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L,a nuée, — cette chose éminemment diverse et ondoyante, imprécise et vaporeuse, dont le poète a dit qu’elle ressemble à nos rêves, — l’Eglise et les Pères en ont fait l’image, le symbole de Marie. Ils comparent la Vierge à la nuée qui flotte au gré des souffles supérieurs, et qui prend, là-haut, les formes les plus imprévues, s’y amoncelle en collines croulantes, ou bien s’y étale en îles d’or cerclées d’azur, ou encore s’y disperse en touffes de violettes, s’y effeuille en pétales de roses, en pluie de lilas.
Et je voudrais rechercher quelles affinités subtiles il peut bien y avoir entre la nuée et la Vierge Marie.
Ea nuée se compose de vapeurs. Et il n’est pas au monde de matière plus impalpable. Dans l’ordre des corps, c’est l’un des plus impondérables et des plus fugaces. Tissue de fines gouttelettes empruntées à l’océan, elle s’é-
lève, à peine formée dans l’éther, elle y plane, elle y règne. Et voyez comme elle est sensible, impressionnable à toutes les influences célestes. Ee soleil, par exemple, — ce n’est pas seulement sa surface qui s’en illumine. Mais elle le boit, elle s’en imprègne, elle s’en sature, elle le laisse pénétrer jusqu’au cœur de son essence, qui en devient radieuse et diaphane. Et c’est quelque chose alors de tout aussi clair, et de plus fin, de plus menu que le cristal, qui vibre et scintille, — comme un poudroiement translucide, lequel, à de certaines heures, s’irise, revêt les nuances les plus charmeuses, absorbe toutes les couleurs de la lumière.
— Et de même, la liturgie n’applique-t-elle pas à la Vierge ce que l’Ecriture dit delà Sagesse Eternelle? Ne l’appellet-elle pas « vapeur de la vertu de Dieu », — « émanation sincère de la clarté du Tout-Puissant »? — Sans doute, Marie appartenait bien à notre nature humaine. Mais elle en était le fruit exquis, le produit le plus distingué. Née de la race d’Adam, elle égalait pourtant, et surpassait même, par les perfections de son âme, les substances spirituelles. Elle était transcendante à tout l’ordre terrestre. Jamais l’ombre seule d’une faute ne vint lui rappeler la déchéance commune à notre espèce, la faire descendre des hautes régions mystiques où son esprit et son cœur habitaient. Son essence très pure flottait en grâce au-dessus de nos misères. Nuée candide formée d’un souffle de Dieu, son vol l’emportait dans l’infini.
Et qui pourrait décrire les jeux de la lumière divine au travers de son âme? Car, ce n’était pas seulement l’enveloppe, et comme les contours de son être, que la vertu céleste étreignait, si étroitement que ce fût ; mais elle la
LA vierge; et la nuée [ 137
transperçait toute, au point de ne pas laisser une seule de ses facultés dans la pénombre. Chacune de ses puissances baignait dans une clarté si vive, se prêtait si entièrement à l’action du soleil divin, qu’elle en était toute diaphane, et qu’au travers de sa transparence reluisait tout le ciel, tout le saphir du firmament, — je veux dire la grande image de l’Eternel.
Ea nuée est agile. Elle obéit au moindre souffle. Il semble qu’une haleine suffirait à la mouvoir. Elle va, d’un point a l’autre de l’espace, et tantôt glisse d’une allure rapide, tantôt vogue selon un rythme mesuré et berceur. Mais on ne la voit jamais au repos. Son agilité n’a d’égale que sa souplesse, son aptitude à prendre toutes les formes, gracieuses ou sculpturales. Oh ! que les nuées présentent souvent des modelés superbes ! Quel art, quelle infinie variété dans leurs attitudes.
Agile, prompte à se mouvoir sous l’impulsion de l’Esprit, Marie le fut merveilleusement. Et l’Eglise lui applique encore cette autre notation de la Sagesse Eternelle, à savoir qu’elle est «plus mobile que tous les mobiles». Qu est-ce a dire ? Ea Vierge avait fait à Dieu l’abandon de sa volonté propre. Et jamais ne reprit-elle un atome de ce qu’elle Eui avait ainsi cédé. E’Esprit Saint n’a pas rencontré d’âme plus entièrement docile à son souffle. Car Marie ne se contentait pas d’obéir à Dieu, quand Dieu avait parlé, mais elle prévenait ses désirs, elle tâchait de deviner ce qui pouvait lui plaire davantage, et aussitôt y harmo-
nisait ses aspirations et sa conduite. Rien, dans sa nature, de réfractaire aux touches discrètes de l’Esprit. Ce n’est pas elle qui, selon l’expression si touchante de nos saints Livres, l’eût jamais « contristé ou contrarié ». Pourquoi, jeune encore, se rend-elle dans le Temple de Jérusalem, pour consacrer à l’Eternel sa virginité et sa vie, sinon parce que le lui avait inspiré cette voix qui se fait entendre sans bruit de paroles ? Pourquoi s’en va-t-elle, à travers les montagnes, visiter sa cousine Elizabeth, sinon pour obéir encore à l’impulsion divine? Et pourquoi, jeune mère, prendra-t-elle la route de l’exil, sinon parce que tel était l’ordre d’en haut ? — Tous les pas, tous les mouvements de la Vierge étaient réglés par la vertu céleste. L’Esprit Saint contrôlait toute son activité intérieure et extérieure, la dirigeait entièrement.
Et Marie fut malléable autant qu’agile, pour revêtir toutes les modalités que la main de Dieu lui imposa. Quand, à sa forme virginale, l’Eternel, par un miracle de sa toute-puissance, voulut joindre la forme maternelle, et la choisir pour donner le jour au Verbe fait chair, Marie dit simplement : « Ecce ancilla Domini. Je suis l’ancelle du Seigneur. Qu’il me soit fait selon sa parole ». Quand, aux lys de sa candeur, l’Eternel voulut ajouter les roses pourpres du martyre, faire d’elle une victime sans tache, à l’exemple de son Divin Fils, la faire participer au sacrifice du Calvaire, Marie accepta encore, elle se résigna, elle accompagna son Jésus tout le long de son sanglant pèlerinage, et s’immola avec lui. Vierge, Mère, Martyre, — cette triple condition de son existence terrestre, Marie l’a réunie en sa personne auguste, sur l’ordre de cet Esprit de Dieu, à qui elle avait