revêtent toutes les formes. Les bois recherchés sor: touillés d’arabesques d’une ténuité infinie. Et les verrières du dôme, les seules de ce genre qu'il y ait dans l'univers entier, font rêver du ciel avec leur magiques jeux de lumières...
Le Saint Sépulcre n’a Pas du tout la même physionomie, la même allure, élégante et dégagée,
C’est une construction massive, L’extérieur est presque complètement masqué, sauf une partie de la façade. L'in. térieur est une immense rotonde, précédée d’une croix
JÉRUSALEM [ 6s
grecque. On peut dire que chaque siècle a marqué cette église de son empreinte, Et l’on n’en finirait pas de signaler tous ses caractères originaux, La grandeur de ses lignes est imposante. Elle renferme aussi de très beaux morceaux de sculpture. Mais l’on vient ici beaucoup moins par une curiosité d’esthète ou d’antiquaire, que par l'attraction du sentiment religieux En entrant dans cette Basilique, on est saisi par une émotion, si forte, si prenante, qu’elle absorbe toutes nos autres facultés. Le tombeau de Jésus, quelle chose! Quelle fin de drame! ou plutôt quelles conséquences infinies ont surgi de ce sépulcre ! Quelle influence vraiment divine en émane, y attire, des quatre coins du monde, les âmes travaillées par le tourment de l’au delà ! Ah! Mesdames et Messieurs, pour bien juger de la force et de la valeur du sentiment religieux, c’est au Saint Sépulcre qu’il faut aller. Là, mieux que partout ailleurs, semble-t-il, l'on saisit l’action divine dans les âmes, l’on constate l’emprise de l’idée surnaturelle sur les foules. Là, le cœur le plus rebelle est dompté, il se fend, il fond en larmes et en adoration, l'esprit est illuminé de clartés insoupçonnées. C'est au Saint Sépulcre qu’il faut aller quand on veut retremper sa foi et comprendre vraiment l'essence du chris. tianisme,
La colline où fût le Cénacle est située un peu en retrait de la ville, au sud-ouest des murs. Et son isolement était beaucoup plus sensible autrefois, avant que Jérusalem eût englobé dans son enceinte tout le haut plateau qui Ja dominait. Cette colline s'appelle Mont Sion. La tradition y place le tombeau du roi David. Au temps de ce roi, il y avait là quelques maisons bourgeoises. Et c'est dans
Fée
l'une d'entre elles que fut institué le sacrement auguste, qui est la consommation et le couronnement de tous les autres, sacrement qui fait la vie de l’Ame et qui nous assure la présence réelle du Christ dans nos tabernacles. La salle haute, témoin de ce mystère, n'existe plus. Au moyen âge, les Croisés ont élevé sur son emplacement une église gothique, qui est maintenant mosquée, Les musulmans qui la gardent sont Presque aussi fanatiques que ceux de l'Esplanade du Temple. Et ce ne fut qu'après de longs Pourparlers et promesse d’un assez fort bacchiche que mon «guide » obtint enfin de m'yintroduire, Les lignes de ce temple sont sobres. Malheureusement Jes Turcs ont construit un plancher juste à la hauteur des chapiteaux, On n'est admis À visiter que la partie supérieure de cette ancienne église, défigurée par cette malencontreuse division. Et il est malheureux que les pèlerins n’y puissent faire leurs dévotions, ni les prêtres y célébrer la messe, S'il y a un endroit sacré au monde, n'est-ce pas le Cénacle? De quelles paroles mystérieuses la colline a vibré autrefois! C’est ici que le Divin Maître a opéré son miracle suprême par lequel il a perpétué au milieu de nous le bienfait infini de sa présence; ici que son âme a exhalé sa merveilleuse prière sacerdotale et qu’elle a chanté un hymn tel que jamais la terre n° mour ; c’est d'ici u jardin de Geth-
très ami du Sultan Abdul Hamid, a acheté Je terrain avoisinant le Cénacle et en a fait cadeau aux Bénédictins allemands. Ces
derniers y ont fait Construire, en belle pierre de Bethléem, rouge et blanche, une abbaye d’un caractère un peu lourd, mais belle et spacieuse. Cette abbaye a été inaugurée tout récemment, De sorte que, si les catholiques n’ont pas le bonheur d’avoir une église sur le lieu même où fût instituée l'Eucharistie, et où se passèrent des scènes de touchante tendresse entre Jésus et les disciples qu’il aimait tant, ils en possèdent une du moins dans son voisinage immédiat : faveur très appréciable et d'autant plus appréciée qu'ils la
doivent à un souverain non-catholique.
