CONCLUSIONS
d’émettre le vœu que les Puis
Comme conclusion je proposerais sauces, complétant la Déclaration de Paris de 1856, proclament le respect absolu de la propriété privée sur mer en temps de guerre, sauf les deux exceptions généralement admises de la contrebande de guerre et de la violation d’un blocus effectif.
11 serait entendu que, si un État réunissait des navires marchands pour opérer des transports de troupes et pour envahir un autre État, ces navires pourraient être capturés ou détruits. Le bâtiment qui doit être respecté, c’est celui qui est exclusivement employé au transport des marchandises. Dès qu’il reçoit directement ou indirectement une destination qui permet de le considérer comme un instrument de guerre, il perd tout droit à l’immunité.
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On pourrait formuler ces principes dans les termes suivants, empruntés pour le n“ 1 aux Déclarations de l’Italie, de l’Autriche et de la Prusse en 1866 :
I. — Les navires marchands et leurs cargaisons ne pourront être capturés que s’ils portent de la contrebande de guerre ou s’ils essaient de violer un blocus effectif et déclaré.
II. — La disposition précédente ne s’applique pas aux navires marchands qui, directement ou indirectement, prennent part ou sont destinés à prendre part aux hostilités.
L'AVENIR RELIGIEUX DES PEUPLES CIVILISES
(Fortniçktlÿ Review de Londres 1875 et Revue de Belgique de Bruxelles
15 janvier 1876).
Le sentiment de dépendance d’un être parfait a une grande puissance sur la vie morale. Le christianisme a produit sur l’homme un effet précieux en lui présentant sous une personne divine un type d’excellence, un modèle à imiter. De quelque croyance que la critique nous dépouille, le Christ nous reste. Figure unique, qui s’élève autant au-dessus de ses précurseurs que de ses successeurs, si bien qu’il ne serait pas possible, même aujourd’hui, à un incrédule de trouver une meilleure façon de traduire la règle de la vertu dans sa conduite^ que d’essayer de vivre de telle sorte que le Christ approuvât sa vie. — De telles croyances sont un auxiliaire précieux dans cette lutte constante du bien contre le mal, et la pensée la plus parfaite qui puisse inspirer un homme, est celle de faire quelque chose dans la vie, même sur la plus humble échelle, pour hâter si peu que ce soit le triomphe final du Bien.
Stuart Mill.
Deux questions troubleront profondément les dernières années de ce siècle : la question religieuse et la question sociale.
La question religieuse, que j’ai touchée ici même l’an dernier, se
présente sous deux formes.
C’est d’abord une lutte tantôt des gouvernements, tantôt des peuples contre le catholicisme romain, qui ne renonce pas au pouvoir temporel et qui travaille partout, avec plus d’ardeur que jamais, à réaliser cette grandiose idée conçue au moyen âge : la soumission de tous les États aux décrets et aux volontés du souverain pontife. C’est là le drame extérieur et retentissant.
Il y a, en second lieu, la lutte de l’esprit scientifique contre toute croyance au surnaturel et, pour tout dire, contre l’idée religieuse.
Ceci est un travail de mine, lent et inaperçu, mais profond et radical.
La question sociale n’est autre chose que l’arrivée sur la scène de
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ce personnage nouveau que les économistes allemands appellent a le quatrième état », c’est à dire l’ouvrier.
A la fin du siècle dernier, en France, la bourgeoisie s’est levée et, par la bouche de Sieyès, a dit et réalisé le mot fameux qui résumait toute la révolution : « Qu’est-ce que le tiers état ? Rien. Que doit-il être ? Tout. » Maintenant, non seulement en France, mais en Angleterre, en Allemagne et plus ou moins partout, la classe laborieuse tient un langage semblable. Dans la plupart des pays, on a accordé à tous les citoyens, même à ceux qui ne vivent que de leur salaire, le droit de suffrage; ils veulent s’en servir pour améliorer leur condition. Ils ont obtenu l’égalité politique; ils réclament maintenant l’égalité sociale et rêvent ainsi une série de réformes qui aboutiraient à une refonte générale de la société actuelle. Tocqueville remarque que jamais le peuple n’avait été plus heureux en France qu’à la veille de la révolution, et c’est à ce moment même que son mécontentement va renverser l’ancien régime dont les abus disparaissaient un à un. On croirait, dit cet admirable écrivain, que « les Français ont trouvé leur position d’autant plus insupportable, quelle devenait meilleure. » lien est tout à fait de même aujourd’hui pour la classe laborieuse. Jamais le sort des travailleurs n’a été moins à plaindre que maintenant; leur salaire a augmenté plus rapidement que le prix des denrées; ils sont mieux nourris et surtout beaucoup mieux logés et vêtus qu’autrefois, et cependant, en aucun temps, ils n’ont supporté leur condition avec autant d’impatience. Les ouvriers les plus mécontents, ce ne sont pas ceux des campagnes qui gagnent à peine de quoi vivre, mais ceux employés dans l’industrie qui ont un salaire double. Il y a deux ans, j’ai trouvé en grève, à Amsterdam, les ouvriers tailleurs de diamants; ils touchaient de 20 à 30 francs par jour. Non loin de là, le manœuvre à la campagne ne recevait que 1 fr. SO c. et il ne réclamait pas. Plus la condition de l’ouvrier se rapproche de celle du bourgeois, moins facilement il supporte la distance qui l’en sépare encore. Comme le disait M. Gladstone en pensant à l’Irlande : C’est quand on affranchit un pays qu’il s’insurge.
La question sociale et la question religieuse iront en s’aggravant, parce que le nombre de ceux qui prendront part aux agitations qu’elles provoquent, augmentera sans cesse. Cela se voit sous nos yeux, et c’est inévitable. Au xviii* siècle. Voltaire croyait que l’irréligion élégante serait le privilège des hautes classes et la superstition,
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[e lot du peuple. Aujourd’hui, qui pourrait encore se bercer d’une pareille illusion ?
La presse populaire, les luttes politiques remuent toutes les classes. Le progrès même de la démocratie transporte jusque dans l’atelier et dans la chaumière ce qui occupe les salons et les parlements.
La question sociale et la question religieuse se rattachent entre elles par des liens nombreux. C’est le christianisme qui a répandu dans le monde l’idée d’égalité d’où sortent les aspirations égalitaires qui menacent l’ordre social actuel; c’est aussi l’influence du christianisme qui arrête encore l’explosion des forces subversives, et c( sont ses préceptes mieux compris et mieux appliqués qui ramèneroni
peu à peu la paix dans la société.
Quand on réfléchit à l’avenir des peuples civilisés, on est ameni
à se poser cette grave question : l’idée religieuse est-elle destinée j survivre à la crise qu’elle traverse et, si elle ne périt pas, quelf forme prendra-t-elle ?
Jamais l’idée religieuse n’a été soumise à une plus redoutable épreuve. Des quatre coins du ciel soufflent des vents hostiles qui la
secouent et semblent devoir l’anéantir.
Sous l’Empire romain, les croyances religieuses étaient aussi profondément ébranlées. Le culte antique subsistait et les rites en étaient pratiqués scrupuleusement, mais les gens éclairés ny croyaient plus et tous demandaient à l’une ou l autre philosophie une règle de conduite, des consolations, une théorie de la destinée humaine. Dans les hautes classes, le scepticisme dominait, et l’on cherchait dans les plaisirs des sens l’oubli des préoccupations morales et spirituelles. Il semblait aussi que l’idée religieuse allait disparaître, mais le peuple y restait fortement attaché. Son ignorance le séparait des clqsses supérieures. Les campagnards, pagani, restèrent si longtemps fidèles à l’ancien culte, que le nom que nous donnons à celui-ci « paganisme » vient deux. D une part, les barbares, les paysans, les esclaves, et de l’autre les âmes élevées, purifiées par le platonisme et le stoïcisme, voilà le peuple immense préparé à un culte nouveau.
