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DE LA PROSTITUTION

Discours prononcé à la séance d’ouverture du congrès de La Haye pour l’abolition de la légalisation du vice, le 17 septembre 1883 * .

Mesdames et Messieurs,

Après avoir parlé, l’an dernier, du vice légalisé au point de vue du droit public, je voudrais aujourd’hui en dire quelques mots au point de vue moral. «

Je crois pouvoir affirmer que c’est surtout en nous appuyant sur le sentiment moral que nous parviendrons à faire disparaître l’abominable institution que nous condamnons et que nous combattons i Et ce qui le prouve clairement, me semble-t-il, c’est que le magni-

fique triomphe obtenu récemment pour notre cause en Angleterre, a été une victoire du sentiment moral.

Je ne connais guère, à notre époque, d’exemple plus frappant de la puissance de ce sentiment. Il y a dix-sept ans, l’Angleterre, entraînée par l’avis d'un groupe de militaires et de médecins, emprunta au continent, dans l’intérêt, assure-t-on, de son armée et de sa marine, le système du vice réglementé. Nul ne proteste, car presque personne n’a compris ; mais une femme se rend compte de l’injure ^

qui est faite à son sexe, à l’humanité, à la moralité. Jeune encore, elle ne craint pas de s’approcher de ces sentines d’ignominie. Héroïque, elle fait taire la répugnance qu’elles lui inspirent; elle a le courage d’étudier cette question dont le nom seul offense la pudeur.

* Publié en brochure à Neuchâtel (Suisse) par la Fédération britannique et continentale, en 1883, et à Bruxelles (Muquardt 1883) sous le titre de : Le vice légalisé et la morale.

Et, ce qui est plus admirable encore, elle ose en parler en public. Elle va de ville en ville faire entendre partout sa protestation enflammée. Elle s’adresse aux femmes et aux hommes de son pays, puis de l’Europe, puis du monde entier. Au début, on l’écoute avec hésitation, avec surprise. Mais bientôt les cœurs sont touchés, les consciences se révoltent; on comprend ce qu’il y a d’horrible à vouer législativement des jeunes filles au service officiel de la débauche avec garantie du gouvernement. Le nombre de ceux qui protestent, grossit rapidement. Ils se réunissent, ils se groupent. Des associations se forment en Angleterre, puis sur le continent. Grâce à un dévouement que l ien ne lasse, et à une propagande qui agit partout et de toute façon, le peuple anglais s’éveille et s’agite. Des pétitions portant deux millions et demi de signatures affluent au Parlement. Enfin, un des hommes d’État les plus éminents de son pays, un ancien ministre dont le nom est sur toutes vos lèvres et que nous regrettons si vivement de ne pas voir parmi nous, le Très Honorable M.Stansfeld, introduit la question devant la Chambre des Communes et, k force d’éloquence, de raisonnement et de faits concluants, il obtient la condamnation du vice patenté, à une majorité considérable, où nous sommes heureux de compter la plupart des noms les plus populaires, les plus respectés de l’Angleterre.

Quel contraste entre le début et la victoire finale de cette admirable campagne ! Au commencement, M“® Butler, isolée, défendant une cause dont chacun se détourne avec horreur; et aujourd hui, après quelques années de lutte, le Parlement d’un puissant empire, entraîné, subjugué et ratifiant la protestation de cette femme. Quel merveilleux achèvement ! Quelle preuve étonnante de ce que peut une âme ardemment dévouée au bien et défendant une juste cause! Et en même temps, quel exemple aussi des services que peut attendre le progrès de la civilisation du concours actif des femmes, plus frappées que nous de ce qui est grossier, immoral, inique dans nos législations encore barbares par tant de côtés !

Ce que je voulais montrer, c’est que la légalisation de la débauche a été pour les nations qui l’ont admise, la source de profonds désordres dans l’ordre moral et dans l’ordre physique : dans l’ordre moral, en effaçant l’aversion que doit inspirer le vice et par suite en étendant son empire ; dans l’ordre physique, en fomentant l’incontinence avec toutes ses fâcheuses conséquences par les facilités qu’elle lui offre et par l’immunité qu’elle lui promet.

Je n’ai pas besoin d’insister pour faire ressortir tout ce qu’a d’abominable le fait de légaliser et de patenter la débauche vénale. Quand une femme s’abandonne, non par amour, mais pour de l’argent, c’est un acte que flétrit le sentiment moral de tous les peuples. L’acte de l’homme qui achète les faveurs de la femme, est encore plus condamnable. Mais que dire du commerce qui consiste à tenir des filles à la disposition du public ? Les langues humaines n’ont pas de termes assez durs, assez âpres, pour flétrir cet infâme métier.

Quand le sentiment religieux et moral est puissant, la législation I punit comme un délit la débauche vénale et surtout le proxéné-

tisme. Par quel inconcevable oubli de toute moralité, de toute pudeur,

• a-t-on pu arriver à cette extrémité de faire légaliser, patronner et

patenter par les pouvoirs publics un trafic qui inspire l’horreur et qui devrait être réprimé et puni, et comment se trouve-t-il des fonctionnaires qui consentent à se faire les instruments de celte inconcevable et odieuse institution ?

, La débauche légalisée et patentée ne peut s’organiser que par

l’intervention des magistrats municipaux et des médecins. Peut-on comprendre qu’il s’en trouve prêts à se charger de cette répugnante besogne qui consiste à créer des repaires pour le vice, à leur accorder le monopole de l’exploitation de la luxure et à offrir à la débauche une trompeuse, mais engageante immunité ?

J’hésite à le dire, et cependant, n’est-ce pas la vérité? Le magistrat I qui ouvre une maison de tolérance ou qui patente une femme de

mauvaise vie, se rend complice du trafic immonde qu’il autorise et de tout cet amas de turpitudes auquel il accorde le patronage officiel.

Est complice d’un acte, celui qui, le sachant, fournit les moyens de le commettre. Or, c’est bien cela que fait le mag strat. Il fournit le lieu où s’exercera l’odieux trafic, puisqu’il en autorise l’ouverture. Il sait à quoi il servira. Il n’y a donc point de doute : tous les éléments de la complicité existent.

Je prête ma maison à un bandit qui y attire les voyageurs pour les détrousser ; si je le sais, je suis complice. Celui qui prête sa maison pour y pratiquer la débauche vénale et « commerciale », sachant à quel trafic elle doit servir, et à plus forte raison le magistrat qui sanctionne ces faits, sont l’un et l’autre manifestement complices.

Si le sentiment moral n’était pas émoussé, les représentants de

l’autorité, le jour où ils auraient permis d’ouvrir un mauvais lieu, ne pourraient étouffer la révolte de leur conscience, et ils verraient se dérouler à leurs yeux la série de toutes les abominations qui s’y commettront sous leur patronage : excès sans nom, violences de toute sorte, mineures entraînées et contaminées, tous les débordements de la bestialité. De toutes ces horreurs, ils sont responsables, strictement responsables; car, d’un mot, d’un trait de plume, ils peuvent les faire cesser...

J’ose affirmer qu’un honnête homme ne consentirait jamais à autoriser l’ouverture d’un lupanar ou à patenter une fille, s’il avait réfléchi au caractère et aux conséquences de cet acte, si évidemment contraire à la morale.

Et les médecins- visiteurs, ont-ils pensé à la nature de leur intervention ? Je ne suppose pas un moment qu’ils accordent leur concours en raison de la rétribution qu’ils reçoivent. J’admets que, s’ils se prêtent à cette répugnante fonction, c’est uniquement parce qu’ils croient rendre service à la société et préserver leurs semblables. Je

comprends aussi qu’ils doivent tout faire pour guérir les malades ; mais ici ce qu'ils font est tout autre chose. Ils déclarent certaines malheureuses aptes à se livrer au vice. Ils leur accordent la libre pratique. Ils signent leur feuille de route pour cette immonde carrière dans laquelle elles s’engagent. Ils préparent, réparent et garantissent les agents de la débauche vénale. La complicité est moindre que celle des magistrats municipaux, mais peut-on dire

quelle n’existe pas ?

Comment les autorités et les médecins ne sont-ils pas arrêtés par les responsabilités que leur intervention fait naître ? En faisant espérer l’immunité au vice, ils le stimulent et l’encouragent; et, en ■ outre, si cette immunité, qu’ils semblent garantir, n’existe pas, c’est à eux que les malades peuvent s’en prendre. Le contrôle est-il insuffisant, les cas de maladie deviennent-ils plus fréquents, ceux qui sont atteints peuvent en accuser la négligence de la police des . mœurs et du service médical. 11 sont en droit de dire: « Vos mesures

1 de précaution m’ont inspiré une sécurité trompeuse ; vous avez mal

rempli la mission que vous avez assumée. Je vous déclare responsables de mon mal. » Et à cette imputation, il n’y a rien à répondre, j La contagion que l’on veut arrêter, est, sans doute, extrêmement

fâcheuse; mais, quand elle se produit sous le régime de la débauche légalisée, les pouvoirs publics en portent la responsabilité, ce qui

est absolument révoltant ; quand, au contraire, l’autorité n’intervient que pour lutter contre l’extension du vice et non pour le paten- ; ter, les maladies sont la punition d’un mauvais usage de la liberté

i individuelle, ce qui est, en définitive, conforme à l’ordre des respon-

sabilités naturelles.

Il y a une autre conséquence plus abominable encore de la débauche légalisée. Qui ne sait que très souvent, trop souvent, l’autorité se rend complice d’un attentat aux mœurs sévèrement puni par la loi pénale; car, presque partout, dans les maisons ouvertes sous le patronage officiel et parmi les femmes en carte, se trouvent un grand nombre de jeunes filles mineures. Ceci n est-il

; pas monstrueux ?

L’histoire, en racontant les saturnales du vice dans l’antiquité, en Asie, en Grèce et surtout dans la Rome impériale, nous parle d’horreurs qui font frémir. Mais nulle part, ni à Rome, ni à Athènes, ni ‘ même à Corinthe, on n’a vu l’État ouvrir des lupanars. Juvénal

; nous peint Messaline s’y glissant à l’ombre de la nuit. Mais Hélio-

gabale lui- môme ne s’en est pas fait le patron, comme le font ' aujourd’hui les magistrats municipaux dans nos sociétés chré-

tiennes, en plein soleil du dix-neuvième siècle.

Ce système, qui date de la veille de l’Empire français, n’a pu naître qu’à une époque troublée, où les droits de la dignité humaine et de la liberté individuelle étaient oubliés ou méconnus.

I Contemplons ce système dans sa réalité qui, partout, offense nos

regards. Voici des filles qui se promènent sur les trottoirs. Elles attirent les passants par leur parole, par leur attitude, par leur démarche. Elles sont une cause de scandale pour les femmes hon- > nètes, un piège pour la jeunesse, une excitation publique à la dé-

'■I bauche. Ce qu’elles font, devrait être interdit, réprimé. Mais non, la

i Vénus « vulgivague » racole, carte en poche. Elle exerce son métier

' sous l’égide et la garantie de nos autorités communales,

t La conséquence d’une institution aussi révoltante est nécessaire-

I ment d’affaiblir, de fausser le sentiment moral; et c’est cela qui est

I le plus funeste. Comment l’aversion du vice ne serait-elle pas étouffée,

j quand on le voit parcourir nos rues, la tête haute, autorisé, patenté

par l’État ? Comment condamner le mal, quand le pouvoir, dont la mission essentielle est de faire triompher le bien et le juste, légalise * un trafic qui, comme le dit admirablement un jugement récent du

I tribunal d’Anvers, « a pour effet la démoralisation et la dégradation

d’une partie de l’espèce humaine ? Comment s’élever alors contre ces faits odieux qui, récemment, ont ému l’opinion, qui ont provoqué une enquête au sein de la Chambre des Lords en Angleterre et qu’on a appelés justement la Traite des blanches ? Et que font, en définitive, ces trafiquants en chair humaine, sinon pourvoir aux besoins d’une industrie que nos magistrats légalisent et que nos médecins se chargent de purifier ?

Le mal profond causé par la prostitution légalisée, c'est d'amnistier le vice et de lui donner droit de cité parmi nous. Voyez la place sans cesse plus grande que prend la galanterie vénale dans les réunions publiques, dans les théâtres, dans la littérature et, on peut le dire, dans les mœurs. Elle ne se cache plus dans l’ombre; elle occupe impudemment les premiers rangs; elle règne en souveraine. Enrichie des dépouilles de ses victimes, elle se pare de son ignominie, qui semble être un attrait de plus pour les désœuvrés et les corrompus.

Elle attire l’attention par l’éblouissement de son luxe, par l’élégance de ses toilettes et de ses équiqages, par les raffinements de sa demeure et de son mobilier, que les honnêtes femmes s’empressent d’aller voir, quand l’occasion s’en présente. La prostitution, sous une forme nouvelle et sous des noms qui l’amnistient, devient ainsi un rouage habituel de l’existence moderne et de l’intrigue dans la comédie et le roman. On cite ses mots, on raconte ce qu’elle fait. La chronique, non seulement des petites feuilles, qui sont les moniteurs de la pornographie, mais même celle des grands journaux qui se respectent, lui consacre des paragraphes en vedette, preuve évidente que tel est le goût des lecteurs. La galanterie vénale envahit tout, infecte tout, ruine les familles, éloigne, empêche ou trouble le mariage, salit la langue et efface la distinction du bien et du mal.

De là est née aussi cette peste de mauvais livres qne M. de Budé signalait récemment dans un écrit éloquent. Que d’ouvrages dont on peut dire, comme des vers d'un poète français, « qu’ils se ressentent des lieux que fréquente l’auteur ». Ce n’est plus cette note licencieuse du dix-huitième siècle, légère, à fleur de peau, toute en traits rapides et en mots spirituels. Ce sont des peintures lourdes et crues, la pourriture humaine décrite et disséquée par le naturalisme physiologique, qui semble s’en délecter comme dans son élément.

Je n’insiste pas; de toutes parts, on s'écrie: l’immoralité coule à pleins bords. Comment s’en étonner, quand la pratique de l’immoralité, sous sa forme la plus révoltante, est transformée en institution d’Étai ?

réglementation de la prostitution.

Pour justifier ce funeste système, ses partisans n’invoquent au fond qu’un seul argument : celui du « mal nécessaire». La prostitution, disent-ils, a toujours existé, et, quoi que vous fassiez, elle ne disparaîtra pas. Elle est un mal inévitable. Le seul moyen d’en diminuer les ravages et les maladies qu’elle engendre, c’est de la

reconnaître et de la réglementer.

11 faut repousser et flétrir énergiquement cette immorale théorie. Tout d’abord, écartons une confusion d’idées. On peut affirmer que l’amour est une nécessité ; mais on ne peut en dire autant de la prostitution. L’amour physique est une loi delà nature; il se trouve en nous, ainsi que dans tous les êtres animés, même dans la plante, afin d’assurer le reproduction de l’espèce. Mais 1 amour vénal, au contraire, est une violation des lois naturelles.

On a dit aussi que la prostitution est la conséquence d’un sentij,l ment irrésistible. En tout cas, le mot est mal choisi. Le sentiment

n’a rien à faire dans le rebutant sujet dont nous devons nous occuper. Le sentiment est cet attrait des âmes qui les confond en une sorte de communion spirituelle. Ce dont il s agit, est un instinct purement charnel. Cet instinct, sans doute, ne peut être extirpé; mais l’homme, être moral et libre, peut le discipliner, de façon k ce que, dans le mariage, il serve à réaliser l’un des buts de l’ordre social. Un autre instinct, non moins violent, pousse l’animal et le sauvage à s emparer de tout ce qui lui plaît. C’est cet instinct qui fait le voleur. Légitime-l-on le vol? Non, on le réprime, on le punit, et ainsi, cet instinct « acquisitif », dompté et réglé par la morale et la loi, conduit l’homme, non plus à voler, mais k se procurer ce qu’il désire par le travail. U faut de même plier l’instinct sexuel sous la loi du devoir, afin qu’il soit une source de plaisirs et de joies légitimes pour l’individu et non une cause de désordre pour la société.

