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que sur terre on peut occuper ou s emparer du territoire ennemi, tandis que, dans les guerres maritimes, le but est la destruction du commerce et de la navigation de l’ennemi, source et nerf de sa puissance navale ; et ce but ne peut être atteint que par la capture et la confiscation de la propriété privée. On a vu que cet argument n’a plus de fondement aujourd’hui. Dans un ouvrage peu étendu, mais très judicieux quand il défend une bonne cause {Considérations sur les droits réciproques des puissances belligérantes [1805]), un auteur danois, le conseiller Telens, soutient que le droit de prise est inhérent à la guerre maritime. Sur terre, dit-il, on peut renoncer à s’emparer de la propriété ennemie, parce qu’on ne peut emporter les immeubles et que les meubles peuvent se cacher, landisque les marchandises que l’on prend sur mer, sont faciles à vendre et profitent ainsi à ses ressources pécunières, ce grand mobile des forces militaires. La distinction faite ici par Tetens est peu sérieuse, car sur terre on peut s’emparer des richesses particulières, qui sont énormes et qui viendraient largement remplir la caisse des armées. Si l’utilité de la confiscation donne le droit d’v avoir recours, il faut l’autoriser sur terre plus encore que sur mer, surtout de nos jours où la richesse mobilière est devenue si considérable.
Sur terre, dit encore Tetens, les propriétés privées consistent en objets destinés à satisfaire les besoins ou les fantaisies des possesseurs, tandisque les propriétés sur mer sont des marchandises qu’on expose aux violences des éléments pour en tirer profit. On ne voit pas bien que de cette différence — qui même n’est pas réelle — il doive résulter qu’on puisse capturer les secondes, et qu’il faille respecter les premières.
Les flottes marchandes, ajoute notre auteur, forment des trésors qui valent des millions ; leur saisie est donc très sensible à l’ennemi. Sans doute, mais à ce compte on doit pouvoir prendre aussi les marchandises dans les entrepôts,car elles valent encore bien plus que les quelques navires que l’on peut capturer sur mer. Rien que les vins dans les caves de la Champagne représentent une valeur de plus de cinquante millions. Donc, en 1870, les Allemands auraient dû avoir le droit de les saisir. Singulier argument ! il est vrai qu’il date de 1805.
Les prises sur mer frappent ordinairement plusieurs associés ou des sociétés d’assurance ; elles ont donc le caractère des contributions sur terre. — L’assimilation n’est pas sérieuse, et d’ailleurs les
n a été poursuivi avec ptus üe lureur ei ue v..
d’autre, que dans la lutte gigantesque de Napoléon et de 1 Angleterre. Ces violences, ces captures, ces mesures extrêmes, même le blocus continental ont-ils abrégé la guerre d’une heure ? Dans la guerre de la sécession, les fédéraux avaient entièrement arrêté le commeice des États du Sud et fermé tous leurs ports, les isolant ainsi du reste du monde, chose impossible pour un État européen. D autre paît, les confédérés par leurs corsaires avaient fait un mal énorme à la marine du Nord, si nombreuse et si active. La course était employée contre les fédéraux, et les confédérés ne pouvaient s’approvisionner par les ports et les chemins de fer des neutres, comme l a fait par exemple la Prusse en 1870. La guerre maritime avait donc en Amérique des moyens d’action qu’elle n’aurait pas en Europe. Cependant, c’est la prise de Richmond et non le blocus ou la capture qui a terminé la guerre. Lord Palmerslon lui-même disait en 1856, dans un discours dont nous avons précédemment donné un extrait,
« qu’aucun grand pays n’avait jamais été vaincu par l’effet des
pertes privées. »
Notre éminent confrère M. Cauchy, qui consacre un chapitre spécial de son grand ouvrage : Ce droit maritime international, à défendre avec beaucoup de force et d’éloquence le principe du respect de la propriété sur mer, prouve que la suppression de la course doit nécessairement amener celle de la capture. Si, en abolissant la course, on n’admet pas le respect complet de la propriété privée sur mer, dit-il, les États qui n’ont pas une forte marine militaire, seront dans une position trop désavantageuse, pour qu ils puissent continuer à renoncer à l’emploi des corsaires. La suppression de la course amène donc logiquement la suppression du droit de prise. Les confiscations et le droit d’aubaine, sont en opposition avec nos mœurs, capturer des navires de commerce désarmés est un rôle indigne de la marine militaire.
