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RELIGIEUSE

{Revue chrétienne de Paris, janvier 1885.)

Le triomphe du parti catholique aux dernières élections, l’avènement au pouvoir d’un cabinet résolument clérical, le vote rapide d’une loi scolaire destinée à livrer l’instruction primaire au clergé et l’agitation profonde, violente, presque révolutionnaire que cette loi a provoquée dans les grandes villes, ces divers incidents de notre vie politique ont attiré un moment l’attention de l’étranger sur la Belgique. Ils appellent, à mon avis, une étude [)lus attentive, surtout en France, parce qu’au fond, le problème qui se débat dans ces luttes ardentes, c’est celui de savoir si un peuple catholique peut établir et conserver, d’une façon stable et définitive, les institutions libres empruntées aux nations protestantes, Angleterre, États-Unis, Hollande, et si ce peuple peut organiser un enseignement public en rapport avec ces institutions.

Que telle soit vraiment la question, le plus souvent on le conteste ou même on ne le voit pas. Les uns, les ultramontains, croient que la domination de l’Église catholique apporterait avec la restauration de la royauté de droit divin, l’ordre, la paix, la félicité et la «vraie » liberté; les autres, les catholiques libéraux, pensent que l’Église peut et doit se réconcilier avec l’esprit moderne, malgré les anathèmes du Syllabus, et, ainsi, ils nient l’antagonisme qui fait notre difficulté et qui ne provient, d’après eux, que d’un malentendu; d’autres enfin, les libres penseurs et la plupart des libéraux, s’imaginent que le catholicisme a perdu sa puissance, qu’il est expirant et que l’État peut s’organiser, sans s’inquiéter de ses résistances ou.

il s’il le faut, en les écrasant. Ces trois groupes formant la grande

1 majorité, et en France et en Belgique, il en résulte que la façon dont

1 je pose le problème ne rencontre guère que des contradicteurs, i Pourtant, je pense que ces trois groupes se trompent et qu’ils

■ méconnaissent les enseignements de l’hisioire et des faits contempo-

rains. Des trois, celui qui se trompe le moins, c’est, à mon avis, le i parti ultramontain. L’expérience prouve qu’un pays complètement soumis à Rome, peut jouir d’un bonheur paisible et d’une certaine I liberté, à condition de rester à l’abri des idées modernes. On le voit \ dans le Tyrol et au Canada. Seulement, cela suppose que l’hérésie et

i‘ la libre pensée n’y pénètrent pas, ou en soient inexorablement expul-

' sées, ce qui devient difficile à une époque amollie, qui recule devant

(l’inquisition. Si l’esprit moderne pénètre dans un pays bon catholique, c’est là que la lutte contre l’Église sera la plus âpre, la plus persistante. On l’a vu à Rome depuis quatorze ans, et on peut l’observer en ce moment même en Belgique, puisque c’est précisément cet antagonisme qui est la cause de la crise. Les conservateurs et les gens religieux qui désirent en France le renversement de la République, dans l’intérêt de la religion, sont singulièrement aveugles. Une monarchie restaurée devrait s’appuyer sur le clergé, et aussitôt on verrait reparaître contre celui-ci une hostilité encore bien plus violente aujourd’hui qu’à l’époque de la Restauration. Le Trône f s’appuyant sur l’Autel, ce serait l’Autel qu’on attaquerait avec fureur

afin d’ébranler la monarchie. Le catholicisme serait attaqué avec bien plus d’âpreté que maintenant.

Les catholiques libéraux se trompent, quand ils s’imaginent que l’Église se réconciliera avec les idées modernes. De nobles esprits, Tocqueville lui-même, se sont bercés de cette chimère. Ils oublient non seulement les anathèmes des papes, mais même, ce qui est plus grave, les décisions des conciles. La liberté de conscience a toujours été condamnée par l’Église romaine qui a tant de fois réclamé I l’extirpation des hérétiques et qui, aujourd’hui encore, l’impose dans

f • les concordats aux gouvernements, toutes les fois que ceux-ci lui obéissent. Écoutez Bossuet:

« Je déclare, dit-il, que je suis et que j’ai toujours été du sentiment, premièrement que les princes peuvent contraindre par des lois pénales tous les hérétiques à se conformer à la profession et aux pratiques de l’Église catholique ; deuxièmement, que cette doctrine

doit passer pour constante dans l’Église, qui non-seulement a suivi, mais encore demandé de semblables ordonnances des princes. En établissant ces maximes comme constantes et incontestables parmi les catholiques, etc. * »

* Lettre du 12 nov. 1700 dans le débat avec Pévéque de Montauban pour savoir si on devait contraindre les protestants à aller à la messe. Bossuet pense que non, par respect pour la messe, non pour la liberté de conscience, qu’il n’admet en aucune façon. Il faut lire et méditer cette correspondance pour comprendre l’esprit du catholicisme.

L’évêque de Montauban, répondant à Bossuet, résume ainsi la doctrine catholique :

« C’est sur ces principes, établis par une tradition constante [de l’Eglise, que ^es empereurs chrétiens ont toujours donné des lois très sévères contre les hérétiques, pour les obliger à se réunir à l’Eglise catholique. On ne voit point que l’Eglise se soit jamais plainte de la sévérité de ces lois ; au contraire, nous avons prouvé qu’elles avaient été, pour la plupart, approuvées, demandées et sollicitées par les conciles, n

Voilà ce que dit un évêque, et il a raison. Le dogme de l’intolérance a été consacré par nombre de conciles, dont plusieurs œcuméni(iues.

Un grand nombre de conciles particuliers, notamment celui d’Aquilée en 381, celui de Milan sous saint Ambroise en 389, celui de Carthage en 400, celui de Milève en 518, implorèrent la puissance civile, pour en finir avec les hérétiques.

Le troisième concile d'Orléans (538), le sixième de Tolède (838), celui de Toulouse (1119), préludèrent à l’inquisition. — Le pape Innocent III, les conciles de Toulouse (1229), d’Arles (1234), de Narbonne (1245), de Béziers (1246), d’Albi (1254), achevèrent l’organisation de cette terrible institution qui devint le pouvoir exécutif de l’intolérance dogmatique. Deux conciles œcuméniques ont ordonné l’extermination des hérétiques en des paroles sanguinaires qui font frémir. Voyez le canon 3 du quatrième concile de Latran (1216), qui fut œcuménique, sous le pontificat d’innocent III ;

< § 3. — Si un seigneur temporel, requis et averti par l’Église, néglige de puiser son territoire de la peste hérétique, qu’il soit chargé des chaînes de l’excommucation par le métropohtain, et s’il néglige de donner satisfaction, qu’il en soit donné avis, pendant l’année, au Souverain-Pontife, afin que celui-ci proclame les vassaux désormais relevés de leur fidélité et livre son territoire à l’occupation des catholiques qui, après l’extirpation des hérétiques, le posséderont sans aucune contestation et le posséderont dans la pureté de la foi. »

Le grand philosophe catholique, dont le pape actuel, Léon XIII, veut faire le fondement de l’enseignement philosophique, saint Thomas, expose encore plus nettement que Bossuet la tradition romaine : a Si les héritiques ne corrompaient point les autres hommes, ils pourraient cependant être retranchés. Mais la justice séculière peut licitement les mettre à rnort(Judmo mculari possunt Haie occidt) et les dépouiller de leurs biens, même s’il ne corrompent pas les autres hommes, car ils sont blasphémateurs envers Dieu et iis observent une foi fausse, de sorte qu’ils méritent un châtiment plus grand que ceux qui sont coupables du crime de lèse-majesté ou qui battent de la fausse monnaie. {SententÙBy liv. IV., dist. 13, quest. II, art. 3).

Ainsi donc, à moins que l’Église catholique ne renie ses traditions et ses dogmes, elle ne se réconciliera pas avec l’esprit moderne. Pie IX a eu raison ; il a cru devoir faire entendre la vérité avec cette sereine et fière franchise qui appartient à une autorité infaillible. Veuillot a dit, à ce sujet, le mot juste : « Il ne peut y avoir de catholique libéral. Celui qui est catholique n’est pas libéral, et celui qui est libéral n’est pas catholique. »

Les libéraux, qui s’imaginent qu’ils peuvent ne point s’occuper de la question religieuse, se trompent encore plus gravement que les deux groupes précédents, parce qu’ils sont ou seront les victimes de leur erreur. Dès la Révolution française, ils ont cruque le catholicisme était mort, et depuis lors, ils l’ont répété souvent. Quel éclatant démenti leur donnent les faits ! Le catholicisme a bien plus de vie, d’activité et d’ardeur au prosélytisme qu’au xviii® siècle, où il languissait par l’effet de l’indifférence et des mauvaises mœurs du haut clergé. Considérez les faits récents : il a forcé le gouvernement anglais à lui accorder la plus grande partie de ses demandes en Irlande; en Allemagne, il a conduit le tout-puissant chancelier sur le chemin de Canossa; en Italie, il gagne rapidement du terrain; en Autriche, il est assez fort pour amener peu à peu le retrait des réformes libérales ; en Espagne, sa puissance, quoique violemment contestée, est encore telle qu’aucun gouvernement n’ose proclamer le libre exercice des cultes, cette première de toutes les libertés ; en Hollande, le nombre de ses députés aux Chambres augmente sans cesse; enfin, en Belgique, on a vu comment il a su prouver sa vitalité. Là même où il semble dompté, comme en France, son influence est encore si redoutée qu’on a dû renoncer à adopter cette réforme, qui était un des premiers articles du programme libéral, et qui était réclamée par des esprits aussi modérés que Laboulaye : la séparation de l’Église et de l’État. L’hostilité, les résistances de l’Église à l’établissement et à la marche régulière des libertés modernes suffisent pour faire douter parfois de leur avenir. C’est quand elle se transporte dans le domaine de l’enseignement que cette hostilité crée des difficultés presque insolubles. Ici la question religieuse s’impose au libéralisme malgré qu’il en ait. La lutte à qui aura l’école et, par conséquent, l’avenir, est le fond même du grand débat qui agite en ce moment la Belgique, mais qui se poursuit sourdement dans les autres pays catholiques.

Voici, en peu de mots, le problème. Le clergé catholique étant

hostile aux libertés modernes, les partis qui veulent sauver cellesci, croient devoir lui enlever toute influence sur l’éducation. De là, nécessité de faire l’école laïque. C’est ce qu’avait décrété la loi scolaire de 1879 en Belgique, à l’instar de ce qu’avait fait la Hollande d’abord, dès 1806, et récemment la France et l’Italie. Mais l’école laïque sera-t-elle acceptée par les parents? En Belgique, à l’instigation du clergé, la majorité de ceux-ci, dans les campagnes, n’en ont pas voulu et ont envoyé leurs enfants aux écoles catholiques. En France, l’Église n’a pu multiplier ses écoles comme chez nous; mais partout elle demeure hostile. Il en résulte une lutte ouverte ou sourde entre le gouvernement, qui soutient ses écoles et ses instituteurs, et le clergé. L’instituteur alors tend à devenir, comme on l’a dit, un anti-curé. Nécessairement, et malgré la modération des hommes, l’esprit de l’enseignement devient hostile au catholicisme. L’instruction religieuse est négligée, quand elle n’est pas combattue. De toutes façons, et en raison de la situation même, le sentiment religieux du peuple est profondément atteint. Si celle situation se prolonge, il sera plus ébranlé, plus déraciné qu’il ne l’a été par les violences de la Révolution française.

Ainsi, vous enlevez aux masses leur foi héréditaire et vous ne leur en donnez pas d’autre. Vous me répondrez peut-être avec Voltaire : « Je vous délivre d’une bête féroce et vous me demandez par quoi je la remplace! «Mais cette réponse suppose que, d’après vous, une nation peut vivre, prospérer, demeurer libre, sans conserver de religion.

C’est ici que le doute commence, même dans l’esprit de plus d’un libéral. Les plus intrépides, les plus extrêmes seuls acceptent cette conséquence. Les autres reculent, et cependant il n’y a point d’autre issue. Si vous faites l’instruction laïque et que le clergé l’accepte, comme dans les pays protestants, le sentiment religieux sera respecté, conservé, cultivé même, comme auparavant. Mais si le clergé condamne et combat l’école laïque, comme il le fait dans les pays catholiques, l’instruction deviendra anti-religieuse, et vous aboutirez à l’extrémité que j’indiquais plus haut : un peuple sans foi et bientôt sans culte.

Vous rencontrerez alors les avertissements des politiques les plus sagaces, qui vous diront, avec Tocqueville, qu’il faut « qu’un peuple croie ou qu’il serve », et aussi les enseignements de l’histoire, qui nous apprend que la ruine des anciennes croyances, non rempla-

cées par un culte plus épuré, précède ou produit la décadence des empires. On l’a vu lors de la chute de l’empire romain ; on le voit ( aujourd’hui dans l’écroulement de l’empire ottoman. Il n’est pas diffii cile d’en saisir la raison.

I La morale sans racines dans la croyance en Dieu et en l’immorta-

' lité de l’âme, le sentiment vague et flottant du bien et du mal, sans

; aucune pratique pour réveiller en nous la conscience de notre im-

I perfection et l’aspiration vers un idéal du Vrai et du Juste, en un

mot, ta nature humaine livrée, dans un irrémédiable isolement, à i ses instincts terrestres, peut-elle marcher droit et accomplir ses hautes destinées? Sans doute, les espèces animales, dirigées par l’instinct, subsistent et se perpétuent, en poursuivant la satisfaction de leurs appétits. Les sauvages vivent à peu près de la même façon, sans que les idées du devoir et d’une autre vie exercent grande I; influence sur leurs actions ; mais aussi leur existence est celle de la

j brute : sans cesse ils se disputent la proie, et le plus fort est le mieux

* pourvu. Que deviendraient nos sociétés, qui reposent sur le respect

du droit, si le sentiment du devoir et l’idée de la justice devaient disparaître? L’athéisme, devenu universel, conscient, publiquement I avoué et partout enseigné, ne nous ramènerait-il pas inévitablement à la barbarie des temps préhistoriques?

Quoi qu’on en ait dit, sans la religion, la morale n’a plus de fondement, et, en tout cas, plus de prise sur les âmes pour s’en faire obéir. La science positive, réduite à l’observation matérielle, ne peut connaître que ce qui est, non ce qui doit être, dans le sens d’un idéal du bien obligatoirement poursuivi. C’est là une vérité que M. Espinas a reconnue et très clairement exprimée dans un article de la Revue philosophique (ocl. 1882) sur les Études sociologiques : « Quand la science est arrivée sur un point à un état de perfection relative, elle a pour objet non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à chercher la formule du fait ou la loi. Elle s’étend à I l’avenir et elle peut dire ce qui sera ou ce qui doit être dans le sens

' de pure fuluration; mais elle est étrangère en elle-même à toute

idée d’obligation ou de prescription impérative. »

I S’il n’existe pas, en dehors de la réalité tangible, un idéal de

justice et de bien, comment puis-je être tenu de m’y conformer et même de m’y sacrifier? L’homme n’est-il qu’un assemblage de molécules d’oxygène, de carbone et d’azote, comment ces molécules peuvent-elles avoir des obligations morales? Quel est le devoir de

l’algue qui flotte, de la pierre qui tombe, du vent qui souffle, du lion qui dévore la gazelle? Je comprends la morale indépendante de tel ou tel culte, mais non de l’idée de Dieu et de l’immortalité de l’âme. Sans ces deux notions, il n’y a aucun motif raisonnable de ne pas poursuivre mon plaisir, même aux dépens d’autrui. Sans hésiter, je sacrifierai les autres, si j’y trouve mon profit; mais me sacrifier pour eux ou pour une chimère, pour un mot, pourquoi ? dans quel but ? Si tout finit avec l’existence terrestre, quelle bonne raison me donnerez-vous pour que j’expose ma vie au service de la patrie ou de l’humanité? fin la perdant, je perds tout; que m’offrirez-vous en échange : l’estime, la gloire, la reconnaissance delà postérité? Mais que m’importe tout cela après ma mort, puisque je ne pourrai plus en jouir! Ces idées peuvent entraîner un athée enthousiaste et naïf, formé par des religions ou des philosophies spiritualistes; mais parlez-en à un matérialiste logique et pratique, il haussera les épaules, et il aura raisonné juste. Dans l’Ecclésiaste, celui qui ne croit pas en la vie à venir, dit: « Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. Certainement les vivants savent qu’ils mourront ; mais les morts ne savent rien et ne gagnent plus rien ; leur mémoire est mise en oubli. C’est pourquoi j’ai prisé la joie, parce qu’il n’y a rien sous le soleil de meilleur à l’homme que de manger, de boire et de se réjouir. » Dans Horace, le disciple d’Épicure parle le même langage : a Jouissons, goûtons le plaisir, avant que viennent la vieillesse et la mort. »

Il est facile de voir comment l’affaiblissement du sentiment religieux, et, par suite, du sentiment moral, prépare la décadence. Si je puis m’enrichir en échappant à la loi pénale, pourquoi ne le feraije pas? L’éclat des millions ne fait-il pas tout pardonner? Je ne vois aucune bonne raison de m’abstenir d’un abus de confiance, d’un vol, s’il peut être à la fois impuni et profitable. — Mais l’honneur et la conscience, les comptez- vous pour rien? — L’honneur est un sentiment qui a pris naissance dans les sociétés chrétiennes. En Chine, il n’existe pas. Faute de base solide, il doit disparaître partout dans les sociétés matérialistes. Mettez d’un côté toutes les jouissances de la vie et de l’autre l’honneur, c’est-à-dire le désir d’être considéré, honoré, l’homme charnel n’hésitera pas : il choisira le premier lot. Si j’agis mal, dites-vous, une vie déshonorée me sera à charge. Tout d’abord, à mesure que la morale se relâche, la considération s’attache moins à la vertu — mot passé de mode, comme le disait

récemment M. Pailleron avec une si poignante ironie; c’est l’argent qui devient le dieu et le grand pouvoir. En changeant de pays, je secoue le déshonneur avec la poussière de mes souliers, et je trouverai ailleurs toutes les jouissances, même celle de la considération, si je suis assez riche pour l’acheter. Le sensualiste, qui ne sera plus dupe des mots, se passera très bien de l’estime, pourvu qu’il ait le reste.

Quant à la conscience, c’est une force; mais, détachée de l’idée de Dieu, c’est-à-dire d’un type absolu du Bien, comme elle est vacillante et faible! D’ailleurs, la conscience n’est que la voix de la morale en moi. Si la morale me dit que je n’ai qu’à poursuivre le plaisir et à l’emporter dans « la lutte pour l’existence », ma conscience ne me blâmera que si je néglige les occasions de le faire. Le bien et le mal, tout est relatif, si la matière seule existe: je deviens centre et but; j’y sacrifie le reste. Ces mots même n’ont pas plus de sens pour moi que pour l’animal ; il ne reste que la poursuite de la jouissance et du bien-être. Voyez comme la conscience se fausse et s’endort, quand a disparu le sentiment religieux. Croyez -vous que le fripon, enrichi des dépouilles de ses victimes au moyen desquelles, dans nos grandes capitales, il se procure tous les plaisirs, soit souvent troublé par les reproches de sa conscience? Le matin les affaires, l’après-midi la promenade au bois, puis un joyeux dîner, l’opéra, un souper galant : ses heures sont si occupées qu’il n’a pas le loisir d’avoir des remords. Si vous lui en parliez, il répondrait par un sourire qui voudrait dire: phrase creuse, lieux communs de rhétorique, qui n’ont plus de sens aujourd’hui. La conscience n’a que faire chez lui : il n’a pas le temps de lui donner audience.

Admettons que la morale puisse se soutenir sans fondement religieux; en fait, aujourd’hui, pour la grande masse des hommes, c’est par l’enseignement de la religion que se donne celui de la morale. Les ministres des cultes sont les seuls qui parlent au peuple de devoir et de moralité. Bannissez-les de l’école, comme vous devez le faire pour défendre les libertés nécessaires, l’enseignement moral est banni du même coup. Visitez les établissements d’instruction moyenne, cherchez la place qu’y occupe la morale, et comparez, sous ce rapport, l’éducation de notre époque avec celle qui se donnait, par le stoïcisme, au temps de Perse et de Marc-Aurèle : quelle infériorité chez nous, quelle inquiétante lacune!

Ce que j’ai voulu démontrer se résume en ceci : En réalité, aussi longtemps que le positivisme ou le matérialisme n’auront pas changé les conditions actuelles, la religion est la base de la morale. Les mœurs sont le fondement nécessaire de la liberté et de la démocratie. Donc, les peuples qui, pour fonder la liberté et la démocratie, doivent lutter contre leur propre culte et contre le clergé qui le représente, rencontrent des difficultés auxquelles échappent les nations qui ont, dans leur religion, un auxiliaire pour l’affermissement et le progrès des institutions libres. La révolution française a rencontré et rencontre encore aujourd’hui, dans le clergé catholique, ses plus implacables ennemis. La révolution des Pays-Bas, celle d’Angleterre, celle des États-Unis, l’avancement actuel et si rapide delà démocratie au sein de toutes les populations anglo-saxonnes, ont trouvé, parmi les ministres des cultes dissidents et évangéliques, leurs plus ardents et leurs plus infatigables promoteurs. Cette difficulté, qui jette les peuples catholiques en de si redoutables crises, n’apparaît nulle part plus visible et en même temps plus insoluble qu’en Belgique.

Ce qui pousse les libéraux belges, même les plus modérés, à lutter contre la domination du clergé, avec une énergie indomptable, au risque de soulever les passions de la rue, c’est qu’ils sont convaincus, comme le disait dernièrement le chef du parti libéral conservateur, M. Frère-Orban, dans un discours éloquent prononcé à la Chambre des représentants, que leurs adversaires veulent a faire de la Belgique une théocratie gouvernée par les évêques. » Les chefs du parti catholique, MM. Malou, Thonissen et Beernaert, répondent qu’ils ne sont pas et qu’ils ne seront jamais les serviteurs des évêques. D’autres pourraient répliquer à M. Frère-Orban que le pays ne se trouverait pas si mal d’être gouverné par les évêques, puisque ceux-ci sont des gens de bien, des hommes éclairés et les représentants d’un culte que les libéraux trouvent excellent, puisqu’ils le conservent.

Mais voici ce qu’il faudrait dire nettement aux catholiques du Parlement, qui se déclarent, en toute occasion, les amis de notre Constitution et des libertés qu’elle consacre : Nous vous croyons ; toutefois, vous ne pouvez nier qu’en diminuant le nombre des écoles publiques pour augmenter celui des écoles catholiques, déjà si nombreuses et si fréquentées à tous les degrés, vous ne livriez presque complètement l’enseignement, et, par conséquent, les générations

futures, à l’influence de l’Église. Or, quand cette Église aura acquis dans le Parlement une suprématie incontestée, elle y fera voter une législation entièrement conforme à ses principes et à ce qu’elle appelle « le droit chrétien ». Ceci est certain, puisque partout où elle a eu le pouvoir, soit par ses partisans dans les chambres, soit par des concordats, elle l’a fait. Or, quel est ce droit chrétien qu’elle imposera à la Belgique le jour où elle y dominera sans conteste? Nous l’avons vu appliquer à Rome tant que le pape y a régné. Récemment encore il était enseigné à l’université catholique de Louvain par l’un des plus éminents de ses professeurs Il a été proclamé dans les concordats dictés par Pie IX. Ainsi, dans celui conclu avec l’Espagne en 1851, nous trouvons ce qui suit : « La religion catholique sera conservée comme la religion exclusive du royaume, * de telle façon que tout autre culte sera interdit et empêché. » Dans le concordat de 1862 avec la république de l’Équateur, on lit : « La religion catholique, apostolique et romaine continuera d’être la religion de la république de l’Équateur. En conséquence, la pratique d’aucun culte et aucune société condamnés par l’Église ne seront tolérés dans la république. » Quand la liberté des cultes fut proclamée au Mexique, l’Encyclique du 15 décembre 1856 vint dénoncer

< M. Périn, auteur d’un livre remarquable : Les Richesses chez les Nations chrétiennes^ enseignait, avec la pleine et ouverte approbation de Pie IX, la pure doctrine catholique en fait de droit public : « En principe absolu, disait-il, le pouvoir civil a le droit et le devoir de réprimer, non seulement le mal, mais aussi la diffusion de l’erreur ; car l’erreur, qui est la négation de ce qui est, n’a aucun droit pour elle et fait le malheur des sociétés. On nous objectera que nous voulons donc imposer au pouvoir civil le devoir de réprimer l’erreur, que nous sommesdonc ennemi des libertés que consacre notre Constitution. A cela, nous répondons que les sociétés font leur législation en rapport avec leurs besoins, et qu’en conséquence, nous ne pouvons vouloir qu’on nous applique, dès aujourd’hui, une législation parfaite. Ce à quoi nous travaillons, c’est à rendre la société de moins en moins incapable de cette législation. » Le plan est clair : s’emparer de la nation par l’enseignement afin de la préparer à supporter la suppression des libertés que condamne le « droit chrétien » , Un jésuite belge, de grande érudition, le père Onclair, a exposé les mêmes idées dans un livre intitulé : De la Révolution et de la restauration des vrais principes sociaux. Il faut le lire, si l’on veut savoir le sort qui sera réservé aux libéraux et aux dissidents le jour où l’Eglise aura été restituée dans ses « droits. » Avec Léon XIII, Rome a changé de tactique. On y croit qu’il vaut mieux dissimuler. Aussi M. Périn, qui enseignait la vraie doctrine avec talent, courage et loyauté, a été sacrifié. Il a dû quitter sa chaire.

au monde « cet attentat abominable destiné à corrompre les peuples et à déraciner la sainte religion, ad populorum mores animosque corrumpendos ac detestabilem, teterrimamque indifferentismi pestem propagandam. »

Mais nous n’avons pas besoin de consulter des documents étrangers. Il suffit de rappeler les origines de la Constitution belge. Quand, après la chute de l’Empire français, le roi Guillaume voulut proclamer en Belgique les libertés modernes dont jouissait depuis longtemps la Hollande, le clergé commença contre cette constitution « hérétique, impie, » une agitation si formidable et si bien conduite qu’il parvint à la faire rejeter par l’assemblée des Notables. Au nom des doctrines de l’Église, il anathématisa dans un acte solennel signé par tous les évêques belges, les libertés que 1a constitution proclamait. On nous permettra de donner quelques extraits de ce Jugement doctrinal. Ce document est de la plus grande importance. Non seulement il explique la violence que met le parti libéral belge à combattre l’influence du clergé, mais, les principes de l’Église étant partout les mêmes, il nous fait voir aussi d’où vient cette lutte étrange, et presque contre nature, des peuples contre leur propre culte, qui se constate en France, en Italie, en Espagne, dans presque tous les pays catholiques. Je crois donc très utile de donner d’assez longs extraits de ce Jugement doctrinal. Tont ministre, tout député, tout sénateur devrait l’avoir sur son pupitre. Voici comment parlait l’épiscopat belge, ex cathedra, et avec l’approbation du Saint-Siège :

« C’est donc pour remplir un des devoirs les plus essentiels de l’épiscopat, pour nous acquitter envers les peuples, sur lesquels le Saint-Esprit nous a établis évêques pour gouverner l'Église de Dieu (Âct. 20 V. 28), de l’obligation qui nous a été strictement imposée par l’Église, que nous avons jugé nécessaire de déclarer qu’aucun de nos diocésains respectifs ne peut, sans trahir les plus chers intérêts de sa religion, sans se rendre coupable d’un grand crime, prêter les differents serments prescrits par la Constitution, par lesquels on s’engage à maintenir la nouvelle loi fondamentale, ou à concourir au maintien et à l’observation de ladite loi.

»En effet, on s’oblige, par lesdits serments, à observer et à maintenir tous les articles de la nouvelle Constitution et, par conséquent, ceux qui sont opposés à l’esprit et aux maximes de la religion catholique, ou qui tendent évidemment à opprimer et à asservir l’Église de J.-C.

» Or, tels sont les articles suivants :

» Art. 190. La liberté des opinions religieuses est garantie à tous.

» Art. 191. Protection égale est accordée à toutes les communions religieuses qui existent dans le royaume.

» Art. 192. Tous les sujets du roi, sans distinction de croyance religieuse, jouissent des mêmes droits civils et politiques, et sont habiles à toutes dignités et emplois quelconques.

» Art. 193. L’exercice public d’aucun culte ne peut être empêché, si ce n’est dans le cas où il pourrait troubler l’ordre et la tranquillité publics.