L’expression de « mal nécessaire » qu’emploient nos adversaires, implique contradiction. Ce qui est produit par une loi fatale, nécessaire, est conforme k l’ordre général, et ce qui est conforme à l’ordre général, ne peut être un mal. La débauche vénale est contraire à l’ordre ; elle ne peut donc être nécessaire. Elle est un fait et même un fait très général, je l’admets. Mais il ne s ensuit nullement qu’il faille la légitimer, la légaliser. Au contraire, il faut la combattre, comme tous les vices qui existent en nous et dans la société. Que d’institutions mauvaises, longtemps considérées comme nécessaires et que le progrès des notions de justice et de moralité a fait disparaître : l’esclavage, par exemple !

Tant que la navette ne marchera pas seule, disait Aristote, il faudra des esclaves: c’est une nécessité. Mais le philosophe se gardait bien d’ajouter que c’était un mal. Au contraire, il prétendait qu’il est des hommes que la nature a faits pour l’esclavage, comme les animaux, et que c’était encore un bien pour eux d’être commandés par des êtres doués de plus de raison qu’eux-mêmes. Aristote était d’autant plus en droit de voir dans l’esclavage un fait nécessaire que c’était Ik un fait vraiment universel. Et cependant, l’esclavage a disparu devant la réprobation unanime du monde civilisé. Or, le proxénétisme légal est bien plus contraire à la morale et k la justice que l’esclavage; car l’esclave n’était astreint qu’au travail, devoir universel et source du bien-être, tandis que la femme inscrite est rivée k un métier immonde qui a pour effet de pervertir l’âme et de détruire le corps.

Voici une autre réforme qui s’applique plus directement à notre sujet. Jadis, les armées en campagne étaient toujours accompagnées d’une troupe de femmes perdues, et l’on y voyait une nécessité de la guerre. C’est précisément de la conjonction de ces deux fléaux, la guerre et la prostitution, qu’est né, dit-on, ce troisième fléau qu’on a appelé, de ce côté-ci des Alpes, le mal italien, et de l’autre côté, le mal français. Aujourd’hui, on ne souffre plus k la suite des armées cette troupe auxiliaire de courtisanes, et on a reconnu que cette prétendue nécessité n’existait pas.

Comment, d’ailleurs, soutenir que la légalisation du vice est nécessaire, alors que tant d’exemples prouvent le contraire ? Parmi ceux-ci, je me bornerai à en citer deux qui sont décisifs. A Colmar, en Alsace, on a supprimé les maisons de tolérance, et l’état sanitaire, loin d’empirer, s’est notablement amélioré, ainsi que cela sera démontré par le maire dé cette ville, que nous avons la satisfaction de voir ici.

A Amsterdam, dans cette grande métropole commerciale, où abondent les matelots et où, par conséquent, la nécessité qu’on invoque paraît s’imposer plus qu’ailleurs, jamais l’autorité communale n’a voulu consentir à introduire la prostitution légalisée. Et cependant, je crois pouvoir affirmer que, grâce k une action mesurée, mais ferme de la police locale, la décence dans les rues et l’état sanitaire sont au moins aussi bien garantis que dans les grandes villes soumises au régime que nous combattons.

Et, d’ailleurs, est-il plus périlleuse, plus détestable doctrine que celle qui consiste à dire qu’il faut faire le mal dans l’intérêt du bien

général ? Patenter la débauche est évidemment un mal ; mais il faut s’y résoudre, dit-on, en vue d’un bien qui est d’arrêter la propagation des maladies. Le Christ et la philanthropie nous disent qu’il faut tendre la main à la femme perdue, pour la faire sortir de la fange. Vous, au contraire, vous ly retenez et vous lui en faites un métier, afin de cantonner l’immoralité et l'infection. C’est ce que Caïphe recommandait aux Pharisiens : Expedit unum hominem mori pro populo (Il convient qu’un homme meure pour le salut du peuple). Jean XVIII, 14.

Odieuse maxime, source d’horreur et de crime. Jamais du mal ne sort un bien véritable. Voyez la Révolution française : ses partisans ont cru la sauver en ne reculant devant aucune extrémité, et cependant, les massacres de septembre et la guillotine non seulement n’ont pas empêché le rétablissement d’un despotisme plus pesant que celui qu’on avait renversé, mais, en outre, on sait à quel point le souvenir de ces mesures de salut public a nui et nuira encore aux conquêtes de la démocratie, et par les appréhensions qu il entretient, et par les traditions de violence qu’il a créées. La mort du duc d’Enghien, flétrie par Chateaubriand et par Lamartine, a-t-elle profité à l’Empire ?

Messieurs, il est une maxime qu’on ne peut assez répéter et qui doit en tout nous servir de règle absolue : Nihil est utile, quod non sit honestum (Rien de ce qui est contraire à la morale, ne peut être vraiment utile). On voit parfois un individu tirer avantage d’une action malhonnête, parce que sa vie ici-bas est courte et parce que la mort le soustrait aux conséquences de l’acte répréhensible ; mais il n’en va pas de inême des nations. Leur existence est assez longue pour qu’elles portent la peine de leurs fautes ou de leurs crimes. La Némésis les atteint pendant qu’elles poursuivent leur carrière à travers l’histoire.

Ne faisons jamais le mal en vue d’un plus grand bien. Le trouble qu’apporte dans les consciences un acte injuste, immoral, surtout accompli par le pouvoir public, est cent fois plus funeste que 1 avantage qu’on espère en retirer.

Par vos règlements, vous voulez préserver les corps; mais si vous démoralisez les âmes, vous fomentez le vice et ainsi vous multipliez les chances de contagion. Admettons que, par votre surveillance, vous diminuiez le nombre des malades dans les maisons. Comme le nombre des visiteurs augmentera en raison des facilités que vous

leur procurez et de l’immunité que vous leur faites espérer, les cas d’infection deviendront plus fréquents. Mais ce qui est incomparablement plus funeste, c’est le mal que vous faites en affaiblissant la force de résistance contre le vice. L’immoralité peut être combattue ou favorisée par l’opinion régnante. Si l’opinion publique considère le vice comme un mal qui doit être résolument refréné et combattu, ceux qui voudront s’en défendre se sentiront soutenus et ils se croiront tenus de tout faire pour rester dans la voie droite. Si, au contraire, l’opinion proclame que le vice est un mal nécessaire, un entraînement irrésistible, nul effort ne sera fait pour y résister. Le relâchement deviendra général.

En faisant de la prostitution une institution officielle, au mépris de la morale universelle, le législateur crée un milieu favorable à la contagion des mauvaises mœurs. Quand même vos mesures de préservation auraient quelque utilité, cet avantage ne serait rien en comparaison des germes de démoralisation qu’elles sèment à pleines mains.

Mais nos adversaires nous disent encore : « Eh quoi l l’autorité édicte les règlements les plus sévères pour empêcher la propagation de la trichinose, du phylloxéra et de la peste bovine ; et quand il s’agt d’un mal autrement grave, puisqu’il infecte les sources mêmes de la vie et qu’il contamine les générations héréditairement, vous voulez que le pouvoir ne fasse rien pour arrêter la diffusion? Il ne faut pas capituler avec la gangrène. Il est urgent d’agir avec la dernière énergie. »

Pour ma part, j’accepte ce raisonnement et ces conclusions. Oui, l’autorité doit agir contre la prostitution, comme elle le fait contre les autres fléaux contagieux.

Mais pour limiter ceux-ci, que fait-elle? Elle détruit à tout prix les centres d’infection. Elle tue et interne les animaux infectés, elle arrache et brille les vignes phylloxérées. Elle n’ouvre pas des lieux où l’on s’expose à prendre et à communiquer les germes du choléra ou de la trichinose. Si donc on veut imiter les exemples invoqués à tort contre nous, qu’on ferme impitoyablement les maisons de débauche, et qu’on supprime le trafic en chair pourrie, comme on le fait sur les autres marchés, au lieu de l’autoriser et de le légaliser.

Mais, réplique-t-on, en supprimant la débauche réglementée, on favoriserait le développement de la débauche clandestine. Cette objection pouvait se faire de bonne foi jadis, mais plus aujourd'hui,

If

car le système que nous condamnons n’a pas empêché — et, d’après nous, elle a favorisé — l’accroissement de la prostitution libre. En voici la preuve sans réplique. A mesure que la population et le relâchement des mœurs augmentent, le nombre des filles inscrites diminue. Les statistiques le démontrent et nos contradicteurs le constatent; les femmes soumises se comptent par centaines et les autres par milliers. La région visitée et contrôlée n’est rien à côté des espaces immenses occupés par la débauche insoumise. La réglementation est donc absolument inefficace. Gela s’explique. La prostitution facilitée et garantie crée des habitudes et des besoins, et ceuxci éveillés vont demander des satisfactions à la débauche non visitée.

Gomme le dit votre théoricien le plus expérimenté et le mieux renseigné, M. Lecour, la luxure se raffine. Elle ne veut plus franchir le seuil des maisons inspectées. Elle préfère les hasards des rencontres et l’apparence des aventures.

Geci montre combien se trompent ceux qui croient qu’il faut des femmes perdues pour sauvegarder la vertu des autres. Qui ne sait que le jeune homme naïf, quelle que soit la violence de ses passions, n’ose pas les exprimer, tandis que celui qui aura été initié à tous les mystères du vice, deviendra expert en l’art de la séduction? Plus il aura fait de victimes, plus il sera dangereux. G’ est ce que nous ont enseigné des auteurs qui connaissent bien le cœur humain, en créant les types de Lovelace et de don Juan. Ge ne sont pas les gens ardents et inexpérimentés, mais les débauchés, qui mettent la vertu en péril. Rappelez-vous Faublas et le duc de Richelieu. Le vice est contagieux comme la vertu.

En résumé, le système de nos adversaires n’a pas atteint le but qui l’a fait adopter. Gela est prouvé, premièrement, par ce fait que le nombre des filles inscrites diminue sans cesse, tandis que celui des autres s’accroît effroyablement; secondement, par cet autre fait, à savoir, que les partisans du système réclament tous et avec une insistance croissante, des mesures plus sévères : visites quotidiennes, règlement international, enseignement spécial de prophylaxie, service médical en permanence, examen obligatoire des visiteurs, tout ce que l’on peut imaginer de plus immonde et de plus attentatoire à la dignité humaine. En demandant l’abolition du système, nous ne voulons donc que la suppression d’une législation déclarée par tous inefficace.

Mais admettons que les statistiques et les aveux des médecins ne

prouvent rien et que les mesures de préservation aient amené une diminution notable de la contagion. Alors nous devons nous demander si ce résultat, si peu important qu’il soit, n’a pas été acheté trop cher, et à quel prix il l’a été. A quel prix? Au prix d’une tyrannie dégradante imposée à la femme qu il faudrait relever et à laquelle on enlève jusqu’au dernier vestige de la pudeur ; au prix de la liberté |

individuelle violée et de toutes les garanties qui sont dues à la per- i

sonnalité humaine, méconnues et foulées aux pieds ; au prix d’un I

rôle ignoble, accompagné de la plus effroyable responsabilité, imposé aux autorités municipales et à leurs médecins ; au prix de l’abaissement de la conscience publique, à qui on enseigne la nécessité de tout sacrifier à la satisfaction des instincts les plus grossiers; au prix de la galanterie vénale s’insinuant partout et infectant de son virus contagieux la littérature, le théâtre, la société entière, la vie intellectuelle et morale ; au prix de la pureté de nos jeunes générations, à qui on apprend la théorie détestable du mal nécessaire et à qui on ouvre toutes larges les avenues de la débauche, au lieu de les fermer d’une main impitoyable. Eh bien ! 1 immunité qu on nous promet, fût-elle aussi complète qu’elle est illusoire, je n’en voudrais pas à ce prix, car je mets l’honneur de nos magistrats, la dignité de nos médecins, le respect du droit, de Injustice et de la morale, cent !

! fois au-dessus de la sécurité garantie à l’incontinence.

En terminant, je voudrais détourner vos regards du passé et d un présent qui nous remplit de tristesse et d’indignation,pour les porter vers l’avenir et leur faire entrevoir des temps meilleurs. Le système abominable du vice légalisé ne tardera pas à succomber comme ^ l’esclavage, sous la réprobation unanime des peuples civilisés. Déjà

le vote de la Gharabre des Gommunes, en Angleterre, lui a porté un ^ coup mortel. A Paris, où le système a pris naissance, il est con-

■ damné par les représentants de la municipalité et du département.

) En Italie et en Belgique, les Ghambres et le gouvernement seront

amenés à discuter la question. Dans les pays Scandinaves, en Suède, en Norvège, en Danemark, la conscience publique s'éveille. L’Allemagne aussi est remuée, et, en Espagne, des hommes éminents conquis aussi par une femme dévouée, répondent à notre appel.

* Enfin, dans ce pays, où le sentiment de ce qui est bien et juste, est si

f puissant, un groupe d’hommes distingués s’est levé pour protester

j contre l’horrible institution. Gelle-ci n’a pu vivre que grâce aux

I ténèbres où elle se dérobait et grâce au dégoût qu’elle inspirait aux

honnêtes gens. Mais, du moment qu’il se trouve quelqu’un pour étaler cette honte à la pleine lumière de la publicité, elle doit disparaître, car notre siècle ne souffrira pas toujours que la loi et l’État se fassent les complices et les pourvoyeurs de l’immoralité.

LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

(Revue de Belgique de Bruxelles, 15 novembre 1883.)

Jusqu’à présent, tous ceux qui voulaient conjurer le péril clérical, oubliant leurs dissidences sur d’autres points, s’unissaient pour défendre en commun l’indépendance du pouvoir civil et pour former ainsi le grand parti libéral. Maintenant, on veut constituer un troisième parti, qui, méconnaissant le danger dont nous menace la domination du clergé, prétend donner pour mission principale au parti libéral d’accomplir des réformes sociales, par un appel au suffrage universel. Aux chefs de ce parti que j’appellerai le parti radical, parce qu’il poursuit des solutions radicales, je demanderai

la permission de soumettre quelques considérations.

Le moment est grave. De l’attitude que prendra le parti radical, à Bruxelles, et de celle que, par représailles, adopteront ses adversaires au sein du parti libéral, dépendra l’avenir prochain et peut-être éloigné de ce parti et, par conséquent, celui de notre pays. Une rupture définitive et une guerre à outrance entre les deux fractions de notre opinion, ramèneraient certainement le parti catholique au pouvoir. Cette lutte doit être évitée à tout prix. Je voudrais donc prier les chefs de notre radicalisme d’examiner consci encieuseraent, si l’attitude « intransigeante » qu’ils semblent vouloir adopter, est de nature à favoriser le triomphe des principes qu’ils défendent.

O radicaux et intransigeants! vous vous appelez progressistes. Mais ceux que vous appelez doctrinaires, veulent aussi le progrès. C’est le refrain habituel et le mot de la fin de tous leurs discours.

Mais, dites-vous, ils répètent le mot, et en même temps ils repoussent tout ce que ce mot représente. Je n’en crois rien, pour

LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

ma part; mais admettons que cela soit vrai. En tout cas, vous voulez un progrès plus décidé, plus accéléré. Soit; seulement progrès signifie marche en avant.

En avant? Et vers quel but? Comme le disait récemment lord Salisbury, dans son remarquable article de la Quarterly Review :

« Désintégration », le progressiste ne peut être comme le Juif errant, qui marche pour marcher. L’art pour l’art, c’est-à-dire bien parler pour ne rien dire, se comprend encore beaucoup moins en politique qu’en littérature. Si vous voulez marcher et marcher vite, c’est pour arriver. Où et à quoi? Vous ne le dissimulez pas. Si vous réclamez le suffrage universel, c’est pour améliorer le sort du plus grand nombre. En demandant l’égalité politique, vous avez pour but l’égalité économique. Votre progressisme aboutit donc à ce que l’on appelle le socialisme, et je ne pense pas que vous le niiez.