L'un des endroits les plus curieux à voir de toute la Ville Sainte, c’est le mur qu’on appelle le mur des pleurs. Il est situé dans la partie sud de l’enceinte. Figurez-vous
réduite en poussière, Ces blocs gigantesques remontent sûrement à Hérode-le.-Grand et peut-être datent-ils de plus loin. Ils furent donc témoins de scènes de l’Ancienne Alliance; ils ont entendu la voix de Jésus; ils ont assisté à la destruction du Temple, dont il ne reste plus pierre sur pierre, et vu la ruine de Jérusalem. Or, là, tous les jours, mais surtout le vendredi, veille de leur sabbat, les Juifs se rendent en grand nombre ; et, debout contre ces blocs mil. lénaires, ils lisent les prophètes antiques, et ils pleurent, ils pleurent de vraies larmes, en se frappant le front contre le rocher; ils se lamentent, ils Poussent des cris plaintifs. Ils n’ont plus de patrie, ils n’ont plus de temple, ils n’ont plus de foyers. Toute la gloire de leur nation s’est éva. nouie, Et ils n’ont Pas assez de larmes ni assez de soupirs
pour déplorer leur condition, à nulle autre Pareille dans Je monde,
RS ANCOTUE LORS ARE ee es .
Ah! certes, Mesdames et Messieurs, l'on n’assiste pas à ce spectacle sans se sentir profondément ému soi-même. Je le sais bien, ils ont mérité tous ces châtiments. Le sang du Christ est retombé sur la postérité de ses déicides en pluie de malédiction. Mais n’est.il pas permis de regretter Pour eux le crime de leurs pères, et de pleurer, non plus, comme ces pauvres Juifs, sur la ruine du Temple, mais sur l’aveuglement qui les empêche de reconnaître en Jésus de Nazereth le vrai Messie ? Pourquoi, pourquoi, 6 Juifs misérables, rejetez-vous donc, eprès tant de siècles, l’évangile et le Christ? Mystère! aveuglement providentiel, qui aura pourtant sa fin, à une époque indéterminée, quand les Israëlites, peuple toujours choisi, rentreront dans le bercail de l'Eglise, et qu’il n’y aura plus qu’un seul troupeau et un seul Pasteur. |
Mesdames et Messieurs, je borne là cette conférence. J'avais annoncé d’autres points. Et j'aurais en effet, aimé à vous parler encore des types qui habitent la Cité Sainte, — Juifs, Turcs, Arabes, Coptes, Arméniens, — de ces lépreux qui quittent, chaque matin, leur village de Siloë, pour venir demander l’aumône aux portes de Jérusalem ; aimé à vous décrire leurs costumes, leurs usages divers; aimé à vous entretenir, enfin, de la condition présente de cette ville, soumise au Sultan de Constantinople qui y règne par un gouverneur Ou « Mutesarrif » de première classe, mais où toutes les grandes nations européennes ont leur consulat, leur hôtel des Postes, et comme une acuinistration indépen-
dante, chacune une petite ville dans la grande. Cela nous entrafnerait trop loin. Je n'aurais Pas cru que la matière fût si abondante, ni qu’il fût si facile vraiment de se laisser aller à de longs développements, lorsqu'on traite de choses que l’on a vues, que l'on a savourées, et que l'on aime de tout son cœur.
Pardon d’avoir peut-être abusé de votre attention si indulgente. Je ne la retiendrai un instant de plus, Mesdames et Messieurs, que pour vous dire que Jérusalem, — et c’est le dernier trait de son extraordinaire vocation, — Jérusalem est la seule ville de la terre dont les destinées les plus lointaines soient fixées Par une prophétie, Notre Seigneur a prédit que la Cité Sainte aura un rôle à part dans les événements qui annonceront la fin du monde, D'ici là, elle sera soumise à toutes les contingences de l'ordinaire évolution. Mais elle Peut compter sur une existence aussi longue que les siècles qu’il reste encore à l'histoire, Son cycle s'achèvera avec celui même de notre univers. A l'heure marquée par Dieu de toute éternité, et que même les esprits célestes ignorent, elle frémira la première au bruit des trompettes du jugement. Comme elle a vu le Premier avènement du Christ, il lui est réservé de contem-
pler aussi, tout d’abord, le Fils de l'Homme venant sur les nuées du Ciel, inaugurer son second et dernier avènement dans la justice et la gloire.
