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86 ] ESSAIS ET CONFÉRENCES 2 juillet
... Le tonnerre a grondé toute la nuit. Ses roulements avaient sonorité profonde, semblaient venir de très loin. Parfois, cela faisait mine d’aller finir, d’aller s’éteindre là-bas, sur les confins de l’île. Et puis, cela reprenait comme de plus belle, en notes sourdes et graves. Le vent sonfflait très fort dans les feuillages. Et c'était grand et noble, très impressionnant, les harmonies produites par les deux plus aveugles énergies de la nature, par la foudre, làhaut, dans les infinis de l’espace ; ici-bas, par cette chose mystérieuse, dont « on ne sait ni d’où elle vient ni où elle va ».
Ce matin, temps couvert, froid, presque automnal. J'aime ces teintes grises du ciel, après l’étincellement des derniers jours, — ces nuages, qui voguent, rapides. Mes yeux étaient éblouis, malades, d’une irradiation si constante. A cette heure, ils peuvent se reposer, en se portant sur la voûte assombrie, où flottent des laines souples. Les arbres ont foncé leur verdeur ; sur le mail, règne seulement un demi-jour.
Je ne veux la continuité en rien, pas même en les meilleures choses. Il me faut la variété, dans la nature et dans la vie, Et vraiment, ces paysages voilés de mélancolie, et comme endeuillés, cette pénombre succédant à un indiscret scintillement, ont de quoi me plaire. Il était temps que le décor changeât. Quand le soleil nous versera à nouveau sa gloire, je la goûterai davantage, la trouverai meilleure,
plus fraîche...
3 juillet
-.. Je rencontre un capitaine de voilier. [1 m’a l'air d’un vrai loup de mer. Ses traits, jeunes, sont énergiques et bons. Sa peau est toute teintée de ce brun très ferme, qu’applique la réverbération du soleil sur l’eau, tannée par les brises marines.
Son enfant l'accompagne, — un garçon de sept ans. Quel charmant petit être, sous l’habit de matelot qui lui va à ravir! Il me paraît si naïf et si doux. Mais sa délicatesse de tempérament, la distinction de sa tenue, sa physionomie si extraordinairement raffinée, contrastent avec la rudesse d’allure du capitaine. Sa main, frêle et blanche, qui se tient à celle de son père, a l'air d’un pétale de lys posé sur bronze, — O mon enfant, tu ressembles à une fleur tendre, — fleur d’île, mystérieusement éclose au souffle de l’Atlantique...
... Ce soir encore, une gaze vaporeuse remplit l’atmosphère. Comme c’est aérien et subtil, ce tissu! La moindre brise suffirait à le dissiper. Tout ce qu’il recouvre et enserre se transfigure, se fait presqu'irréel à son contact. Les contours, les lignes se perdent dans cette mousse grise. Tout ce qu’il y a de net, d’arrêté, dans les objets, — arbres ou demeures, — se fond en cette émanation qu’exhale l'Océan. Sous sa voilette vespérale, mon île n’a plus qu’une physionomie imprécise. C’est comme si toutes choses se résolvaient en gouttelettes. . .
4 juillet
«.. Par les landes, jusqu’à Siasconset. © l’indicible mélancolie qui plane au-dessus de ces espaces! Terres
mystérieuses, quels secrets tristes ensevelissez-vous ? — Les senteurs les plus réconfortantes emplissent l'air : foins, trèfles, marguerites, plantes aromatiques, combinent leurs parfums pour nous en saturer généreusement.
Il y a, çà et là, des bois de pins rabougris, aux rameaux tordus et comme forcés. La violence des brises aura empêché ces arbres de croître. Rien de curieux comme ces forêts en miniature. Les pins, déjà vieux, sont courts et trapus, leur hauteur ne dépasse pas un mètre. Les prairies sont semées de points d’or, d’où rayonnent des pétales immaculés. D’autres fleurs présentent de riches grappes d’or, — or jaune et velouté..
C'est un bourg étrange que Siascouset, Les maisons en sont lilliputiennes. Elles affectent les formes les plus bizarres. C’est si petit, si réduit, que c’en est invraisemblable. On se croit victime d’une illusion d'optique.
Nous sommes, ici, à la pointe extrême de l'île. Le site est merveilleux. L'océan, bleu pâle, caresse des rivages de sable fin. Et les lointains des mers s’effacent dans une buée subtile, tout imprégnée de rayons. Quel spectacle auguste !
Je reviens par une autre roùte, plus pittoresque. Là-bas sommeille un étang. Son eau, tranquille et rêveuse, est toute constellée de pierreries. Et voici un marécage d’où fuse une végétation superbe: on dirait un champ de blés verts. Les tiges fines se meuvent en
.. «une ondulation majestueuse et lente».
L'océan pénètre dans l’île de toute part, y forme des lacs intérieurs, cerclés d’or ou bordés d'émeraudes. Mais,
comment décrire tout ce que je contemple, les merveilles dont la nature a comblé ces lieux ? 11 n'ya pas de mot pour rendre mon extase...
5 juillet
... O mon île, — terre enchanteresse, — il me faut vous dire adieu. Voici fini le délai que je m'étais accordé, pour retremper un peu mes forces. Je dois rentrer dans la lutte, retrouver l'effort. Mais la paix qui s’exhale de vous m’a rasséréné pour longtemps. Ma pensée s’est comme rafrafchie dans un contact avec votre âme primitive et saine, Merci de tout le bien que vous m'avez fait. Vous avez été pour moi si douce et comme maternelle! Ici, mon rêve emprisonné a pris l'essor. Ici, ma vie, libre de contrainte, s’est abandonnée à la calme influence de la nature vierge. FE Les brises marines ont renouvelé mon être. Je me suis ; enivré de vos senteurs végétales.
Adieu! Adieu, Ô ma lointaine, mon isolée !
Au milieu des agitations qui vont me reprendre, — votre vaaon pittoresque, le souvenir de vos silences, de votre grandeur majestueuse, de vos parfums, vos clairs horizons, le mystère de vos landes, — tout cela me sera le meilleur des réconforts. Toujours, toujours, je savourerai votre grâce mélancolique et tendre. Il me suffira d'évoquer ta beauté archaïque pour me consoler de tout.
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Louis Fréchette
Son œuvre Ses inspirations Son art
Conférence donnée à Providence (R. I.) sous la présidence de Son Excellence le Gouverneur Pothier
à Ottawa
à L'Université Laval de Montréal sous la présidence deS. G. Mgr Bruchési
à Manchester (N.-Æ.) sous la présidence de S. G. Mgr Guertin
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