Je ne songe pas à vous en faire un grief. J’appartiens à cette école économique éthico-historique, que l’on a nommée le Socialisme de la Chaire, et, pour ma part, comme nos ancêtres, les Gueux, j’accepte l’épithète dont nos adversaires ont voulu flétrir mes collègues des universités allemandes invoquant la morale, le droit et l’histoire, pour élever notre science au-dessus de la déification de l’égoïsme et pour lui donner comme but l’amélioration du sort des travailleurs.

Dans le livre que je publie en ce moment même, le Socialisme contemporain, j’essaye de démêler la part de vérité que contiennent les revendications du socialisme, et je n’hésite pas à dire que cette part est grande.

C’est cette appréciation, s’imposant peu à peu, qui amène au socialisme d’État, malgré les objurgations des économistes orthodoxes, les esprits les plus clairvoyants : des penseurs, comme Stuart Mill, Fichte, Schâffle, Minghetti; des ministres, comme Bismarck, Gladstone et, hier encore, lord Salisbury; des souverains, comme le roi d’Italie et le roi de Danemark, lequel reprend en ce moment ces projets socialistes que le grand Chancelier essaye en vain de faire accepter par le Parlement allemand. Le socialisme sort du christianisme de Jésus comme le chêne du gland. Dans tout chrétien, il y a un socialiste en germe, et dans tout socialiste, un chrétien inconscient.

Comme l’a dit Tocqueville, en parlant de la démocratie, la marche vers l’égalité est le mouvement le plus continu de l’histoire..

LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

Mais si, au lieu de faire du socialisme une doctrine de fraternité chrétienne, imposant aux riches le devoir de relever les pauvres et se traduisant par les institutions ayant ce but, écoles, caisses de retraite, caisses d’épargne, épargne scolaire, diminution des heures de travail, etc., vous voulez inscrire le socialisme dans un programme d’agitation populaire à réaliser par le suffrage universel, vous perdez la cause dont vous êtes les défenseurs; car, inévitablement, vous aboutirez à des échecs et, par suite, à la réaction.

La raison en est évidente. La question n’est pas mûre. Il n’y a d’accord sur presque aucun point. La solution n’est pas trouvée par les penseurs et, le fût-elle, le peuple n’est pas capable de l’appliquer. Toute modification sérieuse de l’organisation sociale actuelle suppose que l’instrument de travail devienne la propriété du travailleur. Or, comme l’industrie s’exerce aujourd’hui en grand et collectivement, il faudrait que les ouvriers associés fussent en état de faire marcher les grandes collectivités industrielles, c’est-à-dire de faire réussir des sociétés coopératives de production. Or, vous n’ignorez pas que le succès sur ce terrain est encore très exceptionnel.

Donnez plein pouvoir au socialiste le plus capable de notre temps, avec toutes les facilités imaginables pour modifier à son gré l’organisation actuelle, et pour supprimer, au moyen des procédés les plus expéditifs, doctrinaires, réactionnaires et propriétaires, il ne parviendra pas à improviser, de toutes pièces, une nouvelle organisation sociale. On peut, par un coup de main, faire une révolution politique et substituer, par exemple, la république à la monarchie ou le despotisme à la liberté ; mais un grand changement dans l’ordre civil et économique ne peut s’accomplir que lentement et par voie d’évolution.

Les socialistes allemands, comme Rodbertus, Marx et Lassalle, que la science défendait des illusions de l’enthousiasme, n’entrevoyaient la réalisation de leur idéal que dans un avenir très lointain : dans cinq siècles, disait Rodbertus; dans un à deux siècles, espérait Lassalle.

C’est dans cette période de préparation que, d’un côté, les classes aisées se pénétreront des sentiments du socialisme chrétien ou, si vous aimez mieux, des idées de solidarité humanitaire, et que, de l’autre, le peuple arrivera peu à peu à se gouverner lui-même sur le terrain politique et dans le domaine de l’industrie,

LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

C’est cette œuvre de préparation qu’accomplit en ce moment la

bourgeoisie. Par vos revendications intempestives, vous la retarderez, si vous ne la faites pas échouer; car, en effrayant les classes aisées,

vous les jetterez dans la réaction et ainsi vous entraverez les progrès

de l’égalité.

Ce serait surtout en Belgique que l’appel au peuple par le suffrage

universel serait une faute irréparable.

Sans doute, chacun étant intéressé à la bonne marche du gouvernement, il est très désirable que tous votent. Mais, pour que le vote de tous soit utile â la chose publique et à chacun de ceux à qui on l’accorde , il faut que l’électeur soit apte à discerner son propre intérêt et qu’il n’emploie pas son suffrage à remettre son sort aux mains d’un maître ou du clergé. Or, nous voyons, dans tous les pays où la foi catholique est vivante, le suffrage étendu donner la toute-puissance à l’Église de Rome. Ne vous laissez pas abuser par quelques manifestations de la libre-pensée importée de France. Chez nous, le pays est profondément catholique.

Voici ce que j’ai remarqué en visitant les différents pays de l’Europe : Dans ceux où, le dimanche, les hommes ne vont plus guère à la messe, le clergé a perdu sa domination en politique; exemples : la France, le Portugal et une grande partie de l’Italie. Si, au contraire, toute la population s’acquitte consciencieusement de ses devoirs religieux, la puissance du prêtre est grande, parce qu’il a en mains cette arme presque irrésistible, le refus des sacrements. Or, en Belgique, avant que les violences auxquelles le clergé a eu recours pour peupler ses écoles, eussent amené quelques désertions, presque tout le monde allait à la messe, le dimanche, dans les petites et même dans les grandes villes, non moins que dans les campagnes. Les non-pratiquants étaient de rares exceptions, et encore avaient-ils recours au prêtre, aux moments décisifs de la vie, naissance, mariage et mort. Consultez, par le suffrage universel, ces populations croyantes ou pratiquantes, et si le clergé veut faire usage du confessionnal et de la communion, elles lui obéiront. L’exemple des pays étrangers le prouve. Même en France, si émancipée en comparaison de la Belgique, la puissance du clergé est si grande, que M. Paul Bert n’ose conseiller l’adoption de cette mesure si simple, si légitime et préconisée par des esprits modérés comme Laboulaye, Pressensé, Vinet, etc., la séparation de l’Église et de l’État.

LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

Voici ce que dit à ce sujet M. Paul Bert dans le remarquable rapport (page 66) qu’il vient de faire sur le Concordat : « La solution semble mûre pour les nations protestantes, où le fidèle, se formant à lui-même des croyances, peut bien plus aisément mettre d’accord en lui les exigences religieuses et ses devoirs civiques. Nous ne croyons pas qu’elle le soit pour les pays où la religion catholique est en minorité importante et surtout en majorité, parce que l’impératif religieux prend ici une autorité quasi-divine et peut forcer au silence les scrupules du citoyen. Spécialement pour la France, nous ne la croyons pas mûre... Il faut d’abord enlever à l’Église l’autorité factice qu’elle a prise en ce pays...»

Gambetta, qui, sans avoir des vues élevées, possédait un sens très juste de la réalité, ce qui faisait sa force, me disait un jour : N’adoptez pas chez vous le suffrage universel. Il vous livrerait au

clergé.

Notre histoire prouve combien l’influence de l’Église est plus grande en Belgique qu’en France. La Terreur espagnole a mieux fait sa besogne que la Terreur de Quatre-vingt-treize.

Il suffit de citer la Révolution brabançonne, la révolution de 1830, et surtout la résistance à notre dernière loi scolaire. Réduisez tant que vous voudrez les statistiques de M. Malou, il n’en reste pas moins vrai qu’il n’a fallu que dix-huit mois aux évêques pour ouvrir des écoles dans toutes les communes et qu’ils y ont fait entrer plus d’élèves qu’il n’y en a dans les écoles communales. L’enquête scolaire nous a révélé, il est vrai, par quels moyens, mais ces moyens ont réussi. Voilà le fait considérable qui devrait vous faire comprendre quels seraient les résultats du suffrage universel.

Dans aucun pays, sauf peut-être dans le Tyrol, chose pareille n’eût pu se faire. Répondant à l’appel de L'Univers, on l’a tentée en France, et on a misérablement échoué.

Combien les moyens d’action dont dispose le parti libéral, sont faibles et intermittents, comparés à ceux de l’Église ! Supposez les catholiques au pouvoir, disposant des lois, du budget et des fonctionnaires, et les libéranx voulant ouvrir des écoles en opposition avec les écoles officielles : combien parviendraient-ils à en créer?

Le catholicisme se meurt, dit-on. Je le veux bien; mais d’ordinaire on mesure l’intensité de la vie à l’activité productive et à la puissance d’enfanter. Or, jamais à aucune époque, pas même au

44 LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

moyen âge, l’Église catholique n’a créé, sur notre sol, autant d’institutions de toute espèce ; couvents, confréries, associations, écoles, hospices, refuges, journaux, etc. Aux États-Unis et en Angleterre, le protestantisme offre un spectacle pareil, parce que là aussi agit cette force dont vous méconnaissez la fécondité : la foi.

C’est un vrai miracle que le libéralisme n’ait pas encore été submergé définitivement sous ce flot montant des œuvres catholiques. Il n’a dû son salut qu’à deux causes : le mouvement général des idées, qui, jusqu’à présent, lui a été favorable, et l’accord de toutes les nuances du parti libéral, qui a toujours fini par se rétablir. Si cet accord doit cesser, le triomphe du parti clérical est inévitable, et, croyez-le bien, il ne sera pas momentané. Abandonné par ses anciens chefs, les bourgeois doctrinaires, comme il l’a déjà été par l’ancienne noblesse voltairienne, joséphiste et orangiste ; ne pouvant, comme en France, s’appuyer sur les masses populaires, qui ici obéissent au clergé; n’ayant plus pour adhérents que la partie la plus remuante de la classe moyenne et cette fraction encore assez restreinte des ouvriers industriels qui sont acquis aux principes socialistes, le parti libéral cessera d’être un parti constitutionnel. Il ne sera plus qu’une MINORITÉ FACTIEUSE.

Vous me direz, sans doute, que, pour les amis décidés du progrès, il vaut mieux être minorité que d’avoir devant soi cette majorité immobile, qui barre le chemin à toute amélioration vraiment démocratique. Dans l’opposition on se retrempera. Le besoin d’obtenir l’appui des masses s’imposera et ainsi, quand nous aurons de nouveau remporté la victoire, ce sera au profit d’idées plus radicales et de réformes plus favorables aux déshérités .

Avant d’adopter cette manière de voir, et d’agir en conséquence, je vous prie d’étudier attentivement la situation de notre monde occidental. Tout indique que nous sommes à la veille d’un mouvement général, non plus en avant, mais en arrière, et principalement dans les pays catholiques.

En voici les motifs.

La génération actuelle est envahie par un profond sentiment de tristesse, d’inquiétude et de déception. Quel était le comble des vœux pour les libéraux, il y a trente ou quarante ans? Le régime constitutionnel, le gouvernement parlementaire, les libertés nécessaires et, pour les plus ardents, la république. Tout cela, nous l’avons obtenu ici ou ailleurs. Le but est-il atteint? La paix règne-t-elle

LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

entre les nations, et l’harmonie entre les classes? Les peuples sontils heureux et satisfaits ?

Presque partout le régime parlementaire aboutit, par suite de l’instabilité des ministères, à la confusion ou à l’impuissance.

Qu’importent les libertés, dit-on aux masses qui continuent à vivre dans le dénuement et dans l’ignorance !

La république, la plus noble forme de gouvernement, comme l’appelait jadis M. Guizot, a-t-elle apporté ces bienfaits qu’elle promettait, et répondu aux espérances de ses partisans? J’estime, quant à moi, qu’on est très injuste envers les ministères qui se sont succédé en France depuis 1870 et qu’on oublie trop ce qu’ils ont fait, par exemple, pour l’instruction publique. Mais, en somme, ce sont les Français eux-mêmes qu’il faut consulter, et quels sont ceux d’entre eux qui sont satisfaits ?

En tous cas, « le progrès » nous a conduits en présence de deux questions formidables que nous ne parviendrons pas à résoudre actuellement, et qui, par suite, nous conduiront dans une impasse ; la question religieuse et la question sociale.

Libéraux des pays catholiques, pour affranchir les populations de la domination du clergé, vous voulez lui enlever la direction de l’enseignement et, à cet effet, vous faites l’école laïque. Chez certaines nations protestantes, comme aux États-Unis, elle est acceptée par la masse de la nation. Mais, dans les pays catholiques, et surtout en France et chez nous, le clergé la condamme et l’attaque .

La lutte contre l’Église se trouve ainsi transportée jusqu’au fond de toutes les consciences et de tous les villages. Comme l’arme principale du clergé est la foi, c’est à la foi que, directement ou indirectement, on déclare la guerre. Cela est inévitable.

En France, on en est arrivé ainsi à proscrire officiellement le mot Dieu. Alors se pose le grave problème : les familles, les nations s’habitueront-elles à se passer de toute religion et de tout culte ?

Aux crovances chrétiennes vous tenterez de substituer la théorie de l’évolution, transportée du domaine des sciences naturelles dans celui de la morale. Mais cela suffira-t-il aux masses ? L’homme a besoin de consolations, parce que la vie est pleine de maux, et d’espérances, parce que la vie est courte et qu’au delà s’ouvre cet inconnu qui faisait frissonner Hamlet. Ce besoin est un fait que la science positive ne peut que reconnaître. A ce besoin, vous ne don-

LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

nez nulle satisfaction, car vous ne pouvez offrir aucune consolation ni aucune espérance.

Ceux qui en apportent, auront donc sur les âmes une prise que vous n’aurez jamais. N’est-ce pas un naturaliste qui a dit que l’homme était un «animal religieux»? Le beau livre où M. Goblet d’Alviella nous décrit l’évolution religieuse de notre temps, est 1a preuve manifeste de la vérité de ce mot.

Votre tentative de laïcisation peut réussir dans un pays protestant, où une grande partie du clergé l’accepte. Mais dans un pays catholique, surtout quand il l’est jusque dans la moelle, comme l’est la Belgique, que d’obstacles fait naître l’opposition unanime de l’Église ! Si vous pouviez amener la majorité des hommes, et mieux encore celle des femmes à l’incrédulité ou, tout au moins, à l’indifférence en matière de religion, vous auriez quelque chance de succès. Mais y parviendrez- vous ? Regardez autour de vous; considérez, non votre petit groupe de libres-penseurs, mais les masses profondes de la campagne, les classes riches, et toutes les femmes, et mesurez ce qu’il vous reste à faire avant d’avoir « décatholicisé » notre pays.

Le libéralisme poursuit l’essai fait par la Révolution française, qui consiste à vouloir affranchir la société de la domination du clergé catholique, au nom de ce que le xvm®® siècle appelait la philosophie. Quinet me paraît avoir montré, par l’étude des faits, pourquoi cet essai n’a pas réussi. Vous ne ferez jamais, dit-il, une vraie révolution politique, sans faire, au préalable, une révolution religieuse et sans substituer au culte ancien un culte nouveau.

Un prochain avenir me paraît devoir confirmer cette opinion.

Le catholique est logique. Il respecte l’Église à laquelle il obéit, tandis que le libéral porte en son âme et dans toute sa conduite la plus violente contradiction. Il passe sa vie à vilipender le clergé et, en même temps, il lui livre sa femme, ses enfants et souvent luimême. Quelle force peut sortir de tant de faiblesse ?