O ville fameuse entre toutes, je vous vénère, malgré vos crimes, et j’apprécierai toujours, comme le fait Capital de ua vie, de vous avoir visitée !
En
Au De McGes, D, D, Nantucket Island (Mass.), Etats-Unis,
Juin-fuillet 1907
++. Je m'éveille, Les rayons s’infiltrent à travers les persiennes sombres, Ma chambre est tout imprégnée d'ardeur fraîche. L'air a quelque chose de moelleux. Des lilas m'envoient leurs émanations. Il s'élève, de toute la cam- Pagne, restaurée par les influences occultes de la nuit, un parfum d'herbes tendres, de fleurs de trèfle, qui est tout ce qu'on peut désirer de plus délicieux. C’est très sain, tout neuf, comme virginal. Je m'enivre de cette incomparable senteur, complexe et reposante.
Aucun bruit, si ce n’est des bourdonnements d'insectes, et la fermentation sourde des êtres, sous le soleil si bon, père de l’universelle vie.
Où suis-je donc? En quelle terre de rêve ?
Une fle, ah! j'habite enfin une île. Tout jeune, ç’avait été 1à mon aspiration la plus vive de pouvoir passer ma vie dans unefîle, Et depuis, combien souvent me suis-je pris à envier le sort de ceux que le hasard y avait fait naître. Quand, dans mes voyages, en mer ou au long des fleuves,
il m’arrivait d'en apercevoir une, se posant en grâce rocheuse lisérée d'or, ou s’étalant en riche corbeille de verdure, je la contemplais avec ravissement, j'éprouvais un désir fou d'y descendre, de m'y établir à jamais. Une fle, cela est si plein de mystère, si distingué. Or, me voici enfin au pays de mes vœux. Tard dans la nuit, le bateau m'a déposé ici, en plein océan, loin, bien loin du continent. Est-ce vrai? Je puis à peine croire à cette réalité tant attendue. C’est une sensation étrange, et si savoureuse, de se voir séparé du reste du monde. Notre vie en prend comme un caractère à part, n’est plus, il semble, si commune, si banale... :
Je sors. L'air est très chaud, quelque peu humide. Une langueur a envahi les choses. Dans l’espace flotte une gaze subtile, qui laisse transparaître le bleu du ciel. Les grands ormes ploient sous l’ardeur que le soleil leur verse. Leur feuillage, qui bouge à peine, retombe en une lassitude heureuse. Des gens du pays devisent à leur ombre. La physionomie de ces insulaires est grave et douce. Ils n’ont évidemment jamais connu la fiévreuse activité des villes. Ils ne soupçonnent même Pas ce que peut être le surmenage. L'intimité avec la grande nature les à saturés d’impressions sereines. Oh! que je les envie.
... Non loin de ma demeure, sur une éminence, se dresse un moulin à vent, C’est une relique déjà vieille de deux siècles. Bel âge dans un pays jeune. Il y en avait partout, sur l’île, autrefois, Ce ces pittoresques moulins. Ils ont tous disparu, sauf celui-ci, que les habitants ont Presque en vénération. La « Société Historique» de l’endroit s’en est emparée. Elle l’entretient avec un soin
jaloux, elle le Couserve, j'allais dire un peu trop bien. Cette chose antique n’a pas tout le charme primitif qu’on serait en droit d'en attendre. On veut la tenir en si parfait état! On la répare, on la frotte d'huile, on lui met de la peinture. L'intérieur est devenu une sorte de musée. Un fonctionnaire en livrée en a la garde, en fait les honneurs avec conscience. . ,
«O vieux moulin, toi qui as vu tant de choses, je t'ai. merais mieux autrement, un peu délabré, dans un aspect de ruine. La poésie qui vient de ta forme archaïque et des longs âges que tu as vécus, s’'évanouit presque sous ce rajeunissement insensé que les hommes te font subir. Ton âme, qui a si longtemps vibré aux souffles du large, tes grandes ailes qui ont tourbillonné follement dans l'espace, ton mécanisme naïf, et si près des forces naturelles. — comme tout cela serait autrement suggestif de rêve, et capable de nous arracher à l’étreinte du présent, si l’on n'avait pas eu l’idée malencontreuse, et sottement pratique, de te faire entrer, malgré toi, dans le cadre administratif, et de t’exploiter, à titre d'article curieux. »
+.. Le soir venu, je gravis À nouveau la colline où s'élève cet unique témoin de la vie primitive, ici. La lune paraît, sa lumière est cependant tamisée par un brouillard très fin. Les lointains de l’île sont à demi noyés dans une vapeur grise. Jesuis seul. Il règne un silence profond, entrecoupé par des aboiements de chiens. La chanson monotone des grenouilles, le cri sourd des crapauds montent des marécages. Sous les clartés lunaires, dans le mystère de la nuit, le vieux moulin se transfigure. Il se dépouille de ce modernisme dont on se plaît à le revêtir, et revient
à son naturel, Prend l'aspect qui sied à ses états de service. Dans l'ombre, sa forme démodée se fait plus étrange. Ses ailes ont quelque chose de fantastique. Et il me semble entendre murmurer autour de lui l’écho des âges morts...