Aujourd’hui, il n’existe plus rien de semblable. On n aperçoii pas de races nouvelles qui puissent rajeunir nos sociétés vieillies
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Entre les hautes et les basses classes, plus de barrières ; le scepticisme descend à flots des unes sur les autres. Les doctrines philosophiques ne sont plus, comme dans l'antiquité, une discipline de la vie et une règle de conduite ; elles sont seulement un objet de recherches pour quelques érudits ; elles intéressent la curiosité des savants, elles ne fournissent plus un aliment spirituel aux classes élevées. Où sont aujourd’hui les foules prêles à accueillir une foi nouvelle ? Peut-on, dans notre siècle où toute poésie s’éteint, rêver un mouvement religieux semblable à celui qui jeta le monde dans les bras du christianisme? Le sol est desséché. L’arbre divin de la foi ne trouve plus de quoi vivifier ses racines.
Trois mouvements d’idées minent de nos jours l’idée religieuse. Ce sont d’abord les sciences naturelles et leur méthode appliquée même à la philosophie : j’entends ce courant scientifique que l’on désigne sous le nom de darwinisme et de positivisme. Les sciences d’observation cherchent à expliquer tous les phénomènes par des causes naturelles, et elles repoussent ainsi jusqu’à l’idée même de l’intervention d’un pouvoir surnaturel. Celle idée conduit, non pas nécessairement mais fréquemment, à mettre en doute l’existence même de la divinité ou du moins à affirmer que nous n’en pouvons rien savoir, ce qui revient presque au même. D’autre part, les études sur l’origine des êtres semblant aboutir à faire sortir l’espèce humaine, par voie d’évolution, des formes animales les plus élémentaires* et, en remontant plus haut encore, de la matière inorganique ; il s’en est suivi que l’on tend à assimiler complètement l’homme aux animaux et à lui refuser une àme immortelle. Ce courant d’idées ne reste pas renfermé dans les cercles scientifiques ; il pénètre partout et ébranle les deux principes essentiels de tout spiritualisme, la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme.
Le sentiment religieux se trouve aussi affaibli par la passion du bien-être et par la poursuite de l’argent. Sans doute, de tout temps, les hommes ont cherché à se procurer de quoi satisfaire leurs
^ On constate à ce sujet de singulières conti’adictions. Les adversaires les plus décidés de la génémiion spontanée, même pour les espèces les plus simples, en repoussant aussi la théorie de révolution, sont conduits à admettre la génération spontanée de 1 homme, formé d*un seul coup du limon de la terre, La théorie de 1 évolution parait plus probable que celle des créations spontanées. Ce que je i*epousse, c*est l’application des méthodes matérialistes aux sciences sociales où il faut tenir compte du moral et des choses de l’esprit.
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que, de nos jours, la plupart des partisans de la démocratie adoptent le darwinisme et le positivisme. Comme l’a très bien montré M. Caro, dans un article récent de la Revue des Deux Mondes, le darwinisme appliqué aux sciences sociales rejette toute idée d’égalité et glorifie le triomphe du plus fort ou du plus habile. En effet, parmi les espèces animales, les mieux armés l’emportent dans la lutte pour l’existence ; ils éliminent les plus faibles, qui peu à peu disparaissent. Ainsi s’accomplit la sélection naturelle qui transforme les espèces et produit le progrès. Dans la société, il faut laisser libre cours à la même loi. Les races humaines et les individus les moins biens doués succomberont pour faire place aux races et aux familles supérieures. C’est ce qui doit être. La charité et la prétendue justice interviennent ici bien à tort. Elles font obstacle à l’application des lois naturelles. Laissez faire, laissez passer, les plus forts régneront; ils seront les maîtres de la société, et il est bon qu’il en soit ainsi. La sélection naturelle amènera le progrès dans l’humanité de la même façon que dans l’animalité. La force est le droit, en ce sens que la force est l’attribut des organisations d’élite et il est de l’intérêt général qu’à celles-ci appartienne le pouvoir. Voilà la théorie sociale du darwinisme. Elle est essentiellement aristocratique. Ce ne peut donc être que par ignorance ou aveuglement que les partisans de l’égalité et de la démocratie l’adoptent. Ils le font néanmoins par antipathie contre l’idée religieuse.
Ce qui soulève contre le christianisme et même contre toute religion les classes laborieuses qu’envahit le socialisme, c’est que les ministres des cultes, généralement alliés aux classes supérieures, font des croyances religieuses une consécration et un moyen de défense de l’ordre établi. Ils disent aux pauvres : Supportez avec patience vos épreuves, la vie présente est courte, elle n’est qu’une préparation à la vie éternelle. Ceux qui auront souffert ici-bas, trouveront une compensation là haut. La pauvreté est le chemin du Ciel. — Tant que des idées semblables sont profondément enracinées dans l’âme du peuple, il supporte sa condition avec plus de soumission. L’idée religieuse arrête donc l’explosion de l’esprit d’insurrection et des revendications socialistes. Aussi les démagogues s’efforcent-ils partout de l’affaiblir et, si possible, de l’extirper. Les manifestes des socialistes allemands sont caractéristiques sous ce rapport : « Le socialisme », dit {q Further democralische Wochenblatt, n“ 51, «est le commencement d’une grande époque de culture athée.
L’AVENIR RELIGIEUX DES PEUPLES CIVILISES. 85
Tous nous devons préparer son triomphe qui durera des milliers d’années. » — « Le despotisme et le théisme se sont toujours donné la main pour opprimer les peuples; ceux-ci ont courbé la tête, ils ont cherché le bonheur dans l’autre monde, négligeant de le réclamer dans celui-ci, et tous les tyrans les ont exploités. Avec le dernier théiste disparaîtra le dernier esclave. L’avenir doit appartenir à l’athéisme. C’est à l’athéisme que les hommes devront leur affranchissement et leur bonheur, qu’ils ont si longtemps sacrifiés pour une illusion'. » En Angleterre, les meneurs les plus radicaux du parti ouvrier prêchent aussi l’athéisme. Si l’on continue à faire de la religion le boulevard de l’ordre établi et la sanction de l’organisation sociale actuelle, il est inévitable que l’hostilité contre toute idée religieuse se généralisera à mesure que se répandra le désir de réformer la société.
Dans les pays catholiques, tous ceux qui défendent la liberté, sont amenés, souvent malgré eux, à attaquer le sentiment religieux. Le clergé se sert de la religion comme d’une arme de combat pour asseoir sa domination. Ceux qui le repoussent, font la guerre au prêtre et, par suite, aussi au culte dont il est le ministre.
Nous voyons donc à l’œuvre les trois causes de ruine qui minent le sentiment religieux. C’est d’abord ce que l’on appelle 1 esprit scientifique, c’est à dire la méthode des sciences naturelles appliquées à tort aux sciences morales et politiques ; secondement, la recherche des jouissances et l’âpre désir de s’élever, ce qui étouffe la vie spirituelle; troisièmement, l’hostilité des classes inférieures contre le culte qu’elles considèrent comme un instrument d’oppression. Ces trois causes agissent ensemble et elles gagnent en intensité, à mesure que des couches nouvelles de la société sont entraînées dans le mouvement. L’athéisme inconscient et la froide indifférence, plus mortelle que l’hostilité déclarée, gagnent chaque jour du terrain. Il semble que, si ce mouvement continue, toute religion disparaîtra.
Ici se dresse devant nous une formidable question à laquelle il faut une réponse claire et précise. La société civilisée peut-elle subsister sans religion ? La morale sans racines dans la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme, le sentiment vague et flottant du bien et du mal sans aucune pratique pour réveiller en nous la conscience de notre imperfection et l’aspiration vers un idéal du Vrai
' Voyez Dr A. Held, Die deutscke Arbeüerpresse der Gegermart, p. 56 Leipzig, 1873.