Sur le terrain des réformes sociales, nous aboutissons plus manifestement encore à une impasse. L’égalité politique existe ; toutes les libertés sont proclamées et garanties : que veut-on de plus? Et cependant, est-on arrivé au termes du progrès? L’humanité doit-elle désormais se tenir pour satisfaite? Qui oserait le prétendre? Toutefois, si l’on veut de nouveaux changements, ce ne peut être que dans le sens d’une plus grande égalité de conditions, et c’est ce que réclame et promet le socialisme. Mais si ces revendi-

LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

cations socialistes deviennent pressantes, si elles prennent corps, soit au scrutin, soit dans les réunions publiques, soit dans les programmes électoraux ou dans la rue, les classes riches auront peur et demanderont le salut à la compression, comme en 1848. Si le peuple tentait de résoudre le problème par la force, comme il ne pourrait rien fonder, fût-il momentanément vainqueur, son échec ne ferait que rendre la réaction plus prompte et plus violente.

Ainsi donc, le fonctionnement très imparfait du régime parlementaire et l’impasse où nous mènent la question religieuse et la question sociale, provoqueront probablement, en Europe, un mouvement général de compression ou de recul. Si vous amenez la chute de notre ministère libéral, c’est alors chez nous que ce mouvement commencera.

Veuillez bien peser ceci : En perdant le pouvoir, nous perdrons aussi le moyen de le reconquérir et l’espoir de l’avenir : l’enseigne-

ment.

En essayant d’introduire le principe de la « laïcité» dans 1 instruction primaire, le ministère actuel a fait une tentative qui dépasse peut-être les forces dont dispose le parti libéral même en demeurant complètement uni. En Italie et en France, le clergé nose pas résister : on y va trop peu à la messe. En Belgique, il 1 a fait, malgré les appréhensions et les conseils du Pape, et vous savez avec quel succès. En matière d’enseignement, une réforme ne peut porter des fruits qu’après bien des années. Si le parti libéral pouvait rester au pouvoir pendant dix ou vingt ans, les violences du clergé tourneraient contre lui, et le Pape, qui voulait la modération, aurait eu raison. Les familles excommuniées se seraient habituées à se passer des sacrements, et ainsi l’œuvre de la « décatholicisation » eût été opérée par les mains mêmes de l’Église. Mais si, au contraire, le parti libéral ne peut continuer à défendre la réforme si audacieusement inaugurée, ce seront les évêques qui auront eu pleinement raison d’avoir entrepris la lutte à fond, car ils en

recueilleront des avantages inespérés.

Nous connaissons le programme catholique : subsidier les écoles sans distinction et sans exclusion, en proportion de leurs élèves. C’est l’arrêt de mort des écoles communales et le triomphe complet et presque universel des écoles épiscopales, déjà aujourd’hui plus peuplées que les écoles officielles. Au reste, l’hostilité du gouvernement et certaines mesures administratives suffiraient pour amener

48 LA CRISE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE

le même résultat. Après vingt ans de ce régime, ce serait le parti catholique qui introduirait le suffrage universel, pour balayer définitivement les dernières résistances du libéralisme expirant. En faisant passer à une voix de majorité une réforme de l’instruction primaire, qui, pour aboutir, devrait avoir l’appui de la majorité de la population, le ministère s’est manifestement engagé dans une voie pleine d’obstacles et de périls. Mais c’est vous qui l’y avez poussé. Votre devoir est donc de l’appuyer à tout prix et en oubliant momentanément tout le reste. C’est votre foi démocratique qui l’exige.

Les progrès ultérieurs de la démocratie ne sont possibles qu’avec le concours du peuple éclairé et affranchi. Si vous le livrez aux adversaires de l’égalité et de la liberté, vous perdez tout espoir de faire triompher vos principes.

Songez aussi à la cruelle situation qui serait faite à ces milliers d’instituteurs et d’institutrices qui se sont dévoués h nos écoles laïques. C’est vous, vous seuls, qui auriez brisé leur carrière, ruiné l’enseignement officiel et livré la Belgique pour longtemps à la domination toute-puissante des évêques. Etes-vous prêts à accepter semblable responsabilité ?

Les pays profondément catholiques trouvent un repos complet et définitif dans leur asservissement à l’Église. Voyez le Tyrol et le Canada français. Livrez l’enseignement au clergé, et leur sort sera le nôtre.

Vous avez une foi juvénile et illimitée dans le progrès. L’histoire nous apprend, toutefois, que la marche en avant de l’humanité subit parfois des retards ou des reculs et qu’elle ne s’accomplit pas de la même façon en tout pays. En ce moment, un magnifique soleil d’automne éclaire les vastes campagnes et les masses profondes des forêts jaunissantes, mais les nuages qui passent dans le ciel, plongent tour à tour dans l’ombre l’une ou l’autre partie du paysage enchanteur qui s’étend sous mes yeux.

2 novembre 1883.

LES PARTIS ET LE RÉGIME PARLEMENTAIRE

EN BELGIQUE

(Revtie internationale^ de Rome, janvier 1884.)

Dans son livre si plein d’idées justes et profondes, M. Minghetti a parfaitement analysé les difficultés que rencontre 1a marche du régime parlementaire. En apportant des preuves nombreuses à l’appui de ces vues, il a fait remarquer qu’en ce moment, le seul pays où le parlementarisme fonctionne tout à fait bien, est la Belgique. Cela tient à ce qu’il n’a existé chez nous, jusqu’à présent, comme autrefois en Angleterre, que deux partis : les libéraux et les catholiques, se disputant le pouvoir et l’occupant tour à tour, par un mouvement alternatif de la bascule électorale. Je voudrais analyser cette situation particulière, parce qu’elle éclaire certains problèmes de la théorie des formes de gouvernement dans les sociétés modernes.

La lutte poliiico -religieuse entre catholiques et libéraux sévit avec plus ou moins d’intensité dans tous les pays catholiques et même dans les pays protestants qui, comme la Prusse, ont des provinces catholiques. Mais nulle part cet antagonisme n’absorbe aussi complètement la vie politique d’une nation qu’en Belgique, et nulle part le débat ne se dessine avec autant de netteté. Le fonctionnement du régime parlementaire mérite aussi d’être étudié en Belgique, parce que dans aucun autre Etat du continent il n’a marché aussi régulièrement.

Ce que je voudrais montrer, c’est que, de ces deux faits, séparation bien nette des deux partis et marche irréprochable du mécanisme parlementaire, le second est la conséquence du premier.

LES PARTIS ET LE RÉGIME PARLEMENTAIRE

Pour qu’on puisse bien saisir le sens de nos luttes politico-religieuses, il faut remonter à leur origine. Celle-ci se trouve dans la Constitution que le Congrès a adoptée, après la Révolution de 1830. Cette Constitution consacre toutes les libertés qui ont été longtemps le privilège de l’Angleterre et des colonies qu’elle a fondées en Amérique et en Australie : Liberté illimitée de la presse, de l’enseignement, d’association, de réunion ; autonomies provinciales et communales; régime exactement représentatif copié d’après le régime anglais. Comment le Congrès de 1830, où dominaient les membres appartenant à l’opinion catholique, a-t-il pu voter des principes si opposés aux traditions et même aux dogmes de l’Église catholique? Ce fait extraordinaire s’explique principalement par l’influence des écrits d’un prêtre éloquent, Lamennais. Le premier livre de Lamennais, V Essai sur l'indifférence en matière de religion, abaissait la raison humaine et livrait la société à la direction omnipotente du Pape. Ce livre, lu avec enthousiasme par les évêques, les séminaristes et les prêtres, avait valu à son auteur une autorité inouïe en France et plus encore en Belgique. Quand, après 1828, il se mit à prétendre que l’Église retrouverait sa puissance d’autrefois en se séparant de l’État et en ne réclamant que la liberté, il fut suivi par la plupart de ses admirateurs de la veille. Le Vatican s’inquiéta, dès l’abord, de ces nouveautés, exposées avec une force et un enthousiasme qui rappelaient l’ardeur des Apôtres; mais, troublé à la vue de la fermentation libérale qui agitait alors l’Europe entière, le Pape n’osa pas encore condamner ouvertement l’écrivain que tous considéraient comme son plus puissant défenseur.

En 1832, le pape Grégoire XVI — comme le dit Veuillot — « foudroya la Constitution belge dans son berceau ». En effet, dans une encyclique fameuse, sans cesse invoquée de part et d’autre, le Pape déclara, ex cathedra, que les libertés modernes étaient « une peste », « un délire », d’où sortiraient nécessairement des maux incalculables. Bientôt après, Lamennais, ayant inutilement fait le voyage de Rome pour amener le Pape à ses idées, fut repoussé, puis rejeté du sein de l’Église. La condamnation par le Vatican des principes de la Constitution belge mit fin à l’ o Union » des catholiques et des libéraux, qui avait renversé le roi Guillaume et fondé le nouvel ordre politique en Belgique. Ce ne fut cependant qu’après 1838 que les deux partis affirmèrent nettement leur antagonisme, après qu’un de.^ membres les plus distingués de la Chambre, Paul Devaux,

LES PARTIS ET LE RÉGIME PARLEMENTAIRE. 51

eut exposé avec netteté, dans les remarquables articles de sa Revue nationale, l’opposition qui existe entre les deux principes en présence.

Le parti libéral se constitua de la réunion de tous ceux qui, ayant foi dans la raison humaine et dans la liberté, tournent le dos au passé et poursuivent des réformes de toute espèce dans le sens de ce que l’on appelle « le progrès». Il se dit conservateur, parce qu’il se donne avant tout pour mission de défendre la Constitution belge qu’il prétend menacée par la Papauté et, en conséquence, par les catholiques. Dans ce parti, comme dans tout autre, les nuances sont nombreuses, depuis l’extrême gauche, qui veut le suffrage universel, incliné vers le socialisme et fait au culte catholique une guerre à mort, jusqu’à la droite qui reste « fidèle à la religion de ses pères », qui repousse toute innovation radicale et qui ne se sépare de ses adversaires que parce qu’elle ne veut pas de l’immixtion du clergé dans les affaires politiques.

Le parti catholique est officiellement dirigé par les évêques. Il se compose d’abord de tous les membres du clergé et des ordres religieux, hommes et femmes, et de ceux qui, par esprit d’obéissance dogmatique, font ce que désirent l’épiscopat et la Papauté, et ensuite des conservateurs purs, qu’on appelle ailleurs « Réactionanires », c’est-à-dire de ceux qui pensent que la liberté conduit aux abîmes et le progrès au communisme. Cet état-major a pour armée la grande masse des cultivateurs et des habitants de la campagne. Nonobstant la grande similitude qui existe, à tant d’égards, entre la Belgique et la France, il y a une différence considérable et très importante, quant à ses conséquences, entre les idées dominant dans les classes rurales des deux pays voisins. En France, sauf dans quelques départements, le paysan est non seulement affranchi de l’influence du curé, il y est hostile. En Belgique, au contraire, il y est soumis, comme dans les provinces rhénanes, dans le Tyrol ou dans le Canada. Il

l’est infiniment plus que dans les pays considérés naguère comme terres d’Église, l’Italie ou l’Espagne. Voici le motif de celte différence. En France, le souvenir de l’ancien régime, qui fut très dur et même cruel, éveille la haine et l’effroi, et en outre les paysans, acheteurs des biens des églises et des émigrés, ont toujours eu peur d’un retour offensif du clergé et de la noblesse (1). En Belgique, au contraire.

^ Voici un fait très curieux, noté dans les papiers de famille d’un de mes amis

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les campagnes ont été très heureuses sous Marie-Thérèse et les paysans n’ont guère acheté de < biens nationaux». Il en résulte que le cultivateur qui a conservé la foi, obéit sans résistance au curé et au grand propriétaire.

La lutte entre catholiques et libéraux a commencé à la fin du siècle dernier, lors de la Révolution brabançonne contre Joseph II. Une partie de la bourgeoisie et même de la noblesse était acquise aux idées des philosophes français et avait à sa tête l’avocat Vonck. Un autre groupe, au contraire, était dévoué aux idées ultramontaines; il était dirigé par Van der Noot et soutenu et inspiré par le clergé.

Les deux partis, écrasés du temps de l’Empire français, se sont retrouvés en présence quand la liberté a été rendue au pays par Guillaume I®' dans son royaume des Pays-Bas. Les tendances des libéraux se sont même accentuées alors par leurs rapports intimes avec les Ckinventionnels, proscrits de France et réfugiés à Bruxelles. Les livres des encyclopédistes et des philosophes, ceux de Voltaire et de Diderot, furent réimprimés en éditions populaires, et répandus partout ; mais libéraux et catholiques s’unirent pour résister à certaines mesures du gouvernement hollandais, mesures bien inspirées, mais malheureusement imposées d’une main trop dure.

Depuis l’année 1838, qui mit définitivement fin à cette « Union » momentanée, l’antagonisme entre libéraux et catholiques est devenu de plus en plus tranché, et, récemment, il a été transporté, chose nouvelle, jusque dans le bourg le plus reculé et dans le moindre hameau du pays, par suite de la révision de la loi scolaire. C’est sur ce terrain que la bataille est engagée en ce moment avec une violence inouïe. Un seul fait suffit pour en donner la mesure. Lorsque la Belgique entière s’est unie à son roi pour célébrer, en 1880, le cinquantenaire de notre Constitution, qui nous a valu un demi-siècle de liberté et de prospérité, les évêques ont refusé de s’associer au mouvement national par un Te Deum. Depuis lors, par représailles, les autorités

M. AdolpheDu Bois. Son grand-père avait acheté des • biens nationaux », c’est-àdire j)rovenant de la vente du patrimoine ecclésiastique. Dans une lettre, datée de 1808, il dit que ces biens ont notablement baissé de prix en Belgique, parce que la défaite de Baylen fait craindre la chute de Napoléon et le retour de l’ancien régime. En Belgique, les biens nationaux n’ayant pas été divisés en petits lots, n’ont été achetés que par la bourgeoisie, tandis qu’en France, les paysans possesseurs de ces biens ont considéré comme leurs ennemis le noble et le prêtre qui pouvaient les leur enlever, si la royauté absolue était rétablie.

des intérêts matériels, mais des intérêts spirituels. Les iineraux uefendent la liberté qu’ils croient menacée par les visées de l Eglise. Les catholiques défendent la religion qu’ils croient menacée par les doctrines de leurs adversaires. Tous deux veulent se prémunir contre un mal qui n’existe pas encore, mais qu ils prévoient. Les luttes où sont engagées des idées et surtout des croyances, sont, sans doute, très violentes et, par suite, parfois périlleuses, mais on peut dire qu’elles sont de celles qui font honneur à l’espèce humaine, car, dans ce cas, ce ne sont pas les appétits grossiers et les instincts de la brute qui soulèvent et entraînent les hommes.

La question scolaire qui absorbe toute la vie politique du pays, mérite d’être exposée ici avec quelques détails. Elle est importante en elle-même et plus encore dans ses conséquences, et elle est débattue avec passion dans presque tous les pays civilisés.

L’enseignement primaire avait été organisé, en 1842, par une loi de transaction qu’avait fait adopter par les deux partis M. J -B. Nolhomb, l’un des auteurs de la Constitution belge, mort récemment à Berlin, où il avait été ministre de Belgique pendant plus de quarante ans. Cette loi imposait à chaque commune 1 obligation d’avoir des écoles en nombre suffisant pour les enfants réclamant l’instruction, mais elle permettait d’adopter et de subsidier des écoles privées, c’est-à-dire des écoles des petits-frères et des sœurs. Le clergé avait le droit d’inspecter les écoles et de contrôler 1 enspîffnemfint relieieux donné oar l’instituteur.

à réclamer la suppression, quand on s’aperçut quil donnait, en tait, au clergé une autorité prépondérante sur les instituteurs. La réforme de la loi de 1842 devint peu à peu le mot d’ordre du libéralisme et elle fut enfin votée en juillet 1879. Maintenant, les communes doivent créer elles-mêmes le nombre d’écoles qui sont nécessaires. Elles ne peuvent plus adopter d écoles privées.

L’inspection ecclésiastique est supprimée. L enseignement religieux peut être donné par les ministres des différents cultes, en dehors des heures de classe, dans les bâtiments de 1 école. Cest le système en vigueur en Hollande, depuis le commencement de ce

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siècle et également aux États-Unis, en Italie et dans beaucoup d’autres États. L’enseignement officiel est laïque, c’est-à-dire non confessionnel; mais l’école reste ouverte aux ministres des cultes qui consentent à y entrer, comme c’est, semble-t-il, leur devoir.