On a prétendu qu’en mettant les propriétés privées à l’abri des calamités de la guerre, on séparait l’intérêt des particuliers de celui de l’État, et qu’ainsi on prolongeait la guerre. M. Cauchy démontre par les faits que c’est une erreur, car jamais les guerres nont été plus nationales et plus courtes que de nos jours.
Wheaton constate ^ que la propriété privée de l’ennemi sur mer est sans distinction susceptible de capture. La raison en est, dit-il,
* Éléments du droit internat., IV Pai'tie, chap, II, édit, française, 1864.
M. James Loriraer ^ considère la capture comme un admiraDie moyen de faire la guerre, parce que, dit-il avec M. Dana « il ne verse pas de sang, ne sacrifie pas de vies, ne met pas les demeures en péril; il a pour théâtre l’Océan, cette grande route du commerce, et ne s’attaque qu’à des personnes qui exposent leur propriété aux chances de la guerre dans un but de lucre et avec la garantie des assurances. » Tout cela est parfaitement vrai ; mais on peut en dire tout autant de la saisie des Wensdeshabitantssur terre; on peut même les emmener prisionniers et les réduire en esclavage, sans verser le sang et sans tuer personne. Quand ils détroussent des voyageurs désarmés, ceux qui opèrent sur les grands chemins ne tuent personne non plus. Tout cela ne prouve rien. Ce qu’il s’agit de savoir, c’est si cet * admirable moven de guerre, » si anodin et si humain.
anglaises, et ce n’est pas la théorie de l’indemnité pour cause d’expropriation qui pourra les rassurer.
Avant d’en finir avec la discussion des opinions des auteurs, examinons celle de M. Ortolan [Diplomatie de la mer, liv. III, ch. 2) qui, d’après M. Dudley Field (Draft, p. 527), a donné les meilleurs motifs pour conserver le droit de prise.
Après avoir fait remarquer que les conditions de la guerre sur mer sont très différentes de celles sur terre, M. Ortolan résume ainsi les raisons qui doivent faire maintenir le droit de prise :
1" Le but de la guerre est de forcer l’ennemi à faire la paix, en lui infligeant des pertes qui peuvent l’y contraindre. Sur terre, on exige des réquisitions et des contributions, ce qui est un moyen régulier de s’emparer de la propriété privée. La capture des navires ne fait que remplacer les réquisitions.
2® Si la guerre était restreinte aux navires de l’État, on ne pourrait nuire à l’ennemi sur mer, car il garderait ses navires dans les ports et les bâtiments de commerce continueraient à naviguer librement.
3 ■ La capture d’un navire ou d’une cargaison diffère de la saisie d’un magasin de marchandises sur terre, car les navires et les matelots sont en réalité des auxiliaires des forces navales, et constituent un moyen d’étendre leur puissance au dehors.
4" Sur terre, on prend possession du territoire ennemi ; sur mer, cela étant impossible, la capture des navires est le seul moyen d’empêcher l’ennemi de se servir des routes maritimes.
5® La guerre sur terre met obstacle à la continuation du commerce; sur mer, on peut donc faire ce qui est indispensable pour arriver au même résultat.
6® Sans la capture des navires marchands, la guerre serait interminable, car elle serait sans effet.
Ce que nous avons déjà dit plus haut, nous permet de répondre nèvement à ces arguments en faveur de la capture.
^ I La capture n’a rien de commun avec les réquisitions. Elle n est ni nécessaire, ni utile aux belligérants, c’est seulement un moyen de nuire : or, les moyens de nuire à l’ennemi ne sont légitimes que quand ils sont conformes au droit et qu’ils abrègent la ulte. La capture ne réunit aucune de ces conditions.
2® Sans doute les navires de commerce de l’ennemi conti-
la capture, au nom de l’injustice dont elle trappe .es P- -
nue ranxiélé des Chambres de commerce cesserait comptèlement.