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ténèbres envahissent tout. C’est le rêve de Byron, Darkness, qui s’accomplit : le soleil s’est éteint, la terre est livrée à l’éternelle obscurité et au froid absolu ; pour conserver un reste de chaleur, les hommes brûlent tout, forêts, cités, villages, temples, monuments ; enfin, le dernier des humains succombe à la lueur expirante du dernier brasier. Il semble que l’idée religieuse soit l’atmosphère spirituelle sans laquelle l’humanité ne peut vivre. M”® Ackermann, dans ses Poésies philosophiques, a des accents poignants pour peindre la tristesse morne de l’homme à qui le positivisme a ravi toute espérance céleste. C’est ainsi qu’elle s’écrie, en s'adressant à la foi :
Eh bien, nous t’expulsons de tes divins royaumes,
Dominatrice ardente, et Tinstant est venu :
Tu ne va plus savoir où loger tes fantômes.
Nous fermons l’Inconnu !
Mais ton triomphateur expia ta défaite,
L’homme déjà se trouble et, vainqueur éperdu,
11 se sent ruiné par sa propre conquête ;
En te dépossédant nous avons tout perdu.
Nous restons sans espoir, sans recours, sans asile,
Tandis qu’obstinément le désir qu’on exile Revient errer autour du gouffre défendu.
Une tristesse incurable doit s’emparer de l’homme qui ne peut espérer un ordre meilleur et dont la vie si courte, si affligée de maux de toute sorte, a pour théâtre ce monde où l’iniquité triomphe, pourvu qu’elle dispose de la force, et où les générations se disputent, au prix de la vie, une place trop étroite et des moyens de subsistance insuffisants. Des colonies allemandes se sont fondées en Amérique, proscrivant toute espèce de culte : ceux qui les ont visitées, ont trouvé ces colons, les femmes surtout, profondément tristes; la vie, sans perspectives lointaines, perd sa saveur.
Ce qui est plus grave encore, c’est qu’avec l’idée religieuse la morale même disparaît : elle n’a plus de fondement et à coup sûr plus de prise sur les âmes. La science, réduite à l’observation matérielle, ne peu connaître que ce qui est, non ce qui doit être. S’il n’existe pas en dehors du réel tangible un idéal de justice et de bien, comment puis-je être tenu de m’y conformer? Si l’homme n’est autre chose qu’un peu de matière constituée d’une façon particulière, on ne conçoit pas que cet assemblage de molécules de carbone, d’azote, d’oxygène, puisse avoir des devoirs à remplir. Quel est le devoir du lion, du mollusque ou de l’algue, de la pierre
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et du Juste, en un mot, la nature humaine livrée, dans son irrémédiable isolement, à ses instincts terrestres, peut-elle marcher droit et accomplir ses hautes destinées ? Sans doute, les espèces animales dirigées par l’instinct subsistent et se perpétuent en poursuivant la satisfaction de leurs appétits. Les sauvages vivent à peu près de la même façon, sans que les idées de devoir et d’une autre vie exercent grande influence sur leurs actes; mais aussi leur existence est celle de la brute. Sans cesse ils se disputent la proie, et le plus fort est le mieux pourvu. Mais que deviendraient nos sociétés, qui reposent sur le respect du droit, si le sentiment de devoir et l’idée de justice devaient disparaître ? L’athéisme devenu universel, conscient, publiquement avoué et partout enseigné ne nous ramènerait-il pas inévitablement à la barbarie des temps préhistoriiiues ?
Considérons un moment cette situation dont il semble que nous nous rapprochions chaque jour et que certaines personnes appellent de tous leurs vœux. Voici décidément le ciel vide et les temples déserts. Plus de Dieu, type éternel et immuable de justice et de vérité; plus de prière au Père miséricordieux, source inépuisable de consolations pour les malheureux; plus d’espoir en une autre vie, où les iniquités de ce monde sont réparées et les justes récompensés. L’idée religieuse s’est évanouie comme les mythes « élémentaires » dont se berçait l’enfance de notre race.
L’irréligion ne peut plus être le privilège des savants et des esprits forts, comme au xv!!!' siècle. Si l’athéisme est la vérité, il faut le prêcher ouvertement à tous. Il se trouvera des gens pour dire au peuple : « A quoi bon une religion ? La religion suppose un Dieu, et Dieu n’existe pas. C’est un mot vide de sens, inventé par la terreur, impose à la crédulité, exploité par le fanatisme, gonflé par les rêveries des songes creux de tous les temps. Dieu n’est que le mirage de la personnalité humaine. Homme, ce quetu adorais, c’est toi-même! C’est devant ta propre image que tu t’agenouillais. Debout! relève ton front trop longtemps courbé sous le joug des tyrans et des prêtres. Produit du limon terrestre, tu n’as rien à espérer au delà de cette terre. N’attends rien d’un avenir d’outre-tombe, qui n’existe pas. C’est ici-bas que se borne ta destinée ; tâche donc que ta part soit large et tes jouissances multipliées. Il n’est point pour toi de compensation ailleurs. »
Qui peut contempler cette situation sans alarmes? Il semble qu’avec l’idée de Dieu, la lumière disparaisse du monde moral et que les
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qui tombe ou du vent qui souffle ? Jamais le matérialisme ne pourra fournir une base à la loi morale. Je comprends la morale indépendante de tel ou tel culte, mais non indépendante de la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme. Sans ces deux idées, il n’y a plus aucun motif raisonnable pour ne pas poursuivre mon bien-être et mon plaisir même aux dépens d’autrui. Sans hésiter je sacrifierai les autres, si j’y trouve mon profit ; mais me sacrifier aux autres, pourquoi et dans quel but ?
Si tout finit avec cette existence, quelle raison valable me donnerez-vous pour que je m’expose k la perdre au service de mes semblables ou de la patrie ? Que me donnerez-vous en échange ? L’estime, la gloire, la reconnaissance de la postérité, tout cela m’importe peu, puisque je n’en saurai rien. Ces idées peuvent entraîner des hommes formés par des religions ou des philosophies spiritualistes, qui, malgré tout, sont encore attachés aux choses de l’esprit ; mais parlez-en à un matérialiste logique et pratique : il haussera tes épaules et, à son point de vue, il n’aura pas tort.
Voici comment parle, dans l’Ecclésiaste, celui qui ne croit pas en la vie à venir : « Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. Certainement, les vivants savent qu’ils mourront ; mais les morts ne savent rien et ne gagnent plus rien ; car leur mémoire est mise en oubli... C’est pourquoi j’ai prisé la joie, parce qu’il ny a rien sous le soleil de meilleur à l’homme que de manger, de boire et de se réjouir. » Horace, le disciple d’Épicure, parle le même langage :
« Jouissons, goûtons le plaisir, avant que viennent la vieillesse et la
mort. »
L’athée qui raisonne juste, n’exposera sa vie ni pour défendre son pays, ni pour sauver son semblable, car si tout meurt avec le corps, pourquoi sacrifierait-il ce par quoi il jouit de tout le reste? Le dévouement, en ce cas, est une sottise et le sacrifice une duperie.