Çà et 1à, dans l'étendue, percent des lueurs. Les phares, sur les côtes, projettent leurs rayons intermittents. Tout Près de moi une hutte s'éclaire. Un bon vieillard l’habite, tout seul, très libre. Pour toute richesse, il a cette cabane de planches, et l’arpent de terre qui l’entoure. Je l'ai vu aujourd’hui, Comme il m'a paru heureux et calme! J'en suis sûr, il n’échangerait pas sa quiétude, sa vie exempte de secousses, contre le sort de nos milliardaires. .… Je devine la ligne de l'océan, là-bas, tout autour de l’île. Les brises marines parfument l'atmosphère.
20 fuin
Un ami me prend à bord de son voilier. Je dis « ami ». Ce jeune homme ne m'est pourtant connu que depuis hier, Nous nous sommes rencontrés sur le bateau qui nous amenait ici. Il me parla le Premier, en anglais Quand il vit que j'étais français, un sourire illumina sa figure, et il se mit à causer en cette langue, qu’il possède parfaitement et qu'il adore,
C'est un jeune américain, en cours d’études à Harvard. Il a reçu en France sa toute première éducation, et semble avoir gardé, de notre vieille patrie, le plus cher souvenir, Il a quelque chose de délicat, de très sympathique. 11 m'a l’air rêveur, sentimental. 11 doit faire exception parmi les jeunes universitaires. Je l’apprécie beaucoup. J'aime à
l'entendre parler notre langue, avec ce petit accent étranger, qui n’est que charmant.
Hier donc, il m’avait donné rendez-vous sur le quai pour deux heures. J'y vais. 11 m'y attendait. Le yacht est tout prêt. Nous nous embarquons. La voile se hisse, se gonfle, et nous voilà partis pour une croisière, à travers le port et le long des côtes sablonneuses de l’île, si capricieusement dessinées.
Le ciel est voilé de brume. I] souffle un bon vent. Notre bateau glisse, emporté d’un large coup d’aile, Mon Île m'apparaît en un tableau d'ensemble : des falaises solitaires, des plages blondes, des landes infinies. Et, devant mo, tout un Pittoresque fouillis de maisons archaïques, irrégulièrement posées, s’abritant au pied d’une colline demi-circulaire, ou garnissant les crêtes.
D'’abondants feuillages, d’un vert très foncé, émergent du milieu de toutes ces demeuses grises, à toits plats ou à pignons. Et je distingue, là-haut, les ailes du vieux moulin. Une buée, qui s’intensifie de minute en minute, flotte au-dessus de ce Paysage, en imprécise les contours, en noie les arêtes. (C’est Vaporeux, sur fond réel. Les lignes floues, les formes vagues défient l'analyse, empêchent de nettement percevoir. Vision invraisembiable et très douce.
Longtemps, nous voguons sans but, et presque silencieux. Là-bas, des flots plats s’amineissent en barres très fines. De ci de là, des échappées sur Pinfini mobile, qui présente, à cette heure, des teintes gris d’acier. Mais toujours, mon regard vient se poser sur ce nid d'habitations
78 ] ESSAIS ET CONFÉRENCRS
toutes simples, honnêtes, Primitives, d’où s'exhale une Srande paix, et comme une suavité de vivre...
21 juin - Tout est frais et net.