’ La mesure proposée par M. Lorimer nous parait très juste: mais que de difficultés dans son application ! Est-il probable qu aucun État s’engage à rembourser à leurs propriéiaires le prix de leurs navires et de leurs marchandises captures ? Voyez dans quelle situation une semblable règle mettrait l’Angleterre en France ou l’Allemagne. Chacun de ces Etals n ayant que 4,000 navi res tandis que l’Angleterre en possède 20,000, celle-ci serait exposée à devoir payer cinq fois plus d’indemnité à ses nationaux que la France ou l’Allemagne. Comment d’ailleurs déterminer les routes gardées que les navires devraient suivre pour avoir droit a indem-
les lignes entre les différents ports s entrecroisent
nueraient à naviguer librement; mais l’humanité entière en profiterait, tandis qu’en les capturant, on nuira à tout le monde, sans hâter en aucune façon la soumission de 1 ennemi : 1 histoire le prouve,
principalement celle des guerres les plus récentes.
3» Autrefois, avec la course et les vaisseaux de bois, les navires marchands étaient, en effet, les auxiliaires de la marine militaire. Avec les cuirassés, les canons nouveaux et la suppression des corsaires, la flotte de commerce ne peut plus prendre aucune part utile à la guerre navale. Les conditions de la lutte sur mer étant totalement changées, cet argument — le plus sérieux que peuvent invoquer les défenseurs du droit de prise — a perdu toute valeur.
4" Sans doute, on ne peut prendre possession de la mer comme d’un territoire et la capture est, en effet, le seul moyen d’empêcher l’ennemi de naviguer; mais est-il juste, est-il nécessaire, est-il même utile de le faire? 'Voilà la question, qui reste entière.
5® La guerre sur terre ne met pas obstacle à la continuation du commerce. D’ailleurs, la capture rerapêcherait beaucoup moins encore que la guerre terrestre, car les échanges se feraient comme auparavant par chemins de fer, ports et navires neutres. M. Ortolan raisonne comme si la prise de la marchandise ennemie sous pavillon neutre était encore autorisée.
6* Quoique la capture n’ait pas été pratiquée en 1866 et qu’elle n’ait rien produit en 1870, ces guerres ont été plus courtes que toutes les précédentes La capture n abrégerait pas les guerres modernes d’un seul jour, sauf peut-être si elle était dirigée contre l’Angleterre.
M. Hautefeuille est tellement enthousiaste du droit de capture que le projet de l’abolir lui paraît « non-seulement contraire aux lois de l’humanité sainement entendues, mais encore aux règles les plus sacrées de la morale internationale et même de la morale privée L »
On a quelque peine à comprendre que respecter la propriété, ne pas faire prisonniers des matelots pacifiques et ne porter aucun trouble au commerce qui cimente la fraternité des peuples, puisse être contraire aux lois de l’humanité et môme à la morale privée. G est, dit M. Hautefeuille, parce qu'on ne pourrait pas atteindre un état coupable et récalcitrant qui tiendrait ses vaisseaux de guerre à l’abri de ses ports. Sans doute ; mais, si les vaisseaux marchands sont menacés de capture, sortiront-ils davantage de ces ports, et comment
1 V. Propriétés privées des sujets belligérants sur mer^ p. 30.
alors pouvez-vous les prendre? Avec la capture, affirme M. Hautefeuille, « cet État sera promptement réduit à réparer ses crimes. » Pourrait-on citer un seul État qui ait été et surtout qui serait aujourd’hui réduit à se rendre à merci par l’effet des prises maritimes ?
M. Hautefeuille s’étonne « qu’une idée aussi contraire à la saine raison (la suppression de la capture) ait pu être préconisée par des hommes qui, cependant, ont brillé par leurs lumières et laissé un nom justement célèbre » et il essaie d’expliquer l’origine de ces aberrations. Que dirait ce savant écrivain, aujourd’hui que cette folie a été consacrée et mise en pratique par trois des grandes puissances et que toutes, sauf une seule, sont prêtes à en faire l’objet d’une
déclaration formelle ?