» Art. 196. Le roi veille... à ce que tous les cultes se contiennent dans l’obéissance qu’ils doivent aux lois de l’État.

» Art. 226. L’instruction publique est un objet constant des soins du gouvernement. Le roi fait rendre compte tous les ans aux États généraux de l’état des écoles supérieures, moyennes et inférieures.

» Art. 14o. Les États provinciaux sont chargés de l’exécution des lois relatives à la protection des différents cultes et à leur exercice extérieur, à l’instruction publique, etc.

» Art. 2. Additionnel.... Toutes les lois demeurent obligatoires jusqu’à ce qu’il y soit autrement pourvu. »

» Nous nous bornerons à faire sur chacun de ces articles quelques courtes observations.

» Art. 190 et 191. 1° Jurer de maintenir la liberté des opinions religieuses et la protection égale accordée à tous les cultes, qu’est- ce autre chose que de jurer de maintenir, de protéger l’erreur comme la vérité ; de favoriser le progrès des doctrines anti-catholiques ; de semer, autant qu’il est en son pouvoir, dans le champ du père de famille, l’ivraie et le poison qui doivent infecter la génération présente et les générations futures; de contribuer ainsi, on ne peut plus efficacement, à éteindre peu à peu dans ces belles contrées le flambeau de la vraie foi? L’Église catholique, qui a toujours repoussé de son sein l’erreur et l’hérésie, ne pourrait regarder comme ses vrais enfants ceux qui oseraient jurer de maintenir ce qu’elle n’a jamais cessé de condamner. Il est notoire que cette dangereuse nouveauté n’a été introduite, pour la première fois, dans un pays catholique, que par les révolutionnaires de France, il y a environ vingt-cinq ans, et qu’à cette époque le chef de l’Église la condamna hautement.

« La religion, dit-il, a déjà été fortement attaquée par les décrets » qui sont émanés de celte Assemblée nationale... Des maux que nous

» déplorons ont été occasionnés par les fausses doctrines qu’on a » répandues depuis longtemps dans une multitude d’écrits empoison- » nés qui se trouvent dans les mains de tout le monde; et c'est afin » que cette funeste contagion se propageât avec plus de hardiesse et » de rapidité par le moyen de la presse, qu'une des premières opé- » rations de l'Assemblée nationale a été de décréter la liberté de » penser ce qu'on voudrait en matière de religion, d'exprimer librej) ment et impunément ses opinions à cet égard, de ne suivre, en un » mot, d’autres règles et d'autres lois en cette matière que celles » qu’on voudrait se prescrire... Informé de ces événements, pouvons- » nous garder le silence sur tant de maux, et ne pas élever notre voix » apostolique contre ces funestes décrets qui ont pour objet d’ané- » antir la religion? » (Allocution du 29 mars 1790).

» Art. 192. 2® Jurer de maintenir l’observation d’une loi qui rend tous les sujets du roi, de quelque croyance religieuse qu’ils soient, habiles à posséder toutes les dignités et emplois quelconques, ce serait justifier d’avance et sanctionner les mesures qui pourront être prises pour confier les intérêts de notre sainte religion dans les provinces si éminemment catholiques, à des fonctionnaires protestants

» Art. 196. 4° Jurer d’observer et de maintenir une loi, qui suppose que l’Église catholique est soumise aux lois de l’État et qui donne au souverain le droit d’obliger le clergé et les fidèles à obéir à toutes les lois de l’État, de quelque nature qu’elles soient, c’est s’exposer manifestement à coopérer à l’asservissement de l’Église catholique. Cest, au fond*soumetlre, suivant l’expression de notre Saint-Père le Pape, la puissance spirituelle aux caprices de la puissance séculière (Bulle du 28 juins 1809).

» Art. 226. 5° Jurer d’observer et de maintenir une loi qui attribue au souverain, et à un souverain qui ne professe pas notre sainte religion, le droit de régler l’instruction publique, les écoles supérieures, moyennes et inférieures, c’est lui livrer à discrétion l’enseignement public dans toutes ses branches, c’est trahir honteusement les plus chers intérêts de l’Église catholique... Le pouvoir qu’ont les évêques de surveiller l’enseignement de la foi et de la morale chrétienne dans toute l’étendue de leurs diocèces, comme celui de remplir toutes les autres fonctions de leur ministère, émane de la volonté et de l’autorité de J. -G. lui même. On ne peut le leur ôter ni le diminuer, sans soumettre la doctrine de la foi et toute la discipline ecclésiastique à la puissance séculière, sans renverser, par conséquent, tout l’édifice de la religion catholique.

» Art. 14S. 6® Jurer d’observer et de maintenir une loi qui autorise les États provinciaux à exécuter les lois relatives à la protection des différents cultes, à leur exercice extérieur, à l'instruction publique, n’esl-ce pas confier les plus grands intérêts de la religion à des laïcs qui n’ont et ne peuvent avoir, aux yeux de l’Église catholique, aucune qualité, soit pour reconnaître la justice ou l’injustice des lois de ce genre qui leur seront envoyées, soit pour en diriger l’application, soit pour en ordonner l’exécution dans les diocèses respectifs?

» Art. 2 addit. 7° Jurer de regarder comme obligatoires, jusqu’à ce qu’il y soit autrement pourvu, et de maintenir toutes les lois qui sont maintenant en vigueur, ce serait coopérer évidemment à l’exécution éventuelle de plusieurs lois anti-catholiques et manifestement injustes, que renferment les Codes civil et pénal de l’ancien gouvernement français, et, notamment, de celles qui permettent le divorce, qui autorisent légalement des unions incestueuses condamnées par l’Église, qui décernent contre les ministres de l’Évangile, fidèles à leurs devoirs, les peines les plus sévères, etc... Toutes lois qu’un vrai catholique doit avoir en horreur.

» Il est encore d’autres articles qu’un véritable enfant de l’Eglise ne peut s’engager par serment à observer et à maintenir, et dont l’urgence des circonstances ne nous permet pas de nous occuper en ce moment ; tel est, en particulier, le 227® qui autorise la liberté de la presse, et ouvre la porte à une infinité de désordres, à un déluge d’écrits anti-chrétiens et anti-catholiques. Il nous suffit d’avoir prouvé que la nouvelle loi fondamentale contient plusieurs articles opposés à l’esprit et aux maximes de notre sainte religion, et qui tendent évidemment à opprimer et à asservir l’Église de J.-C. ; que, par conséquent, il ne peut être permis aux fidèles catholiques de s’engager par serment à les observer et à les maintenir. »

{Suivent les signatures).

Les vicaires généraux de Gand avaient adressé au Congrès de Vienne un mémoire où ils réclamaient l’interdiction complète de tout culte dissident. Le roi Guillaume pouvait exercer le culte du Taciturne « dans 1 enceinte de son palais »; mais il devait lui être interdit d ériger un temple ailleurs. Après la promulgation de la Constitution, l’évêque de Gand, le prince Maurice de Broglie, publia

une instruction pastorale, dans laquelle il défendait aux fidèles de prêter serment à la Constitution, parce qu’elle consacrait la liberté de conscience : a L’accepter, disait-il, serait approuver le principe de la liberté religieuse que le pape Pie VII a condamné à diverses reprises, et notamment en 1808. « On entend, dit le Pape, que » tous les cultes soient libres et publiquement exercés. Cela est 5) contraire aux Canons et aux Conciles, contraire à la religion 1) catholique et au bonheur de l’État par les funestes conséquences » qui en résultent. »

L’évêque de Gand avait raison. En effet, quand la tolérance religieuse fut proclamée, pour la première fois en France, sous le cardinal de Loménie, Pie VI, dans l’allocution du 26 septembre 1791, la condamna hautement dans les termes suivants : « A peine ce personnage (Loménie) eut-il été appelé par le roi à remplir la charge de premier ministre, quoiqu’il eût été averti par nous de se mettre en garde contre les entreprises des hétérodoxes, qu’il lui est arrivé, peu de temps après, de rétablir l’Édit de Nantes sur la tolérance des hérétiques. Édit ruineux et funeste, qui a été la source principale des maux qui déchirent aujourd’hui et bouleversent le royaume et la religion. Édit, qui, dès son origine, a été, pour ce motif, réprouvé par le Siège apostolique et que Loménie lui-même, de son propre aveu, et tout le clergé de

France, avaient trouvé détestable. »

Comment les libéraux belges pourront-ils croire, malgré les affirmations éloquentes et répétées de leurs adversaires, que l’Église et les vrais catholiques accepteront définitivement et sincèrement les libertés modernes, tant qu’on n’aura pas effacé des murs de la Sala reale, au Vatican, les tableaux que Grégoire XIII y fit peindre par Vasari, en l’honneur de la Saint-Barthélemy, et tant qu’on pourra répéter ce mot sanglant de Stendahl à ce sujet : « Le palais des Papes est le seul lieu du monde où l’assassinat est publiquement

honoré. »

De ce qui précède résulte que la lutte politique en Belgique est, au fond, une lutte religieuse; situation tragique et grave, qu’on retrouve, en certaine mesure, dans tous les pays catholiques où le clergé ne domine pas complètement. Dans ses programmes officiels, le libéralisme, il est vrai, repousse énergiquement l’accusation de combattre le dogme. Le principe qu’il défend est « l’indépendance du pouvoir civil ». Il respecte tous les cultes; il ne veut en molester

OU favoriser aucun. Et, néanmoins, lisez les journaux libéraux, et notamment celui qui représente le plus fidèlement les idées du libéralisme, La Flandre libérale. Le clergé, ses mœurs, sa foi, sont attaqués, chaque jour, avec une énergie sans égale et avec toutes les armes que fournit l’érudition, la jurisprudence et l’analyse des faits quotidiens. Comment en serait-il autrement? Le libéral dit : Je ne m’occupe point de dogmes; mais je veux, à tout prix, défendre nos libertés. Or, le dogme condamne ces libertés, et, pour arriver à les supprimer, quand il aura définitivement triomphé, le dogme se fait une arme des sacrements. Comment le libéral ne serait-il pas amené, malgré lui, à s’en prendre et au dogme et aux sacrements?

Pour mieux faire saisir cette contradiction, qui est au fond de notre situation, et même de la vôtre, je citerai quelques paroles de l’un de nos orateurs les plus clairvoyants et les plus écoutés, M. Bara, qui a été, à différentes reprises, ministre de la justice. Dans son rapport à la Fédération des Associations libérales, M. Bara disait : « Sur quel dogme les catholiques et les libéraux sont-ils en désaccord? Quel intérêt ceux-ci peuvent-ils avoir à combattre la religion? Ils ne peuvent, en vertu même de leur programme, devenir sectaires, favoriser ou condamner une religion, plutôt qu’une autre. » Peu de jours après, M. Bara s écriait, dans un mouvement d’entraînante éloquence t «Quel est le code du clergé? Ce sont les Encycliques et le Syllabus. Il n’a reçu que cet enseignement anti-constitutionnel dans les grands et dans les petits séminaires. Qu’on ne dise pas que ce code n’est qu’une règle religieuse; il contient la doctrine orthodoxe sur toutes les libertés, sur les droits et particulièrement sur les devoirs du pouvoir civil à 1 égard de la religion et de ses ministres, sur tout ce qui touche au gouvernement temporel des hommes. Loin d’être national, ce code est l’antithèse de notre Constitution, dont il condamne tous les principes les uns après les autres : liberté des cultes, liberté de la presse, liberté de l’enseignement, liberté d’association, magistrature civile pour tous, gouvernement représentatif, souveraineté populaire, indépendance du pouvoir civil. » M. Bara attaque le code des Encycliques et du Syllabus. Or, que sont ces documents, sinon le résumé ou l’application de dogmes proclamés par les papes et les conciles et que les catholiques sont tenus d’accepter comme règle de foi? Comment donc M. Bara peut-il dire : « Sur quels dogmes les libéraux et les catholiques sont-ils en désaccord?» Évidemment, ils le sont, et absolument.

sur les dogmes essenliels qui déterminent la constitution même de l’État et les bases de la société civile.

La contradiction palpable, qui éclate ainsi entre le programme du libéralisme belge et ses actes, s’est montrée non moins visible dans la Révolution française, d ’oü notre libéralisme est issu. Ni l’Assemblée constituante, ni la Convention, ni les plus ardents parmi les révolutionnaires n’ont voulu attaquer le catholicisme : ils voyaient clairement le péril de la lutte. Ils ne poursuivaient que des réformes politiques et civiles : l’indépendance du pouvoir laïque, l’égalité devant la loi, toutes les libertés, c’est-à-dire les principes consacrés par la Constitution belge. Comme M. Bara, ils se défendaient énergiquement et de très bonne foi de combattre les dogmes.

Au sein de la Constituante, lorsque dom Gerle propose de déclarer le catholicisme la religion de l’État, Mirabeau s y refuse, non parce qu’il condamne le principe, mais parce qu’il est inutile de

proclamer l’évidence.

Robespierre repousse avec la plus grande énergie la séparation de l’Église et de l’État et même la suppression du salaire des prêtres. « Je m’attache à prouver, dit-il, que cette opération est mauvaise en révolution, dangereuse en politique, et quelle nest pas même bonne en finance. Le catholicisme ne peut être un danger, car il ne reste plus guère dans les esprits que ces dogmes imposants qui prêtent un appui aux idées morales et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de l’égalité que le fils de Marie enseigna jadis à ses concitoyens. Attaquer directement ce culte, c’est aUenter à la moralité du peuple. » Quand Robespierre dit que la religion est le fondement nécessaire de la moralité et que l’Évangile ne peut que favoriser l’établissement de la démocratie, il a raison ; mais quand il confond la doctrine de Jésus avec celle de l’Église de Rome, il assimile deux choses, non seulement dissemblables, mais opposées.

Le disciple de Voltaire, Camille Desmoulins, se défend avec sa véhémence habituelle du reproche qu’on fait à la Révolution d’attaquer le catholicisme. « Je vous l’ai déjà dit, mes très chers frères, ne dirait-on pas qu’on supprime quelques sacrements, comme ont fait Luther et Calvin. Rien de tout cela; pas une procession, pas un pain bénit de supprimé. L’Assemblée nationale n a pas seulement

retranché un Alléluia. »

Même le droit des citoyens de ne pas concourir à prendre part aux cérémonies d’un culte ou à lui donner des témoignages exté-

rieurs de respect, ce droit inscrit dans toutes les constitutions modernes, est contesté par Camille Desmoulins : « Je crains, dit-il, que Manuel n’ait fait une grande faute en provoquant l’arrêté contre la procession de la Fête-Dieu. — Mon cher Manuel, les rois sont mûrs, mais le bon Dieu ne l’est pas encore. » Et il ajoutait : « Si j’avais été membre du conseil municipal, j’aurais combattu cette mesure avec autant de chaleur qu’eût pu faire un marguillier.» Celte mesure portait-elle atteinte au catholicisme? Nullement, elle permettait seulement aux citoyens de ne pas décorer leurs maisons sur le passage de la procession.

Les hommes de la révolution pensaient, avec Voltaire, que, pour les gens éclairés, la philosophie remplacerait la religion et que, pour le peuple, il fallait lui laisser ses superstitions. En tout cas, ils ont tout fait pour éviter avec l’ancien culte une lutte dont ils apercevaient les dangers sans en voir l’avantage. Néanmoins, cette lutte s’est déclarée terrible et mortelle. Dès 1791, le Pape ne disait-il pas que la proclamation de la tolérance devait amener le déchirement du royaume? Pie VI voyait plus clair que Robespierre. Entre le principe de la Révolution et celui du catholicisme, le combat était inévitable, et il n’a pas cessé depuis. La Révolution y a été vaincue : l’Empire et la Restauration l’ont domptée et ils ont rétabli l’Église.

Quinet, qui a bien exposé ce côté du grand drame moderne, reproche aux révolutionnaires de n’avoir pas, comme Luther et Calvin, employé la force de l’État pour accomplir une réforme religieuse, indispensable au succès des réformes politiques et civiles. Mais ils ne pouvaient vouloir rien de semblable. Toute foi positive leur manquait. Quel culte nouveau auraient-ils imposé? Ou bien auraient-ils dû les proscrire tous? La France avait failli au protestantisme. lors de la lâche abjuration de Henri IV. Elle 1 avait laissé étouffer par Louis XIV, ses dragons et ses évêques. Elle avait donc manqué d’accomplir sa réforme religieuse à l’époque où celle-ci eût été possible. Celte réforme ne l’était pas à la fin du xviii® siècle, après cinquante ans de relâchement et d’incrédulité.

Tocqueville, en ce point, a vu juste d’un côté, faux de l’autre. Il constate d’abord, en termes admirables, l’hostilité violente et persistante dont le catholicisme est l’objet. « Parmi les passions qui sont nées de la Révolution, dit-il, la première allumée et la dernière éteinte a été la passion irréligieuse. Alors même que l’enthousiasme de la liberté s’était évanoui, après qu’on s’était réduit à acheter la

lOU CRISE POLITIQUE EN BELGIQUE ET QUESTION RELIGIEUSE.

tranquillité au prix de la servitude, on restait révolté contre l’autorité religieuse. Napoléon, qui avait pu vaincre le génie libéral de la Révolution française, fit d’inutiles efforts pour dompter son génie anti-chrétien, et, de notre temps même, nous avons vu des hommes qui croyaient racheter leur servilité envers les moindres agents du pouvoir politique par leur insolence envers I)ieu, et qui, tandis qu’ils abandonnaient tout ce qu’il y avait de plus libre, de plus noble et de plus fier dans les doctrines de la Révolution, se flattaient encore de rester fidèles à son esprit en restant indévots. » (Lo Révol. 4, 2). Pourtant, dit Tocqueville, et en ceci il a entièrement raison, « la Révolution n’a point été faite pour détruire l’empire des croyances religieuses. » (La Révol. 1, S). D'où vient donc alors cette hostilité ardente contre le clergé? En voici, d’après lui, la raison : « C’était bien moins comme doctrine religieuse que comme institution politique que le christianisme avait allumé ces furieuses haines ; non parce que les prêtres prétendaient régler les choses de l’autre monde, mais parce qu’ils étaient propriétaires, seigneurs, décimateurs, administrateurs dans celui-ci; non parce que l’Église ne pouvait prendre place dans la société nouvelle qu’on allait fondér, mais parce qu’elle occupait alors la place la plus privilégiée et la plus forte dans cette vieille société qu’il s’agissait de réduire en poudre. » (La Révol. 1, 2).

C’est en ceci que Tocqueville se trompe complètement. Son explication est démentie par ce qui se passe sous nos yeux, en Belgique, en France et ailleurs. Le clergé a perdu sa place privilégiée; les prêtres ne sont plus ni décimateurs ni propriétaires; les curés de campagne touchent un modeste salaire; beaucoup d’entre eux sont bons pour les pauvres et les malades; de toute cette splendeur et de tout ce pouvoir, qui, d’après Tocqueville, auraient provoqué les haines anti-religieuses, il ne reste rien ; et cependant voyez : ces haines sont plus furieuses que jamais. D’où cela vient-il ? Manifestement, et on peut le voir en Belgique mieux que partout ailleurs, de ce que ce clergé dépossédé, sans biens, sans privilèges, représente l’esprit de domination et d’intolérance du catholicisme papal. Comment les amis de ces libertés, léguées par la Révolution et si chèrement payées, ne combattraient-ils pas avec fureur cette Église qui veut les leur ravir? L’erreur de Tocqueville s’explique ; il n’a pas vu ou n’a pas désiré voir ce qu’est le catholicisme orthodoxe. Presque jamais il ne lui donne son vrai nom; il l’appelle a la

religion » ou le « christianisme » *. Pourtant, quelle différence entre la situation créée par le catholicisme et par le christianisme évangélique. C’est dans les pays catholiques seulement qu’on voit ce lamentable spectacle d’un peuple acharné contre la religion qu’il s’obstine à garder, et attaquant, raillant, insultant chaque jour des prêtres dont il continue ù recevoir les sacrements. Dans les pays protestants, le culte établi trouve des indifférents, des incrédules, des athées, mais point d’ennemis qui poussent la haine jusqu’à la rage et au massacre. On y délaissera peut-être les pasteurs, on leur enlèvera même leurs biens ou leur traitement; on ne les fusillera pas.

C’est de cette lutte inévitable contre le catholicisme que viennent en Belgique, plus encore que chez vous et en Italie, les difficultés inextricables que rencontrent le libéralisme comme parti politique et chaque libéral dans sa vie privée. Ainsi, une extension du suffrage est réclamée avec insistance par la grande Association libérale de Bruxelles, qui en fait un des articles de son programme. En effet, en aucun pays constitutionnel, le nombre des électeurs n’est aussi restreint que chez nous. Et cependant, comment ne pas hésiter, quand on sait que les votes que l’on accorderait aux campagnards, seront, en réalité, donnés au confessionnal? Dans la crise récente, si le roi, en bon catholique, avait obéi à son directeur de conscience, il aurait bravé l’opinion soulevée, et le confesseur eût conduit la royauté aux abîmes. On s’est étonné, à l’étranger, de l’émotion révolutionnaire produite par l’arrivée au pouvoir d’un cabinet catholique. Pourtant, quoi de plus naturel! Nos ministres actuels sont des hommes éclairés, de bons patriotes, que tout le monde estime; mais leur majorité est nommée par l’influence du clergé, nul ne le conteste ; or le clergé obéit aux évêques, et les évêques au Pape. Donc, en tout pays constitutionnel, quand le parti catholique arrive aux affaires, le pouvoir n’appartient plus au Parlement et au Roi, mais

1 Ainsi, dans ce passage où il croit que le christianisme et le catholicisme sont de même nature : « Rien dans le christianisme ni même dans le catholicisme n’est absolument contraire à l’esprit des sociétés démocratiques et plusieurs choses y sont très favorables. » Le christianisme, religion démocratique, est certainement favorable à la démocratie. On l’a vu fonder et soutenir, en Hollande et aux États-Unis, la République et la liberté. Le catholicisme, modèle achevé d’autocratie théocratique, a inspiré le despotisme de Louis XI\ , combattu la Révolution et aujourd’hui il n’aspire qu’à la restauration de l’ancien régime et au renversement de la Républifiue.

au Vatican. C’est le Pape qui gouverne par personnes interposées. Faut-il s’étonner qu’un pays libre se soulève contre une semblable situation? Croit-on que la France, par exemple, à moins d’avoir été saignée à blanc, l’accepte jamais ?

On saisit ici ce qui rend si difficile, dans les pays catholiques, l’établissement définitif et le fonctionnement régulier des libertés modernes. Le libéralisme, au pouvoir ou dans l’opposition, combat l’Église, qu’il sait être l’ennemi, et, de cette façon, il soulève une résistance indomptable que redoutaient même les Montagnards de la Révolution. Pour la vaincre, il est amené îi attaquer le catholicisme, à affaiblir le sentiment religieux, par suite la morale, et à préparer ainsi des luttes intestines et l’anarchie, d’où sort le despotisme. Si l’opinion catholique conquiert la majorité et les portefeuilles, on est conduit à la théocratie ; alors les grandes villes s’agitent, la partie la plus ardente de la nation se soulève et on dérive vers une situation révolutionnaire.

Celle difficulté peut se résumer en deux lignes. Il est impossible de donner à un peuple des institutions en opposition avec le génie de sa religion et combattues par les ministres de ce culte. Les libertés modernes sont condamnées ex cathedra par l’Église; comment les faire vivre malgré elle ‘?

1 Quoique d’une façon moins aiguë, la même difficulté existe en France. Je n’en veux pour preuve que cette page écrite par M. John Lemoine dans le Journal des Débats :

« La théologie est au fond de toutes les questions. Si la presse a atteint en Angleterre le degré de liberté qui fait notre envie, si elle est entrée dans les mœui's comme institution publique à l’égal du jury, c’est que l’Angleterre est protestante. Or, le protestantisme a pour principe le libre examen, pour fondement la discussion. Loin de regarder la discussion comme un mal, il est tenu de la considérer comme la source de la vérité, comme l’origine de la lumière. Le jury est également une institution nationale et populaire chez les Anglais, parce que c’est l’exei‘cice du droit individuel, du droit d’interprétation à côté du texte.

» La France, au contraire, est catholique. On sait ce que nous pensons de ce prétendu catholicisme, et nous l’avons dit plus d’une fois. Le peuple français, dont la grande majorité ne reçoit, en matière religieuse, qu’une éducation de * troisième ou quatrième catégorie, est assez généralement partagé entre l’incrédulité et la superstition. Il prend la religion de son arrondissement ; il l’accepte toute faite, sans se donner la peine, ni même sans éprouver le besoin de l’examiner. A ce compte, les journaux religieux ont raison de dire que, sur des centaines de mille lecteurs qui dévorent régulièx'ement les journaux incrédules, les trois

Celte redoutable difficulté, que rencontre le libéralisme en tant que parti politique, poursuit aussi le libéral dans sa vie privée et lui suscite les plus cruelles épreuves. Le libéralisme est une hérésie, dit l’Église. Comme cela est littéralement vrai, le libéral doit donc ou cesser de l’être ou cesser d’être catholique. Il ne reste alors au libéral obstiné que deux issues : rompre avec tout culte ou en adopter un autre plus en rapport avec ses convictions politiques. Celte dernière résolution exigerait cet attachement complet à la vérité qu’avaient les hommes du xvi® siècle. Dans une époque de relâchement comme la nôtre, bien peu auront ce courage. Reste la première issue : celle-là est facile en apparence. Il ne faut pas grand héroïsme pour cesser d’aller à la messe ou à confesse. Il suffira au libéral de déclarer qu’il ne s’occupe pas de la question religieuse. Il ira même jusqu’à rééditer les sarcasmes de Voltaire contre « l’infâme », ou à propager les attaques contre les prêtres, les moines et les petits frères, dont les journaux de sa nuance sont remplis.

Toutefois, la question religieuse s’impose même à ceux qui ne veulent pas s’occuper d’elle. Elle ne les lâche pas, elle les tient par tous les actes de la vie. Et d’abord on n’arrache pas facilement de son cœur tout sentiment religieux, ainsi que le montre Musset dans ces vers qu’on n’oublie pas :

Malgré moi, l’infini me tourmente.

Je n’y saurais songer sans crainte et sans espoir,

Et, quoi qu’on en ait dit, ma raison s’épouvante De ne pas le comprendre et pourtant de le voir.

Qu’est-ce donc que le monde et qu’y venons-nous faire,

Si, pour qu’on vive en paix, il faut voiler les cieux ?

Le libéral se marie : sa fiancée exige la bénédiction du prêtre et pour l’obtenir il faut qu’il aille à confesse. Ehl qu’importe cette simagrée! dira-t-il. Soit; mais s’agenouiller devant l’homme en qui

quarts sont catholiques sans le savoir. Il est certain qu’ils ne s'en doutent guère, parce qu’en effet c’est dans leur constitution, dans leur tempérament héréditaire, dans leur sang historique. Si paradoxal que cela paraisse, la France de 89 est également la France du Syllabus^ et tout cela est la même France.

» Or, dans la doctrine du Syllahus^ qui est la seule \Taie doctrine catholique, la liberté est un mal ou plutôt c’est le mal. Par conséquent, le libre examen, les libres discussions, la libre interprétation, sont condamnés a priori] par conséquent, la presse, qui est la forme principale de toutes ces libertés, est un mal. Cette doctrine domine toute notre éducation nationale, toute notre politique. »

‘li,

s’incarne le système qu’il passe sa vie à combattre, ce n’est pas là, à coup sûr, un acte viril, digne, fait pour tremper le caractère. Mais surgit bientôt une question plus difficile, l’éducation des enfants. Les élèvera-t-il en dehors de tout culte? Bien peuvent jusquelà et souvent même l’expérience ne réussit pas; le catholicisme reprend ses droits. D’ordinaire on transige : la fille recevra l’instruction religieuse, et, si la mère y tient beaucoup, elle achèvera même son éducation au couvent; car « il faut une religion pour les ' femmes. » Quant au fils, on le livrera aussi au prêtre, mais seulement

I jusqu’à sa première communion, qu’il ne fera d ailleurs que par

convenance; après onze ans, il sera mis dans un collège laïque qui le débarrassera bientôt de ces superstitions. On arrive alors à cette situation si bien dépeinte par Géruset : Entre un fils athée et une fille qui va à Lourdes, que peut faire un honnête homme qui croit : I en Dieu? Enfin, le libéral couronne cette série de faiblesses par une

j; dernière inconséquence. Comédie et profanation, il meurt confessé

' et bénit. Voyez la fin de Littré, Tant de reniements et de contradic-

tions font gémir. La raison en est cependant évidente. On ne peut pas se passer complètement d’un culte, et comme on ne connaît que j le catholicisme, c’est à lui qu’on se livre, ses enfants et soi-même,

’ après avoir passé sa vie à le combattre. Chez le catholique libéral,

' même contradiction entre son respect de la Constitution, qui consacre

i les libertés modernes, et son obéissance à l’Église, qui les condamne.