Le système nouveau a été accepté sans difficulté par les protestants et par les Israélites; mais il a été condamné avec la plus grande véhémence par le clergé catholique. Malgré les conseils de modéraration que n’a cessé de donner le Pape Léon XIII, les évêques ont déclaré aux écoles communales une guerre à mort, poursuivie par les moyens les plus extrêmes. — Tout d’abord, ils ont fait appel au dévouement de leur parti, et ils sont parvenus, en moins d’un an, à faire ouvrir au moins une école libre dans tous les villages où il n’y en avait pas encore, et souvent deux, une pour garçons et une pour filles. On doit dire que le parti catholique a répondu à cet appel avec un dévouement extrêmement remarquable. Les grands propriétaires appartiennent la plupart au parti clérical et beaucoup d’entre eux ont érigé une école à leurs frais, dans l’une ou l’autre dépendance d’une ferme ou du château. Les curés ont fait des quêtes et ont beaucoup donné eux-mêmes, quand ils l’ont pu. Enfin, comme dans presque tous les villages il existait déjà des écoles de filles fondées par des a sœurs », il suffisait d’y annexer une école de garçons. — En même temps, dans toutes les églises, presque chaque dimanche, le sermon attaquait les écoles officielles, « écoles sans Dieu », qu’il fallait fuir comme la peste, et où il était défendu, sous peine de péché mortel, de placer ses enfants. Les parents qui n’obéissaient pas et qui continuaient à envoyer les leurs aux écoles publiques, étaient privés des sacrements; ils ne recevaient plus ni l’absolution à confesse, ni la communion même à Pâques; tous les instituteurs et institutrices, tous ceux qui fréquentaient les écoles normales de l’État, étaient également mis au ban de l’Église. Souvent même les prêtres refusaient de bénir le mariage des maîtres ou des maîtresses d’école. Toutefois, d’après des instructions venues de Rome, cette dernière mesure n’est plus appliquée que très rarement.

La majorité libérale de la Chambre a ordonné une enquête parlementaire, qui se poursuit encore en ce moment, afin de savoir au juste de quels moyens le clergé se sert pour remplir ses écoles. Trois représentants se rendent successivement dans chaque commune et y font comparaître des témoins pour les interroger sur les faits con-

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cernant la persécution organisée à propos de la nouvelle loi scolaire. Cette enquête a révélé des faits inouïs. Exalté au plus haut degré et croyant sans doute de bonne foi agir pour sauver le catholicisme, le clergé n’a reculé devant aucun moyen pour peupler ses écoles et pour faire déserter celles des communes. Menaces spirituelles au confessionnal, dans les sermons, refus des sacrements en cas de maladie et surtout au lit de mort, privations matérielles infligées aux récalcitrants, retrait des secours aux indigents et des terres aux tenanciers, suppression de la clientèle catholique aux boutiquiers et du travail aux ouvriers, tout a été mis en œuvre pour tuer renseignement officiel Le résultat obtenu, on ne peut le nier, a répondu à cet immense effort. Dans un grand nombre de villages, les écoles communales sont presque vides; dans d’autres, elles n’ont conservé que la moitié des enfants. Il n’y a que dans les grandes villes que la population scolaire des établissements officiels n’a pas diminué, parce que là le clergé n’a pas osé aller jusqu’au refus des sacrements. Au total, il y a probablement plus d’élèves dans les écoles ecclésiastiques que dans celles des communes.

Il n’est pas encore possible d’apprécier les conséquences de la lutte scolaire pour l’avenir de l’un ou de l’autre parti. Le raisonnement qui porte les libéraux à réclamer l’instruction laïque dans les pays catholiques, est celui-ci: Qui a l’instruction, tient l’avenir. Si le clergé dirige les instituteurs, il sera tôt ou tard le maître ; et comme l’Église condamne les libertés modernes, il faut, ou bien se résigner à perdre celles-ci, ou enlever l’instruction à l’influence de l’épiscopat. Les catholiques convaincus et sincères proclamant eux-mêmes que leur Église ne peut tolérer les libertés modernes, il est difficile d’échapper à ce raisonnement et, ainsi, dans tous les pays catholiques, on voit les amis de la liberté faire un violent effort pour enlever l’enseignement à la direction du clergé. Seulement le parti libéral se heurte bientôt à deux difficultés très grandes, la première actuelle, la seconde menaçante pour l’avenir.

La première de ces difficultés est celle-ci ; Beaucoup de parents veulent l’enseignement religieux pour leurs enfants et, comme le clergé refuse de le donner dans les écoles publiques, ces parents en retirent leurs enfants et les écoles exclusivement ultramontaines se créent et se remplissent. La seconde difficulté est beaucoup plus grave. Il s’agit de l’avenir même de la liberté. Les instituteurs laïques, condamnés et attaqués de toute façon par les prêtres, leur

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deviennent hostiles. Ils se transforment ainsi, comme on l’a dit très justement, en « anti-curés ». L’enseignement officiel arrive à être sourdement, mais très effectivement hostile à la religion catholique, la seule qu’on connaisse. Sans doute, le gouvernement ne le désire pas: il le désapprouve hautement; mais c’est là une conséquence inévitable de la lutte. On peut déjà le constater en France, en Italie et en Belgique. Ceux qui croient que toute religion est illusion et mensonge et que les peuples vivront plus heureux sans aucun culte, ceux-là peuvent applaudir à ce mouvement antireligieux Mais ceux qui pensent que, sans mœurs, la liberté ne peut durer et qu’il n’y a point de morale sans une base religieuse, et qu’en tout cas, dans nos sociétés actuelles, les ministres des cultes sont seuls à parler de morale au peuple, ceux-là s’alarmeront pour l’avenir des institutions libres. On voit clairement ici combien est difficile la situation des libéraux dans cette question de l’instruction publique.

S’ils l’abandonnent au clergé, tôt ou tard la liberté sera supprimée. S’ils déclarent la guerre au clergé, le sentiment religieux est ébranlé et, par suite, les mœurs, seul fondement solide d’un régime libre.

Il résulte de la violence même du combat que les deux partis hostiles finissent par justifier les accusations de leurs adversaires. Le libéralisme devient antireligieux, parce que la religion est et devient de plus en plus anti-libérale.

Pour le clergé, la lutte actuelle engagée en Belgique offre aussi bien des dangers, et je n’oserais dire qui a raison à leur point de vue, ou le Pape qui désire la modérer, ou les évêques qui veulent la pousser à outrance. Voici ces dangers. D’abord, pour les élections. Le curé force, par l’intimidation, beaucoup d’électeurs à retirer, malgré eux, leurs enfants des écoles communales, qui sont évidemment les meilleures; ces électeurs obéissent; mais, au scrutin, qui est, maintenant, plus complètement secret encore qu’en Angleterre, ils se vengent en votant contre la liste catholique. Le nombre considérable d’enfants conquis par les écoles du clergé ne prouve donc pas que son influence soit grande en proportion. En second lieu, tous les parents privés des sacrements commencent à remarquer qu’ils peuvent s’en passer sans que le ciel leur tombe sur la tète. Si la situation devait se prolonger longtemps, un grand nombre de familles s’habitueraient à vivre en dehors de l’Église et ainsi on se rapprocherait de la situation qui existe en Fi'ance, où

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beaucoup de paysans ne mettent jamais le pied à l’église. Ce serait une diminution définitive de l’influence du prêtre. C’est là ce que craint le Pape. Mais voici ce qu’espèrent les évêques. Dans un pays

constitutionnel, le même parti ne peut s’éterniser au pouvoir. Donc, le parti catholique finira par reconquérir la majorité, et alors il fera une loi, qu’il proclamera très équitable, très libérale et empruntée à l’Angleterre. I.a loi de 1879 sera maintenue. Seulement il sera décrété que toute école libre ou communale recevra les subsides de l’État en proportion du nombre de ses élèves. Les écoles du clergé, qui prospèrent déjà sans subsides, obtiendront ainsi des millions, et un grand nombre d’écoles publiques, qui n’ont presque pas d’élèves, ne pourront plus se maintenir. Les libéraux, pensentils, sont incapables de créer des écoles libres comme nous, catholiques, nous l’avons fait. Donc, l’instruction primaire finira par nous revenir complètement. Presque partout les écoles ecclésiastiques remplaceront les écoles officielles. Nous traversons un moment difficile. Mais persévérons. — Plus le libéralisme sera violent, plus il rapprochera le moment de sa chute. Le triomphe de l’Église est certain, car elle est éternelle.

— Je n’oserais dire que ces espérances ne se réaliseront pas et que les évêques se trompent. Le Pape, diplomate expérimenté et politique habile, voudrait échapper aux difficultés actuelles par des

compromis.

Les évêques, qui ont plus de foi, ou, comme disent leurs adversaires, plus de fanatisme, attendent le salut de la logique radicale des libéraux. Ils répètent le mot si souvent justifié par les événements: a Ab inimicis noslris salus ». En outre, les catholiques comptent que la division qui se produit entre les deux nuances du libéralisme, leur assurera la victoire. Toutefois, les catholiques se séparent aussi en deux fractions opposées. Par suite de l’attitude du Pape actuel, si différente de celle de Pie IX, le désaccord qui existe entre les deux tendances du catholicisme, éclate au grand jour. D’un côté se rangent les habiles, les politiques, et il faut compter dans leurs rangs presque tous les représentants catholiques qui siègent à la Chambre ou au Sénat. Ils s’appuient maintenant sur le Vatican. De l’autre, se trouvent les fervents, les intransigeants, les hommes de foi. Ils s’appuient sur les évêques et ils ont, comme organe de leur opinion, un écrivain très distingué, naguère professeur à l’université de Louvain, M. Périn. Ils se couvrent, en outre, du nom respecté et du grand souvenir de Pie IX.

58 LES PARTIS ET LE RÉGIME PARLEMENTAIRE. î

Les premiers prétendent, comme le faisait naguère Lord Acton, répondant aux expostulations de M. Gladstone, qu’il n’y a nul conflit entre les libertés modernes et les décisions dogmatiques de ]

l’Église. Quand les libéraux leur opposent les condamnations pro- I

noncées par les conciles, les Pontifes et, récemment, par Grégoire XVI, dans sa fameuse encyclique, et par Pie IX, dans le Syllabus, ^

ils répondent qu’il s’agit là d’hypothèses, qui ne sont pas réalisées i

actuellement. Ils soutiennent qu’il peuvent être à la fois enfants I

soumis de l’Église et partisans décidés de toutes les libertés con- r

sacrées par la Constitution belge.

Se faisant gloire de ne rien retrancher des enseignements de l’Église, les catholiques purs leur reprochent de mettre la vérité ^

sous le boisseau et de renier lâchement les enseignements de Rome.

Ce n’est pas, disent-ils, en reculant devant le libéralisme qu’on le i

vaincra.

Plus la révolution menace, plus franchement il faut lui opposer la pure doctrine romaine: In hoc signo vinces.

Voici comment le chef àesZelanti, M. Périn, traite les «opportunistes » du catholicisme libéral, dans un écrit publié récemment et intitulé : Le modernisme dans l'Église d’après des lettres inédites de Lamennais.

« La peur, tel est le dernier mot de cet « opportunisme » qui, même chez les meilleurs, procède des influences quelquefois ‘

éloignées, mais très reconnaissables du « modernisme. » La peur, qui vient de ce que l’on se sent impuissant à réprimer des libertés mauvaises, que, par erreur sectaire, on s’obstine à ne pas voir telles. La peur, qui rend ceux dont elle s’empare, hésitants et flottants, au point qu’on se demande, à certaines heures, s’ils sont pour le bien ou pour le mal, et qu’on serait tenté de les confondre avec ces âmes misérables que Dante rencontre au vestibule de l’enfer et que la justice de Dieu dédaigne autant que sa miséricorde.

» Fama di lor il mondo esser non lassa,

» Misericordia e giustizia le sdegna, j

» Non ragioniam di lor, ma guarda e passa. »

Récemment a paru à Nainur, avec l’approbation de l’évêque, une sorte de catéchisme politique où l’on l’explique les devoirs du citoyen chrétien dans l’État moderne.

« Question. - Les lois et les constitutions de presque tous les pays reconnaissent et érigent en principe la fausse liberté, c’est-à-

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dire la liberté pour le mal comme pour le bien. Que doit faire un catholique à l’égard de telles lois et de telles constitutions?

» Réponse. — Il ne doit pas les aimer, mais les observer, en faisant tout l’usage possible de la liberté pour le bien, et en empêchant autant que possible la liberté du mal.

» Question. — Comment un chrétien doit-il envisager ces lois

et ces constitutions?

» Réponse. — Gomme une convention faite par nécessité entre les chrétiens et les ennemis de l’Église, convention qui doit être observée de part et d'autre, mais non comme l’état normal dans lequel une société doit vivre. En outre, il doit les envisager comme un danger permanent, d’où sortira indubitablement la révolution et même la révolution sociale. »

On trouve des idées semblables dans une brochure qui vient de paraître, intitulée: Le libéralisme constihitionnel et le programme des catholiques en Belgique, sans nom d’auteur, Bruxelles, librairie Moens, 1883

Voici donc l’attitude des catholiques purs. Ils ne peuvent approuver les libertés modernes, qui sont contraires aux enseignements de l’Église; mais ils doivent en profiter, afin de conquérir'la majorité et le pouvoir, et alors ils doivent rétablir ce qu’ils appellent le vrai régime chrétien, c’est-à-dire celui qui régnait à Rome, quand le Pape y gouvernait. C’est l’application du mot connu que Veuillot adressait aux libéraux français: « Nous réclamons de vous la liberté, parce qu’ainsi le veut votre principe ; mais nous, nous vous la refusons, parce qu’ainsi le veut notre principe. »

Cette attitude trop franche des catholiques purs est vivement blâmée par les catholiques politiques. Quand a paru le catéchisme dont j’ai donné plus haut un extrait, le principal organe du parti catholique parlementaire, le Journal de Bruxelles, l’a attaqué sans pitié. « De pareils écrits, disait-il, sont faits pour justifier toutes les appréhensions des libéraux. » En réalité, ce langage ne peut être qu’une tactique de la part de ce journal et du parti modéré dont il est l’organe, car, au fond, il ne peut ignorer qu’au point de vue des doctrines, les catholiques purs ont complètement raison.

D’ailleurs, en pratique, ils devront bien obéir aux évêques, car c’est leur influence et celle des curés qui envoient aux Chambres tous les catholiques parlementaires. La discussion entre les deux nuances du parti catholique porte actuellement sur la question de

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savoir s’il faut un programme pour le futur ministère qu’ils espèrent former. Les « politiques » n’én veulent pas. Ils désirent rester libres et ne pas effrayer.

Toutefois, on ne peut méconnaître que les influences qui viennent maintenant de Rome, sont favorables au catholicisme libéral. Elles ont môme agi avec tant de force à l’université de Louvain, qu’elles y ont amené la démission de M. Périn, ce professeur éminent, qui, depuis trente ans, expose et défend avec éloquence et un grand talent les vraies traditions romaines, dans le domaine du droit public et de l’économie politique.