Tâchons de résumer le débat. Le principe du respect de la propriété privée sur mer peut être considéré sous deux rapports : comme question de droit et comme question de nécessité pratique dans les opérations de guerre. Les belligérants ou, pour parler plus exactement, le belligérant qui défend une juste cause, — l’autre n’ayant que le devoir de se soumettre à de légitimes exigences — peut employer, pour obtenir ce qui lui est dû, tous les moyens que ne réprouvent pas la morale et l’équité, et qui sont indispensables à la fin poursuivie. La capture ne peut donc être admise que si elle n’est pas contraire au droit et si elle peut hâter la fin de la lutte. Causer du dommage à l’ennemi uniquement pour lui nuire est un crime de lèsehumanité.
La guerre consiste dans l’emploi de la force par un État pour atteindre un but ; mais l’emploi de la force n’est légitime et ne constitue un droit que quand elle a pour but de faire triompher la justice. Elle cesse donc d’être légitime et devient un crime, quand elle poursuit un but injuste, et qu’elle a recours à des moyens contraires au droit et à l’équité '■ .
La capture est contraire au droit. « La guerre internationale est un état de lutte ouverte entre deux États et entre leurs forces armées
^ Les partisans du droit de capture ne parlent pas de ces restrictions, cependant généralement admises. Ainsi M.Hautefeuüle dit : « Le droit du belligérant est de nuire à son ennemi par tous les moyens directs qu’il possède. Toutes les mesures qui sont de nature à rendre la guerre plus courte, sont des mesures conformes aux règles de l’humanité, » Propriétés privées des sujet belligérants sur Mer^ p. 29. Confisquer les propriétés sur terre et emmener les habitants prisonniers serait autrement efficace. Donc, ces mesures sont aussi permises. — M. Hautefeuille du reste ne le conteste pas.
et organisées. Les opérations de guerre doivent être dirigées uniquement contre les forces et les moyens de guerre de l’État ennemi et non contre ses sujets, tant que ceux-ci ne prennent pas eux-mêmes une part active à la guerre L »
« La propriété privée doit être respectée *. » Ce principe est général. 11 n’y a aucune raison juridique ni autre pour établir une distinction entre la propriété sur mer et la propriété sur terre. MM. Lorimer, Travers Twiss, Hautefeuille, Ortolan, tous les défenseurs du droit de capture l’admettent. Il faut donc ou soutenir que la propriété sur terre peut être confisquée, ce qui est contraire aux sentiments unanimes des peuples, aux usages actuels de la guerre et aux principes admis aujourd’hui par les souverains, par la diplomatie et même par les militaires ; ou bien admettre qu’elle ne peut être saisie ni sur mer ni sur terre
Depuis que la guerre n’est plus, comme dans l’antiquité, un état de lutte entre les citoyens des États ennemis, le simple particulier n’est plus un belligérant, peu importe qu’il soit matelot ou cultivateur. Or, saisir sans indemnité la propriété d’un non-belligérant et le faire prisonnier, c’est violer le droit et porter une grave atteinte aux sentiments de moralité publique.
La capture doit être réprouvée en outre, parce que c’est un moyen de guerre qui trouble le commerce international, base de la solidarité des peuples, sans abréger la durée de la lutte. Lord Palmerston qui défendait le droit de capture avec tant d’acharnement dans la Chambre des Communes et contre les Chambres de commerce anglaises, avoue néanmoins que ce moyen n’a guère servi dans les guerres précédentes. Cependant alors on avait recours à la course et à la prise des marchandises ennemies même sous pavillon neutre. Sans ces deux mesures, qui sont pour ainsi dire inhérenies au droit de capture, celui-ci n’a plus aucun effet appréciable pour les nations continentales.
J Projet russe d'une déclaration internationale soumis a la conférence de Bruxelles^ art. 1 et 2.
2 Art, 40 (lu texte de la Déclaration adoptée par la Conférence de Bruxelles,
5 « Les rapports juridiques entre les sujets de deux Etats belligérants et entre les sujets de l’un et l’Etat ennemi, ne peuvent pas changer, soit qu’on les regai'de comme étant sur teiTe ou sur mer ; donc, ou le respect de la propriété privée de l’ennemi est un principe vrai, et alors il doit avoir autant de valeur sur mer que sur terre ; ou c’est un principe faux qui n'a aucune valeur ni sur un élément ni sur l’autre, » Fiore, Nouveau droit internat.^ vol, II, p. 320.