£ Il en est réduit à nier sans cesse l’évidence même. Quelle triste pré-

î paration pour la pratique de la liberté, qui exige de la droiture, de

1 l’énergie et une fidélité logique et mâle à ses convictions. Seul l’ul-

\ traraontain parle net et franc, et met sa conduite en harmonie avec

j ses doctrines. Il ne rougit pas des dogmes de son Église; il aurait

; ’ honte de les dissimuler.

t Comment sortir de ce cercle vicieux où, à force de contradictions

et de luttes sans issue, le sentiment religieux est déraciné et la liberté trop souvent compromise? Quinet l’a dit jadis, et Eugène Pelletan vient de le répéter en paroles de feu ; « En sortant d’une religion qui condamne et anathématise ce que nous appelons la civilisation moderne. » Je ne crois pas que nous verrons se reproduire à notre époque un mouvement religieux semblable à celui du xvi® siècle. Mais, s’il était clairement reconnu que la liberté ne peut se fonder définitivement que sur un culte qui lui est favorable, ceux qui ' admettent la nécessité d’une religion, adopteraient, au moins pour

leurs enfants, celle qui a donné naissance aux libertés modernes,

c’est-à-dire le christianisme de Jésus.

En Belgique, le parti libéral reviendra au pouvoir; mais il se heurtera toujours contre cette difficulté insoluble. Introduisez-vous la religion dans l’enseignement, vous devez admettre l’autorité du clergé catholique, et cependant vous n’ignorez pas, puisqu’il le proclame et l’enseigne, que son but est d’établir une théocratie dirigée I par le guide infaillible des consciences, arbitre suprême de la vérité,

le Pape. Proscrivez-vous l’instruction religieuse, vous rencontrez les résistances invincibles de la majorité des familles, et si vous deviez réussir complètement, vous tueriez la religion et, par suite, vous affaibliriez le sentiment moral et, en conséquence, l’aptitude de la nation à vivre libre.

fl

(fievue de Belgique de Bruxelles, 15 janvier 1885.)

Quoi de plus mélancolique que de relire d’anciennes lettres, sur- I

tout quand ceux qui les ont écrites ne sont plus ! Il semble qu’on se |

promène dans un cimetière, parmi les tombes des amis qui vous ont '

quitté. Ces jours-ci, en essayant de remettre quelque ordre dans l’amas de lettres qui se sont accumulées avec les années, j’en ai retrouvé un certain nombre de Stuart Mill, dont quelques-unes méritent, me semble-t-il, d’être publiées, parce qu’elles contiennent l’opinion de ce puissant et lumineux esprit sur des questions que )

nous discutons chaque jour: extension du suffrage, organisation de |

la propriété, avenir de l’Orient, colonies. /

Mes relations avec Stuart Mill ont commencé en 1869, à propos p

des débats que soulevaient alors les réformes agraires en Irlande. n

Le but final de ces réformes était d’y créer la petite propriété. I

Depuis Arthur Young, l’opinion en Angleterre y était hostile. Mais un mouvement en sens contraire avait pris quelque force après la "

publication de l’excellent livre de Thornton : A plea for pensants Proprietors, dont Mill avait adopté les conclusions dans son ouvrage classique Principles of polit ical Economy, Mon ami Cliffe i

Leslie, disciple et ami de Stuart Mill, m’engagea à entrer dans la i

lice, lorsque, en 1869 et 1870, les revues et les journaux étaient pleins d’articles sur la question brûlante des réformes agraires.

Partisan décidé de la petite propriété, il croyait que l’exemple des merveilles accomplies par la petite culture des Flandres serait un I

argument très sérieux en faveur du morcellement des Latifundia !

irlandais. Je fis ce que Leslie me demandait, d’abord dans une polémique que je soutins contre lord Dufferin dans les journaux ; plus tard, dans un chapitre que j’écrivis pour le volume publié par le Cobden Club : Land Systems in varions countries. Mill m’encouragea à continuer ma campagne en faveur de la petite propriété dans la presse anglaise et me demanda quelques renseignements à propos de l’agriculture dans nos Flandres ; c’est ainsi que j’eus l’occasion de lui écrire. Plus tard, il sembla incliner vers quelque forme de propriété collective ou sociale, mais sans que sa pensée se soit, je crois, arrêtée à un système nettement déterminé. G est ce qui résulte de la lettre suivante, écrite en français comme les autres ^ :

Avignon, le 17 novembre 1872.

Cher Monsieur,

J’ai lu vos articles dans la Revue des Deux Mondes des l" juillet, août et l®*" septembre. Votre esquisse de l’histoire delà propriété territoriale, et votre desciiption des différentes formes que cette institution a revêtues à différentes époques, et dont la plupart se conservent encore dans quelque endroit, me semblent très propres au but que vous avez en vue et que je poursuis aussi depuis longtemps, celui de faire voir que la propriété n’est pas chose fixe, mais une institution multiforme, qui a subi de grandes modifications, et qui est susceptible d’en recevoir de nouvelles avec grand avantage. Vos trois articles appellent et font désirer une quatrième étude, qui traiterait de l’application pratique de cette leçon à la société actuelle. C’est ce qu’on trouvera sans doute dans votre livre.

Quant à l’institution des Allmends, du moins comme elle existe à présent, vous en avez si peu dit dans vos articles que je ne la connais jusqu'ici que par votre lettre. Il faudrait en avoir bien étudié l’opération pour être en état de juger de son applicabilité à l’Angleterre. Mais je ne crois pas qu’on puisse nier que les réformes à faire dans l’institution de la propriété consistent surtout à organiser quelque mode de propriété collective, en concurrence avec la propriété individuelle. Reste le problème de la manière de

* Je crois pouvoir reproduire ici cette lettre, quoiqu’elle ait été déjà publiée dans mon volume La Propriété primitive. Mais ce livre, mal composé et alourdi par la citation d’une masse de faits très peu coordonnés, n’a guère été lu en Belgique, quoiqu’il ait été traduit en anglais, eu allemand, en danois et en russe, et qu'il ait obtenu le prix quinquennal.

gérer cette propriété collective, et on ne peut trouver de meilleure manière qu’en essayant celles qui se présentent ailleurs; peut-être même est-il à désirer que plusieurs de ces modes existent ensemble, afin d’obtenir les avantages de chacun et d’en compenser les désavantages, Il me semble donc qu’à titre d’expérience, le système des Allmends constitué de la manière que vous proposez, pourrait être mis en pratique en Angleterre avec avantage.

Jusqu’ici, les hommes politiques de la classe ouvrière anglaise ne se sont pas portés vers une pareille solution de la question : ils préfèrent que la propriété collective soit affermée, soit à des cultivateurs capitalistes, soit à des sociétés coopératives de travailleurs. Ce dernier mode a été essayé avec succès, et il jouit déjà d’une certaine faveur. La petite propriété, au contraire, n’a guère de partisans que quelques économistes et quelques philanthropes : la classe ouvrière paraît la repousser,comme une manière de multiplier le nombre de ceux qui seraient intéressés à s’opposer à une nouvelle constitution de la propriété territoriale. Pareil reproche ne peut guère s’adresser au système des Allmends, et j’espère que ce système sera pleinement exposé et discuté dans votre volume.

Je vois avec plaisir que vous prenez un peu l’habitude d’écrire pour l’Angleterre; vous y trouverez un public beaucoup mieux préparé qu’autrefois pour profiter de ce que vous avez à lui dire, et un penseur belge est dans une position de haute impartialité à l’égard des choses du continent d’Europe, qui le rend particulièrement propre à en donner de saines appréciations à des lecteurs qui sont souvent réduits à croire sur parole.

Agréez, cher Monsieur, l’expression de ma haute considération et de ma sincère amitié. J.-S. Mill.

Obéissant au vœu de Mill, j’exposai avec soin l’organisation de la propriété collective dans le Mir russe, dans la Dessa javanaise et surtout dans YAllmeiid suisse. Plusieurs chapitres de mon livre La Propriété primitive y furent consacrés. Malheureusement, je ne pus avoir sur ce travail l’opinion de Mill, qui mourut avant qu’il parût. Le grand économiste avait été enlevé par un érysipèle au front, qui s’était déclaré pendant qu’il résidait dans sa maison aux environs d'Avignon. Les conclusions auxquelles j’étais arrivé et qui étaient conformes, je crois pouvoir l’affirmer, aux vues de Mill, ont été si mal comprises en France, que je pense devoir les exposer avec plus de précision.

Mon éminent confrère, M. Paul Leroy-Beaulieu, dans son livre La Répartition des richesses, et dans son récent ouvrage Le Collectivisme, me reproche d’avoir réclamé pour chaque famille une part du domaine collectif afin de le mettre en culture. Que pourrait faire, dit-il avec raison, un habitant de Paris, de Rouen ou de Marseille du lopin de terre que la commune lui assignerait? Je dois avoir très mal rendu ma pensée, puisque M. Leroy-Beaulieu m’attribue un

plan aussi impraticable et même aussi absurde.

Voici quelle était ma pensée :

Mes recherches sur la propriété primitive m’avaient conduit à deux conclusions. La première était celle que formule si bien Mill, dans la lettre citée plus haut: La propriété se présente à nous dans l’histoire sous des formes très différentes ; elle a changé d’objet, de nature et de limites d’après l'état de la civilisation. Elle est, par conséquent, susceptible de se transformer. On ne viole donc aucune « loi naturelle » en cherchant à l’améliorer. La seconde de mes conclusions était celle-ci : La philosophie et l’histoire du droit prouvent que la propriété est un droit naturel et que, partant, elle doit être concédée à tout individu participant à la nature humaine. — Concernant le premier point, j’avais montré que la propriété individuelle du sol était inconnue à l’origine et qu’elle ne s’était développée que sous l’influence de la culture intensive ; que même, sous la féodalité, elle avait conservé un caractère d’utilité générale, puisque, en théorie, le souverain ne la donnait en fief qu’à ceux qui remplissaient les fonctions du juge, du .soldat et de l’administrateur; que, de nos jours seulement, elle était devenue exclusivement individualiste, n’étant plus qu’un simple titre à une certaine somme de jouissances; qu’il n’était pas interdit d’entrevoir dans l’avenir la constitution d’une forme plus parfaite de la propriété, devenant en même temps individuelle et collective, et apportant au travail le stimulant indispensable, sans que l’extension du monopole pût être telle qu’elle exclue complètement les générations futures et réduise à rien le domaine éminent de l’État. C’est un point de vue semblable que M. Alfred Fouillée a exposé, avec un grand talent, dans un livre qui vient de paraître, La Propriété sociale.

Quant au second point, j’essayais de montrer que tous les arguments qu’on invoque en faveur de la propriété, impliquent la condition qu’elle soit attribuée à tous. — La propriété est le complément nécessaire de l’individualité, disent les philosophes. C’est vrai ;

mais alors, à moins de supposer qu’il est des hommes sans individualité à garantir, comment en faire le privilège exclusif de quelques-uns? — La propriété est un droit naturel, affirment les juristes. C’est bien ce que je soutiens ; seulement tous ceux qui ont la nature humaine, doivent jouir de ce droit naturel. — Sans propriété, pas de vraie liberté. Rien de plus certain : on ne le voit que trop en fait d’élections. Toutefois, faites attention où ce mot chaque jour répété vous conduit. Voulez-vous un peuple d’hommes libres, faitesen un peuple de propriétaires. — Le travail engendre la propriété, s’écrient en chœur les économistes. D’où vient alors que telle famille anglaise, qui se pique de n’avoir jamais mis la main à la charrue depuis la conquête des Normands, possède des milliers d’acres, tandis que les descendants des Saxons travaillent de père en fils, depuis mille ans, sans avoir à eux une pierre pour reposer leur tête ?

La philosophie du droit prouve donc que la propriété, si elle est un droit naturel, doit être universalisée. Cette idée est aussi celle des prophètes et de l’Évangile. Écoutez en quels termes Ésaïe condamne les Latifundia : « Malheur à ceux qui joignent maison à maison et qui approchent un champ de l’autre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace. » (V, 8.) L’idéal est : la propriété à qui la fait valoir. « Ils bâtiront des maisons et y habiteront ; ils planteront des vignes et ils en mangeront le fruit. Ils ne bâtiront pas des maisons afin qu’un autre y habite, ils ne planteront pas des vignes afin qu’un autre en mange le fruit. » (Ésaïe, LXVI, 2), 22.) « Chacun habitera sous sa vigne et sous son figuier. » (Michée, IV, 4.)

L’histoire du droit nous montre aussi que, dans les sociétés primitives, on considérait la possession d’une portion du sol comme la base nécessaire de toute famille libre, et c’est pour cela que le sol, propriété collective de la tribu ou de la commune, était soumis à des partages périodiques, afin que chacun pût en avoir sa part et que nul ne pût accaparer définitivement les paris des autres. Ces coutumes étaient celles de la Germanie primitive \ et elles y étaient la source de cet attachement à la liberté et de ce sentiment d’indépen-

< Je crois utile de reproduire ici les deux passages de César et de Tacite qui peignent d’une façon si nette l’organisation économique de la Germanie :

Neque quisquam agri modum certum aut fines habet proprios ; sed magistratus ac principes in annos singulos gentibus cognationibusque bominum, qui una

dance d’où sont sorties nos libres institutions au moyen âgé et dans l’époque moderne. Cette propriété collective, avec partage périodique, assurant à chaque famille la condition indispensable d’une vie indépendante dans un régime exclusivement agricole, se retrouve partout à l’origine des sociétés, comme je crois l’avoir prouvé par une multitude de faits ; elle survit encore complètement dans le Mir russe, et en partie dans VAllmend suisse, dans les Townships des Highlands et dans certaines communes de nos Ardennes. Répondant aux désirs de Mill, j’avais aussi montré comment, dans YAllmend suisse, la jouissance du lot de chaque famille, au lieu d’être « annale » ou triennale, était devenue viagère et avait permis ainsi une culture aussi intensive que sur les propriétés individuelles.

D’une part, de ce que la propriété tribale collective existe partout, au début, résultant du régime agricole et du sentiment instinctif de justice, et, d’autre part, de la notion de propriété conçue comme droit naturel, j’avais conclu, que dans une société bien ordonnée, toute famille doit avoir quelque bien, sur lequel elle puisse asseoir son existence, sans dépendre du bon vouloir d’autrui, afin d’arriver ainsi à jouir du produit intégral de son travail. Mais cela ne veut pas dire que ce bien ou cet instrument de travail doive être nécessairement un lot de terre, comme chez les Germains, au temps de Tacite. Il est trop manifeste que dans un régime économique comme le nôtre, où la production de l’industrie égale presque celle de l’agriculture, cela n’est point possible. Mais ce qui tiendra lieu aujourd’hui du lot de terre assuré à chacun autrefois, par le partage périodique, ce peut être une action de la société anonyme ou

coierunt, quantum et quo loco visum est, agri attribuant, atque anno post alio transire cogunt. (Cæs , De bell. Gall. VI, 22.)

Agri pro numéro cultorum ab universis in vices occupantur, quos mox inter se secundum dignationem partiuntur ; facilitatem partiendi camporum spatia præbent. Arva per annos mutant, et superest ager ; nec enim cum ubertate et amplitudine soli labore contendunt, ut pomaria conserant et prata séparent et hortosrigent ; sola terræ seges imperatur. (Tacite, Germ. 26.)

On retrouve encore ce régime agraire dans les communes de nos Ardennes qui possèdent de grandes étendues de bruyères. Chaque année, une partie du communal est partagée entre les habitants, essartée, emblavée en seigle, puis abandonnée. Arva per annos mutant. L’an d’après, uue seconde partie {superest ager) est partagée et cultivée de la même façon. La rotation complète dure dix-huit ou vingt ans. On ne récolte ainsi qu’une céréale, sola terræ seges imperatur . (Voir mon livre : La Propriété primitive.)

coopérative dans laquelle l’ouvrier travaille. On pourrait donc se figurer la société de l’avenir de la façon suivante : Le cultivateur faisant valoir le lot de terre qui lui appartient ou que V Allmend communale lui assigne viagèrement, le travailleur industriel propriétaire d’une part de l’usine où il est employé. Ainsi ce trouverait réalisé ce principe suprême de justice : Cuique suum ; à chacun suivant ses œuvres ou, ce qui revient au même, à chacun le produit intégral de son activité économique. Cela est-il une utopie ? En tout cas, cela n’est pas impraticable, comme le système que m’attribue M. P. Leroy-Beaulieu. Que les ouvriers aient la force morale, la prévoyance et un souci éclairé de leur bien-être suftisant pour ne plus s’empoisonner de tabac et d’alcool, et, en deux générations, ils pourraient se rapprocher du but que j’indique ou d’une organisation basée sur des principes semblables.

En 1869, on recommença, en Belgique, à s’occuper du projet de créer des colonies pour ouvrir des débouchés aux produits de nos industries. Je demandai à Mill son opinion à ce sujet et il me répondit par la lettre que voici :

Blackheath Park, Kent, le 3 août 18G9.

Mon cher Monsieur,

J’ai bien regretté les circon.stances qui vous ont empêché de revenir cet été en Angleterre. J’espère que lorsque vous reprendrez ce projet, j’aurai l’avantage, dont j’ai été privé cette fois, de faire votre connaissance personnelle.

J’ai à vous remercier des trois importants volumes que vous avez bien voulu m’adresser. J’en ai déjà lu une assez grande partie avec très grand intérêt. Il y a peu d’écrivains dont les éludes sur un pays quelconque, valent les vôtres par la précision et 1 importance des renseignements et par la justesse des appréciations. J espère que votre voyage en Espagne procurera à vos lecteurs de nouvelles satisfactions.

C’est une chose remarquable, quand on pense au nombre de pays où l’état de la propriété territoriale et les réformes nécessaires pour le rendre supportable, occupent maintenant l’esprit des penseurs et même des hommes d’État. Sans parler de l’Espagne, il y a l’Angleterre, l’Irlande, les Indes anglaises, la Russie, Il n’y a d’exception que pour les pays où la révolution a passé, et dans ces pays même, ces questions sont loin d’avoir reçu leur solution définitive.

A défaut de discussion orale, je serais charmé que nous nous entretenions ensemble par correspondance sur les questions économiques auxquelles vous faites allusion. L’une d’elles, à ce que m’a dit M. Leslie, serait la question de l’utilité des colonies pour un pays comme la Belgique. Là-dessus je partage l’opinion générale des économistes sur l’inutilité des colonies, sauf peut-être quelques circonstances spéciales qui n’existent pas, à ma connaissance, pour la Belgique. Si on prétend qu’il en existe, j’aurais bien envie de les connaître.

Agréez, Monsieur, l’expression de ma considération la plus distinguée. J.-S. Mill.

Avignon, le 9 septembre 1869.

Mon cher Monsieur,

Les raisons indiquées dans votre lettre, comme celles que mettent en avant les partisans de la fondation de colonies belges, me paraissent, comme à vous, extrêmement faibles. Il me semble d’ailleurs que cette fondation, regardée comme moyen d’assurer un marché aux produits de l’industrie belge, suppose le maintien de privilèges exclusifs au profit de la mère patrie : ce qui est tout à fait repoussé par les lumières du siècle et ne serait certainement pas supporté par les colonies, lorsqu’elles se seraient assez développées pour offrir un débouché de quelque valeur.

Une meilleure raison serait que la création d’une nouvelle province, unie avec la mère patrie par un même sentiment de patriotisme, pourrait être un surcroît de force en cas de danger de la part de l’étranger. Mais à cela, on peut répondre que si l’indépendance de la Belgique est exposée à quelque danger d’envahissement, ce serait plutôt dans un temps très prochain. On doit espérer qu’en moins de temps qu’il n’en faudrait pour qu’une colonie devînt assez importante pour avoir quelque poids dans la balance des événements, il n’y aura plus de grandes monarchies militaires, prêtes à fondre sur les petits pays, au premier prétexte qui se présente.

Après un voyage en Hollande, en Angleterre, en Espagne et en Portugal, entrepris pour étudier spécialement celte question, je me rangeai complètement à l’avis de Mill, et les faits récents m’ont confirmé dans celte opinion. J’en ai exposé les motifs d’une façon

sommaire dans le chapitre I, liv. II, de mes Éléments d' Économie politique. Voyez ce qui se passe en ce moment-ci sous nos yeux.

La Hollande possède les colonies les plus productives et les mieux administrées du monde entier. Le budget colonial a donné pendant quelque temps un boni de 20 à 30 raillions de florins : aujourd’hui, il se solde par un déficit de 12 à 15 millions de florins, qui vient s’ajouter au déficit du budget de la mère patrie.

La France, pour augmenter la sécurité de ses possessions en Cochinchine, qui lui coûtent gros, chaque année, et ne lui rapportent rien, annexe le Tonkin, et la voilà engagée dans une guerre avec la Chine, qui peut durer longtemps, sans compter les chances de conflit avec les neutres. Même entreprise ingrate et sans profits à Madagascar. La France a fort à faire chez elle. Comme tout notre continent, elle souffre d’une crise industrielle et agricole intense. Son effroyable budget de plus de trois milliards exigera de nouveaux impôts pour arriver à l’équilibre. Elle a besoin, en Europe, de ses forces militaires, pour de redoutables éventualités, toujours suspendues sur nos têtes. Les institutions républicaines sont violemment contestées et ouvertement menacées. Le mécanisme parlementaire marche d’une façon si imparfaite que tout le monde en gémit. Le ministère est à chaque instant à la veille d’une crise. L’esprit de suite, indispensable à des entreprises coloniales, ne peut se rencontrer dans un régime de démocratie parlementaire, avec les changements de cabinet si fréquents, qui en sont la suite. La république, bien et économiquement gérée, peut faire le bonheur d’un peuple, mais elle n’est pas apte à faire de la grande politique extérieure et des annexions lointaines. C’est ce que les États-Unis ont si bien compris jusqu’à ce jour. Et, en présence d’une situation si chargée de difficultés de toute espèce, on y ajoute encore celles non moins grandes d’expéditions lointaines, dont nul ne peut prévoir l’issue. Cependant le mirage des annexions coloniales éblouit tellement les esprits, en ce moment, que des hommes éminents et d’un grand sens, comme 31. Paul Bert et même M. P. Leroy-Beaulieu, malgré ses principes économiques, applaudissent à cette politique aventureuse.

Que de sang, que de trésors a déjà coûtés à l’Espagne la possession de Cuba, qu’elle aura bien de la peine à conserver! Et toutes ces charges retombent sur les contribuables espagnols, qui n’en retirent aucun profit.

Et l’Angleterre, que de complications périlleuses et énormément coûteuses lui créent ses colonies! Guerre de Crimée, guerre de l’Afghanistan, guerres incessantes au Cap, expédition en Abyssinie, occupation de l’Égypte, malgré les vives répugnances de ses ministres actuels, qui y font si triste figure, expédition au Soudan, conflits dans l’Afrique australe, tout cela commandé par la nécessité de défendre les abords de l’Inde et de conserver du prestige en Orient.

Et l’Allemagne, qui se lance à son tour dans la carrière, occupant la baie d’Angra Pequena et le littoral des Camerones, proie facile qu’enlèvera la flotte française à la première guerre.

Il faut encore porter au passif des colonies tant d’années de guerres et sur terre et sur mer faites pendant le xvii® et le xviii® siècle pour se les disputer. On frémit et on s’indigne en pensant que maintenant encore des rivalités coloniales peuvent mettre aux prises deux ou trois de nos grandes nations civilisées. De nos jours, les colonies, autres que celles qui ne sont qu’une prolongation de la mère patrie, comme le Canada, l’Australie et l’Algérie-Tunisie, ne sont qu’un anachronisme. Les États qui se laissent séduire par celte chimère, n’y rencontreront que d’amères déceptions, des périls de toute sorte, et les peuples, à coup sûr, un lourd surcroît d’impôts !

Ce que je viens d’écrire ne s’applique nullement à notre Association africaine. J’ai eu l’honneur d’être l’un de ses membres fondateurs, et souvent je l’ai défendue dans la presse chez nous et à l’étranger. Elle est, en effet, une œuvre internationale et humanitaire dans la plus haute acception du mot. Son but n’est pas de favoriser l’intérêt exclusif d’un seul peuple, par la voie des monopoles et des privilèges, mais d’ouvrir tout un continent à l’action civilisatrice de l’Europe enlière, sans préférence et sans exclusion : grande et noble idée, que tout philanthrope doit approuver et à laquelle le monde civilisé vient d’accorder une consécration officielle. On ne peut qu’admirer la persévérance, l’abnégation, le dévouement au bien général, qui ont atteint un si grand résultat. Si on parvient à faire construire, avec la garantie collective de l’Europe et de l’Amérique, le chemin de fer du Congo, indispensable au commerce pour pénétrer à l’intérieur du continent noir, ce sera l’affirmation solennelle du principe de la solidarité des peuples et la première pierre de ce magnifique édifice rêvé par les utopistes, les États-Unis européens.

LETTRES INÉDITES DE STUART MiLL.

— Quand Mill publia son livre Subjection of women, il me l’envoya, et je me permis de lui soumettre quelques remarques à ce sujet. J’admirai sans réserve les arguments si neufs, si profonds, si féconds en conséquences qu’il invoquait à l’appui de sa thèse favorite : les droits politiques accordés aux femmes. Celui qui me frappait le plus, est aussi celui qui me paraît le plus sérieux que puissent invoquer les partisans du suffrage universel : le vote est l’un des plus puissants moyens d’éducation. Il l’est de deux façons. D’abord, celui qui a un vote à émettre sur une question ou sur un homme représentant un principe ou un parti, s’occupera de ces choses d’intérêt général et s’élèvera ainsi au-dessus du cercle restreint de l’égoïsme personnel ; il apercevra tout au moins comment son bien particulier se trouve dépendre du bien du pays. En second lieu, quand on veut obtenir le vote d’un homme ou d’une femme, on s’adresse à lui, on lui explique de quoi il s’agit, on cherche à le convaincre, et ainsi on fait son éducation. Le suffrage universel est le complément nécessaire et la conséquence inévitable de l’instruction universelle.

Mais, en toutes choses, il faut chercher à atteindre le plus grand bien. S’il est certain qu’une personne fera de son vote un usage nuisible à elle et aux autres, elle doit être exclue des comices d’un peuple libre. On ne remet pas aux mains d’un enfant de l’arsenic ou de la dynamite. Il n’y a point de droit au suicide. La capacité d’émettre un vote éclairé et non imposé est donc la condition du droit électoral. Jusqu’à quel point les femmes possèdent-elles cette capacité, dans tel ou tel pays? Premier point à examiner. Second point : Si l’exercice du suffrage lèse un intérêt supérieur à l’avantage qu’il procure, si par exemple il doit jeter le trouble dans la famille et en ébranler les bases ou l’harmonie, dans ce cas encore, il faudra renoncer à accorder les droits publics, tout au moins aux femmes mariées. J’exposai à Mill combien ces objections avaient de force dans un pays catholique, où les femmes sont à la dévotion de leur confesseur. Les écrivains protestants et aussi les libres penseurs ne peuvent pas bien comprendre à quel point la confession fausse les institutions libres et le régime représentatif. Supposez un souverain bon catholique et soumis, comme il doit l’être, à son directeur de conscience, la puissance royale sera exercée par un prêtre, lequel reçoit ses instructions de son évêque, et, par celui-ci, de Rome. Le vrai souverain alors est le pape.

Vous appelez aux urnes des cultivateurs, des ouvriers qui se croient perdus, s’ils ne reçoivent l'absolution : qui dictera leur bulletin? Le confesseur. Donc, encore une fois, le Vatican. Vous écoutez Mill, et vous accordez le suffrage aux femmes. En pays catholique, une femme renvoyée du tribunal de la pénitence est désespérée, et, au village, déconsidérée ; comment n’obéirait-elle pas au confesseur? C’est donc encore lui qui votera au nom de toutes ses péni- ^ tentes. Voilà ce que j’écrivis à Mill. Je lui fis remarquer aussi que,

s’appuyant sur des informations vieillies, il n’avait pas très bien apprécié la culture intellectuelle donnée aujourd’hui aux jeunes filles en Allemagne. Nulle part, elles n’ont autant conservé le goût ^ de la poésie.