La négation de la spiritualité de l'âme déracine les motifs raisonnables d’être juste et honnête. Si je puis m’enrichir en échappant au Code pénal, pourquoi ne le ferais-je pas ? L’éclat des millions fait tout pardonner ! Je ne vois aucune bonne raison de m’abstenir d’une indélicatesse, d’un abus de confiance, d’un vol même, s’il doit être à la fois impuni et profitable. En dehors de la foi religieuse, quel levier reste-t-il pour pousser au bien et éloigner du mal ? On en invoque deux : l’honneur et la conscience. Mais l’honneur est un sentiment qui a pris naissance dans des sociétés essentiellement
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sniritualistes et qui, en dehors d’elles, ne peut subsister. Dans les navs voués au matérialisme comme en Chine, il n existe guère e i
y doit disparaître, car il manque de base. Mettez,
L jouissances de la vie et, de l’autre, l’honneur, c est à dire le désir de la considération ; il est certain que la plupart des hommes choisiront le premier lot. La satisfaction que procure la considération, ne réside que dans l’imagination ; tandis que les plaisirs que donne la richesse, même mal acquise, parlent aux sens et s emparent de tout l’homme charnel, avec une bien autre force. Si j agis mal me dites-vous, une vie déshonorée me sera à charge. Mais si ie change de pays, je secoue le déshonneur avec la poussière de mes souliers et je trouverai ailleurs toutes les jouissances, même celle de la considération, pourvu que j’aie assez d’argent pour les acheter. D’ailleurs, le sensualiste se passera parfaitement de l’estime, pourvu qu’il ait le reste, et il peut vivre joyeusement de façon a ne pas meme s’apercevoir qu’il est méprisé. Et la conscience dira-t-on, n’est-ce donc rien ? Sans doute, la conscience est une force ; mais, détachée de l’idée de Dieu, c’est k dire d’un type absolu du bien et du mal, combien elle est vacillante et faible ! Le nien et le mal, e juste et l’injuste, tout est relatif, du moment que la inatiere seule existe. A vrai dire, ces mots perdent toute valeur et il ne reste, comme pour l’animal, que la jouissance. D’ailleurs, la conscience se fausse et s’endort si facilement, quand tout sentiment religieux a disparu ! Croyez-vous que le fripon qui, enrichi des dépouilles de ses victimes, se procure toutes les jouissances que lui offrent nos capitales, soit souvent troublé par la voix de sa conscience ? Phrase creuse que tout cela, lieu commun de rhétorique. Au milieu des affaires et des plaisirs qui remplissent toutes i ses heures, il n a P^s même le loisir d’avoir des remords. La conscience na que aire chez lui ; il n’a pas le temps de lui donner audience.
Le devoir sans Dieu et sans vie future est un très beau mot, mais il est vide de sens. Faire de l’attachement désintéressé au bien le mobile des actions humaines et, par conséquent, le fondement des sociétés, c’est revenir k l’erreur du quiétisme, qui exigeait que l’amour de Dieu fût complètement pur de tout retour sur soi-même. On relira toujours avec fruit la grande discussion de Bossuet et de Fénelon k ce sujet. Fénelon fut condamné et avec raison ; il rêvait un homme qui n’existe pas. L’étude du réel ne laisse ici aucun doute. L’homme, comme tous les êtres organisés, même la plante,
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poursuit son bien. L’amour du moi est le principe de conservation des espèces ; sans cet instinct, qui domine tous les autres, elles périraient. Espérer que l'homme, pour faire son devoir, renoncera au plus léger agrément sans intérêt et môme contrairement à son intérêt, c’est une illusion naïve. Dans l’homme il y a toujours la bête avec tous les appétits de l’animalité ; pour qu’il les dompte, il faut qu’une religion ou une philosophie spiritualiste l’arrache aux sens et lui donne l’intérêt spirituel comme mobile de ses actions. L’homme cherche son bonheur, comme la pierre tombe, par une loi de nature ; il est donc inutile de lui prêcher le devoir complètement désintéressé et l’amour « quiétiste du bien. » Ce qui est possible, c’est, par la foi, d’ouvrir des perspectives éternelles qui font que l’on considère avec mépris tous les biens terrestres et que l’on y sacrifie avec joie tout, même la vie.
On cite nombre d’athées qu’on compte parmi les hommes les meilleurs de leur temps, Helvétius, par exemple, si humain, si bienfaisant, et James Mill, ce type admirable de moralité, stoïque, froid et pur comme un marbre antique ; mais ces hommes exceptionnels sont des philosophes déjà dégagés de toute tentation des sens et d’ailleurs formés par une éducation chrétienne au sein d’une société chrétienne. Dans chacun de nos actes, la part d’influence exercée par les idées et les sentiments de nos contemporains est plus grande que celles de nos idées propres. Riais supposez un peuple d’où toute idée religieuse soit complètement bannie, la moralité et jusqu’à l’idée même du sacrifice et du devoir disparaîtraient en même temps. Le darwinisme enseigne que, dans la lutte pour l’existence, les plus forts et les plus habiles doivent l’emporter et se nourrir aux dépens des autres ; que telle est la loi du monde animal, et qu’il est bon qu’il en soit ainsi ; car de cette façon s’opère la sélection naturelle. Dès lors, tâchons par tous les moyens d’être les plus forts et de prendre la place des autres ; nous aurons accompli notre devoir, car nous aurons fait triompher la loi naturelle qui produit le perfectionnement des espèces.
La destruction de l’idée religieuse donnerait aux revendications des classes inférieures une âpreté sans merci. Ils sont bien inspirés, les chefs du communisme révolutionnaire qui, en tête de leur manifeste de guerre contre la société, inscrivent la négation de la Divinité. Plus vous jetterez l’homme dans les sens, en lui enlevant tout espoir de compensations célestes, moins patiemment il suppor-
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tera les inégalités sociales, qui le privent de sa part de bien-être dans ce monde qui pour lui est le seul réel. S’il voit qu’il ne peut l’obtenir, il sera pris contre les institutions dont il se croit la victime, d’une haine diabolique et d’une fureur de destruction effroyable. C’est sous l’empire de ce sentiment que la Commune a mis le feu aux monuments de Paris, qui étaient les symboles des pouvoirs établis. Maxime Du Camp, en finissant son remarquable livre sur Paris et ses organes, se sent pris d’une grande tristesse à Pidée que cette ville splendide, celte merveille de la civilisation, qu’il vient de décrire dans tous ses détails, deviendra un jour la proie des flammes. Il est certain que c’est l’athéisme qui allumera la torche, avec latiuelle le communisme révolutionnaire voudra tout anéantir, le jour où, vaincu, il ne croira plus pouvoir réaliser ses rêves de rénovation
socidlô*
Le naturalisme supprime la notion de liberté. Dans 1 univers physique, tout est déterminé par des lois nécessaires; si donc 1 homme n’est qu’un atome de matière, il obéit à ces lois fatalement, et dès lors, que deviennent la responsabilité et la culpabilité? On pourra
conserver les mots, ils n’auront plus de sens.
S’il faut renoncer à tout espoir d’une vie future, quel triste lot que l’existence humaine ! Pour quelques instants de joie et quelques jours de bonheur, que de soucis, que de chagrins, que de souffrances et du corps et de l’âme! Comme l’approche du tombeau est morne et désolée. Que le sort de l’animal est plus heureux ! 11 n a guère de maladies, parce qu’il vit conformément aux impulsions de l’instinct ; les douleurs morales lui sont inconnues ; il cesse de vivre sans appréhensions et sans regrets. Si ce que nous appelons l’âme, la pensée, ne nous sert qu’à souffrir et à comprendre 1 amertune de cette existence sans lendemain ; c’est un don que nous devons maudire, et l’homme n’est pas, comme on le dit, un animal perfectionné; il est une créature dévoyée et malheureuse, tourmentée sans cesse de désirs inassouvis et d’espérances trompées. Lamartine a eu tort de dire que « l’homme est un ange déchu qui se souvient des deux »; c’est plutôt un être manqué qui doit regretter le limon dont il est sorti.
En résumé, sans la croyance en Dieu et en l’immortalité de 1 âme, la morale manque de base et de sanction et, par conséquent, l ordre social, qui repose sur les notions de justice, de droit et de devoir, est miné dans ses fondements. Si donc toute idée religieuse devait
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fondir sans cesse la vérité, mais au peuple, à l’enfant surtout, il faut
des affirmations précices et claires.