Il est bien difficile, pour les étrangers, de comprendre toutes les difficultés que rencontre le parti libéral, quand il veut maintenir les libertés modernes, dans un pays où la masse de la nation, étant croyante, obéit à une Église qui condamne ces libertés. On est à chaque instant acculé dans une impasse d’où on ne peut sortir qu’en commettant une faute ou une imprudence. N’agit-on pas, les adversaires de la liberté gagnent du terrain. Agit- on, on soulève des résistances formidables qui font naître d’autres dangers, conséquence des attaques contre la religion dominante et encore très puissante. En France, par exemple, le parti républicain, arrivé au pouvoir, a cru devoir prendre, contre les ordres religieux et l’enseignement catholique, des mesures trop peu conformes à l’esprit de liberté. Il s’en suit que le clergé est devenu absolument hostile aux institutions républicaines. En Belgique, la Constitution ayant garanti, dans les termes les plus formels, toutes les libertés, des mesures semblables sont impossibles ; mais la réforme de l’enseignement primaire provoque chez le clergé une irritation non moins vive. Or, on ne peut se dissimuler que c’est un grave péril, pour un régime libre, d’avoir comme adversaires toute l'Église dominante et tous les fidèles qui lui obéissent. Si la liberté a tant de peine à s’implanter définitivement dans le sol des pays catholiques, la raison en est, à mon avis, dans ce divorce et cette hostilité permanente entre la religion et la liberté. Peut-être, avant la fin du siècle, en verrons-nous encore les fâcheuses conséquences dans les États où le Vatican a conservé son influence.

L’existence, en Belgique, de deux partis si nettement marqués, présente, cependant, une compensation, c’est qu’elle favorise la marche régulière du régime parlementaire. C’est le second point que je voulais signaler. Il me paraît avoir une importance qui dépasse les limites de notre petit territoire.

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On se plaint souvent du mal que fait l’esprit de parti, des injustices qu’il fait commettre, de l’étroitesse de vues qu’il engendre, de la vie des minorités, qu’il étouffe. Et toutes ces accusations, si clairement exposées dans le livre I parlili poliiici de M. Minghetti, sont en grande partie fondées. Cependant, quand il n’existe pas dans un pays de grands partis bien disciplinés, le mécanisme du régime parlementaire tourne à vide; il n’exécute pas de besogne. Ai-je besoin de dire, dans cette Revue, jusqu’à quel point on peut observer en Italie ce phénomène de dynamique politique? Le Parlement italien compte dans son sein probablement plus d’hommes instruits et distingués qu’aucune autre assemblée représentative, et cependant chacun admet, en Italie même, que le système parlementaire n’y répond pas aux espérances que le passé en avait conçues. Le pouvoir passe sans cesse de mains en mains. La durée moyenne d’un ministère n’atteint pas six mois*. On peut résumer ainsi la marche des affaires: interpellations, ordre du jour, crise ministérielle, changement de cabinet. Il faut alors deux ou trois mois pour que les groupes se reconstituent et forment une nouvelle coalition, puis le même jeu recommence.

On dirait de ces défilés de théâtre où les figurants entrent d’un côté de la scène, saluent le public et sortent, pour reparaître encore. Il est impossible qu’il y ait quelque esprit de suite dans la direction des affaires, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur. Le pays n’est tranquille que lorsque les Chambres sont en vacances. Ce n’est pas un des moindres avantages de la malaria de Rome de rendre ces vacances très longues et de faire fuir les députés à l’approche de la canicule.

L’assemblée française actuelle présente et présentera probablement, de plus en plus, le même spectacle que la Chambre italienne. Il y manque de grands partis organisés, surtout dans ce vaste espace compris entre les royalistes, d une part, et les radicaux extrêmes d’autre part.

Il y a là une masse flottante d’environ 350 députés, formant des groupes sous des noms divers, mais prêts à se porter à droite ou à gauche, et soutenant aujourd’hui le ministère qu’ils abandonneront

’ Le ministère Depretis-Magliani-Mancini dure cependant depuis trois ans et semble avoir bien des chances d’une durée plus longue.

(Note de M. de Gubernatts.)

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demain. C’est parce qu’il savait qu’il ne pouvait se maintenir sur ce sable mouvant, que Gambetta avait choisi la question du scrutin de liste pour se faire mettre en minorité et s’en aller.

Il est un pays mieux préparé que nul autre au régime parlementaire, par son histoire, par sa race, par sa religion, et où les nations les plus libres du monde, les États-Unis et l’Angleterre, ont été chercher des exemples, la Hollande. Nulle part le régime parlementaire ne marche plus mal que chez ce peuple qui a le premier inauguré des institutions modernes au milieu du reste de l’Europe asservie.

Les ministères n’ont aucune consistance, aucune autorité. Ils tombent les uns après les autres, au bout de quelques mois de durée. Les crises de cabinet totales ou partielles sont incessantes. D’où cela vient-il? De ce qu’il n’y a pas deux partis nettement tranchés et bien disciplinés.

En Belgique, au contraire, le régime parlementaire fonctionne méthodiquement et régulièrement, parce que, jusqu’à présent, nous avons eu, comme autrefois en Angleterre, deux partis organisés et marchant compacts et unis, sous le drapeau de leur chef. On peut dire qu’il n’y a pas, dans notre Parlement, d’éléments flottants. Chaque député est attaché à son parti par les liens de l’honneur et de l’intérêt. S’il abandonnait les siens dans une question importante, il serait considéré comme un traître. Il perdrait et sa considération et son siège. Il résulte de cette situation que le ministère a autant d’autorité et de durée que les grands ministres, sous une monarchie absolue ou dans la République des États-Unis II peut faire accepter ses projets par ses adhérents, et il ne tombe que quand le pays l’abandonne, c’est-à-dire quand les élections donnent la majorité à ses adversaires.

Cependant, il est une question qui menace de diviser le parti libéral et, par conséquent, de modifier la situation antérieure. C’est la question de l’extension du droit de suffrage. Partout, dans ces dernières années, on a accordé le droit de vote, soit à la totalité de la population mâle et adulte, comme en France, et en Allemagne pour le Reichstag, soit à un nombre beaucoup plus grand d’électeurs, comme en Angleterre, et récemment en Italie. En Belgique, la Constitution n’accorde le vote qu’à ceux qui payent un cens de 42 francs 32 centimes de contributions directes.

Pour augmenter le nombre des électeurs, il faudrait donc reviser

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la Constitution. Certains députés de Bruxelles, constituant la gauche extrême, le réclament. La majorité du parti libéral craint l’extension du droit de suffrage, parce qu’elle est convaincue que les classes inférieures, surtout dans les campagnes et dans les Flandres, seraient aux ordres de l’épiscopat.

La réforme électorale a été le mot d’ordre des élections récentes qui ont eu lieu à Bruxelles, où les idées radicales dominent dans le groupe actif qui parvient à désigner les candidats. Le parti catholique déclare hautement qu’il ne redoute nullement une réforme électorale aussi radicale qu’on la voudra faire. Jusqu’à présent, il ne demande pas le suffrage universel, parce qu’il craint de lancer dans la vie politique les masses profondes de la population et qu’il est encore plus conservateur que croyant. Cependant, quelques-uns de ses représentants aux Chambres réclament ouvertement le vote pour tous, et les autres font entendre que, s’ils étaient définitivement condamnés à rester en minorité avec le régime actuel, ils s’allieraient aux radicaux pour supprimer la barrière du cens et pour introduire chez nous le régime qui, dans les élections au Reichstag, en Allemagne, leur fait obtenir presque tous les sièges dans les provinces catholiques.

En Italie, le parti du Pape n’a pas fait usage du droit de vote que la loi nouvelle a accordé aux paysans, quoiqu’il pût lui assurer un certain nombre de nominations. Il aime mieux s’abstenir, afin de faire arriver la gauche extrême, de provoquer ainsi le renversement de la dynastie de Savoie, et d’amener ensuite le rétablissement du pouvoir temporel et de l’ancien régime.

En Belgique, les catholiques ne voudraient pas pousser les choses à cette extrémité ; ils savent que le roi est décidé à remplir scrupuleusement son devoir de souverain constitutionnel. Tout ce qu’ils cherchent donc à obtenir, c’est la majorité au sein du Parlement. Comme cette majorité serait nommée par l’épiscopat, qui obéit au Pape, ce serait en réalité le Pape, qui régnerait, par personne interposée. Leur idéal serait atteint. Seulement, si cette majorité voulait user de son pouvoir, comme le désirent les plus violents, pour écraser définitivement le parti libéral, il s’en suivrait une situation révolutionnaire extrêmement périlleuse.

En ce moment même, de grands efforts sont faits à Bruxelles pour y former un parti radical. Déjà, dans la dernière session, les radicaux ont failli renverser le ministère actuel. Ce parti veut le

LES PARTIS ET LE RÉGIME PARLEMENTAIRE

suffrage universel que les libéraux modérés repoussent, parce qu’ils sont convaincus qu’il donnerait une majorité décisive aux représentants désignés ou appuyés par le clergé. Dans un vote tout récent, l’Association libérale de Bruxelles s’est prononcée contre la politique radicale. Si, néanmoins, un troisième parti devait se former, la Belgique perdrait cet avantage relatif de n’avoir que deux partis dont les triomphes alternatifs assurent la marche correcte du mécanisme parlementaire ; et cette modification de noire situation politique se ferait certainement au profit de la domination épiscopale.

UNE CHASSE A L’OURS DANS LES KARPATHES

(Eocpress Européen ^ mars 1884.)

Hoc erat in volû. — Un de mes désirs était de visiter la Transylvanie. Quel nom plein de promesses pour le touriste! La contrée des forêts profondes, TransylvanialLe pays des Sept h\ivg&, Siebenbûrgen, en allemand! Je lui appliquais les beaux vers de Musset sur le

Tyrol :

Salut, terre de glace, amante des nuages.

Terre d’hommes errants et de daims en voyages.

Ils sucent un sein dur, mère, tes nourrissons ;

Mais ils t’aiment ainsi, sous la neige bleuâtre De leurs lacs vaporeux; sous ce pâle soleil.

Qui respecte les bras de leurs femmes d’albâtre;

Sous la ronce des champs qui mord leur pied vermeil.

Je m’étais trompé. La Transylvanie ne ressemble nullement au Tyrol. Le caractère alpestre et les grandes forêts ne se trouvent que dans les Karpathes. Le haut plateau qui forme le centre du pays est presque entièrement cultivé, malgré les nombreuses chaînes de collines qui l’entrecoupent. Mais, nulle part, on ne peut, mieux qu’ici, étudier la lutte des nationalités, et les problèmes complexes auxquels elle donne lieu. Quatre races très différentes vivent sur le même territoire, souvent côte à côte dans le même village, sans se mélanger et sans que les mariages mixtes amènent un commencement de fusion, après plus de mille ans de cohabitation. Ces quatre nationalités sont: les Magyars et les plus magyarisants d’entre eux, les Szeklers, d’origine touranienne, les Valaques, de sang latin, les Saxons de race germanique, et enfin les mystérieux Tsiganes, ces parias hindous errant en Europe. Cinq religions se

îi

UNE CHASSE A L’OURS DANS LES KARPATHES

partagent les fidèles, et on rencontre fréquemment leurs édifices de ' culte dans la même localité : le catholicisme, Tunitarisme, le protestantisme, l’orthodoxie grecque orientale et le culte grec uni à Rome. Nulle part non plus, on ne peut mieux se rendre compte des résultats de ce que l’on appelle le Malthusianisme, que parmi les Saxons transylvains, noble race qui tend à disparaître.

Je puis enfin partir pour le pays de mes rêves. J’avais avec moi deux bons amis, Louis Borguet et le sénateur Keyntjens, qui était alors le compagnon habituel de mes voyages et dont la mort me laisse un vide que je ressens de plus en plus. Ce qui m’avait décidé, c’est que j’avais rencontré à Vienne le correspondant du Daily News,

M. Boner, l’auteur d’un livre excellent sur la Transylvanie, un modèle achevé de ce genre d’ouvrages. Il était grand chasseur, mais de gibiers rares. 11 chassait tour à tour le chamois dans la Haute-Bavière, l’auerhahn dans l’Engadine et l’ours dans les Karpathes. Il a aussi publié sur ses chasses un livre charmant. Il savait que je voyageais pour étudier la question des nationalités et l’économie rurale, mais il me recommanda de ne pas manquer de prendre part à une grande chasse, si l’occasion s’en présentait, et il me donna des lettres pour ses amis de là-bas.

Après quelques jours passés aux bains d’Hercule, à Méhadia, où l’on trouve réunis dans une vallée ravissante, qui rappelle celle de Carlsbad, les représentants des différentes races de l’Europe orientale, nous entrâmes en Transylvanie par Karanscebes et le col des Portes de Fer, passage très facile qui ne justifie nullement son nom terrible. Nous devions trouver au pied de la passe, dans la petite ville de Hatzeg, un ami de Boner, un célèbre chasseur d’ours, qui avait choisi pour théâtre de ses exploits cette partie des Karpathes qui s’étend entre le Vulkan-Pass et la frontière autrichienne. C’est une région encore moins connue et plus sauvage que celle des monts Tairas. Elle est couverte de forêts vierges, que la hache respecte, parce qu’il n’y a pas de routes pour transporter les bois. Nous trouvâmes chez notre Nemrod des peaux d’ours splendides, des ours empaillés, des pattes d’ours conservées pour leurs dimensions exceptionnelles, et tout un arsenal d’armes perfectionnées; mais, il n’y avait rien à faire pour le moment. Les fauves avaient émigré sur le versant roumain.

Nous visitâmes successivement Hermannstadt et son université allemande, le vieux château de Huniadi, les mines d’or d’Abrud-

Bania, les merveilleuses mines de sel de Maros-Ujvar, Klausenburg et sesunitairiens, Schassburg, ce centre curieux de l’ancienne civilisation saxonne, les bains d’Elo-Patak, rendez-vous préféré de l’aristocratie roumaine, et nous arrivâmes enfin à Kronstadt, où sévissait en ce moment la lutte entre les trois principales nationalités, les Allemands, les Magyars et les Valaques. L’un de ceux-ci, également un ami de Boner, nous apprit, à notre grande satisfaction, qu’un ours était signalé du côté de Tœrzburg et qu’une chasse s’organisait. Il nous invita à y prendre part. Nous devions nous trouver le lendemain soir au hameau de Tohany, au pied d’un des plus hauts sommets de cette partie des Karpathes, le Koenigstein. Nous visitâmes, en passant, le village de Rosenau. Rien de plus curieux que de trouver ici, à l’extrémité de l’Europe orientale, des maisons exactement semblables à celles des anciennes bourgades de la Thuringe. C’est la civilisation allemande d’autrefois, conservée à l’abri des frottements et des influences de la civilisation moderne. Sur un rocher se trouve un grand château fort du moyen âge, dominé par une haute tour crénelée. C’est là que se réfugiaient les habitants, avec leur bétail, quand les Turcs venaient faire leurs razzias. Dans beaucoup de villages, ce sont les églises elles-mêmes, qui sont environnées de murs et qui servaient de lieux de refuge. Que de combats, que de sang versé, que de misères, que de souffrances cela rappelle!

Le cocher qui conduisait notre léger attelage hongrois, était un Valaque; mais il parlait aussi l’allemand, car chacun ici doit savoir au moins la langue des trois races principales.

—Vous allez, nous dit-il, à la chasse à l’ours, demain. J’y vais aussi. Je connais ça; mais, en attendant, je vais vous montrer quelque chose qui vous donnera une leçon de prudence, et cela peut vous être utile à l’occasion.

Comme il faisait très chaud, il avait ôté sa veste brune soutachée. Il dégagea son buste de sa large chemise à la hongroise et nous montra son dos à nu. Il était tout labouré de profondes et affreuses cicatrices. Sous l’omoplate, à côté de l’épine dorsale, il y avait un creux d’une teinte rougeâtre.

— C’est sa majesté l’ours qui m’a arrangé ainsi, nous dit-il.

— Et comment? Racontez-nous l’aventure!

— Écoutez bien, messieurs, ce que je vais vous dire. Il ne faut jamais tirer l’ours, quand il vient sur vous. Si vous ne le tuez pas.

