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I. — Caractères de la anse

Empêché par l’état de ma santé de prendre une part active aux travaux de la Commission du Travail, je voudrais soumettre à mes collègues et au public ce que je pense à ce sujet.

La crise actuelle, très différente des crises commerciales ou industrielles aiguës, a pour caractère la baisse générale de tous les prix. A cet égard point de doute : c’est une crise de bon marché.

Mais, nous a dit M. Pirmez, dans un écrit très bien fait que chacun a lu, le bon marché est chose excellente. Il se produit, il est vrai, un changement dans la situation relative des différentes classes, mais il a lieu au profit du travailleur. C’est là un phénomène économique dont il faut se féliciter. On a tort de lui appliquer ce terme fâcheux de crise.

M. Pirmez est optimiste, et je l’en félicite; mais l’est-il encore autant aujourd’hui qu’il y a deux ans?

Un homme tombe d’une tour. C’est charmant, dit-il, pourvu que cela dure; mais quand il touche terre, il se casse le cou. Quand M. Pirmez a écrit son étude, on était au début de la crise. Depuis lors, elle s’est singulièrement aggravée et tout fait craindre qu’elle s’aggravera encore.

Adam Smith avait déjà noté que les ouvriers sont les derniers à être atteints par la baisse des prix. Les chefs d’industrie le sont avant eux. Seulement le capital et le salaire étant solidaires, il est

évident que des industriels en perte ne peuvent continuer à payer de bons salaires. Les plus mal outillés sont mis hors de combat, et les ouvriers hors d’emploi font baisser le salaire par l’offre de leurs bras. Ceci est inévitable, à moins qu’une partie des travailleurs n’émigrent.

Le fonds destiné à rétribuer le travail diminue, puisque les industries ruinées cessent d’y contribuer. Si le nombre des ouvriers reste le même, la part de chacun dans ce fonds réduit sera aussi nécessairement moindre.

L’enquête nous apprend que certains charbonnages sont abandonnés. D’autres seront bientôt dans le même cas. Il faut donc s’attendre à une nouvelle baisse des salaires et non à une hausse comme le réclament les ouvriers et comme chacun le désire.

M. Pirmez a raison de dire que le bon marché est en réalité chose indifférente. Qu’importe que nos revenus à tous soient diminués de moitié, si le prix de toute chose baisse dans la môme proportion? Mais ce que M. Pirmez ne semble pas avoir bien vu, ce sont les effets désastreux de la baisse des prix, pendant qu’elle se produit. C’est là un phénomène économique qui n’a encore été bien décrit nulle part, que je sache, sauf dans certains rapports faits au sénat des États-Unis.

En voici quelques traits :

Le prix des denrées agricoles diminuant, la rente du propriétaire et les profits du fermier s’amoindrissent, et, par conséquent, les nombreuses industries qui travaillent pour la satisfaction des besoins de ces deux classes si nombreuses et si importantes, reçoivent moins de commandes. Le bon marché du pain ne compense pas le défaut d’écoulement des produits. Tout ce que vous entreprendrez vous mettra en perte, à moins de circonstances exceptionnelles. Vous améliorez une terre et, quand tout est terminé, vous la mettez en vente; elle se vend moins cher que vous ne l’aviez achetée. Vous bâtissez une maison et, quand elle est achevée, vous essayez de la réaliser; c’est tout au plus si vous rentrez dans ce que vous ont coûté tes matériaux ; vous perdez vos peines et la valeur du terrain. Vous construisez un navire dont te revenu est calculé sur le taux des frets ; quand il prend enfin la mer, les frets ont baissé, et tous vos calculs sont déçus. Vous tentez une spéculation en denrées coloniales ou en métaux; là aussi la baisse vous poursuit et vous ne pouvez vendre qu’à perte. Même déception dans l’industrie ; aucune

entreprise nouvelle ne peut réussir, quand les anciennes sont à la veille de liquider. Il s’ensuit que l’esprit d’initiative languit ou disparaît. Le sage est celui qui met son argent dans un coffre ou qui l’enfouit ; car sa puissance d’acquisition augmente sans cesse. Chaque année, on obtient plus d’immeubles ou plus de titres pour la même somme. On se disputera seulement les rentes des États, parce qu’on croit avoir un revenu assuré.

De tout cela résulte une stagnation générale ; de tous côtés des faillites, des gens qui volent la caisse et d’autres qui se suicident. Les ouvriers se mettent en grève ou s’insurgent. Les attentats se multiplient. La dynamite devient l’arme habituelle des revendications sociales. Réduits à l’indigence, les cultivateurs réclament des lois agraires. Une fermentation sourde se répand dans les rangs inférieurs de la société.