L’expérience journalière prouve la nécessité d’un culte. Un sentiment qui n’est pas entretenu par des manifestations extérieures, s’alanguit et s’éteint. Les rapports du physique et du moral sont tels, que l’un est indispensable à l’autre. Pour que le sentiment religieux soit une force vivante et produise des fruits, il faut qu’il soit excité et vivifié par la parole, par la réunion avec des frères, par les manifestations de l’art et les pratiques symboliques. La franc-maçonnerie a ses rites, et dans l’Amérique du Nord, les congrégations d’athées ont un culte. « L’homme, dit E. Quinet à ce sujet, ne se décidera pas à traverser la vie sans qu’aucune parole le relie à la société des êtres immortels ; il ne veut ni entrer dans le monde, ni en sortir en secret comme une feuille des bois qui naît et meurt sans que personne le sache. Il a besoin d’un témoin qui réponde de lui devant la société des vivants et des morts. Force, grandeur ou faiblesse, telle est sa nature. Nous ne la changerons pas. »
M. Laurent a consacré le dernier volume de son grand ouvrage : YHisloire de l'humanité, à examiner la question qui nous occupe: Quelle sera la religion de l’avenir? L’opinion d’un écrivain qui est un des historiens les plus profonds et des juristes les plus estimés de notre époque, mérite d’être mûrement pesée; d’autant plus qu’il a fait de ce grave sujet l’objet constant de ses méditations^ Laurent montre que, si les dogmes et les formes extérieures du culte sont partout attaqués et minés, l’idée religieuse et les combats qu’elle provoque prennent une place de plus en plus grande dans les évènements contemporains. De tous côtés, on entend répéter qu’il faut une rénovation religieuse pour sauver le monde. Ce que les âmes réclament, ce sont des croyances que la raison puisse franchement accepter. A l’humanité, il faut une foi religieuse. « Otez-la lui, sa mort est certaine, mort ignoble dans la pourriture de la matière. »
Le catholicisme ne peut répondre au besoin de foi des esprits éclairés. Depuis qu’il a proclamé l’infaillibilité du pape, il s’est mis en opposition avec l’idée même de l’État et en lutte avec toutes les aspirations de l’homme moderne. Il est surchargé de dogmes qu’il ne peut ni rejeter, ni même interpréter, dogmes qui ne se maintien-
* Voyez l’appréciation du volume de Laurent par l’éminent professeur de Munich, J. Frohschammer, dans son récent ouvrage : Ueber die religiosenund b'irchenpolUischen Fragen der Gegemvart.
s’évanouir, un retour à la barbarie primitive serait inévitable. C’est un fait indéniable que partout la religion a présidé au développement de la civilisation L Si donc la civilisation n’est pas destinée à périr, c’est que la religion, sous l’une ou l’autre forme, continuera à lui fournir une règle morale de la vie et le mobile nécessaire pour l’accomplissement du devoir.
Mais cette forme, quelle sera-t-elle? On peut affirmer qu’elle sera une émanation du christianisme On n’inventera plus de religion nouvelle. L’âge est passé où l’idéal s’incarne dans l’histoire sous forme de révélation. Le christianisme ramené au pur enseignement de Jésus, c’est à dire, comme le reconnaissent les rabbins éclairés, à l’essence même du judaïsme, c’est le déisme, la charité et l’obligation de tendre vers la perfection. On peut dire que c’est là la religion par excellence. S’il en est une qui doive survivre, c’est celle-là qui l’emportera. Mais l’idée religieuse, indispensable comme fondement de la morale et du droit, pourra-t-elle subsister sans formule, sans organisation, sans culte, réduite à n’être plus qu’une croyance individuelle sans manifestation extérieure? Je ne le pense pas. Toute doctrine, surtout quand elle doit régler les actes de la vie, doit être nettement définie. On ne peut asseoir l’existence humaine et les sociétés sur le doute ou la négation. Le philosophe peut chercher à appro-
* Écoutons parler le bon sens de Voltaire. Ces beaux vers, jadis on lessavmt par cœur; mais qui lit des vers aujourd’hui?
Consultez Zoroastre et Minos et Solon,
Et le martyr Socrate et le grand Cicéron ;
Ils ont adoré tous un maître, un juge, un pè)*e.
Ce système sublime à Thomme est nécessaire 5 C’est le lien sacré de la société,
Le premier fondement de la sainte équité,
Le frein du scélérat, l’espérance du juste.
Si les deux dépouillés de son empreinte auguste,
Pouvaient cesser jamais de le manifester,
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.
Que le sage l’annonce et que les rois le craignent.
Dans un travail consacré à réfuter l’article que j’ai publié ici même l’an dernier, Sur le proêesûantisme et le catholicisme dans leurs raprorts avec la prospérité des peuples^ M. Friedrich von Hellwald prétend que les époques de haute civilisation sont signalées par leur irréligion, et il cite Rome du temps d’Auguste et la Renaissance. — Mais, précisément, la décadence de l’Empire commence à Auguste et, quant à l’Europe au xvr siècle, c’est le réveil de l’esprit religieux qui a compensé les corruptions de la Renaissance.
L’AVENIR RELIGIEUX DES PEUPLES CIVILISES
L’AVENIR RELIGIEUX DES PEUPLES CIVILISES
(( adorer. — « Femme », répondit Jésus, « l’heure est venue où l’on « n’adorera plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où 0 les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » Le jour où le Christ a prononcé cette parole, ajoute Renan, il fut vraiment le Fils de Dieu ; il dit pour la première fois le mot sur lequel reposera l’édifice de la religion éternelle. Il fonda le culte pur, sans date, sans patrie, qui peut durer jusqu’à la fin des temps. Il a créé ainsi le ciel des âmes pures, où l’on trouve ce que l’on demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la liberté, enfin, qui n’a toute son amplitude que dans le monde de la pensée.»
Le Sermon sur la montagne ne sera pas dépassé. En religion, aucune révolution ne se fera qui ne se rattachera pas à la grande ligne intellectuelle et morale, à la tête de laquelle brille le nom de Jésus. Dans la religion du Christ, point de dogme et presque point de culte. L’amour de Dieu conçu comme le type de toute perfection, l’amour des hommes, la charité, voilà à quoi se réduit sa doctrine. Rien de moins théologique, de moins sacerdotal; rien de plus philosophique, de plus profond et de plus simple. Si nous voulions pratiquer le culte dont Jésus nous a donné l’exemple, nous devrions suivre les rites du judaïsme ; mais, en toutes circonstances, il a montré qu’il n’y attachait aucune importance. « Soyez parfaits comme mon Père est parfait. » « Aimez-vous les uns les autres, » voilà, pour Jésus, la loi et les prophètes.
Un culte sans pratiques extérieures imposées et consistant dans les sentiments du cœur et dans la pratique du bien, c’était là une idée tellement élevée qu’elle ne fut pas comprise. Elle fut promptement dénaturée par l’esprit sacerdotal et étouffée sous les subtilités du dogme. Il reste à dégager des traditions ecclésiastiques amoncelées depuis le Haut-Orient jusqu’à nos jours, l’idéal du Christ, qui est le dernier mot de la religion. Un christianisme libre et individuel, avec d’innombrables variétés intérieures, voilà, suivant Renan, l’avenir religieux de l’humanité.
Laurent montre clairement que ce n’est qu’au sein du protestantisme que peut s’accomplir l’élaboration du christianisme pur. Là seulement se retrouvent, avec le respect de la parole du maître, la science et la liberté qui permettent d’en saisk le véritable sens. Le christianisme pur peut rallier à lui les Juifs, les mahométans, les philosophes déistes. Otez du judaïsme les pratiques liturgiques, au
lient que dans la pénombre du mysticisme et qui ne supportent pas le grand jour de la critique. Benjamin Constant prouve ’ que la religion s’est toujours transformée en même temps que la civilisation ; il est donc vain de vouloir l’immobiliser. Un culte immobile, qui ne se met pas au niveau du progrès des lumières, ne convient bientôt plus qu’aux classes les moins éclairées. Il se change alors en superstition, tandis que l’incrédulité envahit les hautes classes C’est la situation actuelle, surtout dans les pays catholiques.