La capture a été pratiquée par la rance ei i angieteiie euaue la Russie en 1854, par la France contre l’Allemagne en 1870, et dans les conditions les plus favorables, puisque la flotte russe et la flotte allemande étaient trop faibles pour tenter même de tenir la mer. Le résultat a été nul. Les vaisseaux marchands se sont tous mis à l’abri dans les ports. Ils n’avaient plus intérêt à se risquer en mer comme autrefois, les neutres faisant les transports. Dans les deux cas, en 1854 comme en 1870, les prises faites par la marine
militaire ont été complètement insignifiantes.
En 1870 même le blocus hermétique des ports de l’Allemagne n’a pas nui sensiblement au mouvement de son commerce extérieur ; grâce aux chemins de fer et au transit en franchise de douane, il s’est opéré par les ports et les navires neutres sans grande augmentation de frais. Que les produits de la Saxe, de la Silésie ou de la Westphalie s’embarquent à Anvers et k Rotterdam ou à Brême et à Hambourg, la différence est insignifiante. Ce n est qu à 1 Angleterre que la capture pourrait causer un dommage sérieux.
Si l’on tient encore à la capture et si on prétend que l’abandonner serait sacrifier les moyens d’amener l’ennemi à composition, cest qu’on pense à l’ancien droit de saisie exercé par des corsaires et fesant main basse sur la propriété ennemie partout oü elle se trouve même sur navire neutre. Aujourd’hui, mutilé, énervé, ce neât plus quune arme rouillée, empruntée aux temps barbares et digne d’eux; elle n a plus de place au sein de la civilisation actuelle, non seulement parce qu’elle iure avec les sentiments d’humanité et de solidarité interna-
,n de ce commerce causerait donc a l Angieierre un uuimudgc parablement plus grand qu’à la France, à l’Allemagne ou à la
situation économique de l’Angleterre est périlleuse, en raison
Ce merveilleux pays est semblable à un ■■ ■ ■ 11 tire de l’étranger
ouvriers et des matières premières pour
i manu-
La Russie et l’Amérique lui livrent des grains ; la Hollande,
1 ; l’Inde et les États-Unis, le l’Australie, le Cap, les bords de ', elle expédie dans le monde entier cotonnades, ses étoffes de tout genre, importations et ces exportations se font par navire. Nul
Ainsi donc la capture est un moyen de guerre contraire au droit ; il porte préjudice à l’humanité entière sans abréger les luttes; il ne peut donc plus être considéré comme légitime.
Allons au cœur de la question. Le principe du respect de la propriété privée sur mer est si conforme aux idées et aux sentiments actuels et résulte si logiquement, si nécessairement des progrès récents du droit des gens, qu’il serait universellement admis, sans les résistances de l’Angleterre. Ce qu’il faut donc montrer pour arriver a un résultat, c’est que ces résistances ne sont fondées sur aucune bonne raison.
L’Angleterre croit que le droit de capture est indispensable à sa sécurité et à la conservation de sa suprématie maritime. Je pense que c’est une opinion qui pouvait avoir quelque fondement autrefois, mais qui n’en a plus aujourd’hui depuis les changements survenus dans le droit des gens et dans les modes de transports.
La capture est une arme terrible dirigée contre l’Angleterre *, mais complètement inefficace contre tout autre État.
Les échanges de l’Angleterre avec l’étranger sont deux fois ou trois fois plus considérables que ceux des autres pays. Son intérêt à maintenir la sécurité de son commerce international est donc bien plus grand que celui que peuvent y avoir les autres pays. En outre, ce commerce tout entier se fait par mer, tandis que celui des autres États se fait en grande partie par terre. La destruction ou la sus-
affirmativement, et il ajoute que le droit de prise, par les pertes incalculables qu’il inflige aux États menacés de guerre, rien que par les craintes de capture, dépasse de beaucoup les avantages qu’on en peut retirer.