Voici ce que me répondit Mill :

... Quant à la « Subjection of women », j’ai à vous remercier de vos renseignements sur l’éducation des demoiselles en Allemagne. 11 se peut que je n’aie pas rendu pleine justice à l’instruction qu’elles reçoivent. Cependant, on m’assure que, si elles apprennent ‘ plusieurs langues modernes, elles ne s’en servent guère pour la

I lecture, et que même dans leur propre langue, elles ne lisent, en

général, que la littérature la plus légère. Il est vrai aussi que l’éducation des jeunes Françaises est ordinairement très défec- , tueuse; cependant, il y a un assez grand nombre de Françaises

I qui prouvent par leurs écrits qu’elles sont douées d’une instruction

1 assez solide, tandis qu’en Allemagne, les femmes quelque peu

I lettrées, comme Bettina, comme Rahel ou même comme la com-

tesse Hahn-Hahn, semblent être en très petit nombre. Après cela, qu’il y ait en Allemagne beaucoup de femmes d’un talent pratique 1 distingué, je le crois sans difficulté; mais je pense qu’il y en a 1 partout.

ï Je suis convaincu que la vie de famille n’a rien à craindre de

, la parfaite égalité politique et civile des deux sexes. Celte vie est

j tellement essentielle à l’humanité, qu’elle ne risque pas de s’ébran-

j 1er et ne peut, ce me semble, que gagner, comme toutes les autres

I relations sociales, en étant régie par l’accord des volontés, au lieu

I du pouvoir arbitraire d’un des conjoints. Quant au vote politique

i des femmes, s’il pouvait s’établir dès aujourd’hui, il y aurait sans

I doute un danger temporaire du côté de « l’influence cléricale »,

^ piais il s’en faut de beaucoup que nous en soyons là. Et n’est-ce

pas surtout parce que les femmes n’ont pas de voix dans la politique ni dans la conduite des affaires, que les hommes les abandonnent à l’influence des prêtres, dans l’idée, au moins en pays catholique, que cela ouvre une voie à leur sensibilité naturelle, sans que cela puisse tirer à conséquence, et même en assurant davantage leur fidélité conjugale? C’est un calcul très peu prévoyant et qui ne pourrait pas durer, si les femmes avaient des droits dont l’exercice peu éclairé pût compromettre ce qu’on regarde comme de très graves intérêts, même matériels.

Agréez, mon cher Monsieur, l’expression de ma considération la plus distinguée.

J.-S. Mill.

Avignon, septembre 1869.

— J’échangeai aussi avec Mill quelques appréciations touchant la situation politique en Europe. Fidèle à la tradition des maîtres, le grand économiste était hostile en principe à toute extension des responsabilités de l’État, et surtout il gémissait de la folie des nations qui s’envient, se menacent et s’arment les unes contre les autres, sans que, d’un conflit, il puisse résulter le moindre avantage, même pour le vainqueur. Cependant, tenant compte de la réalité et n’ayant en vue que le bien de l’humanité, il n’admettait pas pour un grand peuple la loi absolue de l’abstention et surtout il ne pensait pas que l’effacement complet de l’Angleterre fût à désirer.

On se rappelle qu’en 1870, la Russie, profitant des victoires de l’Allemagne et se faisant payer son alliance contre l’Autriche, déclara qu’elle ne se considérait plus comme liée par l’article du traité de Paris qui lui interdisait d’entretenir une marine de guerre dans la mer Noire. L’Angleterre se voyait enlever ainsi, d’un trait de plume, l’unique résultat de cette coûteuse et sanglante folie, la guerre de Crimée. L’indignation fut grande. L’opinion publique poussait le gouvernement à la guerre. C’eût été une aberration plus grande encore que celle de 1854. J’éprouvais une anxiété cruelle à l’idée d’une lutte entre la Russie et l’Angleterre, parce qu’elle n’aurait pas tardé à se transformer en une mêlée générale et sur terre et sur mer. L’Allemagne était engagée à défendre la Russie et, en outre, les États-Unis — encore justement irrités de l’attitude odieuse prise par le gouvernement anglais à l’époque de la sécession — auraient pu être facilement entraînés aussi dans la bataille, parce

que les droits et les devoirs des neutres sont encore si mal définis, que la moindre raideur, la moindre malveillance peuvent donner lieu à une contestation sans issue. Quel eût été le sort de la Belgique, au milieu de ce formidable conflit où l’on eût vu aux prises les trois puissances qui sont nos voisins et les garants de notre neutralité? Je communiquai mes appréhensions à Mill. Il me répondit qu’il les partageait, et il me demanda, en même temps, l’autorisation de traduire une partie de ma lettre, afin de la faire paraître dans le Times. On voudra bien me permettre de reproduire ici ce fragment, d’abord parce que les événements sont venus confirmer mes prévisions de 1870, et ensuite parce qu’il explique pourquoi je défends avec tant de chaleur, en ce moment, la cause des rayas de la Macédoine.

(TifHeSj 30 novembre 1870. Traduction de Ja lettre de S. Mill), Monsieur,

Je viens vous prier de bien vouloir publier dans le Times l’extrait ci-joint d’une lettre particulière de M. Émile de Laveleye, où nous pouvons voir comment la guerre que l’on nous pousse à entreprendre, est appréciée par l’un des publicistes les plus éclairés du continent, occupant, comme citoyen belge, une position qui garantit son impartialité.

Je suis, etc. J--S. Mill.

« Je tremble à l’idée d’une guerre qui pourrait éventuellement entraîner l’Angleterre dans un conflit avec la Prusse ou avec les États-Unis, c’est-à-dire avec deux nations de la même origine qu’elle-même et qui rendent également de grands services à la civilisation, et cela au profit d’Asiatiques, dont les jours, en Europe, sont comptés, puisque leur nombre décroît régulièrement.

» Peut-on espérer le maintien des stipulations du traité de 1856, en face du développement intérieur inévitable de la Russie ? Évidemment non.

» Vos journaux considèrent cette question à un point de vue purement juridique. La Russie, disent-ils, a signé le traité : elle est donc tenue de le respecter. — La Russie a eu tort d’agir si brusquement; mais l’Angleterre doit-elle redresser ce tort par la force des armes? Oui, si c’est pour son propre bien et pour celui de l’humanité. Non, mille fois non, si la guerre doit être nuisible et fatale pour tous.

» L’Angleterre irait directement à l’encontre du but qu’elle poursuit, c’est-à-dire la sécurité de l’Orient. Les envahissements possibles de la Russie rencontreront un jour un obstacle invincible du côté des populations du Danube — Croates, Serbes, Bulgares, Roumains — qui n’ont au fond aucune sympathie pour la Russie, mais qui attendent d’elle un appui contre leurs oppresseurs, les Turcs. Déclarer la guerre à la Russie en faveur des Turcs, c’est jeter tous les Slaves dans les bras de la Russie.

» Si l’Autriche est entraînée dans le conflit que l’Angleterre tend à provoquer en ce moment, le danger, l’erreur, le crime sera d’autant plus grand. La malheureuse Autriche, si utile aux bords du Danube, périrait probablement. Regardez la carte de ces contrées: de la frontière de la Pologne à Vienne, en traversant la Galicie, il y a peu d’heures de distance, et un très petit nombre d’étapes pour une armée d’invasion. L’armée autrichienne n’est pas prête. L’Angleterre enverra- t-elle des troupes à Vienne pour combattre les armées russes ? Réfléchissez aussi aux divisions intestines de l’Autriche : les Hongrois seront pour la guerre, les Allemands contre, et, à l’exception des Polonais, tous les Slaves autrichiens, Ruthènes, Serbes, Slovènes, Tchèques, se tourneront vers la puissance qui représente leur race. Dans celte terrible situation, il est bien difficile de dire d’où viendrait le danger le plus grand, de l’intérieur ou de l’extérieur. Exposer l’Autriche à un péril aussi grave serait assumer une responsabilité effrayante, et, si elle succombait, l’Angleterre aurait, de ses propres mains, amené la Russie aux portes de Constantinople.

» II existe un autre péril, auquel un ami de la liberté et de la civilisation dans le monde entier ne peut songer sans horreur, et dont la seule pensée suffit pour le désespérer : la possibilité d’un conflit avec les États-Unis. Sans doute, les Américains ne vont pas sans motif déterminant se ranger du côté de la Russie; cela serait trop abominable; mais la diplomatie a montré si peu de prévoyance dans le règlement des droits et des devoirs des pays neutres, que les difficultés les plus graves sont inévitables, et personne ne peut prévoir où les complications s’arrêteraient. Les gouvernements des deux nations anglo-saxonnes, l’espoir du progrès de l’humanité, en viendront-ils à se battre à propos de la question de savoir si quelques navires de plus ou de moins navigueront sur la mer Noire ? Si les peuples du continent comprenaient leur véritable intérêt, ils

supplieraient à genoux l’Angleterre de ne pas exposer le monde à une si grande infortune.

» En outre, il s’élèvera bientôt une puissance qui, bien plus que l’Angleterre, sera intéressée à arrêter les injustes entreprises de la Russie, et cette puissance est l’Allemagne unie. H y a entre ces deux puissances, deux causes spéciales de désaccord : la Bohême et les provinces baltiques. Le temps viendra peut-être où l’Allemagne voudra rétablir la Pologne ; elle seule a intérêt à le faire. La question d’Orient n’arrive qu’au second rang pour la France, mais pour l’Autriche et l’Allemagne, c’est une question vitale. Attendez un peu de temps, et vous verrez l’Allemagne s’allier à l’Autriche pour monter la garde aux bords du Danube. L’Allemagne reconstituée ne permettra jamais que le Danube devienne un fleuve russe. La Donau, de même que le Vater Rhein, sera défendue par l’épée de l’Allemagne. Quelles que soient les alliances actuelles entre Berlin et Saint-Pétersbourg, tel est le résultat nécessaire de la situation. Les populations ont bien compris leur vrai intérêt : tandis que l’empereur Alexandre félicitait la Prusse au sujet de ses victoires, le peuple russe les déplorait.

» Il reste à considérer un dernier point, mais j’ose à peine le mentionner, tant il semble éloigné des esprits et des pensées de tous. S’occupe-t-on des effroyables souffrances que la guerre infligerait aux classes laborieuses du monde entier, si elle devenait générale? Quelle importance ont pour elles ces rivalités d’influence? Et pourtant elles en seraient les premières victimes. C’est sur elles qu’en retomberait le poids. C’est elles qui souffriraient la faim et les privations de tous genres.

» Si l’Angleterre suivait les avis de ses belliqueux conseillers, elle ferait exactement comme la France dans l’affaire Hohenzollern : elle obéirait à un faux point d’honneur, sans se préoccuper aucunement des intérêts du peuple anglais.

» Émile de Laveleye.

a 20 novembre 1870, »

Dans un discours prononcé par lord Salisbury, le 17 octobre 1879, à un banquet conservateur, à Manchester, nous lisons ce qui suit :

« Si la Turquie doit succomber, rappelez-vous que l’Autriche est maintenant à Novi-Bazar, qu’elle s’est avancée jusqu’aux Balkans et que, dorénavant, la Russie ne pourra plus pénétrer au

' delà du Danube ou au delà des Balkans, avant d’avoir brisé la

i résistance de l’empire austro-hongrois. L’Autriche, par elle-même,

' est puissante. Je crois que c’est dans la puissance et l’indépendance

; de l’Autriche que nous devons chercher les meilleures garanties

pour la paix et la stabilité de l’Europe. Ce qui est arrivé en ces dernières semaines nous fait croire que si l’Autriche était attaquée,

' elle ne serait pas isolée. Les journaux affirment — j’ignore si c’est

’ vrai — qu’une alliance défensive a été conclue entre l’Allemagne et

i l’Autriche. Je n’émettrai aucune opinion à ce sujet. Je veux seule-

' ment vous dire à vous, comme à tous ceux qui ont à cœur la paix

: de l’Europe et l’indépendance des nations, que c’est là « une bonne

; nouvelle d’une grande joie » .

Et, en effet, l’alliance de l’Allemagne et de l’Autriche pour i défendre le Danube, était chose faite au moment où lord Salisbury

! parlait. J’avais pu prédire cet important événement dans ma lettre

! à Mill, neuf ans auparavant, parce qu’il devait résulter de la

' situation générale de l’Europe.

Si, lors de la guerre franco-allemande, la Russie avait empêché l’Autriche de remplir les engagements qu’elle avait pris envers ■ l’empereur Napoléon, ce n’était pas uniquement pour reprendre le

' droit d’avoir des vaisseaux de guerre dans la mer Noire. Le

I gouvernement russe avait en vue un résultat plus important. La

France, vaincue, mutilée et désormais irréconciliablement hostile à ; l’Allemagne, lui offrait dans l’avenir un allié certain. Il pouvait donc

f toujours prendre l’empire germanique entre deux feux, et ainsi il

1 devenait l’arbitre de l’Europe. L’Allemagne était à sa merci.

Bismarck le comprit : la riposte était indiquée, c’était une cordiale réconciliation et même une alliance avec l’Autriche. L’entente est facile entre deux États qui ont un grand intérêt commun. Cet ' intérêt, c’était de conserver la liberté du Danube et d’échapper à la

marée montante de l’océan panslave. L’Autriche ne peut permettre que la Russie s’empare de la péninsule des Balkans. Elle serait tournée et, tôt ou tard, elle perdrait ses provinces jougo-slaves. C’est pour éviter ce péril qu’elle mit sa main dans celle de l’Allemagne et qu’elle occupa la Bosnie jusqu’à Novi-Bazar.

L’Angleterre en Orient a toujours eu une politique peu prévoyante. Pour arrêter les progrès de la Russie vers la Méditerranée, elle voulait tenir debout l’empire ottoman, qui tombe d’une chute irrémédiable. De là, la guerre de Crimée, qui a été parfaitement

lettres INÉDITES DE STUART MILL.

inutile ou plutôt qui n’a fait que hâter le déclin de la Turquie. En 1880, lord Salisbury commença à se rendre compte des fautes commises. Il se réjouit de voir l’Autriche postée en sentinelle sur le Danube et sur les Balkans; mais il ne voit pas encore que le meilleur moyen d’éloigner tout danger de ce côté est de constituer dans la Péninsule une grande Bulgarie indépendante, avec des institutions libres, laquelle, par conséquent, ne consentirait jamais à les sacrifier, pour se soumettre au despotisme russe. Le cabinet anglais a commis alors trois fautes dont les conséquences deviendront chaque année plus visibles. La première a été de couper la Bulgarie en trois tronçons, chacun trop faible pour se défendre et, par conséquent, toujours prêt à réclamer le secours de la Russie. La seconde était de remettre l’un de ces trois tronçons, la Macédoine, sous le joug odieux de la Porte, créant ainsi à ce pays une situation si affreuse que, tôt ou tard, soit l’Europe, soit l’Autriche, sera forcée d’y mettre un terme. La troisième faute a été de vouloir conserver la Turquie pour garder les Dardanelles, tout en lui enlevant les provinces qui pouvaient lui en fournir les moyens. On demande à la Porte qu’elle remplisse le rôle d’une grande puissance, qu’elle entretienne dans toutes les capitales de l’Europe un corps diplomatique, à Constantinople une cour impériale la plus dispendieuse du monde, une bonne armée et une flotte, et, dans le même temps, on lui ampute la moitié de son territoire. Aussi est-elle en faillite déclarée. Elle n’a plus ni revenus ni crédit; ses soldats non payés se révoltent, se débandent et vivent à merci sur les habitants. Nul progrès n’est possible. Les Turcs sont aussi ruinés, aussi pauvres que les rayas qu’ils oppriment et qu’ils exploitent. Le déclin est rapide et l’issue fatale. Le gouvernement turc doit cesser d’exister. Il périra comme ont disparu les races eteintes, faute de pouvoir s’accommoder au milieu de la vie moderne. Cest notre civilisation, avec ses besoins de luxe, ses armées permanentes, ses impôts et ses emprunts, qui tue la Turquie.

— Je n’ai rencontré Stuart Mill que deux fois. La première fois, c’était en 1873, à un meeting de l'Association pour la réforme des lois agraires. Il développa son idée favorite d’un impôt spécial à établir sur Yunearned incrément de la propriété, c’est-à-dire sur la plus-value des immeubles, qui est le résultat, non du travail du propriétaire, mais de l’activité et des progrès de la société tout

entière. Celte proposition de Mill a toujours été violemment attaquée par les économistes français. Cependant le principe est déjà admis dans nos lois, ainsi que me l’indique mon éminent collègue M. Giron. En effet, la loi du 16 septembre 1807, art. 30, porte ce qui suit : « Lorsque, par l’ouverture de nouvelles rues, par la formation de places nouvelles, par la construction de quais ou par tous autres travaux publics généraux, départementaux ou communaux, des propriétés privées auront acquis une notable augmentation de valeur, ces propriétés pourront être chargées de payer une indemnité qui pourra s’élever jusqu’à la valeur de la moitié des avantages qu’elles auront acquis. »

Quoi de plus juste et de plus conforme aux motifs mêmes que l’on invoque en faveur du droit de propriété? Si c’est le travail qui crée la propriété, toute plus-value du sol due au propriétaire doit lui revenir. Mais, d’autre part, toute celle qui est le résultat du travail social, doit revenir à la société, sous l’une ou l’autre forme. C’est là encore un point que M. Alfred Fouillée a bien rais en lumière et qui ressort du titre même de son dernier livre : Propriété sociale.

Mill parlait avec une admirable clarté, mais sans nulle chaleur. Sa voix, quoique grêle, portait loin, parce que le timbre en était élevé et mordant. Son argumentation était de la logique pure. Quelques faits indiqués, mais peu développés. Quoiqu’il parlât devant un auditoire démocratique, nul appel adressé au sentiment. Il voulait convaincre, éclairer, non émouvoir, entraîner. Son discours eût été mieux à sa place dans une académie de savants que dans ce meeting populaire. Mais il le voulait ainsi. Il eût rougi d’un succès dû à ce que nous appelons l’éloquence.

Il m’engagea à aller le voir à Blackheath, près de Greenwich. Il y occupait une petite villa pendant les quelques mois qu’il passait en Angleterre. Il résidait la plus grande partie de l’année aux environs d’Avignon, où il avait acheté une propriété pour ne pas s’éloigner du tombeau de sa compagne adorée, qu’il allait visiter chaque jour. Ce n’est pas sans une vive émotion que je pénétrai dans la demeure du maître vénéré, dont les écrits étaient, depuis longtemps, ma lecture habituelle. Son accueil, extrêmement cordial, eût dû me mettre à l’aise; mais il y avait en lui une certaine dignité mélancolique qui imposait. Je le vois encore devant moi, comme si j’y étais. Le salon était sombre et sévère : à terre, un tapis turc aux nuances foncées ; le long des murs, des bibliothèques

basses, dont les tablettes étaient garnies de souvenirs et d objets d’art ; sur le fond obscur se détachait son grand front, chauve et pâle, et son profil aigu d’une extrême finesse. Les yeux étaient gris, pas grands, mais lumineux, d’une lumière grise et froide. Contrairement à l’habitude des Anglais, dans la journée, il était vêtu tout de noir,comrae un pasteur. Portait-il ainsi, en ses vêtements, un deuil qui répondait à celui qu’il conservait si profond,si fidèle au fond de l’âme?

Nous causâmes du livre sur la propriété, que je préparais. Il en approuva complètement le plan. « Les recherches d’économie politique pure sont presque épuisées, me dit-il. Dans cette voie, il ne reste pas beaucoup à découvrir. Nous devons porter maintenant nos investigations sur cette région si vaste et si peu explorée des relations de la morale et surtout du droit avec l’économique. De ce côté, beaucoup reste à faire. Les économistes ont négligé ces questions, parce qu’ils se sont figuré que la liberté du contrat répondait à tout. « La PROPuiÉTÉ » leur semblait un principe immuable, dont il n’y avait pas à s’occuper, puisqu’il est une loi naturelle. Les socialistes en ceci ont mieux vu : ils ont compris que dans la conception du droit et dans l’organisation de la société, de grands, d’immenses progrès peuvent être accomplis. Seulement aucun d’eux, pas même Proudhon, n’a su l’économie politique. »

Je lui parlai alors des socialistes allemands. Il n’ignorait pas leur nom, mais il n’avait pas étudié leurs livres. Il m’engagea à les faire connaître, et c’est ainsi que je fus amené à publier dans la Revue des Deux Mondes la série d’articles qui, remaniés et complétés, sont devenus mon volume récemment publié : Le Socialisme contemporain. J’emportai de ma visite à Mill une impression profonde de respect et d’admiration, qui n’a pas diminué depuis.

Je n’essayerai pas ici d’émettre un jugement sur les travaux du grand économiste et je ne pourrais, d’ailleurs, parler de la partie philosophique de son œuvre. Mais j’estime que, dans le domaine des sciences sociales, les deux auteurs à qui notre génération doit le plus de vérités utiles, sont Tocqueville et Stuart Mill. Tous deux ont examiné à fond le grand problème de notre époque, l’organisation de la démocratie. Seulement Tocqueville n’a pas bien vu les conséquences économiques des progrès de l’égalité, et ce qu’il en a aperçu, le remplissait d’inquiétudes. Mill, au contraire, a nettement discerné l’approche d’une ère de réformes sociales, et il l’a saluée avec confiance, avec sympathie, parfois même avec enthousiasme.

{Revue de Belgique de Bruxelles, 15 mai 1885.)

Au moment où le roi des Belges vient de prendre, avec 1 assentiment de notre Parlement, le litre de souverain de l’État neutre du ^

Congo, il peut être intéressant, en attendant le livre annoncé de ^

Stanley, de résumer ici les appréciations des missionnaires anglais et du grand explorateur lui-même, au sujet des conditions économiques de cette vaste région, qui désormais nous offre un intérêt tout spécial. Je ne puis m’empêcher de regretter que cette noble et grande oeuvre ait perdu, en partie, son caractère international. Est-ce une utopie de croire qu’elle eût pu le conserver ? Quand M. Gustave ^

Moynier et moi, nous avons, les premiers, parlé de neutraliser j

et d’internationaliser le Congo on a dit aussi que c était une chimère. Cependant, bientôt notre idée reçut le précieux appui de deux j

de nos éminents collègues. Sir Travers Twiss et le regretté profes- |

seur Arntz, puis celui de l’Institut de droit international lui-même dans sa session de Munich (1883). Récemment, grâce aux sympathies que l’Europe tout entière a accordées à l’initiative si généreuse et si glorieuse de notre souverain, un immense État neutre, chose inouïe dans l’histoire, a été constitué, dans le bassin du Congo, par l’accord unanime des puissances; seulement le caractère international n’existera plus que dans le régime appliqué à l’embouchure

^ Voyez l’étude consciencieuse deM. Charles Faure Lu Conférence africuine de Berlin, et le remarquable rapport de M. G. Moynier , dans 1 Annuuire de V Institut de droit international. Années 1883-1884.

du grand fleuve. Cette action internationale n’aurait-elle pas pu s’étendre plus loin ? Ne sera-t-elle pas nécessaire, notamment, pour assurer la construction du chemin de fer du Stanley-Pool, condition indispensable de l’exploitation du bassin supérieur? Certes, si l’esprit d’entreprise et les capitaux belges suffisent, je ne serai pas le dernier à m’en réjouir; mais peut-on l’espérer ? En tout cas, les travaux de la Commission internationale du Danube, dont le délégué français si éclairé, M. Lavertujon, me traçait récemment le tableau, prouvent qu’un comité de ce genre, constitué par les États civilisés, peut poursuivre l’amélioration de la navigation sur une rivière, intéressant l’Europe entière, d’une façon scientifique et suivie, malgré les rivalités ou les dissentiments qui parfois surgissent. Je ne vois pas pourquoi l’action internationale, appliquée par la Conférence de Berlin à la partie inférieure du Congo, n’aurait pas pu l’être aussi à la partie supérieure.

Quoi qu’il en soit, ce qu’il est important maintenant de savoir, c’est quelles sont les ressources de ce vaste territoire, en réalité tout un monde, qui s’ouvre à l’activité de l’Europe, et comment on pourra tirer parti des richesses qu’il renferme.

Voici d’abord un résumé du rapport que publie la mission baptiste. On peut dire que le voyage des missionnaires protestants T.-J. Comber et George Grenfell, à bord du Peace, ce steamer dont nous avons déjà donné une description ici même, jette une lumière nouvelle sur le pays traversé par le Congo et sur ses habitants. Nous sommes heureux d’avoir par eux des nouvelles du colonel sir Francis de Winlon, administrateur en chef de l’Association internationale et gouverneur actuel du Congo, qui les a accompagnés, avec son secrétaire, M. Gill, dans une partie du voyage. Ceux-ci leur furent d’un grand secours et ne dédaignèrent pas de mettre la main à l’œuvre pour tenir le gouvernail, cuire le pain, couper le bois, les encourageant par leur gaîté et leur entrain. Chose assez curieuse, les mis. sionnaires avaient pris avec eux huit élèves de leur école. Ces petits négrillons s’imaginaient naïvement que le monde finit aux arbres qu’on aperçoit du jardin de la mission. Mais quoiqu’il fût très désirable d’étendre un peu leur horizon, ils furent un sujet d’inquiétude pour leurs professeurs pendant tout le voyage. Tantôt ils se brûlaient à la chaudière, tantôt ils tombaient dans l’eau et, comme ils ne savaient pas nager, on avait grand’peine à les repêcher, sans parler du danger qu’ils couraient d’être dévorés par les crocodiles, très

128 les conditions ÉCONOMIQUES DU CONGO,

nombreux en ces parages. Cependant, ces gamins leur furent souvent fort utiles pour renouveler, chaque jour, la provision de bois destiné à alimenter la chaudière. Il fallait au moins trois ou quatre heures d’un rude labeur, auquel tout le monde prenait part, pour se procurer le combustible nécessaire au reste de la journée. La vitesse du navire dépendant de la qualité du bois, variait entre une et trois lieues à l’heure. Malgré cette difficulté, le voyage en steamer paraissait un jeu en comparaison des précédentes expéditions en chaloupe à rames, où l’on voyait les rives sablonneuses et monotones du Congo se prolonger indéfiniment. Cette fois aussi} la tente leur fut d’un grand secours contre le soleil et la pluie, car, bien qu’ils fussent partis pendant la saison la moins chaude et la plus sèche, ils n’étaient pas à mi-chemin, quand la chaleur commença à sévir, et la saison des pluies était arrivée, quand ils atteignirent Mangala.

Les missionnaires baptistes qui ont entrepris l’évangélisation du Congo, sont de plus en plus convaincus de l’utilité de leur œuvre, et c’est dans le but de donner des renseignements plus exacts que ceux des journaux, qu’ils envoient à leurs frères anglais un récit détaillé

de leur voyage.

Ils se mirent en route le 7 juillet et, après deux jours de navigation sur la partie étroite du Congo, longue d’environ trente lieues, ils arrivèrent en face de la station française de Gauchus, situé sur la rive droite. Ayant atteint Kwamouth. la quatrième station internationale après Léopoldville, ils se décidèrent à remonter la rivière Kwa, qui avait été explorée, il y a deux ans, par Stanley. La rivière Kwa, venant du nord-est, coule pendant près de dix lieues entre des collines de sable de 50 à 100 pieds de hauteur, couvertes de broussailles et d’herbe dure. Le fond de la vallée est garni de bois, mais la navigation est rendue dangereuse par des récifs à fleur d’eau.

C’est sur les bords de cette rivière que MM. Comber et Grenfell ont rencontré les plus beaux spécimens de la race africaine. Bien faits, intelligents et relativement industrieux, les Wabumas sont les meilleurs commerçants de tout le fleuve. On voit souvent des flottilles de 10 à 20 de leurs canots, fortement chargés, en route pour Stanley-Pool, où les chutes forcent les voyageurs à prendre la voie, de terre. Il y avait parfois des vents d’est si violents que l’eau balayait le pont du steamer et que sa marche s’en trouvait ralentie.

Pendant qu’ils étaient à l’ancre en face de Mushie, la capitale de ce pays, ils avaient souvent autour d’eux une trentaine de canots,

montés par des hommes leur otirant toute espece ae marcnanaises. Les Wabumas sont aussi de bons artisans. Ils construisent leurs propres canots et en vendent en grand nombre. Il s’en trouvait une centaine sur les bords de la rivière qui n’attendaient que des acquéreurs. On les équarrit grossièrement dans la forêt, puis on les achève près de la bourgade, formée d’une série de petits hameaux. On peut toujours espérer le développement d’un peuple qui ne

méprise pas les travaux manuels.