D’après Laurent, la religion de l’avenir sera le christianisme, mais le christianisme ramené à l’idéal de Jésus par les transformations successives du protestantisme. A l’appui de son opinion, Laurent invoque des autorités peu suspectes d’un excès de religiosité : Gœthe, Strauss, Renan et Taine.
0 Que la culture intellectuelle continue à progresser, dit Gœthe; que les siences naturelles étendent les connaissances, que l’esprit humain s’élargisse, on ne dépassera pas la grandeur du christianisme ni sa culture morale, telles qu’elles resplendissent dans les Évangiles. »
Dans un de ses écrits, Strauss examine ce qu’il y a de transitoire et de permanent dans le christianisme *, et voici sa conclusion : « L’humanité, dit-il, ne sera jamais sans religion, elle ne sera jamais sans le Christ ; car, vouloir une religion sans le Christ, c’est comme si l’on parlait de poésie sans tenir compte d’Homère et de Shakespeare. Jésus est inséparable du mouvement religieux, parce que c’est lui qui a révélé aux hommes la vraie religion. Le Christ n’est ni une divinité ni un mythe; c’est un personnage historique, le plus grand de tous et l’unique ; mais il se fait une grande révolution dans le culte que lui voue l’humanité. Pendant des siècles elle a eu les yeux fixés sur sa mort, sur sa résurrection, sur ses miracles; aujourd’hui, ce qui l’attache à Jésus et ce qui l’y attachera de plus en plus, ce sont ses paroles de vie, ses préceptes de charité, l’exemple de son sacrifice. Il y a là une vérité permanente qui fait du christianisme ainsi entendu la religion définitive. »
Les conclusions de Renan sont presque les mêmes que celles de Strauss. Renan rappelle les paroles de Jésus à la Samaritaine: « Elle dit au Fils de l’homme: « Nos pères ont adoré sur cette montagne, « tandis que vous autres vous dites que c’est à Jésusalem, qu’il faut
< Mélanges de littérature et de politique, t. I, n» 6.
* Strauss, JJeber Vergaengliches und Bleibendes im Christenthwn.
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fond il ne diffère pas de l'enseignement de Jésus. Le mahométisme n’est qu’un déisme fourvoyé parmi des institutions peu favorables au progrès et qui le retiendront au second rang. Mais les catholiques seront difficiles à conquérir; ou bien ils restent attachés aux anciens dogmes par superstition, ou bien ils s’en éloignent par le chemin de l’indifférence absolue qui ne connaît pas de retour. Cependant Taine entrevoit même ici la possibilité d’un mouvement religieux : U Le protestantisme rigide et littéral de Luther et de Calvin, dit-il, ne convenait pas aux peuples latins; le protestantisme adouci transformé par l’exégèse, accommodé aux besoins de la civilisation et de la science, indéfiniment élargi et épuré, peut devenir par excellence la religon philosophique, libérale et morale, et ainsi gagner, même dans les pays latins, cette classe supérieure des intelligences qui, sous Voltaire et Rousseau, avait adopté le déisme L »
Pour qu’elle agisse sur la société et la transforme, il faut que la religion pénètre l’existence tout entière et en règle tous les actes. Pour la plupart des hommes, la religion consistant dans certaines pratiques, quand celles-ci sont accomplies, ils ne s’en occupent plus. C’est un culte du dimanche.
M. Réville montre bien ce que devrait être la religion de l’avenir. (I Selon la profonde expression d’un apôtre, le manger et le boire, le sommeil et la veille, le repos et le travail, tout sera à la gloire de Dieu. Le laboureur à la charrue, l’ouvrier au chantier ou à l’usine, la mère au berceau de son enfant, l’homme d’affaires dans son cabinet, l’artiste à son atelier, le savant dans ses recherches, tous porteront partout, dans les petites comme dans les grandes choses, un esprit religieux, et cet esprit ne sera autre chose que l’amour de la perfection divine. C’est par religion que l’on travaillera à l’extinction des misères et des corruptions sociales. C’est par religion qu’on sera libéral en politique, réformateur et philanthrope. C’est par religion que l’on voudra s’instruire et s’instruire encore, et que l’on veillera à ce que les autres aussi puissent toujours plus s’instruire. Plus de lumière, tel sera l’hommage que l’on rendra au Dieu qui est lumière lui-même *. »
Les prolétaires qui s’en sont détachés, reviendront au christianisme, quand ils comprendront qu’il leur apporte l’affranchissement et l’égalité, tandis que le matérialisme athée consacre leur esclavage
* Revue des Deux Mondes, 1865, t. III, p. 300.
2 A. Réville, Thomas Darher, sa vie et ses œuvres, p. 115-118.
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et les sacrifie aux prétendues lois naturelles. Par le plus complet renversement d’idées, la religion du Christ, transformée en une institution temporelle et sacerdotale, a été invoquée comme l’alliée du despotisme des castes et de l’ancien régime, et comme la sanction de toutes les inégalités sociales.
L’Évangile, au contraire, c’est « la bonne nouvelle » apportée aux pauvres, c’est l’annonce de la venue du Royaume de Dieu où les humbles seront relevés et où les déshérités posséderont la terre. Le christianisme de Jésus résoudrait toutes nos difficultés économiques, si l’esprit de charité et de fraternité qu’il enseigne, était compris et appliqué.
Mon éminent et regretté maître, François Huet, a montré dans son beau livre: Le règne social du christianisme, que la politique et l’économie politique trouveront dans l’Évengile la solution des problèmes qui troublent aujourd’hui la société.
Les faits contemporains prouvent que la question religieuse domine aujourd’hui plus que jamais toutes les autres. Il y a quelques années, tant qu’a dominé l’influence du xvm* siècle, on croyait en avoir fini avec les controverses théologiques. C’étaient, disait-on, choses du passé qui n’avaient plus qu’un intérêt historique. Voyez en ce moment ce qui se passe dans les divers pays : partout, ce sont des différends religieux qui mettent les partis aux prises. La lutte du libéralisme contre l’ultramontanisme, qui n’avait que la Belgique pour théâtre, s’est étendue sur le monde entier: en Allemagne, en France, en Hollande, en Espagne, en Italie, en Angleterre, au Canada, au Brésil, au Mexique, au Chili, à La Plata et même dans les États-Unis, où la résistance aux envahissements du clergé catholique devient le mot d’ordre des élections générales. Il doit en être ainsi. La religion pénètre toute la vie. Rome, qui croit posséder la vérité infaillible, doit vouloir régir la société civile. Si celle-ci ne se soumet pas, la résistance commence et le combat se déchaîne.
En Belgique, on s’est efforcé de ne pas mêler les questions religieuses aux questions politiques. On voulait lutter contre le clergé, sans attaquer les dogmes au nom desquels il revendiquait le pouvoir. Aujourd’hui, ils n’est plus possible de maintenir cette distinction. La lutte entre clérical et libéral prend évidemment un caractère nouveau et une teinte religieuse ; ce sont les principes mêmes de l’Église contre lesquels on s’élève. A Anvers, on a invoqué les souvenirs du
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XVI® siècle, et les dernières élections s’y sont faites à ce refrain des gueux: Van ’t ongedierl der Papen, God, verlosl ons Vaderland. A Gand, récemment, le combat électoral a été conduit par un jour, nal qui a pour principe essentiel que la lutte doit être poursuivie sur le terrain religieux, et l’élu a invoqué le nom de Marnix, le héros de la Réforme dans les Pays-Bas. Si ce mouvement continue et si c’est à l’Église même qu’on s’en prend, on aboutira nécessairement à cette question : Au nom de quelle idée religieuse et philosophique prétendez-vous abattre l’Église infaillible, et si vous « voulez délivrer le pays des prêtres », comme le chantent les gueux, que mettrez-vous à leur place? Oserez-vous répondre comme Voltaire: « Je vous délivre d’une bête féroce, et vous me demandez par quoi je la remplace? » c’est à dire êtes-vous préparés à prêcher la suppression de toute idée religieuse ? Non, vous ne le ferez pas, ou si vous le faites, vous ne serez pas suivi. Le refrain des gueux est donc un nonsens, s’il n’est pas une invocation soit à une réforme religieuse, soit à l’athéisme. Si l’on n’a pas le courage d’adopter l’une ou l’autre de ces solutions, l’Église conserve son empire et triomphe des contradictions de ses adversaires. La négation pure conduit au même résultat, parce qu’elle ne suffit pas à la famille.