UNE CHASSE A L’OURS DANS LES KARPATHES

il ne vous manque pas, lui. Si, au contraire, vous le blessez après qu’il a passé, il n’en court que plus vite, et vous pouvez l’achever sans danger. Mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut avec ces compères. Regardez cette grande montagne qui domine la plaine ! C’est le Butchech, le roi des Karpathes. Il est encore plus élevé que le Kœnigstein, où vous chassez demain. En haut, il y a des pâturages où paissent des troupeaux; en bas et surtout sur le versant roumain, de grandes forêts. C’est là que se tiennent les ours pour enlever les moutons. Les bergers vinrent nous dire, un jour, qu’un ours énorme leur dévorait à chaque instant l’une ou l’autre de leurs brebis. Nous partons pour l’abattre, un de mes amis et moi. Après quelques jours de recherche, nous avons la chance de le rencontrer sous bois, face à face. Nous ne pouvions l’attendre au passage; il nous avait vu et se serait probablement dérobé. L’ours non blessé n’attaque pas l’homme. C’était dans un ravin étroit, avec des rochers et des arbres des deux côtés. La bête venait droit sur nous. Je consultai mon camarade du regard. «Il faut tirer, me dit-il, sinon il nous échappe. » Malgré le danger évident, nous tirons. J’avais bien visé; la balle le frappa au-dessus de l’œil, mais elle glissa sur son crâne épais. La balle de mon ami l’avait touché dans la poitrine, sans cependant le tuer. L’ours poussa un grognement formidable, et se rua sur nous. On dit qu’il faut faire le mort. J’essayai. Je me laissai tomber la face contre terre. La bête m’étreignit. De ses griffes puissantes elle me laboura le dos ; puis se coucha sur moi et lécha le sang qui coulait des blessures. Je sentais le souffle du monstre dans la nuque. Je n’étais pas à la noce. Je crois bien que la brute m’eût achevé. Heureusement, mon camarade s’était caché derrière les arbres et avait rechargé son fusil. Comme il n’était pas à dix pas, il put viser avec soin.

» Il lui planta une balle dans l’oreille et la bête tomba sur moi, foudroyée. Son poids m’étouffa. Je m’évanouis. Il fallut du temps pour me guérir. Maintenant encore, l’hiver, j’ai froid en dedans ; cela entre par le dos. Je n’ai plus de chair sur mes côtes. Avez- vous déjà chassé l’ours, messieurs? Non, car vous n’en avez pas chez vous, n’est-ce pas? Alors allez au lièvre. Il y en a beaucoup dans nos campagnes. C’est meilleur à manger et ça ne vous mange pas. »

Nous arrivons le soir à Tohany. C’est un petit hameau au pied des Karpathes, habité par des Valaques. Pas d’auberge. On nous loge chez le pope. ,

UNE CHASSE A L’OURS DANS LES KARPATHES

11 est superbe. C’est un bel exemplaire de cette race roumaine, où la beauté fière du sang romain est adoucie par la finesse et la douceur un peu efféminée de certains types slaves. De longs cheveux noirs et soyeux retombent sur son cou. Ses yeux profonds sont voilés de grands cils recourbés. 11 a un nez grec et une bouche fine, ombragée d’une barbe très douce, terminée en pointe. C’est exactement le portrait du Christ, tel qu’on se le figure, et qu’aurait pu le peindre Munkaczy, dans son tableau Jésus au prétoire. Le pope, perdu dans ces montagnes, ne parle pas l’allemand La conversation se fait au moyen de quelques bribes de latin, ressemblant au roumain. Il nous comble d’attentions et sa femme nous fait un excellent souper. Dans la chambre de réception, le long des murs, comme en Orient, se trouve un banc très large recouvert d’un coussin continu.

Ce divan sert de lit pour les hôtes. Nous y dormons à merveille.

Le matin, de bonne heure, nous sommes prêts à partir. Il y a trois chasseurs : deux banquiers valaques de Kronstadt et un officier de cavalerie tyrolien, le baron Tinti, le frère de ce député qui défendait si énergiquement les privilèges du Tyrol au Parlement de Vienne.

Notre officier est le type achevé du chasseur des montagnes. 11 porte le feutre orné d’une grande plume d’aigle, le veston gris bordé de vert, la large ceinture du Zillerthal, la culotte courte, laissant à nu un genou fin et musculeux, des jambières brodées de laine verte, et de gros souliers ferrés. Chacun des chasseurs a sa carabine et est suivi d’un porteur qui lui tient prêt un second fusil. On ne veut pas]nous donner d’armes, de crainte que nous ne tirions trop tôt.

Bientôt nous entrons dans la forêt, où les traqueurs nous ont devancés. Nous montons d’abord une pente douce, sous les hêtres, puis une pente plus raide parmi les sapins. La solitude de ces immenses forêts vierges fait une impression profonde. Tout à coup le guide nous arrête. Il a aperçu sur le sol humide l’empreinte des pattes de l’ours. Elles sont énormes. Le talon est fortement accusé, et je comprends pourquoi les naturalistes l'appellent un plantigrade. A côté, on voit des traces plus légères et plus petites. Ce sont celles d’un ourson qui suit sa mère.

Les chasseurs sont ravis. « Cette fois, nous les tenons, disent-ils, et nous vous ferons hommage du petit. »

UNE CHASSE A L’OURS DANS LES KARPATHES

Nous continuons à monter jusqu’à l’entrée d’une gorge, resserrée comme une crevasse, entre des parois à pic. C’est par là que se précipitent du sommet du Kœnigstein les avalanches et les torrents à la fonte des neiges. D’un côté, ce ravin est coupé de distance en distance par trois de ces couloirs latéraux, très raides, que les alpinistes appellent des « cheminées». Par ces couloirs remplis de pierres et de débris, on peut descendre jusqu’au fond de la gorge. Les trois chasseurs se postent, chacun avec son porteur et ses deux carabines, en face de l’une de ces « cheminées ».

Nous restons, Borguet et moi, au second poste. Reyntjens accompagne le baron Tinti au poste le plus élevé. Nous prenons position sur un rocher qui fait saillie hors de la paroi opposée, à une dizaine de mètres au-dessus du fond du ravin. Voici quel est le plan de campagne. Les traqueurs,qui ont cerné l’ours sur le flanc de la montagne, doivent le pousser lentement devant eux jusqu’au bord de la gorge Comme il ne peut y descendre, pour s’échapper, que par les « cheminées », il s’engagera inévitablement dans l’une d’elles. Le chasseur attendra pour tirer que l’ours soit arrivé en face du poste et à même hauteur. S’il n’est que blessé, on pourra lui envoyer encore deux balles, avant qu’il arrive au fond du ravin et qu’il remonte jusqu’à nous. Mais il faudra le tirer de face, ce qui

est toujours dangereux.

Chacun étant placé, nous attendons immobiles. Le moment est solennel. La gorge a un aspect peu rassurant. Elle est si étroite que le soleil n’y pénètre pas. C’est à peine si très haut, entre les parois verticales, on entrevoit une bande de ciel bleu où se dessine la dernière pointe du Kœnigstein, saupoudrée de blanc par la neige fraîche. Il fait un froid humide. On respire comme un air de cave. De temps en temps, de légères vapeurs descendent le ravin et nous enveloppent d’un brouillard glacé. Le sentiment de n avoir aucune arme en nos mains est extrêmement désagréable.

Nous sommes sans défense. Si l’ours blessé arrive jusqu’à notre poste, l’un de nous peut y rester. Aucune retraite n’est possible. Derrière nous, s’élève, inexorablement à pic, un mur de rocher de raille pieds de hauteur. Que n’avions-nous, chacun, un de ces fusils à répétition, sans ressort, que fabrique maintenant, à Liège, M Larsen, et avec lequel je l’ai vu tirer douze cartouches en moins de trente secondes ! La crevasse au fond de laquelle nous étions engagés, est décidément sinistre; mais impossible de rien rêver de mieux disposé pour une traque à l’ours.

UNE CHASSE A L’OURS DANS LES KARPATHES

L’attente nous paraît longue. L’immobilité et le froid la rendent pénible. Tout à coup une pierre se détache du haut de la « cheminée » en face de nous ; elle roule, bondit et vient s’abattre à nos pieds.

— .^'ous avons de la chance, nous dit notre chasseur à voix basse. C’est par notre couloir qu’il descendra. Mais ne bougez pas et ne parlez pas; sinon il s’arrêtera et retournera en arrière. Ils sont prudents, messieurs les ours. Si je le tue, je vous donne sa peau, que vous pourrez rapporter en Belgique.

— Quel mot de mauvais augure, répondis-je aussi tout bas. Rappelez- vous le proverbe !

— Non, non, cette fois nous le tenons. Voilà une seconde pierre qui roule et maintenant ce sont des cailloux qui tombent. Il est déjà engagé dans le couloir. Regardez bien ; je le vois derrière les sapins qui bordent la «cheminée ». Seulement il descendra lentement à cause de l’ourson. Silence absolu! J’ajuste ma carabine.

Il l’appuie, en effet, sur la branche basse d’un sapin, derrière lequel il s’efface... En ce moment, à notre droite, dans le haut du ravin que nous ne pouvions pas voir, un bruit de pierres remuées se fait entendre. Est-ce un autre ours qui descend de ce côté pour nous attaquer en flanc ? Mais non ; Tinti l’aurait tiré au passage. Alors, qu’est-ce donc?

C’est notre ami Reyntjens qui apparaît, marchant aussi rapidement que le lui permettent les pierres qui forment le fond de la gorge.

Quand il nous voit, il s’arrête et nous crie:

— Je gelais là-haut! Je cours chercher ma couverture que j’ai laissée en bas. Tinti a tout fait pour me retenir, mais je serais mort de froid. Je tiens à ma peau plus encore qu’à celle de l’ours.

Notre chasseur lui fait des gestes désespérés:

— Pour l’amour du ciel, dites à votre ami qu’il se taise.

Nous faisons comprendre d’un mot la situation à Reyntjens. Il s’arrête; mais trop tard: le mal est fait.

Une décharge de pierres plus forte que les précédentes roule en bas du couloir.

— Voyez, nous dit le chasseur, l’ours remonte. Il a entendu le bruit de nos voix. Il a l’instinct du danger. Il retournera rapidement en arrière et forcera l’enceinte des traqueurs.

Nous restons immobiles. Dix minutes se passent. Plus de bruit.

72 UNE CHASSE A L’OURS DANS LES KARPATHES

Enfin, les traqueurs apparaissent au haut du couloir et l’un d’eux descend jusqu’à nous. Il confirme ce qu’avait prévu notre chasseur. L’ours s’est échappé. Il n’y a plus moyen de le cerner; la journée est perdue. Nous sommes consternés. Nous avons fait manquer une chasse, si parfaitement combinée et dont l’heureuse issue semblait certaine C’est désolant; car, même dans les Karpathes, on n a pas tous les jours l’occasion d’abattre un ours.

En ce moment arrive Tinti. Il est au comble de la fureur. Lui, l’adroit chasseur qui avait abattu des chamois et des aigles, il aurait donné gros pour ajouter un ours à la liste de ses trophées. Et son beau costume mis en vain ! Il reproche durement à notre ami d’avoir quitté sou poste. Reyntjens réplique sur le même ton. Nous voyons le moment où un sang plus noble que celui du fauve allait couler. Mais le banquier valaque, qui est notre hôte, rappelle à Tinti les devoirs de l’hospitalité. L’officier galantuomo s’excuse de sa vivacité et nous tend la main.

La paix se fait en déjeunant près d’un grand feu, où les traqueurs brûlent des troncs entiers gisant à terre dans la forêt inexploitée. Ainsi finit — lamentablement — cette chasse, où l’ours avait été, en effet, « chassé », mais non tué.

UN GRAND PEUPLE SOUS DE MAUVAISES LOIS

(Pall Mail Gazette de Londres, juin 1884.)

Durant mon récent séjour en Angleterre, j’ai été plus frappé que jamais du contraste qui existe entre la supériorité de la civilisation anglaise et l’imperfection des lois et des institutions anglaises. D une part le peuple anglais marche à la tête des pays civilisés, et d autre part ses lois sont les plus mauvaises que je connaisse. Mais n’y a-t-il pas contradiction dans ce que j’avance? Gomment de mauvaises lois peuvent-elles produire un grand peuple? C’est que ce peuple est grand malgré ses lois et en vertu d’une force qui n’est autre, d’après moi, que la puissance du sentiment religieux.

Le degré avancé de la civilisation en Angleterre frappe partout les yeux de l’étranger. Des champs parfaitement clôturés, drainés, cultivés ; des bâtiments d’exploitation agricole excellents, munis des engins et des instruments les plus perfectionnés; des routes admirablement entretenues; dans les campagnes, outre les châteaux des lords et des squires, une foule de charmantes résidences et de villas; dans les villes, une quantité innombrable de maisons répondant aux besoins d’une famille aisée; des voies de communication : chemins de fer, bateaux à vapeur, ports, plus nombreux et mieux exploités qu’ailleurs ; des écoles de tous les degrés pour les deux sexes, parfaitement bâties et meublées, et remplies d’enfants bien habillés; des journaux, des revues, toute une littérature qui n’est surpassée nulle part, une activité intellectuelle sans égale et, malgré la crise actuelle, tous les signes d’une prodigieuse richesse. Et, à côté de cela, voyez

74 UN GRAND PEUPLE SOUS DE MAUVAISES LOIS

comme les institutions sont imparfaites. Considérons d’abord celle qui attire le plus d’attention, le Parlement.

Certes, dans aucun pays, on ne se félicite du fonctionnement du régime parlementaire, mais nulle part, en échange d’une plus considérable dépense d’efforts consciencieux, il ne donne de plus maigres résultats qu’en Angleterre.

On ne peut s’imaginer un mécanisme gouvernemental plus informe, moins maniable, moins fait pour répondre aux besoins de législation d’une nation moderne. Comparons, sous ce rapport, l’Angleterre au continent, et prenons ce que nous voyons en ce moment même.

C’est tout au plus si, au prix d’un travail herculéen du ministère et du Parlement, six mois de session suffiront pour voter le Franchise-Bill. En France, en Italie, en Belgique, la discussion de la loi la plus importante ne dure jamais plus de quelques semaines. Souvent en huit ou dix jours, tout est terminé, sans qu’aucun parti se plaigne qu’on lui ait interdit la parole.

La marche ordinaire est celle-ci: Le projet de loi est soumis aux sections, qui l’examinent à huis clos, avec maturité, en détail, mais sans discours. A l’exposé des motifs déposé par le gouvernement, répond un rapport fait au nom de la section centrale, ordinairement par les membres spécialement compétents de la Chambre. Dans la discussion publique, chaque parti fait entendre ses orateurs les plus éloquents au sujet du principe général de la loi, mais au bout de trois ou quatre jours, huit à dix au plus, la Chambre en a assez. De commun accord, la discussion générale est close. L’examen des articles marche rapidement, parce que les amendements ont déjà été débattus à huis clos, dans les sections. Sauf parfois une interpellation, aucun autre objet n’est admis à venir interrompre la marche des débats. On ne tolère pas, comme en Angleterre, que des « bills particuliers » viennent arrêter l’examen de la loi en discussion. Comme au sein du parlement anglais, chaque membre a un droit d’initiative et il peut présenter des projets de loi, quand il le veut; mais c’est la Chambre qui règle son ordre du jour, et elle fixe l’époque de la discussion de ces projets dûs à l’initiative des membres, après la votation de la loi dont elle est saisie d’abord. En France le Franchise-Bill eût été voté en quinze jours, sans que personne, même parmi les opposants les plus acharnés, eût trouvé le débat écourté. Les minorités se plaignent souvent des lois qui sont votées, mais jamais de la façon dont elles le sont.

UN GRAND PEUPLE SOUS DE MAUVAISES LOIS. 75

Partout sur le continent, les séances des Chambres sont terminées avant le dîner, à 6 heures ou à 7 heures au plus tard. En Angleterre, elles durent de 4 heures à minuit, quand l’obstructionisme ne les prolonge pas jusqu’à 4 ou S heures du matin, soit 8 à 14 heures durant. Si les M. P. n’étaient pas fortement trempés par le tub, le cheval, le grand air et la bonne viande, ils seraient usés au bout d’un an. Chez nous, il faudrait les renouveler plus souvent que des chevaux d’omnibus. Quel travail utile peut faire un malheureux ministre qui a été empoisonné toute une nuit par 1 air méphitique du gaz et les émanations de la foule, et abruti par 1 audition d’interminables discours? Je ne comprends pas que la société protectrice de la santé publique n’invoque pas contre la Chambre des Communes la loi concernant les logements insalubres.