Les Batekes, au contraire, trouvent en dessous de leur dignité de porter eux-mêmes leurs poules et leurs œufs au marché. Chacun d’eux se fait suivre par une couple de jeunes garçons.

A Mushi, la reine Nga-Nkabi, femme énergique et capable, qui sait ce qu’elle veut, et gouverne bien ses sujets, avait consenti à servir elle-même de pilote au steamer Peace, et elle alla à terre, dans un petit canot avec une de ses suivantes, pour chercher une chèvre qu’elle offrit aux missionnaires. Cependant, elle avait très grand air, quand elle alla ensuite leur rendre visite, entourée de son équipage de solides rameurs, tenant à la main des pagaies dont le manche était recouvert d’airain. MM. Comber et Grenfell avaient déjà connu quelques-uns de ces Wabumas à Kintamo, où il s en trouve presque toujours une petite colonie commerçante, qui y passe des mois entiers. Ces braves gens reconnurent les voyageurs et les saluèrent amicalement. Un de leurs traits caractéristiques est le grand nombre d’enfants à la mine éveillée qui circulent dans leurs villes et dans leurs campements. Pour ceux qui connaissent les habitudes de ces tribus, la présence de ces enfants est une preuve de supériorité sociale et morale, en les comparant à leurs voisins, les Bayansis.

La ville de la reine Nga-Nkabi est une position très favorable pour une nouvelle station. Les Wabumas sont tout disposés à recevoir des Européens, dès que le nombre des missionnaires sera suffisant pour leur en envoyer. Le pays autour de la ville de Mushie est extrêmement pittoresque. Les maisons sont construites sur une petite élévation qui longe le bord de la rivière. Plus loin s étend un terrain plat où les indigènes ont leurs cultures de cannes à sucre,

En quittant Mushie, les explorateurs remontèrent la rivière Kwango, qui se jette dans la rivière Kwa. Le Kwango est un cours

d’eau large de 400 mètres. A une lieue en amont du confluent, les explorateurs remarquèrent que les maisons étaient rondes au lieu d’avoir la forme carrée universellement répandue jusque-là. Cect prouvait qu’ils avaient atteint la frontière d’un pays nouveau. Les Portugais Capello et Ivens parlent des constructions rondes, et aussi de la coiffure en forme, de chapeau, adoptées par cette peuplade, qu’ils avaient rencontrée à 200 milles d’ici. Malheureusement, les missionnaires baptistes ne purent tirer aucune information des naturels, qui étaient trop peureux pour répondre à leurs saluts ; ils couraient au bord de l’eau, la lance à la main, et se cachaient derrière les arbres, comme s’ils craignaient qu’on ne les attaquât. Capello et Ivens avaient remonté le Kwango pendant 60 lieues. Ils étaient arrivés dans un pays qu’ils décrivent comme « un immense désert où régnait un silence de mort » .

Après avoir redescendu le Kwa et rejoint le Congo, MM. Comber et Grenfell trouvèrent le steamer qui attendait sir Francis de Winton pour le ramener à Stanley-Pool.

Le lendemain, ils reprirent la navigation à la remonte du fleuve, laissant derrière eux toute une série de villes sur la rive gauche, tandis que la rive droite semble complètement déserte. Leur halte suivante fut à Chumbiri,dont le roi avait été, disait-on, tué par son propre fils, qui lui avait succédé. Celui-ci, pourtant, prétendait que son père avait seulement remonté le fleuve pour acheter de l’ivoire! Il était très obséquieux et prenait le bras des voyageurs pendant qu’il leur montrait les rues étroites de sa ville, tout en les couvrant de la graisse et de la poudre rouge dont il s’était orné.

A une lieue et demie au-dessus de Chumbiri, les missionnaires découvrirent une colline de rochers semblable à celles qu’on trouve aux environs des cataractes, mais très remarquable au milieu des chaînes de montagnes de sable, aux sommets arrondis, qui dominent dans cette partie du pays. Ces collines ont de 100 à 250 pieds de haut et plongent souvent à pic dans la rivière, sur la rive droite, tandis que sur la rive gauche elles s’élèvent en pentes douces. Sur les promontoires formés par ces rochers, on a construit un grand nombre de villages, d’un aspect étrange, presque complètement entourés d’eau et inabordables. Les naturels, pour aller à la rivière, doivent descendre dans les baies étroites qui séparent ces escarpements.

Peu après Chumbiri, ils arrivèrent dans la partie large du Congo. Ici, leur marche fut entravée par des îles innombrables; le fleuve est si énorme, 3,000 à 4,000 mètres de largeur, que, sans l’aide de la boussole et sans la direction du courant, il serait impossible de poursuivre sa route; et dans ce dédale, formé de bancs de sable,

de canaux et d îlots, il faut avancer avec les plus grandes précautions.

Après une dizaine de lieues de cette navigation difficile, ils gagnèrent des eaux moins dangereuses. Les collines se rapprochaient du lit du fleuve, et ils passèrent près de plusieurs bourgades populeuses, habitées par les Bolobos, près de la station internationale de ce nom. Les villages de Bolobo et de Moïe, formés de plusieurs hameaux s’étendant sur un espace de près d’une lieue de long, comptent à peu près 5,000 habitants. Les différentes tribus de ces contrées obéissent à 80 souverains, dont Ibaka, chef des Bolobos, est le plus considéré, étant l’ami des blancs. Ces princes africains sont toujours en dispute. La cruauté, l’ivrognerie et l’immoralité qui lègnent chez les Bolobos, amènent des actes trop affreux pour qu’on ose les décrire.

Les missionnaires, accompagnés par le lieutenant Liebrecht, de la station internationale, visitèrent tous les villages de Bolobo et de Moïe. A Bolobo, c’était jour de grand gala : la femme d’un des chefs était morte dans les environs, et il fallait célébrer dignement cette solennité par quatre ou cinq jours et autant de nuits d’orgie. Ces gens boivent une horrible bière de canne à sucre et se livrent alors aux plaisirs les plus dévergondés. La fête se termine par le sacrifice de malheureux esclaves achetés exprès pour la circonstance ; on bat frénétiquement les tambours; des rondes de femmes portant de grands colliers de cuivre pesant de 12 à 15 kilogrammes, dansent en frappant des mains en mesure; tout le peuple les regarde. Cette fois, les misérables victimes étaient attachées dans un endroit qu’aucun des indigènes ne voulut divulguer. Elles attendent leur supplice dans une morne apathie, et on les tue à coups de flèche ou de couteau. Une autre tragédie cruelle se préparait encore. On devait fixer le prix de certaines denrées, et, pour rendre le contrat inviolable, les intéressés jetèrent dans un trou creusé en terre un malheureux esclave, après lui avoir brisé bras et jambes. Là, on le laissa mourir de faim et de soif, en défendant expressément que personne lui apportât à manger. Toutes les supplications des voya-

geurs en faveur de ces infortunés furent vaines. On voit peu d’enfants dans les villes des Babangis, et cela s’expli([ue aisément par l’immoralité de ces peuplades. Les villes sont grandes, et la population se renouvelle principalement par l’achat des esclaves, à qui on fait, comme signe de leur sujétion, deux lignes tatouées d une oreille à l’autre. Dans presque toutes ces contrées, les propriétaires d esclaves mâles leur donnent des femmes; mais il paraît que chez les Babangis, les chefs en ont un très grand nombre et qu’ils permettent à leurs esclaves de les visiter à leur gré. Leurs favorites

seules sont soustraites à cette promiscuité.

Les villages des Banunus qui occupent le district de Moïe, sont très jolis. Les maisons, par groupes de quatre ou six, sont recouvertes d’un même toit, avec un intervalle d’un mètre entre chacune d’elles; elles sont ornées de crânes humains. On voit aussi beaucoup de crânes d’hippopotames rangés autour des troncs des grands arbres dans ces endroits. Il est probable qu’on les tue à coups de harpons, mais les Banunus sont si timides, qu’il n’y a moyen den tirer aucune information, d’autant plus qu ils parlent un langage très peu répandu. Les missionnaires se décidèrent à fonder ici une nouvelle station à cause de la densité et des bonnes dispositions de

1 la population.

I De Bolobo, ils remontèrent le Congo vers le nord-est. La rive

I droite était si éloignée qu’ils la perdirent de vue pendant 45 lieues.

I La rive gauche, qu’ils longèrent entre Bolobo et Lukolela, a un

I aspect charmant. Les collines sont rocheuses et couvertes de bois

( épais, au milieu desquels on aperçoit de loin en loin de jolis vil-

lages. Le fleuve se divise en une quantité innombrable de branches peu profondes. Il y a une foule d’hippopotames dans ces parages.

L’équipage du Peace en tua plusieurs, qne les naturels tirèrent â bord pour en faire des festins de roi. Ils en mangèrent un, eux- ! mêmes, et le trouvèrent tout à fait de leur goût . La graisse abon-

I dante qui en découlait, servit aux besoins de la machine Le troisième

j jour, en appprochant de Lukolela, le courant devint beaucoup plus

I fort, et la rive gauche fut de nouveau visible. Le Congo a une

’ largeur de 2,000 mètres au-dessus de Lukolela Ici, ils eurent

l’avantage d’avoir avec eux le lieutenant Liebrecht.

Lukolela est entourée d’une épaisse forêt, qui monte en pente ‘ douce, depuis le bord de l’eau jusqu’au sommet de petites collines

d’une hauteur de trente à quarante mètres. Les arbres, d’essences

(précieuses, sont gigantesques, avec une écorce si dure quelle émousse la hache en un clin d’œil. Trois missionnaires ont été envoyés dans cet endroit, munis de provisions pour trois mois, de haches et d’une grande scie, afin de faire une clairière dans la forêt et d’y bâtir une habitation provisoire.

Les villages de Lukolela sont plus petits, plus éparpillés et moins populeux que ceux de Moïe, de Bolobo et des autres villes des Babangis, bien qu’ils soient habités par celte môme tribu. Mais ici,

* les indigènes, gouvernés par trois chefs, sont d’une nature plus

I douce. Ils semblent ravis à l’idée d’avoir parmi eux des blancs

I consentant à les instruire.

; Le Peace quitta Lukolela le 23 juillet, après avoir fait du bois

I pendant deux jours. A Ngombe, où il arriva dans la soirée, le

I fleuve se rétrécit quelque peu. En face de Ngombe, sur la rive

I gauche, se jette un affluent considérable, l’Albangi. Sa couleur argi-

leuse contraste étrangement avec la teinte brun foncé du Congo. Les eaux des deux rivières continuent à couler côte à côte, pendant ji longtemps, sans se mêler. Le même phénomène se produit plus haut

1 à la jonction du Lulango, qui est noir comme de l’encre. Il y a une

I station internationale à Ngombe; le promontoire du même nom,

j' haut de vingt mètres, est formé de roches ferrugineuses. Les habi-

I tants semblent très bienveillants.

A quelques lieues plus haut, MM. Coraber et Grenfell arrivèrent à

Iune série de grands et beaux villages, Baihunu, Boshende et Ilebu.

Le pays qu’ils traversèrent alors leur sembla le plus peuplé de toutes les parties du Congo qu'ils avaient vues jusque-là. La foule était énorme, des rassemblements de 400 à 500 individus se formaient partout. Les villages de celte contrée s étendent au loin vers 1 intérieur, tandis que les belles terres arables des rives du fleuve paraissent relativement désertes.

Les chefs, comme en général tous les Africains un peu haut placés, étaient très désireux de sceller leur amitié avec les missionnaires, en devenant leurs « frères de sang ». Celte cérémonie consiste à boire un peu du sang de son ami, mélangé avec quelques gouttes

idu sien, et à faire une marque sur son fusil comme souvenir de la

liaison.

Les peuplades des environs d’Ilebu, ainsi que celles de Boshende, Bathunu et toutes celles qui habitent les bords de la rivière . Manthumba et la bourgade du même nom, sont considérées comme

un peuple distinct, dont l’origine est inconnue. Ce sont probablement des immigrants, comme les Babangis.

Le cours du Congo amena les voyageurs directement sous l’équa- I

leur; ils traversèrent alors les villes équatoriales de Bojungi,

Mbongo, dont les habitants semblent très belliqueux, Inganda où les missionnaires de la Mission intérieure de Livingstone comptent '

s’établir, et Bwangata. C’est ici que Stanley a créé la station d’Équatorville, non loin de l’affluent appelé Ruki. Dans ces contrées, |

la population est fort clairsemée et les villages sont mal bâtis. Les habitants des bords de la grande et belle rivière Ruki — jusqu’ici connue sous le nom de Ikelemba et large de 900 mètres, qui se jette dans le Congo, sur la rive gauche — sont très primitifs. Ils se servent encore d’arcs, de flèches, de boucliers, de lances et de cou- I

teaux, qu’ils portent constamment sur eux. La plupart d’entre eux sont affublés de coiffures hideuses, faites de peaux de singe, la tète de l’animal venant sur le devant et la queue pendant par der- |

rière. Malgré leur aspect sauvage, ils ne paraissent pas méchants. j

Cependant le lieutenant Van Gele, d’Équatorville, rapporte qu’ils ont des coutumes très féroces. Certains condamnés sont poursuivis j

comme des bêtes sauvages et tués à coups de flèche ; les naturels j

s’amusent beaucoup de cette chasse à l’homme. Les victimes offertes en sacrifice ont la tète attachée à un arbrisseau plié jusqu’à terre ; on la leur coupe net avec une espèce de faucille, et l’arbuste, en se relevant, la lance très haut en l’air. Les Babangis sacrifient un grand nombre de ces malheureux lors de la mort d’un chef. Par j

contre, MM. Comber et Grenfell décrivent une jolie scène mimique représentée par des enfants, qui dura plusieurs heures. Il commencèrent par danser, puis vint une espèce de drame dans le genre grec. Quatre hommes portaient un lit de bambou, comme ceux des indigènes, dans lequel se trouvait couchée une jolie jeune fille !

à l’air mélancolique, recouverte d’un drap rouge. Une femme psalmodiait une complainte, tandis que le chœur, composé de six petites filles de huit à douze ans, marchait autour du lit, figurant une bière, et chantait le refrain se terminant par ka-wa-ka : « il n’est pas mort ». Le charme sembla agir : la jeune fille fit un mouvement et deux hommes vinrent la relever et la mirent debout sur ses pieds.

Équatorville, située directement sous l’équateur, est la mieux bâtie et la mieux entretenue de toutes les stations internationales.

Elle fait grand honneur à son chef, M. Van Gele, qui reçut les ;

voyageurs avec beaucoup de bienveillance.

Entre Équatorville et Lulanga, près de la rivière noire de Lulanga, large de 200 mètres, dont nous avons parlé plus haut, s’étend un espace de dix-sept lieues non habité; la rive droite, toujours très éloignée, est cachée par une succession d’îles à fleur d’eau, couvertes d’arbres d’une monotonie fatigante. Stanley aimait cependant beaucoup ces îles, lors de son premier voyage, car elles lui offraient un asile contre les cannibales qui le poursuivaient.

L’air est rempli de taons pendant le jour, et, pendant la nuit, de moustiques, dont les piqûres font des ampoules terribles sur les mains et le visage des blancs. Les berges n’ont que deux à trois mètres d’élévation, et comme il n’y a pas du tout d’herbe dans ces parages, on ne rencontre pas d’hippopotames. Une plante grimpante, le palmier calamus, dont les branches sont très épineuses, couvre presque complètement les bords, et les missionnaires devaient se frayer un passage avec la hache pour arriver à terre, afin d’y faire du bois. Sur plusieurs des arbres qu’ils abattirent, ils trouvèrent la gomme copal du commerce suintant du tronc ou déjà solidifiée. Pendant leur précédent voyage, en juillet 1883, ils avaient vu beaucoup de caféiers sauvages. Mais cette fois, ils n’en virent aucun, et le terrain, très marécageux, semblait peu propice pour y construire une station.

A Lulanga, les voyageurs rencontrèrent pour la première fois les Bangalas, peuplade la plus bruyante, la plus violente et la plus agressive de toutes. Un de leurs hommes, Mangaba, originaire de Lukolela,leur fut très utile dans cette occasion. Il se disait apparenté avec presque tous ceux qu’il rencontrait. Il présenta de prétendues femmes dans presque chaque localité que lePeace traversait; chaque chef était soi-disant son père et il montra au moins trois mères; si bien qu’il était tout au moins difficile de savoir la vérité sur sa famille.

Lulanga est aussi peuplée qu’Ilebu. Les bourgs sont bâtis sur le sommet d’une colline d’une vingtaine de mètres de hauteur, formée d’amas de minerai de fer, qu’on retrouve jusque sur le rivage. Les naturels sont évidemment très sauvages. Ils s’approchèrent en grand nombre du Peace, dans d’excellents canots, prirent pour ainsi dire possession du steamer, et on eut toute la peine du monde à s’en débarrasser. Une fois même, les explorateurs furent très effrayés en entendant battre une espèce de gong qui semblait un signal d’alarme. Le moindre manque de tact de la part de l’équipage eût pu amener les plus graves résultats. De Lulanga à Liboko, la der-

nière ville des Bangalas, il y a vingt-sept lieues. Arrivés à quatre lieues au-dessus de Liboko, les voyageurs longèrent la rive droite et passèrent près de trois villages des Lukolelas. Le long de la berge, on voit des échelles doubles qui servent de débarcadères. Deux lieues et demie au-dessus de Liboko, se trouve le village de Mata Mayiki, très peuplé, où l’Association internationale a construit une belle habitation. Le chef de la station, le lieutenant Coquilhat, semble diriger les naturels avec beaucoup d’habileté. C’est là que Stanley livra, en 1877, une grande bataille qui dura cinq heures, contre trente-six canots. Les indigènes, croyant avoir affaire à des ennemis, voulurent attaquer les voyageurs, mais, grâce aux efforts bienveillants du lieutenant Coquilhat, ils restèrent calmes. Liboko est le mieux bâti des villages des Bangalas. Bien qu’ils aient la réputation d’être de bons commerçants, ils semblent assez misérables. Pour tout vêtement, les femmes portent de jolies ceintures, formées de longues franges de couleurs, et les hommes, des vêtements d’écorces d’arbres. Ils sont tous tatoués.

La station de Mata Mayiki fut le point extrême qu’atteignirent MM. Comber et Grenfell. Ils redescendirent ensuite le Congo pour retourner à Arthingion, une des stations de la Mission baptiste. Ils expriment beaucoup de confiance dans l’avenir de leur œuvre d’évangélisation.

Voici maintenant le résumé d’une communication faite récemment par M. Stanley à un reporter du Standard, à qui il avait accordé une entrevue :

L’État neutre du Congo a une superficie d’environ 1,500,000 kilomètres carrés, ou quatre fois et demie la grandeur de la France, et les deux tiers de cette vaste région sont d’une fertilité incomparable. Sur cette surface, 11,132 kilomètres carrés sont occupés moitié par des lacs et moitié par des rivières navigables.

Le Congo, pendant un cours de 6,663 kilomètres, n’offre d’autres obstacles à la navigation que les chutes de Lubilash et de Stanley; pour arriver au Stanley-Pool, on a proposé de construire un chemin de fer de 243 kilomètres de longueur, reliant, d’une part, Vivi à Isanghila, distantes de 83 kilomètres, et, d’autre part, Manyanga à Léopoldville, éloignées l’une de l’autre de 160 kilomètres environ. Cette entreprise est l’œuvre la plus importante dont l’Association africaine ait à s’occuper actuellement. Des ingénieurs, ayant déjà étudié le parcours de la ligne projetée, doivent partir

vers le mois de mai 1883, et on compte commencer les travaux dès : leur arrivée.

M. Stanley estime que la ligne coûterait à peu près 73,000 francs par raille anglais, de sorte qu’un capital de 12 millions, en ; chiffres ronds, suffirait, et il croit que ce chemin de fer rapporterait

I 20 p. c. aux actionnaires, dès la première année.

\ Même, en admettant que cette estimation soit irop optimiste, il

s est convaincu que l’Association serait disposée à garantir un intérêt

f de 3 p. c. Quand la ligne sera exploitée, elle ouvrira à la civilisation

[i une vaste région peuplée d’environ 30 raillions d’habitants, d’après

[ les calculs les moins élevés.

I Aucun plan définitif n’a encore été adopté quant au gouverne-

I ment de ce vaste État; maison sait que le roi Léopold II et ses

I conseillers sont occupés à élaborer un projet d’organisation.

Stanley sera-t-il nommé gouverneur général du nouvel empire?

1 Rien n’est décidé à cet égard ; car il n’est pas même certain qu’il

retourne en Afrique, quand son congé sera expiré, au mois de juin ^ prochain. Il a porté jusqu’ici le titre de chef de l’expédition et c’est

I sur sa demande que le roi des Belges lui avait adjoint le général

I Gordon, pour administrer soit le Haut, soit le Bas-Congo, selon ce

I qui aurait été décidé entre eux. Avant d’être envoyé à Khartoum

I par le gouvernement britannique. Gordon avait déjà expédié au

j Congo 33 caisses contenant des provisions, que Stanley reçut peu

! de temps après le moment où il espérait voir arriver leur proprié-

taire. C’est au colonel de Winton, nommé par le Roi pour remplacer Gordon, qu’est confiée maintenant l’administration du Bas- Congo.

I Stanley parle avec enthousiasme de l’avenir commercial de l’État

neutre. En prenant pour base les résultats obtenus par le chemin de ferdeGambia à Saint-Paul de Loanda, également sur la côte occi- I dentale de l’Afrique, il fait remarquer que des factoreries ont été

) établies dans tous les endroits propices au commerce le long de

I celte ligne. Le montant annuel des échanges s’élève déjà à des

I sommes énormes. Il est évident que l’intérieur du nouvel État

I offrira un champ d’activité infiniment plus vaste. Car de chaque

fcôté des 6,663 kilomètres du Congo navigable s’étendent des contrées d’une fertilité inouïe.

Parmi les articles du commerce indigène, nous citerons seule-ment ; l’huile de palme, le caoutchouc, les gommes, le café, le

cuivre (déjà fondu par les natifs), l’ivoire, le camwood et l’orchella (également utiles pour la teinture), les fibres de palmiers et les pelleteries. Il y a, en outre, des forêts immenses de bois d’ébène, d’acajou, de liqnum vitœ, de teck, etc.

Tous les légumes européens, ainsi que le blé et le riz, croissent admirablement dans ce pays et on y trouve le cotonnier et la canne à sucre à l’état sauvage, dans plusieurs districts. Actuellement, les difficultés de transport sont un obstacle insurmontable pour le commerce.

La voie ferrée, que Stanley espère voir terminée d’ici à deux ou trois ans, changerait complètement la situation en permettant d’amener ces richesses jusqu’à l’Océan.

Au commencement, les nègres étaient très méfiants et il était presque impossible de les faire travailler. Maintenant, c est tout le contraire : comme ils ont vu que leurs services leur étaient bien payés, ils viennent même de très loin pour trouver de l’ouvrage, comme porteurs, entre Vivi et Stanley-Pool, distants de 390 kilomètres. Chaque mois, il en arrivait par centaines, longtemps avant le départ de Stanley. Ils descendaient en grand nombre les affluents du Congo dans des canots chargés d’ivoire; il y eut même une fois 2,000 défenses d’éléphants réunies sur le marché de Stanley-Pool. La production d’ivoire ira naturellement en diminuant, car les éléphants sont détruits beaucoup plus rapidement qu’ils ne se reproduisent; cependant Stanley pense que cette source de revenu ne sera pas épuisée d’ici à longtemps. Il fait observer que les Zanzibarites ont chassé l’éléphant avec acharnement jusqu’au lac Tanganyika, depuis 1825, et pourtant l’approvisionnement ne semble pas encore diminuer sensiblement. La plus grande partie de l’État libre est un pays vierge; les éléphants, les lions, les hippopotames, les buflles, les crocodiles, les antilopes, les daims, les lynx, etc., qui y abondent, feraient de cette belle contrée le paradis des

sportsmen.

Les produits européens, tels que les cotonnades, les couvertures, les faïences communes, la quincaillerie, les fusils, la poudre, la verroterie et bien d’autres encore, trouveraient un débouché facile dans le nouvel État. L’expédition internationale, à elle seule, troque annuellement plus de 2,730,000 mètres de coton, tandis qu’au comptoir hollandais de Banana, le débit moyen mensuel atteint le chiffre énorme de 3,640,000 mètres, fie commerce aug-

mente, bien qu’à peine un quart de la population y contribue. De plus, à mesure que ces tribus sauvages se civiliseront, leurs besoins se multiplieront.

Stanley propose d’imposer légèrement les marchandises exportées pour subvenir aux frais de l’administration, mais il est partisan du libre-échange à l’intérieur du pays.

Certes, on sera porté à croire que Stanley s’exagère les richesses du continent qu’il a révélé au monde et dont il est, pour ainsi dire, le Christophe Colomb; mais, quoi qu’il en soit, il ne peut faire doute pour personne que ce vaste territoire ne soit fait pour produire, en quantités presque illimitées, des choses utiles à l’homme et qu’on ne puisse habituer ses habitants, déjà artisans, cultivateurs et commerçants, à se livrer au travail, sous la direction des blancs. Mais, ainsi que le reconnaît Stanley lui-même, tant qu’on n’aura pas relié le Stanley-Pool à Vivi par un chemin de fer, tous les produits de l’intérieur seront comme n’existant pas, car il sera trop coûteux de les amener à la côte.

D’après les chiffres que je dois à l’obligeance de M. Bentley de la Baptist Mission, le transport du steamer Peace, pesant, avec les accessoires, une quarantaine de tonnes, a coûté, de Vivi au Stanley- Pool, 7G0 livres sterling ou environ 475 francs la tonne.

On paye ordinairement pour une charge d’homme, soit 65 livres, l’équivalent de 15 shillings ou 23 shillings par 100 livres, soit environ 640 francs, par tonne, du Pool à Vivi. Aucune marchandise, sauf l’ivoire ou l’esclave qui se transporte lui-même, ne peut supporter un fret semblable, surtout en présence de la baisse actuelle des prix.

L’estimation que fait Stanley du coût du chemin de fer, parait complètement insuffisante. Il est impossible de faire une ligne, même à l’écartement d’un mètre, pour 75,000 francs le mille anglais; c’est à peine si cela suffirait pour un kilomètre. La ligne de Bafoulabé au Sénégal a coûté 102,000 francs par kilomètre *. Ace taux, les 390 kilomètres de Vivi au Pool exigeraient environ 39 millions de francs. Stanley propose, il est vrai, de recourir à la navigation, sur le fleuve, d’Isanghila à Manyanga, ce qui ferait une économie

* La ligne de Dakar à Saint-Louis, également au Sénégal, a été construite par la Société des Batignolles, moyennant une garantie par l’État d’un revenu net annuel de 1,154 francs pai' kilomètre, indépendamment d’une avance de 12,680,000 francs pour les 260 kilomètres.

JS.

de 145 kilomètres et de 15 millions. Mais, d’après les récits des missionnaires anglais et de nos explorateurs (voir le Mouvement géographique), les bateaux ont à vaincre tant de difficultés sur cette section du Congo, qu’on ne peut guère, semble-t-il, la considérer comme navigable commercialement. En outre, la ligne ne devraitelle pas être construite sur les plateaux, afin d’éviter les nombreux travaux d’art que nécessiterait le tracé longeant la rivière? En tout cas, on me permettra de répéter de nouveau ce que j’écrivais ici il y a trois ans déjà, et, cette fois, en invoquant l’opinion si énergiquement exprimée par Stanley. Le premier soin de l’administration du nouvel État doit être de relier le Haut et le Bas-Congo par une voie ferrée, car c’est à cette condition seulement que les richesses du continent intérieur deviendront accessibles et qu’il pourra offrir un débouché important à notre commerce et à notre industrie.

Toutefois, en attendant que ce grand travail soit terminé, on pourrait probablement commencer la colonisation et les cultures dans cette partie de l’État neutre qui s’étend depuis l’Océan jusqu’à Vivi, le long des bouches du fleuve, et qui est déjà aussi étendue que toute la Belgique.

LES TROUBLES EN BELGIQUE

(Revue Bleue de Paris, 10 avril 1886.)