A deux signes infaillibles on reconnaît à quel point l’activité économique faiblit. Partout les recettes des chemins de fer baissent et le chiffre des émissions se restreint. D’après Le Moniteur des Intérêts matériels, ce chiffre montait à onze et douze milliards pendant la période prospère. Maintenant, en temps de dépression, il tombe à quatre et même à trois milliards en 1885. Si vous Il retranchez les emprunts des villes et des États, il ne reste presque

rien pour les entreprises industrielles et commerciales.

Ce qu’il y a donc de désastreux dans la baisse des prix, c’est qu’elle atteint la vie économique dans sa source.

Quand, après une époque de souffrances cruelles, une sorte d’équilibre se rétablira sur le pied des prix diminués, un autre mal, celui-ci permanent, apparaîtra. Les contribuables, les nations, les villes, les débiteurs à long terme, les sociétés qui ont émis des obligations, toute la partie active de la population, seront les serfs des rentiers inactifs, à qui ils devront payer des intérêts, dont la charge aura énormément augmenté. Pour faire face à la même dette, il faudra ' livrer beaucoup plus de produits et de main-d’œuvre, puisqu’ils

vaudront moins. La dîme due à l’Église et les redevances aux seigneurs féodaux n’étaient rien en comparaison de ce que les peuples devront alors abandonner au capital. Le travail moderne sera plus durement exploité que l’esclave antique.

On me dira que j’exagère, quand je dépeins le travail sous toutes ses formes comme payant au capital une dîme accrue. J’oublie notamment, objectera-t-on, la baisse du taux de l’intérêt et la conversion des rentes.

La réponse est facile à faire. Demandez aux propriétaires et aux fermiers à moitié ruinés, aux industriels qui ne font plus de profits, !

aux compagnies qui ne payent plus de dividende, aux ouvriers hors d’emploi, si la conversion de la rente leur est un adoucissement. ^

C’en est un, sans doute, mais insignifiant. Que m’importe que l’intérêt tombe à un pour cent, si, du moment que j’emprunte pour l’une ou l’autre entreprise, je perds une partie du capital?

C’est qu’il y a deux causes de baisse de l’intérêt, l’une produite par l’abondance des capitaux, laquelle est bienfaisante, l’autre qui est le résultat du défaut de demande, laquelle est chose fâcheuse.

Comme l’ont bien montré Stuart Mill et surtoutM. Leroy-Beaulieu, dans son livre La Répartition des Richesses, dans toute société qui progresse, le capital s’accumule et l’offre en fait baisser le loyer, c’est-à-dire l’intérêt. — Mais dans l’époque de dépression que nous traversons, le capital se forme bien plus lentement par l’épargne que dans les époques prospères. Ce n’est donc pas son abondance )

qui réduit actuellement le taux de l’intérêt ; c’est uniquement la stagnation des affaires, le défaut de demandes qui produit ce résultat. Les conversions de la rente sont la conséquence et l’indice de l’intensité de la crise. Pendant la crise de contraction de 1820-1830, le même fait a eu lieu. Le capital fuit l’industrie et recherche les revenus fixes, et les États en profitent pour convertir la rente. “

On m’objectera encore qu’en réalité l’or ne fait pas défaut.

Tout d’abord, il est déjà extrêmement rare en Hollande, en Espagne, en Italie, en Roumanie, où la prime est à quinze pour cent, et dans toute l’Europe orientale. Mais, en outre, il y a ici un phénomène très curieux. A moins que le numéraire ne fasse corn- 1

plètement défaut, plus vous en diminuerez la quantité, plus il paraîtra surabondant. En effet, diminuez de moitié la quantité du i

numéraire, alors, cæteris paribus, une pièce de monnaie fera autant d échange que deux pièces auparavant; car les prix auront diminué de moitié. Et, en outre, comme la baisse des prix diminue, par suite de la crise, le nombre des transactions, il faudra moins |

d’instruments d’échange pour opérer.

C’est exactement ce que vous pouvez constater en ce moment dans notre Occident, en Angleterre particulièrement : diminution du Lck d’or monnayé, baisse des prix, or inactif dans les banques, faute d’affaires, marché monétaire si affaibli qu’une exportation de quelques millions sterling suffit, d’après VEconomist, pour inquiéter

la Bourse.

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