C'était beau de voir le brouillard, hier soir. Quelque chose de dense et d’impalpable, comme de la laine effilochée, emplissait l'atmosphère. Nous Mmarchions à travers une
Les arbres, baignés saient tomber de larges gouttes pesantes.
Ce matin, il fait clair. Tout paraît rajeuni, pénétré d'énergie meuve, Les feuilles et les plantes sont gonflées de sève. Ça sent bon la nature vierge. Il monte des Champs un parfum qui réconforte, de saines odeurs végé. tales.
aspect antique et gauche des ruelles étroites, tortueuses !
Les habitants que je rencontre m’ont l'air si heureux de leur sort. Ils aiment leur île, où l’on vit très vieux, où les ambitions qui nous Tongent sont inconnues, Le nombre d'étrangers, qui affluent ici, chaque année, et qui viennent demander à ces plages et à ce climat, à ces grandioses solitudes, un renouvellement de leurs forces épuisées par la i à leurs fièvres, n'est-il pas de Pays plus fiers de leur Île ?
devenant place d’eau, l’île n’a pas
perdu son cachet naïf et modeste. L'on y-voit bien quelques résidences confortables. Encore n’ont-elles rien du genre
château. Leur élégance est-sobre. Pas la moindre prétention nulle part. La vie moderne, en s’infiltrant ici, s’est comme accommodée au milieu, n’a pas tenté de l’éblouir de son faste criard. Et puis, les encombrantes machines, qui nous étourdissent, nous assourdissent, là-bas, dans nos villes, sont exclues de ce domaine...
Je descends sur la plage. La mer est couleur d’améthyste, L'atmosphère est si limpide aujourd’hui que l’œil peut scruter les lointains. Des voiliers mettent à l'horizon des taches lumineuses. Cela repose, de suivre les ondulations gracieuses de ces grandes ailes que le soleil diaphanise. Le ciel est bleu. Et des écharpes, soyeuses et immaculées, glissent sur son saphir, sont emportées en une course vertigineuse. La ligne de collines, de l’autre côté du port, surgit en un ferme relief. Comme je remonte chez moi, je vois, sur le versant d’un Coteau, un paysan faire ]a fenaison. Les foins coupés embaument. Leurs longues tiges, négli.
gemment couchées, exhalent, en séchant, les aromes qu’elles ont empruntés au sol. Dans la Prairie fraîchement tondue, toute une armée de poussins picotent avec avidité Jes grains de mil tombés des épis...
Voici le soir, Et mon le revêt sa robe humide et ouatée, s’enveloppe dans un ample voile gris. Le tissu vaporeux se moule aux formes qu’il dérobe à demi dans sa grâce
souple. Tout se fond, s’efface Sous la brume inconsistante et floconneuse,
22 juin
Admirable journée, Plus trace de ce peignoir trempé que l’île avait passé Pour la nuit. L'air est sec et sonore.
Le firmament est d'un azur toujours plus riche, semé, par endroits, de jolies soies blanches.
Je passe de longues heures sur la grève à regarder les nuances que prend la mer, à écouter son chant. Devant cette force et cette immensité, ma vie me paraît si peu de chose. C’est comme si ma personnalité s’évaporait, s'évanouissait en néant. Qu'est-elle, en regard de ces espaces infinis, dont le murmure éternel ne permet plus d'entendre linfime rumeur humaine ? Quel rassérénant spectacle! 11 me vient un désir de me laisser vivre désormais, d'accepter doucement le cours des choses. Fait-on l'avenir? N ’y a-t-il Pas une sorte de fatalité dans les événements ? Au lieu de protester contre l’énévitable, de réagir contre la puissance mystérieuse qui dispose de nous à son gré, le plus sage n'est-il pas de la laisser accomplir, sans s’insurger, l’incessante évolution où notre petite individualité ne figure
que comme un point presque imperceptible?...
Vers le soir, le vent fraîchit. Je marche à travers le bourg qui s’endort. Il n’y a un peu d’animation que sur le mail. Le reste de l’île s’enveloppe d'ombre et de silence. De grands souffles passent. Les feuilles agitées font un bruit qui rappelle les plaintes de l'automne. Est-il vrai que je sois seul et libre, hors d'atteinte aux ennuis, aux multiples préoccupations qui ont entravé, pendant si longtemps, l'essor de mon âme ?— Ile de rêve, paradis de quiétisme, si tu savais tout ce que tu m’apportes de sensations reposantes ! — Comme je longe un jardin, l'odeur des clématites, forte, prenante, ajoute aux délices de l’heure, achève de me plonger dans l'extase. . .