Liège, 7 avril 1886,

Monsieur le Directeur,

Les grèves, les émeutes, les épisodes tragiques qui ont troublé la Belgique, ordinairement si paisible, ont attiré l'attention de l’Europe. Les journaux des différents pays y ont consacré de longs articles et le gouvernement allemand y a trouvé des arguments pour faire proroger sa loi spéciale contre les socialistes. Heureusement, ces tristes événements n’ont pas eu toute la gravité que leur ont attribuée des télégrammes à sensation. Il n’y a eu ni guerre civile ni guerre sociale. Sans doute, une agitation profonde s’était emparée tout à coup de la classe laborieuse dans le pays tout entier. Dans un certain nombre d’industries et surtout dans les charbonnages, les ouvriers ont refusé le travail. A Liège, comme à Londres, on a brisé les vitrines des boutiques et des cafés, mais sans piller. Près de Charleroi, des excès plus sérieux ont été commis : on a incendié une verrerie modèle au milieu de scènes de sauvagerie qui rappellent trop exactement celle que M. Zola a décrites dans Germinal. La répression n’a pu se faire sans amener des chocs entre les émeutiers et la troupe, et ainsi, des militaires ont été blessés et quelques ouvriers tués.

Tous ces faits si regrettables ont profondément affligé les Belges; mais personne ne s’est cru à la veille d’une révolution. Les magistrats des villes et dCvS communes rurales, la garde civique, les chefs

142 LES TROUBLES EN BELGIQUE

d’usine et les ingénieurs ont fait leur devoir résolument, tranquillement, sans recourir à des mesures de compression exagérée.

Certes, sans l’intervention de l’armée, des troubles plus graves i

auraient eu lieu. L’agitation se serait communiquée de proche en proche et on aurait vu probablement les ouvriers affolés détruire par-ci par-là les instruments de travail qui les font vivre. Seule- i

ment, ce que je tiens à faire remarquer, c’est qu’aucun parti, aucun |

journal sérieux, aucun orateur à la Chambre n’a réclamé ni l’état de |

siège, ni la suspension de nos libertés, ni la modification des lois |

existantes. Nulle voix ne s’est élevée, ni dans la presse, ni dans le parlement, pour pousser un cri d’alarme, ni pour réclamer l’ac- i

croissement des pouvoirs dont le gouvernement dispose. Nous ne sommes nullement disposés à demander notre salut à la dictature ou à l’autorité militaire, et ce n’est pas de sitôt que nous serons prêts !

à suivre les conseils que l’on vient de nous donner du haut de la i

tribune de Berlin. Le droit commun nous suffit. Nous saurons, ,

j’imagine, conjurer le danger et maintenir l’ordre sans porter la j

moindre atteinte aux nobles et précieuses garanties que notre Cons- |

titution nous donne, quelque excessives qu’elles puissent paraître j

à l’étranger.

Nos institutions ne sont point en péril. La « société » ne périra ‘

pas. La royauté même n’est pas menacée. Il n’y a pas en Belgique |

de parti républicain, par la raison très simple que notre monarchie |

est une république. Le peuple belge se gouverne lui-même, aussi |

librement que le peuple français, le peuple suisse ou le peuple amé- I

ricain. Le roi n’intervient jamais dans nos affaires pour imposer p

sa volonté. Il se fait un devoir, comme son père Léopold I®*", de se |

conformer en tout à la volonté nationale, régulièrement exprimée |

dans les comices. Il ne prend l’initiative que pour des œuvres d uti- i

lité générale, auxquelles il consacre, sans compter, son temps, ses |

veilles et sa fortune. Nos démagogues, qui s’imaginent pouvoir faire |

à Bruxelles une révolution comme celle de 1848, se trompent. Il I

n’existe pas encore ici d’armée révolutionnaire comme à Paris. Les I

quelques manifestations qui ont eu lieu dans notre capitale, ont tou- I

jours été faites par des bourgeois, « en gants jaunes », comme on |

l’a dit. Dans nos grandes villes industrielles et dans le pays char- I

bonnier, il y a, il est vrai, un parti socialiste qui s’accroît; mais, en i

tant que groupe organisé, obéissant à des chefs reconnus, il est I

encore peu nombreux et complètement impuissant. |

LES TROUBLES EN BELGIQUE. 143

De danger actuel, il n’y en a donc point. Mais ces agitations qui ont eu lieu en Belgique et qui ont attiré l’attention de l’étranger, sont un symptôme d’une situation grave et d’un avenir qui n’est pas rassurant. C’est là le point qui mérite l’attention.

Les causes de cette situation sont nombreuses et complexes. Les unes sont toutes locales; d’autres tiennent aux conditions spéciales de l’industrie en Belgique ; d’autres encore, à la crise dont souffre toute l’Europe; d’autres, enfin, au développement même de la civilisation moderne.

■ Il est inutile d’entrer dans le détail des causes locales : cela n’offre qu’un intérêt tout passager. Ainsi, à Liège, les glaces des cafés et les vitrines des boutiques ont été brisées non par les ouvriers sans travail, mais d’abord par quelques mauvais garnements, puis par des gamins, qui toujours prennent plaiser à détruire. Si la verrerie deM. Baudoux a été brûlée, c’est parce que, cet intelligent industriel ayant introduit un nouveau procédé de fabrication qui épargne la main-d’œuvre, certains ouvriers verriers des autres usines ont voulu se défaire d’une concurrence redoutable. Ailleurs, on en voulait à un contremaître trop exigeant.

Une cause plus générale est la crise industrielle qui sévit partout en Europe et qui atteint plus spécialement la Belgique. Grâce à l’activité des industriels et à la production du travail relativement à son prix de revient, l’industrie belge, dans ses différentes branches, a pris un essor extraordinaire. Elle s’est conquis de nombreux débouchés dans le monde entier. Elle s’est outillée en conséquence, et la population ouvrière s’est accrue en proportion. Malheureusement, depuis que la crise a commencé, les grands États ont cru y trouver un remède en augmentant successivement les droits à l’importation, et ainsi la Belgique a vu ses débouchés habituels se resserrer et parfois se fermer entièrement. La Russie achetait autrefois une quantité considérable de nos marchandises, surtout nos fers, nos aciers, nos machines. Aujourd’hui ce marché est presque complètement perdu pour nous. Nous exportions pour une somme énorme de draps en Italie ; actuellement celle-ci fabrique elle-même ceux dont elle a besoin et elle nous fait même concurrence en Orient. L’Allemagne, la France prenaient nos

LES TROUBLES EN BELGIQUE

produits métallurgiques; maintenant les droits d’entrée, notablement augmentés, élèvent contre l’importation de nos produits une barrière presque infranchissable. Même chose de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis.

La Belgique est la victime du cruel contraste qui existe, en cette période de transition, entre la situation économique et les relations politiques des États dits civilisés. La grande industrie repose sur la division du travail, réparti entre les différents pays conformément à leurs aptitudes naturelles, sur la rapidité et le bon marché des communications et sur l’unité du marché « mondial » ; elle suppose donc les échanges libres et le commerce facilité de toutes façons. Elle est à sa place dans un état de choses où l’harmonie règne dans les rapports d’États à États et la fraternité entre les peuples. Hélas ! au lieu de ce beau rêve des économistes, le [ monde actuel ne nous offre que des nations armées de pied en

cap, jalouses les unes des autres, hostiles les unes aux autres, la main toujours sur la garde de leurs épées, ne guettant que le moment de s’attaquer à propos, se ruinant en préparatifs de guerre,

I en attendant que la guerre même les mène à la faillite. Comment

s l’industrie et le commerce ne souffriraient-ils pas cruellement dans

un semblable milieu i

La Belgique, pays de liberté et de travail, neutre, pacifique, ouvrant largement ses frontières à tous, devait pouvoir compter sur la réciprocité. Mais loin de là; les autres États s’entourent non seulement d’une ceinture de forts dévorant l’argent qui aurait pu acheter les produits de la paix, mais d’une muraille de la Chine qui entrave le commerce et tue l’industrie. On comprend comment la crise économique dont souffre toute l’Europe, a dû se faire sentir plus durement dans un petit pays qui n'est, pour ainsi dire, qu’un vaste atelier travaillant pour l’univers entier.

Cette crise, qui est d’une intensité et d’une durée exceptionnelles, provoque, du reste, partout des grèves, des émeutes, des désordres de toute nature. L’Angleterre a eu récemment des scènes de dévastation à Londres, à Manchester, à Birmingham, et la France, en ce moment même, a des troubles et des attentats à Uecazeville. Même spectacle affligeant en Suisse, au Danemark, en Hollande, aux États-Unis et ailleurs. 11 faut remonter à la période de 1820-1828

(pour rencontrer une perturbation économique aussi profonde et

aussi générale.

LES TROUBLES EN BELGIQUE

Voici comment Sismondi parle de celte « grande calamité européenne » dans son livre : Nouveaux principes d' Économie politique, publié en 1827 (t. II, p. 226) :

« Un cri de détresse s’élève de toutes les villes manufacturières du vieux monde, et toutes les campagnes du nouveau monde lui répondent. Partout le commerce est frappé d’une même langueur; partout il rencontre la même impossibilité de vendre. Il y a cinq ans au moins que la souffrance a commencé; loin de se calmer, elle semble s’accroître par la durée La détresse des manufacturiers est la plus cruelle, parce que, à la différence des agriculteurs, leur subsistance tout entière dépend des échanges. C’est aussi un symptôme funeste de cette souffrance universelle que ces associations patriotiques que l’on voit se former en Belgique, en Allemagne, pour repousser les marchandises étrangères. Le système (protecteur) qui prévaut aujourd’hui dans l’opinion, c’est la détresse qu’on a partout sous les yeux qui l’a fait adopter. »

Après avoir parlé des souffrances des ouvriers de l’industrie, Sismondi ajoute :

« En même temps, les fermiers et les propriétaires se plaignent de leurs ruines; ils demandent à grands cris des lois protectrices, des monopoles; ils déclarent ne pouvoir soutenir la concurrence étrangère; et, en effet, beaucoup de fermiers font faillite, beaucoup de propriétaires abandonnent volontairement le quart ou le tiers de leurs fermages. Enfin, de fréquents incendies de récoltes et de maisons rurales annoncent l’irritation et la fermentation sourde des journaliers de l’agriculture et l’état précaire de toute la société. »

Ce tableau si précis, tracé par Sismondi, n’est-il pas l’image exacte de la situation économique actuelle? La perturbation, accompagnée de si terribles souffrances, est amenée, aujourd’hui comme alors, par les mêmes causes : accroissement de la production et diminution des moyens d’échange, d’où baisse anormale des prix et ruine de l’agriculture et de l’industrie. La production annuelle des métaux précieux tombe de 26.^ millions pendant le décennal 4801-1810 à 461 millions pendant le décennal 1820-1830, et, en même temps, l’Angleterre, pour remplacer par de l’or ses billets à cours forcé, enlève à la circulation de l’Europe, déjà très réduite, 500 millions d’or. Maintenant les États civilisés, obéissant aux inspirations de certains économistes, ont commis la faute insigne de proscrire l’argent, le métal monétaire historique, habituel, et de

LES TROUBLES EN BELGIQUE

confier le service des échanges internationaux à l’or seul, alors que la production diminuée et la consommation accrue du métal jaune, |

n’en laissent disponible qu’en viron 60 millions par an. 11 s’ensuit, i

fait inouï dans l’histoire économique, que la frappe des monnaies ;

est suspendue presque partout en Europe. Comment une mesure ï

aussi révolutionnaire ne provoquerait-elle pas une crise sans précédents ?

Je ne puis pas m’arrêter à décrire cette crise ici. Les faits, au reste, frappent tous les yeux : difficulté de vendre, sauf à des prix /

qui laissent le fabricant en perte ; fermeture des usines ; renvoi des ouvriers; le numéraire sans emploi, s’accumulant dans les banques et s’offrant à un taux dérisoire. Cela ne suffit pas, comme d’ordinaire, pour ranimer l’esprit d’entreprise : les comptes rendus des Bourses et des marchés répètent ce refrain lugubre : Stagnation générale; rien ne va plus. Les salaires aussi ont été diminués, mais non en proportion de la réduction des prix de toutes choses; car, comme le faisait déjà remarquer Adam Smith, c’est la rémunération |

du travail qui est la dernière atteinte. Les chiffres communiqués à |

la Chambre par notre ministre des finances prouvent que les journées des ouvriers sont encore suffisantes. Seulement il y en a un I

nombre croissant qui ne trouvent plus d’emploi, et cela est affreux. |

Ainsi voilà d’honnêtes travailleurs qui ne demandent qu’à gagner I

leur pain et que leur maître doit renvoyer, faute de commandes. f

Que peuvent-ils devenir? Rien n’est prévu pour leur venir en aide. I

Ils sont les innocentes victimes des fautes commises par ceux qui |

dirigent les affaires du monde, ou, si l’on veut, de l’imperfection de |

l’organisation sociale. |

La cause déterminante de nos troubles est donc cerlainemenl la |

crise économique. Celle-ci est universelle, et partout aussi éclatent |

des émeutes d’ouvriers. Au moment où j’écris ces lignes, les jour- |

naux annoncent que dans la paisible île de Terre-Neuve une insur- |

rection ouvrière vient d’éclater, et qu’elle a planté son drapeau dans !

la salle du parlement. La crise va-t-elle bientôt cesser, comme j

l’annonce M. Siegfried? Ses tristes conséquences ne s’aggraveront- |

elles pas? Je ne puis, hélas! partager à ce sujet aucune espérance |

optimiste. |

Il me reste à parler d’une dernière cause, celle-ci générale, pro- j

fonde, durable, laquelle est, à mon avis, le progrès du socialisme. !

La diffusion des idées socialistes dans tous les pays civilisés est un |

LES TROUBLES EN BELGIQUE

fait évident. C’est en Allemagne qu’elle se fait de la façon la plus rapide et la plus systématique, malgré des lois d’exception et une compression à outrance. En France, en Italie, en Espagne, elle est indéniable. La calme Hollande a presque chaque jour ses manifestations socialistes. L’article de M. Wuarin, dans le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes, montre avec quelle rapidité le socialisme agraire se répand en Angleterre. Le traducteur anglais de mon Socialisme contemporain a dû ajouter un chapitre pour faire connaître les différentes écoles socialistes anglaises, qui n’existaient pas encore, quand je publiai ce livre. Ainsi que j’ai essayé de le faire voir dans cet ouvrage, ce phénomène résulte naturellement, invinciblement, des principes essentiels de la civilisation moderne.

La source première du socialisme est le christianisme, parce qu’il a répandu dans le monde le principe de l’égalité et de la fraternité de tous les hommes. Évangile signifie « la bonne nouvelle » apportée aux pauvres de la venue du « Royaume » où les derniers seront les premiers : Evangelisare pauperibus misit me, dit le Christ. Quelle condamnation de la richesse! Quelle prédilection pour les déshérités! Aussi les premiers apôtres mettent tout en commun. Les Pères de l’Église attaquent la propriété avec une véhémence sans égale. « L’opulence est toujours le produit d’un vol », dit saint Jérôme. « Le riche est un larron », dit saint Basile. « C’est l’iniquité qui fait la propriété privée », dit saint Clément. « Le riche est un brigand », dit saint Jean Chrysostome. Et alors que l’Église catholique s’est déjà faite l’alliée du despotisme, écoutez comment elle parle par la bouche de Bossuet dans le Sermon sur les dispositions relativement aux nécessités de la vie :

« Les murmures des pauvres sont justes. Pourquoi cette inégalité des conditions? Tous formés d’une même boue, nul moyen de justifier ceci, sinon en disant que Dieu a recommandé les pauvres aux riches et leur a assigné leur vie sur leur superflu, ut fiat equalitas, comme dit saint Paul (Cor., viii, 14) ».

Pendant le moyen âge, quand ces idées égalitaires se répandaient dans le peuple au moment où ses souffrances devenaient plus intolérables, elles provoquaient, comme aujourd’hui, des soulèvements et des massacres : les Pastoureaux et les Jacques en France, Watt Tyler, en Angleterre, les Anabaptistes et Jean de Leyde en Allemagne. Mais en temps ordinaire ces explosions étaient prévenues par deux circonstances ; le peuple n’avait nul droit poli-

148 3 LES TROUBLES EN BELGIQUE

tique, et le régime des castes le murait dans sa condition, dont il n’espérait pas sortir; il se consolait des misères qu’il endurait en « cette vallée de larmes » par l’espoir d’un monde meilleur où régnerait la justice. Le socialisme évangélique restait ainsi un idéal dont la réalisation n’était attendue ici-bas qu’à l’époque du millenium.

Depuis lors tout est changé. Les révolutions aux Pays-Bas, en Angleterre, en Amérique, en France et, plus tard, sur tout notre continent, ont fait du dogme chrétien de l’égalité de tous les hommes le premier article des constitutions libres, et le travailleur a été proclamé citoyen. L’antiquité et Aristote s’étaient montrés plus prévoyants : le travail était et devait être confié à une classe particulière, les esclaves, et cette classe, privée de tout droit, était considérée comme une variété d’animaux domestiques. La suppression de l’esclavage et la démocratie ont préparé le socialisme.

Le second frein qui contenait les masses, était la croyance en la félicité promise aux pauvres dans l’autre vie, qui faisait supporter avec résignation la misère en celle-ci. Ce frein tend à disparaître sous l’effort continu, d’un côté, des hommes de science qui nient ou veulent ignorer Dieu et l’immortalité de l’âme, et, d’un autre côté, des démagogues qui savent que l’athéisme poussera les misérables au désespoir et à la révolte.

C’est l’organisation spéciale de l’industrie moderne qui donne aux revendications socialistes leur caractère aigu. Jadis la production manufacturière s’accomplissait soit au sein de la famille rurale, soit, dans les villes, par un petit groupe où maîtres et ouvriers travaillaient près du foyer, côte à côte, vivaient de la même vie, presque égaux en tout, et où l’instrument du travail était aux mains de qui le mettait en œuvre. Aujourd’hui rien de pareil. Un abîme sépare le maître, qui vit dans l’opulence, et l’ouvrier, qui subsiste au jour le jour. Éloignés du foyer domestique, groupés autour de la machine qui fournit la force, accumulés dans certaines localités et dans certains quartiers, les travailleurs forment comme une armée et une classe à part. La distinction entre les deux facteurs indispensables de la production, le capital et le travail, apparaît à leurs yeux très visible et sous la forme d’un antagonisme permanent. Jadis, les règlements des métiers et la régularité des commandes donnaient à l’existence une garantie assurée. Aujourd’hui, au contraire, l’industrie moderne, colossal assemblage de rouages, d’une

LES TROUBLES EN BELGIQUE

complexité et d’une délicatesse inouïes, est soumise à des crises fréquentes et cruelles, parce que le régime politique et international est, comme nous l’avons vu, en retard sur le régime économique. La machine, qui crée cette situation pleine de difficultés, en accroît le péril, parce que, par la presse et les chemins de fer, elle répand dans le peuple entier et dans le monde entier les idées socialistes.

N’oublions pas que ces idées ont pris récemment un caractère nouveau. Jadis, les socialistes rêvaient de refaire la société et ils formulaient des utopies; aujourd’hui, voyant que la réalisation de ces utopies est impossible, ils ne songent qu’à détruire, croyant que des ruines sortira un ordre social meilleur, ainsi que nous l’expliquent le prince Kropotkine et Élisée Reclus. Ce sont les espérances eschatologiques des premiers chrétiens qui prennent corps sous une forme nouvelle. On attend maintenant la palingénésie, non plus d’une révolution cosmique èt du feu du ciel, mais du pétrole et de la dynamite.

Telle est, je crois, la situation vraie et ses causes. Constituet-elle un danger actuel? Je ne le pense pas. Tant que 1 armée ne sera pas complètement acquise aux idées anarchiques, la répression sera douloureuse sans doute, mais facile. Nous verrons encore des commotions violentes, des usines brûlées, des luttes déplorables, des assassinats; mais le nihilisme ne triomphera pas. Ce n’est que dans le cas où, par suite soit d une guerre malheureuse, soit d’un essai de coup d’État, le gouvernement se trouverait momentanément impuissant ou divisé, que de grands désastres seraient à redouter. C’est pour ce motif que ceux qui, en France, voudraient rétablir la monarchie, seraient bien imprudents et même très coupables, car ils rendraient ces désastres possibles. Si l’on tentait la Restauration par la force, la guerre civile pourrait éclater entre deux parties de la bourgeoisie et peut-être de l’armée, et alors les légions du désordre, qui sont toujours prêtes, sortiraient de terre, et la sombre prophétie de M. Maxime du Camp s’accomplirait : Paris serait brûlé plus complètement et plus systématiquement qu’en 1870. Si même ces horreurs étaient évitées, la Restauration n’en conduirait pas moins à d’inévitables catastrophes. Pour se maintenir, elle devrait avoir recours

150 LES TROUBLES EN BELGIQUE

I à une compression bien plus dure que sous Napoléon III, car

I les résistances seraient plus fortes, et, comme la France ne sup-

1^4 porterait pas longtemps d’être gouvernée despotiquement au milieu

des autres pays libres, au bout de peu d’années, la monarchie i serait renversée par un mouvement intérieur comme en 1830 et

Il 1818, ou amenée à chercher une diversion dans la guerre étran-

gère comme en 1870. C’est alors que l’anarchie et le nihilisme fêteraient leurs saturnales. Gomme le dit Hégésippe Moreau :

Alors s’accomplirait l'épouvantable scène Qu’Isnard prophétisait aux peuples de la Seine...

Au rivage désert, les barbares surpris Demanderaient où fut ce qu’on nommait Paris,

La république est la forme de gouvernement la plus capable de résister au socialisme, parce qu’elle met sur les remparts qui défendent la société, tout le monde, excepté ceux qui veulent l’anéantir. Cherchez-vous le salut dans le despotisme, vous provoquez les attaques des amis de la liberté, et ceux-ci, en marchant à l’assaut du pouvoir, ouvrent le chemin aux ennemis de l’ordre social. Les conservateurs ont donc intérêt à maintenir les institutions démocratiques et libres qu’ils attaquent avec tant d’aveuglement. Les anarchistes, au contraire, doivent désirer le rétablissement de l’autocratie, car, dans l’opposition qu’elle provoquerait, ils trouveraient des alliés, et, au moment de la révolution, ils pourraient devenir les maîtres.

N’y a-t-il donc point de remède à cette situation si grosse de troubles, où peut succomber, non l’ordre social, qui, étant nécessaire, renaîtra toujours des ruines, mais la liberté? Le seul remède radical est de faire cesser l’antagonisme entre travailleurs et capitalistes, et il cesserait par la réunion dans les mêmes mains du capital et du travail, c’est-à-dire si le travailleur était propriétaire de la terre qu’il exploite, de l’outil qu’il manie ou d’une action de l’usine dans laquelle il est employé. Pour que cet idéal soit atteint, il faut que l’ouvrier ait plus d’intelligence, plus de prévoyance, plus de moralité, plus de vertu ; car c’est en vain que l’État lui ferait l’avance d’un capital qu’il n’aurait pas su former lui-même par l’épargne : il serait incapable de l’administrer et de le conserver. On a calculé que, si les ouvriers anglais renonçaient aux boissons alcooliques, ils pourraient en vingt ans acquérir

LES TROUBLES EN BELGIQUE

toutes les manufactures où ils ne sont que salariés. Donc progrès moral et intellectuel, voilà la voie du salut. Mais, pour le hâter, le strict devoir de la bourgeoisie est de tendre la main aux travailleurs. C’est ce que commencent à comprendre certains groupes dont se moquent les économistes optimistes qui prétendent qu’il n’y a point de question sociale : je veux parler des socialistes catholiques, comme l’évêque Ketteler en Allemagne et M. de Mun en France, des socialistes évangéliques, comme les pasteurs Stocker et Todt en Prusse, lord Shaftesbury et le cardinal Manning en Angleterre, et j’ajouterai même, dût-on me jeter la pierre, des socialistes de la chaire, comme certains professeurs d’outreRhin, et des socialistes d’État comme M. de Bismarck

et M. Gladstone.

ESSAIS DE DROIT PUBLIC

{Revue de Belgique de Bruxelles, 15 juillet 1886.)

Le droit. — A toute époque, il est pour chaque société humaine un ordre de choses qui est le plus favorable au bien général de cette société et k ses progrès. Cet ordre, étant le chemin le plus a direct », le plus « droit » vers la perfection, constitue le droit.

Les lois politiques, civiles, économiques, seront d’autant meilleures, d’autant plus justes et bienfaisantes, qu’elles seront plus conformes à cet ordre.

Cet ordre n’est pas, tant s’en faut, celui qui existe. On peut le concevoir comme un idéal voulu par Dieu, mais dont la réalisation est abandonnée au libre arbitre de l’homme.

En dehors même de cette vue théologique, la science peut découvrir cet ordre en prenant pour base la nature de l’homme, perfectible et aspirant à la perfection, et les leçons de l’histoire et de la statistique.

Chaque fois que nous déclarons une loi ou une institution mauvaise et que nous en réclamons une meilleure, nous faisons appel à cet ordre, qui est le chemin vers le bien-être et le bonheur.

C’est la vue de cet ordre qui a transporté d’enthousiasme les hommes de la Révolution française et qui fait la grandeur de celle-ci.

Cet ordre est le droit rationnel, car il est conforme à la raison. Il n’est pas le droit naturel, car il n’est pas conforme à la nature actuelle des choses, puisqu’il a pour but de la réformer.

Le droit de sécession. — Une province, un certain nombre de communes ou une partie d’un État ont-elles le droit de s’en sépa-

ESSAIS DE DROIT PUBLIC. 153

rer pour se constituer en État indépendant ou pour s unir à un

autre État ? Nulle question plus difficile.

Tant que l’unité de l’État réside dans la personne du souverain,

celui-ci ne peut admettre qu’on lui enlève ce qui lui appartient. 11 y

voit un vol. ,

Jamais le pape, qui devrait respecter le droit des peuples, n a

admis que les provinces du domaine de l’Église pussent légitimement se soustraire à sa souveraineté pour se joindre à 1 Italie.

Mais, si l’on admet que les peuples doivent pouvoir disposer d’eux-mêmes et que tous les pouvoirs émanent de la nation, il est difficile de refuser k des populations libres le droit de se grouper et de se constituer comme elles l’entendent. La règle qui domine tout,

est le plus grand bien du plus grand nombre.

Généralement, une nation n’a aucun intérêt k retenir , malgré elles, des populations qui veulent se séparer pour se constituer à part ou pour se réunir k un autre État. La majorité doit alors employer la force pour retenir la minorité, ce qui est pénible, coûteux, cruel même. Les uns seraient opprimés, les autres oppresseurs, souffrances pour tous les deux ; violation des principes de la démocratie.

En Suisse, Bàle-ville ne s’entendait pas avec Bâle-campape, et les Rhodes extérieures se disputaient avec les Rhodes intérieures. Bâle et Appenzell ont été partagés en deux demi-cantons indépendants. Tous ont été plus satisfaits; la paix a succédé aux contentions et aux haines.

Quand une province d’une nationalité différente est soumise k un État avec lequel elle ne peut se fusionner et dont elle veut décidément se séparer, il est dans l’intérêt des deux que la séparation s’acwmplisse. Un souverain s’y opposera, parce que sa puissance et 1 éclat de sa couronne en seraient diminués ; mais un peuple doit y consentir, car il n’a aucun avantage k retenir un autre peuple sous le

joug.

L’affranchissement de la Lombardie et de la Vénétie n’a-t-il pas été un bonheur pour l’Autriche elle-même, sans compter que les défaites des armées impériales en 4850 et en 1866 ont valu la liberté k la Hongrie et le régime parlementaire k la Cisleithanie comme k la Transleithanie? Triste rôle que celui des Tyroliens, des Tchèques, des Croates, des Hongrois, forcés d’être les geôliers des Italiens !

Si le Tessin voulait s’unir k la patrie italienne, je ne vois pas de quel droit et dans quel intérêt le reste de la Suisse s’y opposerait.

ESSAIS DE DROIT PUBLIC

L’État n’est pas une idole à laquelle il faille sacrifier le bonheur des peuples qui le forment.

Depuis i8S9, on a fait voter la Savoie et Nice, au suffrage universel, sur leur séparation d’avec l’Italie et sur leur annexion à la France. Le vote n’a pas été libre, a-t-on dit. En tous cas, le principe a été reconnu alors et souvent invoqué depuis. C’est aux populations elles-mêmes à disposer de leur destinée.

L’Allemagne elle-même, en ne permettant pas aux cantons danois lu Schleswig et à l’Alsace-Lorraine de se séparer d’elle, ne conteste oas ce principe, mais elle le fait fléchir, prétend-elle, devant un îutre principe : celui de la défense personnelle.