Partout, pour mettre un terme à un inutile bavardage, les Parlements sont armés du droit de clôture. La seule existence de cette clause suffit pour réprimer les abus. La clôture s’impose ordinairement comme une mesure self-acting, avec le consentement presque unanime de la Chambre. Je n’ai jamais entendu nulle part de réclamation sérieuse contre l’usage qui est fait de la clôture, laquelle est une nécessité absolue dans toute assemblée démocratique.

Je ne connais rien de plus affligeant que de voir votre grand ministre luttant contre les imperfections de votre mécanisme parlementaire, qu’il ne parvient pas à faire fonctionner. Cela me fait penser à ces nobles chevaux arabes que j’ai vus au désert, les deux jambes de devant entravées et ainsi ne pouvant plus avancer qu’en boitant et en sautillant sur place, eux qui, de leurs bonds rapides i dévoreraient l’espace.

Le Parlement anglais, plus encore que ceux du continent, commet cette faute grave de vouloir diriger directement la politique étrangère. 11 n’y a rien à quoi il soit plus impropre. Tout Parlement est une foule, et c’est une foule nécessairement ignorante, quand elle s’occupe des affaires extérieures; car, le ministère ne peut lui confier les secrets de la diplomatie. J’ai assisté à la dernière grande discussion au sujet de l’Égypte. Les plus éloquents discours ont été prononcés, deux soirs durant, à propos de Gordon, du Mahdi et de Zebehr, dont personne ne connaissait ni la situation, ni les intentions, ni les forces réelles. Et pensez que le sort d’une réforme électorale, qui est d’une importance capitale pour l’avenir de l’Angleterre, dépendait de l’appréciation à émettre sur le point de

UN GRAND PEUPLE SOUS DE MAUVAISES LOIS

savoir s’il y avait lieu oui ou non d’envoyer Zebehr au Soudan. N’est-ce pas là une conséquence monstrueuse du régime actuel? Comment un ministère qui doit avoir en vue, avant tout, les questions intérieures qui sont, en somme, les plus sérieuses, peut-il, en même temps, maintenir une ligne de conduite ferme et suivie, au milieu des interpellations perpétuelles, des impatiences du public et des journaux, et des variations quotidiennes de l’opinion? Ainsi que l’a montré Lord Salisbury, sous le gouvernement républicain des États-Unis, les ministres, pendant les quatre années de leur office, ont bien plus de liberté et d’autorité que les ministres de l’Angleterre.

A moins d’une réforme dans les institutions constitutionnelles, les Parlements, à mesure qu’ils deviendront plus démocratiques, se montreront moins capables de diriger les affaires extérieures. Jamais cela ne m’a paru plus évident que pendant les débats sans cesse renouvelés sur la question égyptienne. C'est, cependant, en fait de politique étrangère, que la prévoyance et l’esprit de suite sont indispensables, car les fautes ici se payent très cher.

Le régime agraire en Angleterre n’est pas moins imparfait que le mécanisme parlementaire. J’ai lu naguère dans la Fortnightly Review un article intitulé: A homeless people, «Une nation sans demeures»; rien n’est plus vrai. Les soi-disant propriétaires n’ont ordinairement qu’une possession viagère, et tous les autres sont des tenanciers, des locataires ou des emphythéotes. Bien peu nombreux sont ceux qui peuvent dire, dans toute la force du terme: «Cette maison que j’habite m’appartient complètement. » Inutile de rappeler ici les chiffres qui prouvent la concentration de la propriété foncière en un petit nombre de mains. Tandis qu’en France, il y a cinq millions de propriétaires, dont un grand nombre cultivent de leurs mains le champ qui est à eux, M. Schaw Lefebre a montré, qu’en Angleterre, il n’y a en réalité que 200,000 propriétaires ruraux.

Je n’ignore pas les avantages de la grande propriété. En visitant certains domaines seigneuriaux, j’ai pu me convaincre de tout ce que leurs propriétaires faisaient pour le progrès de l’agriculture, pour l’amélioration des terres et des bâtiments, et même pour élever le niveau du bien-être des ouvriers. Plusieurs d’entre eux consacrent

UN GRAND PEUPLE SOUS DE MAUVAISES LOIS

I à des travaux de ce genre presque tout le revenu de leurs estâtes.

En général, la rente exigée n’est pas excessive. Sur le continent, les petits propriétaires sont beaucoup plus durs, quand ils louent leurs terres. Cela se comprend : pour pouvoir subsister, ils ont besoin d’obtenir le dernier sou. Ils pressent donc sans merci l’écrou de la rente, de façon à lui faire rendre le plus possible. Pour un locataire,

! il vaut mieux avoir affaire à un grand seigneur, qui a 50,000 livres

sterling de revenu, qu’à un propriétaire qui n’en a que 1000. La - propriété divisée n’est vraiment avantageuse, que quand elle remet

s la terre aux mains de ceux qui la font valoir eux-mêmes. Néanmoins,

quand la possession du sol est le privilège d’un petit nombre de familles, il en résulte de graves inconvénients. On l’a dit avec raison, la propriété est le complément de la liberté. N’est-il pas très désirable que le plus grand nombre possible de citoyens jouissent de cet inappréciable avantage? Suivant le mot si juste d’Arthur Young,

! c’est le sentiment de la propriété qui transforme le sable en or. Il

■' faudrait donc généraliser le plus possible ce stimulant de l’activité éco-

f nomique, le plus puissant de tous. En outre, la concentration de la

■ propriété foncière expose le principe même à des dangers croissants,

ij Jamais en France, même en 1848, on n’aurait pu faire voler des

lois agraires semblables à celles que le Parlement anglais a adoptées pour l’Irlande. Supposez qu’on applique le système de Henri George dans le West-End de Londres: les agents qui reçoivent la rente, verseraient leurs recettes dans les caisses de l’État, au lieu de les donner aux propriétaires; trois ou quatre ducs seraient privés de leur revenu habituel; mais la vie économique continuerait comme d’habitude et les impôts seraient diminués. Il y a là une terrible tentation, à cause de la facilité de la spoliation. En France, rien de pareil n’est possible.

L’incertitude et la non- publicité des titres. Ls difficultés du transi fert, la clandestinité des hypothèques et des a setUements »,la néces-

L silé de conserver ses titres, transforment le système foncier anglais,

I en une forêt obscure, remplie d’embûches, où l’on doit craindre de

I s’engager. Si on perd ou si on égare ses titres, on risque de perdre

sa propriété. Les confie-t-on à une firme de soUicitors, ils peuvent en faire un mauvais usage, comme on l’a vu dans l’affaire récente de Parker et C‘®. On ne peut acheter une parcelle de terre sans consulter à grands frais des légistes pour savoir s’il n’y a point de risques, et jamais ils ne peuvent vous donner pleine assurance. Nulle part, de

çj

UN GRAND PEUPLE SOUS DE MAUVAISES LOIS

sécurité ; sans cesse, des dangers d’être volé ou troublé dans sa possession ! Dans le monde entier, il n’existe pas de système plus compliqué, plus ténébreux, mieux fait pour enrichir les hommes de loi, pour inquiéter les possesseurs de terre et d’hypothèques, et surtout pour empêcher les petites gens de devenir propriétaires. Ah! si l’Angleterre pouvait obtenir le régime agraire que l’Autriche a établi en Bosnie! En moins de quatre ans, un cadastre y a été fait, indiquant l’étendue de chaque parcelle, sa nature, le revenu moyen, >)

le nom du propriétaire. La vente des biens se fait facilement. L’acquéreur est inscrit et il a toute sécurité. De même, toutes les hypothèques et charges sont publiques, de façon à donner pleine garantie aux créanciers qui ont hypothèque et aux tiers qui voudraient acheter la terre ou avancer de l’argent. Ce système si simple, j

si parfait est maintenant en vigueur dans tous les pays civilisés, '

sauf chez vous.

Le dédale des lois civiles et les frais considérables de toute action I

en justice sont un autre fléau non moins intolérable. Ici, j’ai sous la main un petit volume contenant le code civil, le code pénal, les codes d’instruction civile et criminelle, et, ainsi, il est facile à chacun de savoir quels sont ses droits et ses obligations. En Angleterre, ^

pour la plus petite difficulté, il faut nécessairement s’adresser à un avocat. Et alors, commencent les complications, les consultations et les interminables notes d’honoraires. Un de mes amis s’est fait bâtir une maison et il a été volé par son entrepreneur d’abord, puis par son architecte. 11 a voulu en appeler au tribunal. Son avocat, un honnête homme celui-là, lui a dit: « Vous avez mille fois raison, mais pour l’établir, cela vous coûtera plus cher que l’import du différend. Payez le voleur, et estimez-vous heureux de n’avoir pas à débourser davantage! »

Dans son fameux livre Das Kampfum’s Recht, l’illustre romaniste Ihering prétend qu’il faut aller en justice, même pour un sou, afin I

de faire toujours prévaloir le droit. S’il vivait en Angleterre, il i

n’aurait pas parlé ainsi; car, à suivre son con.seil, on serait bientôt réduit à la mendicité, ce qui empêcherait de poursuivre le «Combat pour le droit ».

La justice anglaise étant inabordable pour les petites affaires, à cause de ses complications et des frais quelle occasionne, elle devient un encouragement direct aux malhonnêtes gens. Si l’honnêteté n’était pas générale chez les Anglais, l’imperfection et les barbaries du

UN GRAND PEUPLE SOUS DE MAUVAISES LOIS

système judiciaire, créeraient une situation pire qu’en Turquie. Chez nous, grâce â nos juges de paix et à nos tribunaux de première instance, la justice est relativement rapide, simple et peu coûteuse. Il n’est pas de pires lois que celles qui donnent une prime aux coquins.

Le régime administratif est-il meilleur que le système parlementaire, judiciaire ec agraire? Ce n’est point l’avis de MM. Wright et Hobhouse, qui, dans un excellent résumé, montrent toutes les imperfections du système actuel. — Un seul fait donnera une idée des complications inouïes du régime existant. Pour en faire un exposé, il a fallu consulter plus de 500 actes du Parlement, décisions des Cours de justice et un nombre considérable de BlueBooks. D’après ces auteurs, le régime administratif est détestable, parce que les divisions des différents ressorts empiètent les unes sur les autres, que chaque service est confié à un comité différent, que les décisions de ces différents comités se contrarient, et que les contribuables, ne pouvant rien contrôler, l’économie est impossible et le gouvernement central doit intervenir dans des affaires qui devraient se décider sur place. Le pire, c’est qu’en Angleterre, n’existe plus la commune, cette institution primordiale qu’on trouve dans le monde entier, depuis l’Inde et la Russie jusqu’en France et aux Etats- Unis, la cellule organique de tout corps social, l’association naturelle qui, partout indestructible, a survécu même aux invasions des barbares au IV® siècle, et, même en Orient, à celle des Turcs au XV®. La langue anglaise a laissé périr jusqu’au mot qui la désigne. De gemeente, die gemeinde, mot admirable, où se rencontrent l’esprit du christianisme et l’instinct des races germaniques : la chose commune à tous: res communis, communia. Il y a encore, comme souvenir des temps anciens, « la Chambre des Communes » , mais de « Communes », il n’y en a plus. Le manoir les a dévorées. La Crofters Commission propose de reconstituer des Townships dans certains coins reculés de l’Écosse, mais c’est partout en Grande- Bretagne qu’elles devraient être la base et l’élément constitutif de l’édifice social, comme on le voit si bien dans les anciennes colonies de la Nouvelle-Angleterre ( V. John Hopkins üniversity studies in polilical science). Tocqueville appelait admirablement la commune l’école primaire de la vie politique. Celte école primaire indispensable, cette alvéole de la race humaine, où l’individu se sent attaché au sol, à Valma mater, et où, si humble qu’il soit, il peut avoir sa

80 UN GRAND PEUPLE SOUS DE MAUVAUSES LOIS

part de direction dans les intérêts communs, cette institution primordiale, l’Angleterre ne la possède plus! C’est une effroyable lacune !

Autre chose incroyable : beaucoup de ministres du culte sont nommés par les propriétaires des grands domaines, et ainsi on voit des catholiques et des juifs désigner des pasteurs protestants. M. de

Rothschild en nomme sept ou huit.

D’où vient que des lois si imparfaites abritent cependant un grand peuple? Je l’ai dit : cela provient, d’après moi, de ce qu’il est formé par un culte, qui commande à l’homme d’être aussi parfait que possible et, en outre, d’être utile à ses semblables. L’Économie orthodoxe et la Sociologie matérialiste nous disent que l’homme est poussé par un unique mobile, son intérêt. En Angleterre, quand je voyage, je vois partout d’innombrables monuments: églises, écoles de toute espèce, refuges, hôpitaux, asiles, parcs publics, missions, qui ont pour origine le dévouement à certaines idées abstraites et qui ont pour but le bien général. Je regarde dans la vie des gens que je rencontre, depuis l’ouvrier jusqu’au lord, et je vois qu’une partie de leur journée est consacrée aux devoirs qu’imposent les associations et les œuvres de tout genre dont ils s’occupent. Cela ne se voit nulle part ailleurs à ce point, sauf peut-être aux États-Unis. J ai passé deux jours dans une riche famille de Quakers, à Darlington, et je me suis souvenu que les trois premières lettres de Voltaire sur l’Angleterre sont consacrées à vanter leurs vertus. Ils ne sont que 30,000 en tout. Qui dira tout ce que doit, non seulement l’Angleterre, mais l’humanité à ces apôtres de la paix, de la justice, de l’égalité, à ces infatigables adversaires de l’esclavage, du servilisme et de la vanité mondaine! D’où vient que leur philanthropie est si active et si efficace? De ce qu’ils se conforment, plus complètement que d’autres, à l’esprit de l’Évangile. Voyez celle œuvre merveilleuse des écoles du dimanche, où le peuple puise ce qu il possède de notions morales et religieuses : 5.200.771 élèves ou l sur 5 de la population, avec 593.427 instituteurs, c’est-à-dire 600,000 personnes qui se dévouent chaque dimanche, gratuitement, sans aucune récompense, à instruiie de petits enfants. N’est-ce pas le sentiment religieux qui accomplit cette admirable œuvre de civilisation? Si partout s’élèvent des écoles qui, en deux générations auront transformé les classes laborieuses et si, à cet effet, les contribuables votent librement 7 à 8 pence par livre sterling de revenu annuel, c’est parce que 1’ « Altruisme» est ici de la charité chrétienne. Si un

UN GRAND PEUPLE SOUS DE MAUVAISES LOIS

système judiciaire qui livre les honnêtes gens sans défense d’un côté aux gredins, de l’autre aux hommes de loi, n’aboutit pas à un pillage général, c’est parce que les principes religieux empêchent les gens de tirer parti de cette effroyable imperfection des lois. Pénétrez dans la vie de la nation et dans celle des individus: tous les actes utiles à la généralité sont inspirés par l’esprit de l’Évangile, même chez ceux

qui ont cessé d’y voir une révélation divine.

En Angleterre, en Écosse surtout, régnent dans les familles des habitudes et une atmosphère religieuses si complètement différentes de celles qu’on rencontre sur le continent, qu’on se dirait transporté dans une autre planète. Comme, en même temps, la plupart des personnes, hommes et femmes, consacrent à des objets d’intérêt général une part plus grande de leur temps et de leurs ressources que chez nous, j’en conclus que ce second ordre de faits est la conséquence du premier. Je crois donc pouvoir vous dire: Réformez vos lois qui sont détestables, mais conservez et fortifiez encore le sentiment religieux; il est la cause de votre prééminence.

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