^ C’est uniquement pour ce motif que M, Hautefeuille tient à la conserver pour la France : « La nation la plus puissante du monde sur l’Océan, dit-il, la Grande-Bretagne, serait forcée d'accepter les conditions de paix les plus ruineuses, si son ennemi parvenait à ruiner sa marine marchande, ou même à la priver pendant quelque mois de l’arrivée des cotons de l’Amérique du nord ou des débouchés indispensables à ses cotons fabriqués. » Propriétés privées des sujets belligérants sur mer. Paris, 1860, p. 29,
M. Cari Schwebemeyer veut, au contraire, maintenir le droit de prise, pour assurer la supériorité de l'Angleterre : « L’Allemagne, dit-il, doit compter sur son concours ; l’alliance des Anglo-Saxons et des Germains est indispensable pour tenir tête aux Gallo-Romains et aux Slaves, » et la capture est pour les Anglais le seul moyen d’atteindre la France ou la Russie, Voyez Das Privateigenthum mr See im Kriege. Berlin, 1860, p. 23. Cet opuscule reproduit les arçuments de M. Hautefeuille, mais contre la France et dans l’intérêt de l'Angleterre, ■ l’allié séculaire de l’Allemagne. »
meme de sa puissance
vaste atelier, travaillant pour l’univers entier des subsistances pour ses <
ses fabriques, et il renvoie ensuite à l’étranger des produits facturés. :
la Belgique, le Danemark, du bétail coton; la Chine et le Japon, la soie; I la Plata, la laine. A son tour ses fers, sa quincaillerie, ses (
Toutes ces i ,
autre pays ne dépend à ce point de la liberté des mers; que celle-ci cesse d’exister, soit restreinte ou même menacée, et tout l’édifice économique est ébranlé. Les fabriques chôment, les subsistances renchérissent, les ouvriers perdent leurs salaires ; le corps social tout entier estatteint, et les classes laborieuses sont exposées à de terribles souffrances. Qu’on se rappelle les dures épreuves qu’ont traversées les ouvriers de l’industrie cotonnière, quand le blocus fermait les ports des États esclavagistes pendant la guerre de la sécession et alors une seule industrie était frappée. Que serait-ce, si toutes 1 étaient par l’arrêt des importations et des exportations? Etc est à un semblable danger que des Anglais, qui se croient bons patriotes, veulent exposer leur pays pour conserver un droit de capture parfaitement impuissant, dirigé contre les autres États !
Je sais bien qu’ils répondent en faisant le compte de leurs forces navales, qui leur permettent, disent-ils, de résister même à la coalition de tout les autres Étals. Si nous avons plus de navires marchands à protéger, disait le Times, nous avons des bâtiments de guerre en proportion suffisante pour les défendre. Ceci est une erreur qui vient des souvenirs de la guerre maritime d’autrefois. Avec l’emploi de la vapeur tout est changé. Pendant la guerre de
* Par exemple dans le district de Manchester, sur 842 filatures, 295 seulement travaillaient sans interruption. De 172,257 ouvriers, un tiers seulement avait conservé son salaire. La somme totale des salaires qu’on estimait en 1860 à 280 millions de francs, avait diminué d’environ 140 millions. Il fallut ouvrir une souscription nationale pour soulager tant de misères.
la sécession, les Fédéraux avaient une suprématie absolue et aussi complète qu’on puisse la rêver, leurs ennemis n’ayant point de flotte du tout et tous leurs ports étant effectivement bloqués. Les Confédérés n’ont eu qu’un seul navire rapide, VAlabama, qui n’a navigué que pendant quelques mois. Et cependant ce seul navire a suffi pour frapper le commerce américain d’un coup dont il ne s’est pas relevé. Supposez l’Angleterre en guerre avec la France ou avec les États- Unis; que ces États mettent en mer dix croiseurs mieux aimés et plus rapides que ï Alabama, et tout le commerce anglais passe aux neutres par le seul effet de l’élévation des assurances ; et comme les neutres ne pourraient suffire à tous les transports que fait aujourd’hui la marine marchande anglaise, les exportations et les importations nécessaires à la vie industrielle de l’Angleterre en seraient notablement affectées.