Récemment on a reproché, et non sans raison, à certains chefs du libéralisme le plus accentué de confier leurs enfants aux établissements du clergé dont ils dénoncent sans cesse, avec la plus grande violence, les tendances liberticides.
Cette contradiction s’explique. Comme le dit parfaitement M. Laurent ^ : « Pourquoi agissent-il ainsi? C’est parce qu’une voix intérieure leur crie qu’il n’y a point de morale sans religion. Ils ont beau déserter l’Église dans laquelle ils sont nés, ils ont beau repousser, maudire le catholicisme romain, un irrésistible instinct les pousse; inconséquents tant que l’on voudra, ils veulent que leurs enfants aient des sentiments religieux et ils ne voient que l’Église qui puisse les leur inspirer. Voilà pourquoi, malgré leurs antipathies, ils livrent leurs fils et leur filles à l’Église. Que peuvent-ils faire? Qui donc, en dehors du prêtre, leur donnera cette instruction religieuse qu’ils considèrent comme indispensable? Ce ne sera pas le père, puisque lui-même n a plus la foi ; ce ne sera pas la mère, car si c’est elle, elle élèvera l’enfant dans la superstition où elle-même végète.
* La religion de l'avenir, p. 534,
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entraîné dans une voie nouvelle dont il est dimciie ae voir i issue. Autrefois, il faisait profession de « respecter la fol de ses pères » et il avait pour tout programme l’indépendance du pouvoir civil. Aujourd’hui, il répète le refrain audacieux des gueux et il s’en prend aux dogmes. Le pape infaillible revendique 1 autorité suprême en tout ce qui touche à la morale. Mais renseignement, le Code civil, les lois politiques, tout relevant de la morale, il faut donc se soumettre au pape en tout, comme le font les ultramontains, ou s'insurger contre le dogme même au nom duquel l’Eglise veut imposer son autorité. Il est désormais impossible au libéralisme de ne pas porter le débat sur le terrain religieux. Dès lors, il faut qu’il sache nettement où il veut aller. S’il croit que l'humanité peut vivre sans religion, il n’a qu’à abattre les anciens cultes ; sur leurs ruines régnera la libre pensée délivrée de ces chimères : l’existence d’un Dieu et l’immortalité de Tâme, Mais s’il croit que la société a nécessairement besoin d’une base religieuse, il fait un oeuvre mauvaise en attaquant le catholicisme sans songer à le remplacer. Chaque jour, les journaux libéraux sont remplis du récit des méfaits, des violences, des crimes, des superstitions des prêtres et des moines. Quelle conclusion faut-il en tirer? Sans doute qu’il faut s'éloigner d’eux ; mais sera-ce pour renoncer à toute croyance religieuse ou pour en adopter d autres? Il faut choisir, surtout pour l’enfant. Si vous n’adoptez pas un autre culte que le catholicisme, vous livrerez nécessairement les générations nouvelles à ceux que vous traitez chaque jour en ennemis. Car 1 humanité n’est pas prête à vivre sans religion aucune, et vous-même vous avez recours au prêtre, sinon pour vous, au moins pour votre famille. Il est puéril alors de s’en prendre aux défaillances, aux contradictions des libéraux. Celles-ci ressortent de la situation. C’est le parti lui-même qui repose sur une contradiction et qui aboutit à une impasse.
Ceux qui attaquent tous les jours les ministres du culte, savent-ils ce qu’ils veulent et veulent-ils ce qu’ils font? S’ils n’ont en vue aucun
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idéal religieux plus pur et plus en harmonie avec la civilisation moderne, ils travaillent en faveur du néant. C’est le sentiment religieux lui-même qu’ils détruisent jusque dans ses racines; c’est le triomphe de l’athéisme qu’ils préparent. Les positivistes peuvent applaudir, eux qui croient que l’humanité ne sera libre et forte que quand elle sera guérie des superstitions théistes. Mais ceux qui pensent qu’il n’est point de morale pratique sans une base religieuse et point de société possible sans morale, ceux-là doivent s’inquiéter de l’avenir. Quand les gueux du xvi® siècle se levaient pour « délivrer le pays du fléau des prêtres, » à la place des anciennes formes du culte qu’ils proscrivaient, ils adoptaient un christianisme plus rapproché de l’enseignement de Jésus; aussi ont-ils fondé les pays les plus libres et les plus prospères du monde: la Hollande, l’Angleterre et les États-Unis. Si les gueux d’aujourd’hui n’apportent dans leur besace que la négation pure, ils n’enfanteront que le désordre et l’anarchie, car sans idées religieuses la société ne peut subsister.
Résumons cette élude.
Les cultes établis sont attaqués et semblent menacer ruine, parce qu’ils sont en opposition avec la sience et qu’ils se sont faits les alliés de toutes les despotismes et de tous les privilèges.
Faut-il en conclure que toute religion disparaîtra? Non, car l’homme est un être essentiellement religieux. La morale n’a ni base ni sanction en dehors des idées religieuses, et sans morale, point de justice, point d’ordre social.
Si, dans l’avenir, une religion doit survivre, ce sera le christianisme de Jésus, parce que c’est la religion absolue, celle qui, appliquée, résoudrait toutes les difficultés sociales.
Le libéralisme, dans la lutte contre le cléricalisme, en arrive à porter la lutte sur le terrain religieux. S’il croit que la civilisation peut progresser sans idéal religieux, il lui suffit de détruire. S’il croit le contraire, il doit se rattacher à la religion de l’avenir, qui est le christianisme de l’Évangile.
Les faiblesses, les défaillances des libéraux proviennent de ce qu’ils attaquent la religion dont ils ne peuvent se passer, et qu'ils sont ainsi entraînés à livrer leurs enfants à ceux qu’ds traitent en ennemis.
En deux mots, si l’avenir appartient au matérialisme athée, on agit logiquement en abattant les anciens cultes sans les remplacer.
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Si, au contraire, un idéal religieux est indispensable à 1 homme, c’est préparer l’anarchie que de ruiner la religion établie, fondement de tout ordre social, sans la remplacer par un autre culte mieux en rapport avec les besoins et avec l’esprit des sociétés modernes.
DES EFFETS DE LA CONNAISSANCE DE LA CIVILI- SATION DE LTNDE SUR LA PENSÉE MODERNE.
(The efifects of observation of India on modem european Thougth,
by Sir Henry Sumner Maine.)
(Revue de Belgique de Bruxelles, 15 mars 1876.)
Sur le continent, les personnes qui veulent par testament faire du bien à leurs semblables, font ordinairement des legs aux hospices et aux bureaux de bienfaisance. En Angleterre, aux États-Unis et depuis quelque temps en Russie, on constitue un fonds pour favoriser la culture des sciences et les progrès de l’enseignement. Les Américains, les Anglais, les Russes ont raison, et nous avons tort. Comme le dit le Christ en une parole profonde, trop peu comprise : Laissez les morts enterrer les morts. C’est aux œuvres de vie, à l’avenir, à la diffusion des lumières qu’il faut songer avant tout. L’aumône officielle crée des pauvres* ; voyez Rruges, où on en compte 23,000 sur 30,000 habitants. L’instruction est le vrai remède du paupérisme.