EN L'ISLE [ 8x 24 juin
... Avons-nous donc changé de zone? Mon Île, pendant la nuit, s’est-elle transportée sous d’autres cieux? Au réveil, je suis tout surpris de l’étincellement, de l’éblouissement que verse le soleil. C’en est aveuglant. Le firmament est très pur. Et il tombe, de la voûte bleue, une irradiation qui inonde toute chose, met en relief les contours des paysages. Les habitations, les arbres, les champs, sont noyés dans une absolue splendeur. Les feuillages se détachent avec une netteté si parfaite qu'on les dirait comme ciselés dans l'or. Et, là-bas, Pélévation douce qui mème au vieux moulin me paraît singulièrement rapprochée. Je peux suivre, du regard, les moindres ondulations du sol, au loin, dans les landes. Tout palpite et vibre sous le rayonnement supérieur. L’atmosphère, saturée de clarté, est presque trop brillante.
De tout le jour, aucune Vapeur ne vient atténuer l'ex. trême limpidité de l'air, aucun nuage tacher l’azur. Les falaises ressortent en motifs très accusés, dessinent sèchement leurs arêtes.
Tard, dans l'après-midi, je descends marcher au bord de la mer. Le port est d’une couleur améthyste très foncée. Au delà des jetées, les colorations sont plutôt ternes, indé. cises. Le soleil, qui décline, épand des rayons jaunes sur le versant d’une falaise, et toute la prairie d’herbes marines qui se déroule à ses pieds. Dans l'or attendri s’allongent des sillons ombreux, se posent des hachures de ténèbres.
++. Au vieux moulin, pour saluer le jour qui meurt.
Là-bas, à gauche, le soleil concentre sa gloire finissante.
Les pignons
11 descend avec une lenteur majestueuse. Il n’a pas l'air pressé d'aller se rafraîchir dans l'océan quise moire. Je ne vois d’abord qu’une splendeur diffuse et écarlate. Mais bientôt, à même ce brasier, se découpe une forme ronde, d'un rouge éteint. Longtemps, elle plane, comme immobile, à la ligne de l'horizon. Son feu pâlit, s'efface...
Les vieilles maisons du bourg, aux profils pointus, aux larges cheminées archaïques, se serrent l’une contre l’autre, comme par crainte de la nuit. Tout près de moi, un oiseau jette une note mélancolique, tout en voletant parmi les pousses vertes. Le vent fait craquer les ailes immobiles du moulin. Il se prépare un nocturne splendide. Déjà quantité d'étoiles sont piquées sur le fond bleu du firmament, épinglées sur azur...
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... Soleil encore très brillant, avec quelque chose de plus discret, de moins cru dans l’éclat. Et l'air est velouté. La mer offre de grandes surfaces glauques, serties en d’immenses améthystes. Les teintes saphirines sont rares sur l'Atlantique. On n’y voit pas ces colorations riches, qui rendent les mers orientales si douces À contempler...
Je passe de longues heures sur les quais. Ah! qu’un peintre trouverait de motifs ici! Ces types de pêcheurs, par exemple, —qui n’ont jamais vu que l'océan et leur île, — vieilles figures tannées, rudes mais bonnes. Dans leur regard, il y a des profondeurs, et comme des lointains. On dirait que les espaces, qu'ils ont si souvent sondés, s'y refiètent. Leur allure a je ne sais quoi de calme et de patient.
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Et ils ont si peu l'air de ses oucier des étrangers, qui débarquent chaque année sur ces bords.
Le vent, la mer, leur voilier, une humble maison, avec un arpent de terre, non loin du rivage, voilà leur domaine, toute leur fortune, Et c’est assez pour les remplir de joie saine. J'envie leur contentement, empreint sur leurs traits paisibles et forts. J'aurais plaisir à leur entendre conter des récits de pêches lointaines, décrire des paysages maritimes, en ces termes extrêmement imagés et évocateurs, ces mots d’un si étonnant réalisme, — propres aux primitifs, à ceux dont l'esprit est libre de toute réminiscence livresque, de toute influence classique... Et cette forêt de mâtures, plutôt moyennes et petites, que le vent fait balancer, pittoresque croquis fournirait-elle !