Les Anglais comptent sur la supériorité inattaquable de leur marine militaire. Oublient-ils que cette suprématie est à la merci d’une invention dans l’art, sans cesse en progrès, de détruire les navires? Qui l’emportera de la cuirasse ou du canon? N’inventerat-on pas quelque torpille qui, attachée aux flancs des plus puissants cuirassés, les réduira en poudre, ou quelque bâteau sous-marin qui, armé d’une pointe aiguë, percera la coque des bâtiments à la façon de l’espadon ? Peut-on dire qu’il est aujourd’hui un système de construction navale qui offre une garantie absolue de sécurité et de force ? Qui peut croire que la science ait dit son dernier mot ? L’activité inquiète et mobile de l’amirauté anglaise prouve assez que tout est incertitude. Jadis, quand on avait, comme l’Angleterre, plus de vaisseaux, plus de canons, plus de matelots et de meilleurs capitaines que les autres, on était sûr de dominer sur les mers. Aujourd’hui, dans une époque de transformations incessantes, une invention nouvelle suffit pour mettre à néant toute cette irrésistible puissance; qu’on se rappelle l’apparition du Merrimac et les vaisseaux de bois foudroyés, coulés, sans pouvoir offrir la moindre résistance. L’avenir ne nous réserve-t-il pas des surprises pareilles? L’Amérique le croit et avec raison; aussi ne s’épuise-t-elle pas à construire des navires qui, à peine achevés, sont considérés comme inutiles. Elle réserve ses forces et ses inventions pour le jour de la lutte. En résumé, ayant la plus nombreuse marine marchande, le plus d’échanges avec l’étranger par mer et une industrie dépendante beaucoup plus qu’ailleurs de ces échanges, l’Angleterre serait expo-
éo
sée à subir beaucoup plus de dommages que les autres Etat par l’exercice du droit de capture. Sa marine de guerre, quelque puissante quelle soit, et en supposant même qu’elle soit maîtresse incontestée de la mer, ne pourrait défendre les innombrables navires répandus sur toutes les mers contre des croiseurs à vapeur d’une marche supérieure. La guerre se prolongeant, le commerce anglais passerait inévitablement aux neutres.
Comme compensation à ces périls, l’Angleterre pourrait-elle du moins causer aux nations du continent ou k l’Amérique des dommages assez sérieux pour qu’ils aient quelqu’influence sur 1 issue de la guerre ? Supposons une guerre avec la France : pour défendre le droit de capture, lord Palraerston disait qu’il permettrait aux Anglais d’enlever les 15.000 marins français se livrant à la grande pèche sur les bancs de Terre-Neuve; mais cela ne serait plus possible aujourd’hui, à moins de les enlever avant toute déclaration de guerre, comme en 1755; car, par le télégraphe électrique et un aviso à vapeur partant d’Amérique, les bâtiments de pêche, avertis à temps, se réfugieraient dans les ports de 1 Union, et les matelots pourraient rentrer en France par bâteaux neutres. Mais admettons que tous les matelots français soient saisis et les navires de guerre français réduits à ne plus se hasarder sur l’Océan. Le commerce français en souffrirait-il notablement ? En aucune manière. Déjà aujourd’hui, la moitié des transports de mer de la France sont faits par bâtiments étrangers. Ceux-ci transporteraient 1 autre moitié, et si tous les ports étaient bloqués, le commerce de la France se ferait par Anvers, par Gênes et par Santander. Avant les chemins de fer, et en saisissant la marchandise ennemie sur navire neutre, la capture aux mains d’une puissance navale maîtresse des mers était une arme redoutable. Les voies ferrées et l’article 2 de la Déclaration de Paris lui ont ôté toute efficacité. C’est ce qu’oublient ceux qui prétendent que l’Angleterre ne peut y renoncer sans compromettre sa sécurité et sa suprématie.
Aujourd’hui, on pourrait encore isoler une île comme la Grande- Bretagne, mais non une nation continentale. Les navires marchands de celle-ci cessent de naviguer et .se mettent à l’abri. Tout le mal qu’on lui fait, se réduit à des pertes de fret et à un léger surcroît de frais de transport pour ses importations et ses exportations qui se font par chemin de fer.