Parmi les fondations en faveur de l’enseignement, si nombreuses en Angleterre, il en est une très curieuse, c’est celle que l’on doit à M. Rede. Elle produit annuellement l,2o0 francs, que l'université de Cambridge doit appliquer à rétribuer une conférence faite par un écrivain éminent. C’est ce que l’on appelle tlie Rede lecture, la conférence Rede. En iSTo c’est Sir Henry Maine, le savant auteur de Ancûnt Law, qui a prononcé le discours annuel, publié depuis en brochure.
Dans cet écrit, Sir H. Maine entrepend de montrer en traits rapides tout ce que nous devons à l’étude de l’Inde, et ce tableau
nVILlSAÏION DE L’INDE.
iu:3
est frappant. La découverte du sanscrit a complètement renouvelé le vaste domaine de la philologie. Elle nous a révélé les origines et les racines des langues classiques. Elle a permis de saisir les rapports qui existent entre les différentes langues désignées maintenant .sous le nom d’indo-germaniques ou d’indo-européennes. On a vu ainsi les liens d’étroite parenté qui relient, comme en une seule famille,
les nations latines, germaniques et slaves.
C’est aux aryas de l’Inde qu’il faut remonter pour trouver les éléments primitifs de notre civilisation occidentale Selon la remarque profonde de Sir H. Maine, ces découvertes philologiques, déjà si importantes en elles-mêmes, ont exercé, en outre, une influence énorme sur la marche des évènements contemporains. L’idée de reconstituer tous les États sur la base de la nationalité, c’est à dire sur l’identité du langage, est nouvelle et elle a sa source dans les études linguistiques et dans les théories philologiques des savants ; c’est cette idée qui a présidé à la constitution de l’Italie nouvelle et à la formation de l’unité germanique, non encore complétée ; c’est elle qui a fait naître le mouvement panslave, le mouvement Scandinave et le mouvement flamand. C’est donc elle qui aura tracé la nouvelle carte de l’Europe, quand cette immense évolution sera arrivée à son terme. Autrefois, ce que l’on croyait former la base des États, c’était une histoire commune, la soumission prolongée à un même souverain, les mômes institutions ou la même religion , maintenant, c’est l’identité de la race et du langage. Ce changement dans les théories qui a eu et qui aura encore de si grandes conséquences dans les faits, date de la découverte du sanscrit et des études
philologiques qui en ont été la suite.
C’est encore à la connaissance de l’Inde que l’on doit cette science toute moderne, si curieuse et si instructive, la mythologie compaiée, qui a jeté un jour tout nouveau sur les procédés primitifs de notre intelligence et sur l’origine des idées religieuses. Les explications que l’on donnait naguère encore de la mythologie des anciens, étaient vraiment puériles. C’est seulement grâce aux études sanscrites qu’on en a compris le sens.
L’Inde nous fournira aussi d’abondants matériaux pour une science qui reste encore à créer, la jurisprudence comparée; car cette antique contrée, d où sont venus nos ancêtres, contient encore tout un monde de coutumes, de lois, d’idées, de traditions, de croyances aryennes dans une forme plus ancienne qu’on ne les trouve chez les autres peuples de même origine.
nVILlSATlUN DE L’INDE.
Sir H. Maine a donné des modèles de celte nouvelle science dans ses beaux livres, Ancient Law, Village communilies in the East and WestQi the Early history of Institutions. Pour montrer quelles lumières la jurisprudence comparée peut emprunter aux choses de 1 Inde, Sir H. Maine ciie l’hisioire des transformations de la propriété. Comme il le dit très bien, les savants allemands qui s’en tenaient à l’histoire d’un seul pays, ne parvenaient pas à pénétrer au fond du sujet. Seule la méthode comparative pouvait bien faire saisir la constitution agraire des sociétés primitives. Nous arrivons ainsi à d’importants résultats que nous ne pouvons que noter en passant. « Il paraît acquis maintenant, dit Sir H. Maine, que la propriété telle que nous la concevons de nos jours, c’est à dire la propriété privée, est beaucoup plus récente que la propriété collective du sol et que, pour la terre tout au moins, la libre concurrence dans l’achat et dans la vente est encore à présent chose bien plus rare que nous ne le supposons. »
Sir H. Maine pense que nous n’avons rien à emprunter aujourd’hui à ces formes archaïques de la propriété, parce que les progrès de la civilisation marchent du même pas que les progrès de la propriété privée. Si, dit-il, les hommes sont sortis des liens de la possession en commun et de la solidarité du clan à mesure que l’agriculture s’est perfectionnée et que l’industrie s’est développée, il n’est pas à croire qu’ils reviennent jamais à ces formes du passé. L’histoire de cette évolution est même la meilleure réfutation du communisme, car l’humanité s’en éloigne au lieu de s’en rapprocher.
Certes, il serait difficile de remettre en vigueur, d’une façon générale, cette organisation agrairé primitive en vertu de laquelle la terre, propriété collective delà commune, se répartissait périodiquement entre toutes les familles, de façon qu’aucune d’elles ne fût jamais définitivement privée de tout fonds productif. Quoiqu’elle subsiste encore dans beaucoup de pays, notamment en Russie, et que dans les Allmenden suisses elle donne même de bons résultats en agriculture, elle est évidemment inapplicable aux grandes villes et à une société industrielle où la division du travail attache un grand nombre d’hommes à des occupations et à un genre de vie qui ne leur permettraient pas de tirer parti de la parcelle de terre que l’allotement pourrait leur procurer. Mais on peut tirer de l’étude de cette organisation primitive cette conclusion, que l’instinct juridique de 1 humanité reconnaît à tout père de famille le droit à un certain
Beitrüge zur Be^'idiUgung des uriiieus wer aie jranzosuuiK Révolution (1793j ‘ ; aujourd’hui, il est admis par les auteurs les plus distingués du droit naturel et par plusieurs des principaux professeurs d’économie politique en Allemagne. Adolph Sarater, dans un livre récemment paru. Social Lehre, développe cette idée qu’il emprunte à Hildebrand : « De ce qu’un grand nombre d’individus sont privés de propriété, il n’en résulte pas qu’il faille la supprimer, mais, au contraire, il s’ensuit qu’il est nécessaire de la faire arriver aux mains de tous. » Rien n’est plus juste. Toutes les raisons que l’on invoque pour justifier la propriété, aboutissent à cette conclusion quelle est tellement indispensable à l’homme, qu’il ne peut travailler et se développer sans elle ; si cela est vrai, il faut donc que tout homme soit propriétaire, c’est à dire ait un fonds ou une fonction qui lui permette de vivre de son travail. C'est évidemment vers un ordre de choses semblable que l’on marche, car partout, sauf peut-être en Angleterre, le nombre de ceux qui possèdent soit un lot de terre, soit quelque part dans l’une ou l’autre entreprise industrielle, va toujours en augmentant. Ainsi donc la science contemporaine et l’évolution de notre organisation économique nous ramènent non aux institutions agraires de l’Inde primitive, mais au principe juridique qui leur servait de base. En fait de formes de gouvernement, nous constatons un retour identique vers le passé. La constitution des sociétés primitives chez les aryas comme chez les Germains de Tacite et comme partout, a été complètement démocratique. L’homme libre, toujours propriétaire, choisissait les chefs et les magistrats, exerçait la justice, portait les armes et décidait directement toutes les questions intéressant la généralité. La féodalité et la royauté absolue ont pris partout la place des
^ « La production des choses par les Ibives propres de Tindividu est le vrai l'tiidenient de sa propriété et le seul qui soit île droit naturel. Celui qui ne travaille pas, peut bien manger, si je lui en donne les moyens, mais il ira aucun dixiità la nourriture. Originairement, chaque homme a un ilix)it d’appropriation sur la matière brute et un droit de projiriété seulement sur ce qui est produit par son propre travail, »