Je ne puis assez apprécier que cette tle ait gardé son cachet de nature, Son éloignement des centres lui a permis d'échapper à ce qui s'appelle le « Progrès moderne », et qui
vellement, ]a destruction radicale de toute originalité Propre. Ce m'est un Plaisir si grand de circuler Par le bourg, dont la Majeure partie est irrégulière, indéchiffrable, pleine d’imprévu.
Ainsi, là-bas 6 la fine ruelle, très étroite, très à pic, pavée de gros cailloux des champs, et qui laisse voir, tout au bout de son ruban sinueux, une Proprette façade de temple! Et les arbres, surtout les ormes, abondent.
— quel
Certains sont tout un bosquet à eux seuls. Leur frondaison s'étale avec une incomparable abondance, Sur Je mail,
même en plein midi, le soleil ne réussit ja incommoder. C’est toujours frais et ombreux un sous-bois très touffu. Et des clartés,
Mais à vous + On dirait qui s’infiltrent à
travers les rares vides du feuillage, viennent égayer le sol de leur or. Quelles délices! Savoir qu'au delà de ce dôme vert, c'est un étincellement de rayons, et se sentir bien à l'abri de leurs flèches ardentes, sous ces magnifiques voûtes aux puissantes nervures, aux épaisses frondaisons.
Le bourg est un nid de verdure et de fleurs. Mais tout autour, dans l'étendue solitaire, l'œil ne voit que des landes, des marais avec leur végétation étrange, des coteaux sablonneux et dénudés. Quelle poésie est épandue sur tout cela ! Et que les landes, en particulier, sont mystérieuses! Elles paraissent absorbées en un secret éternel. 11 s'exhale de ces terres je ne sais quoi d'énigmatique, qui vous retient et vous apeure à la fois. On craint de troubler leur méditation grave.
A l’approche du soir, surtout, elles se revêtent d'un tel silence, s’assoupissent en un recueillement si profond, que leur voisinage vous fait presque frémir. Et les ombres nocturnes, qui envahissent peu à peu ces espaces déserts, en accentuent la sauvage mélancolie, la primitive et inquiétante beauté...
1 juillet
... O mon île, je pleure sur ton avenir.
Certains indices ne nous permettent pas de nous tromper sur le sort banal qui t’attend. Déjà, iu possèdes un de ces casinos, d’où s’épand, le soir, à travers le mail, une musique vulgaire. L'on parle aussi d'introduire ici des automobiles,— bruyantes et nauséabondes machines, qui font de nos villes des enfers. Les riches étrangers commencent de
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défigurer tes falaises avec des villas comme il s'en voit partout, inesthétiques et bourgeoises, Peu à peu, les toutistes implanteront chez toi leurs modes, leurs façons de vivre, leurs fausses élégances.
Ah! j'aurais rêve Pour toi d'un meilleur partage!
Que ne peux-tu, au contraire, rester réserve intangible de pittoresque et d’originalité, parmi nos platitudes, — de. meurer telle que la nature t'a faite, solitaire et perdue, hors de l’évolution de nos sociétés ! Alors, tu serais l’asile éternel de tous ceux que les inutiles complications de l'existence, au sein de nos cités, ennuieraient, fatigueraient. — Lasses des frottements quotidiens avec toute sorte d’inconnus, dégoûtées de nos grossières mœurs démocratiques, pressées d'en finir avec les conventions ridicules, les hypocrites formalités qui semblent être la loi et l'essence des relations sociales, en nos jours, les Âmes d'élite viendraient à jamais chercher dans ton sein ja vie simple et sincère, goûter tes solitudes vierges, rêver librement devant tes vastes horizons.
Combien de temps faudra-t.il encore pour que ta physionomie si particulière perde son charme, pour que ton originalité se fonde, se transforme en un confortable modernisme?— Ah! si je pouvais t'arracher à l’étreinte qui te menace, qui déjà te fait souffrir, te garder ton Caractère primitif, si pur de toute prétention !
Laisse-moi, du moins, 6 mon tle! m'imprégner de ce parfum d’archaisme, qui émane encore de ton âme naive, — emplir mes yeux de toutes ces reliques vénérables et fanées, que tu renfermes! Laisse-moi savourer longuement ‘a quiétude, et trouver, près de toi, l’apaisement, la douceur de vivre, la sérénité infinie.
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
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