Dans le cas d’une guerre avec la Russie, le dommage que 1 An-
kVA
gleterre pourrait causer à cette puissance, ne serait rien en comparaison de celui qu’elle pourrait subir. La marine marchande et le commerce russes avec l’étranger sont relativement peu importants. En les supposant anéantis, la puissance de cet immense empire ne serait guère diminuée. Mais ce résultat même ne pourrait être atteint. Lors de la guerre de Crimée, le blocus des ports de la Baltique et de la Mer Noire fermait, en grande partie, les débouchés de la Russie. Mais depuis la construction des chemins de fer il n'en serait plu.s de même : les marchandises seraient embarquées à Kônigsberg et à Ibraïla, au lieu de l’être à Riga, à St-Pétersbourg ou à Odessa. Bloquez Trieste, et l’Autriche enverra ses produits par Venise; la différence sera minime.
Pour les nations continentales, le commerce maritime est accessoire; pour l’Angleterre il est essentiel, parce que sa vie industrielle et ses revenus en dépendent. Voilà pourquoi la capture peut être encore un moyen sérieux de nuire employé contre l’Angleterre, non par l’Angleterre.
En cas de guerre avec l’Amérique, la situation de l’Angleterre serait encore plus désavantageuse que dans une lutte contre la France, l’Allemagne ou la Russie.
Les Américains, en effet, possèdent plus encore que les Anglais, les qualités qui font le bon marin. Ils sont entreprenants, d’une audace sans bornes et doués d’une initiative, d’un génie d’invention qui les fait arriver aux résultats les plus inattendus. Dans les deux guerres maritimes qu’ils ont soutenues contre l’Angleterre, avec une marine très faible relativement à celle de leur puissant adversaire, ils lui ont tenu tête, et par leurs succès inespérés, ils lui ont arraché des conditions de paix honorables. Récemment encore, les exploits du Merrimacë^à&V Alabama ont étonné le monde. S’étant réservé le droit de course aussi longtemps que l’on n’accepte pas l’inviolabilité de la propriété privée, ils couvriraient les mers de corsaires et de croiseurs de l’État. En Amérique, un blocus comme celui auquel l’Angleterre pourrait soumettre les États européens, serait impossible à cause de l’immense étendue des côtes américaines qui s’étendent sur deux Océans, l’Atlantique et le Pacifique. Un seul corsaire a suffi pour faire perdre aux navires marchands américains les cinq sixièmes de leurs transports et cela en moins d’une année, alors que la flotte marchande de l’Union était presqu’aussi considérable que celle de l’Angleterre. Supposez donc des Alabamas en nombre proportionné
aux colossales ressources des États-Unis, c’est à dire en nombre illimité, non pas construits et armés en cachette, niais équipés avec tous 'les soins et tous les perfectionnements du génie le plus inventif et le plus audacieux ; et il est inévitable qu’en peu de mois l’immense marine marchande de l’Angleterre sera capturée ou consignée dans les ports. Les exemples de guerre ancienne ne peuvent être invoqués • tout est changé. La propriété à capturer est incomparablement plus grande, plus dispersée sur toutes les mers qu’autrefois, et les capteurs, grâce à la vapeur, sont mille fois plus redoutables. Les anglais auraient tort de se rassurer en comptant leurs vaisseaux de guLe. L’Union, en 1864, avait aussi une flotte très nombreuse et elle n’avait â poursuivre qu’un seul corsaire. Si celui-ci ne s était pas hasardé au milieu de ses ennemis, il aurait pu continuer pendant longtemps encore ses déprédations. La Chambre de commerce de Liverpool l’a dit avec raison en 1859 : sans l’inviolabilité de la propriété privée, une guerre avec l’Amérique amènerait inévitablement la ruine du commerce anglais. Voilà le danger auquel les hommes d’État exposent l’Angleterre pour conserver un moyen de guerre dont l’effet serait nul contre un État continental européen et contre l’Amérique, la guerre de 1870 l’a prouvé â 1 évidence.
Que l’Angleterre y réfléchisse, elle regrettera peut-être un jour d’avoir repoussé une réforme réclamée par le sentiment du juste de
tous les autres peuples.