Cependant, un pays où, depuis son origine, règne le principe démocratique et qui, comme son nom l’indique, s’est formé de 'union de plusieurs États indépendants, les États-Unis, n’a pas Dermis au Sud de se séparer du Nord, et, au prix d’une des guerres es plus meurtrières que connaisse l’histoire, l’union a été mainenue, et, dans le monde entier, les amis de la liberté ont applaudi à ant de vertu et d’héroïsme. N’était-ce pas méconnaître le principe iroclamé plus haut? Non, car un principe plus élevé encore domine :elui-ci, le respect de la justice et l’intérêt général.

La sécession violait la justice, puisqu’elle avait pour but le naintien de l’esclavage, et elle était contraire à l’intérêt général, à ’intérêt même des sécessionnistes, car elle aurait eu pour résultat le constituer côte à côte deux États hostiles, basés sur une notion lifférente du droit, toujours prêts à se faire la guerre, toujours )bligés d’armer l’un contre l’autre, situation déplorable qui, à la ongue, aurait coûté aux deux parties plus de sang, plus d’argent, )lus de souffrances de toute espèce que la lutte immédiate.

Il en est de même pour l’Irlande. En se séparant de l’Angleterre, t Ile ferait une chose contraire à son intérêt, à celui de la Grande- ^ Bretagne et même à celui de l’humanité, car la puissance de la nation anglaise, berceau et boulevard de la liberté, intéresse l’avenir ( le la race humaine tout entière. Les Irlandais, obéissant à Rome,

] iroscriraient les protestants conformément au dogme catholique et î eraient les ennemis de leurs voisins. Grand malheur pour ceux-ci,

( t plus encore pour eux-mêmes. Ce qu’ils peuvent réclamer, c’est i ne large autonomie provinciale, comme celle des États de l’Union ! méricaine ou des cantons suisses.

La volonté de l’homme ne constitue pas le droit. Le droit est çe

ESSAIS DE DROIT PUBLIC

ri

qui est conforme à l’ordre, d’où résulte le plus grand bien. Si des populations, en se séparant de l’État dont elles faisaient partie, font à elles-mêmes et aux autres plus de mal que la sécession ne peut offrir d’avantages, alors, la séparation cesse d être un droit : elle peut être empêchée, au besoin, par 1 emploi de la force. Mais ce cas

sera l’exception.

On pourrait craindre que le droit de sécession n’amenàt 1 emiettement des grands États. Mais cet émiettement, combiné avec l’association fédérative, ne serait pas un mal. Les très petits États, comme le Luxembourg, la Suisse, le Val d’Andorre, sont les plus heureux; ils ne peuvent aspirer à conquérir leurs voisins et à jouer le rôle de grande puissance. Ils ne sacrifieront donc pas tout à 1 armée.

Mais, dira-t-on, vous nous ramenez au moyen âge, où existaient une foule de petites principautés se faisant sans cesse la guerre, état de choses détestable, auquel a mis fin la constitution des grandes monarchies modernes. Je réponds que les grandes monarchies ont amené les grandes luttes et les armées permanentes,’ qui ont ruiné et ruinent les peuples. Malgré les guerres locales, le peuple a joui de beaucoup plus de bien-être vers la fin du moyen âge qu’après le quinzième siècle, car la population a été alors, fait extraordinaire, presque aussi nombreuse qu’elle l’a été depuis lors, comme le prouve, par des chiffres exacts, M. Alphonse Wauters dans ses monographies des communes du Brabant, et comme cela

résulte des travaux de Bureau de la Malle.

La guerres locales étaient le résultat des rivalités et des haines des seigneurs, vivant les armes à la main, batailleurs dressés à se battre comme des coqs de combat. Les maux de la guerre, les exterminations, les incendies, les pillages ruinaient les paysans. Eux, enfermés dans leurs donjons, y échappaient presque toujours. Aujourd’hui, la situation est différente. Si c’était aux peuples seuls à décider la guerre, ils la feraient rarement, car ils savent qu’elle leur coûte de cruelles souffrances et quelle ne peut leur apporter aucun avantage.

Supposez l’Europe divisée en provinces autonomes, comme les cantons suisses, celles-ci groupées en fédération, d après les nationalités ethniques, historiques ou électives, et ces dernières réunies également en une confédération européene, à la tête de laquelle se trouverait une amphictyonie suprême chargée de régler les différends, et vous aurez l’organisation politique la plus favorable au -

ESSAIS DE DROIT PUBLIC

bonheur des hommes. C’est celle qu’avait rêvée l’Église, et si, au lieu de marcher dans la voie de l’ambition, de la tyrannie et des persécutions, elle avait été fidèle à la pensée de Jésus prêchant l’égalité, la fraternité et la charité, cette magnifique utopie eût pu être réalisée par son influence.

Deux mouvements profonds travaillent aujourd’hui les peuples : l’un les pousse à se grouper d’après leurs sympathies de race et d’après leurs convenances économiques, en brisant, s’il le faut, les cadres forgés par le droit ancien : conquêtes, mariages, traités; l’autre les entraîne k s’entendre, à adopter les mêmes lois, à conclure des conventions internationales et même à se fédérer.

Ces deux mouvements sont également favorables au bien général.

Un gouvernement démocratique peut-il imposer l'obéissance aux lois? — Mettre à exécution et faire respecter les lois est le premier devoir de tout gouvernement. Les adversaires de la démocratie prétendent qu’un gouvernement démocratique ne peut s’acquitter convenablement de ce devoir, parce qu’il est à la merci de la foule.

Il faut avouer que ce danger est inhérent aux institutions populaires. Il faut donc prendre toutes les précautions compatibles avec ce régime pour se garantir de ce péril.

Si toutes les fonctions sont électives, les fonctionnaires élus seront peu portés à réprimer les écarts de ceux qui les élisent. Ils le seront d’autant moins qu’ils sont soumis à des réélections plus fréquentes et que leur pouvoir est de plus courte durée.

Dans les gardes nationales, l’autorité des officiers élus est faible ou nulle.

Si l’attachement au bien public est fort et le sentiment d’honneur professionnel vif, le nombre de ceux qui seront prêts à sacrifier leur devoir sera grand. Il diminuera à mesure que le patriotisme et la moralité baisseront.

En s’abstenant d’imposer aux électeurs de la majorité l’obéissance aux lois, le fonctionnaire dira qu’il rend service à son opinion, laquelle est la seule favorable au bien du pays, et ainsi il prétendra encore servir l’intérêt général en poursuivant le sien propre. Mais bientôt, la moralité politique fléchissant de plus en plus, il ne fera respecter les lois que par ses adversaires, et alors celui qui, pour faire ce qu’il doit, sacrifierait sa réélection, sera considéré comme une dupe. A partir de ce moment, tous les liens politiques se relâchent et l’on marche vers le désordre.

il rend toutes les fonctions électives, surtout à brève échéance. Que ne fera pas, pour conserver la faveur de la majorité, celui qui est

menacé de perdre sa place, s’il lui déplaît ?

Le respect des lois est plus nécessaire sous la démocratie que sous toute autre forme de gouvernement, parce qu’elle est plus exposée à tomber dans l’anarchie. Il faut donc que les fonctionnaires qui sont chargés d’appliquer les lois pénales, civiles, administratives et fiscales, soient soustraits à l’élection et à l’influence des majorités. Leur situation et leur avancement doivent être en raison du soin qu’ils apportent à faire respecter ces lois, et non de celui qu’ils

mettent à complaire au parti dominant.

Rendre la magistrature élective est semer un germe de corruption

et de mort pour la république.

Le droit de paix et de guerre. — La plupart des Constitutions modernes accordent aux souverains le droit de déclarer la guerre et de faire la paix. La raison et l’histoire nous disent que c’est à tort.

Pour que l’homme soit désireux d’éviter le mal, il faut qu’il porte la peine de ses erreurs, de ses fautes ou de ses crimes. Il n’en est pas ainsi, quand c’est le souverain qui déclare la guerre.

Que la guerre se termine par la victoire ou par la défaite, c’est toujours la nation qui en fait les frais. Les égorgements sur les champs de bataille, les estropiés et les malades revenus au logis, les impôts augmentés, les réquisitions, le commerce arrêté, l’industrie aux abois, parfois les effroyables misères et les poignantes

158 ESSAIS DE DROIT PUBLIC

montre clairement, l’histoire à la main, que toute guerre, heureuse ou malheureuse, a toujours diminué la liberté du peuple qui Ta faite. C’est ce que les hommes de la Révolution française avaient, au début, aperçu comme d’instinct.

Quand, au mois de décembre 179^, on discutait partout, à l’Assemblée législative et aux Jacobins, la question de la guerre, Robespierre parla sans cesse en faveur du maintien de la paix, parce qu’il voyait les dangers que l’emploi des armes fait courir à liberté :

« La guerre, disait-il, mais c’est le plus grand péril pour la liberté naissante ! Par elle s’établissent les dictatures ; par elle l’attention générale, détournée des délibérations intéressant nos droits civils et politiques, se porte exclusivement sur les événements extérieurs, et les ministres, les généraux grandissent au détriment des législateurs et des magistrats. Et quel danger n’y a-t-il pas dans l’enthousiasme trop naturel d’une nation et des soldats pour un général victorieux ! L’histoire ne nous montre-t-elle pas les chefs heureux faisant pencher la balance en faveur du parti qu ils embrassent, s’emparant eux-mêmes de l’autorité, quand ils ont le tempérament des César ou des Cromwel; ou, si ce sont des courtisans sans caractère, renforçant le pouvoir du maître, à condition d’être ses premiers valets? Le guerre est donc l’écueil le plus ordinaire des peuples libres. » (Discours prononcé le 18 décembre 1791 à la Société des Jacobins). Le 25 janvier 1792, dans un autre discours contre la guerre, il montre que la discipline militaire exige que les soldats soient soumis à leurs chefs et que cette habitude de la soumission passive, à laquelle une astucieuse politique associe l’idée d’honneur, les dispose à l’enthousiasme pour un général heureux et pour celui que la Constitution déclare leur chef suprême. Éclairé par sa méfiance et par les leçons de l’histoire, Robespierre annonce clairement le 18 brumaire et montre la cause qui l’a fait réussir. Dans la Constitution française de 1791, au chapitre du pouvoir exécutif, se trouve un article 2, section 1, qui paraît très sage :

« La guerre ne peut être décidée que par un décret du Corps législatif, rendu sur la proposition formelle et nécessaire du roi et sanctionnée par lui. »

Le veto. — Le droit de veto, que tous les théoriciens considèrent comme une arme puissante aux mains d’un souverain constitution-

ESSAIS DE DROIT PUBLIC

nel, lui devient inutile au sein d’une société démocratique. Il ne peut plus en faire usage.

La royauté n’a plus alors de racines assez fortes pour mettre obstacle à la volonté de la nation.

Louis XVI a fait usage du veto pour défendre les prêtres réfractaires, et cela lui a coûté le trône et la vie.

Que le souverain s’avise d’opposer son veto à une loi votée par les deux Chambres, paraîtrait aux Anglais plus inconcevable que de voir la terre s’arrêter dans sa course.

Une loi n’est proposée aux Chambres qu’après que le ministère l’a fait agréer par le roi. Elle est donc censée émaner de lui. Comment pourrait-il y refuser sa sanction, quand elle a reçu l’approbation du Parlement ?

On comprendrait que le roi opposât son veto à une loi qu’un membre de l’une des Chambres, usant de l’initiative parlementaire, aurait fait voter par le Parlement. Mais, alors, la majorité renversera le ministère qui s’est opposé à sa volonté. Elle réclamera un cabinet partageant ses idées, et le roi trouvera en face de lui ce ministère, les Chambres, la nation, et celle-ci devrait s’incliner devant la volonté d’un seul homme !

Le souverain ne pourra prendre cette périlleuse attitude que s’il est sûr de l’armée et prêt à un coup d’État.

Récemment, le roi de Suède et de Norvège, très aimé par ses peuples et très digne de l’être, a essayé pendant deux ans de lutter contre le Parlement norvégien. 11 a dû céder. Il s’est aperçu qu’il ouvrait la porte à la république.

Pendant plusieurs années, de 1863 à 1866, le roi de Prusse n’a tenu nul compte des décisions de la Chambre. Pour se le faire pardonner, il lui a fallu les victoires de Sadowa et de Sedan. D’ailleurs, jusqu’à présent, en Allemagne, tout dépend de l’armée.

Le loyalisme, c’est- â-dire l'attachement traditionnel et superstitieux à la couronne, n’existe plus dans tout notre Occident, pas même en Angleterre, où ce sentiment a créé le mot; pas même aux Pays-Bas, où la maison d’Orange, par les mains du Taciturne, a créé la nation; pas même en Italie, où la maison de Savoie a créé l’unité de la patrie.

Jadis, les peuples supportaient des rois fous, scélérats, pervers, des monstres de cruauté, de perversité ou d’égo'isme. Ils léchaient la main qui les ruinait, qui les saignait à blanc ou qui les désho-

! ml

ESSAIS DE DROIT PUBLIC

norait. Aujourd’hui, c’est avec impatience qu’ils tolèrent les fautes, légères et parfois très excusables, de souverains honnêtes, généreux, dévoués au progrès de l’humanité et au bien du pays.

Je ne sais si maintenant aucun des peuples de notre Occident se résignerait à subir pendant dix ans un mauvais gouvernement dont le prince porterait la responsabilité. La durée de la royauté ne dépend plus, comme jadis, de la force même de son principe, mais de 1a vertu ou de l’habileté de celui qui la représente.

Aux États-Unis, le président de l’Union et les gouverneurs de province ont souvent recours au veto. Ils peuvent le faire impunément, pour deux motifs : ils sont élus directement par le peuple, comme les Chambres, et ils cessent d’être nommés, s’ils ont déplu à la majorité.

Dans un régime démocratique et même dans un État où l’on admet que tous les pouvoirs émanent de la nation, le veto absolu du roi ne peut point se justifier.

Il est contraire aux principes mêmes qui servent de base à une constitution libre que la volonté d’un seul homme puisse mettre obstacle à la volonté de tout un peuple, régulièrement exprimée par l’élite des citoyens qui forment les assemblées élues.

Comme l’a dit Sieyès : « Absolu ou suspensif, le veto n’est qu’une lettre de cachet contre la volonté générale. »

Le veto suspensif peut être utile. Il met obstacle aux entraînements du Parlement. Il le force à avoir deux fois raison et oblige de passer les lois par le crible d’une seconde discussion.

En Norvège, quand un projet a été voté par l’assemblée dans deux sessions successives, il acquiert force de loi malgré le veto royal. Aux États-Unis, le veto du président est annulé par une résolution du Congrès réunissant les deux tiers des voix.

Il faut que 1e souverain puisse toujours en appeler au peuple par une dissolution des Chambres. Mais quand, par deux fois, la nation et ses représentants ont exprimé une volonté réfléchie et persistante, il ne doit pas appartenir au roi d’y faire opposition. Certes, la volonté, soit du souverain, soit du peuple, qui doit l’emporter, est celle qui est la plus conforme à la justice et au bien général. Mais je ne vois aucune raison pour supposer que cette volonté-là sera celle du souverain plutôt que celle du peuple.

La démocratie est-elle en état de défendre l’existence de la nation ? — Parmi les griefs qu’on accumule dans l’acte d’accusa-

sation de la démocratie, il en est un qui, s’il était fondé, suffirait I pour 1a faire condamner. On peut, dit-on, mesurer le mérite d’une

I forme de gouvernement au succès avec lequel elle remplit ses fonc-

1 lions essentielles, dont la première est de défendre l’existence

nationale. Or, la démocratie y a moins réussi que la monarchie, j Les républiques sont moins propres à organiser et à commander

î des armées qu’un souverain absolu. L’histoire ne confirme pas cette

I ' accusation. Les démocraties attaquées ont déployé une vaillance, une

force de résistance qui forment les plus belles pages de l’histoire } militaire de l’humanité. La raison en est évidente : le peuple entier

t| y met son âme. Quand on veut citer des actions héroïques, on

I montre la Grèce résistant aux armées innombrables de la Perse, on

I nomme les victoires de Marathon et de Salamine et la défaite plus

glorieuse encore des Thermopyles. Quand Alexandre fit la conquête de l’Asie, il tira ses forces des démocraties grecques, comme Napoléon, quand il mit l’Europe à ses pieds, trouva les siennes dans la France démocratisée par la révolution.

' Les paysans suisses ont vaincu l’Autriche d’abord, puis le grand

■ duc de Bourgogne, le prince le plus puissant de son temps, le

Téméraire, disposant à la fois et des richesses de la Flandre et des armes de la féodalité. Quelles victoires plus belles, plus pures, plus fécondes pour la liberté que celles de Sempach, de Granson et de Morat ?

Les Provinces-Unies, un million d’hommes acculés sur un coin

de terreiïigrat, formé moitié de sables stériles et moitié de boues conquises sur les eaux, tiennent tête à l’Espagne, régnant sur deux mondes, disposant de cette force nouvelle, l’or et l’argent versés à flots dans ses coffres par le Pérou et le Mexique, mettant en ligne les redoutables bandes de vétérans « semblables à des tours mouvantes ». Après quatre-vingts années de lutte, la république batave triomphe, couvre la mer de ses flottes, occupe de nouveaux continents auxquels elle donne le nom de ses provinces : Nouvelle-Hollande, Nouvelle-Zélande, fonde des colonies sur toutes les côtes des deux mondes, dans l’Amérique du Nord, au Brésil, au Gap, dans les grandes îles de la Sonde, et enfin, par un sublime effort, résistant à l’Angleterre et à la France coalisées pour le triomphe de la monarchie absolue, fait paraître sous les murs de Londres les seuls Vaisseaux ennemis qui l’aient jamais menacée.

Faut-il citer la France de 93, résistant victorieuse à toute l’Europe

162 ESSAIS DE DROIT PUBLIC

et laissant à l’Empire des frontières agrandies, que le despotisme, aux mains du plus habile capitaine qui fût jamais, n’a pas su conserver? Faut-il rappeler la démocratie américaine à peine née forçant deux fois la monarchie anglaise à accepter la paix : une première fois pour conquérir son indépendance, la seconde fois pour garantir ses droits de libre navigation, et le peuple espagnol usant et rejetant au delà des Pyrénées les invincibles années de Napoléon ?

Un mot tragique expliquera ce que je veux démontrer. En 1870, au moment où Napoléon III déclarait la guerre à la Prusse, Louis Blanc me dit : « Nous serons écrasés. Ce sera 1792 renversé. Alors, la démocratie française combattait contre la coalition des despotes. Aujourd’hui, c’est le peuple allemand tout entier, la démocratie germanique en armes qui se lève, pour combattre contre le despotisme en France. Il sera balayé. »

La démocratie favorise-t-elle V accrois ement des dépenses publiques?—Den\ motifs conduisentla démocratie à beaucoup dépenser. D’abord, elle peut asseoir l’impôt de façon qu’il épargne le peuple, qui fait la loi et qui profite de la dépense. En second lieu, le peuple a une foule de besoins auxquels on ne peut donner satisfaction qu’au moyen des ressources de l’État : instruction publique, secours aux indigents, embellissements des villes, amélioration des quartiers insalubres.

Cependant, deux pays à institutions très démocratiques, la Suisse et les États-Unis, sont ceux où les citoyens payent le moins d’impôts, même si l’on y comprend la dépense des Étals et des communes. Les grandes dépenses se font pour les guerres et pour des préparatifs de guerre. Les deux républiques n’ont point d’armée permanente; elles se piquent de ne point faire la guerre, et même de ne pas avoir de politique étrangère. Le referendum en Suisse est très économe, et même parcimonieux.

Si, afin d’améliorer leur condition, ceux qui vivent principalement de leur travail, arrivaient un jour à mettre des impôts sur ceux qui vivent principalement de leurs rentes ou de leurs profits, il y aurait lieu de craindre que ce genre d’impôts ne grossît vite.

Cela s’est fait dans les démocraties antiques, mais pas encore dans les démocraties modernes.

Si le peuple entrait dans cette voie, les riches seraient d’autant plus fortement frappés que la richesse serait concentrée en moins de mains. Ce serait donc, sans contredit, en Angleterre que l’opulence serait le plus menacée.

ESSAIS DE DROIT PUBLIC. 103

En France, les dépenses sont énormes et l’organisation politique est démocratique; mais il serait injuste d’en rendre la république responsable; on suit d’anciennes traditions. En réalité, ce ne sont pas les vœux de la nation qui sont écoutés en matière de finances. Le budget est devenu une sorte de polype gigantesque et monstrueux qui grandit sans cesse, absorbant le plus clair des ressources du pays. Il échappe à la connaissance et au contrôle non seulement du peuple, mais même de l’assemblée qui est censée le représenter. Il continuera à grossir démesurément, jusqu’à ce qu’il ait ruiné la nation ou reçu lui-même le coup de mort par la répudiation.

Si, comme dans les cantons suisses, aucune dépense importante ne pouvait être faite sans l’autorisation du peuple directement consulté, l’économie ne tarderait pas à prévaloir.

De l'art dans les sociétés démocratiques. — Le but de la société est de procurer aux hommes le plus complet développement de leurs facultés et le bonheur qui en doit résulter.

L’art ne mérite d’être encouragé que s’il aide à atteindre ce but. Il le fait de deux façons : premièrement, en faisant saisir plus fortement les vérités et les sentiments qui doivent présider à la direction de la vie : images des grands hommes ou des saints, qui nous portent à admirer leurs vertus et à les imiter, tableaux représentant les grandes actions, symboles des croyances religieuses ou civiques, dans les temples, dans les palais de justice, dans les hôtels de ville, dans les universités, dans les écoles; secondement, en faisant éprouver à l’homme des plaisirs de l’ordre immatériel, qui l’enlèvent aux intérêts grossiers et le transportent dans une sphère où tous peuvent en jouir ensemble.

D’un bon plat,- je ne puis jouir que seul. Donc, plaisir exclusif, cause de discorde et de lutte pour décider qui seul l’obtiendra.

D’un beau tableau, d’une belle tragédie, d’un concert de musique, un grand nombre d’hommes peuvent jouir en commun. Donc, occasion de rapprochement, source de plaisirs partagés, mêmes sensations goûtées ensemble, source d’entente et d’harmonie.

L’art est donc très utile à la démocratie par les deux façons dont il agit.

La démocratie reposant sur l’accord des citoyens, il est désirable qu’ils partagent le plus possible les mêmes idées, les mêmes sentiments, et qu’ils soient transportés le plus possible dans ce domaine de la beauté pure, où la jouissance est d’autant plus grande

If A .

164 ESSAIS DE DROIT PUBLIC

qu’elle est plus partagée, et élevés au-dessus de la matière, où la jouissance est nécessairement exclusive et disputée.

Le régime démocratique s'oppose-t-il à la culture des lettres et des arts? — Pour que les arts, les lettres et les sciences soient cultivés, il faut que ceux qui s’y livrent, en recueillent quelque avantage, de l’argent, des honneurs ou de la gloire.

La démocratie favorise la création de la richesse et la diffusion des lumières. Elle forme ainsi un nombre beaucoup plus grand de personnes capables de goûter et de payer les œuvres littéraires et artistiques; elle est donc favorable à leur production.

Seulement, le goût de cette foule aisée sera i)eut être moins fin que celui des aristocraties; on aura plus d’œuvres, mais elles seront de moindre qualité.

C'est ici que l’État peut intervenir utilement pour maintenir l’art dans sa véritable voie.

Le grand art a toujours été démocratique, car il s’adressait au peuple et symbolisait les idées du peuple.

L’art, en Égypte, dans l’Inde, en Grèce et au moyen âge, bâtissait des édifices pour la foule et y mettait sous ses yeux la représentation de ses croyances : décoration des tombeaux, des pylônes, des temples, statues grecques, fronton, frise et métopes du Parihénon.

Les grands monuments romains, qui nous font comprendre la puissance et le génie solide du peuple-roi : basiliques, aqueducs, bains de Caracalla et de Dioclétien, cirques et arènes, tout cela était pour le peuple.

Quel art plus démocratique que celui du moyen âge? Hôtels de ville, halles des métiers à Ypres et à Bruges, Palazzo Vecchio à Florence, églises destinées à recevoir tous les fidèles sous leurs voûtes, où les sculptures, les mosa'iques, les fresques, les vitraux, tout les entretenait de l’histoire et des dogmes du christianisme?

L'art est devenu aristocratique dans les derniers siècles, quand on a commencé à faire des palais, des tableaux, des tentures, des meubles pour la jouissance exclusive des riches. Cet art, « gastronomie de l’œil », plaisir exclusif des gens opulents, peut être menacé par une démocratie égalitaire. L’art de Thèbes, d’Athènes, de Rome et de Florence ne peut que se retremper sous l’empire d’institutions populaires.

Seulement, aujourd’hui, l’essence de l’art a cessé d’être comprise. Le goût du public est formé par celui des amateurs, qui ne songent

ESSAIS DE DROIT PUBLIC

qu’au plaisir égoïste de posséder un objet rare. On attache du prix à l’exécution, non à l’idée représentée. Le jugement des raffinés

décide.

Le peuple, au contraire, ne s’occupe que de l’image ; il veut des scènes qui le charment ou l’émeuvent, et il a raison. L’image, éveillant la pensée, élevant le sentiment, instrument de culture, a seule un intérêt social.

La perfection de l’exécution n’est que le moyen, non la fin.

Les artistes, les critiques s’indignent bien à tort, quand on prétend que l’art doit être utile. L’art qui n'offre pas au peuple un enseignement moral, ne doit pas être encouragé par l’État démocratique, lequel n’a d’autre but que le bien du peuple.

Les monument s, les œu vres d’a rt, auxquels les États modernes consacrent l’argent prélevé sur les nécessités des travailleurs, ne sont trop souvent que de condamnables gaspillages. Ils sont muets ; ils ne disent rien au cœur ni à l’esprit, ou bien ils fomentent les mauvaises mœurs.

Je visite un temple égyptien : les gravures dans la pierre et les inscriptions hiéroglyphiques me parlent delà vie future, du jugement des actions humaines, de l’histoire des dieux ; en un mot, des croyances qui servent de base à la société. J’entre dans une église du moyen âge : tout est plein du sacrifice de celui qui est mort pour le bien des hommes, à qui il apportait la doctrine de l’égalité, d’où est sortie la démocratie moderne ; des statues, des tableaux me montrent des personnages qui ont secouru les pauvres, qui ont apporté la civilisation aux barbares ou qui se sont voués tout entiers au culte de la vérité ; ces images, si j’y réfléchis, me rendront meilleur, et leur vue habituelle me portera à faire ce qui est utile à tous.

Voici l’un des monuments les plus admirés de notre temps, le Grand-Opéra de Paris. L’ornementation rappelle l’Assyrie, mais n’éveille en moi aucune pensée. Des groupes de marbre représentent des bacchanales, et des fresques au plafond, des scènes mythologiques ou des femmes nues ; et l’hiver, l’autorité ouvre ce temple de la musique à des danses dont auraient rougi même les pa'iens de la décadence. Quel enseignement l’art compris de cette façon apporte-t-il au peuple, si ce n’est celui du vice ?

Dépenser ainsi des millions, quand tant d'honnêtes travailleurs manquent du nécessaire, est un crime que ne commettra pas une démocratie éclairée.

ESSAIS DE DROIT PUBLIC

De la musique dans la démocratie. — L’art dont la culture importe le plus à la démocratie, est la musique, parce qu’elle agit fortement et sur les foules assemblées et sur l’homme isolé, comme on le voit dans Platon et dans Gevaert. Chants populaires entretenant les souvenirs historiques et conservant le sentiment de la nationalité. Le pæan grec. Les lieder serbes chantés aux sons de la guzia ont créé la Serbie indépendante. Chants patriotiques et religieux : le Choral de Luther, la Marseillaise, le Wacht am Rhein. Le chant dans l’enseignement primaire. Les sociétés de chant et d’harmonie dans les villages, qui enlèvent à l’oisiveté et au cabaret. Festivals des villes rhénanes réunissant les populations. Concours de musique, excellentes fêtes populaires, puissant moyen de culture pour les travailleurs, donc, très utile au succès de la démocratie.

HAMLET

{Revue Bleue de Paris, 25 septembre 1886.)

La nature est l’injustice même.

Ernest Renan,

Une nouvelle adaptation à'Hamlet a été produite récemment sur la scène du théâtre de la Porte-Saint-Martin, et la Comédie française est à la veille de reprendre une traduction déjà ancienne du même drame. L’attention du public se trouvant ainsi ramenée vers ce sujet, peut-être ne me dira-t-on pas trop durement : Ne sutor ultra crepidam, si je me hasarde à essayer une interprétation nouvelle de la tragédie shakspearienne. Mon excuse est que j’y vois une façon profonde de comprendre la cruelle énigme de la destinée humaine et, par conséquent, un point qui se rattache au domaine de mes études habituelles : la sociologie.

Quel est le caractère d’Hamlet? Sa folie est-elle réelle ou simulée? Pourquoi ne venge-t-il pas son père assassiné ? Quel est le sens de cette œuvre puissante, mystérieuse, « déconcertante », comme dit si bien M. Jules Lemaître dans l’article de fine critique qu’il a consacré aux représentations de la Porte-Saint-Martin.

Depuis tes commentaires de Schlegel jusqu’à ceux, tout récents, du professeur Dowden ou de M. Ceorge Macdonald et de M. T. Tyler, toute une bibliothèque de dissertations a été publiée à ce sujet.

L’explication du caractère d’Hamlet que donne Cœthe, dans Wilhelm Meister, me paraît bien superficielle II est affligé, dit

1(W HAiMLET.

Meister, de voir le trône qui lui revenait, usurpé par son oncle. Il est indigné de ce que sa mère ait épousé l’usurpateur. Quand il apprend que son père a été assassiné, il comprend qu’il doit le venger ; mais il recule devant raccoraplissement de son devoir. « Il est clair, dit Gœihe, que Shakspeare a voulu nous montrer une âme chargée d’une grande action et incapable de l’accomplir. Cette pensée domine toute la pièce. » Cette interprétation n’est-elle pas bien banale ?

Dans la préface de sa traduction, François-Victor Hugo montre dans Hamlet l’homme qui lutte contre les fatalités de ce monde. Cette explication est vague et ne rend pas compte de cette mortelle désespérance que tant de mots tragiques révèlent à chaque instant.

Suivant moi, Hamlet, c’est le pessimisme. Mais qu’il est loin du pessimisme du Misauthropel Alceste n’est froissé que par les conventions sociales, par les protestations d’amitié non sincères, par les exagérations de la politesse, par les louanges dont on ne croit pas un mot, par la coquetterie des fe.mmes, par la fausseté des hommes; en un mot, par ce qu’il y a de mauvais dans les relations sociales. Hamlet est misanthrope aussi. « L’homme, dit-il, n’a plus de charmes pour moi, ni la femme non plus. » Mais il est conduit au désenchantement complet de toutes choses par la vue des réalités les plus poignantes de la vie humaine, le triomphe du crime et l’absence de toute justice ici-bas. A la question : La vie vaut-elle la peine d’être vécue? il répond : Non, mille fois non! Blessé à mort, il dit à Horatio : « Si jamais j’occupai une place dans ton cœur, prive-toi quelque temps du bonheur de mourir et résigne-toi à traîner péniblement dans ce monde une vie de douleurs pour raconter mon histoire. » (Acte v, scène ii du texte anglais.)

Le pessimisme d’Hamlet n’est pas non plus celui de Schopenhauer et de Hartmann. Pour ceux-ci, le mal sous toutes ses formes règne sur la terre : ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de s’abstraire de toutes choses et de se réfugier dans le Nirvana, en attendant que notre espèce disparaisse de ce globe, théâtre de tant de souffrances et de douleurs. La fatalité nous opprime et nous écrase ; le sage se résigne et aspire au non-être. Hamlet, lui, ne se résigne pas ; il proteste contre le mal, il s’indigne, il en appelle à la vertu et à Dieu.

Le pessimisme d’Hamlet n’a rien non plus de ces sentiments personnels et égoïstes que dépeignent certains romans à succès et qui

HAMLET

naît des déceptions et des chagrins qu’éprouvent les personnages rais en scène. Rien de ce qui le touche lui-même ne l’émeut. Aucun mot n’indique qu’il regrette le trône, comme le dit Gœihe. U est indiffèrent à l’amour dont il parle si bien : « Doutez de la clarté des étoiles » , etc • indifférent à Ophélia, indifférent à la vie, au bonheur. Il est possédé par un sentiment plus élevé, tout impersonnel et qui est au fond, comme je le prouverai,une théorie philosophique, une conception *de l’existence humaine qui s’est emparée de son âme tout entière au point de la conduire presque au suicide et à la folie.

« Ah ' dit-il, si cette chair trop résistante pouvait se fondre, se dissoudre et se perdre en rosée ! Fi de la vie ! Ah ! si l’Eternel n’avait pas défendu le suicide!» Ailleurs, Dolonius lui dit: «Je vais prendre congé de vous, seigneur. » H répond : « Vous ne pouvez rien me prendre que j’abandonne plus volontiers, si ce n’est ma vie, si ce n’est ma vie, si ce n’est ma vie ! » (Acte ii, scène ii.J Polonius lui demande : « Voulez-vous prendre l’air, monseigneur? » Hamlet:

« Quel air ? celui de la tombe? » Enfin, prêt à se tuer, mais hésitant, suspendu pour ainsi dire aux bords de l’abîme, il prononce le fameux monologue : « Être ou ne pas être », tout plein de mots de la plus noire amertume : « Par le sommeil finir cette torture du cœur et ces mille souffrances qui sont le lot de toute chair,n est-ce pas une fin qu’il faut désirer ardemment ? » (Acte iii, scène i.)

VFcclésiaste de l’Écriture nous offre encore un type de pessimiste. Comme Hamlet, il voit que le monde est livré au mal et que l’iniquité triomphe ; mais au lieu d’en être désespéré jusqu’à l’égarement, il en conclut qu’il faut accepter la vie telle qu’elle est et en jouir, tant qu’elle dure, puisqu elle n a pas de lendemain. « Il y a une vanité sur la terre ; c’est qu’il y a des justes à qui il arrive selon l’œuvre des méchants, et il y a aussi des méchants à qui il arrive selon l’œuvre des justes. C’est pourquoi j’ai prisé la joie, parce qu’il n’y a rien sous le soleil de meilleur à l’homme que de manger, de boire et de se réjouir. » {Eccl. VII, 14-lo.) Hamlet aussi voit que l’injuste n’est pas plus mal traité que le juste ; mais il en est troublé jusqu’à la démence et désespéré jusqu’à la mort, et il ne se réfugie pas dans l’épicurisme de 1 Ecclésiasle, qui est la dégradation dernière. « Qu’est-ce que l homme, dit-il, si le bien suprême de la vie est uniquement le dormir et le manger ? Une bêle, rien de plus. » (Acte IV, scène v.)

C’est dans le poème de Job que je trouve l’explication de la dé-

HAMLET

sespérance et du pessimisme d’Hamlet. Le problème qui trouble Job, est celui-ci : Comment se fait-il, si l)ieu est juste, que le méchant triomphe et que le juste soit malheureux? Ainsi que le dit M. Renan dans la préface de la traduction de l’antique poésie hébraïque, la vieille théorie que chacun ici-bas est traité suivant ses mérites, avait pu se soutenir à l’époque patriarcale, où la noblesse, la vertu et la richesse se trouvaient presque toujours réunies. Dans la simplicité de la vie nomade, ceux-là seuls étaient misérables qui méritaient leur sort par une paresse obstinée ou une conduite détestable; mais, quand les Sémites connurent les richesses qu’apportent le commerce et l’accumulation du capital ou l’accaparement du sol, la face de la société changea complètement. « On vit alors des scélérats heureux, des tyrans récompensés, des brigands portés honorablement au tombeau, des justes spoliés et réduits à mendier leur pain. Le nomade resté fidèle aux habitudes patriarcales s’indigna des injustices fatales qu’entraîne avec elle une civilisation compliquée, dont il ne comprenait ni la portée ni le but. Le cri du pauvre, qui jusquelà n’avait point trouvé d’écho, car les pauvres n’avaient existé que parmi les races inférieures auxquelles on accordait à peine le nom d’hommes, commença à s’élever de toutes parts en accents pleins d’éloquence et de passion. »

La vue des iniquités sociales et de cette inexplicable injustice du sort frappant indifféremment le bon et le méchant, en un mot, le spectacle de la nature et de la société telles qu’elles sont, remplit l’âme de Job d’amertume et d’indignation. Comme Hainlet, il prend en horreur et le monde et la vie. « Oui, je suis innocent ; peu m’importe l’existence : je ne tiens plus à la vie. Tout se vaut ; c’est pourquoi j’ai dit: Dieu fait périr également le juste et le coupable. La terre est livrée par lui aux mains des scélérats. » (IX, 21-24). — « Mon âme est dégoûtée de la vie » (X, 9). — « Pourquoi les méchants vivent-ils? Pourquoi les voit-on vieillir et accroître leur force? Arrivet-il souvent que leur lampe s’éteigne, que la misère fonde sur eux, que Dieu leur distribue sa part de sa colère, qu’ils soient :omme la paille emportée par le vent, comme la balle enlevée par le tourbillon ? — Au jour du malheur, le méchant est épargné ; îu jour de la colère, il échappe. » [Job, XXI, 7, 19,30.)

Le chrétien trouve la solution de celte terrible énigme dans sa croyance en un monde meilleur, où s’accomplit la justice et où chacun est, soit puni, soit récompensé, suivant qu’il le mérite; mais

HAMLET

le Sémite primitif n’avait pas une idée aussi claire dune vie future qui remet chacun en sa vraie place. Aussi est-ce sur cette terre que réparation est faite à Job. « El Job vécut après cela cent quarante années, et il vit ses fils et les fils de ses fils jusqu’à la quatrième

génération. » . , . n v.'i-

Dans Shakspeare, au contraire, Hamlet et la douce Ophelia

meurent aussi malheureusement que le roi et Gertrude. L implacable destin frappe l’innocent et le coupable, et il n’est nulle part^ question d’une réparation dans l’autre monde. Notre sentiment d équité n’est pas satisfait. Nous allons retrouver dans Hamlet exactement les mêmes sentiments qui font que Job ose s’élever contre Dieu, pour l’accuser de permettre le bonheur des méchants et 1 infortune

des justes.

UOO «Tl i. U •!

Hamlet est un prince accompli à qui tout sourit. Il est beau, il est jeune ; un trône lui est réservé ; il est philosophe et poète ; il a étudié à l’université de Wittenberg et son esprit profond aime à pénétrer à fond tous les problèmes. « La plus noble intelligence, le coup d’œil de l’homme de cour, l’épée du guerrier, la parole du savant, l’espérance de ce beau royaume, le miroir du bon ton, le type des nobles manières, le modèle sur lequel se portent tous les regards » : voilà en quels termes Ophélia trace son portrait. Elle l’aime et elle en est aimée. Mais tout à coup un abîme s ouvre devant lui, quand l’ombre du père vient lui révéler qu’il a été assassiné par son propre frère, qui a usurpé son trône et épouse sa • veuve. Hamlet en est comme foudroyé. Dès lors la pensée de ce crime odieux s’empare complètement de son âme. « Oui ! s écriet-il, je veux de ma mémoire effacer tous les souvenirs vulgaires et frivoles tous les maximes des livres, toutes les formes, toutes les impressions qu’y ont gravées la jeunesse et l’observation, et ton ordre vivant remplira seul mon cerveau fermé à tous les infimes sujets. O scélérat! scélérat! scélérat souriant et damné! Mes tablettes! mes tablettes ! H faut y noter qu’un homme peut sourire et n’être qu’un scélérat. » Le crime qui sourit, le crime sans remords, voilà ce qui le bouleverse jusqu’au fond de Tàme. L’angoisse, le doute, l’horreur que lui inspire le monde tel qu’il lui apparaît désormais, vont le conduire presque à se donner la mort ; Hamlet n’est pas atteint, comme les hommes ordinaires, dans ses sentiments personnels. Philosophe et penseur, ce qui est frappé en lui, c’est sa foi en l’ordre universel, sa croyance en la justice, plus encore

que son amour filial.

HAMLET

Désormais une vie sombre et désespérée commence pour lui. Il vit en proie aux plus noires pensées. Adieu, chères éludes ; adieu, amours ; adieu, Ophélia. Il rompt tous les liens qui l’attachent à l’existence pour s’enfoncer dans son unique pensée : le triomphe du mal, qui, à ses yeux, ternit même les plus beaux aspects de la nature. « Depuis quelque temps, dit-il, j’ai perdu ma gaîté ; mon humeur est devenue si mélancolique que la terre, cette admirable création, ne me paraît plus qu’un promontoire stérile ; que le firmament, ce dais majestueux étendu sur ma tète, cette voûte magnifique parsemée d’étoiles, tout cela ne me semble plus qu’un réceptacle hideux de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d’œuvre que l’homme ! Qu’il est noble dans sa raison, infini dans ses facultés ! Quelle expression admirable et touchante dans sa figure et son geste ! Un ange quand il agit, presque égal à Dieu quand il pense ! Et cependant qu’est-ce à nos yeux que cette subtile essence de poussière ? Man delights not me, no, nor woman eiiher. » (Acte ii, scène ii.)

Le néant de la vie humaine a été l’idée dominante de l’ascétisme du moyen âge. Souvent l’art de celte époque a représenté les alfreuses réalités de la mort en différentes images de la façon la plus saisissante. On se rappelle, par exemple, qu’au Campo-Santo de Dise, Orcagna nous montre une brillante cavalcade de gentilshommes et de dames élégantes, dont les chevaux s’arrêtent épouvantés à la vue des cadavres décomposés et mangés par les vers. Barbier à ce sujet a fait quelques strophes d une rare vigueur. La sombre pensée d’HamIet se repaît de semblables images :

Le roi. — Eh bien, Hamlet, où e.st Polonius ?

Hamlet. — A souper.

Le roi. — A souper! Où donc ?

Hamlet. — Quelque part où il ne mange pas, mais où il est mangé. Une certaine réunion de vers politiques est attablée autour de lui. Le ver, voyez-vous, est votre empereur pour la bonne chère. Nous engraissons toutes les autres créatures pour nous engraisser, et nous nous engraissons pour les infusoires. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu’un service différent, deux plats pour la même table. Voilà la fin. (Acte iv, scène ni.)

Au cimetière, Hamlet, maniant les crânes que lui lancent les fossoyeurs, s’adresse à celui du courtisan : « Tu as été niylord un tel, et maintenant tu appartiens à mylord le ver. » (Acte v. scène i.)

Hamlet a pris tellement en abomination l’espèce humaine, qu’il

HAMLET. 1*'

veut la voir finir. Il dit à Ophélia : « Allez, je ne veux plus de tout cela. Cela m’a rendu fou! Je le dis, nous ne voulons plus de mariages. Ceux qui sont mariés déjà, continueront à vivre, tous, sauf un seul. Les autres ne se marieront pas. Allez au couvent! » (Acte lit, scène ii.) Ce sont là les sentiments qui animaient les premiers chrétiens, les millénaires et les ascètes. La corruption du monde qui les entoure, les remplit d’horreur. Ils attendent « le royaume de Dieu », où régnera la justice et où les bons seront heureux éternellement. Mais comment viendra-t-il? Par la fin du monde, c’est-à-dire par une révolution où le feu épurera tout et fera surgir 'une nouvelle terre et de nouveaux deux. Ces espérances eschatologiques et messianiques ne se réalisant pas et la société perverse continuant à subsister, les âmes avides de pureté et d’équité aspirèrent à s’enfuir dans les déserts. Ceux qui rêvaient l’idéal, s’écrièrent, comme Hamlet : Au couvent! au couvent! Cest

ainsi que se peuplèrent les thébaïdes.

On s’est toujours étonné qu’Hamlet ne se décide pas à venger son père, malgré l’ordre qu’il en a reçu. On a donné de ce fait étrange plusieurs explications. Suivant Gœthe, la nature distinguée du jeune prince répugne à cet acte barbare. D’autres disent qu Hamlet avait naturellement un caractère indécis. Cependant, comme le fait remarquer M. T. lyler, il ne manque pas de décision, quand, sur le navire qui l'emporte vers l’Angleterre, il substitue à 1 ordre de le mettre à mort que portaient Rosencrantz et Guildenstern, un écrit qui les fera exécuter eux-mêmes sur l’heure. M. Tyler pense qu il est retenu par une puissance mystérieuse et par un doute concernant l’apparition du fantôme. L’explication de son inaction me paraît à la fois plus simple et plus profonde. Il a cru à la punition des méchants et il voit, au contraire, un assassin régner en paix et jouir des fruits de son crime, entouré de 1 estime universelle. Le désordre, l’injustice qui régnent dans l’univers, le frappent d’impuissance. Cl tie pensée générale le tourmente et 1 accable plus encore que le besoin personnel de la vengeance. Le philosophe est atteint en lui plus que le fils. Quand il aura tué le meurtrier de son père, aura-t-il remis l’ordre dans les choses humaines? « Notre époque est détraquée. Maudite fatalité que je sois né pour la remettre en ordre! » (Acte i, scène v.) La même pensée revient dans le dialogue

avec Rosencrantz :

Hamlet. — Quelles nouvelles?

HAMLET

Rosencrantz. — Aucune, monseigneur, sinon que le monde devient honnête.

Hamlet. — Alors le Jugement dernier est proche. Seulement, votre nouvelle n’est pas vraie. Mais permettez encore une question. Qu’avez- vous fait, mes bons amis, pour être envoyés ici en prison ?

Guildenstern. — En prison, monseigneur?

Hamlet. — Le Danemark est une prison.

Rosencrantz. — Alors le monde en est une aussi?

Ha.mlet. — Oui, une vaste prison, dans laquelle il y a beaucoup de cellules et de cachots, et le Danemark en est un des pires.

Rosencrantz. — Nous ne le pensons pas, monseigneur.

Hamlet. — Alors ce n’est pas une prison pour vous; car rien n’est bien ni mal que par l’idée que l’on s’en fait. Pour moi, le Danemark

est une prison. (Acte ii, scène ii.)

A chaque instant, dans le drame, des mots d’une tristesse infinie révèlent le pessimisme qui a envahi l’âme d’Hamlet. « Au milieu d’un monde devenu poussif à force d’engraisser, il faut que la vertu même demande pardon au vice. » (Acte ni, scène iv.) « Combien pesantes, usées, plates, stériles me semblent toutes les jouissances de ce monde! » (Acte i, scène ii.) En quels traits amers il peint la perversité qui a tout envahi, quand il dit à Ophélia : « Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette vérité cruelle : Sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n’échapperas pas à la calomnie. Que font des êtres comme moi rampant entre ciel et terre? Nous sommes tous de fieffés coquins; ne crois à aucun de nous. Au couvent! allons, vite au couvent! » (Acte iii, scène i.) Quelle vue profonde du mal qui est au fond de tout homme! « Entre au couvent! Pourquoi devrais-tu procréer des pécheurs? Je suis aussi honnête qu’un autre, et pourtant je pourrais m accuser d actes tels qu’il vaudrait mieux que ma mère ne m’eût pas enfanté! » « Au train dont va le monde, être honnête, c’est être un choisi entre dix mille. » (Acte ii, scène ii.) Ailleurs, il nous montre « le soleil, le bon soleil engendrant des vers dans un chien mort et baisant une charogne. » (Acte ii, scène ii.)

L’un des chantres les plus éloquents du pessimisme moderne, M™® Ackermann, a parlé de l’homme, « cet abrégé de toutes les misères », en paroles aussi désolées qu’Hamlet :

Mon être tout entier, par toutes ses racines.

Plonge sans fond dans la douleur.

HAMLET

... J’offre sous le ciel un lugubre spectacle.

Ne naissant, ne vivant que pour agoniser.

Qu’envahissant les deux, l’immobilité morne Sous un voile funèbre éteigne tout flambeau,

Puisque d’un univers magnifique et sans borne Tu n’as su faire qu’un tombeau !

Léopard! reproduit cette tristesse sans espérance sous les formes les plus diverses et les plus pénétrantes. Seulement, il y a cette différence, qui est grande : Hamlet arrive au pessimisme non par des souffrances personnelles, mais par un sentiment désintéressé et

sublime, l’horreur du crime impuni.

Le débat entre le pessimisme et l’optimisme, commencé sous les tentes de l’Idumée, comme dit M. Renan, poursuivi, en Grèce, entre Héraclite et Démocrite, a été repris entre Voltaire et Rousseau à propos du tremblement de terre qui détruisit Lisbonne en 1748. Voltaire commente le mot de l’Écriture: Omnis creatura ingemuit :

Ainsi du monde entier tous les membres gémissent;

Nés tous pour les tourments, Tun pai' l’autre ils périssent ;

Et vous composerez, dans ce chaos fatal.

Des malheurs de chaque être un bonheur général !

^ Leibniz ne m’apprend pas par quels nœuds invisibles,

Dans le mieux ordonné des univers possibles,

l’innocent, dnsi que le coupable.

Subit également un mal inévitable,,..

Dans Candide^ c’est avec une verve comique, pleine d amertume, que Voltaire se moque de Toptimisme ; mais sous une forme toute

différente, c’est le thème d’Hamlet.

Rousseau répondit à Voltaire, le 17 août 1756, par une lettre un peu diffuse, mais où se trouvent une belle maxime et un touchant passage. La maxime, qu’il emprunte à Caton, est celle-ci : Nec me vixisse pcBfiitety quoniuiu ild vixi ut fvusti'ci me nutum non existi^ mem. « Je ne regrette pas d’avoir vécu, parce que j’ai vécu de } façon à croire que je n’ai pas vécu en vain, » Voici le passage qui me touche :

« Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre, au sein de l’abondance; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l’àme, et si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur,

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pauvre et tourmenté d’un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et trouve que tout est bien. D’où viennent ces contradictions apparentes? Vous l’avez vous-même expliqué. Vous jouissez; mais j’espère, et l’espérance embellit tout. »

Le drame antique nous offre le même sujet dans l’Oreste : le fils appelé à venger la mort de son père sur sa mère et sur l’usurpateur qui est son époux. Mais dans Eschyle, dans Sophocle et dans Euripide, c’est la vendetta comme on la comprend dans les temps primitifs et aujourd’hui encore dans tous les pays primitifs. Dans Hamlet, le sentiment est tout autrement complexe, et la signification du drame complètement différente.

M. T. Tyler, ce commentateur de Shakspeare dont nous avons, à plusieurs reprises, invoqué l’autorité, voit aussi dans Hamlet la personnification du pessimisme ; mais il pense que le jeune prince a emprunté ces idées au stoïcisme et à ses éludes de philosophie à l’université de Wittenberg. Je ne puis partager cette opinion. Le stoïcien aperçoit le mal, mais il se résigne. 11 dit avec Marc-Aurèle : a Tout ce qui t’arrange, ô Cosmos, m’arrange. Rien ne m’est prématuré ou tardif de ce qui vient pour toi à son heure. Je fais mon fruit de ce que portent tes saisons. O nature, de toi vient tout. En toi est tout. » Le stoïcien voit dans ce qui arrive la conséquence des lois naturelles, auxquelles il se soumet comme à des puissances fatales et qu’il déifie sous le nom de Destin. Hamlet, au contraire, s’indigne du mal et de l’iniquité, comme le chrétien qui espère la palingénésie.

Voici comment m’est venue à l’esprit l’interprétation d' Hamlet que je propose. En 1851, je préparais quelques conférences sur le drame moderne comparé au drame antique. Je ne pouvais m’expliquer le mystérieux caractère créé par Shakspeare. Survint le coup d’État du 2 décembre. Je crus reconnaître Louis Napoléon dans l’imprécation où Hamlet parle à sa mère de l’assassin de son père. « Un meurtrier, un scélérat, un coupe-bourse de l’empire, qui a volé sur une planche le précieux diadème et l’a mis dans sa poche. » (Acte III, scène iv.) La révolution de 1848, accomplie sans une goutte de sang versé, et Lamartine adressant des paroles d’amitié à toutes les nations au nom de la France républicaine, m’avaient paru réaliser les utopies rêvées par les philanthropes, les poètes et les économistes; je voyais déjà s’accomplir le désarmement universel, la fraternité des peuples, le progrès pacifique, le triomphe de la

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liberté dans le monde. La démocratie arrivait au pouvoir sans violence et comme par l’effet d’un mouvement régulier et irrésistible.

La souveraineté du peuple devenait une réalité, et le magnifique programme de Saint-Simon : Amélioration morale, intellectuelle et matérielle du plus grand nombre, allait être la préoccupation constante de tous les gouvernements. Quelles déceptions, hélas!

Déjà les journées de Juin avaient fait une trouée sanglante dans ce beau rêve. Le coup d’État triomphant me jeta dans une angoisse inexprimable. Eh quoi 1 me disais-je, il n’y a donc pas de justice en ce monde? Le droit est foulé aux pieds. Les amis de la liberté sont fusillés, emprisonnés, exilés. Un despote règne en maître absolu dans ce pays qui semblait avoir conquis définitivement la liberté. Comment un Dieu juste peut-il permettre cette odieuse violation de ses équitables lois? — Je trouve dans Lanfrey l’expression de sentiments semblables : « Si l’état de choses que nous voyons, dure, écrit-il après le 2 décembre, il ne faut plus croire ni au progrès, ni à la justice, ni à l’honneur, ni à la vertu, ni à Dieu. J ai passé ces dix jours à pousser des rugissements de rage. » Ces mots n’expliquent-ils pas admirablement Hamlet? Lanfrey arrive au pessimisme; mais ce qui l’y conduit, ce n’est pas une souffrance personnelle : la vanité blessée ou un amour contrarié. Non, cest un sentiment plus élevé, la vue de l’iniquité qui l’emporte, et de son idéal de liberté et de progrès qui est anéanti.

Résumons ce que j’ai essayé d’indiquer. Ce monde où le méchant est heureux et où le juste souffre et succombe, offre une poignante énigme. La théorie de l’évolution nous dit : Le progrès est à ce prix; il faut que les plus forts l’emportent, car, en perpétuant l’espèce, ils donneront naissance à des générations plus robustes, mieux appropriées au milieu social où elles sont appelées à vivre; et ainsi ces iniquités apparentes trouvent leur justification dans le spectacle imposant de la transformation et du perfectionnement universel.

Ainsi parle ce que l’on appelle maintenant « la Science ». Mais cette théorie, qui aboutit à l’adoration du succès, n’est pas encore généralement admise. La conscience humaine proteste et s’afflige. Tantôt, comme le chrétien, elle se console par l’espérance d’un monde meilleur; tantôt elle s’irrite et aspire à la destruction d’un monde irrémédiablement livré au mal, comme le millénaire jadis et le nihiliste aujourd’hui ; tantôt elle aboutit à la désespérance . générale du pessimisme. Cette protestation contre l’injustice, même

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triomphante, est ce qui fait la vraie grandeur de l’humanité. C’est d’elle que sort toute amélioration et tout progrès. Sans elle, les peuples ramperaient sous le joug du despotisme, comme les races privées d’idéal ; on cesserait de comprendre tous ces beaux mots que nous a légués l’antiquité, tels que :

Victrix causa Diis placuit, sed victa Catoni,

et on irait répétant, comme doit le faire tout positiviste conséquent : « La force est le droit. »

Hamlet, c’est le pessimisme, mais non celui du stoïcien ou de Schopenhauer, qui se courbe devant le fait accompli, mais le pessimisme de Job, qui s’élève même contre Dieu pour lui reprocher le triomphe des méchants. Si Hamlet n’accomplit pas la vengeance que le fantôme lui a commandé, c’est parce qu’il porte le deuil de la justice plus encore que celui de son père. Cette chose horrible, inexplicable, l’assassin qui règne glorieux et respecté, a brisé en lui tout ressort. Le crime sur le trône lui cause une si profonde horreur, qu’il se réfugierait dans la mort, s’il était certain d’y trouver l’anéantissement et l’oubli, « la fin de cette longue calamité qu’on appelle la vie. »

Voilà la profonde moralité du drame de Shakespeare. Rien de plus fortifiant que de s’indigner contre l’iniquité, rien de plus démoralisant que de l’accepter. Quand on emprunte à la biologie certaines lois qui ne conviennent qu’aux sciences naturelles, et qu’on les applique aux sciences sociales comme l’expression de la nécessité, on énerve le sentiment moral et on éteint la soif de la perfection. Des générations élevées à cette école ne feront jamais des révolutions comme celles du xvi® siècle ou de 89. Elles seront parfaitement préparées à subir la tyrannie du plus fort et la restauration du despotisme, car elles y verront un décret de la nature.

{Bibliothèque Gilon de Verriers, octobre 1886.)

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